Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396411
224 pages

p. 89 à 116
doi: en cours

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Dossier : Gabriel Tarde et la criminologie au tournant du siècle

no 3 2000/2

2000 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : Gabriel Tarde et la criminologie au tournant du siècle

Le type criminel  [1]

Gabriel Tarde
Êtes-vous curieux de connaître à fond le criminel, non pas le criminel d’occasion que la société peut s’imputer en majeure partie, mais le criminel inné et incorrigible dont la nature, presque seule, nous dit-on, est responsable ? Lisez la dernière édition de l’Uomo delinquente de Lombroso [2] qui a été, il y a deux ans, traduite en français. Combien il eût été regrettable qu’un ouvrage de cette force et de cette densité, qu’un tel amas d’expériences et d’observations aussi ingénieuses que persévérantes et où se résume le labeur non stérile de toute une vie, de toute une école novatrice, n’eut pas, malgré force erreurs, tenté la plume d’un traducteur français ! Peut-être, à vrai dire, le sujet ne paraîtra-t-il pas tout d’abord bien intéressant. Cette anatomie illustrée, physique et morale, de meurtriers, de fripons, d’odieux satyres (stupratori) est si minutieuse ! Leurs conformations crâniennes et corporelles, leurs photographies, leurs écritures, leurs façons de sentir ou de ne pas sentir la douleur ou l’amour, le froid ou le chaud, leurs maladies, leurs vices, leurs embryons littéraires, tout ce qui les caractérise, en un mot : que nous apporte tout cela ? – Pourtant, s’il est certain que la médecine a été le berceau de la physiologie et que l’état morbide éclaire l’état sain, il est moins probable, aussi bien, que les recherches du criminaliste jettent des lumières sur les problèmes du sociologiste ; ou plutôt on ne doit pas s’étonner de voir, suivant les prétentions justifiées de la nuova scuola, la criminologie (c’est le titre du dernier ouvrage de M. Garofalo [3] rentrer comme un cas particulier dans la sociologie, et compléter à ce point de vue l’économie politique dont elle est en quelque sorte l’envers. On peut lui accorder ce point, même alors qu’on ne regarderait pas le criminel d’aujourd’hui, suivant la thèse ou l’une des thèses de Lombroso, comme le dernier exemplaire devenu rare du sauvage primitif, en sorte que ce qui est crime à présent, fait antisocial, aurait commencé par être le fait social habituel, la règle et non l’exception.
 
I
 
 
Examinons donc séparément les caractères anatomiques, physiologiques, pathologiques, psychologiques enfin, qui se produisent avec une fréquence remarquable parmi les malfaiteurs habituels, et semblent signaler parmi eux les malfaiteurs héréditaires. Nous nous occuperons des adultes seulement, et principalement des hommes.
Anatomiquement, le criminel est en général grand et lourd [4]. Je ne dis pas fort, car il est faible de muscles, au contraire. Par sa taille et son poids moyen, il l’emporte sur la moyenne des gens honnêtes ; et cette supériorité est plus marquée chez l’assassin que chez le voleur. Je dois dire pourtant que les mesures de Lombroso à cet égard, prises en Italie, sont en contradiction avec les mesures prises en Angleterre par Thompson et Wilson, et ne s’accordent même pas toujours avec celles de son compatriote Virgilio (cf. pages 217 et 219). J’ajoute que d’après Lombroso lui même, les femmes criminelles sont inférieures au femmes normales comme poids. Ce qui paraît hors de doute, c’est la longueur des bras qui rapprocherait le criminel des quadrumanes. Une autre singularité, non moins bien établie, et que je crois à propos de noter dès à présent, quoiqu’elle soit physiologique plutôt qu’anatomique, c’est la proportion extraordinaire des ambidextres. Ils sont trois fois plus nombreux chez les criminels, et quatre fois chez les criminelles, que chez les honnêtes gens.
