2000
Revue d’histoire des sciences humaines
Livres
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Bazzoli (Laure) – L’économie politique de John R. Commons. Essai sur l’institutionnalisme en sciences sociales – Paris-Montréal, l’Harmattan, 1999, 340 pages, 140,00 FF
Comme son titre l’indique l’ouvrage est consacré à une présentation de l’œuvre de l’économiste américain John Commons (1862-1945) qui, à côté de Thorstein Veblen, est un des deux grands fondateurs du courant dit « institutionnaliste » aux Etats-Unis. Cette précision est nécessaire tant l’économie politique contemporaine a tendance a être rapportée au seul courant dominant (dit « néo-classique »), mais aussi parce que la figure et la plume, toutes deux hautes en couleur, de Veblen ont occulté le travail et l’action de Commons – il est vrai que ce dernier a très largement contribué à son propre destin posthume par une œuvre difficile d’accès.
Nous laisserons au lecteur le soin et le plaisir de découvrir la vie de Commons, oscillant entre l’Université (notamment à Madison, Wisconsin), des instituts de recherches et la participation à des commissions officielles consacrées aux problèmes du travail (Commission industrielle du Wisconsin, American Association for Labor Legislation). L’auteur tire profit de ce premier chapitre pour souligner l’importance que Commons attachait à la multidisciplinarité (notamment pour ce qui concerne la relation entre droit et économie, brillamment développée dans The Legal Foundation of Capitalism, 1924) et à une conception large et profonde des problèmes du travail entendus comme problème général du capitalisme moderne. En effet, ce sont les chapitres 2 à 4 qui appellent l’attention soutenue du lecteur en présentant le fondement philosophique original que Commons trouve dans le pragmatisme américain de Charles Pierce et surtout de John Dewey, puis les grandes lignes de la réflexion théorique contenue dans Institutional Economics (1934) et The Economics of Collective Action (1950). Finalement, L. Bazzoli examine comment l’activité pratique et la réflexion théorique de Commons se joignent pour donner sens à un « capitalisme raisonnable », ou encore à une maîtrise sociale de l’économie.
Un premier point d’orgue de l’ouvrage vient en effet du chapitre dans lequel L. Bazzoli présente les grandes lignes du pragmatisme américain, notamment en opposition à la philosophie cartésienne qui a si profondément influencé l’économie politique quelle que soient les références élogieuses dont cette dernière a couvert Newton. A la base de ce renouveau de la philosophie, figure l’idée selon laquelle le doute ne trouve pas son apaisement dans l’évidence cartésienne, mais dans la croyance qui est une disposition à l’action (63). Cette idée a une double portée selon que l’on considère les acteurs eux-mêmes ou le développement de la théorie économique. Pour les premiers, elle permet de réintégrer aisément les états mentaux, les représentations selon lesquels ils prennent conscience de leur environnement et agissent en conséquence
[1] et cela sans que l’on ait besoin de supposer qu’il s’agit de « petits dieux » leibniziens ayant à leur disposition une compréhension rationnelle de cet environnement avant de décider pour l’option optimale, une fois pesée tous ses conséquences. Pour ce qui concerne le développement de la théorie, la philosophie pragmatiste sur laquelle s’appuie Commons engage ce dernier d’une part vers une approche procédurale de la raison que Herbert Simon avait lui-même saluée comme telle en son temps
[2], et donc la mise en évidence des règles, changeantes, que les individus suivent dans leurs transactions. D’autre part, et d’un point de vue épistémologique, la démarche de Commons ne vise pas à l’établissement de lois, mais à la formulation d’hypothèses créatrices (
abduction ou
creative insights – 65-68) que le travail empirique doit valider, en rejetant les hypothèses fausses.
Outre la présentation utile de concepts intriguants (élastique, dit un des meilleurs commentateurs américains, Yngve Ramstad) proposés par Commons : « going concern », « goodwilll », etc., le chapitre 3 souligne avec force les caractéristiques qui sont à la base de la réflexion institutionnaliste de Commons. En effet, ce dernier met la transaction (activité d’aliénation et d’acquisition entre individus des droits de la propriété future des choses physiques, tels que définis par les règles collectives de la société – 91) au cœur de son approche. Cela signifie que la recherche de l’intérêt individuel n’est plus l’élément de base de la théorie économique, car il n’est plus l’élément de motivation ultime pour comprendre la coopération ou le conflit. Cela signifie aussi que droit et économie sont intimement liés, car la transaction suppose des règles concernant la disposition légale et présente des biens pour que puissent se mettre en place des transactions concernant le futur, et donc la stabilité des anticipations sans lesquelles la coordination des activités humaines est impossible. L’auteur développe ensuite différents aspects de la typologie des transactions proposées par Commons (transaction d’échange entre individus égaux, transactions de direction impliquant des relations hiérarchiques, transaction distributives que les représentants politiques négocient à propos des droits et des devoirs de leurs mandants ; mais aussi transactions routinières, stratégiques, etc. – 94-101) pour mettre l’accent sur le rôle des règles qui contraignent (ou incitent à) telle ou telle forme d’action, qui permettent de construire une action collective, c’est-à-dire des règles organisées selon lesquelles fonctionnent les institutions formelles ou informelles « going concern » que la société moderne a vu proliférer. Ces règles sont ensuite rattachées à un processus évolutionnaire, sans début ni fin, dans lequel le mécanisme de sélection peut soit être spontané en ayant les pratiques individuelles comme support, soit être organisé par l’intermédiaire des institutions politiques selon lesquelles s’ordonnent les transactions distributives dans une société (115-122). Ce dernier cas de figure ouvre sur le rôle des valeurs qui permettent ou qui impulsent un usage raisonnable du pouvoir économique.
Ce chapitre, aussi utile soit-il n’est pourtant pas celui qui emporte le plus la conviction. En effet, nombreux sont les points sur lesquels le lecteur aimerait en savoir plus au delà de la mise au clair de la signification des concepts créés par Commons. Par exemple, au vu des références données en bibliographie, l’auteur a visiblement beaucoup travaillé la question des rapports entre droit et économie, toutefois, l’ouvrage laisse largement inexploré cette dimension (importante) de l’œuvre de Commons et, ainsi, l’ouvrage de 1924 sur les fondations juridiques du capitalisme est-il fortement minoré. C’est certainement dommageable tant les liens droit-économie sont centraux dès lors qu’il s’agit de penser la « construction sociale » de l’économie
[3], tant la prégnance des approches économicistes (hayekienne ou néo-institutionnaliste de Ronald Coase et Oliver Williamson) dominent. Dans le même ordre d’idées, on regrettera que les réflexions de Commons en matière de théorie du cycle, de la monnaie et de l’emploi ne soient pas confrontées à celles de François Simiand, son contemporain, dont l’économie positive ou sociologie économique est si proche de l’institutionnalisme.
L’auteur a préféré développer dans un dernier chapitre le côté engagé, pourrait-on dire, de l’œuvre de Commons en montrant comment ses intérêts de chercheur sont intimement liés à la mise en place d’un capitalisme raisonnable. Le capitalisme moderne est fondé sur le salariat comme condition massive et définitive pour la plus grande partie de la population ; en conséquence, pense Commons, il faut faire émerger un droit nouveau de telle manière que l’insécurité économique (chômage) du salarié soit limitée en combattant la suprématie du capital, ce qu’il appelle la « one sided collective action ». Ce dernier chapitre, malgré les limites soulignées plus haut en termes d’absence de présentation et d’analyse des propositions de Commons en matière de théorie monétaire, de théorie des cycles et de marché du travail, contient un développement très suggestif d’où il ressort que l’institutionnalisme de Commons est à ranger parmi les tentatives de maîtrise sociale de l’économie. De ce fait, la proximité de l’œuvre de Commons avec les efforts analytiques de la sociologie économique et les combats contre les méfaits renouvelés de l’économicisme, rend la parution du travail de L. Bazzoli particulièrement bien venue en France.
Philippe Steiner
Université Lille III
Godlewska (Anne Marie Claire) – Geography Unbound, French Geographic Science from Cassini to Humboldt – Chicago, The University of Chicago Press, 1999, 444 pages, bibliographie, index
En s’attachant à la géographie française des années 1760 aux années 1850, le livre d’A. Godlewska manifeste une nette inflexion dans l’histoire de la géographie puisque, depuis les travaux classiques de la traditionnelle histoire internaliste, le commencement ordinaire de toute histoire de la géographie était fixé aux années 1870-1880. Or, dans ce livre, A. Godlewska cherche à comprendre le moment qui a précédé le processus de disciplinarisation de la fin du XIXème siècle et, pour ce faire, comme l’avait fait voilà près de trente ans Numa Broc, elle déplace son histoire de la géographie vers l’amont, jusqu’aux décennies que ce même courant traditionnel d’histoire internaliste avait associé à un vide géographique. Mais, contrairement à Numa Broc, qui dans une approche très descriptive avait limité son propos à la « géographie des Lumières », en se référant à une définition contemporaine de la géographie pour étudier les publications de l’époque sans tenir compte des réseaux savants, A. Godlewska prend garde à l’historicité des catégories et propose un questionnement large qui tente d’articuler l’histoire des réseaux savants et l’histoire des savoirs afin de comprendre le positionnement paradoxal des acteurs, des institutions et des publications de géographie, positionnement si paradoxal qu’il avait pu être associé à un vide géographique. Écartant ainsi les apories de l’histoire internaliste et les limites du présentisme, A. Godlewska s’empare de ce vide géographique – qu’elle préfère nommer le malaise du discours géographique – pour en faire l’objet de son enquête.
Afin de mettre à jour la complexité de cette formation discursive et les racines de ce malaise, l’auteur appuie ses analyses sur des représentations, textuelles et graphiques, qui ont donné à voir la terre ; et, sans jamais prétendre à l’exhaustivité, elle construit un corpus représentatif et cohérent à partir de nombreuses géographies universelles, de quelques géographies spéciales, d’histoires de la géographie, d’articles ou de volumes consacrés à la géographie dans des encyclopédies ou des dictionnaires publiés entre 1760 et 1850, enfin elle ne néglige ni les cartes, ni les descriptions tirées d’expéditions scientifiques, ni les mémoires statistiques. Ces sources sont lues et mises en résonance par l’auteur tour à tour de manière synchronique et de manière diachronique, afin de montrer les différents visages que pouvait prendre la géographie à une période donnée, et afin de souligner l’évolution de la position tenue par la géographie au cours du siècle qui l’occupe tant dans les hiérarchies intellectuelles que dans la pratique des administrateurs. A. Godlewska met ainsi en évidence plusieurs paradoxes, plusieurs décalages caractéristiques de ce malaise du discours géographique : elle insiste sur l’attachement des géographes aux formes les plus classiques de la description au moment où les disciplines relevant de l’histoire naturelle cherchent à expliquer les phénomènes observés, elle évoque aussi le dédain exprimé par les géographes pour l’expérience de terrain et leur attachement à un travail d’érudition mené à l’intérieur de leur cabinet au moment où les voyages et les explorations se multiplient, elle revient enfin sur leur refus de penser l’articulation du général et du particulier, ou encore les relations entre nature et société pour se contenter de la seule juxtaposition de faits. Face aux profondes recompositions des champs de savoir, on découvre donc des géographes qui loin d’être inexistants, se révèlent au contraire très attachés à défendre leur spécificité, même si pour la plupart ils choisissent de s’arc-bouter sur leur identité ancienne plutôt que d’adapter leur écriture et leur méthode aux exigences nouvelles.
