2000
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : Gabriel Tarde et la criminologie au tournant du siècle
Tarde et les criminologues italiens de son temps
(à partir de sa correspondance inédite ou retrouvée)
Massimo Borlandi
Universita di TorinoDipartimento di Scienze SocialiVia Ottavio, 5010124 Torino, Italie
Au Palais de l’Exposition des Beaux-Arts de Rome, le 16 novembre 1885, jour d’ouverture du I
er Congrès international d’anthropologie criminelle, la déception est grande parmi les Italiens : Gabriel Tarde, membre du comité organisateur, a déclaré forfait. On l’attendait et surtout on voulait le voir car il semble qu’un seul participant puisse se vanter de lui avoir déjà serré la main. Qu’a donc fait ce (mystérieux) juge d’instruction de province, que tout le monde prenait pour un universitaire
[1], pour susciter un tel intérêt ?
Il s’est occupé de la « nouvelle école » de droit pénal, s’inspirant des recherches de Cesare Lombroso (1836-1909), dans quelques analyses d’ouvrages parues dans la Revue philosophique. Une cinquantaine de pages au total, portant d’abord sur la troisième édition de L’uomo delinquente de Lombroso (le livre qui lui a assuré la célébrité) ; ensuite sur quatre textes d’Enrico Ferri (1856-1929), cet astre naissant de la criminologie italienne qui se veut un peu le sociologue de l’école (il vient de forger l’expression de « sociologie criminelle ») ; ensuite sur un article de Raffaele Garofalo (1851-1934), magistrat de carrière, codirecteur, avec Lombroso et Ferri, de l’Archivio di psichiatria, scienze penali ed antropologia criminale (l’organe officiel du groupe) ; enfin sur une petite brochure de Filippo Turati (1857-1932), avocat voué à la politique, tout comme Ferri d’ailleurs, et expression précoce de l’âme socialiste du lombrosisme à laquelle Ferri tente de faire obstacle. En effet, un point de vue socialiste gagne du terrain dans les études pénales, en Italie comme partout ailleurs. Ses arguments généraux sont difficilement contestables : dans les prisons il n’y a que des pauvres (Lombroso lui-même n’a travaillé que sur des misérables), ce qui doit bien signifier quelque chose.
Les analyses de Tarde, montrant clairement que le psychiatre et le juriste ne partageaient pas exactement les mêmes idées, ont amené tant Lombroso que Ferri à engager une discussion publique avec lui. De même, Turati s’est vu conforté par Tarde dans les raisons de son conflit avec Ferri. À quoi il faut ajouter qu’un outsider de talent, le médecin sicilien Napoleone Colajanni (1847-1921), qui a soutenu en 1884 les thèses de Turati, va s’appuyer sur les travaux de Tarde dans la guerre sans merci qu’il s’apprête à livrer à Lombroso. Bref, il existait des divisions au sein et autour de l’école lombrosienne et Tarde contribuait à les rendre explicites.
Le paradigme de l’école lombrosienne
À la date du congrès de Rome, ces divisions découlent des réponses possibles à deux questions théoriquement indissociables. La première est : y a-t-il des signes révélateurs de l’existence d’un type humain classable comme criminel ? La seconde est : quelle est la part revenant aux « causes sociales » (selon l’expression générale de l’époque) dans la genèse du crime ? Le cadre théorique dans lequel il faut situer ces deux questions – appelons-le le paradigme de l’école lombrosienne – se compose des huit propositions suivantes, qui fixent les lignes autour desquelles se sont organisés les rapports de Tarde avec les criminologues italiens de 1883 jusqu’au tournant du siècle – rapports qui épuisent pratiquement la réception de Tarde en Italie de son vivant. Ces huit propositions sont :
- la variété de ce que l’on entend par crime dans chaque pays et dans chaque époque n’empêche pas que l’on puisse donner une définition de ce phénomène ;
- étudier le crime veut dire avant tout étudier le criminel ;
- le criminel est un individu prédisposé au crime ;
- des facteurs extérieurs à la personne du criminel peuvent aiguiser, amoindrir, voire anéantir ses penchants au crime ;
- conséquence d’une constitution individuelle prédisposante et de la pression exercée sur le criminel par des facteurs extérieurs favorables, l’action criminelle est involontaire ;
- on ne saurait donc considérer le criminel comme moralement responsable de ce qu’il fait (c’est-à-dire obligé d’en rendre compte) ;
- l’irresponsabilité morale du criminel entraîne une conception particulière de sa responsabilité pénale et par suite de la peine qu’on lui impose. La responsabilité ne pouvant être fondée sur les devoirs qu’il a envers la société, elle sera fondée sur le droit que la société a de se protéger contre lui. La peine ne pouvant être ni l’expiation d’une faute ni la réparation d’un tort (notions qui renvoient à celle d’une obligation non respectée), elle sera une mesure de défense visant à mettre le criminel hors d’état de nuire ;
- il est souhaitable que l’on s’engage de plus en plus dans la prévention du crime, c’est-à-dire dans le renforcement de tout facteur extérieur à la personne du criminel susceptible d’inhiber ses penchants dangereux.
Comment s’organisent entre elles ces propositions ? La proposition 1. est impliquée par la 3. une fois que la 2. est acceptée. Il est clair en effet que plus les comportements perçus comme criminels sont hétérogènes et moins il est plausible qu’ils découlent tous d’un nombre forcément limité de dispositions. Il faut que la variété soit ramenée à une unité. La proposition 2. conteste la valeur cognitive de toute explication du crime fondée uniquement sur l’établissement de régularités statistiques (le taux de tel ou tel autre type de crime mis en rapport avec telles ou telles autres variables). On voudrait examiner, idéalement une par une, les actions qui entrent dans la composition de ces taux. Cependant on assume que ces actions sont expliquées dès que la personnalité de leurs sujets est connue. La proposition 3. est sans doute vieille comme l’Humanité. Lombroso prétend avoir irréfutablement démontré qu’elle est vraie : on naît criminel, on ne le devient pas. La proposition 4. replace le crime dans son « milieu ». Par la proposition 5., l’école lombrosienne se démarque de l’école classique issue du Des délits et des peines et fondée sur l’idée que le criminel, tout comme l’honnête homme, est un individu capable de choix, qui n’obéit qu’à son libre arbitre. Lombroso croit opposer à cette idée la réalité que l’individu, quel que soit son casier judiciaire, n’obéit qu’à des contraintes. Les propositions 6. et 7. sont des corollaires de cette thèse déterministe. En raison de son choix d’accomplir telle action (ce qu’il pouvait éviter de faire), le criminel est appelé à se justifier et, une fois reconnu coupable, il sera puni. Mais, s’il n’a pas choisi, de quoi doit-il se justifier ? de quoi est-il coupable ? de quoi va-t-on le châtier ? La déduction de la responsabilité pénale de la responsabilité morale est aussi immédiate dans la perspective classique qu’elle est impossible ici. Enfin, la proposition 8. traduit la conviction de la nouvelle école que le pouvoir intimidateur des peines traditionnelles est faible, voire nul.
On ne sort pas de ce paradigme sinon en affirmant que l’action criminelle est volontaire. Mais, pour le faire, il faut exclure à la fois que le criminel est prédisposé au crime et qu’il agit sous l’impulsion de facteurs extérieurs à sa personne. En ce sens, les propositions 3. et 4. sont les propositions maîtresses du paradigme. Or c’est précisément ces deux propositions qui sont sources de conflits au sein et autour de la nouvelle école, conflits ravivés par les interventions de Tarde.
On est prédisposé au crime à cause d’anomalies organiques ou psychiques, désignées aussi, pour une uniformité lexicale, comme les « facteurs anthropologiques ». Des combinaisons des deux types de défauts chez un même individu sont admises (c’est presque la règle), toutefois ils doivent être séparés dans l’analyse. Les réponses à la première question (y a-t-il des signes révélateurs, etc. ?) passent alors par deux séries de comparaisons : entre criminels
[2], et entre criminels et individus (présumés) normaux. Il n’est pas permis de cultiver des illusions : la proposition 3. est, en soi, inattaquable, comme toutes les croyances. On peut affirmer et également prouver, comme on l’a fait à maintes reprises, que les signes produits par Lombroso ou par quiconque ne sont pas fiables et demeurer convaincus que l’on tue, viole et vole en raison de dispositions congénitales. Il suffit de renvoyer aux progrès futurs de la science la découverte des bons signes.
Les facteurs extérieurs (les composantes du milieu) sont physiques (du climat à la nature du sol) et sociales (i.e. ni physiques ni anthropologiques). Ils prennent dans l’explication du crime le statut de concurrents de la constitution individuelle. Les réponses à la seconde question (quelle est la part revenant aux causes sociales, etc. ?) amènent d’abord à préciser de ce que « social » veut dire. La liste des causes qualifiées de sociales est longue et variée. Les conditions économiques viennent en premier. En dernier – chronologiquement –, viendra ce fait curieux et un peu inattendu que l’individu peut recevoir l’impulsion au crime de ses semblables rassemblés, comme cela arrive quand il se trouve emporté dans une foule (on ressent ici l’influence de la théorie de l’imitation de Tarde). Les réponses à la question passent ensuite (ou devraient passer) par la construction de schémas causaux même rudimentaires attribuant à chaque groupe de facteurs, anthropologiques, physiques et sociaux, leur poids respectif, selon les cas et la taille des unités d’observation considérées. Or nous ne connaissons pas un seul ouvrage au XIXème siècle qui ait su maîtriser ces trois dimensions en même temps.
À l’aide de ce cadre théorique, des documents réunis ici et de la bibliographie à l’appui de leur annotation, l’histoire de la première carrière italienne de Tarde peut être résumée en deux étapes : la reconnaissance comme allié puis comme ennemi.
De 1883 à 1888-89, Tarde apparaît comme l’allié français que chacun dit avoir à ses côtés et à qui l’on autorise bien des critiques car il fait globalement une bonne publicité. Tarde
[3] adresse à la thèse de Lombroso selon laquelle le criminel-né serait un fou greffé sur le corps d’un sauvage (et en ce sens un revenant, la réapparition de caractères ayant appartenu à nos lointains ancêtres) deux sortes de remarques : les traits anatomiques que Lombroso constate chez les criminels (la petitesse du crâne, le prognathisme, et ainsi de suite) ne se retrouvent pas chez les sauvages et ne sont donc pas ataviques (il était de surcroît très controversé que ces signes identifient vraiment la moyenne des criminels) ; la folie est rare chez les criminels habituels et est également inconnue parmi les primitifs puisqu’il s’agit d’un trouble bien moderne de la personnalité, comme cela est prouvé par le fait que, encore de nos jours, les illettrés en sont pratiquement indemnes. Lombroso
[4] lui répond de façon élogieuse, notamment au sujet de la « fusion » qu’il a opérée entre disposition atavique et folie
[5], dont il est toutefois en train de changer la formule : le criminel typique serait, d’après ses dernières études, un épileptique et l’épilepsie permettrait la coexistence chez un même sujet des deux autres pathologies apparemment incompatibles. Tarde
[6] n’en est pas très convaincu, mais sur le fond les deux hommes sont d’accord.
En effet, Tarde convient que le criminel habituel n’est pas un individu normal. « Il est un monstre », porteur de traits incontestablement régressifs. Comment douter de l’existence d’un type criminel
[7] ? Seulement – et c’est l’essentiel – ce type est caractérisé par Lombroso de façon erronée, sans que Tarde sache ou veuille faire mieux. Quant à l’explication qu’il donne de la formation de la singularité anthropologique du criminel, elle n’est pas moins héréditariste que celle de Lombroso, quoique lamarckienne dans sa démarche
[8]. Ce qui se transmet par voie héréditaire dans la société, ce sont avant tout les professions. Chaque profession recrute ses membres parmi les plus doués. S’il arrive que cette profession se ferme un peu, le recrutement prend la forme d’une accumulation à travers les générations d’« aptitudes musculaires ou nerveuses identiques » qui, acquises par imitation (ce qui signifie ici socialisation), deviennent petit à petit innées. Il est alors évident que les membres de la profession criminelle finissent par se ressembler même du point de vue morphologique. Que l’on soumette les avocats, les médecins, les militaires à des mesures anthropométriques, on découvrira la même chose. Le type criminel est un type professionnel
[9].
Par la suite, Tarde ne modifiera plus une virgule de sa critique du type criminel lombrosien, ni de sa théorie du type professionnel qui ne sera pourtant guère reconnue, ni en France
[10], ni en Italie, où Garofalo, dans ses traductions françaises
[11], la juge douteuse, faute de données, quoique non invraisemblable.
Il n’est rien resté de la correspondance entre Tarde et Lombroso. Leur rencontre date du IIème Congrès international d’anthropologie criminelle (Paris, août 1889). À cette même occasion, Tarde fait la connaissance de Garofalo. Il avait par contre rencontré Ferri chez lui, à La Roque-Gajac, près de Sarlat (Dordogne), entre mars et avril 1885. Ferri était venu le voir pour l’inviter au congrès de Rome (voilà le seul congressiste en mesure de décrire le visage du collègue absent). Ils mettent en chantier la traduction française d’un livre qui se fera attendre : La sociologia criminale (1892). Tarde promet une préface qu’il ne rédigera pas ainsi que la révision du texte qu’il fera alors que Ferri et lui seront devenus des ennemis.
Les relations intellectuelles de Tarde avec Garofalo et Ferri commencent en 1883 de la même façon, par une polémique sur l’efficacité des peines, et se poursuivent parallèlement jusqu’à la fin 1885 par un long débat sur les causes extra-individuelles du crime, justement les causes sociales et physiques. Les termes de la polémique sur l’efficacité des peines sont les suivants : la nouvelle école veut qu’elles soient proportionnées à la « puissance malfaisante » du criminel ; Tarde est au départ partisan du vieux critère de la gravité du crime
[12]. Les thèmes en présence dans le débat sur les causes extra-individuelles du crime, qui implique également Turati et Colajanni (correspondants de Tarde de la première heure), sont au nombre de deux. Il s’agit au départ d’établir une hiérarchie entre ces mêmes causes. Il s’agit ensuite de voir s’il existe des lois générales qui régissent la marche de la criminalité. Le premier travail criminologique de Tarde
[13] sera immédiatement ici un texte de référence
[14]. Le débat est ouvert par Turati et clos (provisoirement) par Tarde, avec l’article « Problèmes de criminalité », qui paraît en janvier 1886.
Sur le premier point, la cause principale est l’inégalité entre les classes sociales selon Turati et Colajanni. Ferri s’en tient à ce qu’il croit avoir précédemment démontré
[15], à savoir que, toute condition égale par ailleurs, la criminalité violente (les délits contre la personne, dont l’homicide) varie comme la chaleur (qui serait un excitant nerveux). Garofalo exclut que la criminalité (de toute sorte) relève de la pauvreté. Enfin pour Tarde, la cause principale de la criminalité (de toute sorte) est la contagion du mauvais exemple : « les idées théoriques » ou aussi « les principes » qui à chaque époque se déversent dans la société (« s’y infiltrent de couche en couche ») et vont former « les sentiments moraux de demain »
[16]. Les conditions économiques et climatiques sont des causes accessoires.
Sur le second point, Ferri reprend deux thèses familières aux statisticiens (dont la seconde est à l’ordre du jour au congrès de Rome). Il y aurait un antagonisme entre la criminalité violente et la criminalité astucieuse (les délits contre la propriété) : l’une recule dans la mesure où l’autre progresse. Il en serait de même entre l’homicide et le suicide. Les deux antagonismes se verraient sur la carte de l’Europe. L’homicide demeure au XIXème siècle un crime typique des pays du Midi, tandis que la criminalité astucieuse se répand dans les pays du Nord. Le suicide est également stationnaire au Sud, c’est-à-dire rare, et sévit de plus en plus au Nord. En donnant pour sûr que le Nord est plus civilisé que le Sud et en prenant l’homicide (et en général la criminalité violente) comme un indicateur de primitivisme social en quelque sorte, la première thèse suffit à étayer la loi : la marche de la criminalité suit celle de la civilisation qui va du Sud au Nord. Ferri essaie d’unifier les deux thèses (au delà du nécessaire) en assumant (comme tout le monde) que le suicide est un symptôme du malaise des peuples civilisés. En même temps il veut garder son explication thermométrique de l’homicide. De son côté, Garofalo n’accepte que la thèse de l’antagonisme entre criminalité astucieuse et criminalité violente ainsi que l’explication thermométrique de la prépondérance des homicides dans le Sud.
Pour Tarde aussi la première thèse est la seule qui soit bonne – la géographie du crime reflète le niveau de développement atteint par les pays européens –, pourvu qu’on en finisse avec « l’influence provocatrice de la chaleur qui est en réalité absorbée « dans l’action prépondérante et plus directe de la civilisation relativement élevée »
[17]. La seconde thèse est en revanche rejetée par Tarde
[18] car démentie par les données (notamment par le fait que les courbes annuelles de l’homicide et du suicide ont toutes deux leur pic à la belle saison). Ferri lui avait déjà répondu sur ce point à l’aide de la psychiatrie : il est bien connu que l’homme peut tourner aussi bien contre les autres que contre lui-même les pulsions agressives réveillées par la chaleur. Tarde
[19] répliquera que l’« action physique » masque bien souvent l’« action sociale ».
Turati et Colajanni se réjouissent de voir Tarde critiquer le déterminisme cosmique de Ferri, tout en regrettant que le Français ne partage pas leur déterminisme économique. C’est toutefois Garofalo qui lancera à Tarde le défi le plus sérieux, par sa fameuse définition du « délit naturel » selon laquelle est criminel, en toute circonstance et en toute époque, l’acte qui offense les deux sentiments élémentaires de pitié et de probité
[20]. Le problème est du reste réel. Que disent l’anthropologie et la sociologie lorsque l’on a affaire non plus à des meurtriers, des voleurs et des prostituées, mais à des auteurs de crime politique (comme les attentats anarchistes) ou de crime financier (le krach boursier provoqué par l’homme d’affaires malhonnête) ? La définition de Garofalo veut recouvrir toutes ses variétés. Or Tarde n’a pas élaboré à ce moment une définition satisfaisante du crime, il s’interroge seulement sur le fait de savoir s’il existe des phénomènes sociaux « naturels »
[21].
La criminologie demeurera pour Turati une incursion d’amateur, qui s’achèvera du reste par une profession de foi dans le pouvoir explicatif, limité mais incontestable, des facteurs anthropologiques
[22]. Colajanni, en revanche, s’est jeté à corps perdu dans l’étude des criminels, revendiquant son accord en tous points avec Tarde
[23], il consacre le premier volume de sa
Sociologia criminale (1889) à la démonstration que les facteurs anthropologiques ne sont pour rien dans la genèse du crime. La réaction de Lombroso est furieuse, le travail de Colajanni ne serait pas scientifique. Pourtant, Colajanni ne dit pas non plus que le criminel est un individu normal. C’est une figure atavique comme le criminel lombrosien, à cette différence près que les caractères ancestraux dont il hérite sont « moraux », parvenus jusqu’à nous par une voie assez inédite de transmission
[24]. Seul Tarde
[25] prendra au sérieux cet « atavisme moral » de Colajanni, pour le réfuter. Il ne sera pas payé de retour par Colajanni qui, dans
La sociologia criminale, ne dira pas un mot sur l’idée que le crime serait un fait d’imitation. Colajanni est-il une exception ?
