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Revue d'Histoire des Sciences Humaines

1999/1 (no 1)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782859396091
  • DOI : 10.3917/rhsh.001.0163
  • Éditeur : Ed. Sc. Humaines

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Cherchant à qualifier la mutation fondatrice de la science moderne, Alexandre Koyré caractérisa la révolution scientifique par un changement radical des conceptions de l’espace au sein duquel les savants, de Copernic à Galilée, ont conçu le système du monde [1][1] Koyré, 1973.. La genèse de la conception de cet espace infini dans les sciences physico-mathématiques est aujourd’hui amplement débattue, le caractère révolutionnaire de la mutation apparaît moins radical [2][2] Cohen, 1994.. Mais en ce qui concerne les sciences sociales actuelles, nous concevons aisément le monde social à la manière d’un espace, et cet acquis, ou ce présupposé savant, mérite d’être interrogé. En France aujourd’hui, les historiens sociaux et les sociologues urbains – en dialogue avec les sociologues – trouvent chez Maurice Halbwachs un auteur qui précisément chercha à construire sociologiquement la notion d’espace [3][3] Voir la journée d’études qui s’est tenue à l’IRESCO.... Dans le monde de langue allemande, on observe au même moment une étrange lecture néo-kantienne des premières pages des Formes élémentaires de la vie religieuse d’Émile Durkheim (1912) qui accorde une grande importance à la critique de la catégorie spatiale [4][4] Voir le Symposium « Erkenntnistheoretische Standortbestimmung.... Il est donc temps, alors même que nous disposons de rééditions critiques de certains des travaux de Maurice Halbwachs, d’examiner la formation de la notion d’espace social chez un auteur qui, au départ de stricte obédience durkheimienne, a élaboré une construction sociologique plus complexe selon un itinéraire en fait très méconnu. Point de révolution scientifique, semble-t-il, dans le cas qui nous préoccupe sauf à croire que nous en serions les protagonistes à notre insu.

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Le cheminement de Maurice Halbwachs peut être discerné en comparant ses deux ouvrages sur la mémoire, Les cadres sociaux de la mémoire (1925) et La mémoire collective (1950), c’est-à-dire des années 1920 jusqu’à sa mort. C’est en effet sa réflexion sur le temps social qui a induit sa construction d’un concept d’espace social. Afin d’en rendre compte, je vais dans un premier temps retracer, à partir des travaux critiques menés par Gérard Namer [5][5] Namer, 1997a et b. pour les deux rééditions récentes, la transformation de sa conception du temps. Ensuite, je confronterai cette trame à d’autres textes du sociologue qui conduisent à celle de l’espace : sa thèse sur les voies de Paris [6][6] Halbwachs, 1909 et 1928., ses études sur la morphologie sociale [7][7] Halbwachs, 1938., celle sur la topographie légendaire des évangiles [8][8] Halbwachs, 1941..

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La comparaison des deux livres sur la mémoire va permettre de saisir les étapes du cheminement spéculatif mis en œuvre par Halbwachs dans sa tentative d’affiner une réflexion sociologique d’une part à partir des phénomènes de réminiscence, et d’autre part en considérant les transformations de la notion d’espace. Ce style de travail scientifique, il faut le souligner, est délibérément spéculatif, spéculation qui touche chez les durkheimiens autant l’élaboration conceptuelle que l’enquête empirique. Il n’est plus aujourd’hui valorisé par les sociologues. Ce serait un anachronisme que de projeter sur les travaux des durkheimiens d’avant-guerre, complètement engagés dans le combat philosophique, les critères des pratiques des sciences sociales qui ont été forgés au cours des décennies 1960-1980 alors même que la sociologie affirmait, par le recours au terrain et au contexte, sa récente autonomie institutionnelle à l’égard du modèle professionnel de la philosophie. Il est impossible d’évaluer le cheminement d’un auteur des années 1920-1930 en sous-estimant l’empire du style spéculatif de raisonnement. Halbwachs travaillait ainsi : sa recherche était à proprement parler une exploration philosophique, délibérée, réfléchie. Cela m’autorise à procéder en scrutant ses textes eux-mêmes, cherchant à identifier les critères de la conduite de sa réflexion, et les indices, parfois ténus, de leur contexte.

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Le premier livre sur la mémoire, Les cadres sociaux de la mémoire, date de 1925. Il s’agissait pour Halbwachs de mettre en évidence le fait que la mémoire était un phénomène collectif. Ce travail partait de la réfutation du modèle de la mémoire construit par Henri Bergson dans Matière et mémoire (1896). Halbwachs connaissait bien les travaux de Bergson : il l’avait eu comme professeur en Khâgne à Henri IV, puis pendant quelques années il avait suivi ses cours au Collège de France. Il s’est détaché de Bergson quand il est entré en relation avec le cercle durkheimien.

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Dans son second ouvrage sur la mémoire, Halbwachs va remettre en question ses conclusions premières et déployer de nouvelles pistes de réflexion qui aboutiront à des résultats importants et parfois très éloignés des précédents [9][9] Ce livre, La mémoire collective, a connu un itinéraire....