Cette attitude des géographes se dessine en trois temps. Tout d’abord, A. Godlewska expose l’origine de ce malaise du discours géographique en évoquant les héritages que doivent assumer ces géographes des Lumières à savoir le primat descriptif de la géographie qui exigeait seulement de la part du géographe de la précision et du jugement, certains même n’hésitant pas à affirmer que la géographie n’était pas « affaire d’intelligence ». Ensuite, A. Godlewska observe les répercussions de ce refus de toute complexité sur l’évolution de la géographie descriptive au tournant du XVIIIème et du XIXème siècle, et montre alors la manière dont cette évolution est altérée par l’identification restrictive de la pratique savante à la rédaction de géographies universelles et à la construction de cartes, et la manière dont cette évolution est pervertie par la pratique géographique mise en œuvre dans le cadre des armées napoléoniennes. Elle décrit alors une science appliquée qui se développe afin de contribuer à la reconnaissance topographique du terrain convoité par les militaires, et de participer à la mise en ordre du territoire conquis, sans jamais parvenir à sortir des contraintes de la description, et en peinant à trouver son identité entre géologie et statistique. Enfin, dans une troisième partie, A. Godlewska élargit son champ d’investigation, elle quitte les géographes déclarés pour s’attacher à la diversité des écritures de l’espace dont certaines, moins rétives à l’usage d’hypothèses et à la recherche d’explications, auraient pu renouveler la description géographique traditionnelle, si les géographes avaient daigné les prendre en compte.
En analysant tout à la fois la position des géographes dans les institutions savantes, les usages de la géographie par les autres savants, mais aussi la pluralité des régimes discursifs de cette géographie entre 1760 et 1850, A. Godlewska dépasse les apories de l’histoire disciplinaire en quête de pères fondateurs, et met à jour un groupe de savants et d’hommes de la pratique très hétérogènes qui ne s’entend ni sur l’objet de leurs travaux, ni sur les positions, ni sur le langage qu’ils utilisent. Toutefois, alors qu’A. Godlewska explique sa décision de travailler sur la géographie entre 1760 et 1850 comme le refus d’une histoire centrée sur les « grands hommes », il est tout à la fois surprenant et décevant de découvrir que sept de ces huit chapitres sont centrés, non forcément sur une grande figure de la géographie – au sens où sa notoriété serait considérable – mais sur quelques personnages qu’elle a jugés emblématiques. C’est ainsi que tour à tour elle s’arrête sur les parcours de Buache de la Neuville, Mentelle et Cassini (chapitre 2), Malte Brun (chapitre 3), Jomard (chapitre 4), Férussac et Bory de Saint-Vincent (chapitre 5), Volney, Chabrol de Volvic et Balbi (chapitre 6), Humboldt (chapitre 7) et Letronne (chapitre 8). D’une part, elle justifie cette dimension biographique en évoquant le vide historiographique concernant cette période ; or, selon elle, la biographie constitue le moyen de poser des idées et des modes de raisonnement caractéristiques de la géographie. D’autre part, elle considère cette démarche biographique non pas comme la simple restitution de l’itinéraire d’un savant génial, mais comme une échelle capable de révéler les contraintes, les contradictions caractéristiques de la structuration d’un domaine de savoir.
Pourtant, c’est lorsqu’A. Godlewska place son enquête à l’échelle de la communauté des géographes que son propos est le plus pertinent. Ainsi lorsque dans le premier chapitre, elle tente de décrire la communauté des géographes en s’appuyant sur les savants cités dans plusieurs géographies classiques, elle montre bien quels sont les savants qui se lisent entre eux, et comment ils jugent leurs travaux respectifs. On regrette alors de ne pas trouver plus d’analyses qui, à l’image de celle-ci, tracent les contours d’une communauté virtuelle et de ses conflits. À ce titre, l’étude consacrée à la réception du cours de géographie dispensé par Buache et Mentelle à l’École normale de l’an III est, elle aussi, très éclairante ; car A. Godlewska y montre bien que ce n’est pas la géographie qui est contestée mais ceux qui l’enseignent et la manière dont ils l’enseignent en insistant avant tout sur la mémoire et jamais sur la réflexion, ni sur les interactions entre les phénomènes. Certes, faute de cadres disciplinaires structurant la géographie, il est évidemment difficile de repérer les règles de fonctionnement d’une communauté de savants, pourtant on regrette de ne pas trouver dans l’ouvrage d’A. Godlewska de développements plus substantiels sur les différentes strates de cette communauté d’hommes soucieux de l’espace : ceux qui publient des géographies, ceux qui publient des cartes, ceux qui enseignent, ceux qui vont sur le terrain, ceux qui proposent des méthodes de descriptions… etc. En effet, une typologie de ces hommes prenant en compte leur manière différenciée d’aborder et de saisir l’espace aurait certainement permis de mieux comprendre le hiatus qui sépare les géographes de ceux qui s’adaptent aux représentations spatiales nouvelles. Si dans les années 1760, la terre n’est qu’une surface mince pourvue de limites humaines et physiques, au milieu du XIXème siècle, la terre a acquis un relief et une profondeur ; or, A. Godlewska montre que les géographes n’ont pas réussi à adapter leur démarche à cette évolution. Et qu’ils continuent de se satisfaire de la localisation, de la délimitation et de la description de ce qui se trouve à la surface de la terre. En croyant préserver leur identité, et en refusant d’intégrer à leur démarche des objets d’études spatialisés, ils ont laissé leur place à d’autres, savants ou non. Certes, A. Godlewska évoque les différentes formes de réappropriation : une réappropriation savante de l’espace, incarnée par des personnages comme Volney, Humboldt, et une réappropriation pratique incarnée par les hommes de terrain que sont les ingénieurs topographes, les statisticiens… Les uns entendaient résoudre des questions théoriques – décrire la terre comme une unité – et les autres entendaient répondre à un problème pratique – proposer les outils du bon gouvernement- ces deux courants ont revendiqué une nécessaire interaction entre la construction d’hypothèses, l’élaboration d’une grille d’observation et une pratique de terrain qui ne se contente pas du visible, mais qui cherche à rendre intelligible l’espace étudié. Or, ni Volney, ni Humboldt, ni a fortiori ces hommes de la pratique ne se sont considérés comme géographes, jamais ils n’ont été considérés comme des géographes ni par leurs contemporains, ni par les historiens de la géographie. Malheureusement, la description de ces parcours individuels que propose A. Godlewska ne débouche pas sur une analyse des rapports sociaux et intellectuels entre les protagonistes de ces différents courants.
Il reste que, comme les travaux de D. Nordman avaient pu le souligner, le beau livre d’A. Godlewska nous rappelle qu’à la fin du XVIIIème siècle, le spectre de la géographie moderne est très large, si large que c’est à l’extérieur des ouvrages de géographie, dans les travaux où l’on fait place à l’explication, que les questionnements sur l’espace sont les plus pertinents. Ce malaise du discours géographique ne peut donc en aucun cas être associé à un vide géographique, car les années 1760-1850 voient apparaître une nouvelle écriture de l’espace soucieuse d’articuler le général et le particulier, soucieuse de concilier observation et description, description et explication, et même si ces voies ne sont pas suivies par les géographes de cette période, il est essentiel de tenir compte de ces écritures de l’espace pour ne plus faire de la fin du XIXème siècle une période d’invention de la géographie.
Isabelle Laboulais-Lesage
Université Marc Bloch - Strasbourg
isabelle. lesage@ wanadoo. fr
Lecoq (Danièle), Chambard (Antoine) (eds.) – Terre à découvrir. Terres à parcourir. Exploration et connaissance du monde XIIème-XIXème siècles – Paris, l’Harmattan, 1998, 369 pages, 180,00 FF
Cet ouvrage collectif d’abord publié en 1996 par les publications de l’Université Paris VII, puis réédité à l’automne 1998 chez l’Harmattan, rassemble certains des textes présentés dans le cadre de trois universités d’été pluridisciplinaires organisées par cette même université en 1991, 1993 et 1994. Avec cette entreprise collective, D. Lecoq et A. Chambard entendaient contribuer à l’histoire de la connaissance de la terre entre le XIIème et le XIXème siècle, et pour ce faire, ils proposaient de s’attacher à la tension qui tantôt relie et tantôt oppose les mythes géographiques, la pratique de l’exploration et les objets qui constituent la « matière première » (10) des cabinets de curiosités avant de devenir celle des savoirs disciplinaires.
Pour participer à cette entreprise risquée que constitue la mise en livre des contributions d’un colloque –
a fortiori ici puisqu’il s’agit de trois universités d’été organisées dans une période de quatre années –, D. Lecoq et A. Chambard ont rassemblé les contributions d’historiens, de géographes, de littéraires, de conservateurs de bibliothèques qu’ils ont réparties de manière chronologique entre une première partie intitulée « l’espace incertain : par-delà les marges du monde » qui associe des contributions consacrées aux représentations du monde du Moyen-Age jusqu’aux grandes découvertes
[4], une deuxième partie nommée « la mesure du monde : limites, cartes, inventaires » qui s’attache aux techniques et aux expériences de terrains qui ont permis de passer de cet imaginaire géographique à une nomenclature plus fiable du monde
[5], enfin une troisième partie baptisée « les limites de notre cage : explorer, contrôler, comprendre » qui revient sur les enjeux de l’exploration propres à un XIX
ème siècle tiraillé entre perspectives coloniales et entreprises de connaissance
[6].
Au delà de la traditionnelle hétérogénéité des contributions retenues pour la publication d’un ouvrage collectif de ce type – on retrouve ici à la fois des monographies assez descriptives, mais aussi des exposés méthodologiques sur l’exploitation de fonds d’archives spécifiques ou encore des articles plus ambitieux s’attachant à l’impact d’institutions savantes ou universitaires sur la structuration d’un champ du savoir –, le plan choisi et l’absence de conclusion ne font qu’accentuer l’impression de juxtaposition qui caractérise le sommaire de l’ouvrage. Ici, la périodisation s’avère très artificielle puisqu’elle se contente de reproduire le clivage entre Moyen-Age et époque moderne, puis entre époque moderne et époque contemporaine. Or, ce plan fait non seulement disparaître toute réflexion problématique mais, de surcroît, il contribue à disjoindre des contributions dont les questionnements auraient pu converger si bien que les modalités diverses de la connaissance de la terre et les processus de circulation des savoirs d’un champ de connaissance à l’autre se trouvent complètement occultés. Si cette périodisation conventionnelle ne permet guère de mettre en lumière la mise en place des critères discursifs capables de légitimer les savoirs du monde, l’échec du projet collectif apparaît plus nettement encore lorsqu’il s’agit de comprendre les processus qui ont structuré les champs des savoirs de la terre.
La part de l’imaginaire géographique apparaît prégnante dans beaucoup de ces représentations du monde étudiées dans la première partie de l’ouvrage, mais on les retrouve encore à la fin de la période moderne si bien que la coupure des grandes découvertes accentuée par le plan ne semble guère pertinente. D’une part, dès le Moyen-Age, certains critères mathématiques sont censés apporter une caution aux descriptions qui parfois relèvent plutôt de la démonstration ; d’autre part, le poids de l’imaginaire géographique affleure encore à l’époque moderne, et même encore au XIXème siècle. Ainsi, au XIVème siècle, Le livre des merveilles montre que lorsque Mandeville aborde la description de l’espace parcouru, il n’exclut pas pour autant les références imaginaires, et notamment bibliques. En revanche, le monde encore méconnu – le monde du « par-delà » – ne donne pas lieu à un imaginaire sans limite, mais au contraire ce monde-là est couvert de chiffres et de lignes, comme si tout cela pouvait apporter une caution suffisante à la description. Or, ce « mixte » ne disparaît pas avec la découverte du Nouveau Monde. Si G. Aujac explique encore le succès des ouvrages comme La Périégèse de Denys d’Alexandrie par son adéquation avec la culture de l’homme privé qui mêle savoirs savants et savoirs mythologiques ; si M. Mahn-Lot rappelle que c’est aussi à partir de thèmes prégnants dans l’imaginaire géographique, comme les îles, que Colomb a conçu son projet de traversée et ses descriptions du Nouveau Monde ; pour l’époque moderne, M.N. Bourguet évoque encore le mélange de légende et d’inconnu perceptible dans les instructions de voyage censées guider les explorateurs parcourant des espaces encore ignorés. Si le hiatus entre l’imaginaire fabuleux et le savoir savant doit être rapproché du mouvement d’exploration de la terre, les scansions de ce processus ne peuvent pas être réduites aux seules grandes découvertes.