Quant aux crânes, quant aux cerveaux, ils ont donné ici bien du mal aux anthropologistes, et Lombroso est obligé de confesser que leur peine a été souvent assez mal récompensée. D’abord, la capacité crânienne des malfaiteurs est-elle inférieure à la nôtre ? Cela semble probable que Lombroso et Ferri disent oui ainsi qu’Amadei, Benedict et autres ; Bordier et Heger disent non [5]. D’après ce dernier, les criminels l’emporteraient en nombre précisément dans les capacités supérieures, celles de 1 500 à 1 700 cm3. En tout cas, il est certain que, dans les capacités intermédiaires et vraiment normales, leur nombre est plus faible ; en sorte que leur supériorité quand elle se produit, aurait les caractères d’une anomalie. Quoiqu’il en soit, leur capacité moyenne est bien supérieure à celle des sauvages, auxquels notre auteur, en bon darwinien, se complaît à les assimiler. Il est vrai que, par leur conformation crânienne et cérébrale, ils présentent avec ceux-ci de vraies similitudes, comme nous le verrons plus loin. On dirait que la régression de la forme a été jusqu’à un certain point compensée en eux, comme chez certains grands végétaux de type inférieur, par le progrès, au moins relatif, de la matière. Ce que je ne m’explique pas bien, par exemple, c’est que la tête des assassins ait été trouvée plus forte que celle des voleurs. Ne faut il pas autant et plus d’intelligence pour combiner un vol que pour combiner un assassinat ? Cela peut tenir, nous dit-on, à ce que, comme on nous l’apprend, la brachycéphalie domine chez les assassins, et la dolichocéphalie parmi les voleurs ; car la forme ronde de la tête est plus avantageuse que la forme longue au point de vue du volume. À ce sujet, on observe que Gall avait peut-être une intuition juste en localisant aux tempes la bosse de la cruauté. Mais, encore ici, le doute est permis par la contradiction des données, et, en outre, la brachycéphalie des assassins fut-elle admise, serait-ce une raison de plus pour les assimiler à nos premiers ancêtres ? Non, si l’on remarque avec M. de Quatrefages, notamment, « que ce sont les troglodytes brachycéphales de la Lesse dont les habitudes inoffensives sont attestées par l’absence de toute arme de guerre », tandis que « les hommes de Canstadt et de Cro-Magnon (dolichocéphales) se montrent à nous comme ayant déployé tous les instincts de populations chasseuses et guerrières » [6].
En revanche, il paraît certain que les malfaiteurs ont le front fuyant, étroit et plissé, les arcades sourcilières saillantes, les cavités oculaires très grandes, comme celles des oiseaux de proie, les mâchoires avancées et très fortes, les oreilles écartées et larges, en anse : ce sont là des traits bien nets de sauvagerie [7]. Ajoutons-y diverses anomalies qu’il serait trop long d’énumérer, et en particulier le défaut de symétrie crânienne ou faciale, prononcé et fréquent. 67 fois sur 100, cette irrégularité plus ou moins choquante a été observée par Roussel sur des criminels. On a donc plus de raisons qu’on ne croit quand on dit d’un homme vicieux qu’il est de travers – La même asymétrie fréquente s’observe-t-elle chez les sauvages ? Les anthropologistes n’en disent rien – « Ce qu’il importe le plus de noter, dit notre auteur, c’est que la réunion de beaucoup d’anomalies à la fois dans un même crâne se présente chez les criminels 43 fois sur 100, tandis que chaque anomalie ne se présente isolée que 21 fois sur 100 ». Elle se rattachent donc intimement les unes aux autres comme des fragments d’un type qui cherche à se constituer, ou à se reconstituer, dirait-on.
Lombroso attribue une importance particulière, et quasi paternelle, à une anomalie qu’il a découverte, à savoir [8] « celle d’une fossette moyenne qu’on rencontre, au lieu de la crête, sur l’os occipital, dans la proportion de 16 % chez les criminels, et de 5 % chez les non criminels ». La proportion est de 10 à 12 % chez les fous, de 14 % parmi les races préhistoriques, et de 26 % pour les Indiens d’Amérique ; mais ajoutons qu’elle est de 22 % chez les Juifs et les Arabes, et n’oublions pas que, d’après la statistique criminelle française en Algérie, la criminalité des Arabes est bien inférieure à celle des Européens [9]. D’où je conclus que, si à cet égard, le criminel peut rappeler le sauvage, le barbare, ou le demi-civilisé, cette similitude d’ailleurs curieuse ne contribue nullement à expliquer pourquoi il est criminel.
