Hérodote 2009/4
Hérodote
2009/4 (n° 135)
228 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782707158918
DOI 10.3917/her.135.0148
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Vous consultezEntre France et Europe : une analyse géopolitique des scrutins européens en Corse

AuteurJoseph Martinetti [1] [1] Enseignant-chercheur à l’université de Nice (IUFM). ...
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du même auteur


Le manque d’enthousiasme des électeurs corses pour les scrutins européens


Le principal enseignement des élections européennes de juin 2009 en Corse comme d’ailleurs dans l’ensemble de l’Union européenne repose sur la très faible mobilisation du corps électoral.

2 Si le pourcentage des abstentionnistes atteint 59,5 % de l’ensemble des inscrits pour l’ensemble de la France, les deux départements corses figurent une nouvelle fois parmi les plus abstentionnistes de France métropolitaine avec un taux de 69,5 %. Les électeurs corses se sont sentis à peine plus concernés par ces élections que ne le furent les Polonais, les Roumains ou les Tchèques, grands abstentionnistes pour leur seconde participation à ce scrutin supranational. Certes, la plupart des collectivités françaises d’outre-mer font encore moins bien que les départements corses, traduisant une implication encore plus faible de ces territoires périphériques, à l’exception notable, toutefois, des électeurs réunionnais et mahorais.

3 Peut-on dès lors, à la manière des nouveaux géographes, construire un indice de périphéricité établissant un lien entre l’éloignement vis-à-vis des centres décisionnels de l’Union européenne et l’implication des électeurs pour ce scrutin ?

4 Cela serait toutefois insuffisant pour comprendre l’indifférence d’électeurs qui sont pourtant l’objet depuis plus de vingt ans de discours et d’affichages destinés à leur faire prendre conscience des larges perspectives économiques, culturelles et identitaires que leur offre la construction européenne, les libérant d’un face-à-face trop exclusif avec l’État français [2] [2] Voir en particulier, pour l’analyse du discours des géographes,...
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.

5 Un regard sur la Sardaigne, plus périphérique encore, peut apporter un éclairage pertinent. Aux dernières élections européennes des 6 et 7 juin 2009, le taux de participation (41 % de votants) y fut comparable à celui des régions françaises continentales les plus mobilisées comme la Bretagne (43,7 %) ou l’Aquitaine (45 %), supérieur ainsi d’un palier de dix points au taux de participation des électeurs corses (30,5 %). Comme dans l’ensemble de l’Italie, les électeurs sardes semblent offrir une conscience européenne accrue, liée en particulier au rôle important des financements européens dans les infrastructures de développement, mais aussi à la méfiance des citoyens vis-à-vis du gouvernement central [Teissier, 1996 ; Pocecco, 2004]. Toutefois, en 2009, le taux de participation des électeurs sardes a traduit une désaffection brutale d’électeurs qui, aux élections européennes de juin 2004, s’étaient pourtant fortement mobilisés avec un taux de participation de 74 %. Comme dans d’autres régions du Mezzogiorno, cette désaffection soudaine s’explique aisément. Elle est liée à la dissociation des élections régionales et des élections européennes qui sont ordinairement organisées le même jour dans les régions italiennes. Au-delà d’un sentiment europhile réel qui caractérise l’ensemble de l’électorat italien, la mobilisation est aussi en grande partie liée à des motivations de politique locale et régionale.

Expliquer cette forte désaffection de l’électorat insulaire

6 Les paramètres d’explication sont nombreux pour tenter de comprendre la forte désaffection de l’électorat en Corse.

7 Le mode de scrutin par liste régionale en est indéniablement une des causes. La division de la France métropolitaine en sept grandes circonscriptions macrorégionales et l’inclusion de la Corse dans un grand Sud-Est aux côtés de Rhône-Alpes et de Provence-Côte d’Azur ne favorisent pas la mobilisation de l’électorat corse. Cette circonscription qui, avec l’Île-de-France, est la plus importante, élit en effet 13 députés sur 72 et présente une distorsion marquée entre la petite région corse peuplée de 300 000 habitants seulement et ses deux autres partenaires.

8 Avec un nombre de députés qui est maintenant inférieur pour la France (81 en 1979, 78 en 2004 puis désormais 72 en 2009) en raison du processus d’élargissement de l’Union européenne, la place des représentants corses à Strasbourg est toujours plus difficile à négocier, en particulier au sein des listes régionales des grands appareils politiques. Les compositions des listes de candidats sont l’objet d’âpres négociations dont l’examen géopolitique est des plus pertinents pour évaluer les rapports de force entre territoires.

9 Ainsi sur la liste UMP Sud-Est, menée par la Stéphanoise Françoise Grossetête, une cinquième place a été proposée à une des personnalités montantes de l’UMP corse, Stéphanie Grimaldi. Cette jeune élue de l’Assemblée régionale, héritière d’un fief électoral en Castagniccia, est également la présidente de l’Office hydraulique de la Corse et a joué un rôle majeur dans la promotion du Plan d’aménagement durable de la Corse (PADDUC) défendu par la majorité UMP de la collectivité territoriale de Corse. Après âpre négociation et en sous-estimant le score électoral de son parti, elle refuse cette cinquième place qui permettra pourtant le 8 juin à une représentante UMP de Lyon, Nora Berra, d’être élue à Strasbourg puis d’être nommée secrétaire d’État aux Aînés en juin 2009. Son intransigeance a également permis à une représentante corse du Nouveau centre, Karine Fenocchi, d’être placée au septième rang de la liste régionale UMP et de promouvoir ainsi son image médiatique pour les prochaines échéances électorales régionales.

10 Sur la liste socialiste Sud-Est menée par Vincent Peillon, c’est seulement à la huitième place que figure la première représentante insulaire, Emmanuelle De Gentili. Cette « quadra », considérée elle aussi comme l’une des personnalités montantes de l’échiquier politique insulaire, est une « héritière ». Elle est en effet la fille de l’élu socialiste bastiais Laurent Croce qui, aux côtés de José Rossi (Parti républicain puis UMP) et des nationalistes corses, a joué un rôle très actif dans la mise en place des statuts d’autonomie de 1992 (statut Joxe) et de 2002 (statut Jospin). La faiblesse électorale du PS insulaire ne lui a donc pas permis un meilleur positionnement.