Outre cette tension qui tantôt relie et tantôt oppose les mythes et les savoirs géographiques, les auteurs s’étaient aussi donné comme objets les liens entre la pratique de l’exploration et la constitution des savoirs disciplinaires. Or, la tension entre l’expérience de terrain et le travail de cabinet ne structure pas l’ouvrage. Certes, la quasi-totalité des contributions rappelle que jusqu’à la fin du XIXème siècle, le savant et l’explorateur sont deux individus distincts, mais le plan retenu ne permet pas de mettre en lumière les continuités visibles sur le long terme, et notamment le fait que, malgré le primat de l’expérience, dans la construction et la structuration des savoirs du monde, le travail de cabinet continue à l’emporter sur l’expérience de terrain. Ainsi, du portrait de Mandeville composant son Livre des merveilles entouré d’une bonne bibliothèque afin d’« élargir son livre aux dimensions du monde » (43) aux cartographes des XVIIème et XVIIIème siècles qui conçoivent et construisent leurs cartes à distance du terrain en perpétuant la tradition de l’accumulation d’informations jamais vérifiées, on retrouve une tension, voire une opposition nette, entre la pratique de l’exploration et la constitution d’un savoir du monde. Pourtant, il faut attendre la contribution de M.N. Bourguet pour que le rapport entre le savant et l’explorateur soit problématisé. Celle-ci souligne en effet que c’est dans le cabinet du naturaliste, et pas sur le terrain, que se construit la science, mais surtout, en analysant l’importance accordée aux instructions de voyage, elle montre que l’expérience de terrain n’apparaît pas comme une garantie suffisamment solide pour produire un savoir légitime. De même, la contribution très stimulante d’I. Surun s’attache aux modalités de circulation de l’information géographique et indique comment, au cours des années 1820-1850, la Société de géographie reproduit le clivage déjà identifié entre l’explorateur et le savant : les explorateurs fournissent aux membres de la Société de géographie une matière première sur des régions jusque là inconnues, alors que ces géographes de cabinet nient l’utilité de se rendre sur le terrain et se contentent de travailler à l’élaboration d’un discours légitime. Cela dit, cette pratique ne semble pas suffisante pour doter le géographe moderne d’une légitimité équivalente à celle des autres savants.
En effet, les contributions réunies ici montrent bien qu’avant la fin du XIXème siècle, le géographe a bien du mal à apparaître comme une caution scientifique acceptable, L. Lagarde rappelle d’ailleurs que le premier siège de géographe n’est créé à l’Académie des sciences qu’en 1730, et encore celui-ci n’est pas associé aux débats sur la figure de la terre qui se déroulent à l’Académie des sciences à la même période. Comme le montre avec beaucoup de clarté I. Passeron, la figure de la terre est alors une affaire de mathématiciens ; ce sont en effet les astronomes de terrain que sont les Cassini et les géomètres de l’Académie qui s’opposent sans que les géographes ne puissent prendre part à cette polémique. Au début du XIXème siècle, les choses n’ont guère changé : le géographe reste un savant de cabinet doté d’une médiocre légitimité si bien que l’école pour former les voyageurs mise en place en 1819 ne retient que deux zoologistes et anatomistes, deux botanistes et agriculteurs, deux minéralogistes et géologistes… mais aucun géographe ! Pour que cette tension entre l’observation et la description soit résolue et pour que le géographe puisse s’imposer comme une caution scientifique, il faut attendre le moment de l’institutionnalisation décrit par M.C. Robic. À cette période seulement, l’expérience de terrain – la géographie de plein vent – contribue à forger la spécificité du géographe, spécificité qui passe par le regard ; or, celui du géographe n’a rien à voir ni avec celui de l’explorateur, ni avec celui du géologue ou du botaniste. Désormais, il n’y a plus de scission entre le temps de la collecte et le temps de la description, désormais le géographe défend une méthode de la description bien précise qui ne se contente pas de recenser les informations mais qui s’efforce de les rendre intelligibles, en construisant une « vue raisonnée du monde », sans pour autant anéantir la force de l’image et du sentiment.
Si l’institutionnalisation de la géographie apparaît comme un moment essentiel dans la transformation des liens entre la pratique de l’exploration et la production de savoir, en revanche le passage de la curiosité à la disciplinarisation des savoirs du monde semble antérieur. De manière a priori paradoxale, certaines contributions montrent en effet que la curiosité naturaliste a fonctionné comme une stimulation non seulement dans le processus de découverte mais aussi dans la structuration des savoirs du monde. A. Chambard décrit ainsi les jeunes naturalistes du début du XIXème siècle comme des « collecteurs émérites, capables de naturaliser, de décrire les milieux, les terrains et les hommes tout en prenant des mesures pour encadrer l’incertitude » (245). Faisant ainsi écho à l’analyse de M.N. Bourguet, il montre bien comment face à l’accumulation excessive, la classification s’est imposée dans de nombreux champs de savoir, exception faite de la géographie qui, faute d’une prise en compte de l’espace est restée prisonnière des nomenclatures. D’ailleurs, M.C. Robic montre bien qu’au sein de la géographie disciplinaire, on observe aucune coupure radicale entre savoir et curiosité, mais on voit se développer la stratégie du « mixte vidalien », posture de savoir qui mobilise l’œil et l’esprit. Il s’agit en effet pour Vidal de La Blache d’imposer la figure du géographe parmi les spécialistes des sciences de la terre et des sciences de l’homme, mais aussi de marquer un différentiel très net avec le « succès mondain de la géographie » (348) qui l’assignait aux limites étroites de la culture de curiosité. Pourtant, les géographes vidaliens devaient aussi « capter cet engouement en l’utilisant pour légitimer la discipline » (348). Cette stratégie du mixte a donc résolu cette tension entre l’expérience de terrain et le travail de cabinet, entre le raisonnement et l’imaginaire, entre la curiosité et la discipline.
Si le plan chronologique ne convainc pas ; en revanche, trois couples d’opposition se détachent de ces dix neuf contributions : le raisonnement mathématique vs. l’imaginaire fabuleux, l’expérience de terrain vs. le travail de cabinet, la constitution de savoirs vs. la curiosité. Or, autour de ces trois oppositions, affleurent des enjeux déterminants de l’histoire de la géographie qui malheureusement sont abordés de manière trop allusive. C’est à la jonction de pratiques et d’univers antinomiques que les représentations du monde se constituent et que les savoirs du monde se structurent. Certes, le processus est évoqué dans plusieurs contributions mais sans jamais que l’histoire de la géographie ne soit abordée de front ; seules M.N. Bourguet, I. Surun et M.C. Robic reviennent explicitement sur ce processus, mais la clarté de leur analyse pâtit de la confusion méthodologique de certaines contributions qui tendent plutôt à effacer toute historicité à cette discipline en se contentant d’évoquer « l’esprit de synthèse des géographes de cabinet » (125) sans plus de commentaires ou en considérant que « Buache mérite l’appellation de géographe au sens moderne du terme » (147). Cette absence de réflexion commune sur la structuration des savoirs fait écho à la périodisation très conventionnelle qui a été retenue par les éditeurs intellectuels du volume et le plus regrettable reste que ces deux travers contribuent à effacer la portée problématique de quelques-unes de ces contributions au demeurant très utiles aux historiens de la géographie.
Isabelle Laboulais-Lesage
Université Marc Bloch, Strasbourg
isabelle. lesage@ wanadoo. fr
Castelli Gattinara (Enrico) – Les inquiétudes de la raison : épistémologie et histoire en France dans l’entre-deux-guerres – Paris, Vrin-Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, "Contextes", 1998, 338 pages, 198,00 FF
Plusieurs chantiers de l’histoire des sciences humaines et de la science historique en particulier ont jusqu’ici été peu explorés. Si l’on commence à savoir beaucoup de choses sur l’histoire de l’école des Annales on en connaît moins par ailleurs sur les développements de la science historique et ses rapports avec la philosophie et l’épistémologie. Puisque les historiens eux-mêmes ont parfois été assez rébarbatifs vis-à-vis de la spéculation et la théorie, il est donc parfaitement cohérent que la réflexion épistémologique sur l’histoire n’ait pas été l’œuvre seulement des historiens de profession mais aussi, et peut-être davantage, des praticiens d’autres savoirs. Pour Enrico Castelli Gattinara, la réflexion épistémologique de l’histoire s’articule et se développe dans une période de crise généralisée qui correspond, en gros, aux années de l’entre-deux-guerres. Mais cette crise du savoir n’est au fond que le reflet d’une crise plus profonde encore, celle de la culture en général. Certes, la France de l’entre-deux-guerres ne manque pas de produire d’importantes figures intellectuelles, mais, soutient l’auteur, celles-ci n’ont eu ni la stature ni la portée universelle des penseurs qu’a par exemple produit la culture allemande. « La France », écrit Castelli Gattinara, « n’a pas eu d’écrivains comme Kafka, de philosophes comme Heidegger ou Wittgenstein, de savants comme Einstein ou Heisenberg ; mais la culture française s’exprime cependant par des auteurs comme Valéry, des savants comme De Broglie et des philosophes comme Bergson. Dans une vue d’ensemble concernant ces années de crise, la situation française n’est donc pas moins riche et moins bouleversée qu’ailleurs : elle est pourtant très différente, au point qu’il est nécessaire d’articuler différemment le terme même de crise » (14). Il faut dès lors se demander ce qu’il y a de singulier, voire d’unique, dans la crise de la culture que traverse la France, et surtout chercher à comprendre par quels moyens l’intelligentsia du temps tente d’y faire face. Selon Castelli-Gattinara, la réponse à cette question se trouve en grande partie dans la double articulation entre histoire et épistémologie qui se veut une réponse directe à la crise de la raison et des sciences. C’est que, en France, pendant les décennies de l’entre-guerre, « l’histoire comme discipline bouleverse méthodes et objets, et implique dans son savoir, par une interdisciplinarité sans précédent, toutes les sciences humaines. Toujours en France, d’ailleurs, l’épistémologie (qui a subi un peu partout des secousses et des réformes importantes depuis la fin du XIXème siècle) se renouvelle, ou plutôt "naît" en fonction de l’histoire des sciences » (17).
Dans ce contexte, l’histoire va devenir « le champ d’expérience du philosophe » (35). Un intérêt aigu pour la connaissance envisagée dans sa genèse ne cesse de se développer: « Les nouvelles théories scientifiques ne doivent pas être conçues comme provoquant l’effondrement des vieilles théories, mais comme leur intégration et leur généralisation. Einstein ne rend pas caduque la mécanique newtonienne, il ne la détruit pas, il ne fait que la rendre plus complexe et plus exacte. La vérité ne peut que grandir, se transformant en fonction de l’état des connaissances » (40). Mais en grandissant, la science se transforme. Et au lendemain de la Première Guerre mondiale, la discipline historique, dont le statut scientifique est pourtant douteux, se donne pour objet d’examiner cette transformation. Par là, c’est la physionomie de la discipline historique qui est appelée à se transformer : « L’histoire permet ainsi de rouvrir la possibilité d’une théorie de la connaissance humaine, sans pour autant l’enfermer dans une théorie de l’histoire ». De fait, et c’est là un fait important, « la scientificité de l’histoire obtient donc un nouveau statut cohérent par rapport à ce qui se passe dans l’ensemble du savoir, mais qui n’est jamais explicité ouvertement » (43). Le temps des ambitieuses synthèses de l’histoire héritées du siècle précédent est bel et bien révolu. C’est ainsi que la synthèse historique de Henri Berr tombe en désuétude à partir des années 1930 et Lucien Febvre ne manque d’ailleurs pas de le relever subtilement. L’histoire, l’histoire nouvelle, celle dont fait la promotion l’école des Annales, ne se donne plus précisément cette ambition de synthétiser et de coordonner l’ensemble des différents savoirs ; elle souhaite, plus modestement, s’intégrer dans l’ensemble des connaissances. Elle revendique un domaine scientifique bien à elle : la durée, la longue durée. Il va sans dire que la (re)découverte de son objet va s’effectuer à travers un dialogue soutenu avec les sciences sociales humaines voisines et la philosophie en général. En même temps, chez des philosophes des sciences comme Léon Brunschvicg, Émile Meyerson et Abel Rey la matière historique devient le point de mire de toute discussion épistémologique. D’un autre côté, dans la communauté scientifique, et c’est particulièrement évident dans la seconde moitié des années 1920, le déterminisme est remis en cause grâce aux progrès accomplis par la nouvelle mécanique quantique. « La mécanique quantique, indéterministe, semble pouvoir donner une base d’appui formidable aux philosophies qui soutiennent la contingence contre la nécessité » (95).