Nota bene peu flatteur pour notre sexe. La femme criminelle, par ses caractères crâniologiques, est beaucoup plus masculine que la femme honnête. On sait, d’autre part, que le progrès en civilisation s’accompagne d’une différenciation croissante des deux sexes, comme le Dr Le Bon, entre autres observateurs, l’a fort bien montré.
Arrivons au cerveau. Son poids moyen, chez les criminels, paraît à peu près le même que chez tout le monde ; ce qui, entre parenthèses, n’est pas propre à confirmer l’infériorité relative à la capacité du crâne et l’assimilation favorite avec l’homme primitif. Mais, ce qui importe davantage, « lorsque l’on examine, dit le Dr Le Bon (cf. Revue Philosophique, mai 1881), les procès-verbaux d’autopsie des suppliciés, il est fort rare de n’y pas rencontrer la constatation de lésions cérébrales plus ou moins profondes ». Est-on cependant déjà en mesure de déterminer les anomalies du cerveau qui caractérisent le criminel comme on a pu jusqu’à un certain point spécifier celles de son crâne ? Non. Seulement Lombroso se croît autoriser à conclure que la déviation fréquente du type normal rappelle ici non rarement « les formes propres aux animaux inférieurs ou les formes embryonnaires ». Si l’on essaie de concilier cette qualité inférieure du cerveau avec sa quantité considérable, on se trouvera encore une fois conduit à regarder le criminel comme la bassesse élevée à une haute puissance ; et, à ce titre, il me paraît réaliser, non pas le portrait du passé, mais plutôt l’idéal d’une civilisation, qui, par hypothèse, serait matériellement progressive, intellectuellement et moralement rétrograde – Disons aussi que, d’après Etecks (cité en note par Lombroso), les anomalies des circonvolutions cérébrales, chez le criminel, sont de deux sortes, et que celles de la première catégorie ne se rattachent à aucune forme animale ou humaine, à aucun type normal, même inférieur.
N’omettons pas de relever des observations assez singulières : le criminel (et aussi bien la criminelle) est beaucoup plus souvent brun que blond [10] ; il est très chevelu et très peu barbu – Méfiez vous de l’imberbe, dit un proverbe italien – Enfin, il n’a presque jamais le nez droit ; le voleur l’a retroussé, paraît-il, et l’assassin, crochu…
Cette dernière remarque peut faire sourire ; mais, en la lisant, je me suis rappelé l’importance un peu bizarre, non sans profondeur pourtant, que le vieil Hegel, dans son Esthétique, attribue à la forme du nez, pour expliquer la beauté du profil grec. Entre le front, où se concentre l’expression spirituelle du visage humain, et la mâchoire où la bestialité s’exprime, le nez lui paraît être l’organe intermédiaire qui contribue puissamment à faire pencher la balance en faveur de l’un ou de l’autre. Il tend, d’après lui, à rendre la bête ou l’esprit prédominant suivant que, par une ligne droite à peine fléchie, il se rattache intimement à un front droit, uni et pur, dont la régularité pour ainsi dire se prolonge en lui, ou que, détaché du front déprimé et creusé de plis, par une ligne brisée, et lui même camus ou même aquilin, il s’incorpore plutôt à la bouche et à la mâchoire, surtout si elles sont lourdes et proéminentes. Cette explication, je l’avoue, n’est pas des plus scientifiques et n’enrichira pas beaucoup l’anthropologie. Mais je ne sais s’il sera facile à cette science de nous fournir une justification simplement utilitaire, nullement esthétique, des différentes formes du nez [11]. Il est certain au moins que par son front et son nez rectilinéaires, par sa bouche étroite et gracieusement arquée, par sa mâchoire effacée, par son oreille petite et collée aux tempes, la belle tête classique forme un parfait contraste avec celle du criminel, dont la laideur est en somme le caractère le plus prononcé. Sur deux cent soixante-quinze photographies (réduites) de criminels jointes à l’Uomo delinquente et quelques dizaines d’autres portraits disséminés dans le corps de l’ouvrage, je n’ai pu découvrir qu’un joli visage ; encore est-il féminin ; le reste est repoussant en majorité, et les figures monstrueuses sont en nombre. Méfiez-vous des laids encore plus que des glabres [12] ! Il me semble donc qu’après avoir cherché à expliquer la silhouette criminelle, en la comparant à celle de l’homme primitif, toujours plus ou moins conjectural, on aurait pu l’opposer au type idéal de la beauté humaine, qui nous est dès longtemps bien mieux connu par les révélations de l’art ou de la nature, et compléter ou rectifier ainsi la première interprétation de ces caractères.
