Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396411
224 pages

p. 185 à 195
doi: en cours

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Tribune

no 3 2000/2

2000 Revue d’histoire des sciences humaines Tribune

La bibliothèque du Musée de l’homme : un corpus menacé

Emmanuelle Sibeud Université Paris VIII
La création du musée des Arts premiers a une conséquence particulièrement funeste : le démantèlement programmé de la bibliothèque du Musée de l’homme. La logique qui préside à cette décision est simple. Puisque les collections du Musée de l’homme doivent être transférées et réorganisées, la bibliothèque devient inutile et ses livres doivent être redistribués à des centres de recherche actifs [1]. À n’en pas douter, nous serons nombreux à regretter la salle lumineuse perchée au sommet du palais du Trocadéro où étudiants, chercheurs et simples curieux étaient sûrs de trouver bon accueil. Mais ce n’est pas qu’une question de nostalgie. Sur le plan scientifique, le démantèlement purement disciplinaire du fonds original de la bibliothèque serait une aberration. Plus qu’un simple instrument de recherche, la bibliothèque du Musée de l’homme constitue en effet un véritable corpus pour l’histoire de l’anthropologie en France depuis les années 1880. C’est ce qu’on voudrait montrer ici en retraçant sommairement son histoire [2]. De plus, la bibliothèque a été l’un des lieux où s’est opéré le changement de paradigmes qui a permis de passer de l’anthropologie naturaliste du milieu du XIXème siècle à l’ethnologie culturaliste du milieu du XXème siècle. Il paraît donc bien artificiel de vouloir aujourd’hui désosser son fonds en distinguant a priori ce qui relève de la « préhistoire et de l’anthropologie biologique », de « l’ethnologie de l’Europe » et de « l’anthropologie des quatre autres continents ». Reste que cette tentative de mise en ordre disciplinaire met un évidence le hiatus entre politique institutionnelle et dynamiques de recherche auquel se heurte régulièrement l’histoire des sciences humaines en France. D’où le double objectif de cette tribune : défendre le fonds ancien de la bibliothèque du Musée de l’homme mais aussi participer à une réflexion plus générale sur les instruments, les méthodes et les enjeux de l’histoire des sciences humaines.
Si on ne connaît pas exactement la date de fondation de la bibliothèque, on peut raisonnablement supposer que le Musée d’ethnographie du Trocadéro a mis une salle de lecture à la disposition des chercheurs dès l’ouverture de ses premières salles en 1882 [3]. Bien que la vocation première du musée soit de conserver et surtout de présenter aux savants et au grand public des collections d’objets, les livres sont d’emblée des instruments très présents. Ainsi c’est une revue qui doit servir de « laboratoire » au nouveau musée, la Revue d’Ethnographie fondée en 1882 par Ernest Théodore Hamy (conservateur du Musée d’ethnographie du Trocadéro de 1878 à 1906). Il s’agit d’une revue scientifique de facture classique qui repose sur un réseau international de collaborateurs (pour l’essentiel les conservateurs des autres musées ethnographiques européens et américains) et qui privilégie l’enregistrement des faits nouveaux ou inédits [4] par rapport aux discussions théoriques (ainsi elle propose très peu de comptes rendus critiques). Elle cesse de paraître en 1890 et ce demi échec [5], relativement précoce dans l’histoire de l’institution, met en évidence ce qui est un trait essentiel et original de l’histoire de l’anthropologie française au tournant des XIXème et XXème siècles : l’absence d’une tradition muséographique comparable aux traditions anglo-saxonne ou allemande [6].
Le dysfonctionnement du Musée d’ethnographie du Trocadéro était prévisible pour plusieurs raisons. Défini comme une simple annexe de la Commission des voyages du ministère de l’Instruction publique, il ne dispose pas d’un budget suffisant pour organiser des missions de collecte ethnographique [7]. Dès lors l’écart se creuse rapidement avec les musées anglo-saxons et allemands et surtout l’ethnographie reste une pratique anarchique, abandonnée aux initiatives individuelles. C’est d’ailleurs le nœud du problème. L’intérêt du ministère de l’Instruction publique est dicté par l’idée que l’ethnographie est une science potentiellement utile dans le contexte de l’expansion coloniale. Cependant elle manque de légitimité scientifique, elle n’a pas de définition rigoureuse et oscille entre le statut subalterne de science auxiliaire, sans grand intérêt si on en croit les anthropologistes matérialistes de la Société d’anthropologie [8], et les ambitions mal fondées de la Société d’ethnographie qui voudrait en faire « la science des civilisations ». En 1878, le Ministère tranche en faveur des anthropologistes parce qu’ils sont mieux insérés dans les réseaux académiques et nomme à la tête du Musée d’ethnographie Ernest Théodore Hamy, alors assistant de la chaire d’anthropologie du Muséum. Mais au même moment il refuse au musée la possibilité de proposer quelque enseignement que ce soit [9] pour ne pas attiser la rivalité entre anthropologistes et ethnographes. Ce qui explique que Hamy, muséographe compétent et ethnographe éclectique qui se passionne aussi bien pour les antiquités américaines que pour les coutumes de son Boulonnais natal, n’ait pas pu former d’élèves [10] et soit rapidement devenu le capitaine malheureux d’un navire sans équipage [11].