11 Pour la liste du Front de la gauche Sud-Est, menée par Marie-Christine Vergiat, l’ancien maire communiste de Sartène et élu territorial Dominique Bucchini ne figure également qu’au sixième rang, c’est-à-dire à une position non éligible et ce, malgré son indéniable charisme et le rôle politique important qu’il a pu jouer depuis les années 1970.

Un sentiment de sous-représentativité

12 Dans une île où les pratiques électorales restent fortement liées à des rapports interpersonnels [3] [3] Voir en particulier les travaux de Georges Ravis-Giordani,...
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, le vote européen suscite un faible intérêt et développe un sentiment de sous-représentativité politique au sein de l’Assemblée de Strasbourg. Ce sentiment existe également en Sardaigne : par le jeu des découpages de circonscription, la grande île est en effet associée à la Sicile dans un ensemble insulaire qui désigne huit parlementaires pour Strasbourg. Toutefois, le jeu des partis politiques nationaux et le poids électoral écrasant de la Sicile par rapport à la Sardaigne laissent une faible représentativité aux Sardes. En conséquence, aux élections de 2009 le seul Sarde élu au Parlement européen est Giommaria Uggias, après le désistement des têtes de liste de son groupe, l’Italia dei Valori, mené par le juge Antonio di Pietro.

13 Aussi les partis politiques autonomistes et nationalistes corses ou sardes ne manquent-ils pas de noter que le Luxembourg (500 000 habitants et six sièges), Chypre (800 000 habitants et 6 sièges) ou Malte (400 000 habitants et cinq sièges) sont bien mieux représentés que la Corse (300 000 habitants et un représentant en 2009) et a fortiori que la Sardaigne (1 600 000 habitants et un seul représentant). La surreprésentation politique des petits États est manifeste à Strasbourg. Elle est cependant largement compensée par le rôle majeur des plus grands États de l’Union européenne au sein de l’exécutif bruxellois.

14 Pour mobiliser l’électorat insulaire, certains suggèrent l’intégration de la Corse dans un vaste ensemble regroupant les territoires ultrapériphériques français [4] [4] Magazine Corsica, juillet 2009, p.  8. ...
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. Il faudrait dès lors débattre de la pertinence de cette proposition assimilant trop rapidement les problématiques postcoloniales de la France d’outre-mer à celles de la Corse.

15 Cette sous-représentation de la Corse est d’autant plus mal perçue qu’inversement, au sein du maillage politique et administratif français, elle est très largement surreprésentée : 364 maires, 2 départements, 51 élus territoriaux, 4 députés, 2 sénateurs... et ce, pour à peine plus de 300 000 habitants en 2009.

Un comportement électoral spécifique des électeurs corses ?

16 Un examen de la carte électorale des abstentions sur l’ensemble du territoire corse permet de répondre partiellement à cette interrogation.

17 On remarque en effet que, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, les électeurs urbains et périurbains des agglomérations principales, Ajaccio, Bastia, Porto-Vecchio, sont nettement plus abstentionnistes que les électeurs des petites communes rurales de l’intérieur de l’île. Alors que 75 % des électeurs ajacciens n’ont pas voté, près de 80 % des électeurs de Corrano ou de Guarguale dans la vallée du Taravo ont participé au scrutin européen.

...
LES ABSTENTIONS AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE (2009)

LES ABSTENTIONS AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE (2009)

18 Ce phénomène n’est pas spécifique à la Corse. On l’observe sur l’ensemble du territoire national, à l’exception notable toutefois des plus grandes métropoles nationales, plus fortement mobilisées pour cette élection. Paris ne recense ainsi que 50 % d’abstentions.

19 Dans le département rural de la Corrèze, dans le Limousin, région intégrée à la circonscription Massif central-Centre, le taux d’abstention n’est que de 43,81 % contre 57,41 % pour l’ensemble de la région Limousin. À l’intérieur du département, les communes rurales présentent des taux de participation plus élevés que les communes urbaines, 40 % contre plus de 55 % à Tulle. Dans les Alpes-Maritimes également, les communes rurales présentent des taux de participation plus élevés (environ 50 %) que les communes urbaines (37, 5 % à Nice ou Menton, 38 % à Antibes).

20 Cette plus forte participation du monde rural, tant pour des listes europhiles que pour des listes eurosceptiques, s’explique probablement par la plus forte proximité entre les élus et leurs administrés et par une conscience politique accrue des générations les plus anciennes.

21 En Corse, on constate ainsi l’existence dans les zones rurales de bastions électoraux. Les électeurs des communes du golfe de Porto ont fortement participé au scrutin pour soutenir François Alfonsi, maire d’Osani et deuxième sur la liste Europe-écologie. Dans la région du Taravo, la commune de Ciammanacce s’est mobilisée pour soutenir la liste UMP. Le Sartenais vote plus que le reste de l’île pour répondre à l’appel des élus locaux en faveur de la liste Front de gauche Parti communiste.

22 Inversement, l’indifférence des électeurs urbains corses pour les élections européennes n’est pas sans rappeler l’hostilité marquée des mêmes électeurs à la réforme territoriale proposée par Nicolas Sarkozy en 2003 et visant à supprimer les départements de Corse regroupés dans une unique collectivité territoriale [5] [5] Thème développé in J. Martinetti, M. Lefèvre, Une géopolitique...
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. Le poids d’une fonction publique hostile à un réaménagement territorial de l’île et à une remise en cause des services publics justifie la forte indifférence à l’égard des affaires européennes.

Eurosceptiques ou europhiles ? Les électeurs corses et les référendums de 1992 et 2005

TABLEAU 1 LES RÉSULTATS DU RÉFÉRENDUM DE SEPTEMBRE 1992 PORTANT SUR L’ADOPTION PAR LES ÉLECTEURS FRANÇAIS DU TRAITÉ DE MAASTRICHT
CorseBretagneProvence-Côte
d’Azur
Ensemble France
Pourcentage
d’abstentions
44,88 % 27,7 % 31,16 % 30,3 %
Pourcentage de Oui 43,38 % 59,8 % 44,67 % 51,04 %

23 Au moment où votent les électeurs corses, Paris a proposé et aménagé un nouveau statut politique et administratif accroissant considérablement les compétences de la collectivité territoriale. Classée région d’objectif prioritaire par la Commission de Bruxelles, l’île bénéficie d’une aide financière accrue de l’Europe. Avec deux élus corses à Strasbourg entre 1989 et 1994, l’autonomiste Max Siméoni et le RPR François Musso, l’île a consolidé sa présence au sein des institutions européennes.

