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Histoire de la justice

2013/1 (N° 23)


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Le regard est souvent sévère ; les mots frappent l’imaginaire par ces portraits, rarement affables, qu’ils dressent de l’institution judiciaire.

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« Jetez les yeux sur les détours de la justice », écrit un jour Molière. « Voyez combien d’appels, de degrés de juridiction ; combien de procédures embarrassantes ; combien d’animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer… » [1][1] Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, « Les fourberies....

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Le jeune magistrat a « les joues laminées par l’étude et creusées par l’ambition » [2][2] Honoré de Balzac, « Le Cabinet des Antiques », in :.... Son aîné, premier président de Harlay, se tient « un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste », rasant les murs « pour se faire faire place avec plus de bruit » [3][3] Louis de Rouvroy de Saint-Simon, Mémoires complets....

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D’« hypocrite parfait » [4][4] Idem. à « cuistre fanatique », « misérable convulsionnaire », « singe changé en tigre » selon Voltaire [5][5] François-Marie Arouet, dit Voltaire, « Correspondance..., le juge n’a de pareils que ces avocats, « fripons jusque dans leur innocence » [6][6] Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Journal d’un écrivain,... : « suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, [ils] s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer l’auditoire et d’endormir Messieurs… » [7][7] Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, « Le mariage....

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Lorsqu’il est question de justice, l’homme de lettres n’est assurément pas tendre.

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Sous sa plume, le serviteur de la loi s’ébroue en triste hère, l’instance met en scène l’absurdité d’une condition [8][8] V. par ex. Charles Dickens, La Maison d’Âpre-Vent,..., et la procédure, vécue en « formalisme vain », devient territoire de manœuvres où l’homme subtil, par esprit de chicane, enlise de mauvaises querelles [9][9] Gérard Cornu, Jean Foyer, Procédure civile, Paris,....

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L’on aurait tort cependant de s’arrêter à ces caricatures d’incorrigibles plaideurs et de juges avides de gagner, à ces bons tours de leurs secrétaires et forfanteries d’avocats [10][10] Jean Racine, « Les plaideurs » (1668), préface, in :.... Inspiratrices de nombreuses comédies d’Aristophane [11][11] V. Aristophane, « Les oiseaux », in : Comédies. Les... à Racine, pareilles images n’épuisent pas toute l’ambigüité d’un rapport, autrement plus complexe et subtil, de l’écrivain à la justice.

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L’histoire recèle nombre d’entailles portées à cet édifice. Mais c’est une « cathédrale », par exemple, que célèbre Bernanos. Les siècles l’ont modifiée, transformée, agrandie ; derrières les adjonctions et ornementations, l’on peut encore y discerner les beautés du plan d’origine [12][12] V. Robert Badinter, « Une longue défiance », Rev. Pouvoirs,....

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Ici, André Gide confesse sa « fascination » pour une institution dont il aime arpenter les palais, aux côtés des jardins, des marchés et des cimetières. Trop peu de compassion, dira-t-il ; des incertitudes qui assaillent et un risque d’erreur judiciaire qui hante ; si son propos sur l’envers du décor est trop dur et empressé pour être réellement juste, comment ne pas reconnaître, avec lui, « que c’est une tout autre chose d’écouter rendre la justice, ou d’aider à la rendre soi-même » [13][13] André Gide, Souvenirs de la Cour d’assises, Paris,... ?

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Là, l’on dénonce, tel Giono, ces « procès de mots » où l’accusé est interrogé, ses déclarations transcrites en une langue qu’à l’évidence, il ne maîtrise pas [14][14] Jean Giono, Notes sur l’Affaire Dominici, Paris, éd..... Dans le même temps, la beauté du verbe captive, donne force à la loi. Certains discours « indéfiniment […] sont dits, restent dits et sont encore à dire » [15][15] Michel Foucault, L’ordre du discours. Leçon inaugurale... ; porteurs d’actes de parole, ils demeurent par-delà leur formulation. Et lorsque survient le jugement, dépassant le simple énoncé furtif d’une sentence, c’est toute la force d’un « acte de langage » qui marque les esprits, vibrante illustration de la puissance d’une disposition agissant, par son seul prononcé, sur la réalité.

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Que dire aussi de cette pérennité des costumes, des rituels et des cérémonies ? Véhicule d’une image compassée que la littérature se plaît à moquer, la « robe que l’on salue » [16][16] Jean de La Fontaine, « L’Âne portant des Reliques »,... souligne, au-delà de la personne, la permanence d’une institution et la sacralité d’une fonction engageant celui qui la porte. Le lettré volontiers conspue un vêtement magnifique qu’il croit venir masquer l’ignorance ou la vanité. Honneur est heureusement parfois rendu à la sagacité de ce juge, intègre autant par devoir que par compassion, qui refuse, comme Popinot, de céder aux compromissions [17][17] Honoré de Balzac, « L’interdiction », in : Le colonel....

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Entre déférence et rejet, cet art des mots qu’est la littérature trouve dans les procès une source presque inépuisable d’inspiration.

