Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396179
208 pages

p. 147 à 153
doi: en cours

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Notes critiques

no 2 2000/1

Kant (Emmanuel)Géographie – 1999, Paris, Aubier, Bibliothèque philosophique, texte préfacé et traduit de l’allemand par Michèle Cohen-Halimi, Max Marcuzzi et Valérie Seroussi, 394 pages. Couzinet (M.-D.), Crépon (M.), (eds.)Corpus. Géographies et philosophies – 34, 1998, 200 pages

Jamais encore cette Physische Geographie d’Emmanuel Kant, publiée en Allemagne en 1802 n’avait été intégralement traduite en français, et cela probablement à cause de la nature et de la teneur de ce texte ; car à vrai dire, ce livre n’en est pas un. Il s’agit plutôt d’un cours reconstitué à partir du manuscrit de Kant et des notes prises par certains de ses étudiants, en premier lieu Rink, qui a dirigé la première édition de cette Physische Geographie. Entre 1756 et 1796, Kant a consacré 49 cycles de cours à la géographie physique, réajustant sans cesse ses notes, révisant ses exemples, précisant ses démonstrations, pour finalement ne jamais donner à ce texte une forme définitive. D’ailleurs, cette écriture à plusieurs mains et à plusieurs temps [1] a suscité des controverses philologiques au début du siècle, jusqu’à ce qu’Adickes démontre qu’il s’agissait bien d’une œuvre kantienne. Cependant, toutes les réticences ne se sont pas trouvées levées pour autant, car, au regard de l’image de Kant étroitement associée à la pensée du cosmopolitisme, le contenu de ce texte s’avère lui aussi troublant. Ainsi, lorsque le philosophe entend examiner « ce que contient la terre », et notamment les hommes dans leur diversité, « on assiste au surgissement des préjugés inhérents aux caractérisations des peuples », comme l’écrit Michèle Cohen-Halimi dans l’introduction (35) ; d’où la probable hésitation à publier un texte signé par Kant, dans lequel on peut lire par exemple : « C’est que l’Européen se promène pour son plaisir, ce que ne fait pas l’Indien qui est tout juste capable d’imaginer un tel comportement, les Indiens sont aussi très pusillanimes, et les deux, paresse et pusillanimité, sont également propres aux nations du Grand Nord. Leurs esprits endormis ont besoin d’être réveillés par de l’eau de vie, du tabac, de l’opium et par d’autres substances fortes » [2].
Pourtant, dans l’introduction de son cours, Kant propose une « Description physique de la terre » dans laquelle il expose sa conception de la géographie, c’est-à-dire à la fois la finalité de la connaissance géographique du monde et la position de la géographie par rapport aux autres formes de savoir. Il montre comment la géographie, tout comme l’anthropologie, participe à la connaissance du monde : selon lui, la première permet la connaissance de la nature, la seconde permet la connaissance de l’homme. Ainsi conçue, la géographie apparaît comme « le fondement de l’histoire car il faut bien que les événements se rapportent à quelque chose » (72). Pour que « cette propédeutique de la connaissance du monde » (66) atteigne son but, Kant estime que la géographie ne peut en aucun cas consister en un agrégat de connaissances, mais qu’elle doit au contraire être construite comme un système à l’intérieur duquel « les choses sont considérées selon les places où elles se trouvent sur la terre » (69). Dans un second temps, Kant fait une mise au point notionnelle qu’il intitule « Concepts mathématiques préliminaires » dans laquelle, après avoir expliqué le phénomène de rotation terrestre, il définit les outils indispensables pour se repérer à la surface de la terre : pôle, méridien, équateur, latitude, longitude, zone, cercles polaires, tropiques, etc. Une fois que la méthode et les outils sont définis, l’ouvrage se scinde en trois parties : un « traité de géographie physique » dans lequel Kant examine tour à tour l’eau, la terre et l’atmosphère, avant de s’attacher aux grandes transformations de la terre ; vient ensuite un « examen particulier de ce que contient la terre » dans lequel Kant s’attache à l’homme, au règne animal, au règne végétal et au règne minéral, en proposant à chaque fois des développements à mi-chemin entre la classification et l’inventaire ; enfin l’ouvrage se termine par une « observation sommaire sur les principales curiosités naturelles de tous les pays selon un ordre géographique », ordre en fonction duquel Kant examine tour à tour chaque continent, l’Asie, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique, en s’arrêtant sur les lieux et les spécificités qu’au gré de ses lectures, il a jugés les plus remarquables. Et déjà, dans ce plan, malgré la spécificité que l’introduction a conféré à la géographie physique, l’objet se trouve dilué entre deux objectifs : « ordonner nos connaissances » et « enrichir nos conversations en société » (p. 74), la géographie se trouve donc tiraillée entre une exigence systématique et une tendance anecdotique : cette tension fonde toute l’ambiguïté de ce texte.