Ces péripéties institutionnelles concernent directement la bibliothèque du musée. Elles expliquent l’éclectisme de son fonds qui mélange des ouvrages d’anthropologie physique (qui restent les ouvrages scientifiques de référence), des ouvrages d’archéologie (également importants dans la perspective évolutionniste) et enfin une masse d’ouvrages variés qui apportent des informations sur telle ou telle société, en particulier des récits de voyage de qualité assez inégale. L’ensemble est hétéroclite, tout au moins à nos yeux et selon les clivages disciplinaires actuels. Mais le disperser, c’est s’interdire a priori d’en comprendre la logique et donc de saisir sur le fait une ethnographie qui n’a pas de définition théorique satisfaisante. On peut évidemment choisir la solution inverse et décider que l’ethnographie n’existe pas puisqu’elle n’est pas correctement définie par les contemporains. Mais comment comprendre alors l’engouement des Parisiens pour leur musée d’ethnographie et la remarquable efficacité de cette appropriation mentale qui, en deux ou trois décennies, fait passer l’ethnographie du statut dominé de sous-spécialité absconse de la science de l’homme, au statut dominant de pratique évidente et accessible à tous : la « description des peuples au point de vue biologique et social » [12] ? Il est beaucoup plus pertinent de supposer que l’ethnographie existe à l’état diffus et qu’elle est inscrite, en creux autant qu’en relief, dans le fonds original de la bibliothèque de son musée.
Le rapide naufrage de la muséographie française a des conséquences beaucoup plus immédiates pour la bibliothèque. La recherche ethnographique, qui ne se fait pas dans les salles du Trocadéro [13], va se faire dans les livres, en particulier dans les littératures anthropologiques anglo-saxonnes et allemandes en plein essor, et plus marginalement grâce à des enquêtes directes qui se développent surtout en terrain colonial [14]. Ainsi une nouvelle génération de spécialistes « académiques » et d’ethnographes de fortune se profile à partir de 1900. Marcel Mauss chargé en 1901 de la conférence d’« histoire des religions des peuples non civilisés » à l’École pratique des hautes études et Arnold van Gennep, qui présente en 1904 dans la même institution une thèse sur le totémisme à Madagascar [15], sont les deux plus brillants représentants de la première catégorie. Ils sont rejoints par des médecins militaires qui font sur le terrain l’expérience des liens organiques entre recherches anthropométriques et recherches ethnographiques, par exemple Paul Rivet qui s’embarque en 1901 avec la mission géodésique en Équateur [16], mais aussi par des enquêteurs coloniaux, rangés en bon ordre derrière celui qu’ils revendiquent comme chef de file : Maurice Delafosse.
Tous participent de façon convergente à l’essor de nouvelles revues scientifiques où les comptes rendus critiques occupent une place centrale sinon prépondérante. Ce changement des pratiques de lecture (de la recherche des faits nouveaux aux discussions polémiques sur les choix théoriques et/ou méthodologiques sur lesquels repose tout ouvrage) donne aux bibliothèques une importance nouvelle. Elles deviennent le lieu d’élaboration non seulement des nouveaux paradigmes mais aussi des communautés scientifiques qui les portent. Et on voudrait indiquer ici comment et pourquoi la bibliothèque du Musée d’ethnographie du Trocadéro est devenue le lieu éponyme de la mutation majeure qui fait passer dans les trois premières décennies du XXème siècle du paradigme naturaliste (en simplifiant l’anthropologie de Broca) au paradigme culturaliste de l’ethnologie organisée autour de l’enquête de terrain (en simplifiant celle de Mauss).