24 Avec un second référendum national portant sur l’adoption d’une Constitution européenne en mai 2005, la Corse, comme l’ensemble de la nation française, manifeste un euroscepticisme largement accentué.

TABLEAU 2 RÉSULTATS DU RÉFÉRENDUM DU 29 MAI 2005 PORTANT SUR L’ADOPTION DU PROJET DE CONSTITUTION EUROPÉENNE
CorseBretagnePACAFrance
Abstentions 43,87 % 26,65 % 30,74 % 30,63 %
OUI 42,24 % 50,9 % 41,21 % 45,33 %

25 La société corse participe largement au mouvement de désenchantement à l’égard du processus de construction européenne, en supposant toutefois qu’elle ait pu par le passé adhérer à un sentiment d’enthousiasme europhile. Sa structure démographique peut en partie l’expliquer, sachant que l’île figure parmi les régions les plus âgées de France et que son dynamisme démographique s’explique partiellement par l’installation d’une population de retraités [6] [6] « La Corse, une région attractive mais vieillissante »,...
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. Peut-on toutefois, par un excessif déterminisme biologique, associer europhilie et jeunesse ?

26 La structure économique insulaire explique plus encore cette méfiance du corps électoral vis-à-vis de l’Union européenne. Le poids des administrations publiques au sens le plus large, incluant administration nationale et territoriale, semble le facteur le plus déterminant de ce scepticisme. Une économie corse viable est-elle possible après la rente que continue à constituer la sphère publique [Levratto, 2001] ?

27 C’est là que repose l’essentiel du paradoxe corse sur l’Europe. Le processus d’unification européenne tend à assouplir, voire à diluer le cadre protecteur mis en place par la République sociale. De même, affirmation et contestation identitaires s’exercent bien plus efficacement dans un face-à-face avec l’État français qu’avec des autorités européennes qui tout en défendant les identités culturelles ne sont pas prêtes à en garantir des statuts stables.

28 La répartition des abstentions et des votes « Oui » pour le département de la Corse-du-Sud pour les deux référendums de 1992 et de 2005 démontre une nouvelle fois que la forte participation des électeurs au scrutin et leur engagement en faveur du Oui sont liés essentiellement à l’existence de bastions électoraux. Ainsi l’europhilie affichée des communes du Haut-Taravo est probablement liée à l’influence d’hommes politiques entretenant des réseaux clientélaires. Inversement, les électeurs des communes les plus importantes situées sur le littoral manifestent sans entrave clientéliste leur indifférence ou leur hostilité à l’égard du processus de construction européenne.

Les élections européennes offrent contradictoirement un fort affichage europhile et identitaire de la région Corse

29 D’une façon générale, le caractère marginal des élections européennes peut offrir aux partis et associations politiques les moins structurés ou les plus faibles électoralement une pertinente tribune politique. Les ressorts classiques de la motivation de l’électeur fonctionnent peu en effet pour ces scrutins européens qui ont (à première vue) une charge de pouvoir plus faible. Dans le cas de la Corse, la compétition qui accompagne le positionnement des candidats éligibles permet aux représentants corses d’être bien mieux représentés sur les petites listes que sur les grandes. On l’observe lors des dernières élections européennes de 2009 : la liste Front national Sud-Est conduite par Jean-Marie Le Pen a placé au troisième rang un jeune cadre corse du parti, Olivier Martinelli, dont la sensibilité est ouvertement identitaire et corsiste. De même, la liste républicaine et gaulliste de Nicolas Dupont-Aignan ( « Debout la République ») menée dans le Sud-Est par M. Vianès a placé également en troisième position un représentant corse, espérant ainsi bénéficier du soutien d’associations républicaines discrètes mais activement présentes.

...
RÉSULTATS ET ABSTENTIONS AU RÉFÉRENDUM, CORSE-DU-SUD

RÉSULTATS ET ABSTENTIONS AU RÉFÉRENDUM, CORSE-DU-SUD

TABLEAU 3 RÉSULTATS DES PRINCIPALES LISTES AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES DU 8 JUIN 2009
CorseCirconscription
Sud-Est
Ensemble national
UMP 27,38 % 29,34 % 27,88 %
Europe-écologie 23,99 % 18,27 % 16,28 %
PS 12,96 % 14,49 % 16,48 %
Front de gauche 9,44 % 5,90 % 6,05 %
Nouveau parti anticapitaliste 7,61 % 4,33 % 4,98 %

30 Au regard de ces résultats, on peut constater que l’électorat corse confi rme les résultats nationaux des listes UMP et Front de gauche qui renvoient à des implantations politiques anciennes liées à l’importance du gaullisme et du Parti communiste. Le Parti socialiste par contre reste faible, ayant peu bénéficié du potentiel électoral des bastions radicaux de gauche (ville de Bastia, conseil général de Haute-Corse). Ces remarques concernant les listes principales nous renvoient au processus de « républicanisation » des esprits évoqué par les historiens Jean-Paul Pellegrinetti et Ange Rovere, qui ont démontré comment l’électorat corse suit, en conservant toutefois ses spécificités, les mouvements de fond de la vie républicaine française depuis la fin du XIXe siècle.

31 En Corse, les excellents résultats de la liste Europe-écologie et de la liste du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) correspondent à un mouvement général observable à l’échelle de la Nation.

32 Leur succès (ou semi-succès pour les trotskistes cette fois-ci) est cependant amplifié car y fi gurent à des places éligibles des hommes politiques insulaires issus de la nébuleuse nationaliste. En effet, la liste Europe-écologie (Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly et José Bové) a placé en deuxième position régionale l’autonomiste modéré François Alfonsi, tandis que la liste trotskiste menée par Olivier Besancenot dans le cadre du NPA a offert une troisième place éligible au syndicaliste nationaliste du STC (Sindicatu di i travagliatori corsi) Alain Mosconi.

33 Non sans contradictions, une excellente lisibilité a ainsi été offerte au message identitaire corse, renouvelant la situation de 1989 qui vit la convergence provisoire des Verts nationaux et des nationalistes corses.