Ainsi, retrouve-t-on dans ce cours à la fois une attention extrême portée à la localisation méticuleuse des sites les plus remarquables, et une nomenclature d’exemples édifiants ; on voit défiler des affirmations aussi péremptoires que fantaisistes et quelques mises en cause suspicieuses à l’égard des informations rapportées par certains voyageurs ; enfin cette tension se retrouve dans la maîtrise des sources d’informations : autant les références savantes sont précises pour tout ce qui concerne les travaux des géologues par exemple, autant certaines allégations sont avancées sans souci de vérification, ni d’argumentation. Ainsi, une liste d’exemples sert souvent à illustrer les « types particuliers », sans qu’aucune explication ne soit envisagée concernant cette diversité (cf. 184-185 dans le chapitre consacré aux fontaines) ; ou encore les phénomènes curieux font parfois l’objet d’une attention plus grande que les principes fondamentaux (cf. 195-198, dans le chapitre consacré aux vents : Kant annonce qu’il va étudier la « division des vents d’après leurs propriétés » et il se contente d’en répertorier un certain nombre) ; on pourrait enfin évoquer le contraste entre les quelques remarques qui pourraient faire de Kant un précurseur, quand il évoque « l’action des hommes » comme l’une des conditions de transformation de la terre (298), et l’analyse zonale qui peut le conduire dans des dérives plutôt caricaturales, à l’image de celle-ci : « Sur le parallèle qui fait le tour de la Terre en passant par l’Allemagne, et sur quelques degrés de part et d’autre de ce parallèle, vivent peut-être les plus grandes et les plus belles personnes du continent » (218).
Malgré son souci de rigueur, Kant propose souvent un inventaire d’informations dont la seule justification est de renvoyer à un lieu, souvent aussi il se contente d’une anecdote pour identifier un territoire, d’un trait de caractère pour identifier un peuple, etc. Ainsi, lorsqu’il estime décrire une situation « d’un point de vue géographique » (333), on ne sait plus très bien en quoi cela consiste, si ce n’est dire l’immédiatement visible, d’ailleurs, à la lecture de ses descriptions, l’espace n’apparaît pas comme un objet prégnant, contrairement à ce que les textes plus théoriques de Kant avaient semblé établir. Ainsi, lorsqu’en 1985, Michèle Crampe-Casnabet présenta une traduction de la première partie de l’introduction de la Physische Geographie [3], elle s’attacha exclusivement à l’analyse de la définition théorique de la géographie, et occulta totalement les développements suivants qui auraient risqué de ternir l’image du « voyageur de Königsberg ». Insistant au contraire sur l’objet et la méthode conférés à la géographie par Kant, elle soulignait la volonté du philosophe de faire de la géographie une description selon l’espace, et la nécessité pour lui de disposer au préalable d’un cadre de classement. De même, lorsqu’en 1994 André-Louis Sanguin proposa de « redécouvrir la pensée géographique de Kant » [4], il n’intégra dans son corpus que l’introduction de l’édition de 1802, en précisant, sous l’autorité des travaux d’Adickes, que Kant avait certes autorisé l’édition de ce texte mais, ajoutant qu’il « était devenu trop sénile, à deux ans de sa mort, pour examiner ce qui était inclus dans le texte ». André-Louis Sanguin travailla en outre à partir de plusieurs annonces de cours et réfléchit sur la conception de l’espace dans les œuvres philosophiques de Kant, sans jamais analyser une seule description géographique. Cet examen partiel du corpus permettait à André-Louis Sanguin d’ériger