I - Contre la mémoire pure de Bergson

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Pour comprendre la démarche d’Halbwachs à propos de la mémoire, il est nécessaire de rappeler brièvement la conception de Bergson, forte éloignée de ce que nous pouvons penser aujourd’hui au moyen de l’anthropologie. Pour Bergson, le passé se survit sous deux formes distinctes, la première dans des mécanismes psychologiques moteurs de l’action humaine, la seconde dans des souvenirs sédimentés individuellement. En théorie ces deux formes de mémoires lui paraissent indépendantes. La première mémoire appelée « mémoire-habitude » est celle adaptée au présent, elle est construite par l’intelligence pour agir sur la matière et communiquer avec les autres hommes. Cette première mémoire se manifeste par le langage. La seconde mémoire apparaît dès lors comme « mémoire pure », elle est considérée comme individuelle, faite d’images accumulées par l’individu au cours de son existence. Pour Bergson on n’atteint pas directement cette mémoire pure : les impératifs rationnels et sociaux de l’attention au présent prévalent et font écran. Pour l’atteindre, il faut donc que l’individu s’isole des autres hommes et des exigences de l’action. Se souvenir consiste alors à rechercher une réalité préexistante dans la profondeur de la conscience individuelle. On mesure ici un idéalisme individualiste qui ne pouvait satisfaire un durkheimien. Un sociologue ou un anthropologue de la fin du XXème siècle ne peut que s’étonner du simplisme de cette conception et renvoyer son analyse critique vers l’histoire de la psychologie à cette époque. Il peut aussi rester pantois devant le retour à Bergson parfois perceptible aujourd’hui dans l’enseignement philosophique. Halbwachs, dans Les cadres sociaux de la mémoire (1925), va s’attacher à réfuter tout particulièrement cette notion de mémoire pure. Il conclura très clairement sur ce point :

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« Si le souvenir se conservait sous forme individuelle dans la mémoire, si l’individu ne pouvait se souvenir qu’en oubliant la société de ses semblables, et allant, tout seul, allégé de toutes les idées qu’il doit aux autres, au devant de ses états passés, il se confondrait avec eux, c’est-à-dire qu’il aurait l’illusion de les revivre. Or, nous l’avons montré, il y a bien un cas où l’homme se confond avec les images qu’il se représente, c’est-à-dire croit vivre ce qu’il imagine tout seul : mais c’est le seul moment aussi où il ne soit plus capable de se souvenir : c’est quand il rêve. Au contraire, il se souvient d’autant mieux, il reproduit son passé sous des formes d’autant plus précises et concrètes qu’il distingue mieux le passé du présent, c’est-à-dire qu’il est lui-même dans le présent, qu’il a l’esprit tourné vers les objets extérieurs et vers les autres hommes, c’est-à-dire qu’il sort de lui » [10][10] Halbwachs, 1994, 275..

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Halbwachs parle de « mémoire collective » et de « cadres sociaux de la mémoire ». Ainsi la pensée individuelle se situe dans ces cadres et participe à la mémoire collective. Ce sont les conditions nécessaires du souvenir individuel. Autrement dit, les individus se souvenant ont recours à des cadres sociaux au sens de Durkheim. Dans cette première approche de la sociologie de la mémoire, Halbwachs établit d’abord que la mémoire individuelle et la mémoire collective ont en commun les mêmes cadres sociaux, puis que la mémoire est une reconstruction d’un passé en fonction de la vision présente de la société. Les cadres sociaux de la mémoire sont ainsi les instruments dont la mémoire collective et individuelle se sert pour recomposer une image du passé qui s’accorde à chaque époque avec les pensées dominantes de la société.

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Dans son second ouvrage sur la mémoire, préparé entre 1932 et 1943, il ne va plus s’agir pour Halbwachs de démontrer que la mémoire est un phénomène social, ce point est désormais acquis. Il cherchera sur cette base à redonner une place plus grande à la mémoire individuelle en apportant des réponses aux critiques qu’avait suscité l’ouvrage de 1925. De plus Halbwachs aborde la sociologie de la mémoire sous un angle différent, issu de lectures et de réflexions éprouvées entre temps.

II - Mémoire individuelle et mémoire collective

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Un exemple important de déplacement d’un projet à l’autre touche le rapport entre mémoire individuelle et mémoire collective. Dans le premier ouvrage, Les cadres sociaux de la mémoire, l’acte de se souvenir consiste en une identification d’un élément de la mémoire individuelle avec un élément d’une mémoire collective. Dans le second ouvrage, La mémoire collective, il ne s’agira plus d’une simple identification mais d’un jeu d’interaction, d’allers et de retours. L’individu se trouvant en présence de plusieurs groupes sociaux, sa mémoire individuelle se trouve alors au croisement d’au moins deux mémoires collectives. La mémoire individuelle se trouve ainsi réévaluée par la possibilité d’un jeu entre plusieurs mémoires collectives.

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Cette réévaluation aboutit à un renversement théorique : dans le second ouvrage, le souvenir n’est plus une reconstruction du passé à partir des conditions du présent, en d’autres termes un réexamen par les vivants des dépouilles anciennes, mais une reconstitution du présent faite sous l’emprise du passé, cette fois le mort saisit le vif. Le retournement chez Halbwachs est radical, et ce radicalisme a des raisons théoriques et politiques que je vais commenter. Il faut ici noter qu’il est en quelque sorte toujours victime d’une idéalisation des mécanismes de la mémoire. Cette idéalisation provient précisément de sa formation philosophique et durkheimienne. On peut en effet voir dans les logiques associées à ces deux formes de mémoire, exclusives pour Halbwachs, des cas de figures de la construction symbolique de la mémoire, le réinvestissement depuis le présent d’une part, l’emprise du passé d’autre part, où le primat d’une logique sur l’autre procède, non pas d’une raison théorique, mais de conditions spécifiques.

