Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396411
224 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

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Dossier : Gabriel Tarde et la criminologie au tournant du siècle

no 3 2000/2

2000 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : Gabriel Tarde et la criminologie au tournant du siècle

Introduction

Laurent Mucchielli CESDIP (CNRS)43, boulevard Vauban78280 Guyancourt
Gabriel Tarde (1843-1904) est un auteur assez peu présent dans les manuels d’histoire des sciences humaines. Toutefois, depuis plus de trente ans, il est régulièrement l’objet de redécouvertes dans divers champs universitaires (essentiellement la sociologie et la philosophie). Un texte de Laurent Mucchielli s’interroge de façon critique sur ce phénomène dans une autre rubrique de ce numéro. L’objet immédiat de ce dossier est plutôt d’une part, de façon générale, de poursuivre l’écriture de l’histoire de la criminologie [1] à un moment très important de son histoire – un « moment fondateur » au plan institutionnel –, d’autre part, plus précisément, de contribuer à déterminer la place de Tarde au sein de ce mouvement.
Les années 1880 sont en effet le théâtre du démarrage d’un processus européen d’institutionnalisation d’une discipline, à l’initiative d’un groupe de médecins et de juristes italiens dont les trois figures de proue initiales furent Cesare Lombroso, Enrico Ferri et Raffaele Garofalo. Le premier, médecin, est l’auteur du livre princeps en 1876 : L’uomo delinquente. Le second, juriste, forgera l’expression de « sociologie criminelle » et n’aura de cesse de discuter les aspects politiques des théories de cette école (I nuovi orizzonti del diritto e della procedura penale, 1881 ; Socialismo e criminalità, 1883). Le troisième, juriste également, forgera quant à lui le terme de « criminologie » (Criminologia, 1885 [2]), qui ne parviendra cependant pas à s’imposer à l’époque face à celui d’« anthropologie criminelle » – ce qui signale que le cœur théorique et pratique de cette nouvelle science est d’abord médical [3]. Ces hommes sont les fondateurs de ce qu’ils appelleront eux-mêmes l’« école positive » (en référence à la « science positive » et par opposition avec la métaphysique), que leurs commentateurs appelleront souvent « l’école lombrosienne ». Et, comme c’est presque toujours le cas, cette école s’exprime principalement par le biais d’une revue ad hoc, l’Archivio di psichiatria, scienze penali ed antropologia criminale, créée en 1880 et dirigée par les trois compères. Leur entreprise prend enfin un caractère européen lorsqu’ils instituent les Congrès internationaux d’anthropologie criminelle dont le premier se tient à Rome, en novembre 1885.
Gabriel Tarde, juge d’instruction à Sarlat mais aussi philosophe dans l’âme, découvre presque immédiatement ceux qu’il va appeler les « criminalistes italiens de la nouvelle école », avec lesquels il va entretenir un dialogue critique à partir de 1883 et jusqu’à la fin du siècle [4]. De nos jours, on connaît surtout Tarde pour sa théorie de l’imitation et sa controverse avec Durkheim. Or c’est sans doute dans ce nouveau domaine du savoir que son influence a été la plus grande à l’époque. Cette influence est du reste liée à son insertion sociale. Si Tarde a été un penseur solitaire en sociologie et en philosophie, la criminologie constitue un secteur où il s’est un peu investi socialement, d’abord à la direction de la statistique criminelle au ministère de la Justice (où il est nommé en 1894), ensuite à la codirection de la revue fondée en 1886 par Lacassagne (sur le modèle de celle des lombrosiens) : les Archives d’Anthropologie Criminelle. Mais cette influence est due avant tout à la position critique que Tarde va d’emblée adopter face à l’école lombrosienne. C’est en effet cette position qui lui vaut rapidement la reconnaissance de juristes et de médecins français qui, pour des raisons différentes, s’opposent eux aussi à la théorie lombrosienne du criminel-né pénalement irresponsable.
Ces différents aspects de l’histoire de la criminologie et de la place qu’y a occupé Tarde sont éclairés en profondeur par les textes de Massimo Borlandi et de Laurent Mucchielli. Le premier s’appuie sur la publication inédite et soigneusement annotée de trente-cinq lettres échangées par Tarde et les criminologues italiens, travail considérable appuyé par une importante bibliographie. Fort de cette documentation, Borlandi démonte minutieusement les ressorts de l’utilisation de Tarde par les criminologues transalpins et clarifie en fin de compte tant la nature que la chronologie des relations criminologiques franco-italiennes [5]. L’auteur suggère enfin que ces usages multiples reflètent aussi l’ambivalence des positions de Tarde qui, en fin de compte, a toujours partagé le fond de la croyance collective de son époque : à savoir le fait que le « vrai » criminel (l’endurci, le récidiviste) serait un être biologiquement anormal, un « monstre » dans l’ordre de la nature [6]. S’il traite de Lombroso, Tarde, Lacassagne et les autres, le texte de Mucchielli n’est pas centré sur un auteur ou un groupe d’auteurs en particulier, mais de façon générale sur ces sciences médicales qui ont constitué le premier socle paradigmatique de la criminologie. Il permet de prendre du recul par rapport aux thèses des différentes écoles, en inscrivant cette biologie du crime dans un mouvement intellectuel, social et politique plus profond – l’hygiénisme – et en indiquant pourquoi elle menait logiquement vers les solutions eugénistes qui s’esquissent au tournant du siècle. Il s’interroge enfin sur les ressorts de la relative spécificité de la situation française où l’eugénisme ne s’imposera jamais véritablement.