Kant en « inspirateur et père spirituel » de la géographie scientifique moderne, estimant que celui-ci avait « systématisé la discipline en lui donnant une définition et une place dans le champ de la connaissance humaine » ! Pour autant, lorsqu’il s’est lui-même tourné vers la géographie, Kant ne semble pas avoir fait preuve de cette rigueur. Enfin, dans un article plus récent encore, Christian Ruby [5] considérait la géographie de Kant comme un moyen pour le philosophe de traiter le rapport de la nature et de la liberté, et distinguait chez lui une période dite « précritique », caractérisée par cette géographie physique et relevant de l’esprit de curiosité, puis une période critique où il estimait qu’« une nouvelle géographie » s’imposait en reliant la connaissance de la nature à un système plus global qui la dépassait. Pour établir cette coupure, Christian Ruby s’appuyait sur l’annonce du programme des cours dispensés par Kant et remarquait qu’à partir de 1772, le cours de géographie physique, censé faire « l’histoire de l’état actuel de la terre », fut complété par un cours d’anthropologie ; puis, en 1775, la parution Des différentes races humaines confirma cette évolution de la géographie dans un système de savoir plus global, où elle apparaissait désormais comme la « propédeutique à la connaissance du monde ». Cependant, Christian Ruby s’appuyait lui aussi sur les textes théoriques, laissant de côté les notes de cours de Kant qui, même si elles restent difficiles à dater, offrent cependant le point de vue le plus éclairant sur l’écriture géographique du philosophe.
D’emblée, il faut donc saluer cette initiative de Michèle Cohen-Halimi, Max Marcuzzi et Valérie Seroussi qui, en traduisant l’édition de 1802, préfacée par Rink, nous donnent à lire cette écriture géographique utilisée par Kant dans le cadre de ses cours. Certes, l’appareil critique est modeste : aucune autre note que celles proposées par Rink dans son édition de 1802 n’émaille le texte ici traduit, seules six cartes extraites de l’atlas de Grenet [6] permettent de se figurer les contours du monde dont parlait Kant, toutefois un index qui fonctionne aussi comme un répertoire biographique permet de situer les références citées par Kant, et surtout une solide introduction offre une lecture attentive et problématique de ce texte. Ses auteurs cherchent à comprendre pourquoi ce texte « accompagne le déploiement du système critique et comment il suit la réflexion de l’Aufklärer königsbergois » (12) ; car, comme nous l’avons signalé, à la lecture de cette géographie, c’est effectivement le hiatus entre l’introduction très rigoureuse et le tour anecdotique que prennent certains chapitres qui heurtent le lecteur. Dans sa réflexion sur les géographies de l’esprit [7], Marc Crépon avait déjà consacré un chapitre à « Kant et la diversité humaine », dans lequel il réfléchissait sur la forme du savoir autorisée à décrire et à juger la diversité des peuples, sur les méthodes à mettre en œuvre et sur les finalités d’une telle démarche. En fondant son analyse sur des textes d’anthropologie, Marc Crépon soulignait alors la nécessité de comprendre pourquoi Kant intégrait dans son discours ce que nous considérons comme des préjugés et qu’il prenait quant à lui pour de simples faits : « l’essentiel, écrivait-il, est de comprendre pourquoi il les tolère et même les reproduit, c’est-à-dire pourquoi le discours critique les inclut et ce qu’ils révèlent peut-être de ses limites » (186). C’est en suivant la même perspective que Michèle Cohen-Halimi et Max Marcuzzi conduisent leur introduction.