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Plusieurs facteurs sont à l’origine de ces déplacements théoriques. Tout d’abord Halbwachs réutilise dans son dernier ouvrage des avancées théoriques opérées entre 1925 et 1944, dans ses travaux sur la morphologie sociale (1938) où sont développées et approfondies les notions d’interaction et d’espace, et ceux sur La topographie légendaire des évangiles en Terre Sainte (1941) dans lequel le cadre social principal de la mémoire religieuse est l’espace. Halbwachs par ailleurs veut apporter une réponse à une question non résolue dans les Cadres sociaux de la mémoire concernant l’unification de la pluralité des mémoires collectives, par exemple en une même mémoire nationale. Or entre 1925 et la fin des années 1930, les événements politiques vont pousser Halbwachs aux limites de cette question-ci. Ce sera notamment l’objet de l’article sur la mémoire des musiciens qu’il publiera en 1939. En 1925, le présent réalise l’aboutissement du progrès. En 1939, le présent est devenu haïssable, et seul le passé permet de le combattre.

III - Métamorphoses du temps

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Cela étant posé, l’élément nouveau dans le renouvellement de la pensée d’Halbwachs sur la mémoire concerne sa conception du temps. Ici encore Halbwachs, pendant l’été 1930, s’est plongé dans une relecture de l’ouvrage de Bergson publié en 1922, sous le titre de Durée et simultanéité : à propos de la théorie d’Einstein. Partant de cette nouvelle critique de Bergson, Halbwachs déploie un nouveau modèle du temps. En 1925, dans Les cadres sociaux de la mémoire, le temps est conçu comme un temps unique. Mais dans La mémoire collective, Halbwachs pose l’hypothèse d’une double nature du temps : un temps du fait vécu, qui est un temps permanent et social, et un temps de la conscience, qui est propre aux groupes, le temps collectif. Bergson oppose la durée au temps. La durée serait le caractère même de la succession telle qu’elle est immédiatement perçue par l’esprit. Bergson emploie les termes de durée pure, durée concrète, de durée réellement vécue. Le temps est alors l’idée mathématique que nous nous faisons de la durée pour raisonner et communiquer avec nos semblables. Pour Bergson le temps réel est celui de la durée. C’est un temps qualitatif de la conscience individuelle. Alors que le temps scientifique et quantitatif est factice : c’est une construction artificielle extérieure à la durée pure. Halbwachs veut montrer que ce n’est pas là l’opposition pertinente. Le geste d’Halbwachs consiste à retourner la proposition de Bergson.

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Il va défendre, face à la thèse artificialiste de Bergson, une position rationaliste en s’appuyant notamment sur la statistique expérimentale telle qu’il la pratique. L’observation statistique pour Halbwachs ne relève pas d’un simple comptage, car elle s’applique à des ensembles réels et constants : ici Halbwachs reste un réaliste Durkheimien. Il a recours à une conception expérimentale de la statistique, comme François Simiand [11][11] Simiand, 1922., et identifie les chiffres et les ensembles réels, nous dirions les objets. Dans ces conditions la donnée immédiate est la mémoire collective et non pas la mémoire individuelle comme l’affirme Bergson, et s’il y a artificialité, elle ne se trouve pas du côté du nombre, mais du côté de l’illusoire conscience individuelle. La lecture de Bergson amène ainsi Halbwachs à poser une autre théorie du temps, qui aura pour conséquence de le conduire à repenser la sociologie de la mémoire. Outre le fait de réfuter la démarche de Bergson, cette nouvelle sociologie de la mémoire apportera d’autres réponses aux questions laissées en suspens dans Les cadres sociaux de la mémoire, à celle issue de la critique de la démarche sociologique par les historiens des récentes Annales[12][12] Voir notamment Bloch, 1925., et également à celles suscitées par les événements politiques qui marquent alors l’Europe. Ainsi quand Marc Bloch ou Lucien Febvre, en lutte contre le positivisme historien, fondent l’objet du travail historiographique sur le questionnement actuel du chercheur, Maurice Halbwachs répond que la tradition est portée par la mémoire collective des groupes et qu’elle dépend d’eux. Les nouveaux historiens revendiquent leur objet alors même que le sociologue prend leur travail comme une occurrence de son objet. Et les historiens devront se défier non plus de l’impérialisme éditorial mené au moyen des comptes rendus de L’Année sociologique, mais d’un impérialisme que je qualifierai de manière anachronique d’épistémologique. Ainsi Halbwachs polémique-t-il :

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« […] Il résulte bien que la mémoire collective ne se confond pas avec l’histoire, et que l’expression : mémoire historique, n’est pas très heureusement choisie, puisqu’elle associe deux termes qui s’opposent sur plus d’un point […]. C’est qu’en général l’histoire ne commence qu’au point où finit la tradition, au moment même où s’éteint ou se décompose la mémoire sociale ». « L’histoire […] se place hors des groupes et au-dessus d’eux » [13][13] Halbwachs, 1997, 130 et 132..

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Ici, Halbwachs recourt, étonnamment, au raisonnement bergsonien pour affirmer le réalisme du fait social (caractérisé par son intériorité) contre l’artificialisme du fait historique (caractérisé par son extériorité). La distinction entre temps collectif et temps social, particulièrement subtile, est homologue chez Halbwachs à celle entre temps et durée posée par Bergson (le temps des physiciens vs la durée de la conscience individuelle). Le temps de l’histoire est chez le sociologue homologue du temps physique. Il se distingue chez lui du temps collectif du groupe, homologue de la durée chez le philosophe, le critère de spécification et les modalités d’accès à la conscience relevant pour le sociologue du groupe, du collectif, et chez le philosophe de l’individu.