Hegel a bien défini cette tête idéale, comme celle où l’esprit domine, c’est-à-dire, pour préciser sa pensée à notre manière, celle où se marque l’épanouissement social, et non exclusivement individuel, de l’homme. Si la bouche et la mâchoire, par exemple, ne sont pas seulement propres à la morsure et à la mastication, mais encore au sourire et à la parole, elles sont belles, et elles sont d’autant plus belles que les deux fonctions sociales de parler et de sourire l’emportent davantage en elles sur les deux fonctions individuelles de mordre et de mâcher. Or une mâchoire lourde, par exemple, est très bonne pour mâcher, mais très gênante pour s’exprimer ; aussi les anthropologistes nous donnent-ils la règle suivante : « la mandibule est plus pesante relativement au crâne chez les anthropoïdes que chez l’homme, chez les races inférieures que chez les races civilisées, chez l’homme que chez la femme, et chez l’adulte que chez l’enfant ». Ces deux dernières remarques donnent à penser. En tout cas la facilité d’élocution des femmes n’est pas douteuse (Revue Scientifique, 9 juillet 1881).
Pour en finir avec le signalement anatomique, un caractère presque aussi indéfinissable qu’ important, et presque aussi important à lui seul que tous les autres, c’est le regard. Il est terne, froid, fixe chez l’assassin ; il est inquiet, oblique, fuyant chez le voleur. Cette remarque mérite surtout d’être relevée parce qu’elle s’applique aux mal-faiteurs de n’importe quelle nationalité ; et elle n’est pas la seule similitude de ce genre qui se produise, par une coïncidence singulière, entre des individus appartenant à des races différentes, et devenus, de la sorte, semblables entre eux, comme s’ils étaient parents. Lombroso signale ce fait à plusieurs reprises. « La fréquence des plis du front (segni frontali), dit-il, et du développement de l’arcade sourcilière est vraiment singulière, et c’est le caractère peut-être qui, ajouté au front fuyant, explique la ressemblance curieuse des criminels français et allemands ». Il invite d’ailleurs le lecteur (265) à rapprocher plusieurs photographies qu’il lui désigne, et fait observer avec raison qu’elles se ressemblent entre elles étonnamment, quoiqu’empruntées à diverses races européennes. Ainsi le criminel se singulariserait non seulement en ce qu’il échapperait à son type national, mais encore en ce que ses anomalies à cet égard se ramèneraient à une règle, et son atypie elle-même serait typique. C’est étrange, et je ne sais jusqu’à quel point les théories darwiniennes sont propres à rendre compte de ces similitudes non produites, ce semble, par voie d’hérédité. Je ne demanderais pas mieux que d’y voir des phénomènes d’atavisme et de leur donner ainsi pour cause une hérédité remontant très haut. Mais je ne puis m’empêcher de songer à ces familles naturelles d’esprits littéraires que Sainte-Beuve, de son côté, s’est avisé de dessiner magistralement dans l’un de ses Lundis, groupes non moins harmonieux et quasi fraternels et cependant formés d’écrivains non moins étrangers les uns aux autres par la race et le climat. Or dira-t-on aussi que ces variétés délicates du verger spirituel, que ces fleurs doubles de l’imagination poétique surmenée et surcultivée sont des évocations du lointain passé, des réminiscences héréditaires de l’homme sauvage ? Je ne conteste pas l’hérédité pourtant, ni la sélection ni le progrès ; mais je me permets de soupçonner, par dessous tout cela, une grande inconnue encore à dégager. Avis peut-être aux idéalistes de l’avenir, qui, probablement d’ailleurs, ne ressembleront guère à ceux du passé [13]. À ce point de vue, par exemple, il serait intéressant d’examiner la question de savoir si, dans une race donnée, ce sont les échantillons ordinaires du type, ni beaux ni laids, qui se ressemblent plus entre eux, ou si ce sont au contraire les exemplaires de choix, soit en bien, soit en mal. Les belles femmes, diraiton, sont beaucoup moins dissemblables entre elles que les femmes laides ou médiocres. Et les hommes éminents en perfection morale ne sont-ils pas plus près de se ressembler en tout pays et en tout temps que les scélérats consommés ? S’il en était ainsi, on pourrait soupçonner quelque convergence, quelque orientation naturelle des multiples voies de l’évolution spécifique vers un même idéal, ou si l’on aime mieux vers un même état d’équilibre supérieur.