En premier lieu, il s’agit pour Michèle Cohen-Halimi de dégager les grandes lignes qui structurent la pensée géographique de Kant ; et bien que celui-ci prétende utiliser le « nom de géographie » seulement dans le sens « qu’il a habituellement » (16), c’est-à-dire en la considérant comme une description de la terre qui, le plus souvent, concilie empiriquement topographie et chorographie ; Michèle Cohen-Halimi montre comment après cette première affirmation, Kant s’efforce de proposer sa propre conception, ou plutôt s’efforce de souligner ce qu’à ses yeux la géographie ne doit pas être : une alternative entre l’héritage de Ptolémée et celui de Strabon. Au contraire, pour lui, la géographie doit s’affirmer comme une « description raisonnée », et Michèle Cohen-Halimi de faire remarquer « combien l’association du "raisonnement" à la "description" concilie les deux branches de l’alternative » (17), et comment l’espace constitue la spécificité de la géographie. Ainsi, Kant considère véritablement l’espace comme la spécificité de la géographie, si bien que ses traducteurs parlent du « discriminant de l’espace » (21). Ensuite, Michèle Cohen-Halimi se penche sur les méthodes pédagogiques utilisées par Kant pour mener à bien l’ambition qu’il a fixée à cette géographie physique ; et après avoir évoqué le public assez large auquel Kant s’adressait en prononçant ce cours, elle rappelle la finalité qu’il avait fixée à ce cours de géographie physique : « préparer méthodiquement la jeunesse à la connaissance du monde » (27), constituer une « mémoire des lieux » (31) ; puis elle montre comment l’écriture de Kant est mise au service de cette entreprise géographique en analysant trois formes prises par les descriptions : d’une part, le cours doit diffuser un certain nombre d’images du monde censées se fixer dans la mémoire des auditeurs ; d’autre part, un effet de distanciation doit permettre à l’image de se décharger des affects qui lui sont associés ; enfin, fidèle à son souci de réformer l’enseignement et de condamner une éducation dogmatique, Kant suggère un certain nombre d’interrogations censées susciter la faculté de jugement des élèves.
Cependant, à l’encontre de ceux qui l’ont précédé dans l’analyse de ce texte, Michèle Cohen-Halimi ne s’arrête pas à cette analyse de l’introduction, au contraire, elle utilise ce premier constat de cohérence pour mieux souligner l’écart qui sépare ces propositions théoriques du « fatras d’écriture », et met ainsi en exergue l’ampleur du basculement du discours kantien dans ce qui relève de la rumeur (35). D’emblée, la thèse de l’accident et l’argument « Kant, homme de son temps » sont écartés pour faire place à la difficulté qui apparaît ici cruciale : l’articulation du particulier et de l’universel [8]. Michèle Cohen-Halimi termine ainsi sa contribution à l’introduction en montrant comment les anecdotes et les préjugés véhiculés par Kant reposent sur la confusion entre deux niveaux d’étude de la diversité humaine : « celle que la nature produit et celle dont les hommes sont les auteurs » (37), si bien que « la civilisation européenne quitte subrepticement le jeu des différences culturelles et, tirant profit d’une naturalisation des différences non européennes, se constitue en un point d’horizon historique, mieux, en un pôle chargé d’orienter l’avenir de l’homme » (38). Michèle Cohen-Halimi présente ainsi cet ethnocentrisme kantien comme un point de repère indispensable pour orienter l’observation, comparant ce point d’appui proposé par le philosophe aux connaissances minimales que les instructions de voyage rédigées à la même époque exigeaient du voyageur avant le départ pour éviter « qu’ils ne voient une infinité d’objets sans y faire attention » [9], et l’on retrouve là encore la difficulté pratique à concilier raison et description.
Max Marcuzzi reprend lui aussi les apories de cette articulation entre le particulier et l’universel en proposant une réflexion sur l’épistémologie de la géographie. Il montre ainsi comment, en dépit de son projet d’ériger la géographie en « description raisonnée », Kant se laisse finalement emporter par la localisation des phénomènes à la surface de la terre, et comment l’écriture du philosophe se heurte à la difficulté d’articuler des découvertes géographiquement isolées et, provenant de disciplines distinctes, à un système global. À la lumière de ce constat, Max Marcuzzi présente la géographie comme une science paradoxale (45) qui, d’une part, n’est que partiellement mathématisable, et qui, d’autre part, n’est que partiellement systématique ; si bien que la géographie n’est « pas une simple description, mais une description jointe aux causes immédiates des effets de surface qu’elle décrit » (45). Malgré ses précautions méthodologiques et ses ambitions épistémologiques la géographie de Kant reste donc happée par l’immédiateté du visible et par des concepts empiriques, si bien que derrière la volonté de se référer à des principes régulateurs plus qu’à des faits, ce sont des notions comme le climat ou le milieu – caractéristiques d’une lecture zonale on ne peut plus classique – qui guident le discours sur les tempéraments qui, au delà de l’unité physiologique, forgent la diversité de l’humanité. Or, selon Kant, « ni l’unité, ni la diversité ne relèvent jamais du simple constat empirique » (54), car pour fonder un système c’est bien sur des idées (des « principes régulateurs », 55) et non sur des faits (l’objet, la place et la fonction) qu’il faut raisonner. Dès lors c’est bien la méthode géographique qui semble poser problème ; car dans l’Anthropologie pragmatique, en 1798, Kant rappelle que la démarche critique exige de distinguer ce qui peut être énoncé avec légitimité et les spéculations vaines, or il semble que sa Physische Geographie ne soit pas atteinte par cette rigueur. Malheureusement, Michèle Cohen-Halimi et Max Marcuzzi s’en tiennent à cette lecture exclusivement kantienne du texte, sans se tourner vers l’épistémologie de la géographie moderne, si bien que la tension entre le particulier et l’universel n’est que partiellement éclaircie. Certes, au début de sa contribution Max Marcuzzi brosse un tableau rapide de cette évolution, en s’arrêtant sur les formes de la géographie antique et sur les caractéristiques de la cartographie moderne, mais il s’agit là de mieux resituer Kant dans ce qu’il nomme la géographie synthétique héritée à la fois de la géographie mathématique et de la géographie compréhensive, et la volonté d’expliquer ce cours par rapport à la pensée kantienne l’emporte finalement face à la possibilité de resituer cet enseignement dans une perspective d’histoire de la géographie.