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Cette double nature du temps, temps collectif des groupes – temps propres aux groupes – et temps social permanent – temps extérieur aux groupes (par exemple le temps historique) -, telle que la pose Halbwachs va lui permettre de reconsidérer la question de l’unification de la pluralité des mémoires collectives laissée en suspens à la fin des Cadres sociaux de la mémoire. Halbwachs considère que la pluralité des mémoires collectives se traduit désormais en pluralité des temps des groupes sociaux, dont la dernière instance d’unification est le temps social permanent. Mais à chaque groupe social correspond un temps spécifique autonome, en principe, des autres temps sociaux. Pour Halbwachs ces temps et ces groupes sont incommensurables et cette autonomie n’est pas relative.

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C’est pendant les années 1941-1943 que le temps est devenu le véritable centre de gravité de la réflexion d’Halbwachs sur la mémoire collective. Chez lui, il s’en explique dans ses carnets, cette permanence du temps social répond à la tragédie que connaît l’Europe à cette époque. Les différents textes qui forment le recueil posthume, La mémoire collective, vont être autant d’essais expérimentaux visant à explorer le dispositif conceptuel. L’article sur la mémoire des musiciens [14][14] Halbwachs, 1939. donne un indice de la genèse de la conceptualisation opérée par Halbwachs. En 1939 en effet, la mémoire collective des experts, ici les musiciens, est présentée comme un instrument de lutte contre la mémoire sociale – la tradition profane – en l’occurrence l’usage de la chevauchée des Walkyries par les nazis. Pendant la guerre, la pensée d’Halbwachs prendra un tour toujours plus pessimiste et dans les textes travaillés jusqu’en 1944, la mémoire sociale s’impose à celle des groupes aussi experts soient-ils. La toute puissante mémoire sociale est désormais précisément celle structurée par le temps social permanent. La sociologie du temps et de la mémoire à laquelle aboutit Halbwachs est foncièrement pessimiste si ce n’est désespérée.

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Il est raisonnable aujourd’hui de s’étonner, de ce que Halbwachs pouvait accorder au nazisme une force qui relèverait du temps social permanent. En fait le schéma sur lequel repose ce présupposé est la conception pyramidale durkheimienne : le temps d’un groupe social sophistiqué et la mémoire collective savante par exemple se situent en haut de la pyramide, le temps permanent, la mémoire sociale générale sont à la base. Halbwachs perçoit le succès de la réception nazie de la chevauchée des Walkyries comme « sociale », au sens de sa proximité avec la base de cette pyramide.

IV - Espace et morphologie sociale

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Maintenant que l’itinéraire expérimental de la construction du concept de temps social est clarifiée, il est possible de suivre celle du concept d’espace social chez Halbwachs. Ici encore les derniers écrits s’opposent à ceux qui précèdent la guerre. Jusque vers 1940, la double nature du temps, temps collectif du groupe et temps social permanent est articulée avec l’idée que le temps collectif est le cadre privilégié des expériences immédiates du groupe, tandis que l’espace est le cadre des expériences les moins propres au groupe. En effet, chaque groupe possède un temps qui lui est propre dès que l’espace qui se trouve à la base de la pyramide est commun aux groupes. Or dans le dernier chapitre de l’édition de 1997 de La mémoire collective, qui est le plus tardif en terme d’écriture et le moins achevé, cette hypothèse connaît un déplacement, l’espace est alors traité comme le cadre privilégié des expériences immédiates.

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Revenons en arrière. Émile Durkheim ne concevait pas la société en terme d’espace social [15][15] De la Gorce, 1993.. C’est l’approfondissement de la notion de morphologie sociale, présente chez Durkheim et Mauss, qui va dans un premier temps conduire Halbwachs vers une notion d’espace qu’il concevra de plus en plus abstraitement. Cette notion sera travaillée et redéfinie par la suite, et son dernier chapitre de l’ouvrage posthume, sur « La mémoire collective et l’espace » [16][16] Halbwachs, 1997, 193-236. en fournira la version la plus avancée, malheureusement inachevée. Dans sa reconstitution de la genèse de ce chapitre, Gérard Namer a pu établir, partant des notes préparatoires laissées par Halbwachs, que le texte s’appuie sur des emprunts postérieurs à 1925, c’est-à-dire postérieurs aux Cadres sociaux, pour la plupart datant de la seconde moitié des années 1930, qu’il s’agisse d’éléments tirés de la Morphologie sociale publiée en 1938, d’articles sur Simiand rédigés dans les années 1930, ou de la Topographie légendaire des évangiles publiée en 1941. Il faut donc suivre les variations de la notion d’espace chez Halbwachs. Un premier temps fort est marqué par la Morphologie sociale (1938). Durkheim dans l’Année sociologique (1898) définit la morphologie sociale comme la science qui étudie :

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« La vie sociale [qui] repose sur un substrat qui est déterminé dans sa forme comme dans sa grandeur. Ce qui le constitue, c’est la masse des individus qui composent la société, la manière dont ils sont disposés sur le sol, la nature et la configuration des choses de toutes sortes qui affectent les relations collectives » [17][17] Durkheim, 1898, 520-521..