 
II
 
 
Nous pouvons être bref sur les caractères pathologiques et physiologiques. Dire, avec notre auteur, que le criminel est un fou, c’est dire qu’il est malade. Il est très sujet aux maladies du cœur notamment, et aussi à diverses affections de la vue, telles le daltonisme et le strabisme [14]. Mais comme, avec cela, sa longévité, que son insensibilité explique peut-être, est des plus remarquables, il n’y a pas à s’apitoyer longtemps sur ses infirmités. Déjà même ceci nous avertit d’y regarder à deux fois avant de le considérer comme un malade, et par conséquent comme un fou. Folie et longévité s’excluent.
On nous assure que le criminel a en général une voix de ténor ou de soprano, soit. J’ai déjà dit qu’il est trois ou quatre fois plus souvent ambidextre que l’honnête homme. Par ce trait, et par son agilité souvent prodigieuse, il est simien. Il est bestial encore par son insensibilité relative à la douleur et au froid, mesurée à l’aide d’instruments spéciaux. Il rougit difficilement. Mais nous touchons ici aux caractères psychologiques, auxquels nous avons hâte d’arriver.
Avant d’aller plus loin, cependant, demandons nous quels services pratiques peut rendre déjà à la justice criminelle la connaissance des résultats que nous venons d’esquisser. Étant un homme qui présente au physique le type criminel bien caractérise, dirons-nous que cela suffit pour être en droit de lui imputer un crime sérieux commis dans son voisinage ? Aucun anthropologiste sérieux ne s’est permis une telle plaisanterie. Mais, d’après Garofalo, si l’on constate ces anomalies typiques sur un individu qui vient de commettre son premier crime, on peut, avant même qu’il ait récidivé, assurer qu’il est incorrigible et le traiter en conséquence. Peut-être est-ce aller encore bien loin. Il me semble qu’entre cette opinion et le scepticisme exagéré de Rüdinger [15], il y aurait un milieu à garder et qu’à titre d’indices peut-être, mais d’indices seulement, comme dit Bonvecchiato, ces traits accusateurs doivent être pris en considération. Ferri nous assure que, sur plusieurs centaines de soldats examinés par lui, il fut frappé d’en remarquer un, un seul, que son physique stigmatisait homicide ; et on lui apprit que ce malheureux avait été, en effet, condamné pour meurtre. Sur huit cent dix hommes non condamnés, Lombroso n’a observé qu’une ou deux fois le type criminel complet, et quinze ou seize fois le type à peu près complet. Pour les condamnés, la proportion est une dizaine de fois plus forte. Combien de magistrats instructeurs ne croient pas perdre leur temps en recherchant péniblement des présomptions moindres ! Quand je songe qu’on est si souvent obligés de s’en rapporter à des renseignements, à des certificats fournis par un maire et dictés par la camaraderie ou l’intérêt électoral ! Sous l’Ancien Régime, d’après Loiseleur [16], les commentateurs des lois criminelles, Jousse et Vouglans, comptaient au nombre des graves motifs de suspicion la mauvaise physionomie de l’inculpé. En fait même de nos jours, il n’en faut pas plus, dans certains cas difficiles, pour décider un juge hésitant entre deux individus à poursuivre. Le mérite de l’anthropologie est d’avoir cherché à préciser les causes de cette impression que tout le monde ressent plus ou moins à la vue de certains visages, et à éclairer ce diagnostic. Néanmoins, ici comme en médecine, les meilleures descriptions ne sauraient suppléer au contact fréquent et multiples des malades, je veux dire des malfaiteurs. Le besoin d’une clinique criminelle se fait sentir, comme complément de l’École de droit, à l’usage des jeunes gens qui se destinent à la justice pénale, et pour qui c’est un si mince bagage, comme le remarque si justement Ferri, d’avoir approfondi le Digeste, voire même le code civil. La fréquentation obligatoire des prisons pendant six mois leur vaudrait dix ans d’exercice. J’estime, avec cet éminent écrivain, qu’une ligne de démarcation presque infranchissable devrait séparer, par suite, les deux magistratures, celle qui se nourrit de crimes et celle qui vit de procès.