Pourtant, dans un texte publié en 1997, Paolo Cesar Da Costa Gomes [10] a bien montré comment au XVIIIème siècle cette conception de la géographie, comme « science de synthèse des phénomènes qui se passent à la surface de la terre » (212), a pu participer à l’engouement encyclopédique, et comment s’est manifestée cette difficulté à concilier une « volonté d’explication sous forme de lois et un savoir de synthèse où prévaut une continuité qualitative et logique » (213). De plus, pour ajouter à la fluidité de cette forme de savoir, la géographie peinait alors à définir un objet propre, ainsi les réflexions sur le rapport homme-nature étaient partagées par des différentes formes de savoir, et ne pouvaient en aucun cas forger l’identité de la géographie. Mais Michèle Cohen-Halimi et Max Marcuzzi ne reviennent pas sur cette question.
En revanche, le numéro 34 de la revue Corpus, intitulé « Géographies et philosophies » [11], offre une réflexion collective sur l’articulation de ces deux formes de savoir aux XVIIIème et XIXème siècles, et notamment sur les différents usages de la théorie des climats. Chaque contribution explore à sa façon l’articulation entre un savoir empirique et un souci de rationalisation, et c’est dans ce cadre que Jean-Marc Besse revient sur « La géographie selon Kant », en centrant sa réflexion sur une analyse fine de l’écriture géographique. Pour cela, il étudie la Physische Geographie, ainsi que quelques autres textes de Kant, notamment les différentes introductions dans lesquelles le philosophe présentait ses cours. D’ailleurs à la lecture de ce texte de Besse, on regrette que les traducteurs de la Physische Geographie n’aient pas intégré à leur volume ces textes programmatiques qui auraient peut-être eu le mérite de replacer ce discours de Kant dans une perspective diachronique, en soulignant les inflexions problématiques déjà repérées par Christian Ruby.
Ainsi, à la différence des travaux déjà cités, Besse s’attache à la fois à la pensée et à l’écriture géographique de Kant, mais surtout il replace la géographie kantienne dans l’évolution de cette forme de savoir, et insiste tout particulièrement sur la spécificité de la géographie physique. Il montre ainsi la proximité de Kant avec une forme de savoir héritée des grands cosmographes du XVIème siècle, et rappelle le pouvoir structurant que les géographes du XVIIIème siècle attribuaient aux configurations naturelles, chargées d’organiser la connaissance du monde. Ainsi, Besse indique comment le souci de rationalisation peut faire émerger un discours déterministe, en conciliant la volonté de rendre compte à partir d’une grille unique de la diversité des phénomènes humains observables à la surface de la terre. Finalement, en analysant l’usage du globe terrestre, désormais affranchi de l’influence céleste, Besse souligne l’existence d’un présupposé géographique au concept de cosmopolitisme, mais il fait aussi apparaître l’objet de la géographie de Kant ; car, derrière ce globe terrestre considéré comme « l’élément et l’horizon de la pensée et de l’action », « comme l’espace de l’histoire et des interactions humaines », ce qui se profile ressemble bien à une catégorie spatiale qui, grâce à la circulation générale de l’humanité, peut abolir la distance.