Tarde rattache le crime à l’imitation dès ses travaux de 1883-1884. Avant la parution des
Lois de l’imitation, ce point ne préoccupe guère les italiens, hormis deux remarques de Ferri et une analyse d’Enrico Morselli (1852-1929
[26]). Les deux remarques de Ferri
[27] soulignent que le crime est pour Tarde un fait d’imitation tout d’abord du point de vue de sa diffusion. Ferri a vu juste. Ce qui intéresse Tarde dans le crime, par rapport à l’imitation, c’est le processus par lequel il se répand, comme tout phénomène social : des étincelles – appelées
suggestions – partent d’un foyer donné et frappent autour ou « à distance », pour rebondir (ou non, cela dépend). La question de savoir comment s’est formé ce foyer est secondaire pour Tarde (il faudra attendre la psychologie des foules pour le voir expliquer par imitation la genèse d’un type très particulier de crime : le crime collectif).
Le texte analysé par Morselli
[28] est « Qu’est-ce qu’une société ? »
[29], contenant la phrase pas encore célèbre : « La société, c’est l’imitation, et l’imitation c’est une espèce de somnambulisme ». Cette phrase couronne la thèse que le somnambule serait le miroir de « l’homme social ». Ils sont tous deux suggestionnés, mais ne le savent pas. L’aliéniste Morselli voit là une erreur car on ne saurait utiliser le mot imitation que dans l’acception stricte, médicale, désignant une action découlant sans aucun doute d’une suggestion mais tout à fait involontaire, ce qui va bien pour le somnambule mais pas toujours pour l’homme social. En effet, l’imitation a été longtemps une action volontaire, impliquant une réflexion et un effort (par exemple dans son sens religieux). Reprise par la psychiatrie, au XIX
ème siècle la notion change radicalement de sens et devient pathologique. « Imitation » se dit de la répétition immédiate,
i.e. irréfléchie ou spontanée – involontaire – d’un acte. Il est possible (mais pas impératif) que l’auteur de l’acte répété soit un grand magnétiseur. Cela ne change rien au fait que celui qui répète cet acte (l’imitateur) est un faible. Tarde réunit dans la même notion l’imitation volontaire et l’involontaire en établissant que la différence entre les deux n’est pas de qualité, sur la base de l’argument suivant : toute action volontaire émane d’une somme de suggestions intériorisées par l’individu au fil des ans et secondées par lui de façon inconsciente. Autrement dit : il n’y a pas, à proprement parler, une imitation volontaire et une imitation involontaire. Il n’y a que des actions volontaires et des actions involontaires, les unes et les autres également imitatives. Tout le monde (sauf Tarde) tire de cet argument la conclusion qu’en tire Morselli, à savoir que tout est imitation. On va voir que Tarde tire pourtant de son argument la possibilité d’existence d’actions criminelles à la fois volontaires et suggestionnées.
Les thèmes du différend entre Lombroso et Colajanni anticipent ceux du conflit « franco-italien » qui éclate lors du II
ème Congrès international d’anthropologie criminelle. Sauf qu’à Paris, les rôles sont inversés : c’est Lombroso qui se voit taxé de manque de rigueur, notamment par Léonce Manouvrier (1850-1927), à propos des procédés par lesquels il est parvenu à déterminer son « type »
[30]. Il s’agit bien sûr d’un autre conflit de famille, car personne ne doute de l’anormalité des criminels à ce congrès, et Tarde en doute moins que jamais : il n’y a pas de traits anatomiques propres au criminel, mais « cela n’empêche pas d’affirmer qu’il y a des prédispositions organiques et physiologiques au crime »
[31]. Les choses se précipitent lors de la séance du 16 août au soir, quand Tarde présente son rapport sur « Les anciens et les nouveaux fondements de la responsabilité morale ». Le sujet et les objectifs explicites de ce rapport (faire voir que la responsabilité pénale présuppose la responsabilité morale de toute façon et que, donc, la peine ne peut qu’être l’expiation d’une faute
[32]) choquent déjà les lombrosiens présents. Les relations ne cessent dès lors de se dégrader.
Les anciens fondements de la responsabilité morale se bornent au libre arbitre. Mais que reste-t-il de cette notion abstraite après les découvertes de la psychologie qui nous ont montré que personne n’est jamais vraiment « libre » en agissant ? Deux nouveaux fondements. Il faut avant tout qu’il y ait « identité sociale » entre l’auteur du crime, sa victime et ses accusateurs : ils doivent appartenir à la même société
[33]. Il faut ensuite que l’« identité personnelle » du criminel n’ait pas changé avant le crime et au moment du crime, ce qui peut être simplifié de la manière suivante : en admettant que l’état mental ordinaire du criminel soit le même que celui de ses coassociés (dans le cas contraire, il est fou et donc irresponsable), il faut que cet état n’ait subi aucune altération empêchant le criminel de se reconnaître comme auteur du crime pendant qu’il l’exécute – comme cela arriverait au contraire s’il agissait sous l’empire de l’alcool ou dans un
raptus de folie
[34]. On dira alors qu’est moralement responsable (et punissable) celui qui agresse ou lèse l’un de ses semblables en étant pleinement conscient de ce qu’il fait. Tarde retrouve donc le sillage de l’école pénale classique sans en admettre le point de départ (le libre arbitre).
Les comptes rendus de cette séance assurent que la discussion fut très animée entre Tarde et Ferri
[35]. En fait, il y a peu de choses vraiment nouvelles dans le rapport de Tarde, par rapport à ses écrits antérieurs, il a simplement systématisé ses idées
[36]. Mais, jusque là, ses lecteurs ne les avaient pas vues ou n’avaient pas voulu les voir. Les circonstances dans lesquelles ce rapport est présenté (la contestation française des signalements criminels de Lombroso) font le reste. C’en est fini de la carrière de Tarde en Italie, auprès des lombrosiens. Les attaques fusent immédiatement
[37]. Tarde devient celui qui a ressuscité la responsabilité morale. Cette image conditionne la réception de
La philosophie pénale qui continuera à être lue pour ses chapitres sur la responsabilité et l’irresponsabilité uniquement
[38].
Les lois de l’imitation vont elles aussi faire les frais de ce climat d’hostilité
[39]. Parmi les critiques de la théorie tardienne de la responsabilité morale, il faut signaler, pour son amabilité, un jeune homme du Trentin (à l’époque sous la domination autrichienne), Scipio Sighele (1868-1912), élève de Ferri, qui entre en correspondance avec Tarde à l’occasion du premier texte dans lequel il parle de lui
[40]. Il va publier un livre sur
La folla delinquente
[41] où, semble-t-il, l’expression « psychologie de la foule » (au singulier donc) est portée sur les fonts baptismaux. Tarde
[42] loue – et exploite tout de suite – l’ouvrage de Sighele, après cependant une seconde intervention de ce dernier
[43] qui concerne à nouveau la responsabilité morale. En France aussi, les thèses de Tarde sur la responsabilité sont débattues
[44]. Dans un texte, Tarde
[45] répond un peu à tout le monde, mais surtout aux Italiens.
Cette dispute sur la responsabilité des criminels a des aspects singuliers, compte tenu du fait que Tarde a rejoint les lombrosiens sur bien des positions. Il convient ainsi que la peine doit tenir compte de la dangerosité du criminel et pas seulement de la gravité du crime. Il est lui aussi favorable à l’abolition du jury (les jurés ne fonctionnent que par sympathies). Finalement, le différend semble se réduire à la confiance que Tarde accorde au pouvoir intimidateur des peines traditionnelles, de l’emprisonnement à la peine de mort
[46]. Mais on n’épuise pas l’analyse de ce débat si on ne réalise pas qu’il porte sur des valeurs, et sur une en particulier : faut-il garder l’idée de culpabilité dans les sciences pénales ?
Tarde répond par l’affirmative
[47], mais, pour cela, il lui faut établir le caractère volontaire de l’action criminelle. La démonstration est la suivante : nous sommes tous suggestionnés (par définition), mais il y a une différence entre une impulsion suggestive qui nous frappe soudainement et nous prend au dépourvu (l’imitation involontaire) et une impulsion suggestive qui s’est installée en nous depuis longtemps et est devenue habitude (l’imitation volontaire)
[48]. À noter que Tarde, qui était parti de l’assimilation de l’homme social au somnambule, inclut les états d’hypnose parmi les causes d’irresponsabilité, avec la folie et l’ivresse. Rien n’est évidemment volontaire dans la conduite d’un hypnotisé. À ce point, cependant, la question devient empirique. Par quelle expertise déterminer le moment précis où une impulsion suggestive criminelle s’est emparée d’un individu et a commencé à y produire ses effets ? Et comment faire entrer dans ce diagnostic ce que Tarde maintient, à savoir que l’action criminelle demeure « une combinaison de traits physiologiques ou psychologiques accidentellement rencontrés et transmis héréditairement »
[49] ? Tarde veut dire que nous ne sommes pas tous également prédisposés à recevoir les mêmes suggestions (les mauvais exemples) ; mais, on le voit, son explication est inutilement compliquée. Il n’en va pas de même si l’on s’en tient à la notion psychiatrique d’imitation : la répétition automatique et irréfléchie d’un acte suggestif. Trois conséquences s’imposent alors : l’imitation devient une condition d’irresponsabilité (pénale, tout d’abord) parmi d’autres ; les actions involontaires regagnent leur variété (il y en a qui sont imitatives et d’autres non) ; et les actions volontaires s’affranchissent de l’hypothèque de l’imitation, car elles ne sont pas imitatives.
Passé l’année 1890, la chose est entendue, la rupture est consommée, Tarde est définitivement catalogué comme un ennemi de l’école lombrosienne et celle-ci ne va pas se priver de le lui faire savoir. La polémique devient même publique : l’avant dernière lettre de la correspondance que nous publions ci-après est la reprise du texte envoyé par Tarde au directeur du Corriere della sera (journal de Milan) et publiée dans l’édition du 8-9 septembre 1892 en réponse à un article de Lombroso (publié une semaine auparavant). Tarde y écrit que la façon lombrosienne de concevoir le criminel est « morte et enterrée », et que les attaques dont il fait l’objet sont « indignes ». Mais l’objet principal de cette lettre est ailleurs. Il a trait à un nouvel épisode des relations franco-italiennes, qui débute lors du IIIème Congrès international d’anthropologie criminelle, à Bruxelles, en août 1892. Tarde y présente une communication intitulée « Les crimes des foules ». Or, Scipio Sighele a publié un an plus tôt son livre La folla delinquente (traduit l’année suivante chez Alcan). Tarde connaît ce livre, qu’il cite dans son exposé, mais bien trop peu au goût de l’auteur. Et c’est le prétexte au déclenchement d’un procès public en plagiat mené par l’école lombrosienne, trop heureuse de trouver une occasion de se venger de celui qui, à ses yeux, l’a traînée dans la boue. Tarde est accusé d’avoir « pillé », « dépouillé », Sighele sans le citer. Une querelle de priorité s’engage, complexe, qui constituera un nouvel épisode de la réception de Tarde en Italie, et plus largement des relations scientifiques franco-italiennes. Nous le traiterons une prochaine fois.
Lettre 1. G. Tarde à F. Turati
[yy50], Sarlat (Dordogne), 23 juillet 1883
Monsieur,
Votre lettre
[51] m’est parvenue à Paris où elle m’a été remise par M. Ribot, directeur de la
Revue philos[
ophique]
[52]. J’aurais voulu pouvoir vous répondre immédiatement, mais l’agitation de la vie parisienne m’en a empêché, et j’ai dû attendre d’être rentré dans ma ville natale, où je réside habituellement. Veuillez donc excuser mon retard involontaire. Je regrette aussi de ne pouvoir vous écrire en italien comme vous m’avez écrit en français, mais je possède votre langue beaucoup moins bien que vous ne possédez la mienne. Enfin il est grand temps que je vous dise, n’importe dans quel idiome, à quel point votre lettre m’a plu par sa franchise et sa netteté, quoique vous ayez l’air çà et là de me prendre pour un vil
bourgeois (épithète odieuse aux artistes), de même que je vous ai quelque peu traité en utopiste. Je l’avoue, la forme de vos idées m’a bien plus charmé qu’elles ne m’ont convaincu ; et vous ne m’étonnez pas en m’apprenant que vous êtes en train de publier un volume de vers
[53]. J’aurais d’ailleurs mauvaise grâce à vous en blâmer, ayant commis moi-même une publication incognito de pareille nature
[54].
Pour aller jusqu’au bout de ma confession, j’ajouterai que, semblable à certains trappistes qui ont de la peine à
mourir au monde, je me suis donné beaucoup de mal pour mourir à la poésie, mais qu’au fond la chimère me tient à cœur comme à vous, et que, si je songeais à baptiser Dieu à l’exemple de tant d’autres, je ne l’appellerais pas le grand architecte ni le grand horloger, mais bien plutôt le grand poète de l’Univers. Car il me semble qu’il règne dans son œuvre une prodigieuse fantaisie et assez peu d’ordre, beaucoup d’imagination et guère de raison. C’est vous dire que je suis d’accord avec vous pour ne pas louer outre mesure la réalité, pas même la réalité sociale. Elle est mauvaise, je vous le concède, et, à dire vrai, toute société est un mal, par malheur inévitable, puisque société signifie essentiellement, hélas ! imitation, assimilation, marche militaire et forcée en uniforme
[55]. Ce qu’il y a de meilleur dans l’ordre social, n’importe à quelle époque et sous quel régime, c’est la part de désordre qui s’y mêle par tolérance, à savoir les perturbations individuelles appelées génie et beauté, talent et vertu, noblesse et grandeur de tout genre. Et vous rêveriez, vous, Monsieur, d’extirper cela, de
socialiser la société, c’est-à-dire de nous donner une société renforcée – un régiment après tout, un phalanstère – d’où toute inégalité, toute éminence individuelle, serait bannie ! Vous avez bien raison de dire que vos idées ne sont nullement inspirées par l’intérêt personnel. Dans ce monde égalitaire que vous souhaitez, je ne vois place ni pour vous, ni pour aucun homme de mérite ; et, quels que soient les froissements douloureux dont vous souffriez dans notre état social, j’ai la conviction que vous subiriez des maux plus durs dans votre Paradis positiviste. Regardez les couvents, regardez les cités communistes de l’Amérique du Nord, ou, tout simplement, regardez ce qui commence à s’établir en France, je veux dire l’envahissement des médiocrités. À quel prix on achète l’égalité, nous commençons à le pressentir nous autres et nous le sentirons mieux de jour en jour.
Mais ce n’est pas là un sujet à traiter en courant. Pour revenir à vos idées, j’approuve fort votre tendance à expliquer par des causes principalement sociales, et non principalement vitales, les faits sociaux
[56]. Quant à la vertu moralisatrice du bien-être, sortant de la statistique maintenant, je vous dirai : assurément les hommes en général sont ou plus heureux que bons, ou plus malheureux que méchants ; en d’autres termes c’est le plus souvent le malheur qui les rend mauvais et le bonheur qui les améliore. Mais, remarquez-le – et la remarque, je l’avoue, est triste – le bonheur fait bien moins de bons que le malheur en fait de méchants ; et, pour un riche que la richesse a fait bienfaisant, il y a au moins dix pauvres que la pauvreté a faits envieux. Et j’ajoute aussi avec la sagesse de tous les temps que la richesse, non plus que le bien-être proprement dit, n’est pas le bonheur. Or, à mon avis, la classe rurale en France est la plus heureuse de la nation quoique la plus pauvre, ce qui me permet de concilier avec les vérités exprimées plus haut le fait démontré de sa moindre criminalité
[57]. D’ailleurs vos distinctions à ce sujet sont justes et fines. Mais, encore une fois, il y a des discussions qui ne sauraient être abordées épistolairement.
J’espère bien, Monsieur, malgré vos tristes prévisions, que rien ne vous empêchera de vous livrer toujours à vos études de prédilection. Vous m’avez exprimé là-dessus une pensée de découragement qui m’a affligé
[58]. Ne croyez pas, au moins, vous être adressé à un homme trop heureux pour vous comprendre ! Ce n’est pas, certes, d’un excès de félicité qu’est sorti mon pessimisme ; et, si désespéré que vous puissiez être, je l’ai été, dans ma première jeunesse, autant que vous. Si la sympathie d’un inconnu peut vous être bonne (car en qui ou en quoi aurions-nous foi, pauvres ignorants, si ce n’est dans l’inconnu ?) je vous envoie la mienne, sincère et vraie, à travers les monts. Permettez-moi de vous serrer la main,
G. Tarde
Par erreur, mais de très bonne foi, je vous ai attribué l’éloge de Marat que je viens de lire chez un autre auteur italien
[59].
Lettre 2. G. Tarde à N. Colajanni
[yy60], Sarlat (Dordogne), 2 juillet 1884
Monsieur,
Je devrais, pour vous remercier du plaisir et de l’honneur que vous m’avez fait en m’adressant votre intéressant ouvrage sur le socialisme
[61], faire usage de votre langue. Mais je la connais si imparfaitement, à mon très grand regret, que je n’ose l’écrire, quoique je lise beaucoup de livres italiens. Veuillez donc m’excuser de vous dire en français que, malgré bien des dissidences d’idées, votre traité m’a beaucoup frappé par l’inspiration généreuse qui l’anime, et par la justesse de bien des aperçus, vos considérations sur les lois naturelles des sociétés méritent un sérieux examen. Vous avez raison aussi de démasquer le socialisme inconscient de Spencer. Justement, au moment où j’ai reçu votre volume, je corrigeais les épreuves d’un article sur le socialisme, qui va paraître prochainement dans la
Revue philosophique, et où je montre en passant que l’idéal social de Spencer devrait, logiquement, être socialiste. Ce n’est pas, d’ailleurs, comme vous le verrez, que je mérite moi-même cette qualification. En note, j’ai signalé l’accord, sur ce point, de mes vues avec les vôtres
[62]. Mais j’aurai, je pense, à revenir plus tard sur votre livre
[63]. Je souhaite que le second volume ne se fasse pas trop attendre
[64].
Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciements renouvelés, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
G. Tarde
Lettre 3. G. Tarde à N. Colajanni
[yy65], Sarlat (Dordogne), 23 juillet 1884
Monsieur,
La
Revue philosophique ne paraissant qu’une fois par mois, les articles qu’on y envoie doivent, en général, attendre fort longtemps avant d’être publiés. Mais j’espère que M. Ribot ne refusera pas d’insérer
sans trop tarder un
petit article de moi sur vos deux livres
[66], dès que mes loisirs m’auront permis de le composer. En tout cas, ce sera fort court ; sans cela il faudrait subir une plus longue attente. Mais vous me faites vraiment trop d’honneur en supposant que quelques lignes insérées dans cette revue auront la vertu de rompre la conspiration du silence organisée contre vous avec tant d’injustice
[67]. Je souhaite qu’elle ne se prolonge pas, et que le succès de votre premier ouvrage vous encourage à publier le second le plus tôt possible. Ce vœu est sincère, croyez-le, malgré la divergence de nos vues sur bien des points.
Vous me demandez, Monsieur, des indications bibliographiques au sujet de la sociologie criminelle. Mais nulle part aussi bien qu’en Italie cette matière n’a été traitée et fouillée à fond. Les ouvrages de Ferri, Lombroso, etc., l’
Archivio di psichiatria sont des mines inépuisables où vous trouverez, même en ce qui concerne la criminalité française, autant de renseignements que chez les criminalistes français. En France, notre source principale et presque unique, est le compte-rendu officiel de la Statistique criminelle, fait par M. Yvernès, un statisticien de premier ordre (je ne dis pas un sociologiste)
[68]. Indépendamment du compte-rendu de 1880 qui résumait les 50 années précédentes, chaque année voit éclore un nouveau volume qui offre son intérêt spécial. Mais vous pouvez voir les grands traits, ou des extraits suffisants, de ce travail énorme, résumés un peu partout. Par exemple, j’ai parcouru récemment une brochure du Dr Bournet (de Lyon) sur la
Criminalité comparée en France et en Italie
[69]. Il y a peu de critique et beaucoup de contradictions, pas l’ombre d’un esprit philosophique ; mais, en revanche, des tableaux soignés, des courbes graphiques et des documents nombreux.
La criminalité chez les Arabes, du Dr Kocher, contient également des détails fort curieux
[70]. A Lyon fleurit une école de criminalistes qui a pour chef M. Lacassagne. Je ne connais de lui que quelques articles fort bien faits, mais il a, paraît-il, produit des travaux remarquables.
Ce sont là les deux indications un peu importantes que je crois pouvoir vous fournir actuellement. Je désire qu’elles vous soient utiles. Du reste, c’est surtout par la rigueur logique que vous brillez, et j’espère que, évitant l’exemple de beaucoup de vos compatriotes, vous vous garderez bien d’étouffer votre feu sous un amas de citations. J’ai remarqué avec plaisir que vous en étiez très sobre. Pourquoi se ferait-on canal quand on est une fontaine ?
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
G. Tarde
(je m’appelle Gabriel et non Joseph)
[71]
Lettre 4. G. Tarde à A. Loria
[72], Sarlat (Dordogne), 14 décembre 1884
Monsieur,
Je vous prie d’excuser le retard involontaire que j’ai mis à vous remercier de votre très intéressante brochure sur
Darwin et l’économie politique
[73]. C’est sans doute mon article sur le
Darwinisme naturel et social qui m’a valu l’honneur de cet envoi
[74]. Vous êtes du petit nombre de ceux, je vous en fais mon sincère compliment, qui défendent la liberté de leur jugement contre l’envahissement des idées darwiniennes débordant hors de leur lit naturel. Vous protestez, et vous avez raison, contre la prétention des naturalistes d’imposer aux économistes leur formule propre de l’évolution. Ici j’ai le regret comme vous de me trouver en désaccord avec votre savant ami M. Ferri – qui, entre parenthèses, me parlait récemment de vous, au cours d’une de ses lettres, dans les termes les plus élogieux. Mais il me semble que, si les faits sociaux, comme plus clairs, ne doivent pas se juger à la lumière des faits vitaux, qui sont plus obscurs, il est permis à l’inverse d’éclairer ceux-ci par ceux-là ; et c’est précisément ce qu’a fait Darwin en demandant à l’économie politique, seulement à la vieille, surannée et vraiment enfantine économie politique de son temps, son inspiration biologique. C’est aussi, je crois, ce qu’il convient de faire encore en l’inspirant cette fois de doctrines sociales plus compréhensives. Et il m’a paru que, dès lors, l’accord se rétablissait aisément entre les lois des sociétés et les lois des organismes. Il n’est donc pas nécessaire pour établir l’autonomie de la science sociale dans sa sphère de supposer qu’il y a opposition entre les effets de la concurrence ou de la lutte dans le monde animal et ses résultats dans le monde humain. Certes, vous avez dit vrai, la lutte chez nous fait beaucoup de mal – oui, lorsqu’elle a lieu dans le sein d’une même société, mais pas toujours, ni même le plus souvent, du moins jadis, quand elle s’engage à main armée entre sociétés différentes. Croyez-vous que la lutte intérieure dans les organismes, c’est-à-dire la maladie, produise de meilleurs résultats ?
Mais la discussion, Monsieur, m’entraînerait trop loin. Il ne me reste qu’à vous remercier de nouveau de votre aimable envoi, et à vous prier de ne pas m’oublier à l’avenir quand vous publierez d’autres œuvres aussi frappantes d’originalité et de vigueur.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée,
G. Tarde
Excusez l’obligation où je suis de vous écrire en français ; je lis l’italien, mais je n’ose m’aventurer à l’écrire. Puisque vous avez journellement occasion de voir M. Ferri
[75], veuillez lui dire, je vous prie, que la lecture de ses
Nuovi orizzonti
[76] m’intéresse au plus haut point, et, en second lieu, que M. Alarico Carli
[77] a eu déjà la bonté de m’envoyer un document très précieux pour moi. Je ne tarderai pas à écrire à M. Ferri à ce sujet, mais, en attendant, si cette commission ne vous dérange pas trop, je vous serai obligé de vouloir bien la lui faire.
Lettre 5. E. Ferri à G. Tarde
[yy78], Sienne, 22 avril 1885
Mon cher ami,
M. Reynier m’a écrit pour se mettre en correspondance avec moi et pour me parler de la traduction
[79].
Je lui ai dit les conditions (qu’il me dit d’avoir acceptées) et je lui ai écrit que seulement à la fin du mois je pourrai lui envoyer le texte (en partie), résumé de l’édition italienne.
L’éditeur Bocca (qui doit vous avoir écrit) trouve vraies vos considérations sur la préférence à donner à M. Alcan et c’est celui-ci qui sera l’éditeur français.
Je vous remercie, encore une fois, d’avoir accepté la révision de la traduction, au point de vue du style et je vous en remercie aussi au nom de MM. Lombroso et Bocca.
Quant à la nouvelle de la
Société psychologique je vous suis très reconnaissant de ce que vous me dites et je serais bien flatté d’en être membre correspondant
[80].
À propos, à Lyon le Dr. Bournet et M. Lacassagne publient des
Archives d’anthropologie criminelle et de science pénale
[81]. Peut-être vous le savez déjà – je l’ai appris par une lettre de M. Bournet, qui me demandait ma collaboration, que je donnerai de tout mon cœur
[82].
Dans quelques jours je vous enverrai une
cinquantaine (!) de bibliographies que je vais publier dans les
Studi senesi sur les plus récentes publications sociologiques
[83].
J’aime à vous dire, comme toujours, tout à vous affectionné
Enrico Ferri
Les salutations les plus respectueuses et cordiales à Madame Tarde et à vous de Madame Ferri et moi
[84].
Lettre 6. G. Tarde à N. Colajanni
[yy85], Sarlat, 2 janvier 1886
Monsieur,
Excusez le retard que j’ai mis à vous répondre. J’attendais d’avoir reçu la brochure que vous me dites m’avoir adressée aux bureaux de la
Revue philosophique, et qui aurait pour titre la
Delinquenza della Sicilia
[86]. Par malheur, M. Ribot, à qui j’ai demandé si par hasard cet ouvrage serait resté dans des bureaux, vient de me faire savoir qu’il ne l’a pas reçu. J’en suis vraiment fâché, car votre livre précédent
[87] m’avait fort intéressé, et le sujet du nouveau était très propre à m’intéresser encore davantage. Avant peu, en effet, je vais faire paraître chez Alcan sous une nouvelle forme, et avec des additions, une série d’articles sur la criminalité
[88] et j’aurais certainement pris dans votre travail d’utiles informations. Je suis heureux, en revanche, d’apprendre que sur bien des points nos idées s’accordent, et je ne demande pas mieux que d’en acquérir la certitude. Si, dans mes considérations sur l’homicide et le suicide
[89], je n’ai point parlé de vous, c’est que je n’ai pas eu connaissance de votre communication au congrès anthropologique, auquel je n’ai pu assister par suite d’un événement domestique qui est survenu chez moi précisément à cette époque : la naissance d’un enfant
[90]. D’ailleurs, remarquez que les épreuves imprimées sont renvoyées à la
Revue philosophique un mois et demi ou deux mois au moins avant l’apparition des articles. Vous voyez que je n’aurais jamais pu être instruit de votre
Nota preventiva assez à temps pour en parler
[91]. Mais je réparerai cette omission dans ma brochure, si vous voulez bien m’envoyer un mot à cet égard
[92].
Au sujet de vos projets de publication, je déplore, Monsieur, les raisons fâcheuses – mais hélas ! trop fréquentes – qui vous forcent à différer leur exécution. Si vous persistez à désirer être imprimé dans la
Revue philosophique, je dois vous prévenir que M. Ribot est à présent surchargé de travail par suite du cours à la Sorbonne dont il vient d’être nommé titulaire et qui a le plus grand succès. Néanmoins, je suis tout disposé à lui écrire un mot à ce sujet ; mais, comme il dispose de peu de place, je me permets de vous engager à lui adresser, pour commencer, quelque article court et substantiel : ne pourriez-vous pas le faire traduire en français par quelqu’un de vos amis avant de le lui adresser
[93] ?
Je voudrais pouvoir vous transmettre les cartes d’Yvernès
[94]. Malheureusement elles font partie d’un beau volume de statistique que le Ministère de la Justice a envoyé, comme il envoie tous les ans, au tribunal dont je fais partie (car je suis juge d’instruction dans ma ville natale), et cet ouvrage, qui n’est pas dans le commerce, ne m’appartient pas. Je le regrette infiniment, mais si vous avez quelques recherches à faire sur ces cartes, je suis à votre disposition pour ce travail.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments de haute estime et de sympathie.
G. Tarde
Lettre 7. G. Tarde à N. Colajanni
[yy95], Sarlat, 4 février 1886
Monsieur,
J’ai reçu presque en même temps deux exemplaires de votre brochure sur la
Delinquenza della Sicilia
[96], l’un envoyé directement par vous, l’autre tardivement transmis par la
Revue philosophique. L’un d’eux m’étant inutile, je le tiens à votre disposition pour l’adresser à qui vous voudrez. Cette étude sur la délinquance sicilienne m’a beaucoup intéressé, beaucoup plus par son inspiration sociologique, et j’en ai fait aussitôt un petit compte rendu qui paraîtra successivement dans la
Revue philos[
ophique]
[97] et dans le petit volume dont je vous ai déjà parlé
[98]. Dans le même article, je rends compte de votre opuscule et de divers articles de M. Jimeno Agius sur la criminalité espagnole parus dans la
Revista de España (j’attends encore la fin)
[99]. La criminalité espagnole, peu connue, me paraît prouver la vérité du point de vue sociologique auquel nous nous plaçons tous deux, vous cependant avec cette différence pourtant que nous ne nous accordons point sur l’importance relative des influences d’ordre purement économique
[100]. Je suis porté à placer en première ligne les considérations et les causes d’ordre intellectuel. Si vous n’avez pas les articles de M. Agius, je vous les enverrai volontiers en communication après que la fin me sera parvenu.
Quant à la criminalité hollandaise, je ne la connais point. Vous me faites songer que j’ai un ami à La Haye, dans la diplomatie, auquel j’aurais dû m’adresser depuis longtemps pour le prier de m’envoyer des documents à ce sujet. Avant peu je vais lui faire cette demande, et quand j’aurai reçu de lui quelques documents, je vous les transmettrai. Mais il faut attendre quelque temps encore.
Je vous remercie de m’avoir indiqué les points principaux de vos notes sur la question de l’inversion prétendue entre l’homicide et le suicide
[101].
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments très dévoués.
G. Tarde
Lettre 8. G. Tarde à A. Loria
[yy102], Sarlat, 29 mai 1886
Monsieur,
J’attendais, pour vous accuser réception de votre intéressante brochure, d’avoir eu le temps de la lire avec attention
[103]. Elle m’a beaucoup frappé et fait réfléchir, et je vous remercie beaucoup de me l’avoir adressée. Dirai-je qu’elle m’a convaincu ? Non entièrement. Je vois bien que propriété et souveraineté commencent ou finissent toujours par s’accorder et ne faire qu’un ; mais la propriété dérive aussi souvent de la souveraineté qu’elle engendre, et, quand le pouvoir politique tombe aux mains des non propriétaires – en vertu d’idées juridiques nouvelles que se sont faites les propriétaires d’abord et qui sont contraires à leurs intérêts – les non-propriétaires s’en servent inévitablement pour s’enrichir à leur tour. Comment expliquez-vous, à votre point de vue, que l’assemblée propriétaire et capitaliste de 1848 ait établi le suffrage universel ? La vérité est, ce me semble, que, si les causes d’ordre économique, utilitaire, agissent en dessous des phénomènes politiques (et nul aussi bien que vous n’a mis cette action en relief), une action plus puissante encore est menée par les causes d’ordre religieux, scientifique, théorique. L’homme, par bonheur, n’a pas toujours la chance d’avoir des croyances d’accord avec ses désirs ; il ne peut parvenir à croire ce qu’il désirerait croire ; et cette impossibilité est au fond le seul frein à la tyrannie des gouvernants
[104]. Mais je ne veux pas m’aventurer, Monsieur, à discuter avec un champion tel que vous, sans y être obligé. Encore une fois, je vous remercie de votre envoi et vous prie d’agréer l’assurance de mes sentiments très distingués,
G. Tarde
Si vous voyez votre collègue et notre ami M. Ferri, veuillez, je vous prie, avoir l’obligeance de lui dire que mon petit livre sur la Criminalité comparée est enfin imprimé et que je m’empresserai de lui en envoyer un exemplaire, ainsi qu’à vous, dans peu de jours, c’est-à-dire aussitôt que j’aurai reçu les exemplaires, malheureusement en trop petit nombre, que je me suis réservés. Il m’avait exprimé un avis très amical auquel je me suis conformé autant que je l’ai pu : j’ai dû sacrifier quelques parties inédites, mais non toutes. Si je ne lui ai pas écrit, c’est que, le sachant très occupé, je ne voulais pas lui donner une nouvelle occupation. Mais je lui écrirai avant peu.
Lettre 9. E. Ferri à G. Tarde
[yy105], Sienne, 31 juillet 1886
Mon cher ami,
J’ai reçu ce matin votre volume très désiré
[106] et l’ai déjà
re-dévoré. Je ne vous en dis rien, car vous verrez ce que j’en dis publiquement. À ce propos je dois vous dire qu’à présent c’est inutile d’en parler sur les revues et même sur les journaux, car tout le monde qui pourrait s’y intéresser est éparpillé sur les campagnes, la mer, les montagnes, etc. Et puis la vie intellectuelle italienne est tout à fait ou presque suspendue pendant l’été-automne. C’est en novembre qu’on la reprend et c’est alors que je parlerai de votre livre dans une étude critique, que je ferai sur les récentes publications sur la nouvelle école et sur les journaux
[107]. Maintenant je puis ici travailler avec enthousiasme à un livre de
statistique de la criminalité italienne, ce qu’on n’a pas encore fait
[108]. Et je laisse ainsi, encore une fois de côté l’
Homicide
[109], mais à novembre nous irons nous établir à Rome et là, malgré la politique
[110], je travaillerai à l’
Omicidio. Le travail statistique et l’étude critique seront faits avant le mois d’octobre. En vous remerciant des citations fréquentes de mon nom
[111], j’aime me dire toujours à vous affectionné.
Enrico Ferri
Lettre 10. A. Loria à G. Tarde
[yy112], Mantoue (Italie), le 5 août 1886
Eminent Monsieur,
Je m’empresse de vous remercier très vivement pour l’exquise bienveillance avec laquelle vous avez voulu bien m’envoyer votre ouvrage sur la
Criminalité. Je vais en faire sans délai une lecture attentive, et je suis certain d’y retrouver cette profondeur et cette justesse d’aperçus qui m’ont frappé dans tous vos écrits. L’ingénieuse subtilité de vos remarques sur ma thèse de la provenance des faibles
[113] redouble mon vif désir de lire une critique écrite par vous et, cela va sans dire, de main de maître, pour mon livre récent
[114] ; et j’espère beaucoup que mon désir sera satisfait par votre plume savante et éclairée.
Agréez, éminent Monsieur, l’assurance de ma considération dévouée.
De vous, très obligé, éminent Monsieur,
Professeur Achille Loria
Lettre 11. G. Tarde à F. Turati
[yy115], Sarlat, 23 septembre 1886
Je vous remercie mille fois, mon cher critique et ami, de vos articles si étendus, si fins, si bienveillants où, sous la contradiction même, j’ai senti ce qui me vaut mieux que tous les éloges adressés par vous à l’écrivain, une sympathie réelle pour l’homme
[116]. Le portrait que vous tracez de moi m’a bien amusé. Je n’ose le faire lire à mes amis d’ici, tant je suis sûr d’avance qu’ils le trouveront ressemblant, quoique flatteur. Il y a pourtant bien de la
foi rentrée dans mon scepticisme acquis et non inné, qui me sert d’arme défensive. Pour vous, qui êtes avant tout un
sagittaire, en votre qualité de fils d’Apollon, il vous faut une arme offensive, et votre dogmatisme révolutionnaire, pour le moment, vous en tient lieu. Mais, laissez-moi vous le dire, si je suis un conservateur
sui generis (très combattu d’ailleurs par tous les conservateurs de ma connaissance) vous êtes vous-même un révolutionnaire tout à fait à part, trop artiste pour rester longtemps orthodoxe dans une église quelconque, voire même dans cette église-forteresse à la façon de certains temples du moyen âge. L’artiste en effet a pour caractère essentiel d’être fort peu conformiste.
Ainsi je ne m’étonne pas du peu de goût que vous exprimez pour le principe moral de l’
imitation
[117]. À coup sûr vous avez raison de dire que l’imitation est la source de tous les reculs comme de tous les progrès. Quand j’aurai développé toutes mes idées à cet égard, vous verrez que nous ne sommes pas loin de nous entendre. C’est l’inventeur, c’est le créateur qui fait progresser, à la condition pourtant que son initiative soit suivie. Or, l’art a précisément pour nature d’être l’invention à jet continu. C’est lui que j’avais en tête en disant que l’
imagination seule ferait le sauvetage de l’humanité
[118]. L’illusion esthétique, la magie de l’art, sera, espérons-le, l’erreur salutaire et à demi volontaire, qui nous délivrera du mal et du malheur, quand la science aura fait son œuvre et que la poésie se remettra à faire la sienne, pacifiante et rédemptrice à jamais. Il ne reste plus qu’à dire :
amen.