C’est au départ un lieu par défaut. Les structures savantes héritées de la seconde moitié du XIXème siècle sont au mieux en déclin, ainsi la Société d’anthropologie qui perd continûment des membres, au pire en déshérence comme l’École d’anthropologie gérée par des épigones qui glissent de la raciologie au racisme ou comme la Société d’ethnographie portée disparue de 1900 à 1913 [17]. D’autre part, les nouvelles revues reposent sur une sociabilité très diffuse sans lieu propre et elles constituent des réseaux extensifs mais souvent aussi exclusifs [18]. D’où l’importance croissante de la bibliothèque du Musée d’ethnographie où on se côtoie sans appartenir obligatoirement au même réseau. Elle attire les nouveaux spécialistes et les enquêteurs coloniaux qui sont tous des lecteurs compulsionnels, écumant littéralement la production anthropologique contemporaine [19]. D’autre part, la bibliothèque fait partie de l’héritage de Hamy qu’on se dispute assez ouvertement à partir de 1906. À ce titre, elle est le lieu symbolique déterminant pour le renversement paradigmatique préparé par la nouvelle génération. Non seulement Hamy reste jusqu’en sa mort en 1908 le seul ethnographe institutionnel [20] en France, mais il est en outre l’ultime représentant de la tradition monogéniste, donc de la première forme de culturalisme en anthropologie. Ainsi la bibliothèque est tout à la fois un lieu commun et un point d’aboutissement disputé.
C’est ce qui ressort de la courte période d’effervescence institutionnelle que traverse l’ethnographie en France dans les années précédant la Première Guerre mondiale. Trois structures savantes nouvelles sont créées entre 1910 et 1913, l’Institut ethnographique international de Paris (1910), l’Institut français d’anthropologie (1911) et la seconde Société d’ethnographie (1913) qui se consacrent en tout ou en partie à l’ethnographie. Toutes ont de grands projets pour réorganiser le vieux Musée d’ethnographie, mais aucune n’a réellement les moyens de l’investir [21]. Cependant cette rivalité, qui est en quelque sorte la rançon d’une recomposition inachevée, n’empêche aucunement leurs membres de faire front commun en juin 1914 pour fonder la Société des Amis du Musée d’ethnographie du Trocadéro qui doit sauver le musée, et par conséquent sa bibliothèque, du naufrage financier. Dans cette conjoncture factionnelle où le dynamisme de l’ethnographie se traduit par la dissidence, la neutralité accordée à la bibliothèque est remarquable. Elle souligne ce qui est sa fonction essentielle : ménager une transition entre les réseaux qui travaillent concurremment à la recomposition de la science de l’homme et jeter des ponts entre des interlocuteurs qui sont presque des étrangers les uns pour autres. En particulier, la bibliothèque a joué un rôle déterminant dans l’apprivoisement réciproque des spécialistes sédentaires et des enquêteurs coloniaux de passage à Paris, ce qui a permis à terme de contourner et de surmonter le vieux clivage entre observateur et savant de cabinet.
En d’autres termes, la bibliothèque du Musée d’ethnographie du Trocadéro est un milieu qu’il faut étudier minutieusement pour comprendre la sociabilité diffuse qui accompagne la révolution paradigmatique majeure de l’anthropologie française. Cette sociabilité apparaît en filigrane dans les dédicaces des livres qui donnent corps à des échanges qu’on ne peut que soupçonner faute d’archives complémentaires (en particulier les correspondances dont très peu nous sont conservées), dans les papiers personnels déposées volontairement ou plus accidentellement [22] et surtout dans un catalogue qui fonctionne véritablement comme un patrimoine commun. Il n’est que trop évident que ces traces disparaîtront irrémédiablement si on démantèle la bibliothèque. La plupart des fonds d’archives qui y sont déposés ne sont pas inventoriés, dès lors comment décider à quelle autre bibliothèque les attribuer ? Où pourra-t-on consulter les registres d’entrée qui contiennent les listes des livres légués et permettent ainsi de reconstituer en tout ou en partie des bibliothèques personnelles ? Enfin la reconstitution chronologique de l’état du fonds est-elle prévue dans l’informatisation du catalogage ? Ces questions concrètes, simplement dictées par l’expérience pratique de la recherche historique, montrent que le démantèlement de la bibliothèque, s’il est fait en tenant compte des besoins des chercheurs et singulièrement des besoins des historiens de l’anthropologie, risque finalement de coûter très cher et de s’avérer très compliqué.