Après la publication des lignes qui précèdent dans la Revue Philosophique, j’ai été invité par C. Lombroso à développer l’idée qui y est indiquée sommairement, et à en faire l’objet d’un rapport au Congrès international d’anthropologie criminelle qui s’est réuni à Rome en novembre 1885, – et qui, disons-le incidemment, a eu le plus grand succès. Ma thèse était ainsi formulée : « les étudiants en droit ne seraient admis au cours de droit criminel qu’à la condition de se faire préalablement inscrire comme membres d’une Société de patronage des prisonniers, présidée par leur professeur. En cette qualité ils seraient astreints, soit isolément, soit en corps, à des visites hebdomadaires aux prisons, surtout aux prisons cellulaires, les plus rapprochées du lieu de leurs études, et apprendraient de la sorte à connaître les délinquants et les criminels, en même temps qu’« à pratiquer et à propager un des remèdes les plus efficaces contre le fléau de la récidive. L’utilité serait triple : pour les étudiants pour les condamnés, et pour le public » – En mon absence, E. Ferri m’a rendu le service de prêter amicalement son talent oratoire à cette proposition adoptée par lui. Aussi après une vive discussion, dont il rend compte dans son rapport final (publié dans la Revue scientifique du 9 janvier 1886), a-t-il fait accepter cette idée, malgré les difficultés que soulève, en apparence, son application.
Toutefois, remarquons-le, si l’on met en parallèle les apports vraiment féconds, soit pratiques, soit théoriques même, dont le criminaliste actuel est redevable à l’anthropologie, avec les enseignements de tout genre que lui fournit la statistique philosophiquement interprétée, on devra avouer que, de ces deux sources où, comme le dit encore avec raison Ferri, l’école nouvelle [a] largement puisé pour revivifier le droit pénal, la seconde est de beaucoup la plus abondante et la plus claire. On ne manquera pas de s’en apercevoir si l’on compare les Nuovi orizzonti du statisticien que nous venons de citer, avec l’Uomo delinquente [17].
 
III
 
 
Arrivons aux caractères psychologiques. La faible aptitude à souffrir physiquement que révèle le criminel, explication peut-être à son aptitude encore plus faible à compatir et à aimer, et seul fondement de son courage quand par hasard il est courageux, ne tient-elle pas en partie à ce qu’il recrute d’ordinaire dans les clases illettrées, où la même impassibilité se remarque, à un degré moindre il est vrai, comme les chirurgiens le savent bien ? C’est probable. Il n’est pas douteux, en effet, que la culture de l’esprit poussée à un certain degré ait pour effet direct d’étendre et de creuser le champ des impressionnabilités douloureuses et sympathiques, donc des généreuses affections. Et par là, elle est certainement moralisatrice, puisque, après tout, à la base de l’idée morale, l’argument le plus solide et le plus convaincant, – avouons-le, ô philosophes ! – c’est la pitié, c’est la bonté, c’est l’amour. Si donc elle semble au contraire, d’après les inductions tirées de la statistique criminelle, s’accompagner aujourd’hui d’une démoralisation sensible, c’est que, par quelqu’une de ses influences indirectes et momentanées, elle doit neutraliser parfois son action première, par exemple en détruisant dans certains milieux certaines convictions ou certains respects plus rapidement qu’elle ne les remplace.