Je n’entreprends pas de répondre à vos objections. Ce serait trop long. Je vous dirai seulement que vous m’avez donné envie de lire
Nordau, malgré le mal que j’en ai entendu dire par d’autres
[119]. Son titre m’avait déjà frappé.
Encore une fois merci, mon cher ami. Je vous serre bien affectueusement la main,
G. Tarde
Lettre 12. G. Tarde à N. Colajanni
[yy120], Sarlat, 24 novembre 1886
Je vous remercie, cher Monsieur, de m’avoir fait l’honneur de m’adresser votre
Alcoolismo
[121]. Je tiens maintenant votre thèse pour démontrée
[122], et vous devez comprendre qu’elle a toutes mes sympathies. Si j’ai dit, tout à fait en passant, que l’alcoolisme pouvait exercer une action compensatoire de l’action attribuée à la chaleur, je n’ai jamais attaché une grande importance à cette considération
[123]. Il y a quelque temps, dans la
Revue scientifique, a paru un article de Fournier de Flaix
[124] tendant aux même conclusions que votre travail. Votre article, récemment paru dans les
Archives de M. Lacassagne, m’a aussi beaucoup intéressé
[125]. En somme, la prépondérance des causes sociales dans la criminalité tend à rencontrer un nombre croissant d’adhérents. En ce sens, j’ai lu aussi
Giuseppe Orano
[126]. Quand on voit les merveilles qu’opère la suggestion, cette opération sociale concentrée, il est vrai, mas monopolisée par un seul homme (par l’imagination), peut-on révoquer sans doute la puissance énorme et de l’éducation et du milieu social et des causes historiques ?
Votre bien dévoué,
G. Tarde
Lettre 13. G. Tarde à N. Colajanni
[yy127], Sarlat, 3 décembre 1886
Cher Monsieur,
Très probablement nos deux cartes postales se sont croisées en route. Car je vous ai écrit il y a peu de jours pour vous remercier de votre
Alcoolismo et vous en faire mon sincère compliment
[128]. Je ne demande pas mieux que d’en faire un compte rendu dans la
Revue philosophique, mais en quelques mots seulement, à cause de l’encombrement des articles de cette feuille
[129]. M. Yvernès, dont vous me demandez l’adresse, que j’ignore, demeure à Paris, et il est directeur de la statistique judiciaire au Ministère de la Justice. Cette indication suffira. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous envoyer en communication les cartes de ce statisticien. Mais elles appartiennent au palais de justice de Sarlat, et je ne puis me permettre d’en disposer
[130]. Au demeurant, je suis toujours, cher Monsieur, votre très dévoué
G. Tarde
Je trouve que les revues italiennes ont montré beaucoup d’indulgence dans leur appréciation de mon petit livre très imparfait.
Lettre 14. G. Tarde à N. Colajanni
[yy131], Sarlat, 8 octobre 1887
Je vous remercie, cher Monsieur, de votre brochure sur la
Proprietà collettiva
[132], pleine de recherches consciencieuses et d’aperçus nouveaux comme tous vos écrits. Avez-vous lu mon compte rendu de votre
Alcoolismo dans la
Revue philosophique ? Il y avait bien 7 ou 8 mois que ce petit article avait été imprimé, et j’en finirais par croire qu’il s’était égaré. Si par hasard et sans le vouloir j’y avais glissé quelque passage qui vous eût un peu froissé (ce que je ne puis croire), je le regretterais profondément. Je viens d’envoyer à la
Revue Phil[
osophique] sur la demande instante de M. Ribot, une revue générale d’ouvrages sur la criminalité
[133], où il est longuement question de
Marro
[134] et d’autres
[135], et un peu de
Battaglia
[136]. Il est bien fâcheux que ce dernier auteur gâte ce qu’il y a de bon et même d’excellent dans son ouvrage par l’introduction de passages d’un goût douteux et d’une préciosité amusante.
Votre tout dévoué
G. Tarde
M. Lacassagne m’a demandé un compte-rendu des
Actes du congrès de Rome. Mais je ne sais si j’aurai le temps de le faire. Je crois que non
[137].
Lettre 15. G. Tarde à N. Colajanni
[yy138], Sarlat, 3 novembre 1887
Je vous envoie, cher Monsieur, par ce même courrier, une épreuve de mon article
[139]. Je vous prie de vouloir bien me la retourner après lecture, car je n’en ai pas d’autre exemplaire. J’ai regret d’apprendre la mort de ce pauvre Battaglia. Il faudra que j’adoucisse ce qui le concerne dans ma revue générale. Quand la vôtre aura paru
[140], ayez la bonté de me la faire parvenir. J’apprends avec peine que votre santé est mauvaise. Oubliez-vous que le premier devoir d’un médecin, d’après Hippocrate, est de se bien porter
[141] ? Je vous serre la main, votre bien dévoué,
G. Tarde
Lettre 16. G. Tarde à N. Colajanni
[yy142], Sarlat, 16 février 1888
Cher Monsieur,
Je vous remercie de m’annoncer votre article de la
Revue socialiste
[143]. Je vais la faire porter. Quant à ma
revue générale, elle a paru, en décembre dernier, dans la
Revue philosophique. Je vous l’enverrais si je n’avais pas prêté à l’un de mes amis l’unique exemplaire dont je dispose. Pour me dédommager de cet empêchement, je vous adresse un exemplaire de mon compte rendu du Congrès de Rome, paru dans les
Archives d’anthrop[
ologie]
crimin[
elle]
[144]. Il ne valait pas trop la peine de tirer à part ce petit écrit, mais l’imprimeur l’a fait spontanément sans me consulter.
Votre tout dévoué,
G. Tarde
Lettre 17. G. Tarde à N. Colajanni
[yy145], Sarlat, 23 octobre 1888
Cher Monsieur,
Excusez le retard involontaire que j’ai mis à vous répondre. Je n’avais pas sous la main la collection de la
Revue philos[
ophique] quand j’ai reçu votre lettre. Mon article sur votre
Alcoolismo est d’octobre 1887
[146]. Avec le plus grand plaisir je prierai M. Ribot d’insérer des fragments de votre ouvrage dans sa revue, et j’en traduirai même quelques nouveaux, pourvu qu’ils ne soient pas trop longs ; car j’ai peu de loisirs
[147]. Je suis heureux de constater que notre accord de vues sur des points fondamentaux va croissant. Soyez assez bon pour lire les 3 articles étendus, dont deux sur la sociologie (intitulés
Dialectique sociale) que j’ai publiés cette année dans la
Revue philosophique
[148]. Ils ont paru dans ce dernier semestre, je ne me rappelle plus la date des mois. Dès que j’aurai reçu votre ouvrage
[149], dont je vous remercie chaleureusement d’avance, je le lirai avec empressement. Moi aussi, j’ai des volumes en portefeuille, et j’hésite à les publier ! Je vous serre la main à travers les montagnes et les mers,
G. Tarde
Lettre 18, G. Tarde à N. Colajanni
[yy150], Sarlat, 29 décembre 1888
Cher Monsieur,
En attendant d’avoir achevé la lecture de votre volume
[151] et de pouvoir vous exprimer mon jugement définitif sur lui, je dois vous en accuser réception et vous remercier vivement de me l’avoir envoyé. Vous ne pouvez douter de l’intérêt qu’il m’inspire. Je vois avec plaisir croître l’accord de nos idées. Veuillez agréer, avec mes vœux sincères de nouvel an, l’expression de mes sentiments les plus distingués et dévoués,
G. Tarde
Lettre 19. G. Tarde à N. Colajanni
[yy152], Sarlat, 10 février 1889
Cher Monsieur,
Je suis en train de relire votre
Sociologia criminale et je ne résiste pas au désir de vous exprimer le plaisir intense que me fait cette lecture. C’est le meilleur, le plus substantiel, le plus réfléchi des travaux auxquels l’anthropologie criminelle a donné lieu. Dès que j’aurai le loisir d’en parler je le ferai, n’en doutez pas. Il me tarde d’examiner (dans les
Archives d’anthro[
pologie],
crim[
inelle] probablement
[153]) vos vues remarquables sur le rapport entre l’organe et la fonction et sur l’atavisme moral. Sur quelques points, bien rares, je suis en dissentiment avec vous
[154]. En général je n’ai qu’à dire amen à toutes vos considérations. Je suis toujours, cher monsieur, votre très dévoué,
G. Tarde
Lettre 20. G. Tarde à N. Colajanni
[yy155], Sarlat, 29 février 1889
Cher monsieur,
J’avais déjà commencé un article relativement à votre
Atavisme moral
[156] pour les
Archives de Lacassagne, quand j’apprends qu’il me faut avoir remis avant la fin de mars mon rapport promis au Congrès d’anthrop[ologie] crim[inelle]
[157]. Or, je n’ai pas encore commencé ce rapport ! Et je suis surchargé d’autres promesses de travail ! Ajoutez à cela que ma santé en ce moment n’est pas très bonne. Ainsi, de quelque temps, il me sera impossible de traduire des fragments de votre ouvrage. Mais dites-moi cependant quelles sont les parties qu’il vous plairait de voir traduire. Je m’adresserai à des amis de Bordeaux ou de Lyon qui me procureront bien, je l’espère, un bon traducteur
[158]. Vous me demandez l’adresse de Féré. Je l’ignore, mais adressez votre lettre à la librairie Alcan 108 boulevard St Germain avec prière de faire remettre à M. Féré
[159]. Cela parviendra à coup sûr. Votre tout dévoué,
G. Tarde
Lettre 21. G. Tarde à N. Colajanni
[yy160], Sarlat, 16 octobre 1889
Cher monsieur et ami,
J’ai lu entièrement, avec un intérêt croissant, votre second volume
[161]. Il répond si complètement à mes idées, j’y trouve si bien ma propre pensée, mais avec une solidité et une vigueur propres à la vôtre, que je crains, en le louant, d’être suspect de prévention en votre faveur. Sur l’influence de la race et du climat, vous exterminez définitivement l’adversaire. Combien j’approuve aussi votre haine du militarisme, votre guerre à la guerre ! Il n’est pas jusqu’à vos idées socialistes qui, par bien des côtés, ne me séduisent et ne me trouvent déjà tout convaincu depuis longtemps, moi conservateur de tempérament (malgré force dissidences d’idées avec le parti dit conservateur en France). Certes, oui, la faim est mauvaise conseillère, et c’est le malheur qui, le plus souvent, rend mauvais. Toutefois, je crois que vous avez tort de reléguer à un rang subordonné le rôle des croyances religieuses ou métaphysiques
[162] ; et c’est le seul point où nous différons un peu. En somme, je tiens votre sociologie criminelle pour un bel ouvrage, qui ne peut pas ne pas être lu et admiré. Si, jusqu’ici, il n’en a pas été parlé parmi nous, c’est que nous sommes en vacances encore et que l’Exposition et les élections ont absorbé les esprits. Mais voici l’hiver et je suis sûr que les revues vont s’occuper de vous. La France, hélas ! n’a pas tant d’amis à l’étranger, et surtout en Italie, qu’elle puisse négliger des soutiens tels que vous ! Tout ce que vous avez écrit sur ma patrie (
Francia ! par exemple
[163]) me touche profondément, comme ma fibre filiale. Vous êtes d’accord avec vous-même en nous aimant ; c’est encore là une de vos originalités. Dans ces derniers temps, j’ai lu l’
Histoire grecque de Curtius
[164], et, en voyant Athènes, après tant et de si profonds désastres, se relever si rapidement, je ne pouvais m’empêcher de faire un retour sur Paris et la France.
Est-il vrai que nous nous relevions aussi de nos revers ? Votre sympathie me le persuade, malgré bien des découragements. Espérons que la nouvelle Chambre, composée d’hommes nouveaux avec des mandats nouveaux, ne fera pas la besogne de la précédente ! J’y compte beaucoup.
Encore une fois, merci, cher monsieur et ami, je vous serre bien affectueusement la main à travers les monts et les mers,
G. Tarde
Lettre 22, G. Tarde à A. Zuccarelli
[yy165], Sarlat (Dordogne), le 20 décembre 1889
Monsieur,
Je lis dans votre importante revue un article de monsieur Ciccarelli qui me concerne :
Tarde e la responsabilità morale .
[166] Auriez-vous la courtoisie de transmettre à cet auteur les quelques observations suivantes, qui m’ont été suggérées par la lecture de son travail ?
Il trouve mon rapport obscur et il a raison
[167]. J’étais contraint de condenser ma pensée en un nombre de pages réglementaires. C’est pourquoi je n’ai pu donner qu’une idée très incomplète de ma théorie. J’espère que lorsque ma façon de voir sera publiée avec tous les développements nécessaires dans ma
Philosophie pénale
[168] (sous presse), monsieur Ciccarelli n’accusera plus de métaphore et de figure rhétorique l’une des notions principales sur lesquelles je m’appuie
[169] et qu’il regrettera de m’avoir prêté des sentiments qui sont le contraire des miens. Personne ne désire autant que moi voir décroître et disparaître l’empire de la haine, de la colère et du mépris.
Je n’ai jamais dit que l’exécuteur de justice devrait frapper d’une main dirigée par ces dangereuses passions. J’ai dit seulement que tant que la haine régnera parmi les hommes, son objet le plus naturel et à la fois le plus raisonnable du point de vue utilitaire sera le coupable et le délit.
Quoi qu’il en soit, c’est un fait que la peine s’accompagne toujours d’un caractère plus ou moins infamant, d’un blâme de l’opinion. Et, tant qu’il en sera ainsi, on ne pourra assimiler les criminels aliénés aux criminels non aliénés sans étendre malheureusement aux premiers l’infamie qui couvre les seconds. D’ailleurs, même quand, selon mes vœux, la peine proprement dite sera exempte de tout mépris et de toute animosité contre le condamné, elle devra toujours, à mon avis, impliquer un blâme, une réprobation. Or, la question consiste à savoir si ce jugement de blâme et de réprobation, sans mépris, ni haine, ni colère, est rationnel ou non. Autrefois, coupable signifiait damné éternellement : laissons cette vieille idée aux théologiens. Coupable signifie également méprisable, odieux. Cette idée est, elle aussi, destinée à disparaître. Mais coupable ne signifiera-t-il pas toujours blâmable ? Voilà le point à éclaircir.
Si la question se résout par l’affirmative, on doit comprendre pourquoi, à mon avis, le positiviste
[170] ne saurait juger un homme punissable sans le croire coupable. Cela dit, il reste à voir la distinction que j’ai établie entre l’acte commis en vertu d’une impulsion extérieure à l’individu
psychique (
renouvelée sans cesse mais
relativement permanente, jusqu’à un certain point et pendant un certain temps) et l’acte commis en vertu d’une impulsion intérieure à cet individu, qui s’est approprié ce même acte, qui s’y est identifié. Il s’agit de savoir si j’ai eu raison de distinguer entre l’évolution normale d’un individu et sa révolution accidentelle sous l’emprise de la folie, de l’ébriété, de l’hypnotisme, etc. Quant à l’importance que j’accorde à l’identité sociale, c’est-à-dire au fait d’appartenir à la même société
[171], toute l’histoire des idées morales prouve que je ne l’ai pas exagérée.
Je constate un malentendu qui dérive peut-être du fait que monsieur Ciccarelli ne connaît pas bien la langue française. Il m’accuse d’avoir entendu
l’esprit (mot utilisé dans toutes les écoles positivistes ou autres, et sans couleur métaphysique) dans le sens de la vieille psychologie ; et ce parce que j’ai parlé des « œuvres artificielles de l’esprit », c’est-à-dire des entités scolastiques, des notions purement verbales et vides. Autant taxer un athée de contradiction avec lui-même parce qu’il se sert de phrases telles que : « À Dieu ne déplaise ! A Dieu ne plaise ! Que Dieu vous bénisse ! »
[172]
Je ne suis pas un éclectique. Ma théorie de la responsabilité tient à tout un système d’idées qui m’appartient, et qui, j’en suis persuadé, n’a rien de commun avec un amalgame d’idées incohérentes.
Dès que mon prochain livre sera publié, je vous l’enverrai, Monsieur. Entre-temps puis-je espérer que monsieur Ciccarelli ait quelque égard pour les observations exposées ci-dessus ?
Je compte sur sa bonne foi, sinon sur sa bienveillance.
Je vous serai également obligé de bien vouloir publier cette lettre dans votre prochain numéro, malgré la rapidité avec laquelle j’ai été contraint de l’écrire
[173].
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
G. Tarde
Lettre 23, G. Tarde à A. Loria
[yy174], Sarlat, 9 janvier 1890
Monsieur,
J’attendais toujours d’avoir pu parcourir votre ouvrage sur la
Propriété capitaliste
[175] pour vous en remercier. Mais c’est une œuvre si importante, si volumineuse et si profonde à la fois, que, dès les premières pages lues, j’ai reconnu l’impossibilité de vous en parler sans y avoir longtemps médité. Je me borne donc pour le moment, à vous en accuser réception, en vous assurant que je vous suis très reconnaissant de cet envoi et que, dès que j’en aurai le loisir, je lirai peu à peu, la plume à la main, vos théories, soit pour les critiquer soit, plus probablement, pour m’appuyer sur elles. Certainement, je trouverai un jour ou l’autre l’occasion d’en parler dans la
Revue philosophique, quoique je me déclare incapable dès maintenant d’en faire un compte-rendu
[176]. Un ouvrage de cette importance gardera longtemps sa valeur, qui n’est pas seulement un mérite d’actualité.
Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciements réitérés et bien sincères, l’expression de mes sentiments les plus distingués,
G. Tarde
J’ai de temps en temps des nouvelles de notre ami Ferri. Je crains qu’un article de moi, récemment paru dans la
Revue philosophique ne l’ait contrarié
[177]. J’en serais bien fâché. Quant à M. Lombroso, je m’explique son mécontentement ; mais il m’a été impossible de ne pas le combattre
[178]. De plus en plus je vois grandir l’importance des facteurs sociaux et diminuer celle des facteurs physiques dans l’explication des phénomènes psychologiques.
Lettre 24. R. Garofalo à G. Tarde
[yy179], Naples, le 21 mars 1890
Mon cher collègue,
J’ai reçu votre beau livre
Les lois de l’imitation et je vous suis bien reconnaissant de la bonté que vous avez eue de vous souvenir de moi
[180]. Je me mettrai à étudier ce grand ouvrage dès que je serai débarrassé de ma seconde édition qui va paraître en français et en italien
[181].
Agréez, mon cher collègue, mes salutations les plus sincères.