L’ouverture des trotskistes du NPA au syndicalisme nationaliste

34 Conduite régionalement par Raoul Jennar, la liste NPA en cas de fort succès électoral aurait assuré par le principe du tourniquet [7] [7] Il s’agit en fait de permettre aux principales têtes...
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une position d’éligibilité à Alain Mosconi. Toutefois, le médiocre résultat national du NPA aux européennes ne lui a pas permis de consolider la percée d’Olivier Besancenot aux élections présidentielles de 2007.

35 La présence d’un nationaliste corse sur une liste trotskiste pose un problème idéologique qui nous renvoie au débat de fond entre nationalisme et marxisme et s’inscrit dans la continuité du positionnement radical du NPA dans les conflits sociaux de l’hiver 2009 dans les Antilles françaises. S’agit-il d’une alliance de circonstance liée à des soucis de stratégie électorale ou, plus radicalement, d’une adhésion par tradition anticoloniale aux thèses identitaires des nationalistes régionaux ? Les passerelles idéologiques entre trotskisme et régionalisme corse sont anciennes, mais ne se sont jamais traduites par des résultats électoraux conséquents. Les nationalistes de gauche de la Manca Naziunale (Gauche nationale), groupuscule politique hostile à la violence militaire des différents FLNC, ont dans un passé récent affiché leur sympathie pour le mouvement trotskiste et soutenu O. Besancenot à la présidentielle de 2007. Mais leur audience reste faible dans la mouvance nationaliste.

36 L’indépendance d’Alain Mosconi au sein de la sphère nationaliste et son aura de syndicaliste activiste expliquent son engagement électoral de 2009 aux côtés des trotskistes. Employé et syndicaliste STC (Syndicat des travailleurs corses) de la Société de transport maritime SNCM (Société nationale Corse Méditerranée), il s’est particulièrement fait remarquer en 2005 dans son combat contre la privatisation décidée par le gouvernement de Dominique de Villepin. On se rappelle en particulier son action spectaculaire de détournement du navire le Pascal Paoli. Cet homme de 42 ans est issu par tradition familiale d’une CGT fortement implantée sur le port de Bastia [8] [8] « Besancenot et la filière corse », Le Parisien, 31...
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.

37 Toutefois la cohésion idéologique de son engagement marxiste avec le NPA ne peut se contenter de la déclaration suivante : « nous avons l’anticapitalisme et le droit à l’autodétermination du peuple corse en commun ».

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RÉSULTATS DE LA LISTE NPA AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE (2009)

RÉSULTATS DE LA LISTE NPA AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE (2009)

38 D’ailleurs, en dehors de la Manca Naziunale, les soutiens politiques n’ont pas été nets pour cet électron libre de la nébuleuse nationaliste. Ainsi des représentants de la Chjama Naziunale (autonomistes) autour d’Edmond Siméoni ainsi que les représentants de Corsica Nazione (indépendantistes) avec Jean-Guy Talamoni ont assisté à son meeting bastiais en présence de la tête de liste, le trotskiste Raoul Jennar. Mais les mêmes représentants politiques ont aussi soutenu le concurrent autonomiste de la liste Europe-écologie, François Alfonsi, démontrant ainsi leur volonté d’afficher par-dessus tout une cohésion nationaliste dépassant non sans démagogie toute forme de clivage idéologique. Il s’agissait avant tout de ménager une fraction de l’électorat nationaliste sensible au charisme de Mosconi qui, dans ses discours de campagne, revendiquait lui-même des soutiens à gauche, à la CGT et même à droite [9] [9] Journal de la Corse, 22 au 28 mai 2009. ...
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.

39 Si le meeting ajaccien d’Alain Mosconi s’est soldé par un échec avec seulement quarante personnes présentes, les résultats du NPA en Corse n’ont pas été négligeables dans un contexte de très forte abstention.

40 C’est dans la région bastiaise (Bastia, nord de la Plaine orientale, Cap Corse) où vit le militant syndicaliste que l’on observe ses meilleurs résultats. Son implantation est marquée dans les quartiers populaires sud de l’agglomération bastiaise mais aussi dans des communes de l’intérieur où vit un conséquent électorat nationaliste plutôt ancré à gauche (Lévie, région cortenaise du Bozio...).

Comme en 1989, l’association des écologistes français et des autonomistes corses dans la liste Europe-écologie

41 La liste Europe-écologie menée par Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly et José Bové qui a constitué la surprise électorale des européennes de 2009 a réalisé en Corse un résultat particulièrement élevé.

42 Il est en grande partie lié à la présence en deuxième position d’un élu du Partitu di a Nazione Corsa (PNC), François Alfonsi, qui a réussi une synthèse entre son autonomisme modéré et son militantisme écologiste remontant aux années 1970.

43 Né en 1953, il appartient à la génération des leaders de la liste Europe-écologie et sa sensibilité régionaliste est indissociable de ses engagements écologistes. Après des études à Paris, il devient agent de développement régional dans son canton des Deux-Sévi puis entre à l’ADEME de Corse (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). D’abord militant écologiste du GARDE (Groupement d’Ajaccio et de sa région pour la défense de l’environnement), il milite contre la construction de la centrale au fuel du Vazzio près d’Ajaccio. Il rejoint en 1983 le nouveau parti autonomiste des frères Siméoni, l’UPC (Union du peuple corse), qui a élargi sa base sociologique. À ce titre, il est élu conseiller territorial autonomiste de 1987 à 1998.

44 C’est en 2002 qu’il participe au lancement du PNC (Parti de la nation corse) auprès du jeune leader Jean-Christophe Angelini. Ce dernier fait de son hostilité à la violence politique le thème central du renouvellement de l’autonomisme corse visant à lui donner la crédibilité d’un parti de gouvernement. F. Alfonsi devient maire de la commune d’Osani (115 habitants), située sur la rive nord du golfe de Porto, commune qui gère les sites naturels prestigieux de Scandola et de Girolata. Sa modération et son expertise en font ainsi un des représentants les plus crédibles à une alternative politique nationaliste en Corse.