Quant à la science historique, elle continue d’osciller entre le singulier et le nécessaire et ramène cette problématique au cœur d’une multitude de débats. Dans le chapitre IV (De la philosophie de la synthèse aux combats du « nouvel esprit historique »), qui est parmi les plus intéressants de tout l’ouvrage, Castelli Gattinara souligne avec force le rôle important, mais peut-être sous-estimé, qu’à joué Henri Berr dans ces débats. Dès les dernières années du XIXème siècle, Berr envisage aussi de confier une mission épistémologique fondamentale à l’histoire : désormais, prévient-il, c’est autour de la matière historique que la synthèse doit désormais s’articuler. Et si Berr reste sympathique à toute forme de déterminisme, qu’il distingue par ailleurs de la nécessité, il fait de la "synthèse historique" le point de rencontre ultime entre des formes de savoirs par ailleurs disparates. Par cette approche, précise Castelli Gattinara, c’est non pas seulement la discipline historique que Henri Berr entend renouveler mais aussi la pratique philosophique : celle-ci ne sera plus systématique, prédit-il, mais synthétique car il y a « une tendance, une loi fondamentale de l’histoire, qui est celle de l’unification » (145). Le réductionnisme durkheimien devient ainsi la cible de Berr. Castelli Gattinara montre avec éloquence comment l’entreprise de Berr se veut en quelque sorte une réponse à la crise qui ébranle les certitudes du début du XXème siècle. « Elle-même témoigne de cette crise et de l’effort pour la dépasser, la nier ou la projeter sur les autres (pour Berr ce seront les Allemands). L’entreprise de Berr est ainsi inscrite dans un malaise: il veut constituer une science au moment où la Science (et les sciences) n’arrivent plus à se situer, mais par là même il veut donner à la science un statut qui soit hors de portée de la crise » (157). Vers la fin des années 1920, au moment où l’école des Annales apparaît sur la scène intellectuelle française, un fait nouveau se produit, selon Castelli Gattinara : « l’histoire n’est plus utilisée (pour dynamiser l’épistémologie ou pour fonder une philosophie synthétique), mais elle utilise "pour elle-même" les autres formes du savoir » (181). L’histoire-science devient l’histoire-problème. Sous une formule nouvelle, cependant, il reste cette quête incessante, commune à Henri Berr et Lucien Febvre, de restaurer la pratique historienne au contact des sciences sociales voisines. À ce sujet, Castelli-Gattinara reste pour ainsi dire à peu près muet. Sur le plan intellectuel, l’entre-deux-guerres est marquée, selon Castelli Gattinara par une curieuse absence de dialogue entre historiens et épistémologues. Il n’en demeure pas moins, comme le note l’auteur, que l’on peut trouver des similitudes entre les thématiques bergsoniennes et celles de l’histoire. « Bergon affronte lucidement l’un des thèmes les plus importants de l’histoire "nouvelle manière", à savoir le rôle de l’observateur face à l’objet de son étude. En phase avec l’épistémologie de cette période et avec les grands mouvements qui la travaillent, Bergson sait que l’observateur, dans la science comme dans l’histoire, n’est pas étranger à son objet » (289). Les fondateurs de la nouvelle histoire estiment, eux aussi, que l’histoire n’est pas neutre, que l’observateur entretient une relation particulière avec son objet, qu’il fait l’histoire tout aussi bien que l’histoire le fait. Par ce mouvement dialectique, l’histoire se fait et se refait perpétuellement, son objet n’est pas immuable, rien n’est jamais figé ; les questions qu’elle pose au passé se formulent en fonction d’interrogations neuves. L’historien est à la fois sujet et objet.
Le sujet traité par Castelli Gattinara était à la fois difficile et extrêmement ambitieux. Le double mérite de son ouvrage, dont l’érudition est remarquable, réside à la fois dans le fait qu’il examine une période relativement peu connue de l’histoire des idées en France, celle des années 1920 et 1930, mais aussi qu’il met en lumière les principaux enjeux du dialogue, souvent difficile, entre l’histoire et la philosophie. La question que l’on peut se poser est de savoir si cette crise de la raison (le terme "crise" peut d’ailleurs paraître ambigu) est spécifique à la France, ou s’il n’y a pas un mouvement assez analogue qui s’amorce en Allemagne à peu près au même moment. Les travaux de Raymond Aron, que Castelli Gattinara a curieusement presque ignorés, sauf quelques références rapides, auraient peut-être apportés une réponse à cette question.
Robert Leroux
Université d’Ottawa
roleroux@ uottawa. ca
Thebaud (Françoise) – Écrire l’histoire des femmes – Fontenay-aux-Roses, ENS Éditions, 1998, Ophrys distribution, préface d’Alain Corbin, 217 pages, bibliographie, 150,00 FF
Spécialiste reconnue du champ de l’histoire des femmes
[7], Françoise Thébaud entend, dans cet ouvrage, proposer un bilan-panorama de ce champ de recherches. Elle met ainsi en évidence l’extrême richesse des études entreprises depuis une trentaine d’années, dégage quelques grandes inflexions et revient sur les débats qui ont secoué (et secouent encore) ce domaine.
Le plan adopté est chronologique. La première partie retrace le processus qui, des années soixante au milieu des années soixante-dix, a fait de l’histoire des femmes un véritable objet d’étude. Pendant longtemps de fait, l’histoire s’est écrite au masculin, produisant « l’invisibilité des femmes comme actrices de l’histoire et l’occultation de la dimension sexuée des phénomènes » (32) : il manquait cette « volonté de savoir » dont Georges Duby et Michelle Perrot ont souligné l’importance. De ce point de vue, les années soixante marquent un premier tournant : la sociologie du travail, l’étude anthropologique des relations de parenté et, plus encore, la « nouvelle histoire » des Annales introduisent une dimension sexuée dans l’analyse. Cette évolution, bien évidemment, renvoie à l’émergence du mouvement féministe. Cependant, et l’auteur insiste fortement sur ce point, très vite, les recherches dépassent le strict cadre militant pour revendiquer une véritable scientificité.
Dans ses origines toutefois, l’histoire des femmes est tiraillée entre deux objectifs : « explorer les territoires du féminin » et donc traiter d’objets jusqu’alors ignorés par l’histoire ou contribuer à une refonte et une réécriture de l’histoire générale. Dans les années soixante-dix, c’est la première voie qui est le plus largement suivie : l’histoire des femmes prend la figure des « Women’s Studies ». La deuxième partie, qui fait le bilan sur cette phase d’accumulation, porte un regard très favorable sur cette période. Certes, F. Thébaud reconnaît que l’approche a parfois tourné à la caricature mais elle entend d’abord démontrer la fécondité et l’originalité des travaux qui furent alors entrepris. D’une part, des champs d’étude jusqu’alors inexplorés sont défrichés : le corps féminin, ses fonctions, ou son langage reçoivent une attention nouvelle et l’histoire des femmes ne se limite plus, dès lors, à l’étude du travail féminin. D’autre part et surtout, le point de vue change : « l’inventaire des malheurs féminins » n’est plus la seule modalité d’écriture de l’histoire des femmes. La femme actrice de l’histoire prend place aux côtés des figures traditionnelles mais parfois figées de la « femme victime » ou de la « femme rebelle ».
Progressivement cependant, émerge l’idée que l’histoire des femmes ne doit pas être simplement le pendant de l’histoire au masculin. Au milieu des années quatre-vingts, l’histoire des femmes entre, selon l’auteur, dans une troisième phase : celle de la «
gender history ». Le concept de genre, on le sait, est loin de faire l’unanimité en France
[8] mais, dans la troisième partie de son ouvrage, F. Thébaud souhaite manifestement convaincre ses lecteurs des apports de cette histoire du genre. Premièrement, l’approche est féconde parce qu’elle rappelle qu’il n’y pas de sexe que féminin et rend les hommes visibles comme êtres sexués. Elle invite donc à une étude de la construction de la masculinité qui, à rebours, vient enrichir l’analyse de la féminité. Deuxièmement, elle est productrice de savoir parce qu’elle contribue à une réécriture de l’histoire en lui donnant une dimension sexuée. Le meilleur exemple est celui de l’histoire du travail : le partage des tâches et des espaces, l’image des métiers qui façonne les identités ouvrières ne peuvent être pleinement appréhendés si on ne tient pas compte du poids de la distinction entre féminin et masculin. Dans un registre assez proche, les travaux de la «
gender history » invitent également à repenser l’histoire de la protection sociale. Longtemps considérée comme une protection résultant de luttes sociales, la législation du travail relative aux femmes apparaît aussi désormais comme un moyen par lequel on a maintenu la division sexuelle des tâches et favorisé l’exclusion des femmes des métiers qualifiés. Elle met donc en lumière l’ambivalence de l’État-providence qui, parfois, vient entériner une infériorité supposée. Il faut donc cesser de concevoir l’histoire des femmes comme l’histoire linéaire d’une émancipation progressive et montrer que la distinction femmes/ hommes est à tout moment enjeu de débats et donc produit de relations de pouvoir inscrites dans des rôles sexués mais aussi dans le langage ou les représentations. Troisièmement, enfin, l’histoire du genre est féconde parce qu’en mettant la notion de rapport (de genres) au centre de son analyse, elle invite, selon l’auteur, à penser l’articulation des catégories sexuées et des autres grandes catégories sociales.
Sans doute des spécialistes de ce domaine verront, dans cette histoire chronologique, des oublis dommageables, des rapprochements contestables, des raccourcis trop rapides : c’est le lot de ces fresques générales. Comment cependant ne pas mesurer l’ampleur du travail entrepris et le tour de force réalisé ? Ce sont plus de quarante pages de bibliographie qui sont offertes au lecteur, un appareillage de notes universitaires, et pourtant, jamais le profane ne se sent égaré. La présentation d’un champ de recherches souvent méconnu en France constitue donc le premier apport de cet ouvrage. Mais au delà, F. Thébaud poursuit des objectifs plus ambitieux.
Intégrée à ce champ de recherches, elle ne prétend pas à la neutralité de l’observateur extérieur, mais entend au contraire faire valoir son point de vue quant à l’évolution du champ. Au total, sa position est œcuménique : il faut se garder selon elle « de tout dogmatisme et refuser de labelliser une bonne manière d’écrire l’histoire des femmes. (…) les modes d’approche s’enchevêtrent et peuvent, les uns ou les autres, trouver leur justification sur tel ou tel sujet, ou mieux encore être associés » (164-165). C’est sans doute dans cette optique que doit être comprise sa présentation des travaux américains. Si F. Thébaud souligne à de nombreuses reprises l’originalité de la recherche française (notamment dans ses méthodes ou thèmes privilégiés), elle tient visiblement à contrer les analyses de Mona Ozouf et fait valoir que les recherches américaines, au delà des excès du «
linguistic turn », sont riches d’enseignement. D’autre part (et il s’agit manifestement de son objectif principal), F. Thébaud entend montrer que l’histoire des femmes participe pleinement des débats historiographiques contemporains ou, si l’on préfère, « que ses questions intéressent l’ensemble de la discipline » (168-169). C’est dans ce cadre que doit être comprise l’affirmation répétée d’une filiation avec « l’histoire nouvelle » de Jacques Le Goff
[9]. Dans ce cadre aussi s’intègre une réflexion sur les liens entre histoire des femmes et féminisme qui revendique une « autonomie intellectuelle » pour ce champ de recherches. Non seulement les femmes « retrouvent un passé » mais, selon l’auteur, l’histoire dans son ensemble sort enrichie de ces dix années de recherches : ce sont ses catégories, sa périodisation et même sa méthode (à travers la question de place des représentations) que l’histoire des femmes viendrait mettre en question. L’argumentation ici n’emportera pas nécessairement l’adhésion de tous les lecteurs. On saura gré néanmoins à F. Thébaud de fournir à chacun tous les éléments de la réflexion, y compris lorsqu’elle rappelle, avec Liliane Kandel que la catégorie de genre ne saurait constituer le principe ultime de toute explication et que, en particulier, un travail sur les femmes et l’Holocauste revient à nier la singularité d’un génocide qui a représenté « une tentative d’éradication d’un groupe humain dans son ensemble »
[10].