Votre très dévoué,
R. Garofalo
Lettre 25. E. Ferri à G. Tarde
[yy182], Rome, 29 mars [1890]
Cher ami,
Bien merci et mes applaudissements [… ?] pour votre beau volume
[183], que je lirai avec le plus vif intérêt. Ou moi ou [Giulio Fioretti ?
[184]] nous en parlerons. Mes travaux sont atteints de paralysie… mais transitoire.
Nos salutations les plus cordiales à madame Tarde et à vous.
Affectionné,
Enrico Ferri
Lettre 26. G. Tarde à N. Colajanni
[yy185], Sarlat, 10 mai 1890
Cher monsieur et ami,
Merci de la sympathique mention que vous faites de mon livre sur les
Lois de l’imitation
[186]. Un jugement favorable porté par vous sur cet ouvrage m’est très précieux. Vous savez le cas singulier que je fais des vôtres. La Bruyère dit que quelque dissidence d’idées et beaucoup de ressemblances de sentiments sont nécessaires à la fois pour fonder une durable sympathie
[187]. À ce compte nous devons longtemps nous accorder. Vous avez lu, je suppose, l’article que je vous ai consacré dans la
Revue philosophique de ce mois
[188].
Votre tout dévoué,
G. Tarde
J’espère que votre santé est tout à fait rétablie. Je le souhaite de grand cœur. Dans son livre sur le
Délit politique Lombroso nous critique ensemble page 209
[189]. J’en suis fier.
Lettre 27. N. Colajanni à G. Tarde
[yy190], Castrogiovanni, le 15 mai 1890
Illustre et cher ami,
Je n’ai pas lu la
Revue philosophique et je vous serais obligé si vous me fournissiez le tiré à part
[191]. À propos de ma brochure contre Lombroso
[192], en Italie il y a eu un plébiscite. D’autres excellents jugements sur ma
Sociologia [
criminale] sont arrivés de Belgique, d’Allemagne et d’Italie. J’ai eu récemment l’occasion de mentionner vos
Lois de l’imitation
[193], livre qui fait penser et dont je m’occuperai longuement plus tard
[194]. J’attends votre
Critique pénale
[195]. Connaissez-vous l’adresse de Joly
[196] ? Je voudrais le prier de m’envoyer ses deux derniers travaux
[197], bien qu’il ne me semble pas un adversaire des plus sérieux de Lombroso
[198]. J’ai lu des passages du
Delitto politico et parmi de bonnes idées j’ai trouvé d’énormes sottises.
Salutations cordiales.
Votre N. Colajanni
Lettre 28. G. Tarde à N. Colajanni
[yy199], Sarlat, 20 mai 1890
Je viens, cher monsieur et ami, de prier Alcan de vous adresser un exemplaire du n° de la
Revue phil[
osophique] où a paru mon article sur vous
[200]. Votre jugement sur mes
Lois de l’imitation me fait grand plaisir. L’adresse de M. Henri Joly, professeur suppléant au Collège de France, est 106 bis rue de Rennes, 106 bis, Paris. Pourriez-vous me citer les principaux auteurs, journaux, revues, qui, dans votre polémique avec Lombroso, ont pris parti pour vous ?
[201]. Je tiendrais à être éclairé sur les mouvements de l’opinion lombrosienne et anti-lombrosienne en Italie. Avant peu, vous recevrez ma
Philosophie pénale, et j’attends de vous un jugement porté avec votre franchise habituelle. Vous ne me parlez plus de votre santé, ce qui me fait penser qu’elle s’améliore. Je le souhaite de tout mon cœur. Votre bien dévoué,
G. Tarde
Lettre 29. R. Garofalo à G. Tarde
[yy202], Naples, le 5 août [1890]
Monsieur et cher collègue
Veuillez agréer mes plus vifs remerciements pour la bonté que vous avez eue de m’envoyer votre livre
[203], dont je viens de commencer la lecture. Vous avez eu une bonne idée en publiant ce volume qui permet d’apprécier plus complètement l’ensemble des vues que vous aviez exposées dans vos articles. Vous apportez dans chaque question des pensées frappantes par leur originalité et qui engagent à réfléchir. C’est ce que je vais faire, et pour longtemps, avant de me hasarder à exprimer mon avis.
Croyez, je vous prie, aux sentiments de ma plus haute estime et de mon amitié.
R. Garofalo
Lettre 30. G. Tarde à A. Loria
[yy204], Sarlat, 13 septembre 1890
Veuillez m’excuser, Monsieur, si je n’ai pas plus tôt répondu à votre aimable demande. Dès que votre première lettre, il y a quelques mois, m’a appris le désir d’avoir ma théorie de la valeur, je me suis empressé de m’en procurer un nouvel exemplaire car je n’en avais plus ; et quand je l’ai eu, de nombreuses affaires à régler m’ont fait oublier cet envoi. Je suis impardonnable, et cependant j’espère que vous me pardonnerez. Je vous envoie, non pas à vrai dire ma théorie de la valeur qui a paru dans la
Revue philosophique en 1881
[205] (je ne l’ai plus), mais mon étude sur les deux sens de la valeur, qui vaut mieux (
Rev[
ue]
d’écon[
omie]
polit[
ique]
[206]). Seulement, quand vous n’aurez plus besoin de ces deux livraisons
[207], je vous serai bien obligé de me les retourner, car je vous le répète,
je n’en ai pas d’autre en ma possession, mais je suis on ne peut plus flatté de votre demande.
Veuillez croire à ma plus haute considération.
A. Loria
Lettre 31. S. Sighele à G. Tarde
[yy208], Rome, Place Esquilino, 5 17 octobre 1890
Monsieur,
Je viens d’arriver à Rome seulement aujourd’hui et je trouve votre carte postale du 15 septembre. Mon premier devoir est de vous remercier pour avoir bien voulu répondre à mes pauvres notes bibliographiques, qui ne méritaient pas cet honneur
[209].
J’ai lu votre
Philosophie pénale, et, malgré l’admiration sincère que j’éprouve pour ce livre vraiment magnifique, je dois vous dire que je ne suis pas d’accord avec vous sur la théorie de la responsabilité. Vous lirez ma modeste critique dans une des prochaines livraisons de l’
Archivio de Lombroso
[210], et j’espère que vous me pardonnerez ma franchise comme vous me l’avez pardonnée à présent.
C’est un orgueil pour moi de pouvoir discuter avec vous, car vous n’êtes pas seulement le critique bienfaisant, mais aussi le meilleur critique de notre école.
Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciements, les sentiments de ma haute considération.
Scipio Sighele
Lettre 32. G. Tarde à A. Loria
[yy211], Sarlat, 1er juillet 1891
Cher Monsieur,
J’ai à m’excuser de n’avoir pas encore achevé la lecture de vos deux volumes
[212]. Mais ils sont encore plus pleins que compacts. Je vous remercie de m’avoir signalé les chapitres consacrés aux similitudes – vraiment remarquables et mis brillamment en lumière par vous – entre les colonies de l’antiquité et les colonies modernes
[213]. Peut-être y a-t-il moyen de les expliquer autrement que vous ne le faites ; mais ces analogies ne gardent pas moins un profond intérêt. Elles ont, en outre, cet avantage pour moi que, mis en goût par ces chapitres, je vais dévorer tout le reste. J’avais reculé longtemps devant ces deux gros volumes, mais maintenant je commence à les trouver trop courts. Votre point de vue n’est pas le mien, mais il complète et corrige le mien. Je n’ai pas reçu les 2 numéros de la revue que vous m’annoncez
[214].
J’espère avoir à parler de votre œuvre dans un travail que je prépare sur le
Droit comparé
[215].
Votre très dévoué
G. Tarde
Lettre 33. G. Tarde à G. Fioretti
[yy216], Sarlat, août 1891
Cher Monsieur,
Il m’est impossible de ne pas répondre par quelques rectifications à votre récent article sur, ou plutôt contre, mes Lois de l’imitation. Certes, un auteur qui présente une nouvelle théorie, laquelle contient le fruit de longues études, ne doit pas s’étonner d’être mal compris par quelque critique, qui semble l’avoir lu trop rapidement ou superficiellement.
J’ai par ailleurs tant à me louer de la bienveillance que les juges les plus compétents ont jusqu’ici manifestée à l’égard de mon ouvrage que je ferai preuve de peu de tact si je me sentais offensé par une attaque courtoise. Mais, d’autre part, je ne peux oublier que j’ai de véritables et vieux amis dans la rédaction de la Scuola positiva, et je croirais démériter envers eux en laissant croire par mon silence que j’accepte certaines accusations.
Commençons par un « fait personnel » comme on dit dans le langage parlementaire. Vous vous étonnez (321) que, dans mon livre, je n’ai rien dit des idées de Lombroso sur le
misonéisme
[217]. Je ne m’attendais certes pas au reproche de ne pas avoir assez parlé de cet illustre auteur, du moins dans un autre ouvrage
[218]. Quant à mes
Lois de l’imitation, ce livre était en grande partie écrit bien avant que Lombroso n’ait traité du
misonéisme et que je n’aie eu connaissance de sa façon de voir à cet égard. Mon premier chapitre, intitulé la
Répétition universelle, qui contient en germe tous les autres, fut publié en septembre 1882 dans la
Revue philosophique sous un titre différent (
Les traits communs de la nature et de l’histoire)
[219].
Mais dix ans avant déjà, il était presque écrit dans sa substance
[220]. À cette époque-là, je ne me préoccupais point de faire de la publicité à mes ouvrages. Ce n’est que plus tard que j’ai essayé d’appliquer mon idée mère à différents sujets. Je l’ai appliquée à l’économie politique (voir mon article « La psychologie en économie politique »,
Revue philosophique, septembre et octobre 1881). Et j’en ai également esquissé une application aux langues
[221], aux religions
[222] et enfin à la criminalité
a. Quand j’ai publié au début 1883 dans la
Revue philosophique un article sur la
Statistique criminelle
[223] où mes idées sur l’imitation s’étaient fait jour avec une grande clarté, je ne connaissais encore de la nouvelle école italienne qu’un opuscule de M. Poletti
[224] ; c’est tout de suite après cet article que
pour la première fois j’ai pris connaissance des écrits de Lombroso, de Ferri et de Garofalo. Et puisque je ne suis pas un ingrat, je me suis hâté de faire part au public français du plaisir et du profit que cette lecture m’avait procurés.
Mais, aussi bien avant qu’après ce fécond contact, toutes mes œuvres se sont inspirées d’une idée-mère, d’un système élastique, c’est vrai, dans une certaine mesure, qui s’est ensuite développé sans jamais se démentir. Je n’ai pas attendu, je vous l’assure, de lire (dans la
Revue scientifique, il y a cinq ou six ans tout au plus) un entrefilet concernant le
misonéisme
[225] pour concevoir
l’ensemble ou
une partie des idées publiées dans les
Lois de l’imitation. Ce livre, je le répète, est dans son ensemble
bien antérieur à la théorie lombrosienne, ou du moins à la connaissance que j’en ai eu. Comment pouvais-je traiter dans ce livre d’une idée que je ne connaissais pas et qui du reste ressemble si peu à la mienne ? Il y a un an environ que, dans un article publié dans la
Revue philosophique et consacré au
Delitto politico, j’ai dit ce que je pensais du
misonéisme, et ce n’est pas la peine de le redire ici
[226].
On pourrait plus justement me reprocher – et je profite de cette occasion pour prévenir un grief qui ne m’a pas encore été fait
[227] – de ne pas avoir cité Bagehot qui, en vérité, avait avant moi publié plusieurs pages sur l’importance sociale de l’imitation
[228]. Mais la vérité est, si cette vérité peut sembler vraisemblable, que je n’avais jamais lu Bagehot avant de publier mes
Lois de l’imitation. S’il n’en était pas ainsi, je n’aurais pas laissé échapper l’occasion de lui rendre justice et également de me féliciter d’une coïncidence, purement fortuite, et d’autant plus significative – et pour moi flatteuse – entre de nombreuses idées miennes et siennes
[229].
Vous m’adressez une autre critique qui m’a causé une indicible surprise. « Il n’aurait pas dû échapper à Tarde » dites-vous (322) « que l’imitation, entendue dans la signification normale du mot, a une importance fondamentale même dans la genèse du délit » et à ce propos, vous m’opposez « le beau livre d’Aubry sur la
contagion du meurtre
[230] ».
L’explication du délit au moyen de l’imitation m’a si peu échappée qu’elle occupe tout le chapitre six de ma Philosophie pénale ou plutôt ce dernier ouvrage dans son entier et en général toutes mes œuvres de criminologie. Louer la criminologie en moi, comme vous le faites, pour déprécier la sociologie, est donc une erreur évidente de logique. Les deux choses ne font qu’une. Il est possible qu’elles ne valent pas grand-chose, et cela dépend des goûts ; mais elles valent autant l’une que l’autre.
Par ailleurs, vous m’accusez d’avoir dénaturé, pour l’étendre outre mesure, le sens du mot
imitation. Selon vous, il conviendrait de conserver le sens
habituel du mot et de le considérer comme le seul
normal. Pour moi, je ne vois point la moindre raison philosophique de restreindre le sens du mot
imitation à la sphère des actions volontaires et conscientes, et d’exclure par voie de définition – comme le faisaient les anciens psychologues à propos du mot
esprit – tout ce qui est inconscient et involontaire. Faisons, s’il vous plaît, rentrer l’inconscience et l’habitude dans leurs droits, aussi bien ici qu’ailleurs, et disons qu’il y a imitation chaque fois qu’un
phénomène mental (action ou idée, cela n’importe pas) est
la reproduction plus ou moins exacte d’un autre phénomène mental sans lequel il n’existerait pas (reproduction consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, c’est la même chose). Est-il vrai qu’entendu de cette façon ce mot finit « par n’avoir aucun sens ? » Je laisse à mes lecteurs la tâche d’en juger. Je crains qu’en jugeant tel que vous le faites, vous vous laissez dévier par un reste de
misonéisme latent et très surprenant de votre part. Remarquez que dans un chapitre (217 et suivantes) j’ai dit pourquoi la distinction entre l’imitation consciente et l’imitation inconsciente me semble secondaire. Or, je comprends qu’un psychologue de la vieille école me fasse une remarque pour cette non distinction ; mais je ne m’explique pas que cette critique me vienne de la plume d’un novateur tel que vous
[231].
Enfin, voici ce qui représente la comble de ma stupeur ; vous m’accusez d’avoir nié l’importance sociale de l’invention et du génie, de n’avoir compris que celle de l’imitation et de la routine, et d’avoir tellement exagéré cette dernière que j’aurais annihilé la première.
Or, non seulement je n’ai rien dit de tel, mais dans plusieurs chapitres j’ai dit le contraire. Ce qui a pu vous induire en erreur, c’est vrai, a été l’assertion, plusieurs fois répétée, qu’une invention, une quelconque innovation, consiste toujours en un croisement d’imitations dans un cerveau.
Mais ai-je dit peut-être que ce croisement est peu de chose ? Je pense que l’originalité vraie et féconde se révèle précisément dans ces singulières interférences, sources de toutes les imitations, de tous les courants d’idées et d’actions qui circulent par le monde. Il n’est donné qu’à ces cerveaux faits d’une manière spéciale et dans certaines circonstances, d’être le lieu où ces courants se rencontrent et se croisent. Peut-on peut-être spécifier les caractères distinctifs de ces cerveaux ? Je ne dois pas m’occuper de cette question. Peut-on au moins indiquer les règles logiques qui ont dirigé le développement des inventions, l’apparition des idées innovatrices dans l’histoire de la formation des langues, des religions, des gouvernements, des industries, des sciences, des arts, de la morale ?
Je le crois. Ce sera probablement le sujet d’une œuvre que j’ai en tête, qui concerne les
Lois de l’invention
[232] et qui complétera le volume sur les
Lois de l’imitation.
Si, dans cet ouvrage, j’ai traité du phénomène social du côté imitatif plus spécialement, cela ne signifie pas que j’ai méconnu le côté inventif, si indissolublement lié au premier. Voulez-vous quelques citations pour preuve ? Au début j’ai établi que « les répétitions sont donc pour les variations » (7), « les répétitions n’ont qu’une raison d’être, celle de montrer sous toutes ses faces une originalité unique qui cherche à se faire jour » [ibid.]. Et j’ai ajouté que « toute répétition, sociale, organique, ou physique, n’importe, c’est-à-dire imitative, héréditaire ou vibratoire […] procède d’une innovation, comme toute lumière procède d’un foyer » [ibid.]. À propos du premier anthropoïde qui a enseigné aux autres les rudiments de la parole, j’ai écrit (48) : « sans cette étincelle, l’incendie du progrès ne se fût jamais déclaré dans la forêt primitive pleine de fauves et c’est elle, c’est sa propagation par l’imitation qui est la vraie cause ». Pages 51 et 52, j’ai tout fait dépendre « d’initiatives individuelles […] des inventeurs et des savants » et j’ai ajouté que « nous avons de la peine à imaginer combien les idées les plus simples ont exigé de génie et de chances singulières ». Résumant une partie de mon quatrième chapitre (114), je me suis exprimé ainsi : « Pour eux, pour les archéologues tout comme pour moi donc, l’histoire, simplifiée et transfigurée, consiste simplement en apparitions et en déploiements, en concours et en conflits d’idées originales, de besoins originaux, d’inventions, en un seul mot, qui deviennent de la sorte les grands personnages historiques et les vrais agents du progrès ». En somme, peut-on m’accuser d’avoir nié l’importance de l’invention et du génie dès lors que j’ai écrit ces lignes ? L’on tombe souvent dans mon livre sur des idées conformes à celles-ci. Par exemple (155) : « Loin de diminuer, l’empire des grands hommes, perturbateurs éventuels des courbes prévues, ne peut que s’accroître ; le progrès de la population ne fera qu’étendre leur clientèle imitatrice […]. Plus nous allons et plus, semble-t-il, l’imprévu déborde en nouveautés de tout genre dans la classe gouvernante des découvreurs, pendant que, dans la classe gouvernée des copistes, le prévu s’étale plus uniforme et plus monotone que jamais ». Je pourrais multiplier les citations (cf. 65, 75, 89, 122, 101, 102…), mais il y en a assez, je crois, pour me disculper de l’accusation d’avoir dénigré les novateurs. Si j’ai été amené à mettre en évidence le phénomène de l’imitation et à en faire le producteur, je ne dis pas des organes, mais des tissus sociaux, dans une sorte d’histologie sociale ; si j’ai essayé de démontrer son importance trop méconnue, cela n’a pas été par une de mes dispositions particulières – je vous l’assure – mais par la force des choses. Du reste, de par ma nature, j’ai horreur de tout ce qui est imitation ou imitateur : je déteste non seulement l’imitation des vieux modèles, quand ils ont fait leur temps, mais encore l’imitation déraisonnable et moutonnière des nouveaux modèles. Je connais bien des gens qui, quoique philonéistes ou néophiles, enthousiastes au premier coup d’œil pour tout ce qui est nouveau, sont absolument assimilables sous ce rapport aux misonéistes les plus invétérés. Les uns et les autres sont des singes dans la même mesure. Sur ce point au moins – je l’espère – nous sommes d’accord.