45 Pourtant son discours politique n’est pas sans ambiguïté. Soucieux de drainer la plus grande partie de la sensibilité nationaliste, il en ménage les fractions les plus radicales en participant en particulier aux Journées indépendantistes de Corsica Libara à Corte en août 2009. Représentant la fédération Régions et peuples solidaires (RPS) au sein d’Europe-écologie, il a mené campagne avec Michèle Rivasi, adjointe écologiste du maire PS de Valence et membre du conseil général de la Drôme.

46 Leurs interventions successives rappellent la distorsion qui existait déjà entre le discours écologiste d’Antoine Waechter et celui de Max Siméoni lors de la campagne des européennes de 1989. Abusant de la métaphore et des interprétations réductrices, François Alfonsi affirme ainsi que « même l’Espagne fasciste et centraliste a su laisser la place à de larges autonomies [10] [10] Journal de la Corse, 13 au 19 mars 2009. ...
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 ».

47 Inversement la candidate Rivasi reste prudente, évitant de s’impliquer dans les thématiques corses. Elle s’en tient à un discours écologiste dénonçant en particulier les dangers de la téléphonie mobile sur les enfants.

48 La présence, au cours des réunions de campagne d’Europe-écologie, de militants écologistes de l’association la plus médiatisée et la plus importante de Corse, U Levante, traduit cependant le retour d’une convergence d’intérêts entre Verts et nationalistes.

49 Les débats virulents sur le maintien ou l’assouplissement de la loi Littoral qui ont animé au début des années 2000 les associations écologistes opposées à J.-G. Talamoni, représentant de Corsica Nazione et interlocuteur privilégié de Lionel Jospin dans la mise en place du statut de 2002 [Lefèvre, 2001], seraient-ils déjà oubliés ? La criminalisation de l’économie touristique par des acteurs dont beaucoup se réclament de la mouvance nationaliste n’est pas un leurre. Dans ses mémoires, le dirigeant nationaliste assassiné François Santoni [11] [11] François Santoni et Jean-Michel Rossi, Pour solde de tout...
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a largement révélé les convergences d’intérêts entre la pègre et certains militants politiques, ce que confirment tout récemment les aventures judiciaires de l’ancien dirigeant du MPA, le « bel Alain » Orsoni [12] [12] Ariane Chemin et Marie-France Etchegoyen, « Le bel Alain...
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LES RÉSULTATS DE LA LISTE EUROPE-ÉCOLOGIE AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE (2009)

LES RÉSULTATS DE LA LISTE EUROPE-ÉCOLOGIE AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE (2009)

50 Le combat pour l’écologie joue une nouvelle fois le rôle d’un élément de convergence entre certaines associations écologiques et la mouvance nationaliste. En effet, la remise en cause du PADDUC, qui a finalement été retiré du débat politique par la majorité territoriale UMP, a cristallisé toutes les oppositions contre les dirigeants locaux de la droite, Ange Santini ou Camille De Rocca Serra, accusés d’être eux-mêmes les promoteurs de leurs propres intérêts dans leurs communes respectives de Calvi et Porto-Vecchio [13] [13] Hélène Constanty, « Main basse sur le littoral corse »,...
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51 La carte des résultats de la liste Europe-écologie amène quelques enseignements. On notera tout d’abord sa forte implantation locale autour du golfe de Porto avec la commune d’Osani d’où est originaire le nouveau député européen. Une forte implantation caractérise également les régions touristiques de Corse et en particulier Porto-Vecchio. Cette commune est aussi le fief électoral du jeune leader du PNC Jean-Christophe Angelini qui a ébranlé aux élections municipales de 2008 la citadelle UMP des Rocca Serra. L’espace périurbain ajaccien a également adhéré aux thèses d’Europe-écologie. Le projet de construction d’une nouvelle centrale au fioul à Bastelicaccia pour remplacer la centrale thermique du Vazzio mobilise fortement élus et société civile dans une association, A Sentinella, au sein de laquelle les nationalistes jouent un rôle important.

Une rétrospective des liens entre la Corse et l’Europe

52 Même si la profonde désaffection de l’électorat corse pour les scrutins européens reste une constante depuis 1979, date de la première élection européenne au suffrage universel, quatre étapes peuvent êtres définies au cours de ces trente années.

53 La première est, dans les années 1980, celle d’une accentuation du clivage entre décentralisateurs et jacobins, clivage transcendant largement l’opposition droite/gauche. Les années 1990 sont le temps d’un engouement europhile avec la promotion par les nouvelles élites politiques corsistes d’une forte autonomie régionale. Puis vient le temps du désenchantement (2002-2005) auquel succède un moment encore flou de recomposition politique, marqué désormais par l’émergence d’une classe politique nationaliste modérée.

TABLEAU 4 ÉVOLUTION DES TAUX D’ABSTENTION AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN CORSE
AnnéesTaux d’abstention
1979 55 %
1984 48,5 %
1989 61,5 %
1994 60,5 %
1999 68 %
2004 73 %
2009 69,5 %

54 En 1979, la dominante nationale est très forte lors de la première campagne pour les élections européennes. Mais elle est désormais marquée par un profond clivage entre eurosceptiques (PCF, RPR) et europhiles (UDF, PS). Les ténors de la vie politique insulaire délaissent ce combat politique même si les caciques du gaullisme insulaire comme le député Jean Bozzi soutiennent la liste chiraquienne DIFE (Défense des intérêts de la France en Europe) marquée dans sa stratégie politique par le tandem Marie-France Garaud – Pierre Juillet. Peu d’insulaires figurent sur les listes nationales à l’époque : Marie-Claire Scamaroni, la sœur du résistant Fred Scamaroni, est membre de la liste DIFE tandis que la droite girondine de la liste Simone Veil est défendue par Marie-Jean Vinciguerra. Ce dernier, très présent aujourd’hui encore dans la société civile et médiatique insulaire, dénonce avec virulence les clans du RPR (Jean-Paul De Rocca Serra) et du parti Radical de gauche (François Giacobbi). Il déclare ainsi qu’ « il n’existe pas dans l’île de véritable démocratie » et dénonce la longue démission de l’intelligentsia locale et le mal fait par la pulitichella et les clans [14] [14] Corse Matin, 8 juin 1979 ; la pulitichella signifie littéralement...
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. Les discours europhiles tentent désormais de récupérer une contestation régionaliste et nationaliste qui s’est radicalisée.