Olivier Robert
olivier. robert@ noos. fr
Keslassy (Éric) – Le libéralisme de Tocqueville à l’épreuve du paupérisme – Paris, l’Harmattan, « Ouverture philosophique », 2000, 285 pages, bibliographie
Tocqueville (1805-1859) fait partie de ces auteurs sur lesquels la glose est si importante qu’une vie ne suffirait pas à en faire le tour ; il faut donc une certaine naïveté pour se lancer dans l’arène, dénoncer les inexactitudes de Duroselle (210), renvoyer dos à dos P. Rosanvallon et G. Procacci (69), et prétendre apporter un jour nouveau sur sa pensée. Cependant, Tocqueville a été lu surtout comme un penseur du libéralisme, d’une façon plus philosophique qu’historienne (c’est-à-dire plus textuelle que contextuelle) et finalement assez peu étudié comme un témoin de son temps. L’entreprise d’E. Keslassy, qui vise à redonner toute sa place à sa réflexion économique et sociale sur le paupérisme, est donc méritoire. En effet, d’une part, le paupérisme est la pierre de touche de l’analyse des sociétés modernes, un enjeu essentiel des débats sous la monarchie de Juillet, l’objet d’enquêtes académiques majeures. D’autre part, la question de la « pauvreté de masse », de la « misère moderne » est toujours d’actualité. Ces textes méritent donc d’être lus, relus, et médités. Malheureusement, si E. Keslassy a minutieusement lu et analysé les textes de Tocqueville, il s’appuie essentiellement sur la « tradition sociologique » et la réflexion politique (Aron, Furet, Manent, Lefort, Lamberti, Boudon) et son entreprise s’avère au total décevante. Lecteur attentif de Robert Castel, E. Keslassy reprend ses thèses sur la « désaffiliation sociale » et l’impuissance du marché à assurer à tous le bien-être, mais il n’a pas lu avec la même attention M. Girard, A.J. Tudescq ou M. Agulhon, pour ne citer que quelques noms. De ce fait, son ouvrage présente à la fois des citations, des aperçus utiles, et des confusions, des jugements de valeur qui en limitent l’intérêt. Cette lacune se traduit par des approximations manifestes (entre la participation populaire aux Trois Glorieuses et l’insurrection des canuts l’année suivante (65), entre indigents et « classes dangereuses » (67)), et par un vocabulaire souvent anachronique. Le paupérisme est « un "décrochage" collectif qui se traduit par une "désaffiliation de masse" » (59) ; on évoque l’industrialisation par « l’usine » (60) ; on parle d’« inflation » (63) ; il est question du « basculement des gisements d’emplois » et de « l’effet de percolation qui se traduit par le transfert des classes agricoles vers l’industrie » (124), des individus en rupture avec leur milieu d’origine mais retenus par leur « habitus de classe » (126), de la « misère de position » (132), etc. Il n’est pas question de nier l’intérêt de l’apport de R. Castel, de Bourdieu et d’autres. Mais leurs ouvrages suffisent-ils à appréhender justement la pensée d’un auteur du premier XIXème siècle? C’est ce dont on peut douter. Un des défauts majeurs de cet ouvrage consiste à réfléchir non seulement à travers des termes, mais à travers des catégories anachroniques, par exemple en appréhendant « l’économie » ou « la politique » comme des disciplines, et non comme les différentes facettes d’une approche unifiée de la réalité sociale. L’auteur dit ainsi que « l’économie » est « étrangère à la formation intellectuelle » de Tocqueville, ce qui n’est pas faux en soi, mais néglige ce qui dans l’éducation humaniste qu’il reçut pouvait l’inciter à penser de telle ou telle manière sur l’ordre social ou la distribution des richesses. Il méconnaît tout à fait la « morale », qu’il assimile aux préceptes moraux (57-58) et les ouvrages de « moralistes » comme Villeneuve Bargemont (Économie politique chrétienne, 1834) ou Frégier, réduits à de purs produits idéologiques (87 et 100). Il fait de l’« économie sociale » une catégorie fourre-tout (74), ignorant visiblement la bibliographie sur ce chapitre (A. Gueslin, A. Savoye). Par suite, il minore le caractère synthétique de la pensée de Tocqueville, et de ses contemporains, pensée dans laquelle le paupérisme n’est qu’une « angle d’attaque » de la réflexion sur la société démocratique, continuellement reprise sous toutes sortes d’autres angles (par exemple à travers la question des prisons).
À beaucoup d’égards, le cadre de l’analyse est trop étroit. La généalogie du libéralisme économique (56-57) est digne d’un mauvais manuel. E. Keslassy fait une longue référence à Vauban (102-103) mais une impasse presque totale sur la pensée économique du XVIIIème siècle. Say, Dunoyer et Bastiat sont « mis dans le même sac », Dunoyer cité d’après R. Castel (252), le « socialisme » réduit à l’intervention de l’État. E. Keslassy postule des connaissances de Tocqueville en matière économique à travers les livres de sa bibliothèque (32, n. 24, 98), mais il néglige l’apport de ses relations (commissions législatives, cénacles académiques, amitiés) sauf exception (Nassau senior 45). Il fait le point sur le paupérisme à travers des ouvrages imprimés, mais ne dit presque rien des débats législatifs, ou des communications faites à ce sujet à l’académie des sciences morales et politiques, de ses concours (où sont couronnés Frégier, Buret, dont le livre, qualifié « d’important », ne fait l’objet que d’une citation (101)), des enquêtes menées en son sein par Villermé ou par Blanqui. Par conséquent, il est amené à survaloriser le caractère d’originalité de la pensée de Tocqueville. Les pages consacrées à son « cadre existentiel et intellectuel » (104-113) sont intéressantes. Elles permettent de comprendre comment « l’amour de la liberté et la haine des révolutions » ont marqué en profondeur sa pensée. Mais cette tension entre « la passion du bien-être et le goût de la liberté », l’individualisme du marché et l’exigence de cohésion sociale, la recherche d’une « troisième voie » entre l’optimisme de Say et le moralisme de l’économie charitable chrétienne de Villeneuve-Bargemont, loin d’isoler Tocqueville, le rapprochent, à certains égards et à certains moments, de contemporains aussi différents que Buchez (cité d’après Jean Ellenstein (189) !), Blanqui, ou Michelet. La pensée de Tocqueville elle-même est enfin trop peu contextualisée. Dans la question de l’assistance par exemple, l’auteur assimile des ouvrages de 1820 (Gérando) et de 1850 (Thiers) (71, 159). La chronologie générale étant trop vague, on saisit mal l’évolution de la réflexion de Tocqueville sur certaines questions, sauf exception (les associations ouvrières, de part et d’autre de 1848 par exemple). La notion de libéralisme, comme beaucoup d’autres termes génériques, a ce défaut de simplicité apparente qui fait que nous avons tous l’impression de connaître l’attitude intellectuelle à laquelle elle correspond, et qu’elle se présente comme une conception du monde cohérente et à valeur universelle. En fait, le libéralisme est une « doctrine en mouvement », qui ne renvoie pas aux mêmes contenus selon que l’on l’appréhende en 1789, en 1814, en 1830, ou en 2000. On ne peut comprendre ce contenu qu’en ayant à l’esprit une chronologie fine, incluant le rapport à la Révolution, le cadre légal, le contexte social (philanthropie, institutions sociales). Le libéralisme s’incarne successivement dans des individus, dans des groupes « générations ». Il renvoie non seulement à des thèmes, mais à des espaces sociaux (« milieu libéral », mouvements, revues, cénacles). Bref, c’est un objet d’histoire, dont la lecture d’un auteur, si approfondie soit-elle, est impuissante à rendre compte.
L’ambition d’E. Keslassy de renouveler un débat central dans l’histoire du libéralisme en revenant sur le lien entre libéralisme politique et libéralisme économique est louable. Sa tentative de mener ce projet à bien à partir des écrits de Tocqueville sur le paupérisme n’est pas (encore) aboutie. La dénonciation finale d’une lecture sélective et idéologique de Tocqueville par François Bayrou, Milton Friedman, Friedrich Hayek, de la « manipulation » dont il fait l’objet par les ténors du libéralisme actuel, est candide. Qui chercherait chez ces auteurs « le vrai Tocqueville »? Aucun historien sérieux, en tous cas. Il n’en reste pas moins vrai que de telles manipulations sont monnaie courante, que bien des auteurs classiques sont quotidiennement réduits à une caricature bien moins intéressante que leur œuvre. Mais pour les comprendre, il ne suffit pas, hélas, de les lire dans le texte.
Sophie-Anne Leterrier
Université Lille 3
leterrier@ univ-lille3. fr
Ehrenberg (Alain) – La fatigue d’être soi : dépression et société – Paris, Odile Jacob, 1998, 318 pages, 145,00 FF
Ce livre forme le troisième volet d’un travail ayant pour ambition de saisir les principales facettes de « l’individu contemporain ». Après avoir étudié la célébration de l’individu conquérant autour des thèmes de l’entreprise, de la concurrence économique et de la compétition sportive dans les années quatre-vingts
[11], puis les modes de mise en scène publique de soi (à travers en particulier le phénomène des
reality shows) et les formes d’action sur soi liées à l’usage de psychotropes
[12], il s’agit dans
La fatigue d’être soi d’explorer la liaison étroite qui se noue selon l’auteur entre un ensemble de principes et de normes sociales définissant le type de personne qui s’institue aujourd’hui et la montée en puissance de la notion de « dépression » pour désigner les problèmes psychiques dominants. Cette liaison, loin d’être fortuite, renverrait au contraire à une logique profonde, la dépression correspondant à l’envers de l’individualisme de masse contemporain.
S’il y a matière à discuter de ce livre ici, c’est dans la mesure où la visée de démonstration de cette liaison s’effectue de façon centrale sur la base d’une histoire de la psychiatrie. L’auteur établit d’abord un parallèle entre les transformations des catégories et modes de raisonnement mobilisés en psychiatrie et celles des modèles normatifs définissant à un moment donné les manières légitimes de concevoir la personne et les rapports entre individu et société, sphère publique et sphère intime. Sur cette base, il explore l’articulation qui s’établit entre des débats et pratiques internes à la psychiatrie, une expertise (outils de diagnostic et solutions thérapeutiques) s’adressant aux médecins généralistes et un discours social plus général se développant notamment à travers les médias, le tout contribuant à construire une « grammaire de la vie intérieure » (20) où la dépression viendrait aujourd’hui occuper une place privilégiée pour exprimer dans un langage recevable la souffrance psychique.
Il est certain que l’histoire de la psychiatrie qui nous est ici proposée, à propos des tribulations de la notion de dépression, ne constitue pas un objectif en soi et comporte pour cette raison bien des raccourcis et des lacunes au regard d’une histoire savante. L’intérêt de l’ouvrage tient davantage à la grille de lecture qui l’anime qu’à la précision de la reconstruction, et c’est à cette aune qu’il convient de l’examiner. On ne saurait trop insister sur l’importance d’établir un dialogue étroit entre les historiens spécialisés et tous ceux qui, dans le cadre de leurs recherches, sont amenés à mobiliser l’histoire des sciences humaines pour asseoir leur démonstration ou dégager des enjeux contemporains, sauf à risquer de fossiliser cette histoire. Dans la mesure où les sciences humaines s’inscrivent de multiples manières dans le monde social-historique qu’elles ont pour vocation d’étudier, dans la mesure aussi où leur histoire intervient directement dans les débats épistémologiques et théoriques qui les animent, celle-ci ne peut être cantonnée à une spécialisation disciplinaire réservée aux historiens. Il y a matière à fécondation réciproque entre les recherches guidées d’abord par le souci de la reconstruction la plus précise possible d’un univers et d’une période limités, celles de l’historien de longue durée ou du comparatiste, et les lectures éventuellement plus cursives de l’histoire s’inscrivant davantage dans des problématiques « présentistes », qu’elles soient de nature épistémologique et théorique ou encore anthropologique ou « politique », au sens large du terme (dégager et discuter des enjeux sociétaux, contribuer au débat public).