Pourtant, l’hiatus est immense entre cette méthode géographique qui entend se donner pour objet « la relation naturelle de tous les continents et de toutes les mers et la raison de leur liaison » (124), et l’écriture géographique qui reste prisonnière de ce pouvoir structurant du naturel. En effet, si l’écriture du cosmographe peut s’appuyer sur des outils mathématiques, en revanche, celle du géographe est avant tout descriptive et bien que la démarche géographique de Kant relève d’une solide construction théorique, le modèle d’écriture ne parvient pas à s’affranchir du contexte épistémologique spécifique : « celui d’un processus historique de redéfinition de la géographie et de la mise en œuvre, au sein d’une discipline, d’une approche historique et descriptive » (29). Dans son article, Besse montre ainsi qu’il faut parfois savoir se déprendre d’un auteur pour dépasser les apories apparentes de son œuvre.
Enfin, l’exemple de la géographie de Kant vient nous rappeler que l’écriture des sciences humaines constitue un chantier particulièrement stimulant.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Crampe-Casnabet M., 1985, Kant : le voyageur de Königsberg, Philosophie, 5, 3-20.
·  Crépon M., 1996, Les géographies de l’esprit, Enquête sur la caractérisation des peuples de Leibniz à Hegel, Paris, Payot, Bibliothèque philosophique, 156-191.
·  Da Costa Gomes P.-C., 1997, Les deux pôles épistémologiques de la modernité. Une lecture des fondements de la géographie chez Kant et Herder, in Staszak J.-F., Les discours du géographe, Paris, l’Harmattan, collection « Géographie et cultures », 211-234.
·  Grenet A., 1781, Atlas portatif pour servir à l’intelligence des auteurs classiques.
·  Kant E., 1999, Géographie, 223.
·  Michaelis J.-D., 1774, Recueil de questions proposées à une société de savants qui par ordre de sa majesté danoise font le voyage de l’Arabie, III.
·  Ruby C., 1998, Kant géographe, Espaces Temps Les Cahiers, 68-69-70, 129-136.
·  Sanguin A.-L., 1994, Redécouvrir la pensée géographique de Kant, Annales de géographie, 576, 134-151.
 
NOTES
 
[1]Les chapitres 1 à 52 émanent d’une compilation des notes prises par les étudiants de Kant à partir de 1775, la suite repose sur des notes originales de Kant antérieures à 1759.
[2]Kant, 1999, Géographie, 223.
[3]Crampe-Casnabet, 1985.
[4]Sanguin, 1994.
[5]Ruby, 1998.
[6]Grenet, 1781, Atlas portatif pour servir à l’intelligence des auteurs classiques.
[7]Crépon, 1996.
[8]Un souci identique animait déjà le travail de Crépon : « Nous voudrions montrer qu’on peut pourtant en faire une lecture fructueuse, à condition de partir du postulat suivant : ce que Kant écrit des différents peuples n’a pas une simple valeur descriptive. Il ne s’agit pas d’accumuler au hasard, de collectionner des traits de caractère. Au contraire, la caractéristique est elle-même soumise à une finalité : elle procède de l’idéal de paix dont Kant dessine les grandes lignes, et trouve en lui sa pleine justification », ibid., 1996, 165.
[9]Michaelis, 1774.
[10]Da Costa Gomes, 1997.
[11]On retrouve dans ce numéro les contributions suivantes : Couzinet et Staszak, « À quoi sert la "théorie des climats" ? Éléments d’une histoire du déterminisme environnemental » ; Pénisson, « Maupertuis philosophe géographe » ; Hoquet, « La théorie des climats dans l’histoire naturelle de Buffon » ; Cohen-Halimi, Cohen, « Rousseau et la géographie de la perfectibilité » ; Besse, « La géographie selon Kant : l’espace du cosmopolitisme » ; Jamain, « Sur les spirales d’un escalier de cristal : la voix russe » ; Deneys-Tunney, « Le voyage en Syrie et en Égypte de C.F. Volney : un discours de la méthode du voyage philosophique » ; Crépon, « Entre anthropologie et linguistique, la géographie des langues » (note sur le parcours d’Ernest Renan).
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Un souci identique animait déjà le travail de Crépon : « No...
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Michaelis, 1774. Suite de la note...
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On retrouve dans ce numéro les contributions suivantes : Co...
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