Voilà, cher Monsieur, une lettre un peu longue, je le déplore. Mais la longueur même de ma réponse vous prouve la considération que j’accorde à l’opinion de vos lecteurs et, avant tout, à la vôtre.
G. Tarde
a Je ne me suis décidé à présenter mon système d’idées dans sa forme générale (encore incomplète d’autre part) qu’après en avoir expérimenté dans ces domaines la vertu explicative et avoir obtenu l’adhésion d’esprits élevés, tels que MM. Taine, Ribot, Espinas, etc. Taine notamment m’a fait l’honneur de m’écrire que mon point de vue était «
une clef qui ouvrait presque tous les tiroirs »
[233]. En vérité, je suis désolé qu’à vos yeux cette
clef ne soit pas même un rossignol.
Lettre 34. G. Tarde au directeur du Corriere della sera
[yy234], [Sarlat, début septembre 1892]
Monsieur le directeur
[235],
J’ai lu l’article de monsieur Bianchi «
I delitti della folla » (
Corriere della sera du 31 août)
[236] et j’y ai trouvé une erreur. Monsieur Bianchi prétend que, dans mon rapport sur les
Crimes des foules au Congrès de Bruxelles, je n’ai pas cru devoir rendre hommage à l’œuvre de Sighele. En revanche, il est question de la
Folla delinquente de Sighele dès la première page du texte publié dans les
Archives de Lacassagne, avec cette indication : « écrit neuf et fécond »
[237]. C’est dire beaucoup en quelques mots. Par ailleurs, au cours de mon travail, je cite plusieurs fois
[238] cet auteur, dont personne autant que moi n’apprécie les qualités fortes et rares et ceci bien que, pour être bref, je me sois interdit nécessairement toute sorte de citations. Un long passage assez flatteur sur cette œuvre était d’autre part déjà paru cette année dans les
Études pénales et sociales
[239].
J’ajoute que je me suis borné à emprunter à Sighele le sujet. Mais un sujet appartient à tous et celui-ci m’appartient plus qu’à quiconque, puisque dans ma
Philosophie pénale et dans mes
Lois de l’imitation je m’étais tout spécialement arrêté sur le problème de la criminalité de la foule
[240], le posant et le résolvant si bien que Sighele n’a rien fait d’autre que prendre ma solution
[241], en me citant, du reste, très courtoisement.
Et ceci, monsieur Bianchi même le reconnaît, au début de son article, en disant que mes travaux sur les lois de l’imitation me donnaient des titres spéciaux pour traiter de cet argument. Il s’est également trompé en attribuant à monsieur Sergi la première idée d’expliquer l’imitation par la suggestion. Dans la traduction de son livre, Sighele reconnaît avoir commis une erreur à ce propos et que cette théorie avait été énoncée et développée par moi dans la
Revue philosophique plusieurs années avant Sergi
[242].
Et avec cela je ne veux accuser personne de plagiat, vu que je considère cette question de priorité comme secondaire. Mais c’est la première fois de ma vie que je me vois soupçonné d’avoir pillé quelqu’un et cette tricherie littéraire est si contraire à mes habitudes que je crois devoir écrire cette longue lettre pour me laver de cette petite imputation accidentelle qui, vous le voyez, vient bien mal à propos.
Veuillez agréer l’expression de ma plus profonde considération.
G. Tarde
Post-scriptum : Je reçois aujourd’hui le numéro du
Corriere della Sera contenant la lettre du Professeur Lombroso dans laquelle je suis attaqué personnellement
[243]. Pour ce qui est de Sighele
[244], j’ai déjà répondu. J’ai labouré le même champ, mais à ma façon et avec ma charrue, qui ne sort pas, c’est vrai, de la forge de Turin. Peut-être Lombroso croit-il avoir inventé tous les arguments que j’ai traités, et puisqu’il a suivi les traces (pas avec bonheur, selon moi) de Morel, Maudsley, Jacoby et autres, serait-ce un droit de lui dire que c’est un plagiaire ?
[245] Non, il reste un esprit considérablement original, et bien que de toutes ses prétendues découvertes il n’y en a pas une, peut-être, destinées lui survivre, il n’en sera pas moins considéré par la postérité comme un grand et utile agitateur d’idées.
C’est dans ce sens que j’ai parlé de lui au Congrès. Lorsque le compte rendu exact de mes paroles sera publié, on verra que j’ai eu du mérite à être si courtois envers un homme qui l’a été si peu envers moi, dans son dernier ouvrage, vraiment indigne de lui
[246]. Il a sans aucun doute oublié que j’ai été l’un des premiers, sinon le premier en France, à le faire connaître au public
[247], et que jamais, en le critiquant, je n’ai méconnu son génie.
Il me reproche d’avoir dit en plein Congrès que son école et lui étaient morts. C’est si peu vrai que j’ai porté un toast aux Italiens absents, et spécialement à Ferri, Garofalo et
également à Lombroso
[248]. Y avait-il de l’ironie dans ce toast ? C’est possible. Mais en tout cas, même ironiquement, on ne boit pas à la santé des morts. Et je vois avec plaisir, à la vivacité de sa colère à mon égard, si peu justifiée, qu’il se porte bien.
Je ne relève pas d’autres erreurs – involontaires elles aussi ? – que contient sa lettre. Il s’attribue comme alliés des scientifiques qui l’ont combattu. Mais c’est son habitude
[249]. Ce qui est mort et enterré, ce n’est pas lui, ni ses élèves certainement, mais c’est sa façon particulière – ou ses façons, vu que sa pensée est très complexe et contradictoire – de concevoir le criminel né.
Lettre 35. E. Ferri à G. Tarde
[yy250], Rome, 17 avril 1893
Le dilemme n’est pas entre une organisation sociale « spontanée et libre » et une « disciplinée et méthodique » : toute organisation sociale étant un fait naturel et partant spontané en même temps que discipliné.
Le dilemme, au point de vue du Bien social, est entre une organisation individualiste et une organisation socialiste – dans le sens de la collectivité, sans allusion à telle ou telle école sociologique.
Je crois que l’évolution sociale sera pour la prédominance croissante de la collectivité sur l’individu, sans supprimer avec cela la spontanéité ni la liberté des individus. Le chemin de fer (moyen collectif de locomotion) ne supprime pas la liberté de voyager, vis-à-vis des moyens individuels (à pied, voiture, etc.). Et l’art peut bien se faire, avec la même généralité, à propos des trains mécaniques aussi bien qu’à propos des attelages aristocratiques.
Supposer qu’une société « socialiste » ne soit qu’un couvent ou une caserne « disciplinée et méthodique » n’est qu’une illusion d’
artificialisme politique et social
[251].
Enrico Ferri
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Tarde G., 1892b, Une nouvelle école italienne : « le positivisme critique », Archives de l’Anthropologie criminelle, 7, 208-211.
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Turati F., Kuliscioff A., 1977, Carteggio, 1, Turin, Einaudi.
[1]
Cf. Lacassagne, 1887, 177.
[2]
Que l’on a l’avantage de pouvoir observer même après leur mort : les crânes des condamnés à la peine capitale.
[3]
Tarde, 1885a.
[4]
Lombroso, 1885a et b.
[5]
Mais il s’agit de la « folie morale » de Maudsley et Morel (qui ne lèse pas les capacités d’entendement de l’individu) et non la folie tout court, ce que Tarde n’a pas tout de suite réalisé.
[6]
Tarde, 1885b.
[7]
Tarde, 1885a, 617-619.
[8]
Cf.
Mucchielli, 1998, 135.
[9]
Ibid., 619-621.
[10]
Cf.
Féré, 1888, 77-78.
[11]
Garofalo, 1886, 311 ; 1887b, 230 ; 1888, 67.
[14]
Résumée ci-après d’après les ouvrages suivants :
Turati, 1883a ;
Ferri, 1883b et d ; 1883-1884 ; 1884a et c ; 1885a, 61-71 ;
Colajanni, 1884 ;
Garofalo, 1885, 161-201.
[16]
Tarde, 1883d, 520.
[17]
Tarde, 1886a, 9.
[18]
Tarde, 1884b ; 1886a, 15-16.
[19]
Tarde, 1886a, 17.
[20]
Garofalo, 1885, 3-41 ; 1887a.
[21]
Tarde, 1887e, 636 ; 1888b, 387 ; 1890e, 412-414.
[22]
Turati, 1887, 35.
[23]
Colajanni, 1888a, 68.
[24]
Voir
infra, lettre 19, note 3.
[26]
L’auteur du livre sur le suicide bien connu et directeur de la
Rivista di filosofia scientifica.
[27]
Ferri, 1883b, 256; 1883e, 270.
[28]
Morselli, 1885 (
cf. aussi le compte rendu que
Morselli (1891) fera des
Lois de l’imitation).
[30]
Cf.
Lacassagne, 1889,
passim ;
Manouvrier, 1889.
[31]
Lacassagne, 1889, 535 et 543.
[32]
Tarde, 1889d, 356.
[33]
L’expression « identité sociale » va être remplacée par « similitude sociale » dans
La philosophie pénale (1890e, 89-90 et 100-107).
[35]
Cf.
Lacassagne, 1889, 574-575 ;
Magitot, 1889, 647-648.
[36]
Cf. notamment
Tarde, 1883b, 661 ; 1886c, 131-151.
[37]
Ciccarelli, 1889 (
cf.
infra, lettre 22).
[38]
Morasso, 1892 ;
Lombroso, 1892b, 80-89.
[39]
Fioretti, 1891 (
cf. infra, lettre 33).
[42]
Tarde, 1891b, 500-506.
[44]
Lévy-Bruhl, 1890 ;
Proal, 1890 ;
Corre, 1891.
[46]
Tarde, 1890e, chap. 7-9.
[47]
Tarde, 1890d, 356 (
cf. aussi 1891a, 850).
[48]
Ce passage semble avoir échappé aux contradicteurs de Tarde.
[50]
Amsterdam, Internationaal Instituut voor Soziale Geschiedenis, Fonds Turati, env. 11. L. ms. publiée de façon limitée au second et au troisième alinéa
in Schiavi, 1947, 27-29 ; traduite en partie
in Monteleone, 1987, 65-66 ; publiée en entier
in Rava, 1995, 1-3.
[51]
Occasionnée par les deux pages environ que
Tarde (1883b, 665-667) a consacré au livret de
Turati Il delitto e la questione sociale (1883a).
[52]
Ne sachant pas qui est l’auteur de l’article qui le concerne, Turati a adressé sa lettre au bureau de la revue où le texte de Tarde est paru au mois de juin.
[54]
Tarde, 1879. Par les mots « publication incognito » Tarde fait allusion au fait que, en 1880, il a retiré du commerce son livre de poèmes.
Cf.
Milet, 1970, 19.
[55]
Ces lignes et les suivantes, jusqu’à la fin de l’alinéa, méritent d’être soulignées. On n’en connaît pas d’autres où Tarde a mieux explicité sa vision aristocratique du monde.
[56]
Cf. également
Tarde, 1883
b, 667 : « Il [Turati] a raison de ramener à des influences sociales la plupart des influences physiques et physiologiques qualifiées
facteurs de crimes par Ferri […] ».
[57]
Cf.
ibid., 666 : « Par malheur, j’ai à lui [Turati] faire observer que, de toutes les catégories de la société française, la moins criminelle […] est […] la classe rurale, justement la partie la plus pauvre de la nation ». Tarde s’attachera à maintes reprises à réfuter la prétendue relation directe misère-criminalité. Voir notamment 1890c ; 1890e, 390-394 ; 1901.
[58]
Turati a probablement trouvé le moyen de faire part à Tarde de la maladie de nerfs dont il souffre depuis 1877. À la recherche d’un remède, il n’a pas hésité, en 1878, à s’adresser à un médecin d’exception, Lombroso, qu’il aurait défendu sous peu (1881) contre les attaques de l’école pénale classique. Lombroso a soumis Turati à l’électrothérapie en août de la même année.
Cf.
Monteleone, 1987, 20.
[59]
Cf.
Tarde, 1883b, 667 : « quoique [Turati] parle avec admiration de Marat, il nous assure… ».
[60]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). L. ms.
[61]
Colajanni, 1884. Ce livre, premier volume d’un ouvrage qui en prévoit un second (
cf. note 5) et dont le titre baptise l’expression « sociologie criminelle », est le début d’une longue réponse à Ferri qui, dans
Socialismo e criminalità (1883d) – analysé également par
Tarde (1883d) –, avait rejeté la thèse de Turati selon laquelle, les causes du crime étant essentiellement sociales, ce qui pour Turati signifie tout d’abord « économiques », la question criminelle ne peut être résolue qu’à l’aide d’une transformation radicale de la société. Puisque le livre de Ferri commence par des « préliminaires » sur les fondements théoriques du socialisme (1883d, 8-56), Colajanni suit Ferri sur ce même terrain. C’est Turati qui, après avoir signalé à Colajanni l’article de Tarde sur les criminalistes italiens « de la nouvelle école », lui a transmis l’adresse de son correspondant français.
Cf.
Turati, 1883b, 173-174 et 1884, 193.
[62]
L’article évoqué est
Tarde, 1884c. La note se trouve pages 191-192. Il n’est cependant pas vrai que Colajanni ait dévoilé un Spencer inconnu à lui-même et l’accord dont Tarde parle n’est qu’apparent. Démasquer le socialisme inconscient de Spencer veut dire, d’après
Tarde (
ibid., 191), montrer que,
si les sociétés sont des organismes et que la formule spencerienne de l’évolution tienne, il est inévitable que toute société aboutisse à une réglementation minutieuse de ses fonctions vitales. La centralisation du tout doit l’emporter sur l’individualité des parties. Thomas H. Huxley, en Angleterre, Paul Janet, Henri Marion et Charles Renouvier, en France, se sont déjà servis de cet argument, qui consiste à taxer Spencer d’incohérence. Par contre Colajanni se borne à réunir des passages tirés de la cinquième partie des
Principles of Sociology (lue dans la traduction française de 1883) qui prouveraient que, selon Spencer, la propriété foncière est destinée à disparaître : « En ce qui concerne la propriété, on va vers le
collectivisme » (1884, VII et 339-345). D’autres en Italie, et notamment, dix ans après,
Ferri lui-même (1894a), qui sera devenu socialiste entre-temps, achèveront la lecture socialiste de Spencer entamée, mais presque tout de suite interrompue, par Colajanni, dont l’adhésion au socialisme n’aura été qu’une parenthèse. En 1895, interrogé par un certain Lucio Fiorentino, Spencer s’indignera de ces déformations de sa pensée et sa lettre finira dans les journaux. La réaction de Colajanni à cette lettre confirmera que ses vues sur Spencer de 1884 ne sont aucunement comparables à celles de Tarde : il écrira en effet (1895 et 1898d, V-VI) que ce n’est pas lui qui s’est trompé, mais que c’est Spencer qui a changé d’avis.
[63]
Cf. également
Tarde, 1884c, 192 : « Nous aurons peut-être occasion de revenir plus tard sur ce livre » Voir au premier alinéa de la lettre 3 la raison probable pour laquelle ce propos ne sera pas respecté.
[64]
En fait, il se fera attendre cinq ans et ce sera
La sociologia criminale (1889a), un ouvrage si imprévu quant à ses développements (tout le groupe lombrosien y sera pris pour cible) et à sa taille (deux tomes, 1209 pages) que Colajanni se verra obligé de retirer de la couverture toute référence au livre de 1884.
[65]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). L. ms.
[66]
C’est-à-dire
Il socialismo et sa suite que Colajanni espère évidemment finir rapidement. Il est donc entendu que Tarde attend la parution de ce dernier travail pour honorer l’engagement qu’il a d’une certaine façon pris dans la lettre précédente.
[67]
Même s’il est vrai que la vie de Colajanni n’est pas facile, et qu’elle ne le sera jamais (
cf.
Ganci, 1968, 145-179 ; 1983), il ne faut pas prendre trop au sérieux ses plaintes. Voir aussi les lettres 6, 17, 20, 41, 42 : Colajanni souhaite extorquer à Tarde des comptes rendus et des collaborations, si possible payées, à des revues françaises.
[68]
Émile Yvernès (1830-1899) sera remplacé à la direction de la Statistique judiciaire par Tarde en 1894. Ce n’est que très récemment que Tarde a découvert qu’il est l’auteur (depuis 1862) des
Comptes généraux de l’administration de la justice criminelle qu’il signale à Colajanni. Encore en janvier1883, utilisant pour la première fois les données du
Compte concernant 1880 (paru en 1882) dont il parle à la ligne suivante, il avait attribué cet ouvrage à son signataire, le garde des sceaux Gustave A. Humbert, le travail de rédaction de ces rapports étant en effet anonyme. Tarde corrigera cette erreur lors de la réédition de son texte.
Cf. 1883
a, 49-50 et 1886
c, 63-65.
[69]
En réalité
De la criminalité en France et en Italie (
Bournet, 1884). Ici, tout comme
infra au sujet d’Alexandre Lacassagne, Tarde è loin d’imaginer qu’il cite des auteurs avec lesquels il collaborera régulièrement à partir de 1887. Albert Bournet (1854-1895) demeurera le secrétaire de la rédaction des
Archives de l’anthropologie criminelle – fondées en 1886 par Lacassagne, René Garraud et Henri Coutagne « en imitation » de l’
Archivio lombrosien évoqué plus haut – jusqu’à sa mort, survenue deux ans après que Tarde aura rejoint Lacassagne à la direction de cette même revue.
[70]
Il s’agit de
Kocher, 1884.
Cf.
Tarde, 1885a, 614 ; 1886
c, 29 et 42.
[71]
Le prénom de Tarde n’est en tout cas pas encore paru en entier dans la
Revue philosophique.
[72]
Turin, Archivio di Stato, Fonds Loria, dos. XVIII, env. 19. L. ms.
[74]
Tarde mène dans cet article (1884
a) une critique serrée des excès de la sociologie naturaliste qui se conclut néanmoins par un appel à l’alliance entre la sociologie et la biologie. Le texte de Loria lui offre la possibilité de se résumer. Tarde va bientôt revenir sur ce texte, notamment au sujet de la thèse de l’économiste italien, dont il est vaguement question ici aussi, selon laquelle,
dans les sociétés humaines, la lutte pour la vie assurerait la survivance des plus faibles. « C’est contestable », dira Tarde, mais il est certain que les choses ne se passent pas ainsi
entre les sociétés humaines, comme le prouvent les guerres et leurs conséquences (1886a, 125-126). Voir
infra (lettre 10) la réaction de Loria. Il est clair que c’est Ferri qui a suggéré à Loria d’envoyer à Tarde le tiré à part de son étude.