On peut établir une filiation entre la démarche d’Ehrenberg et celle d’Elias : il s’agit d’analyser dans la durée et dans une perspective proprement sociologique la manière dont l’économie psychique, les formes de sensibilité et d’expérience de soi se transforment. L’histoire de la psychiatrie se présente alors comme un révélateur essentiel, à travers les déplacements qu’elle nous donne à voir concernant la manière de penser l’individualité pathologique et de proposer des solutions thérapeutiques, des transformations normatives touchant à la conscience de soi et à l’expression de l’intimité.
L’ouvrage propose une périodisation en trois temps, construite fondamentalement à partir de l’histoire de la psychiatrie française. Dans une première partie, Ehrenberg retrace d’abord à grands traits les premiers pas de la psychiatrie, autour de deux pôles, raison/déraison d’une part, bonheur/malheur d’autre part, lequel va amener le déclin de la psychiatrie intellectualiste et la reconnaissance de la souffrance psychique. Il explore ensuite le décentrement de la conscience, le passage d’un modèle lésionnel à un modèle fonctionnel et l’élaboration de la notion de névrose. Le cœur de son analyse de ce qu’il appelle « l’âge classique de la dépression » (26) peut être résumé comme suit : l’état dépressif est alors pensé et construit en tant que maladie d’un sujet. Une maladie d’abord, seul langage permettant de thématiser socialement (avec l’examen de conscience devant le prêtre) les désordres intimes dans un contexte sociohistorique où l’intime relève du privé. Mais maladie d’un sujet, dès lors que domine un modèle centré sur la notion de conflits intra-psychiques et de culpabilité, dont Freud est le représentant privilégié : les catégories normatives centrales de cette première époque tournent autour du partage entre le permis et le défendu, de l’obéissance aux règles, de la conformité aux rôles sociaux. Ce modèle s’articule avec un autre, plus médical et centré sur l’idée de déficit, que Janet représente, mais qui ne s’autonomise pas. Dans ce contexte culturel, les différentes transformations marquant les techniques de soin (électrochocs, puis psychopharmacologie) s’inscrivent toutes dans une démarche largement dominante consistant à associer étroitement approche médicale et psychothérapie.
La deuxième partie a pour ambition de montrer comment, à partir de la fin des années 1960, se développent corrélativement un nouvel âge de la personne et une nouvelle problématisation de la dépression. D’un côté, on assiste à la montée en puissance d’un nouvel âge de l’individualisme et d’une nouvelle normativité, centrée sur les notions de libération à l’égard des contraintes collectives et d’authenticité, ce qui n’est pas sans transformer en profondeur à la fois l’articulation public / privé, les questions intimes pouvant désormais s’exprimer au grand jour, et le rapport à soi, beaucoup moins structuré par le partage entre le permis et l’interdit et par les conflits intra-psychiques que par le vertige des possibles et la difficulté à satisfaire à l’injonction permanente d’être un individu par soi-même. La dépression se présente alors comme une « pathologie du changement », centrée sur l’insécurité intérieure et la peur de ne pas être à la hauteur. Parallèlement, la référence au conflit et à la culpabilité perd de sa centralité dans les classifications psychiatriques relatives à la dépression. Que ce soit à travers la notion d’« état-limite » ou à travers l’élaboration de guides standardisés (DSM-III, et DSM IIIR) permettant d’établir un diagnostic en l’absence de toute recherche étiologique, le modèle déficitaire tend à l’emporter.
Cette transformation s’infléchit encore depuis les années quatre-vingts, objet de la troisième partie. À l’injonction d’être soi-même, de s’émanciper des anciens cadres normatifs, s’ajoute celle d’agir par soi-même une fois cette émancipation devenue une évidence partagée. La valorisation sociale de la responsabilité et de l’initiative individuelle et les exigences croissantes qui s’exercent en la matière sur les acteurs sociaux, engendrent des troubles psychiques où « la difficulté à initier l’action s’associe à l’insécurité identitaire » (179). La dépression se présente alors de plus en plus clairement, à côté des différentes modalités de l’addiction, comme l’envers de l’image idéalisée et socialement sanctionnée de l’individu véhiculée en cette fin de millénaire. Parallèlement, on assiste d’abord à la diffusion d’une nouvelle génération de médicaments, à la fois plus efficaces et moins nocifs, qui suscitent une demande croissante, ensuite à une redéfinition par la psychiatrie de la dépression comme mal-être chronique, par opposition à l’« épisode dépressif », enfin à une extension du recours aux antidépresseurs telle qu’elle conduit à brouiller la distinction entre drogue et médicament, auparavant claire : la possibilité d’un soutien médicamenteux permanent pour une proportion importante de la population, que ce soit pour soulager des troubles ou simplement pour améliorer la qualité de vie et les capacités personnelles (gérer le stress, augmenter le sentiment de plaisir, vivre davantage ses émotions, etc.), interroge en profondeur nos représentations de la personne et soulève des enjeux essentiels auxquels sont confrontés la psychiatrie contemporaine et plus largement l’ensemble de la société.
Mettant au premier plan les modèles normatifs définissant pour chaque époque l’image de l’homme dominante, modèles qui structurent les modes de raisonnement des psychiatres, les solutions thérapeutiques qu’ils élaborent et la place qu’ils accordent aux technologies dans le traitement de l’individualité pathologique, l’histoire de la psychiatrie retracée par Ehrenberg relativise en particulier le rôle des innovations techniques en les inscrivant dans une histoire culturelle. Il développe sur ces bases une interprétation originale et stimulante.
Cet ouvrage soulève ceci dit plusieurs interrogations. Soulignons tout d’abord l’ambiguïté profonde de l’interprétation des transformations des modèles normatifs associés à l’individualisme qui nous est proposée. Celles-ci sont rapportées de façon privilégiée à une dynamique interne des sociétés démocratiques, à une sorte de déroulement culturel naturalisé associé à la perte d’autorité de la tradition et engendrant aujourd’hui un individualisme de masse, selon un mode de raisonnement qui n’est pas sans rappeler Tocqueville. Or si l’on peut bien admettre que l’univers moderne a partie liée sur le long terme avec un processus d’individualisation, les modèles normatifs qui régulent le rapport à soi, à autrui et au monde ne renvoient pas simplement à une évolution culturelle mais sont en même temps le produit toujours changeant des rapports sociaux. Il est ainsi clair que la pression sociale relative à l’initiative, à la responsabilité, à l’efficacité, au choix, tient pour beaucoup à la prépondérance des activités économiques dans nos sociétés et à la manière dont elles sont structurées et régulées, aussi bien côté production que côté consommation. Et ceci n’est à l’évidence pas négligeable pour interpréter dans une perspective sociologique tant l’évolution des troubles psychiques dominants et des réponses qu’y apporte la psychiatrie que celle des modèles normatifs encadrant l’expression de soi et les rapports à autrui (ainsi, on pourrait soutenir que la période actuelle est plutôt marquée par l’évitement ou la négation du conflit que par son déclin effectif). Une histoire culturelle trouve ici une première limite.
Elle en trouve une autre dans son inaptitude à intégrer d’autres développements particulièrement importants de l’histoire de la psychiatrie, associés en particulier à l’influence des modèles d’inspiration neurobiologique ou cognitiviste sur la formalisation psychiatrique et les modalités de prise en charge des patients, tandis que parallèlement le champ florissant des psychothérapies était progressivement envahi par des approches étroitement centrées sur les seuls symptômes ou à l’inverse proches de l’occultisme. On peut sur cette base se demander notamment si la perte d’audience du modèle freudien correspond d’abord à un déclin de la référence au conflit et à l’avènement d’une nouvelle figure du sujet liés à une transformation normative ou si elle ne renverrait pas plutôt à une marginalisation du sujet associée à une offensive réductionniste. Il y aurait matière à questionner bien d’autres argumentations, notamment l’idée selon laquelle la dépression est devenue un « attracteur sémantique » (110) qui a fini par détrôner d’autres désignations parce qu’elle était moins stigmatisante et davantage en phase avec l’individualisme contemporain. Un examen comparatif suffit à montrer que cela est discutable. On assiste en effet au succès d’une autre notion aux Etats-Unis, le CFS, Chronic Fatigue Syndrom, dont l’un des mérites ressentis tient précisément à ses connotations moins stigmatisantes que celles attachées au concept de dépression, lequel renvoie encore potentiellement à l’idée d’une responsabilité personnelle (faiblesse de caractère, simulation, complaisance).
Ce livre doit être considéré avant tout comme une contribution à l’histoire de la psychiatrie, guidée par une ligne d’interprétation systématique. De ce point de vue, il remplit parfaitement ses objectifs, de par la richesse de la lecture proposée et l’étendue des pistes sur lesquelles il débouche. Les limites que l’on peut mettre en relief et les interrogations que l’on peut soulever n’ont d’autre objectif que d’établir un dialogue souhaitons-le constructif avec l’auteur.
Yves Bonny
Université Rennes II
yves. bonny@ uhb. fr
Hagner (Michael) (ed.) – Ecce Cortex. Beiträge zur Geschichte des Modernen Gehirns – Göttingen, Wallstein Verlag, 1999, 352 pages, DM 48,00
Au carrefour de disciplines aussi diverses que l’anatomie, l’anthropologie, l’art, la biologie, la chimie, l’éthique, l’informatique, la médecine, la neurologie, la philosophie, la physiologie, la psychologie, etc., le cerveau occupe une place stratégique dans les représentations modernes du sujet. C’est un des objets les plus fascinants dans l’histoire des sciences tant naturelles que sociales. Source inépuisable de savoir sur son fonctionnement, le cerveau est chargé de fantasmes et sollicite des débats d’une grande ampleur portant, entre autres, sur la mort cérébrale, la simulation de processus mentaux, l’attribution de droits aux ordinateurs neuronaux… Entre démystification scientifique et rêverie culturelle, la présente publication, éditée par M. Hagner, cherche à clarifier les liens entre l’activité scientifique intéressée par le cerveau et les représentations qu’en fournissent l’anatomie et la psychiatrie, l’anthropologie et les sciences cognitives, la philosophie et l’art.
Dans son excellente introduction intitulée Moderne Gehirne, Michael Hagner situe les enjeux de l’ouvrage qui réunit onze auteurs internationaux dont les contributions à l’histoire des sciences du cerveau portent essentiellement sur la période de 1860 à 1930.
Helmut Müller-Sievers, dans sa contribution Über die Nervenstränge. Hirnanatomie und Rhetorik bei Georg Büchner, établit à la fois des parallèles saisissants et des hiatus entre la pratique de dissection qui était au centre du travail scientifique de Büchner et les formes de son écriture. S’intéressant aux polarités structurelles de la philosophie de la nature et de l’écriture poétique de Büchner, il s’appuie sur la métaphore et la métonymie, sur la synchronie et la diachronie afin d’en dégager les principes fondateurs permettant de rapprocher l’anatomie de la pratique büchnerienne de la citation.
Sven Dierig propose un texte sur « Hirngespinste am Klavier. Über "Chopinisierte" Nervensaiten im Berliner Fin de Siècle ». L’auteur met à l’honneur le culte du génie qu’un ancien étudiant de médecine, Stanislaw Przybyszewski a fondé en travaillant aussi bien sur le piano que sur les différentes parties du cerveau et son rôle dans la production artistique, criminelle et psychopathologique. Inspiré par lui, le médecin poète Carl Ludwig Schleich, a formulé une des premières hypothèses sur les fonctions de la névroglie.