TABLEAU 5 RÉSULTATS DES ÉLECTIONS EUROPÉENNES DE JUIN 1979
VotantsPS-MRGPCFUnion France
Europe S. Veil
DIFE
J. Chirac
Liste trotskiste
A. Laguiller
Haute-Corse 47,16 % 21,61 % 20,41 % 20,34 % 34,03 % 0,82 %
Corse-Sud 43,31 % 18,28 % 19,93 % 25,57 % 33,09 % 0,46 %
France 60 % 23,4 % 20,3 % 28,1 % 15,8 % 3,04 %

55 Après les élections, la presse locale change de ton et passe ouvertement à l’ère du postgaullisme. On peut ainsi lire sous la plume de Jean Bisgambiglia [15] [15] Corse Matin, 12 juin 1979. ...
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un éditorial virulent à la suite des élections européennes : « Les tabous déroulédiens entretenus dans l’enseignement et l’éducation culturelle doivent être dénoncés. Seule la reconnaissance du fait régional pourra faire sauter ce verrou. »

56 C’est aux élections européennes de 1984 qu’est élu le premier représentant de la Corse. Il s’agit de François Musso, dont l’élection est permise par la dynamique unitaire de la droite UDF/RPR, alors dans l’opposition. La droite régionaliste représentée par M.-J. Vinciguerra, trop virulent à l’encontre des chefs de partis, est alors partiellement écartée. Représentant du monde agricole, F. Musso est considéré comme un proche de Jacques Chirac. Président de la jeune Chambre économique d’Ajaccio entre 1967 et 1970 et du CDJA entre 1967 et 1972, il est président de la Chambre d’agriculture de Corse avant de devenir député européen. Il sera compromis plus tard dans des affaires de corruption [16] [16] Marianne, 2-12 mai 1998. ...
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pour avoir indûment bénéficié de prêts agricoles.

57 Aujourd’hui c’est son fils Jean-Dominique Musso qui tente de s’affirmer dans la vie politique insulaire. Président également de la Chambre d’agriculture de Corse-du-Sud, il affiche une sensibilité nationaliste qui peut lui permettre d’asseoir sa carrière politique.

Malgré la démotivation de l’électorat, une décennie 1990 très europhile en Corse

58 Les élections de 1989 voient l’élection de deux parlementaires corses. F. Musso est réélu sur une liste d’Union de la droite menée par Valéry Giscard d’Estaing tandis que Max Siméoni, en faisant alliance avec les Verts d’Antoine Waechter, offre une tribune aux nationalistes corses. Il figure au troisième rang sur la liste nationale des Verts avec d’autres représentants corses dont l’engagement révèle une tonalité plus clairement écologiste, Michèle Salotti à la vingtième place et Norbert Laredo à la cinquante et unième place.

59 Les grands écarts idéologiques entre Verts nationaux et autonomistes corses ne permettent pas à Max Siméoni de se représenter sur une liste écologiste en 1994. Il décide alors de mener une liste strictement régionaliste composée de représentants d’autres régionalistes français. Mais il connaît un échec électoral.

60 Puis les élections de 1994 voient l’élection d’un important élu RPR de Corse, Jean Baggioni, maire de Ville-di-Pietrabugno, commune de la région bastiaise et président de l’exécutif de Corse à la collectivité territoriale. Libéral et gestionnaire, Baggioni étroitement associé à José Rossi va accentuer le virage européiste et réformateur. Au cours de cette décennie où les financements européens permettent de monter de nombreux projets, il promeut la création d’un lobby des îles de Méditerranée occidentale (IMEDOC), prend pour modèle la Catalogne de Jordi Pujol et confi e à J.-G. Talamoni, nationaliste radical refusant de condamner la violence politique, la commission des Affaires européennes de l’Assemblée de Corse avec l’appui du président de la Commission européenne Romano Prodi (1999-2004). Le temps en Europe est à la fabrication d’utopies territoriales : Arc atlantique ou Arc latin sont imaginés dans un élan excessif et inconsidéré de déconstruction des cohérences nationales. Contradictoirement, ces mêmes dirigeants de la collectivité de Corse à qui Bruxelles soumet des projets d’infrastructures visant à désenclaver Corse et Sardaigne, réagissent frileusement. Ils préfèrent rejeter toute idée d’axe majeur Toscane-Bastia-Bonifacio-Sardaigne afin de ne pas heurter un électorat rétif à des initiatives synonymes de changement.

Le temps du désenchantement européen et les recompositions à l’œuvre dans l’ère postréférendaire depuis 2003

61 Avec les élections européennes de 1999, les abstentions franchissent un nouveau palier à près de 68,5 %. Dans les quartiers sud de Bastia où l’électorat nationaliste est important, on enregistre même 80 % d’abstention. L’électorat corse rejette en 2003 la proposition de réorganisation administrative faite par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. La suppression des départements n’obtient pas l’approbation des électeurs malgré une importante campagne de promotion de la réforme, campagne assurée par les grands appareils politiques et par des médias locaux n’hésitant pas à opposer l’intelligence et la sagesse des réformistes à l’archaïsme voire à la stupidité ( ! ) des partisans du « Non ». Aussi l’échec du référendum de 2003 a-t-il été un véritable coup d’arrêt au réformisme institutionnel prôné surtout par le PS mais relayé ensuite largement par une nouvelle droite libérale et décentralisatrice qu’avait bien représentée le député José Rossi à la tête de l’Assemblée de Corse dans les années 1990 [Rovere, 2004]. Deux ans plus tard, le Non massif au projet de Constitution européenne a une nouvelle fois confirmé le peu d’enthousiasme des électeurs corses pour le processus de construction européenne.

62 Malgré la stabilité institutionnelle que connaît la Corse depuis 2002, quelques éléments traduisent une recomposition progressive du paysage politique et social.

