Criminologie, hygiénisme et eugénisme en France (1870-1914) : débats médicaux sur l’élimination des criminels réputés « incorrigibles »
Laurent Mucchielli
Nous nous intéressons ici autant aux théories du comportement criminel qu’aux pratiques préconisées par les médecins-criminologues afin d’« éradiquer » ce « fléau social », selon les termes de l’époque. Nous tentons de montrer comment, à travers ces théories et ces pratiques, se dévoilent l’ensemble de la « vision du monde » de ces médecins, en particulier leur prétention à éclairer de leur savoir le traitement des problèmes sociaux et à relayer un pouvoir judiciaire accusé plus ou moins explicitement de laxisme et d’irréalisme. Au nom de l’assainissement et de la moralisation de la société, les partisans d’un programme fort d’hygiène publique réclameront que la « prophylaxie sociale » s’élargisse à la lutte contre la criminalité (comme par ailleurs au vagabondage et à la prostitution). La plupart d’entre eux n’hésiteront pas à réclamer la mise en œuvre de moyens radicaux d’élimination des criminels réputés incorrigibles : déportation à vie dans les colonies, application plus systématique de la peine de mort, puis, sous l’influence du mouvement eugéniste, stérilisation massive. Toutefois, ces programmes médicaux de lutte contre la criminalité n’auront pas en France le succès qu’ils ont connu dans d’autres pays occidentaux.Mots-clés :
histoire de la criminologie, histoire de la médecine, hygiène publique, eugénisme, anthropologie.
We are interested here as much in the theories of criminal behaviour as in the practices recommended by criminologist-doctors, in order to « eradicate » this « social scourge », according to the terms used at the time. We attempt to show how, through these theories and practices, the complete « vision of the world » of these doctors reveals itself, in particular, their claim to be able to use their knowledge to shed light on the treatment of social problems and to take over from a judicial power more or less explicitly accused of being lax and unrealistic. In the name of the purification and of the moralisation of society, the supporters of a strong public hygiene programme demanded that the « social prophylaxis » should be extended to the struggle against criminality (as also against vagrancy and prostitution). The majority of them did not hesitate to demand the implementation of radical means of eliminating the reputedly incorrigible criminals: deportation for life to colonies, a more systematic application of capital punishment, then, influenced by the eugenic movement, mass sterilisation. However, in France, these medical programmes did not have the success in the fight against criminality which they enjoyed in other western countries.Keywords :
History of Criminology, History of Medecine, Public Hygiene, Eugenics, Anthropology.
• Naturalisation des criminels et premières théories de la défense sociale
— Un mouvement européen de la seconde moitié du XIXème siècle
— Un consensus chez les médecins républicains français : défendre la société contre les incorrigibles
— Sont-ils encore des hommes ? Un lombrosisme bien partagé
— La pseudo-spécificité de Lacassagne
— La résistance des juristes
• Le traitement pénal des « incorrigibles » : les médecins face aux lois pénales
— La prison ou l’« école du crime »
— « La politique du débarras » (Charles Lucas) : vers la transportation
— Le principe de la peine de mort
— Les techniques de la peine de mort : des solutions plus propres
— « Droit de mort et pouvoir sur la vie » (Foucault) : la nouvelle fonction eugénique de la peine de mort
— Humanité ou inhumanité du programme eugéniste ?
— Une exception française ?
• Conclusions générales
• Bibliographie