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Cette définition présuppose une conception de la société sous la forme d’une pyramide ayant un socle naturel, formé par la population et les institutions que l’on peut dénombrer et décrire. Halbwachs part du problème de l’analyse de ce socle durkheimien. Il rompt avec le naturalisme de la définition de ce premier niveau qui consiste à confondre les configurations du substrat matériel d’une société avec la structure même de cette société. Pour ce faire, il distingue d’une part la structure et d’autre part les opérations nécessaires à son objectivation quantitative. On a donc une distinction entre deux ordres de considérations, l’une touche la conception de l’espace social, l’autre l’objectivation de cet espace. Dans cette nouvelle morphologie l’inventaire des effets de dispersion statistique fournit les indices qui font reconnaître une structure spatiale, au sens d’une forme quasi matérielle. Dans son ouvrage Morphologie sociale, Halbwachs va distinguer deux types de morphologie : une morphologie physique qui est l’étude des sociétés dans leur rapport au sol et une morphologie sociale qui est l’étude de la structure (ou des formes) des sociétés traitées comme des « masses vivantes et matérielles » [18][18] Halbwachs, 1938, 4.. Ainsi Halbwachs indique dès les premières pages :

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« Il nous faut donc préciser d’abord ce que nous entendrons ici par structures ou formes de la société. 1°) Ce sera, par exemple, la façon dont se distribue la population à la surface du sol. Fait purement physique en apparence, qui résulte de l’espace disponible et des circonstances locales. La figure du groupe reproduit les formes de la nature matérielle : population groupée dans une île, disposée autour d’un lac, répandue dans une vallée. Une agglomération urbaine ressemble à une masse de matière dont les éléments gravitent vers un noyau central, avec un contour plus ou moins net. Vue à vol d’oiseau ou d’avion, c’est une excroissance, un accident du terrain. 2°) On appellera aussi structure d’une population sa composition par sexes, par âges. Les différences de ce genre sont sensibles, au même titre que des caractères matériels. […]. Cette fois nous ne considérons plus les sociétés dans leur rapport au sol. Les sociétés humaines ne sont pas seulement en contact avec la matière. Elles sont elles-mêmes des masses vivantes et matérielles » [19][19] Ibid., 3-4..

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Par cette distinction, il répond au Lucien Febvre de La terre et l’évolution humaine, qui lui même critiquait la morphologie durkheimienne [20][20] Febvre, 1922.. Si Febvre en 1922 refusait à Durkheim l’impérialisation sociologique sur la géographie, Halbwachs en 1938, pour sa part, a abandonné cet enjeu. Il explore une notion d’espace proprement sociologique dont le point de départ est son ouvrage Morphologie sociale, et non pas les Expropriations, thèse qui se situait quant à elle sur le terrain de la sociologie de la spéculation. Confronté à la difficulté théorique et méthodologique présente chez Durkheim, Halbwachs dédouble la notion de morphologie, d’un côté la forme de dispersion physique des faits sociaux, de l’autre la structure sociale. Ainsi il souligne qu’on : « peut analyser la structure d’une famille […] même si sa localisation dans l’espace est incertaine. Elle se laisse figurer matériellement, par un tableau de filiation […] » et il ajoute qu’il y a là donc bien « un élément spatial dans la famille » [21][21] Halbwachs, 1938, 5..

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Dès lors, la morphologie physique et la morphologie sociale se définissent l’une par rapport à l’autre dans une relation d’interdépendance qui présuppose une part d’autonomie de la seconde à l’égard de la première. En effet, tout fonctionnement collectif pour Halbwachs procède de conditions spatiales sans pour autant leur être identifié. Soulignons ici que Halbwachs touche une difficulté que nous pouvons formuler en tentant d’articuler espace social et espace géographique dans lequel s’inscrit la matérialité – biologique s’il le faut – des agents sociaux [22][22] On sait que les géographes sociaux ont plutôt tendance.... Revenons aux mots d’Halbwachs :

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« La société s’insère dans le monde matériel, et la pensée du groupe trouve, dans les représentations qui lui viennent de ces conditions spatiales, un principe de régularité et de stabilité, tout comme la pensée individuelle a besoin de percevoir le corps et l’espace pour se maintenir en équilibre » [23][23] Halbwachs, 1938, 13..

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Nous sommes ici précisément au point de rencontre avec la question de la Mémoire collective. Dans la composition même de l’ouvrage Morphologie sociale tout comme dans les textes ultérieurs, les deux morphologies sont successivement étudiées par Halbwachs : la morphologie sociale caractérisée par l’étude de structures de population, et la morphologie physique. C’est là l’occasion d’études urbaines qui ne prolongent pas la thèse sur les expropriations mais s’inspirent peut-être des travaux menés à Chicago. Dans cet ouvrage la notion d’espace renvoie à un espace physique, tout comme dans Les cadres sociaux de la mémoire, cependant l’esquisse de distinction opérée par Halbwachs entre la structure spatiale d’une société et l’objectivation de cette structure par l’analyse morphologique conduit à une première conception de l’espace, où celui-ci est une enveloppe, un principe d’homogénéité caractéristique d’une groupe social donné. Cette conception, on le notera, est strictement homologue de celle du temps du groupe social. L’espace, ici, n’est pas une donnée sur laquelle se situe la société, mais le cadre qui unifie le groupe social :

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« Il y a par exemple un espace religieux, qui ne se confond pas avec l’espace économique, de même que l’entourage matériel ou le cadre local s’accorde avec le sujet d’un tableau dont il forme le fond, et ce n’est pas le même pour les tableaux de genre, les scènes historiques, les portraits ou les natures mortes : comme si le sujet avait créé son atmosphère et transformé à son image la partie de l’espace où il s’est ainsi projeté. Ainsi chaque fonction de la vie sociale s’exprime par la forme spatiale des groupes qui lui sont rattachés » [24][24] Halbwachs, 1938, 171. Observons que ces espaces sont....