63 Les élections municipales de 2008 ont consacré la réussite des autonomistes modérés qui peuvent désormais apparaître comme une force d’alternance politique à Porto-Vecchio et Bastia. Le leader du PNC est passé très près d’une victoire à Porto-Vecchio face à Georges Mela, proche de Camille De Rocca Serra, contraint lui-même de céder sa charge municipale pour cause de cumul de mandats. G. Mela a remporté l’élection municipale avec 48,54 % des suffrages exprimés contre 44,64 % à Jean-Christophe Angelini avec toutefois le maintien d’une troisième liste de gauche (6,82 %). L’usure du pouvoir a affecté l’équipe UMP menée par Camillou, descendant d’une longue lignée de Sgio et héritant familialement de la gestion de cette vaste commune depuis plus d’un siècle. On nomme « i sgio », dans le sud de la Corse, les familles de notables, voire de nobles qui dans une société très cloisonnée constituaient des familles de grands propriétaires employant des bergers métayers. Il faut dire qu’à l’ancien paternalisme ancien a succédé dans cette région un affairisme reposant sur la gestion touristique d’un territoire particulièrement convoité. Cet affairisme au demeurant est loin de se cantonner à la seule équipe dirigeante, le leader du PNC ayant été lui-même impliqué dans une affaire de détournement de fonds impliquant des nationalistes de l’ancien MPA (Mouvement pour l’autodétermination) d’Alain Orsoni (janvier 2008).

64 À Bastia, le radical Émile Zuccarelli, connu pour ses solides convictions républicaines, a consolidé son assise politique, mais il a désormais comme adversaire crédible le quadra Gilles Siméoni, fils d’Edmond, qui, à la tête d’une liste d’ouverture, a très largement distancé les nationalistes radicaux de Corsica Nazione. Pour la première fois dans l’histoire des conseils généraux de Corse un élu nationaliste, P. J. Caïtucoli, a remporté un canton du Moyen-Taravo. Enfin l’élection à Strasbourg de François Alfonsi semble consacrer l’avènement d’un nationalisme d’ouverture et modéré, capable d’assurer l’alternance politique. Mais, dans la nébuleuse nationaliste, les incertitudes demeurent fortes et la violence politique reste encore largement légitimée avec la manifestation d’un nouveau mouvement clandestin nommé sommairement FLNC unifi é lors de l’attentat contre une gendarmerie à Vescovato en juillet 2009. Ce mouvement devrait représenter l’union retrouvée des nationalistes au sein de la coalition Corsica Libera.

65 Avec la réforme du mode de scrutin des élections territoriales votée au Palais-Bourbon en juin 2009, l’Assemblée de Corse devrait enfin connaître à partir de 2010 la stabilité. Certes une coalition de petits partis, allant des groupes nationalistes aux élus communistes et aux partis corsistes de droite (Guazzelli, corsiste libéral ex-UMP) et de gauche (Renucci, maire apparenté PS d’Ajaccio, Chaubon, élu apparenté PS du Cap Corse), a tenté de bloquer la procédure soumise à l’Assemblée de Corse. Toutefois le soutien massif de l’UMP au projet défini par le sénateur radical de gauche Nicolas Alfonsi a permis l’adoption du nouveau mode de scrutin avec l’appui du ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie. La balkanisation des groupes politiques qui caractérise l’Assemblée territoriale semble achevée. En effet, en 2010, il faudra aux listes insulaires un seuil minimum de 5 % des voix (contre aucun minimum actuellement) et un minimum de 7 % pour se maintenir au second tour (contre 5 % aujourd’hui). La prime pour la liste arrivée en tête au soir du premier tour passe de 3 à 9 élus (contre un quart des sièges dans les régions continentales) sur un total de 51 élus régionaux. La Corse se rapproche ainsi du droit commun. On notera avec étonnement l’hostilité du PS national à cette réforme qui certes devrait favoriser les grands partis et les grandes coalitions.

66 Les élections territoriales de 2010 mobilisent désormais toute l’énergie des politiques insulaires et les incertitudes sont fortes sur la composition des listes. Le président du conseil général de Corse, Paul Giacobbi, héritier lui aussi d’une longue lignée d’hommes politiques radicaux, se situe au centre de tractations qui risquent de modifier profondément l’échiquier politique insulaire. Annoncé comme un possible ministre d’ouverture lors des remaniements gouvernementaux de juin 2009 puis de septembre 2009, sa position « corsiste » entre droite et gauche obligera tous les élus à de sérieux repositionnements.

Conclusion

67 La Corse et l’Europe entretiennent des relations paradoxales. L’indifférence et l’hostilité de l’électorat ont côtoyé durant trente ans l’europhilie d’une grande partie des élites politiques et médiatiques. Il est vrai que l’Europe et les scrutins électoraux européens ont consolidé la construction d’une identité corse comparable à celle d’autres régionalités européennes présentées comme des modèles à suivre. Ce processus d’autonomisation a permis la constitution de nouvelles élites profondément attachées désormais à défendre leurs intérêts acquis dans les médias, à l’université, dans les tribunes politiques, voire dans le monde économique où la réussite dans les affaires est liée à l’adoption d’un schéma identitaire plus ou moins authentique. Inversement, la majorité des électeurs s’est surtout attachée à défendre les acquis de la République sociale, combat transcendant de façon surprenante les clivages idéologiques entre gauche et droite ou entre républicains et régionalistes.

68 Ces ambiguïtés expliquent les contradictions qui caractérisent la Corse et se traduisent à la fois par un affichage très europhile et une réalité souvent rétive à des choix de développement promus et financés par l’Europe. Ainsi la construction du nouveau port de Bastia, prévu au sud de la ville et qui est à la fois un puissant facteur d’intégration européenne et un projet de rééquilibrage urbanistique dont la ville et l’ensemble de la communauté d’agglomération seront bénéficiaires, est-elle remise en cause par des associations écologistes que soutiennent activement les partis nationalistes au nom d’une défense de l’environnement.

69 Ces contradictions rendent le débat démocratique opaque et favorisent grandement les positionnements démagogiques réduits à un débat entre pro-Corses et anti-Corses. Quand Thomas Dutronc dénonce dans un journal nationaliste le PADDUC, que Guy Bedos assimile la France de la Ve République au régime de Vichy et qu’un éditorialiste de L’Express subit de violentes attaques ad hominem pour avoir dénoncé des inscriptions racistes sur les murs de Bastia, on se doit de douter de la qualité du débat démocratique.

Bibliographie

Bibliographie

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LEFÈVRE M. (2001), « Écologie et géopolitique en Corse », Hérodote, 1er trimestre, n° 100.

LEVRATTO N. (2001), Y a-t-il une économie après la rente ? Économie de la Corse, Albiana, Ajaccio.

MARTINETTI J. (2007), « Les tourments du tourisme sur l’île de Beauté », Hérodote, 4e trimestre, n° 127.