[75]
À cette date, en effet, Loria et Ferri sont tous deux professeurs à la Faculté de droit de l’université de Sienne et travaillent dans la même revue, les
Studi senesi que Ferri vient de fonder en cette même année 1884 et qu’il dirigera jusqu’en 1886.
[76]
Arrivé en 1884 à sa deuxième édition, cet ouvrage, rappelons-le, prendra le titre de
Sociologia criminale à partir de la troisième édition de 1892. Voir à la lettre suivante les débuts de sa laborieuse traduction française.
[77]
Probable collaborateur ou élève de Ferri.
[78]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[79]
Il s’agit bien sûr de la traduction des
Nuovi orizzonti dont les vicissitudes peuvent servir à éclairer le contenu des alinéas 1-4 de cette lettre, excepté sur un point : l’identité du « M. Reynier » qui vient d’être cité. Le projet de Ferri est un abrégé, à paraître chez Alcan. Il ne s’agit toutefois pas d’un abrégé du livre italien dans le commerce,
i. e. de la deuxième édition de 1884, mais d’une version réduite de la nouvelle édition remaniée que Ferri compte publier chez Bocca, l’éditeur de Lombroso et de l’
Archivio di psichiatria, profitant du changement de titre (alors que les deux premières éditions ont paru chez Zanichelli). Ce qui explique l’implication des Frères Bocca et de Lombroso dans l’affaire. Au mois de juin, parlant des
Nuovi orizzonti,
Tarde (1885a, 602) rend public qu’« une traduction française de cet ouvrage, sous le titre de
Sociologie criminelle, est en voie de préparation ». Toutefois, les choses s’embrouillent l’année suivante, d’une part parce qu’il faut donner la priorité à la traduction de
L’uomo delinquente (
Ferri, 1886b, 273), d’autre part parce que Ferri ne semble plus se contenter d’un petit livre. L’accord avec Alcan sautera et
La sociologie criminelle ne paraîtra qu’en 1893, chez Rousseau, traduite par l’auteur sur l’édition Bocca de 1892. « M. Reynier » n’est pas le traducteur pressenti en 1885, autrement Ferri ne remercierait pas ici Tarde d’avoir accepté de revoir son texte « au point de vue du style ». C’est que Ferri veut se traduire lui-même dès le début. Tarde tiendra parole (
cf.
Ferri, 1893, VI et
Tarde, 1893c, 258) – tout en refusant d’écrire la préface qu’il avait promise (
Ferri, 1886b, 273) –, et l’on peut bien imaginer dans quel esprit il remplira cette tâche : il contribuera à la diffusion d’un ouvrage dans lequel il est systématiquement attaqué. Comme nous l’avons dit dans la présentation de cette correspondance, la réponse de
Tarde (1893c) au livre de Ferri marquera la rupture définitive entre les deux auteurs.
La sociologie criminelle arrivera finalement chez Alcan en 1905, traduite (par L. Terrier) sur la quatrième édition italienne de 1900.
[80]
Il s’agit de la Société de psychologie physiologique de Paris fondée par Jean-Martin Charcot et aux séances de laquelle la
Revue philosophique va assurer la plus grande publicité. Tous les criminalistes italiens y seront recrutés. On ne sait presque rien de l’implication de Tarde dans cette Société, qui organisera son premier congrès en août 1889 sous le patronage d’un comité dont feront partie Lombroso et Enrico Morselli.
[81]
En réalité
Archives de l’anthropologie criminelle et des sciences pénales (Archives d’anthropologie criminelle, de criminologie et de psychologie normale et pathologique depuis la codirection de Tarde).
[82]
À partir du vol. 2 (
Ferri, 1887), sous la forme d’une réponse à un article de
Colajanni (1886), paru dans le vol. 1, qui aura critiqué sa thèse (
Ferri, 1882) selon laquelle la température affecte le mouvement de l’homicide.
[83]
Les « bibliographies », des fiches bibliographiques, sont, en réalité, au nombre de 40. Parues numérotées dans le n. 1-2 (151-228) du vol. 2 de la revue que Ferri dirige (
cf. lettre 4, note 4), Tarde va en recevoir le tiré à part (
Ferri, 1885a).
[84]
Il étant à exclure que Tarde ait remis pied en Italie après son voyage de noces de 1877, une visite de Ferri à Tarde est l’explication la plus probable de ce
p. s. D’ailleurs les séjours de Ferri en France sont fréquents, depuis qu’il est venu à Paris, en 1879, y achever son apprentissage de statisticien (
Ferri, 1881b). C’est sans doute à l’occasion de leur rencontre que Ferri et Tarde ont décidé de présenter ensemble un rapport sur la question de l’admissibilité dans les prisons des professeurs et des étudiants de droit pénal au premier congrès international d’anthropologie criminelle (Rome, novembre 1885) auquel, toutefois, Tarde ne pourra participer.
Cf.
Bournet, 1886, 285 ;
Ferri, 1886a, 14-15 et lettre 6.
[85]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). L. ms.
[86]
Colajanni, 1885.
[87]
Bien sûr
Colajanni, 1884.
[89]
Développées
in 1886a, 15-21 : article publié dans le numéro de janvier de la
Revue philosophique qui doit donc être paru en décembre 1885. Tarde revient dans cet article sur la question du prétendu antagonisme entre l’homicide et le suicide au sujet de laquelle il s’était déjà disputé avec Ferri, à savoir : est-il vrai (
Ferri, 1883-1884, 1884a) ou faux (
Tarde, 1884b) que quand et où l’homicide croît, le suicide diminue ? – une question bien éternelle puisqu’elle date des débuts de la statistique morale et continue pratiquement de nos jours.
[90]
Guillaume (1885-1988), son troisième enfant.
[91]
Le fait évoqué ici est le suivant : la question de l’antagonisme entre l’homicide et le suicide figurant au programme du congrès de Rome – section de biologie criminelle, séance du 21 novembre, rapporteur
Morselli (1887) favorable, comme on pouvait s’y attendre (
Morselli, 1879, 239-245), à la thèse de l’antagonisme –, Colajanni, lui aussi absent, a adressé au congrès un mémoire où il aurait nié que l’opposition entre les deux phénomènes existe. Ferri et d’autres ont parlé publiquement de ce travail qui, assure le compilateur des
Actes, E. Mayor, est « passé par plusieurs mains », dont, suppose Colajanni, les mains de Tarde. C’est pour cette raison qu’il s’est plaint à Tarde de ne pas avoir été cité par lui
in 1886
a. Mais la suite n’est pas moins intéressante : pour des raisons qui resteront mystérieuses, le mémoire de Colajanni n’est jamais parvenu à Mayor lui-même, de sorte que cette lettre à Colajanni est le seul document permettant de connaître au moins les premiers mots du titre du texte de ce dernier sur l’homicide et le suicide.
Cf.
Mayor, 1887, 206, 413 et 523 ;
Bournet, 1886, 185 ;
Ferri, 1886a, 6.
[92]
Ce mot sera envoyé.
Cf. la lettre suivante et
Tarde, 1886c, 169.
[93]
Aucun texte de Colajanni ne sera publié dans la
Revue philosophique.
[95]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). L. ms.
[98]
Tarde, 1886c, 40.
[99]
Agius, 1885-1886.
[100]
Cf. en effet
Colajanni, 1885, 5-7.
[102]
Turin, Archivio di Stato, Fonds Loria, dos. XVIII, env. 19. L. ms.
[103]
Il s’agit de
Loria, 1886a, livre qui arrivera en 1913 à sa quatrième édition après s’être enrichi d’un chapitre sur le droit pénal et le crime depuis sa traduction française de 1893 (voir lettre 38). Tarde anticipe ici le fil conducteur du compte rendu qu’il va consacrer à cet ouvrage (1887b), à savoir que le déterminisme économique de son auteur est exagéré.
[104]
Cf. également 1887b, 90 : « En effet, l’homme ne croit pas toujours ce qu’il aurait intérêt à croire, ce qu’il désirerait croire. Sa croyance et son désir font deux, et c’est fort heureux pour les gouvernés ». Le passage demeure obscur même dans cette seconde version et le texte de
Tarde (1880) sur la croyance et le désir n’aide guère à l’éclaircir.
[105]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[106]
La criminalité comparée.
[107]
Tout va se borner en réalité à une courte mention du livre de Tarde dans un texte de moins de deux pages paru, de plus, anonyme (
Ferri, 1886c). En dépit de la critique du type criminel lombrosien (
Tarde, 1885a) que
La criminalité comparée reprend dans son premier chapitre, Ferri, qui écrit au nom de tout le groupe de l’
Archivio di psichiatria, n’hésite pas à qualifier Tarde de « notre compagnon d’armes ».
[108]
Ce projet est destiné à avorter. Cependant, le travail que Ferri est en train de faire ne sera pas perdu : il confluera dans l’
Atlas statistique formant le second tome du livre sur l’homicide dont il est question ci-après.
[109]
« Impatiemment attendu » (
Tarde, 1886c, 23), cet ouvrage ne paraîtra qu’en 1895. Ferri y reproduira, dans l’introduction, son premier article (1883c) analysé par
Tarde (1883b) et la réédition de ce texte sera alors l’occasion d’un énième règlement de comptes avec son ancien allié.
Cf.
Ferri, 1895b, 6.
[110]
Ferri vient d’être élu député dans les rangs du parti radical.
[111]
Cf.
Tarde, 1886c, 11, 21-23, 37, 59, 61…
[112]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[113]
Loria fait allusion à la page de
La criminalité comparée (
Tarde, 1886c, 186) qui reproduit le passage de l’article « Problèmes de criminalité » concernant son avis (exprimé
in Loria, 1884) selon lequel la
struggle for life ne produirait pas dans les sociétés humaines la même sélection que dans les sociétés animales. Voir lettre 4, note 3.
[114]
Voir lettre 8, note 2.
[115]
Amsterdam, Internationaal Instituut voor Soziale Geschiedenis, Fonds Turati, env. 11. L. ms. publiée de façon limitée aux deux dernières propositions du premier alinéa
in Schiavi, 1947, 29 ; traduite en partie
in Monteleone, 1987, 66 ; publiée en entier
in Rava, 1995, 22-23.
[116]
Le dépistage de ces articles (donc deux au moins), portant de toute évidence sur
La criminalité comparée, a vanifié jusqu’à aujourd’hui les efforts des spécialistes de Turati qui sont tombés sur cette lettre, et nous n’avons pas su faire mieux. « Hérétique distingué » de la criminologie italienne (
Tarde, 1887a, 50), Turati ne semble être revenu sur Tarde, après ces articles, qu’en deux occasions (1887, 35 ; 1897).
[117]
Écrivant à sa mère le 1
er janvier 1899 au sujet d’une possible édition française du
Delitto (1883a), Turati taxera Tarde de «imitationnisme à outrance » (
Turati,
Kuliscioff, 1977, 238).
[118]
Cf.
Tarde, 1886c, 208-209 : « J’ai nommé l’hallucination, j’aurais dû nommer l’imagination. De là le rôle incomparable des hommes imaginatifs à l’origine des civilisations. La science va ramasser ses fagots de tous côtés ; mais c’est l’imagination qui les brûle [etc.] ».
[119]
Futur ami de Lombroso, qui lui dédicacera
Le crime (1899, III), et grand propagandiste des thèses de ce dernier sur l’homme de génie, Max Nordau, pseudonyme de Max S. Südfeld (1849-1923), est parmi les auteurs de chevet de Turati de ces années-là. Le livre de Nordau dont il s’agit ici est sans aucun doute
Die conventionellen Lügen der Kulturmenschheit de 1883 – c’est-à-dire
Les mensonges conventionnels de notre civilisation (
Nordau, 1886), lu par Turati dans une traduction italienne de 1885 –, et la raison est claire : le chapitre final de
La criminalité comparée, qui contient le passage sur le rôle de l’imagination dans l’histoire sur lequel Turati s’est apparemment arrêté, a pour titre « Civilisation et mensonge ».
[120]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[121]
Colajanni, 1887
a. C’est presque une règle que les livres qui paraissent les derniers mois de l’année soient datés de l’année suivante.
[122]
À savoir que ce n’est pas l’ivresse qui produit la misère mais le contraire.
[123]
Colajanni (
ibid., 54-55) s’en prend au passage suivant de
Tarde (1886a, 9 ; 1886c, 157) : « Il convient de remarquer aussi que l’alcoolisme agit sur la criminalité dans le même sens du climat chaud ou la saison chaude ». Tarde va lui répondre en détail
in 1887d, 427.
[125]
Il s’agit de
Colajanni, 1886. Voir lettre 5, note 5.
[126]
Il s’agit d
’Orano, 1882.
[127]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[129]
Le compte rendu sera en réalité de huit pages (
Tarde, 1887d).
[130]
Encore à la recherche de données sur la marche de la criminalité en France, Colajanni obtient de Tarde à peu près la même réponse qu’il a reçue au début de l’année (voir lettre 6).
[131]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[133]
Tarde, 1887e. Tarde dit ici – et dans les deux lettres suivantes – « revue générale » et non pas « revue », ce qui suffirait, car « Revue générale » est le titre de la rubrique à laquelle l’article est destiné. À noter que cette dernière rubrique de la
Revue philosophique a été inaugurée par
Tarde lui-même (1883b, 658).
[134]
Il s’agit de
Marro, 1887. Tarde présente les résultats des recherches anthropométriques de cet auteur (auxquels il attachera toujours la plus grande importance, 1890e, 65-68, 228-229, 241 et 291-292) comme un démenti partiel (il arrivera même à dire total, 1896, 1241) de l’existence du type criminel lombrosien, mais ce n’est pas exactement l’objectif qu’Antonio Marro (1840-1913), élève de Lombroso de surcroît, s’est fixé.
[135]
Dont
Lombroso, 1887.
[136]
Il s’agit de
Battaglia, 1886, livre d’inspiration anarchiste qui choque un peu Tarde de par ses « hardiesses » (1887e, 635) sur la famille, l’émancipation de la femme et la morale sexuelle.
[137]
Il le fera par contre.
Cf.
Tarde, 1888a.
[138]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[140]
Allusion à
Colajanni, 1888a, article très élogieux à l’égard de Tarde (
cf. notamment 61, 63 et 68).
[141]
Colajanni est en effet docteur en médecine, bien qu’il n’ait jamais exercé la profession.
[142]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[143]
Il s’agit toujours de
Colajanni, 1888
a.
[144]
C’est-à-dire
Tarde, 1888
a.
[145]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[146]
Voir lettres 12 et 13.
[147]
Voir lettre 6, note 9.
[148]
Il s’agit du futur chapitre V des
Lois de l’imitation (en fait un même article en deux parties,
Tarde, 1888c) et de l’analyse d’ouvrages, très pressée, « La crise de la morale et la crise du droit pénal » (1888d). Ce dernier texte porte notamment sur la cinquième édition de
L’uomo di genio de
Lombroso (1888, si on compte comme première celle parue en 1864 sous le titre
Genio e follia), la première de la
Criminologie de
Garofalo (1888),
Dégénérescence et criminalité de Charles
Féré (1888) – livre qui concerne beaucoup Tarde et auquel Colajanni va bientôt s’intéresser (voir lettre 29) –,
Corruzione politica de Colajanni lui-même (1888), et,
last but not least, L’
Esquisse – mais Tarde écrit «
Essai » –
d’une morale sans obligation ni sanction de Jean-Marie Guyau, découvert tard car ce livre est de 1885, où tout suggère que Tarde ira lui aussi puiser la notion d’anomie qu’il utilisera en passant et à sa manière dans
L’opposition universelle (1879b, 396).
[149]
Le premier volume de la
Sociologia criminale (1889a) qui vient de paraître.
[150]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[151]
Colajanni, 1889
a, 1.
[152]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[153]
Cf. en effet Tarde, 1889
c.
[154]
Ces points peuvent être ramenés à un seul, qui néanmoins n’est pas secondaire : précisément la thèse de Colajanni – représentant l’indéniable nouveauté de son livre – selon laquelle le criminel est un néo-sauvage au sens moral, c’est-à-dire qu’il n’est pas la survivance anthropologique du passé dont parle Lombroso. Des dispositions particulières, et aucunement des signes physiques observables, caractériseraient ce revenant (
Colajanni, 1889a, 449-505). Comme le dit cette même lettre, Colajanni appuie sa thèse sur un examen des théories psycho-physiologiques du rapport entre le développement des organes et celui des fonctions, et notamment de la localisation cérébrale de ces dernières (
ibid., 89-149). Il se propose par cet examen de dégager une fois pour toutes l’évolution morale de l’humanité des changements, moindres par ailleurs, subis par les différentes « races » tout au long des siècles.
Tarde (1889c) s’apprête à réfuter la thèse de Colajanni en montrant qu’il n’explique pas comment aurait lieu la transmission des caractères moraux déviés à travers les générations, que l’idée que le sens moral des peuples primitifs est inférieur à celui des peuples civilisés est fausse et que, en définitive, Colajanni contredit son ambition de fonder une « sociologie » du crime. Écrivant à un ami tout de suite après avoir reçu le numéro des
Archives qui le concerne,
Colajanni (1898b, 197) définira la critique de Tarde « superbe, géniale et suggestive », tout en se disant prêt à répliquer à presque tout. Il manifestera le même propos l’année suivante (1890, 77). Toutefois, il ne semble pas que Colajanni ait jamais répondu publiquement à Tarde. Pour des raisons liées aux temps de composition de la
Philosophie pénale, qui est en partie un collage de textes déjà publiés, la théorie de l’atavisme moral de Colajanni n’y figurera que dans une note de bas de pas (
cf. Tarde, 1890e, 238).
[155]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[156]
Bien sûr il n’existe pas de texte de Colajanni portant ce titre. Tarde a simplement en tête le titre qu’il va donner à son analyse du premier tome de la
Sociologia criminale (voir lettre 19).
[158]
Voir lettre 17 (et encore lettre 6, note 9).
[159]
Aucune lettre de Féré n’a été retrouvée parmi les papiers de Colajanni.
[160]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). L. ms.
[161]
Colajanni, 1889a, 2.
[162]
Cette « relégation » n’est cependant pas explicite.
[163]
Allusion à
Colajanni, 1889c : intervenant dans un débat sur l’Allemagne et la France comparées du point de vue de la
Völkerpsychologie et de leurs événements politiques récents (dont, en France, le boulangisme), Colajanni se range aux côtés de ce pays. Il est ainsi cohérent avec son opposition à la politique étrangère du premier Cabinet Crispi (1887-1891), anti-française en Europe tout comme en Afrique, dans le cadre de l’adhésion de l’Italie à la Triple Alliance, dont la conséquence immédiate a été la rupture de tout accord commercial entre Rome et Paris, début de la « guerre des tarifs » qui culminera avec le massacre d’Aigues-Mortes en août 1893. Les témoignages de sympathie à l’égard de la France que Colajanni s’apprête à faire valoir dans sa correspondance avec Tarde (voir lettres 39, 41 et 42) doivent être situés dans ce contexte.