Ces difficultés matérielles sont redoutables par les obstacles pratiques et quelquefois insurmontables qu’elles opposent à la recherche. Elles sont pourtant secondaires. Si le projet actuel de démantèlement de la bibliothèque du Musée de l’homme est une véritable aberration, c’est avant tout parce qu’il repose sur des présupposés simplistes et contraires à l’intelligence et à l’intelligibilité de la recherche en histoire des sciences humaines. Le destin de l’ethnographie est à cet égard caractéristique. Aucune part ne lui est faite dans la répartition proposée alors même qu’il s’agit de disperser la bibliothèque de ce qui a été pendant près de cinquante ans un musée « d’ethnographie ». Il est vrai que pour nous l’ethnographie n’est plus un problème : elle est la partie descriptive d’une science bien établie, l’anthropologie, et nous sommes rompus à l’exercice relativiste qui permet de concevoir comment on peut tirer de la connaissance objective d’une expérience profondément subjective. Ou du moins disposons-nous de toute une littérature qui traite de ce problème. Reste que le statut actuel de l’ethnographie est le produit d’une histoire intellectuelle et institutionnelle, passionnante justement parce qu’il a été si difficile de s’affranchir du cadre positiviste pour passer du laboratoire, ou du paradigme lettré, à cette expérience limite qu’est l’observation participante, et parce que l’abandon du schéma évolutionniste monolithique et rassurant au profit d’un différentialisme indéfini qui semblait diluer la notion même d’humanité a été un véritable arrachement intellectuel. Ainsi la gestion du fonds de la bibliothèque du Musée de l’homme nous place devant une alternative : soit nous décidons d’écrire une histoire qui est complexe et pour le moment incomplète, ce qui suppose que nous en préservons correctement les sources, soit nous nous en tenons aux confortables certitudes hagiographiques colportées par la mémoire disciplinaire.
Malheureusement la solution retenue pour le moment ne nous laisse pas le choix. Elle donne a priori raison à la mémoire disciplinaire, plus exactement elle se laisse contaminer par son finalisme a-historique. Ainsi les catégories proposées, « ethnologie de l’Europe », « anthropologie des quatre autres continents » et « préhistoire et anthropologie biologique » inscrivent de force tous les livres de la bibliothèque du Musée de l’homme dans la répartition actuelle des disciplines. L’opération risque d’être moins facile qu’elle ne le paraît. Où classer par exemple The Origin of Civilization de John Lubbock ? Sur les rayonnages des préhistoriens dont il est l’un des prédécesseurs ou sur ceux des anthropologues qui étudient aujourd’hui les populations exotiques qu’il considérait comme de bons spécimens de primitifs ? On peut toujours espérer qu’un tel classique aura sa place dans les deux bibliothèques, mais le problème devient nettement plus délicat lorsqu’on passe des œuvres majeures aux opuscules des auteurs mineurs. Que faire par exemple de l’ouvrage sur Les races humaines du Soudan français publié en 1901 par un vétérinaire colonial, Henri Sarrazin [23] qui traite successivement de la définition de l’anthropologie et du débat monogénisme/polygénisme, des étapes de la préhistoire soudanaise, de la répartition politique des populations en 1901, enfin de leurs caractéristiques physiques et morales ? Ce n’est certes pas un chef-d’œuvre mais il a été au centre d’une micro-polémique où on se demande qui, de l’observateur ou du savant de cabinet, doit interpréter les données ethnographiques. Il formule ainsi une des questions essentielles du changement de paradigmes. Pourtant il a toutes les chances d’être relégué pour non conformité dans l’enfer de l’une ou l’autre des bibliothèques d’accueil. Enfin que restera-t-il du parcours méthodologique d’Arnold van Gennep qui cherche à définir une ethnographie générale en menant de front ses enquêtes folkloriques sur le terrain, des études « exotiques » sur le totémisme malgache ou sur les mythes australiens et des analyses comparatives qui lui ont permis, entre autres, de redécouvrir une technique de tissage en usage en Égypte antique ? Une fois qu’on aura bien rangé ses articles et ses livres dans les bibliothèques ad hoc, il a toutes les chances d’apparaître comme un « original » guidé par sa seule excentricité, en bref un acteur périphérique puisqu’il est assez mal avisé pour transgresser les frontières disciplinaires entre lesquelles nous prétendons enfermer la production de ses contemporains.
Ces trois exemples (il y en aurait bien d’autres) font apparaître un malentendu majeur sur ce que sont les disciplines scientifiques. La répartition proposée feint de croire que les disciplines sont des catégories immanentes qui permettent d’ordonner infailliblement toutes les connaissances humaines, des origines à nos jours et quelles que soient les structures sociales et intellectuelles qui les produisent. Mais c’est oublier, d’une part que la notion de discipline est une invention récente dont on connaît d’ailleurs assez mal la genèse [24], d’autre part que les « équations disciplinaires » [25] obéissent aussi à une logique synchronique et reposent sur une série de négociations très immédiates entre les différents segments de la communauté scientifique et entre celle-ci et des référents extérieurs, qu’il s’agisse des pouvoirs publics, du grand public ou de ses plus rares mécènes. L’installation de la Bibliothèque nationale de France dans ses nouveaux locaux est le meilleur exemple de cet inquiétant impérialisme disciplinaire : chaque discipline a été consignée dans une salle avec les disciplines qui lui sont apparentées. Il faut évidemment faire la part des impératifs pragmatiques, mais il faudrait aussi réfléchir à des choix qui ne sont pas et ne doivent pas être absolus.