MARTINETTI J., LEFÈVRE M. (2007), Une géopolitique de la Corse, Armand Colin, Paris.

PELLEGRINETTI J.-P., ROVERE A. (2004), La Corse et la République, Seuil, Paris.

POCECCO A. (2004), « Les Italiens entre l’europhilie et l’Europe », Outre-terre, 7/2, p. 183-187.

PLOQUIN F. (2009), Le Sang des caïds, Fayard, Paris.

RAVIS-GIORDANI G. (dir.) (2004), Atlas ethnohistorique de la Corse, CTHS, Paris.

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TEISSIER B. (1996), Géopolitique de l’Italie, éditions Complexe, Bruxelles.

 

Notes

[ 1] Enseignant-chercheur à l’université de Nice (IUFM).Retour

[ 2] Voir en particulier, pour l’analyse du discours des géographes, R. Brunet dans la revue Mappemonde « La Corse, une région européenne », n° 76, 4-2004 et Jacques Lévy, « République fédérale de France, acte 1 », Pouvoirs locaux, n° 47, tome IV, 2000.Retour

[ 3] Voir en particulier les travaux de Georges Ravis-Giordani, « L’île-famille, famille et parentés dans la société corse moderne et contemporaine », Études corses, n° 42-1994 ou de Pierre Tafani, Les Clientèles politiques en France, Éditions du Rocher, Paris, 2003.Retour

[ 4] Magazine Corsica, juillet 2009, p. 8.Retour

[ 5] Thème développé in J. Martinetti, M. Lefèvre, Une géopolitique de la Corse, Armand Colin, Paris, p. 236-239 avec une cartographie explicite.Retour

[ 6] « La Corse, une région attractive mais vieillissante », Corse Matin, 19 juillet 2009, p. 40.Retour

[ 7] Il s’agit en fait de permettre aux principales têtes de liste de siéger à tour de rôle au Parlement européen en se partageant équitablement les cinq années de mandature.Retour

[ 8] « Besancenot et la filière corse », Le Parisien, 31 mai 2009.Retour

[ 9] Journal de la Corse, 22 au 28 mai 2009.Retour

[ 10] Journal de la Corse, 13 au 19 mars 2009.Retour

[ 11] François Santoni et Jean-Michel Rossi, Pour solde de tout compte, Denoël, Paris, 2000.Retour

[ 12] Ariane Chemin et Marie-France Etchegoyen, « Le bel Alain et les tueurs », Le Nouvel Observateur, 18 juin 2009.Retour

[ 13] Hélène Constanty, « Main basse sur le littoral corse », L’Express, 27 avril 2009.Retour

[ 14] Corse Matin, 8 juin 1979 ; la pulitichella signifie littéralement la « petite politique », sorte de synonyme de la combinazione italienne.Retour

[ 15] Corse Matin, 12 juin 1979.Retour

[ 16] Marianne, 2-12 mai 1998.Retour

Résumé

Une analyse du résultat des dernières élections européennes du 8 juin 2009 permet, une nouvelle fois, de mettre en évidence les paradoxes de l’électorat, et plus globalement de la société, corse dans sa participation au processus de construction politique, économique et sociale de l’Union européenne. Très faiblement mobilisé pour aller voter, l’électorat corse amplifie le sentiment d’indifférence, voire de méfiance, qui affecte l’ensemble du corps électoral français et européen. Du référendum pour l’adoption du traité de Maastricht en septembre 1992 au vote pour la ratification de la Constitution européenne le 29 mai 2005, le désintérêt pour les affaires européennes et l’opposition àl’approfondissement de l’unité du continent se sont accentués dans les deux départements insulaires. Voter pour élire un député européen semble avoir peu de sens pour un électeur en Corse. Inversement, en offrant une tribune politique aux partisans d’une forte autonomie régionale, ces élections ont contribué à consolider la construction d’une nouvelle identité insulaire largement inspirée des modèles d’autonomie espagnole. Mais la distorsion reste importante entre l’affichage europhile promu par les élites politiques et médiatiques locales et une réalité économique et sociale souvent rétive aux grands projets d’intégration de l’île dans les réseaux européens. En permettant l’élection comme seul parlementaire corse àStrasbourg d’un nationaliste modéré, porte-parole du Parti de la nation corse (PNC), les élections européennes de 2009 ont, pour la seconde fois depuis les premières élections européennes en 1979, offert la meilleure lisibilité au message identitaire corse associé à la revendication d’écologie politique de la coalition nationale Europe-écologie de Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly et José Bové. Cette élection avant les élections territoriales de 2010 et après les élections municipales de 2008 consacre l’émergence en Corse d’un nationalisme modéré prêt à assumer les responsabilités politiques locales. Saura-t-il toutefois dépasser les contradictions perceptibles dans les discours de ses représentants ?



Between France and Europe : a geopolitical analysis of European elections in Corsica
An analysis of the results of the last european elections (June 2009) can once again highlight the paradoxes of the electorate and more broadly of Corsican society in the process of building political, economic and social European Union. Very low mobilized to vote, corsican electorate amplified the sense of indifference and even distrust that affects French or European electorate. From the referendum for the adoption of the Maastricht Treaty in 1992 to the vote toratify the European Constitution in 2005, the disinterest in European affairs and the opposition to the deepening of European Unit have increased in both departments. Conversely, providing a forum for political supporters of a strong regional autonomy, the elections helped to consolidate the construction of a new insular identity based largely on autonomy models in Spain. By allowing the election of a moderate nationalist as the only Corsican in Strasbourg, the elections of 2009 offered for the second time the best legibility to Corsican identity associated with the claim of political ecology of the National Coalition Europe Ecologie of Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly and José Bové. Before regional elections in 2010 and after municipal elections of 2008 these European elections confirm the emergence of a Corsican moderate nationalism, prepared to assume the responsibilities of local politics. Will it exceed the apparent contradictions in the speeches of its representatives ?

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POUR CITER CET ARTICLE

Joseph Martinetti « Entre France et Europe : une analyse géopolitique des scrutins européens en Corse », Hérodote 4/2009 (n° 135), p. 148-169.
URL :
www.cairn.info/revue-herodote-2009-4-page-148.htm.
DOI : 10.3917/her.135.0148.