V - La conceptualisation de l’espace social

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Un deuxième temps fort de la réflexion sur l’espace peut être identifié dans La topographie légendaire des évangiles (1941), qui porte sur la mémoire collective religieuse. Halbwachs y utilise la notion d’espace telle qu’il l’a dégagée dans la Morphologie sociale en l’insérant dans le schéma analytique posé dans Les cadres sociaux de la mémoire. Mais la Topographie légendaire ne traduit pas l’élaboration sur le temps que j’ai commentée à propos de La mémoire collective. Ce qui est nouveau dans cet ouvrage, par rapport aux Cadres sociaux, c’est qu’il privilégie une analyse en terme d’espace. Alors que cette notion n’était pas centrale jusque là. Dans La topographie légendaire des évangiles, il s’agit d’un espace matériel qui est la condition de possibilité d’un cadre permanent du souvenir. L’objet du livre est de montrer que pour procurer une illusion de permanence, la mémoire collective religieuse s’inscrit dans des lieux investis en fonction de la vision du monde portée par le groupe (ce finalisme lui sera reproché par Marc Bloch). Il s’agit alors pour le groupe religieux d’établir une continuité topographique qui assure l’unité mythique. C’est à nouveau la théorie du rapport des groupes à l’espace matériel, dégagée dans la Morphologie sociale. La sociologie de la mémoire mise en œuvre dans la Topographie légendaire, relève de celle des Cadres sociaux de la mémoire. Dès son introduction Halbwachs indique que :

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« La mémoire collective est essentiellement une reconstruction du passé […] elle adapte l’image des faits anciens aux croyances et aux besoins spirituels du présent » [25][25] Halbwachs, 1941, 7..

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C’est la première théorie de la mémoire où le souvenir est une reconstruction du passé en fonction du présent. Ce qui caractérise La topographie légendaire dans une double trajectoire, l’une en continuité avec les Cadres sociaux de la mémoire de 1925, l’autre issue de l’utilisation systématique de la notion d’espace telle qu’elle s’est dégagée de la Morphologie sociale. Observons ici à nouveau une méthode spéculative qui donne à chaque ouvrage, voire à chaque article, la valeur d’un essai expérimental.

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Passons au troisième temps fort de la conceptualisation de l’espace social chez Halbwachs, son chapitre sur la « mémoire et l’espace » publié dans l’ouvrage posthume de la Mémoire collective[26][26] Halbwachs, 1997, 193-236.. Cette fois la notion d’espace est soumise à l’épreuve du temps double (temps collectif des groupes et temps social permanent). La consolidation du raisonnement sur le temps date des années 1941-1943, le chapitre sur l’espace, laissé inachevé sera remanié par Halbwachs jusqu’à son arrestation en 1944. Il reprend alors son analyse de la mémoire à partir de la notion d’espace en considérant comme dans le cas du temps un espace double, l’espace du groupe collectif et un espace général. Cette homologie dans le traitement du temps et de l’espace provient de ce qu’ils sont l’un et l’autre conçus comme des cadres sociaux. Toutefois l’espace social du groupe s’inscrit dans l’espace général de la société. Il y a donc ici une dépendance entre les deux niveaux, alors qu’entre les deux temps il y avait indépendance [27][27] Notons qu’ici la construction de ces dépendances en....

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Dans la Topographie légendaire des évangiles la notion d’espace renvoie à un espace matériel, et c’est l’aspect matériel qui est la condition d’un cadre permanent du souvenir. Dans le dernier chapitre de La mémoire collective Halbwachs conçoit l’espace matériel de deux manières : il assure la permanence d’un groupe actuel, et le groupe actuel assure le sens durable de la lecture de cet espace. Ici contrairement au retournement opéré depuis le « passé réinventé » vers le « mort saisit le vif », Halbwachs conçoit pour le rapport du groupe actuel à l’espace une double emprise. Ce travail sur le modèle de l’espace s’accompagne d’un renouvellement de l’analyse des groupes. Dans les Cadres sociaux de la mémoire, l’espace est homogène et Halbwachs privilégie l’étude de groupe dont les espaces matériels s’imposent facilement à l’observateur (famille-maison, religion-église). Dans son dernier chapitre de la Mémoire collective sur l’espace, Halbwachs étudie cette fois des groupes sociaux dont l’ancrage matériel est moins visible, moins homogène, comme les groupes économiques, juridiques. Son intention est donc de construire le concept « espace social ». Dès le commencement de ce texte, il traite l’espace comme un cadre social englobant les autres cadres, c’est-à-dire le langage et le temps. Ainsi l’espace est un lieu de signification, il est un langage : la structure d’une ville, les murs sont un langage social. L’espace est aussi une condition nécessaire au fait que le groupe ait l’illusion que sa mémoire collective puisse durer : en d’autres termes l’espace fonde une temporalité subjective. C’est la structure des espaces particuliers qui détermine alors la structure du temps induit par ces espaces. L’espace économique est alors structuré par une activité centrale localisée, la Bourse et par une activité périphérique, les échanges marchands, et ces deux types d’activités, qui sont en interaction, déterminent deux temporalités distinctes. Malheureusement dans ce texte, Halbwachs ne reprend pas la distinction entre temps collectif et temps social permanent développée ailleurs. Mais ces temporalités économiques semblent relever de temps collectifs spécifiques. Ce temps spécifique est celui de ce qui perdure, c’est-à-dire :

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« Le rapport entre une disposition matérielle, la forme d’un groupe, son activité projetée dans l’espace et […] les représentations essentielles de la société […]. Ce qui dure c’est l’attitude du groupe telle qu’elle résulte de ses rapports entre les choses » [28][28] Halbwachs, 1997, 235..