C’est d’autant plus urgent qu’il existe un décalage croissant entre cet engouement utilitariste pour la catégorie « discipline » et la réflexivité que les chercheurs en sciences humaines essaient de développer autour de la notion de discipline [26]. Il est inévitable qu’il y ait un écart entre les pratiques scientifiques et leurs représentations sociales, mais le hiatus actuel pose problème parce qu’il fait peser de très lourdes contraintes sur les dynamiques et les logiques de recherche. En réifiant les disciplines, installées dans « leur » salle ou dans « leur » bibliothèque, on prend en effet le risque de les définir par un simple jeu de contrastes, les unes par rapport aux autres voire les unes contre les autres. Ce qui restreint d’autant la possibilité d’une réflexion méthodologique rigoureuse. Cette logique ségrégative pèse d’une autre manière, plus insidieuse, sur les logiques de recherche. Elle transforme les disciplines en compartiments si étanches que passer de l’une à l’autre devient un exploit et un objectif à part entière. En d’autres termes, la pluridisciplinarité devient une finalité en soi (qu’on invoque rituellement en se gardant bien de la pratiquer) quand elle ne devrait être qu’une tactique usuelle de recherche pour mieux cerner des objets qu’on construit à l’aide des disciplines mais qui n’en relèvent pas consubstantiellement. L’histoire des sciences humaines est l’une des premières victimes de ce dialogue de sourds. Ses sources sont menacées pour peu qu’elles débordent des cadres exclusifs de la répartition disciplinaire. En outre, la logique disciplinaire lui impose des objets (par exemple les encombrants fantômes que sont les « pères-fondateurs ») et des problématiques toutes faites qui enferment la recherche dans un conformisme sclérosant. D’où la nécessité, non pas de construire une histoire en rupture de ban condamnée à l’affrontement répétitif entre histoire interne et histoire externe, mais d’exposer plus clairement des enjeux et des méthodes qui sont mal connus et potentiellement menacés.
C’est bien ce qui est en jeu dans le démantèlement programmé de la bibliothèque du Musée de l’homme. Nous ne le combattons pas par principe, ou au nom du conservatisme latent chez tous les historiens qui considèrent volontiers leurs sources comme un patrimoine sacré et intouchable. Nous voudrions simplement obtenir qu’on reconnaisse les bibliothèques de constitution ancienne comme des corpus à part entière pour les historiens des sciences, comme le sont par exemple les bibliothèques privées des académiciens pour les historiens de la culture au XVIIIème siècle. Ce qui implique d’ailleurs que les historiens des sciences humaines soient plus étroitement associés à la gestion de ces fonds anciens [27]. Dans le cas particulier de la bibliothèque du Musée de l’homme, la solution est à portée de main pour peu qu’on engage ce dialogue. Pour toutes les raisons que nous avons évoquées précédemment, il est impératif de préserver l’intégrité du fonds ancien de la bibliothèque. Mais l’évolution de ses fonctions dans les années 1920, conséquence directe de la réorganisation, achevée cette fois, de l’anthropologie, permet de distinguer entre ce fonds ancien qui est un corpus irremplaçable et un fonds récent dont on peut disposer plus souplement parce qu’on connaît les logiques internes de son développement.
La bibliothèque récolte en effet à la fin des années 1920 les bénéfices de sa position centrale dans les trois décennies précédentes et elle participe pleinement à la réorganisation du Musée d’ethnographie du Trocadéro en Musée de l’homme entre 1929 et 1937. D’une part, la fondation de l’Institut d’ethnologie de la Sorbonne en 1925 lui donne enfin une fonction pédagogique et elle devient le lieu de formation des premiers ethnologues professionnels. Dès 1929, lorsque la nomination de Paul Rivet à la tête du vieux musée enclenche la dynamique de réorganisation, l’Institut d’ethnologie lui abandonne d’ailleurs son embryon de bibliothèque. D’autre part, dès 1920 les structures savantes anthropologiques sont venues s’installer au Trocadéro. La Société française d’ethnographie et des traditions populaires rejoint dès 1920 la Société des Amis du Musée d’ethnographie et, en 1930, c’est tout naturellement à l’intérieur du musée que se développe la nouvelle Société des Africanistes et c’est là aussi que sera créée en 1938 la dernière venue, la Société des Océanistes. Cette double évolution est parachevée en 1929 lorsque la bibliothèque reçoit la bibliothèque du laboratoire d’anthropologie et celle de l’Institut français d’anthropologie. Elle devient ainsi la bibliothèque officielle et centrale de l’anthropologie/ethnologie française où on vient se former, où on dépose ensuite ses travaux, et enfin à laquelle on lègue ses papiers personnels.