Dans ce dossier, nous republions enfin le texte de Tarde sur « Le type criminel », publié en 1885 dans la Revue philosophique de Théodule Ribot (le découvreur de Tarde et son premier supporter). Ce texte, qui fera rapidement autorité à l’époque, constitue en effet une critique directe de cet élément central de la théorie lombrosienne qu’est l’atavisme (la présence chez le criminel de traits anatomiques et psychologiques qui constituant des régressions vers l’homme primitif qui était biologiquement et moralement inférieur). Mais on y constatera que, tout en proclamant volontiers que « l’explication du crime est avant tout sociale », Tarde ne remet pas en cause l’anormalité biologique du criminel. On y découvrira aussi une des rares innovations théoriques de Tarde en criminologie (en dehors naturellement de l’application de la théorie de l’imitation), qui consiste en une reformulation néo-lamarckienne du type criminel de Lombroso, celui-ci devenant non plus le fruit d’une régression biologique, mais celui d’une spécialisation pratique (une « profession ») ayant entraîné au fil des générations une sélection sociale de certains caractères physiologiques. L’hypothèse était tellement originale qu’elle ne sera jamais validée. Mais plutôt que de s’en étonner, il faut peut-être en conclure que sa raison d’être principale doit être recherchée dans le contexte polémique décrit ci-dessus. Ce qui rappelle une fois encore que l’on saurait comprendre les textes les plus connus de nos auteurs classiques sans faire revivre aussi à travers eux les interlocuteurs auxquels ils s’adressaient à l’époque.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ferri E., 1881, I nuovi orizzonti del diritto e della procedura penale, Bologna, Zanichelli.
·  Ferri E., 1883, Socialismo e criminalità, Torino, Bocca.
·  Ferri E., 1885, La scuola criminale positiva, Napoli, Detken.
·  Garofalo R., 1885, Criminologia. Studio sul delitto, sulle sue cause e sui mezzi di repressione, Turin, Bocca.
·  Kaluszynski M., 1988, La criminologie en mouvement. Naissance et développement d’une science sociale en France à la fin du XIXème siècle. Autour des "Archives d’anthropologie criminelle" d’Alexandre Lacassagne, thèse de l’Université Paris VII.
·  Lombroso C., 1876, L’uomo delinquente studiato in rapporto all’antropologia, alla medicina legale e alle discipline carcerarie, Milan, Hoepli.
·  Mucchielli L. (ed.), 1994, Histoire de la criminologie française, Paris, l’Harmattan.
·  Mucchielli L., 1998, La découverte du social. Naissance de la sociologie en France (1870-1914), Paris, la Découverte.
·  Nye R., 1984, Crime, Madness and Politics in Modern France. The Medical Concept of National Decline, Princeton, Princeton University Press.
·  Renneville M., 1997, La médecine du crime. Essai sur l’émergence d’un regard médical sur la criminalité en France (1785-1885), Lille, Presses Universitaires du Septentrion.
·  Tarde G., 1883, Quelques criminalistes italiens de la nouvelle école, Revue Philosophique, 15, 658-669.
·  Tarde G., 1885, Le type criminel, Revue Philosophique, 19, 593-627.
·  Tarde G., 1886, La criminalité comparée, Paris, Alcan.
·  Tarde G., 1890, La philosophie pénale, Lyon-Paris, Storck-Masson.
·  Tarde G., 1892, Études pénales et sociales, Lyon-Paris, Storck-Masson.
·  Tarde G., 1895, Essais et mélanges sociologiques, Lyon-Paris, Storck-Masson.
·  Tarde G., 1898, Études de psychologie sociale, Paris, Giard et Brière.
 
NOTES
 
[1]Dans une lignée de travaux historiques, centrés sur la France, qui n’ont cessé d’affiner nos connaissances en ce domaine (Nye, 1984 ; Kaluszynski, 1988 ; Mucchielli (ed.), 1994 ; Renneville, 1997).
[2]Le terme de « criminologue » vient également en remplacement de celui de « criminaliste » qui existait déjà.
[3]En Italie comme en France, l’anthropologie est généralement à cette époque une spécialité médicale liée soit à la physiologie générale, soit à la médecine légale.
[4]En témoignent les nombreux articles de la Revue philosophique et des Archives d’anthropologie criminelle, généralement repris dans des recueils de textes (Tarde, 1886, 1890, 1892, 1895 et 1898).
[5]Une fois de plus, on constate donc que l’histoire de la réception d’un auteur dans un pays étranger est aussi l’histoire de sa traduction, voire de son instrumentalisation dans les débats du pays d’accueil.
[6]Sur les ambiguïtés générales de Tarde concernant l’articulation biologie-sociologie, cf. Mucchielli, 1998, 119-121, 134 et suiv.
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