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On le voit, la notion de l’espace ainsi discutée par Halbwachs ne renvoie plus seulement à l’espace matériel physique, mais également à un espace qu’on peut qualifier de relationnel et symbolique. Autrement dit, on a là un espace abstrait structuré par un système de relations non strictement matérielles. Halbwachs l’indique dans ce passage :

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« On dira qu’il n’y a pas, en effet, de groupe, ni de genre d’activité collective, qui n’ait de relation avec un lieu, c’est-à-dire une partie de l’espace, mais que cela est loin de suffire à expliquer que, se représentant l’image du lieu, on soit conduit à penser à telle démarche du groupe qui lui ait été associée. Tout tableau en effet a un cadre, mais il n’y a aucune relation nécessaire et étroite entre l’un et l’autre, et celui-là ne peut expliquer celui-ci. Cette objection serait valable si, par espace, on entendait seulement espace physique, c’est-à-dire l’ensemble des formes et des couleurs tel que nous le percevons autour de nous. Mais est-ce bien là une donnée primitive ? Est-ce bien ainsi que nous percevons le milieu extérieur ordinairement et le plus souvent ? Il est bien difficile de savoir ce que serait l’espace pour un homme réellement isolé, qui ne ferait ou n’aurait fait partie d’aucune société. Demandons-nous seulement dans quelles conditions nous devrions nous placer si nous voulions n’apercevoir que les qualités physiques et sensibles des choses. Il nous faudrait dégager les objets d’une quantité de relations qui s’imposent à notre pensée, et qui correspondent à autant de point de vue différents […] » [29][29] Ibid., 209-210..

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Toujours exprimé dans le registre métaphorique du tableau, mais contrairement à l’image de l’enveloppe employée dans la Morphologie sociale l’espace social est maintenant la trame du groupe social, identifiée par l’analyse des relations à l’intérieur du groupe, et par celles qu’entretient le groupe à l’égard de son cadre matériel. Parmi ces relations, il faut notamment compter les manières collectives de penser le groupe.

Conclusion

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Scruter la formation du concept d’espace social chez Maurice Halbwachs nous conduit à éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à présupposer l’évidence de l’espace social et à ne pas prendre en considération l’historicité de cette construction, ignorant son caractère très récent : cela s’est joué il y a une cinquantaine d’années. La seconde serait d’envisager la formation de ce concept comme une opération purement abstraite qui se déduirait des hypothèses de la méthode sociologique. En m’attachant à suivre au plus près l’itinéraire de Maurice Halbwachs, son style théorique et expérimental, j’ai tenté de reconstituer les étapes de son travail spéculatif. Dans ces conditions la formation de la notion d’espace social apparaît comme issue de la mise à l’épreuve de celle de temps social. Malgré ses différentes tentatives, Halbwachs n’a pas eu le temps de livrer une théorie synthétique. Sa manière de travailler l’aurait en effet certainement conduit au delà d’une récapitulation comparable à celle que je viens de présenter.

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Les traitements des notions d’espace et de temps par Halbwachs, assez voisins mais situés à des moments différents de son œuvre, l’ont conduit à des innovations sociologiques importantes comme la conceptualisation d’un temps social et d’un espace social. Les clefs de sa construction du temps social se situe dans sa dépendance à l’égard de la philosophie de Bergson et dans la critique de son individualisme. Il la consolide par sa réflexion sur l’objectivation statistique. La notion d’espace social a mûri pour ainsi dire plus tardivement non pas à partir de ses premiers travaux sur les voies de Paris, mais une fois explorés les Cadres sociaux de la mémoire (1925), « Le point de vue du nombre » (1936) et La topographie légendaire des évangiles en Terre Sainte (1941). Dans cette reformulation, le contexte politique a joué un rôle déterminant. Les médiations entre le contexte intellectuel et politique et les enjeux immédiats du travail spéculatif de Maurice Halbwachs restent aujourd’hui à analyser. Ce travail demanderait un examen systématique des positions prises sur ce terrain par ses homologues durkheimiens [30][30] Le contexte de la transformation institutionnelle de.... Le destin de cette conception de l’espace social reste encore à explorer. La forme prise lors de sa première édition, en 1950, par le dossier rassemblé sous le titre La mémoire collective suggère les difficultés que les sociologues d’après-guerre ont pu rencontrer face aux dernières tentatives. Le désert dans lequel se sont trouvés les sociologues de l’après-guerre n’a certainement pas facilité la compréhension des enjeux de la mémoire collective [31][31] Pour une analyse de la situation de la sociologie française.... Il reste donc à comprendre comment un concept aussi laborieusement formé au delà du durkheimisme, est devenu un lieu commun théorique.


Bibliographie

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  • Simiand F., 1922, Statistique et expérience. Remarques de méthodes, Paris, Rivière.
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Notes

[1]

Koyré, 1973.

[2]

Cohen, 1994.

[3]

Voir la journée d’études qui s’est tenue à l’IRESCO en décembre 1998, sur « Appropriation des Expropriations. Maurice Halbwachs et les modalités des dynamiques urbaines ».