Cette institutionnalisation de la bibliothèque à la fin des années 1920 explique la richesse de son fonds dont le développement suit exactement l’essor de l’ethnologie française. Il existe cependant des institutions savantes spécifiques qui gardent trace des logiques segmentaires, celle de l’africanisme par exemple qui s’affirme rapidement comme le plus dynamique des terrains investis par l’ethnologie française, ou celle du folklore qui possède à partir de 1937 son propre musée. On peut donc identifier à l’intérieur de la bibliothèque des fonds distincts qui épousent le découpage en aires culturelles de plus en plus prégnant dans la recherche ethnologique. Mais si le partage de ces fonds entre plusieurs bibliothèques est possible, il faut au préalable en apprécier la pertinence, ou plus exactement les effets pervers prévisibles. Aussi encombrante soit-elle, la bibliothèque incarne une volonté d’unité de la science de l’homme qui est clairement revendiquée par Paul Rivet [28] mais qui est au même moment mise à mal par le découpage territorial de la recherche imposé principalement par l’ilotisme de la Société des Africanistes [29]. L’ethnologie française a longuement été tiraillée entre ces deux tendances contradictoires. En éparpillant le fonds récent de la bibliothèque, on prend donc le risque d’oublier une alternative dont on ne conservera qu’un des deux éléments. Là encore, on voudrait plaider pour une solution plus historienne, plus attentive à la chronologie et à la cohérence interne des contextes traversés par l’anthropologie. Il nous semble donc préférable de conserver l’unité des fonds récents, d’autant plus qu’il existe des bibliothèques susceptibles de les accueillir comme par exemple la bibliothèque d’anthropologie du Collège de France.
Enfin, on voudrait faire une dernière remarque sur le clivage entre « ethnologie de l’Europe » et « anthropologie des quatre autres continents » qui guide la répartition actuelle du fonds. Il est assez déroutant que la fondation bien intentionnée d’un musée chargé d’accueillir les arts exotiques marginalisés par les musées classiques nous ramène aussi directement à une dichotomie pour le moins archaïque opposant nos civilisations européennes à toutes les autres sous le fallacieux prétexte qu’elles ne relèveraient pas de la même science [30]. Le raccourci est saisissant et souligne l’absolue nécessité de faire une histoire rigoureuse des sciences humaines qui leur évite au moins de retomber toujours dans les mêmes ornières.
En conclusion, est-il besoin de souligner que le destin de nos vieux livres n’intéresse pas seulement les historiens ? Il faut donc espérer que le groupe de travail qui doit décider du sort de la bibliothèque aura les moyens et le temps de remplir sa mission en instaurant un vrai dialogue qui lui permette de tenir compte des intérêts de l’autorité de tutelle mais aussi de ceux des lecteurs et des chercheurs.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Voir la lettre annonçant la création d’un groupe de travail chargé de répartir les fonds, publiée le 25 juillet 2000 sur le site du ministère de la Recherche : « Bibliothèque du Musée de l’Homme : un point d’information du ministère de la Recherche », http:// www. recherche. gouv. fr/ actu/ mushomme. htm/ . Ce groupe de travail doit définir une « ligne de partage » pour les fonds de la bibliothèque en respectant des « pôles » imposés au préalable : « ethnologie (de la France et de l’Europe) », « anthropologie (des quatre autres continents ou aires culturelles) », « Préhistoire et anthropologie biologique » ; ce qui lui laisse, nous semble t-il, trop peu de marge de manœuvre.
[2]L’histoire du musée a été faite mais pas celle de sa bibliothèque. Dans ce qui suit, je m’appuierai principalement sur des éléments d’analyse tirés de ma thèse (Sibeud, 1999).
[3]Dias, 1991.