[164]
Traduite d’après la 5
ème édition allemande.
Cf.
Curtius, 1883-1884.
[165]
Lettre parue en italien dans le numéro de mars 1890 de la revue napolitaine
L’anomalo. Gazzettino antropologico, psichiatrico e medico-legale (vol. 2) en réponse à l’article d’Angelo Ciccarelli (collaborateur de cette même revue et, par la suite, de
La scuola positiva de Ferri) cité ci-après. Adressée au directeur et fondateur du périodique, Angelo Zuccarelli (1854-1927, professeur de psychiatrie à Naples et disciple de Lombroso), la lettre est publiée p. 76-78 sous le titre « Sulla responsabilità penale. Una lettera del Tarde ».
[167]
Il s’agit du rapport présenté par Tarde au deuxième Congrès international d’anthropologie criminelle (Paris, séance du 16 août 1889, soir) sur la question : « Les anciens et les nouveaux fondements de la responsabilité morale ».
Tarde (1889d) y esquisse la thèse, défendue dans cette lettre, selon laquelle on a le droit de punir l’auteur d’un crime si son « identité personnelle » est restée la même pendant et après le délit,
i. e. s’il n’a pas agi sous la pression de causes qui ont modifié sa personnalité, et s’il y a « identité sociale » – expression que Tarde va remplacer par celle, plus claire, de « similitude sociale » – entre lui et sa victime.
[168]
Cf. en effet
Tarde, 1890e, chap. 3.
[169]
La notion d’identité personnelle.
[170]
C’est-à-dire le criminaliste dont la méthode se base sur l’observation et l’expérimentation, ces deux procédés étant couramment qualifiés de « positivistes » ou « positifs ». Dans l’article « Positivisme et pénalité »,
Tarde (1887a, 32) s’est toutefois montré sceptique quant au fait que le titre de positivistes dont les criminalistes italiens se parent plus volontiers que leurs collègues français n’ait qu’un sens méthodologique.
[171]
Au fait que le criminel et sa victime appartiennent à la même société.
[172]
Cf.
Tarde, 1889d, 361 : « L’idée de l’imputabilité, si elle n’était qu’une vaine abstraction, aurait l’illusoire simplicité et l’immutabilité morte des œuvres artificielles de l’esprit, [etc.] ». Cependant,
Ciccarelli (1889, 293) ne s’appuie pas uniquement sur ce passage. Il s’en prend plutôt au fait que, peu après,
Tarde (1889d, 363-364) compare le changement d’identité que subissent l’homme qui devient fou et le criminel qui se repent à une transmutation de leur âme. « Esprit » et « âme » ne sont aucunement synonymes dans ce contexte, mais ces deux mots suffisent à alarmer Ciccarelli et à lui faire dire que la psychologie moderne a délaissé depuis longtemps un tel lexique.
[173]
Une note du directeur de la revue informe que la lettre n’a pas été publiée tout de suite par manque de place.
[174]
Turin, Archivio di Stato, Fonds Loria, dos. XVIII, env. 19. L. ms.
[176]
Tarde n’en parlera pas dans la
Revue philosophique, mais dans son livre de 1893
Les transformations du droit. Voir lettre 32.
[177]
Il s’agit de « La crise de la morale [etc.] », article de septembre 1888 et donc pas vraiment récent. Partant de deux discours de
Ferri (1889a) à la chambre des députés sur le projet de réforme du code pénal italien, (le code
Zanardelli de 1889),
Tarde (1888d, 385) opposait le Ferri législateur au Ferri théoricien : le premier aurait démenti bien des vues du second et notamment sa thèse selon laquelle la sévérité des peines n’est pas une arme de dissuasion contre la criminalité.
[178]
Allusion à l’alliance Tarde-Manouvrier qui s’est nouée au deuxième Congrès international d’anthropologie criminelle.
[179]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[180]
Tarde et Garofalo s’étaient connus au congrès d’anthropologie criminelle de Paris.
[181]
C’est-à-dire la seconde édition de la
Criminologie (
Garofalo, 1888, 1891b) et de la
Criminologia (1885, 1891a).
[182]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. C. p. déchirée (timbre découpé).
[183]
Les lois de l’imitation bien sûr.
[185]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[186]
Ce texte de Colajanni n’a pas été identifié.
[187]
Caractères, De la société et de la conversation, maxime 61.
[188]
Il s’agit de
Tarde, 1890c, analyse de la
France criminelle de
Joly (1889) et du volume 2 de la
Sociologia criminale.
Tarde (1890b) avait déjà associé ces deux ouvrages dans les
Archives de l’anthropologie criminelle.
[189]
En réalité p. 205.
Cf. Lombroso et Laschi, 1890.
Cf. aussi la traduction française de ce livre : 1892, 274-275.
[190]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. C. p. rédigée en italien.
[191]
Allusion à Tarde, 1890
c. Voir lettre 26.
[193]
Voir lettre 26, note 2.
[194]
Il ne semble pas que Colajanni l’ait fait.
[196]
Le fait que la
Sociologia criminale ignore Henri Joly (1839-1925) laisse penser que Colajanni s’intéresse à cet auteur après avoir lu le compte rendu consacré par Tarde à
La France criminelle au mois de janvier.
[197]
La France criminelle naturellement et
Le crime (1888).
[198]
Ce n’est pas l’avis de Tarde.
[199]
Palerme, Biblioteca Comunale, Fonds Colajanni, dos. 63 (29-48). C. p.
[200]
C’est-à-dire
Tarde, 1890c.
[201]
Voir lettre 27 : il s’agit encore des échos du pamphlet de Colajanni
Ire e spropositi di Cesare Lombroso.
[202]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[203]
La philosophie pénale.
[204]
Turin, Archivio di Stato, Fonds Loria, dos. XVIII, env. 19. C. p.
[205]
Allusion à « La psychologie en économie politique ».
[207]
L’étude de Tarde se compose en effet de deux articles.
[208]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[209]
L’envoi de Sighele dont Tarde a accusé réception est le tiré à part de cinq analyses d’ouvrages. La dernière (
Sighele, 1890a) porte sur le compte rendu des travaux du congrès d’anthropologie criminelle de Paris publié par
Tarde (1889e) dans la
Revue scientifique.
[211]
Turin, Archivio di Stato, Fonds Loria, dos. XVIII, env. 19. C. p.
[212]
Loria, 1889a (voir lettre 23).
[213]
Ibid., 2, chap. I-II.
[214]
Très probablement les numéros de la
Revue d’économie politique contenant le texte de Tarde sur « Les deux sens de la valeur » que Tarde avait envoyés à Loria, à sa demande, en septembre 1890, en le priant de les lui retourner une fois qu’il aurait terminé de les consulter. Voir lettre 30.
[215]
C’est donc
Le droit comparé – après
La criminalité comparée – le titre sous lequel Tarde pense publier le livre qui deviendra
Les transformations du droit. Il y sera question de Loria et de ses vues sur les colonies dans le chapitre sur le régime des biens (
cf.
Tarde, 1893a, 63-70).
[216]
Lettre parue en italien dans le numéro de septembre 1891 de
La scuola positiva (1, 408-412) sous le titre «
In difesa delle leggi dell’imitazione ». Tarde répond au compte rendu que Giulio Fioretti (1862-1914), codirecteur (avec Ferri, Garofalo et Lombroso) et gérant responsable de cette même revue, a consacré aux
Lois de l’imitation dans le numéro de juillet (
cf.
Fioretti, 1891).
[217]
À savoir la thèse selon laquelle l’aversion pour tout ce qui est changement et nouveauté – le misonéisme justement, ou même la néophobie – jouerait dans les sociétés humaines le même rôle que la loi d’inertie dans le monde physique. Énoncée par Lombroso en 1884 dans la
Revue scientifique (
cf.
infra, note 11) et reprise par la suite, cette idée vient d’obtenir sa consécration dans
Il delitto politico e le rivoluzioni qui paraît, rappelons-le, la même année que les
Lois de Tarde. L’imitation étant d’après Fioretti, mais pas d’après Tarde, un facteur d’immobilisme social seulement et l’antidote à la stagnation des sociétés étant d’après Lombroso, tout comme d’après Tarde, l’action de l’individu extraordinaire (respectivement le génie et le novateur), on comprend que Fioretti s’étonne de ne pas voir Tarde se mesurer avec la théorie lombrosienne, car il soupçonne le sociologue français d’avoir été à connaissance des travaux de Lombroso sur le misonéisme antérieurs à 1890. Tarde s’efforce ci-après de se laver de ce soupçon.
[218]
La criminalité comparée.
[219]
Le § IV du chap. I
er des
Lois est cependant inédit.
Cf.
Tarde, 1882.
[220]
Ce qui correspond à la vérité d’après les documents examinés par I.
Lubek (1881, 362-364).
[221]
Allusion probable au § III de
Tarde, 1888c.
[222]
Il n’est pas clair quel est le texte visé ici.
[223]
Il s’agit de
Tarde, 1883a.
[224]
Il s’agit de Francesco Poletti (1831-1898), collaborateur de Lombroso et auteur du mémoire juridique joint à la deuxième édition (1878) de
L’uomo delinquente. Son « opuscule » (
Poletti, 1882) – signalé dans la
Revue philosophique et à Tarde par
Bournet (1882) – affirmait que, pour se faire une idée correcte de l’état de la criminalité dans un pays donné, il fallait rapporter le nombre des délits à celui des occasions que les individus ont de les accomplir, c’est-à-dire au niveau de développement atteint par la vie sociale et notamment au volume des affaires.
Tarde (1883a, 55-59) avait critiqué cette thèse, dont l’application immédiate était que la criminalité était en train de reculer en France, et
Poletti (1883) lui avait répondu. La thèse de Poletti est destinée à prendre une petite part dans le conflit qui va opposer Tarde à É. Durkheim de 1895 à 1897.
[225]
Cf.
Lombroso, 1884, 305.
[226]
Tarde (1890f, 348-353) a dit que le misonéisme n’est qu’une forme de l’imitation des ancêtres qui peut parfaitement coexister, chez la même personne, avec son contraire, le philonéisme (
i.e. l’imitation-mode), une fois que l’on a épuré ces deux attitudes psychologiques des déterminismes physiques, cosmiques, etc., auxquels Lombroso les mêle.
[227]
Ferri (1895d) va cependant le lui faire, mais après avoir lu cette lettre.
[228]
En effet, dans son livre
Physics and politics (1872) Walter Bagehot (1826-1887) explique par imitation, notion qu’il emploie dans le même sens large que Tarde, le «
nation-making » et la diffusion des traits culturels en général. Tarde a évidemment à l’esprit la traduction française de cet ouvrage (
Bagehot, 1873).
[229]
Il ne semble pas que Tarde ait rendu justice à Bagehot par la suite.
[230]
Aubry, 1887. La citation de Tarde n’est pas textuelle.
Fioretti (1891, 322) avait écrit : « le beau livre de Joly sur la
Contagion du meurtre ».
[231]
Soucieux de défendre la torsion de sens qu’il a fait subir au mot imitation (l’inconscient et le conscient aussi) – et il n’est ici qu’au début d’une longue série de réponses à une même critique qui va pleuvoir sur lui de tous côtés –, Tarde laisse passer l’erreur commise par son interlocuteur, évidente par ailleurs d’après les premières lignes de cet alinéa : « imitation » se dirait
habituellement de toute répétition raisonnée et volontaire. C’est le contraire. La preuve que Fioretti n’est pas à son aise dans ces questions réside dans le fait qu’il propose de réserver le mot « suggestion » aux répétitions involontaires,
i.e. automatiques ou irréfléchies (
ibid.). Or, l’imitation est une action, la suggestion non.
[232]
C’est le titre envisagé à l’origine pour le livre qui sera, en 1895,
La logique sociale (
cf.
Lubek, 1981, 364).
[233]
Tarde se complaira à plusieurs occasions à ces mots de Taine, sans saisir l’ironie à laquelle ils se prêtent…
[234]
Lettre parue en italien dans le
Corriere della sera (journal de Milan) du 8-9 septembre 1892 (17
ème année, n. 247, 2).
[235]
Eugenio Torelli Viollier (1842-1900), qui fonda le
Corriere en 1876.
[236]
Bianchi, 1892b. Rédacteur parmi les plus influents du
Corriere, Augusto Guido Bianchi (1868-1951) en est ici à sa deuxième intervention sur le Congrès international d’anthropologie criminelle de Bruxelles (caractérisé par la défection de la plupart des criminalistes italiens), après l’article qu’il a publié le 21 du même mois (
Bianchi, 1892a) et avant la longue lettre ouverte (en fait un opuscule) qu’il va adresser à Tarde le 10 octobre (
Bianchi, 1892c). La réponse de Tarde à ce texte et un nouvel article de Bianchi sur Sighele, Tarde et la psychologie des foules paraîtront quasiment en même temps en janvier 1893 (
cf.
Tarde, 1893b et Bianchi, 1893). Bianchi signera aussi des ouvrages avec Lombroso et son groupe (
Bianchi, Ferrero, Sighele, 1893-1894 ;
Lombroso,
Bianchi, 1905).
[237]
Tarde, 1892c, 356. Ce jugement ne se trouve cependant pas dans la première page mais à la quatrième.
[238]
Cf.
ibid., 371, 381 et 383.
[239]
Il s’agit en réalité du compte rendu de la
Folla delinquente fait par Tarde dans la revue « Études criminelles et pénales » de 1891, revue qui est reprise dans les
Études pénales et sociales.
Cf.
Tarde, 1891b, 500-507 et 1892a, 295-305.
[240]
C’est vrai qu’il s’y était arrêté dans
La philosophie pénale, mais ce n’est pas vrai qu’il l’ait fait dans
Les lois de l’imitation. Tarde veut dire qu’on peut lire dans ce livre le point de départ de son analyse de la criminalité collective et cela parce qu’il y a reproduit (chap. III) l’étude de 1884 « Qu’est-ce qu’une société ? », impliquée par ailleurs dans l’aliéna suivant. Voir lettre 34, note 3 et la généalogie que Tarde a dressée de la (sa) psychologie des foules
in 1898a, 28-29.
[241]
Dans l’édition française de son ouvrage, bien sûr. Voir lettre 34, note 3.
[242]
Voir encore la note 3 de la lettre 34 sur toute cette question.
[244]
« Tarde […] a dépouillé […] Sighele en s’attribuant le mérite de ce qu’il […] venait de publier sans presque jamais le citer » (
ibid.). Voir les mêmes mots
in Lombroso, 1892d, 599.
[245]
Dans l’introduction à la sixième édition de
L’uomo di genio (1894), Lombroso présente ses recherches comme un simple « complément » de l’œuvre de Bénédict-Augustin Morel (1809-1873), le théoricien de la dégénérescence héréditaire qui lui a transmis la notion de « folie morale », et de Paul Jacoby (né en 1842), l’auteur des
Études sur la sélection dans ses rapports avec l’hérédité (1881). Quant à Henry Maudsley (1835-1918), principal représentant anglais de la médecine anatomo-pathologique et somatiste, Lombroso s’est à plusieurs reprises appuyé sur son livre de 1874
Le crime et la folie (qui n’existe qu’en français sous cette forme). Les
Études de Jacoby sont peut-être la source de Lombroso que Tarde connaît le mieux, ayant méticuleusement contesté l’usage que le psychiatre italien en a fait dans
Il delitto politico (
cf.
Tarde, 1890f, 339-342). Le livre de Jacoby sera réimprimé en 1904 avec un avant-propos de Tarde.
[246]
L’allusion est aux
Applications de l’anthropologie criminelle où une réfutation du chapitre de
La philosophie pénale sur la responsabilité se termine par un passage comparant Tarde à un moucheron qui se donne l’air d’avoir tué un boeuf (l’anthropologie italienne) parce qu’il l’a percé mais qui ne fait que se nourrir du sang (des idées) de sa victime (
Lombroso, 1892b, 89).
[247]
L’un des premiers mais non le premier. Tarde a probablement à l’esprit son article de 1885 sur « Le type criminel ». Il fut toutefois précédé par Lacassagne et Bournet (
cf.
Mucchielli, 1994, 192-194), qui furent à leur tour précédés par Alfred Espinas (1879).
[248]
Pendant le banquet de clôture, le 13 août. La fin de l’école de Lombroso avait au contraire été décrétée – à Bruxelles, car l’annonce avait déjà retenti au congrès de Paris, en 1889 – par Franz Liszt (1851-1919, professeur de droit pénal à Halle) au cours de la séance du jeudi 11 matin (
cf.
Bournet, 1892b, 499). Tarde était intervenu après lui et avait fait la comparaison hardie entre le rôle joué par Lombroso dans l’institutionnalisation de l’anthropologie criminelle et le café (un excitant salutaire pourvu qu’on le prenne à petites doses) dont parle également
Bianchi (1892a).
[249]
Parmi les participants du congrès de Bruxelles que
Lombroso (1892c) énumère comme favorables à ses thèses, c’est-à-dire les Russes Dimitri Drill et Pauline Tarnowski, l’Autrichien Moritz Benedikt, le Hollandais Gerard A. Van Hamel et l’Allemand Paul A. Näcke, seul ce dernier est en réalité un adversaire. Mais il ne l’était pas autrefois (
cf.
Lombroso, Ferrero, 1921, 306, 338) et l’erreur de Lombroso peut bien être involontaire.
[250]
Paris-La Roque-Gageac, Archives privées Mme P.H. Bergeret, Fonds Tarde. L. ms.
[251]
La circonstance dans laquelle a été écrite cette lettre est vraisemblablement la suivante : la traduction française des
Nuovi orizzonti, c’est-à-dire de la
Sociologia criminale, étant enfin parue (traduction à la révision de laquelle Tarde avait s’était engagé dès 1886, voir lettre 5, note 2), plus rien n’empêche Ferri et Tarde d’aller chacun par son chemin, sauf peut-être le fait que René Worms vient de les recruter comme collaborateurs de la
Revue internationale de sociologie et va les faire élire à la charge de présidents adjoints de l’Institut homonyme. Voilà pourtant que Tarde a informé Ferri de son propos de répondre aux attaques dont il est l’objet dans la
Sociologie criminelle (
Tarde, 1893c : texte imminent), ce qui a pour conséquence de raviver la correspondance entre les deux auteurs dans les premiers mois de la nouvelle année. C’est sans doute dans l’une de ces lettres, qui ont été perdues, que Ferri a exposé à Tarde l’orientation socialiste qu’il est en train de donner à ses théories pénales et à sa vie publique. Irrité, il réagit ici à un jugement de Tarde sur le socialisme que néanmoins n’aurait pas dû le surprendre. L’adhésion du député Ferri au parti socialiste italien aura lieu au mois de septembre, lors du deuxième congrès de ce parti, et ce sera un événement. Ce fait entraînera la sortie de Garofalo de la codirection de l’
Archivio en 1894. Il y sera remplacé par Van Hamel.