Alexandre Métraux s’interroge dans Metamorphosen der Hirnwissenschaft. Warum Siegmund Freuds « Entwurf einer Psychologie » aufgegeben wurde sur les différents facteurs qui ont motivé l’abandon par Freud de son Esquisse de psychologie scientifique de 1895, laquelle contient déjà la distinction, fondamentale en psychanalyse, entre les processus primaire et secondaire. En même temps, on note, dans l’Esquisse, l’abandon de l’ancienne spécialisation de Freud, la neurologie, au profit de la psychologie, ce mouvement étant comparable à un véritable changement de paradigme scientifique.
Dans son passionnant travail sur les surimpressions photographiques de Francis Galton et les figures du rêve chez Freud, Andreas Mayer examine les techniques qui ont permis de mettre en scène, tant dans l’approche psychométrique que dans l’approche psychanalytique, les différents spécimens d’une typologie et des cas (Von Galtons Mischphotographien zu Freuds Traumfiguren. Psychometrische und psychoanalytische Inszenierungen von Typen und Fällen). Notons que Galton, intéressé par la généalogie, l’hérédité du génie et l’eugénisme, a été un des premiers à introduire les méthodes quantitatives en sciences humaines.
Dans Fühlfaden und Fangarme. Metaphern des Organischen als Disposition zur Hirnforschung, Cornelius Borck étudie les métaphores du vivant qui ont été utilisées à partir de 1890 par Meynert et d’autres chercheurs éminents pour visualiser la structure et le fonctionnement du cerveau. Ainsi, les mouvements des amibes et la dynamique des tentacules ont été employés pour rendre compréhensibles, par analogie, les processus physiologiques et psychiques chez l’humain. Quoique de courte durée, cette formalisation a préparé la voie à la théorie des neurones qui allait prendre son essor.
Michael Hagner précise dans son chapitre Gehirnführung. Zur Anatomie der geistigen Funktionen, 1870-1930, les fluctuations qu’a subi l’étude du cerveau au tournant du siècle dernier. En effet, le problème restait posé comment, suite au déclin des théories localisatrices, on pouvait relier entre eux la réalité anatomique, les fonctions cérébrales et les processus psychiques du sujet, avec le cortex pour lieu idéal de l’inscription des valeurs culturelles et symboliques. Hagner rend hommage aux travaux d’Oskar Vogt, fondateur et directeur de l’Institut Kaiser-Wilhelm pour l’étude du cerveau.
Doris Kaufmann, dans « Widerstandsfähige Gehirne und kampfunlustige Seelen ». Zur Mentalitäts-und Wissenschaftsgeschichte des I.Weltkriegs, précise l’impact qu’ont eu les névroses traumatiques causées lors de la Première Guerre mondiale, sur l’histoire des mentalités et des sciences. En effet, l’observation systématique des soldats traumatisés, l’étude de leur constitution et de leur comportement ont contribué à interpréter leurs troubles non dans un contexte humaniste et social, mais à travers une psychiatrie qui, peu soucieuse des implications éthiques, s’est mise au service du politique.
Christine Chamisso livre dans « Der Geist und die Fakultäten », une contribution au débat culture/nature qui avait passionné les scientifiques autour de Lévy-Bruhl. En 1923, celui-ci publia une étude sur la mentalité primitive avec pour thèse la différence irréductible entre le fonctionnement mental « civilisé » et le fonctionnement mental « primitif ». La conception classique de l’esprit humain dans son unicité, son immuabilité et son universalité était dès lors bafouée. Initialement objet pour la philosophie, l’esprit devenait un objet d’étude dans d’autres champs disciplinaires, telles que la sociologie, avec Durkheim, la psychologie avec Piéron, l’ethnologie avec Léon Brunschvig, et, de nouveau la philosophie avec Gaston Bachelard qui a cherché à dépasser les clivages établis grâce à un modèle de pensée intégratif au sein duquel coexistaient la pensée primitive ancrée dans l’inconscient et la pensée cultivée rattachée au conscient.
Dans « OK Computer », Simon Schaffer discute de façon saisissante des liens entre l’intelligence artificielle selon Türing et ses soubassements socio-politiques déterministes, lesquels ont été vivement critiqués par Polanyi, Ecclès et Popper. Schaffer défend avec conviction que dans un système de modèles interdépendants, le cerveau a servi de canevas pour la machine qui non seulement est le produit de l’intelligence humaine, mais la façonne à son tour. Ainsi, l’évolution industrielle et celle de la conscience moderne se sont influencées mutuellement, ce que Schaffer démontre en revenant, parmi d’autres, sur les travaux de Babbage, Huxley et Maxwell.
J. Andrew Mendelson consacre son essai « Das wilde Gehirn. Über Natur und Kultur im Zeitalter des Strukturalismus » à une étude du cerveau dans l’œuvre de Claude Lévi-Strauss. Il cherche à dégager sa conceptualisation par l’anthropologie structurale. Explicitement tourné contre le naturalisme, Lévi-Strauss a dû néanmoins recourir au cerveau pour déterminer le point de départ de la culture et de ses soubassements matériels. De ce fait, nature et culture ne sont plus considérées comme des stades qui se succèdent, mais des processus interdépendants.
Henning Schmidgen, enfin, étudie les figures du cérébral chez Gilles Deleuze qui dans son œuvre aimait recourir sur un mode analogique à des modèles scientifiques sans toujours en maîtriser le contenu. Construisant, comme dans «
Le pli : Leibniz et le baroque »
[13] une véritable pensée topologique, cet éminent philosophe privilégie la surface, la liberté et l’indéterminisme en s’insurgeant contre la métaphore réductrice du cerveau comme ordinateur.
Par son approche pluridisciplinaire et son érudition, l’ouvrage est passionnant. Plusieurs chapitres sont utilement illustrés, des informations sur les auteurs et leurs centres d’intérêt le complètent. Il convient toutefois de souligner quelques manques fâcheux. Sur le plan du contenu, on peut s’étonner de ne trouver nulle part mention de plusieurs débats pourtant fondamentaux dans l’histoire de l’étude du cerveau. Certes, le livre prétend ne couvrir que les 200 dernières années, avec une attention toute particulière portée à la période de 1860 à 1930. Mais une histoire du cerveau passant sous silence ce contre quoi elle s’est construite semble singulièrement incomplète, pour ne pas dire monocéphale. Ainsi, qu’en est-il du premier débat qui a opposé les détracteurs du céphalocentrisme à ceux du cardiocentrisme ? Quid du deuxième débat qui, lui, porte sur la dualité et le hiatus irréductible entre brain et mind, entre matérialité du cerveau et immatérialité de l’esprit ? Sur le plan de la forme, le lecteur s’étonnera de ne trouver ni conclusion, ni index des auteurs et des concepts-clés qui auraient facilité ses recherches ultérieures. La table des matières ne donne pas les titres des sous-chapitres. De même, il manque une bibliographie à la fin de l’ouvrage une récapitulation de l’ensemble des références bibliographiques données dans le corps du texte. Elle aurait fourni un outil de travail sérieux, indispensable à une étude scientifique digne de ce nom.
Silke Schauder
Université Paris VIII
sschauder@ univ-paris8. fr
Shamdasani (Sonu) – Cult Fictions. C.G. Jung and the Founding of Analytical Psychology – Londres et New York, Routledge and Kegan Paul, 1998, ix + 121 pages, bibliographie, index nominum, document d’archive transcrit en appendice
Sonu Shamdasani, le spécialiste britannique de Jung, s’est trouvé pris depuis quelques années dans une tourmente dont les derniers remous sont peut-être encore devant nous. Richard Noll, en effet, dans The Jung Cult : The Origin of a Charismatic.
Movement
[14] et
The Aryan Christ: The Secret Life of Carl Jung
[15], a soutenu une thèse extrêmement provoquante. Au moyen de diverses manipulations psychologiques, ainsi que de falsifications concertées de sa propre doctrine, Jung aurait constitué autour de sa personne, dès 1916, un authentique culte sectaire dont la création du Club Psychologique de Zurich aurait été la façade. L’idée n’est pas neuve : elle se trouvait esquissée par James Webb et Paul Stern il y a plus de vingt-cinq ans, le premier en lien avec le renouveau des traditions occultes à la fin de la Première Guerre mondiale, et le second sur la base de spéculations sur la « psychose » de Jung. R. Noll prétend qu’un texte retrouvé à la Countway Library de Boston, et qu’il attribue à Jung, en faisant un discours inaugural devant le Club, est la preuve éclatante de cette mystification. R. Noll alimente ainsi la vieille thèse selon laquelle la théorie de Jung aurait un noyau ésotérique caché. S. Shamdasani se propose de réfuter cette idée de la façon la plus catégorique, mais en faisant au passage apparaître la complexité des enjeux. Tout d’abord, regardant Jung, il défend l’idée que les positions de Noll « représentent quelques-unes des notions les plus absurdes jamais soutenues à propos [de Jung], et qu’elles trahissent un échec à en comprendre l’œuvre » (12). Ensuite, il s’insurge contre un traitement de la naissance de la « psychologie analytique » et surtout de son institutionnalisation (notamment par le Club de Zurich), qui est absolument impuissant à analyser ce qu’était une association psychologique dans toutes ses dimensions intellectuelles, affectives, sociales, politiques et historiques, sans la rabattre sur des phénomènes anachroniques mais au combien séduisants, comme les sectes messianiques contemporaines. Enfin, il proteste contre les égarements historiographiques qui ont permis à la thèse de Noll de faire scandale, et de donner lieu à des échanges au vitriol dans la
London Review of Books, puis sur Internet et dans d’autres lieux encore (Appendice III : «
Of Scholarship »).
Le démontage de la lecture nollienne est exemplaire. La fondation du Club est resituée dans son contexte théorique et pratique au moment où Jung s’émancipe de Freud. Le texte de la fameuse adresse inaugurale attribuée à Jung est minutieusement décortiqué, les erreurs de transcription de Noll cruellement pointées, et tous les appuis qu’il y cherchait un à un ruinés. Pour finir, le texte est, avec de forts arguments, attribué non pas à Jung, mais à Maria Moltzer, une de ses proches. Plaidant la respectabilité scientifique, S. Shamdasani réfute enfin l’esprit même de la démarche de Noll, qui aboutit à réduire l’histoire des sciences humaines « au sensationnalisme journalistique » (107). La démonstration est accablante, et pourtant, on ne peut complètement partager l’opinion finale et désabusée de S. Shamdasani, que c’est là bien du temps perdu pour des points qui ne valaient pas même la peine d’être soulevés: non, c’est au contraire la manifestation criante du dévoiement qui guette l’histoire des sciences humaines et de la psychologie en particulier, quand elle est instrumentalisée pour servir à des stratégies intéressées de démystification ou de dénonciation qui permettent à bon compte de s’emparer du haut-parleur de la Vérité.
Pierre-Henri Castel
CNRS-IHPST
pierrehenri. castel@ free. fr
Noll (Richard) – Jung, « le Christ aryen ». Les secrets d’une vie – (traduction française par P. Delamarre de The Aryan Christ : the Secret Life of Carl Jung, New York, Random House, 1997), Paris, Plon, 1999, ni index, ni bibliographie
Le scandale causé par R. Noll dans le domaine si particulier de l’érudition jungienne a sans doute motivé la rapide traduction de sa bibliographie de Jung (ici rebaptisé Carl, parfois Karl, alors qu’il s’est toujours appelé Carl-Gustav… mais au fait, est-ce bien le même ?). Jung, « le Christ aryen » concentre l’ensemble des thèses et aussi des méthodes historiques invoquées à leur appui qui caractérisent la démarche de R. Noll, et rend son évaluation possible. L’esprit général de cette bibliographie de Jung est le suivant (avec les habituelles nuances, mais quand même) : « …je suis parvenu à la conclusion qu’il a exercé une influence aussi importante que l’empereur romain Julien l’Apostat (331-363) sur l’érosion du christianisme institutionnel et la restauration du polythéisme hellénistique dans la civilisation occidentale » (13). À aucun moment R. Noll ne revient sur sa conviction de fond : « il est historiquement prouvé que Jung se considérait comme un prophète religieux doté de pouvoirs extraordinaires » (12). Quant aux réfutations de Shonu Shamdasani (dans Cult Fictions. C.G. Jung and the Founding of Analytical Psychology, Routledge and Kegan Paul, Londres et New York, 1998), il n’en est pas soufflé mot (316, n. 6). Le lecteur est donc renvoyé (299, n. 29) aux ravages causés à la religion en Europe par ce qui, chez Jung, préfigurait un événement aussi fondamental que le suicide des adeptes de la secte du Temple Solaire, en 1994.