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De la relation d’expériences vécues aux œuvres de fictions, tantôt avocat passionné d’un possible innocent, tantôt héraut enflammé d’un malheureux poussé au crime, à moins qu’il ne soit lui-même mis en cause [18][18] Tel Flaubert, Baudelaire, Hugo, Barbey d’Aurevilly,..., l’écrivain s’offre en miroir de la société et théâtre d’observation privilégié des tréfonds de l’âme humaine. Ses témoignages, ses inquiétudes et ses révoltes nous portent à réfléchir sur nous-mêmes et le sens de l’action judiciaire.

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Si la plume entretient avec le prétoire une relation toujours féconde, c’est qu’en chaque ligne, l’auteur et son lecteur côtoient, jusqu’au cœur des consciences, la question des rapports ambivalents de l’homme à la loi.

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Fruit de rencontres qui, parcourant les siècles, réjouirent un fidèle auditoire, voilà un très bel ouvrage que nous propose l’association française pour l’histoire de la justice, en forme d’invitation pour l’avenir à mieux appréhender le passé.

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Chacune des contributions y esquisse l’intelligence d’un penseur ; la lecture en dévoile les traits, comme le tracé singulier d’un parcours ; l’écriture y forme, en écho à cette célèbre formule de Colette, « un dessin, souvent un portrait, presque toujours une révélation » [19][19] Colette, L’Étoile Vesper, Paris, éd. Milieu du Monde,....

Notes

[1]

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, « Les fourberies de Scapin », in : Œuvres complètes de Molière, tome 5, Paris, éd. P. Pourrat Frères, 1834, p. 522.

[2]

Honoré de Balzac, « Le Cabinet des Antiques », in : Œuvres complètes, tome 7, Paris, éd. Houssiaux, 1874, p. 199.

[3]

Louis de Rouvroy de Saint-Simon, Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence, tome 1er, Paris, éd. A. Sautelet et Cie, 1829, p. 158.

[4]

Idem.

[5]

François-Marie Arouet, dit Voltaire, « Correspondance à M. de Saint-Lambert », 4 avril 1769, in : Œuvres de Voltaire, tome 65, Paris, éd. Lefèvre & Firmin Didot Frères, 1833, p. 413.

[6]

Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Journal d’un écrivain, cité par Jean-Pierre Bours, « Le thème de la justice dans la littérature populaire », in : François Ost, Laurent van Eynde, Philippe Gérard, Michel van de Kerchove, Lettres et lois. Le droit au miroir de la littérature, Bruxelles, éd. Publications des facultés universitaires Saint-Louis, 2001, p. 237.

[7]

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, « Le mariage de Figaro », acte III, scène XV, in : Œuvres complètes de Beaumarchais, Paris, éd. Auguste Desrez, 1838, p. 162.

[8]

V. par ex. Charles Dickens, La Maison d’Âpre-Vent, Paris, éd. Gallimard, 1979 ; Franz Kafka, Le Procès, trad. Alexandre Vialatte, Paris, éd. Gallimard, 1987 ; Albert Camus, L’étranger, Gallimard, 2005.

[9]

Gérard Cornu, Jean Foyer, Procédure civile, Paris, éd. Presses universitaires de France, 1996, no 1, p. 1.

[10]

Jean Racine, « Les plaideurs » (1668), préface, in : Œuvres complètes de J. Racine, tome 2, Paris, éd. Lefèvre, 1825, p. 6.

[11]

V. Aristophane, « Les oiseaux », in : Comédies. Les oiseaux. Lysistrata, éd. bilingue français-grec, Paris, éd. Les Belles Lettres, 2000.

[12]

V. Robert Badinter, « Une longue défiance », Rev. Pouvoirs, no 74, 1995, p. 7.

[13]

André Gide, Souvenirs de la Cour d’assises, Paris, éd. Nouvelle Revue Française, 1913, p. 9.

[14]

Jean Giono, Notes sur l’Affaire Dominici, Paris, éd. Gallimard, 1955, p. 11.

[15]

Michel Foucault, L’ordre du discours. Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970, Paris, éd. Gallimard, 1999, p. 24.

[16]

Jean de La Fontaine, « L’Âne portant des Reliques », in : Œuvres complètes de Jean de La Fontaine, Paris, éd. Firmin Didot Frères & Lefèvre, 1836, Fable XIV, p. 49.

[17]

Honoré de Balzac, « L’interdiction », in : Le colonel Chabert suivi de L’interdiction, Paris, éd. Flammarion, 1993.

[18]

Tel Flaubert, Baudelaire, Hugo, Barbey d’Aurevilly, Octave Mirbeau ou Zola.

[19]

Colette, L’Étoile Vesper, Paris, éd. Milieu du Monde, 1946, p. 180.

Pour citer cet article

Lamanda Vincent, « Préface », Histoire de la justice, 1/2013 (N° 23), p. 5-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-de-la-justice-2013-1-page-5.htm
DOI : 10.3917/rhj.023.0005


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