[4]Par exemple Hamy fait circuler des questions pour inciter les voyageurs à recueillir des faits inédits ou confronter indirectement les collections des différents musées ethnographiques. Sans grand succès cependant. Faute d’interlocuteur, il doit ainsi répondre lui-même en 1885 (à partir des collections du musée) à la question n° 26 : Les Nègres du bas Niger connaissent-ils le balafon dont l’existence est constatée du Bambouk au pays des Ashanti ? », Revue d’ethnographie, 1883, p. 181.
[5]La revue ne disparaît pas complètement, elle participe à la fusion de revues qui donne naissance en 1890 à L’Anthropologie.
[6]Il faut parler d’absence plutôt que de retard ou de développement différé et anachronique comme le propose Nélia Dias qui remarque que la muséographie française prend son essor dans les années 1930, au moment même où elle est remise en cause aux États-Unis et en Angleterre. Le Musée d’ethnographie du Trocadéro est contemporain des grands musées ethnographiques allemands ou anglo-saxons et son insuccès scientifique tient à l’organisation spécifique de l’anthropologie française où anthropologie physique et ethnographie restent deux pôles inconciliables. Mais dans les années 1880 (décisives pour le musée), on ne peut pas encore parler de retard de l’anthropologie française, elle apparaît au contraire comme la tradition fondatrice et dominante dont découlent les autres traditions nationales.
[7]Le musée doit se contenter de recevoir et de classer les collections qui lui sont adressées par les chargés de mission du ministère de l’Instruction publique, par les voyageurs indépendants et par le personnel colonial.
[8]On trouve cette définition, pour le moins condescendante, dans le Dictionnaire des sciences anthropologiques publié par les professeurs de l’École d’anthropologie dans les années 1880 : « Ethnographie : Ce mot est usité généralement avec celui d’ethnologie et dans le même sens. il y a ici une erreur. Ethnologie, terme dont on pourrait fort bien se passer, est synonyme de sociologie (cf. ce mot). Quant à ethnographie, il veut dire : description particulière des races et des peuples. Ci-dessus il a été parlé du mot ethnogénie » (Hovelacque, s.d., 455).
[9]Par exemple le projet d’« École pratique des missions » présenté en 1881 par le conservateur en second, le folkloriste Armand Landrin, est immédiatement rejeté alors qu’il est modeste dans ses objectifs (préparer les voyageurs par des cours pratiques) comme dans ses besoins financiers. Cf. AN, F17 2926, rapport d’Armand Landrin sur une « École pratique des missions », le 28 novembre 1881.
[10]Exceptions faites de son successeur René Verneau et de Maurice Delafosse qui passe une année dans les salles du musée à étudier les objets africains avant d’entamer une carrière coloniale qui assure son avenir et lui donne accès au terrain (Sibeud, 1998).
[11]Il choisit en 1906 de démissionner (au lieu de prendre sa retraite) pour protester contre l’abandon dans lequel est laissé son musée. Sur le plan financier, le budget du musée n’a pas augmenté des années 1880 à 1906 et suffit à peine à payer le personnel. En ces années 1910, la misère du musée est unanimement dénoncée dans des revues savantes par Mauss et van Gennep qui suggèrent de vendre les collections aux Allemands pour qu’elles soient au moins entretenues, et par Louis Marin à la Chambre des députés.
[12]Cf. Grand Larousse illustré, 1906, volume 1, 333-334. On mesure le contraste avec la définition proposée par la première édition du dictionnaire au début des années 1870 : « Science de ce qui a rapport aux divers peuples au point de vue de leurs caractères distinctifs », Grand Dictionnaire universel Larousse, volume 1, p. 1040, 1876.
[13]Le préjugé des anthropologistes français à l’encontre de la muséographie est particulièrement tenace. Ainsi le docteur Léon Laloy, membre de la Société d’anthropologie et collaborateur régulier de L’Anthropologie, explique en 1900 que les musées d’ethnographie ne sont jamais qu’un pis-aller : « Dans la majorité des cas il aurait mieux valu s’attacher à conserver les races sauvages dans leur milieu naturel, environnées de la faune et de la flore nécessaires à leur subsistance. La vue de ces hommes vivant comme l’ont fait leurs ancêtres n’aurait-elle pas été plus instructive que celles de leurs hardes appendues dans les Musées ? » (Laloy, 1900, 58).