L’ordre chronologique de la vie de Jung est l’axe directeur de cette bibliographie-thèse. Il n’y faut rien chercher qui lie l’œuvre à l’homme, puisque l’œuvre véritable est l’institution cachée d’un culte personnel, à laquelle tout le reste n’aura servi que de paravent. À la lumière de ce secret, de nombreuses anecdotes, dont d’ailleurs, bizarrement, Jung lui-même est la source, sont reprises sans qu’on n’apprenne rien de vraiment neuf. Jung aurait néanmoins, dit R. Noll, dissimulé ses propres expériences d’hystérique et de spirite, expériences que l’auteur rapproche froidement des syndromes dit de « fausse mémoire » qui ont défrayé la chronique américaine dans des affaires de souvenirs de pédophilie induits sous hypnose. R. Noll invoque d’ailleurs explicitement le patronage de Frederick Crews, mais aussi de Frank Sulloway, pour redécrire objectivement le point de départ pathologique des théories de Jung, victime de « cryptomnésie » (croire retrouver spontanément des « souvenirs » soit complètement construits, soit inexistants), puis entraîné dans une fuite en avant théorique, à des fins d’auto-justification, destructrice pour ses proches. Même la théorie des archétypes serait née d’une cryptomnésie de Schwyzer, le malade à l’origine de leur découverte, dont Jung par un jeu de falsifications délibérées aurait effacé les traces (280). Il est fort possible que Jung ait manipulé sa clinique pour extorquer à Schwyzer la doctrine du « Phallus solaire » ; il est aussi évident que bien du monde en Europe connaissait la théosophie, qui offrait un terrain tout préparé à l’idée d’inconscient collectif. Jamais cependant il ne vient à l’idée de l’auteur que c’est reculer l’énigme d’un cran : même si Schwyzer a lu les théosophes, la stabilité d’un trésor de symboles constants dans l’humanité continuerait à poser problème. On rappelle aussi comment il parvint à capter la bienveillance d’amis richissimes (les Mc Cormick, les Rockfeller, les Mellon), fantasmant tous une guérison qui ne vint jamais, ou une expérience spirituelle répétitivement dénigrée par l’auteur. La question controversée des liens de Jung avec le nazisme, et de son antisémitisme, est traitée sur un mode mi-chèvre mi-chou (283), qui la réduit aux banales sympathies d’un penseur völkisch pour un parti s’appropriant les symboles dont Jung faisait la théorie. On glane toutefois, çà et là, quelques historiettes sur Otto Gross et la famille de Max Weber, au cours d’amusantes promenades dans une Suisse un brin moins conformiste que prévue, entreprise où R. Noll déploie au mieux son petit talent de conteur.
Les documents cruciaux (le « livre rouge » de Jung, inaccessible, les transcriptions des conversations avec Aniéla Jaffé qu’on n’a, paraît-il, pas le droit de citer textuellement !) sont l’horizon mystifiant des prétentions historiographiques de l’auteur, qui ne cesse de reconnaître qu’il a travaillé sur les sources secondaires, tant les archives sont préservées des indiscrets ou des sceptiques. Une légère touche de folie du complot agrémente d’ailleurs les notes (dont plusieurs manquent dans l’édition française). Mais R. Noll est loin de fournir les arguments textuels et la minutie analytique qu’on trouve par exemple chez M. Borch-Jacobsen, quand il s’attaque à l’hagiographie freudienne traditionnelle. On ne ferme ce livre que sur un soupir : pauvre histoire de la psychopathologie…
Pierre-Henri Castel
CNRS-IHPST
pierrehenri. castel@ free. fr
Bolzinger (André) – La réception de Freud en France – Paris, l’Harmattan, 2000, 189 pages, bibliographie, index nominum, 120,00 FF
A. Bolzinger ne livre ici que la première partie d’un travail qui en comprendra deux. Il se limite donc dans ce volume à la réception de l’œuvre neurologique de Freud en France. Si l’on préjuge que la suite, consacrée à la réception de sa psycho-pathologie, sera bien du même tonneau, l’impatience nous gagne… L’auteur en effet rectifie complètement le lieu commun (accrédité par Freud lui-même) qui voudrait qu’il n’ait été lu de personne (136), et après avoir démontré avec force pourquoi sa réputation en neurologie pédiatrique était si solide, il offre quelques hypothèses intéressantes sur l’incidence que cette réputation a pu avoir sur l’accueil (mitigé) qui fut fait à son travail sur les névroses.
Sur la base de plusieurs trouvailles d’érudition (les thèses lyonnaises sur la diplégie cérébrale infantile, ou maladie de Little, spécialité de Freud, qui font resurgir les noms oubliés de Tessier ou Rosenthal), A. Bolzinger resitue l’importance épistémologique de cette difficile question de neuropathologie. Sans conteste, celle-ci éclaire le style de rationalité que Freud pratiquait, et dont on peut tout à fait retrouver les effets dans l’œuvre ultérieure (86-87). C’est même, disons-le, avec joie, qu’on pénètre ici, textes en main, en-deçà des généralités sur la causalité selon Freud, et qu’on explore minutieusement ses idées sur les limites de la méthode anatomoclinique, sur la pathogenèse en neurologie, sur la clé que sont les faits de motricité pour penser plus tard l’action dans la vie de relation et les névroses, et sur le rôle crucial des schémas jacksoniens dans l’analyse des pathologies accidentelles (et non pas héréditaires) (68). Le débat avec les disciples de Charcot, qui donne un riche contexte technique à tous ces thèmes, fait apparaître le talent freudien pour la systématisation clinique ; en même temps, celle-ci indique combien le tranchant théorique de Freud pouvait prévenir contre lui, quand il aborderait l’hystérie, les ennemis des explications unitaires (134). Une discussion précise de la « revanche des aliénistes » dépossédés de l’hystérie et défendant la notion de « folie hystérique » contre les neurologues clôt le livre, et prépare sans doute la suite du diptyque : elle fait sentir in fine le peu de marge dont Freud bénéficiait pour faire entendre sa voix.
Les défauts sont rares. Les sources secondaires sont ignorées (notamment les travaux anglo-saxons sur la neurologie pré-freudienne, mais aussi les contextualisations sociologiques de la médecine mentale dans la période). D’où quelques propos excessifs sur l’antisémitisme potentiel des neurologues du temps. Accepter la doctrine de la dégénérescence n’était pas un motif suffisant pour être anti-dreyfusard (69). Janet, comme toujours, est ridiculisé, sans qu’on prenne la mesure de ce qu’il avait su en douceur imposer : la cohésion purement psychologique des symptômes hystériques. Mais cette explication des enjeux de fond de la neurologie du jeune Freud, servie par un style brillant et la lecture affûtée de nouvelles sources, emporte avant tout la conviction.
Pierre-Henri Castel
CNRS-IHPST
pierrehenri. castel@ free. fr
[1]
L’auteur esquisse une comparaison avec la sociologie compréhensive de Max Weber (76-78), mais sans aller au fonds du problème, c’est-à-dire sans creuser ce qui fait la différence entre cette approche pragmatiste et celle de Weber. Notons d’ailleurs qu’une confrontation avec la sociologie durkheimienne dans la mesure où elle est fondée sur le rôle des représentations aurait été très intéressante à mener à bien – d’autant plus que, dans une série de conférences de 1913-1914 (publiées d’une manière posthume dans
Pragmatisme et sociologie, PUF, 1955) Durkheim avait explicitement combattu les thèses pragmatistes.
[2]
Ce point est connu des lecteurs du classique de la théorie des organisations rédigé en collaboration avec James G. March (traduction française :
Les organisations, Paris, Dunod, 1979, 167).
[3]
On peut illustrer ce point en faisant référence au beau travail de Neil Fligstein (
The Transformation of
Corporate Control, Harvard University Press, 1990) sur la transformation des structures de l’industrie américaine en liaison avec les lois anti-trusts. On peut aussi se pencher sur les travaux français plus récents en la matière soit à propos de la mondialisation du droit (américain) et de son impact sur les formes de la mondialisation économique (notamment G.
Dezalay,
Marchands de droits, Paris, Fayard, 1992) ou le récent numéro de
L’Année sociologique (1999, 49, 2) consacré à la sociologie du droit économique.
[4]
D.
Lecoq, « Au delà des limites de la terre habitée. Des îles extraordinaires aux terres antipodes (XI
ème-XIII
ème siècles » ; C.
Deluz, « Découvrir un monde imaginé, le Livre de Jean de Mandeville », G.
Aujac, « La redécouverte de Ptolémée et la géographie grecque au XV
ème siècle » ; M.
Mahn-Lot, « Christophe Colomb. Culture de l’ancien Monde et découverte du Nouveau » ; G.
Boisvert, « L’Orient dans la Pérégrination de Fernao Mendes Pinto ».
[5]
M.
Pelletier, « Cartographie et pouvoir sous les règnes de Louis XIV et Louis XV » ; I.
Passeron, « La forme de la Terre est-elle une preuve de la vérité du système Newtonien ? » ; L.
Lagarde, « Philippe Buache (1700-1773), cartographe ou géographe ? » ; E.
Taillemite, « Les marins français et la découverte du monde » ; M.N.
Bourguet, « Voyage, collecte, collections. Le catalogue de la nature (fin XVII
ème–début XIX
ème siècles) ».
[6]
F.
Duclos, « La Société de géographie et les dernières découvertes (1821-1921) » ; O.
Loiseaux, « Bibliothèque de la Société de géographie. Fonds Bonaparte : cartes d’Afrique du XIX
ème siècle » ; A.
Chambard, « Alcide Dessalines d’Orbigny. De l’école de la nature à la politique des voyages sous la Restauration » ; I.
Surun, « De l’explorateur au géographe. La société de géographie et l’Afrique (1821-1854) » ; F.
Raison-Jourde, « Le renouveau missionnaire du XIX
ème siècle et sa contribution au désenchantement du monde africain » ; Y.
Boulvert, « Le dernier grand blanc de la carte d’Afrique : premières approches de l’Oubangui-Chari ou Centrafrique à la fin du XIX
ème siècle » ; J.P.
Gomane, « Des explorateurs aux négociateurs. Ou comment un fleuve devint une frontière » ; E.
Suomela-Härmä, « Loin des arts, loin du commerce. La Finlande dans les encyclopédies françaises avant 1900 » ; M.C.
Robic, « Construire une "vue raisonnée" du monde : l’institutionnalisation de la géographie au XIX
ème siècle ».
[7]
Elle a, en particulier, dirigé le volume de l’
Histoire des femmes en Occident consacré au XX
ème siècle.
[8]
L’auteur rappelle notamment les réticences exprimées par Nicole-Claude Mathieu dans
L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-Femmes, 1991.
[9]
Le projet de la troisième génération des Annales est magnifiquement résumé par J. Le Goff dans
La Nouvelle Histoire : « Histoire économique, démographique, histoire des techniques et des mœurs et pas seulement histoire politique, militaire, diplomatique. Histoire des hommes, de tous les hommes, et pas uniquement des rois et des grands. Histoire des structures et non des seuls événements. Histoire en mouvement, histoire des évolutions et des transformations, et non histoire statique, histoire tableau » (J.
Le Goff, L’histoire nouvelle,
in La Nouvelle Histoire, Paris, Retz CEPL, 1978). Ce à quoi F. Thébaud rajoute : histoire de tous les hommes et donc aussi histoire des femmes.
[10]
L.
Kandel, Une pensée empêchée : des usages du « genre » et quelques unes de ses limites,
Les Temps Modernes, 1996, 587, 220-248.
[11]
Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991.
[12]
L’individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
[13]
Paris, Minuit, 1988.
[14]
Princeton University Press, Princeton, 1994, réédité par Fontana, Londres, 1996, nouvelle édition révisée en poche, The Free Press, New York, 1997.
[15]
Random House, New York, 1997.