[4]

Voir le Symposium « Erkenntnistheoretische Standortbestimmung der Sozialwissen-schaften » tenu en juin 1999 à la faculté d’économie de l’Université de Vienne.

[5]

Namer, 1997a et b.

[6]

Halbwachs, 1909 et 1928.

[7]

Halbwachs, 1938.

[8]

Halbwachs, 1941.

[9]

Ce livre, La mémoire collective, a connu un itinéraire éditorial mouvementé. Il mérite qu’on s’y arrête quelques instants. Il s’agit d’un ouvrage posthume, la première édition date de 1950. Elle réunit des manuscrits inédits rédigés à des moments différents, sauf dans le cas du chapitre sur la mémoire des musiciens qui avait été publié sous forme d’article juste avant guerre (Halbwachs, 1939). Halbwachs avait bien l’intention de faire paraître un ouvrage sur la mémoire collective mais le travail d’homogénéisation en vue d’une publication manque. Il n’y a, par exemple, ni introduction ni conclusion. Il faut donc lire chaque chapitre comme une unité. Son lien avec les autres n’est pas toujours explicité, ni travaillé. Ainsi d’un chapitre à l’autre le dispositif conceptuel varie. La première édition, parue au Presses Universitaires de France, date de 1950 (Une première publication posthume date de 1949 dans l’Année sociologique). Elle présente des lacunes, des erreurs, et parfois même des ajouts par rapport aux manuscrits originaux. Ce constat a conduit G. Namer à établir une édition critique (Halbwachs, 1997). Il a pu avoir accès en effet aux manuscrits originaux détenus par la famille Halbwachs et aux carnets que celui-ci a tenu régulièrement jusqu’à son arrestation. Je m’appuierai ici largement sur ce travail critique dont j’ai contribué à faciliter la publication.

[10]

Halbwachs, 1994, 275.

[11]

Simiand, 1922.

[12]

Voir notamment Bloch, 1925.

[13]

Halbwachs, 1997, 130 et 132.

[14]

Halbwachs, 1939.

[15]

De la Gorce, 1993.

[16]

Halbwachs, 1997, 193-236.

[17]

Durkheim, 1898, 520-521.

[18]

Halbwachs, 1938, 4.

[19]

Ibid., 3-4.

[20]

Febvre, 1922.

[21]

Halbwachs, 1938, 5.

[22]

On sait que les géographes sociaux ont plutôt tendance à rabattre l’espace social sur l’espace topographique.

[23]

Halbwachs, 1938, 13.

[24]

Halbwachs, 1938, 171. Observons que ces espaces sont en principe autonomes, et non relativement autonomes les uns par rapport aux autres.

[25]

Halbwachs, 1941, 7.

[26]

Halbwachs, 1997, 193-236.

[27]

Notons qu’ici la construction de ces dépendances en terme d’autonomie relative, pour les structures d’espace comme celles de temps permet de dépasser les propriétés logiques de ces notions chez Halbwachs.

[28]

Halbwachs, 1997, 235.

[29]

Ibid., 209-210.

[30]

Le contexte de la transformation institutionnelle de la sociologie de cette époque a été analysé par Heilbron (1985). Sur le cas de Marcel Mauss, voir notamment Schlanger (1998).

[31]

Pour une analyse de la situation de la sociologie française après la Seconde Guerre mondiale, voir Heilbron (1991).

Résumé

Français

Le concept d’espace social ne figurait pas dans l’arsenal de la sociologie d’Émile Durkheim. C’est Maurice Halbwachs qui l’a élaboré. Pour comprendre l’itinéraire de sa réflexion, compte tenu de son style de travail scientifique et des éléments de contexte qui perce dans son œuvre, il faut restituer la transformation de sa sociologie de la mémoire et du temps des années 1920 aux années 1940. Pendant la même période le programme d’une morphologie sociale se consolide. Dès lors, poussé dans ses retranchements par son souci de répondre de manière scientifique à la montée du nazisme, et aux critiques formulées contre sa première conception de la mémoire, Maurice Halbwachs façonnera une conception très abstraite et novatrice de l’espace social qui ne paraît pas avoir connu de postérité directe.

Mots-clés

  • espace social
  • temps social
  • mémoire
  • morphologie sociale
  • Durkheim
  • Bergson
  • Halbwachs

English

The concept of social space is not part of Émile Durkheim sociological toolbox. It has been built by Maurice Halbwachs. In order to understand the formation of this notion, given his style of scientific reasoning and the elements which appear through his work, the article follows the renewal of his social theory of memory and time from the 1920’s until 1940’s. During the same time period Halbwachs’ program of social morphology is improved. Driven by the necessity of providing a scientific answer in front of a rise of nazism and by the reflection on the critics formulated against his first notion of memory, Halbwachs conceived a very abstract and new notion of social space which looks like having no met posterity.

Keywords

  • social space
  • social time
  • memory
  • social morphology
  • Durkheim
  • Bergson
  • Halbwachs

Plan de l'article

  1. I - Contre la mémoire pure de Bergson
  2. II - Mémoire individuelle et mémoire collective
  3. III - Métamorphoses du temps
  4. IV - Espace et morphologie sociale
  5. V - La conceptualisation de l’espace social
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Jaisson Marie, « Temps et espace chez Maurice Halbwachs (1925-1945) », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 1/1999 (no 1) , p. 163-178
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-1999-1-page-163.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.001.0163.


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