[14]Un petit nombre d’administrateurs coloniaux font des enquêtes sur les populations qu’ils sont chargés de dominer. Ce sont des enquêteurs relativement fiables (ils passent en moyenne deux ans dans un poste), bénévoles et peu onéreux puisqu’ils sont déjà en place. Ils agissent le plus souvent à titre personnel. L’administration coloniale tolère leurs recherches plus qu’elle ne les encourage et la Commission des voyages cesse à la fin du XIXème siècle de leur accorder le titre de chargés de mission à la demande expresse du ministère des Colonies qui redoute que son personnel ne se dissipe et abandonne ses fonctions administratives pour de plus prestigieuses activités de collecte. Par contre ils sont patronnés officieusement par Hamy qui leur prodigue ses conseils et les aide à publier leurs travaux contre des collections pour le Musée d’ethnographie.
[15]Cf. van Gennep, 1904.
[16]Zerilli, 1998.
[17]Chailleux, 1986.
[18]Par exemple au groupe informel mais clos des auteurs de L’Année Sociologique.
[19]Qu’on pense à la quantité d’ouvrages recensés par Mauss pour L’Année sociologique ou à l’éventail à peine moins impressionnant proposé par la chronique « ethnographie, folklore » que van Gennep publie dans le Mercure de France à partir de 1905. Les enquêteurs coloniaux ne sont pas en reste quand ils sont en congé en métropole. Par exemple Maurice Delafosse se charge presque intégralement de la rubrique comptes rendus de la Revue d’ethnographie et de sociologie en 1913 et 1914 et son collègue Charles Maclaud, médecin devenu administrateur en Guinée française, rédige en 1911 pour L’Anthropologie une dizaine de comptes rendus sur des articles d’ethnographie africaine mais aussi amérindienne, australienne et européenne.
[20]Ainsi Mauss brigue en 1907 la succession de Hamy à la direction du Trocadéro. Il envoie à cette fin un projet d’article à la Revue de Paris où il se présente comme « le seul représentant, avec M. Hamy, de l’enseignement de l’ethnographie en France », cf. Marcel Mauss, « Projet de réorganisation du Trocadéro. L’ethnographie en France : une science négligée, un musée à former », 22 pages, Archives Mauss, Collège de France, boite n° 6, 12. À l’inverse, van Gennep qui a dénoncé en 1905 dans sa première chronique d’ethnographie au Mercure de France les « ethnographes officiels (…) hostiles aux méthodes nouvelles » est interdit de cité au Trocadéro (van Gennep, 1905, 609).
[21]Elles s’installent dans des institutions voisines ou qui revendiquent un lien avec l’ethnographie : l’Institut ethnographique international de Paris s’installe à l’École spéciale des langues orientales, l’Institut français d’anthropologie au Muséum et la Société d’ethnographie à l’Office colonial (où van Gennep et Delafosse ont demandé dès 1907 la création d’un bureau colonial d’ethnographie).
[22]Par exemple la bibliothèque possède deux cartons de papiers appartenant à Maurice Delafosse, dont ses notes de cours lorsqu’il étudiait sous la tutelle de Hamy au début des années 1890, les notes de lecture de Franz von Zeltner, administrateur, archéologue et ethnographe au Soudan français, et une partie des fiches de lecture de Marcel Mauss.
[23]Sarrazin, 1901.
[24]Schlanger, 1992.
[25]L’expression est empruntée à Claude Blanckaert, on renvoie à sa stimulante analyse de l’équation disciplinaire de l’anthropologie française au XIXème siècle (Blanckaert, 1995).
[26]Comme en témoignait par exemple la journée d’étude organisée par le Shadyc (EHESS-CNRS) en février 2000 sur la notion de discipline qui a mis l’accent à la fois sur l’histoire de la catégorie et sur ses usages différents… d’une discipline à l’autre.
[27]La demande n’est pas nouvelle, ainsi la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme (SFHSH) a régulièrement proposé, sans grand succès malheureusement, de classer les archives entreposées à la bibliothèque du Musée de l’homme.
[28]Zerilli, 1998.
[29]Créée en 1930, la Société se charge de réinventer l’Afrique française en organisant la fameuse expédition Dakar-Djibouti (1931-1933) qui relie deux villes sous domination française et dessine une nouvelle Afrique où les ethnies seraient l’objet scientifique par excellence. Cette appropriation intellectuelle devient nécessaire au moment où émerge, en Afrique occidentale française en particulier, une élite d’« évolués » qui constate à ses dépens que la mission civilisatrice est un leurre.
[30]Dichotomie que dénonçait déjà en 1905 van Gennep en ouvrant sa nouvelle chronique d’ethnographie et de folklore au Mercure de France: « Il est une ethnographie du Finlandais, du Souabe, de l’Écossais, du Français, du Parisien : mais quand il s’agit de Blancs, le Blanc, pour affirmer sa supériorité, nomme l’ethnographie : Folk-Lore » (van Gennep, 1905, 609).
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