Il y a ici des étrangetés : le criminel se montre peu sensible au froid, mais très sensible à l’électricité, à l’application des métaux et aux variations météorologiques. Il est peu affecté par la souffrance subie, et il est vivement impressionné par la peur d’un danger, tel que la vue d’un poignard ou l’annonce d’un prochain interrogatoire. Le difficile est de trouver sa corde sensible. Lombroso l’a cherchée avec amour, on peut le dire, avec un amour scientifique, anthropologique, qui ne perd aucune bonne occasion de mesurer et de chiffrer. Mesurer tout le mesurable, en effet, et rendre indirectement mesurable ce qui ne l’est pas directement, n’est-ce pas là le but de la science, comme le but de la littérature est d’exprimer tout l’exprimable et de suggérer ce qui ne peut s’exprimer ? Pousser à outrance en ce qui concerne l’homme le premier de ces besoins, c’est le fait de l’anthropologiste, aussi bien que du psychophysicien, pendant que nos littérateurs et artistes réalistes surexistent le second. Serrer la réalité par tous les bouts à la fois, voilà le but commun. Il n’y a donc pas à excuser Lombroso de ce que ses hardiesses peuvent avoir d’étrange. De complaisants coquins lui ont permis d’examiner et d’enregistrer sur des planches ad hoc, à l’aide du sphygmographe, la manière dont bat le cœur sous l’impression d’un compliment flatteur à eux adressé, d’un louis d’or ou d’une photographie de donna nuda présentés, d’un verre de vin offert. Ces courbes sont curieuses. Elles montrent le malfaiteur essentiellement vaniteux, et moins cupide, moins galant même qu’ivrogne. Le sphygmographe, d’ailleurs, n’est pas seul à l’attester. La statistique témoigne que les progrès de l’alcoolisme sont parallèles à ceux de la criminalité ; l’observation directe des criminels prouve que leur rêve est non pas la femme précisément, mais l’orgie, qu’ils aiment l’orgie, la noce, comme les princes aiment une grande chasse ou les femmes un grand bal. Mais, de leurs conversations et de leurs actions, ce qui ressort surtout, c’est, outre leur insensibilité et leur imprévoyance profondes, leur vanité incommensurable, d’où leur ridicule amour de la toilette et des bijoux et leur prodigalité fastueuse après le crime [18]. Notre auteur va jusqu’à prétendre que « la vanité des délinquants surpasse celle des artistes, des littérateurs et des femmes galantes ! ». Joignons-y la vengeance et la férocité, la gaieté cynique, la passion du jeu, et enfin la paresse, qui va le plus souvent jusqu’à la saleté corporelle. Ce n’est pas tout, j’y ajouterais volontiers le goût du mensonge.
« Le criminel ressemble donc bien plus, moralement, au sauvage qu’à aliéné ». Le sauvage aussi est vindicatif, cruel, joueur, ivrogne et paresseux. Mais le fou, Lombroso est forcé de le reconnaître ici, se distingue du malfaiteur par des différences importantes, psychologiques aussi bien qu’anatomiques et physiologiques. Le fou n’aime ni le jeu ni l’orgie ; il prend en horreur sa famille, et le malfaiteur aime souvent la sienne ; il recherche autant la solitude que le malfaiteur la société de ses pareils ; et le complots sont aussi rares dans les hôpitaux d’aliénés que fréquents dans les bagnes et les prisons ».
Quant à l’intelligence des criminels, elle a été surfaite. Ils sont inintelligents, mais rusés, dit Maudsley, dans son livre sur le Crime et la Folie. Chacun d’eux a ses procédés, toujours les mêmes ; ils se répètent, ces spécialistes du délit. Ils sont incapables d’inventer, mais ils sont à un assez haut degré imitateurs. Encore une différence avec le fou, dont le propre est d’être soustrait à l’influence des exemples ambiants, et retranché par là de la société de ses semblables, tandis que de bizarres combinaisons d’idées, qui seraient des inventions ou des découvertes si elles étaient utiles ou vraies, sillonnent de leurs feux follets sa nuit mentale. Aussi ne devons-nous pas nous étonner que le minimum de criminalité statistiquement relevée se trouve dans le monde des savants. La folie, en effet, plus que le crime, est l’écueil fatal des esprits cultivés, savants, lettrés ou artistes.
Les différences morales que je viens de noter entre le criminel même incorrigible et le fou sont caractéristiques à mon sens et, quoiqu’il y ait nombre de soi-disant criminels qui sont de vrais fous, par exemple Guiteau [19], elles défendent de confondre, en général, les unes avec les autres [20]. Mais la question mérite d’être examinée avec plus de soin. Le fou, être isolé, étranger à tous, étranger à lui-même, est par nature insociable autant qu’inconséquent, et l’un peut-être par suite de l’autre ; il n’est pas supra-social en quelque sorte comme l’homme de génie, il n’est qu’extra-social. Le criminel, lui, est anti-social, et par suite sociable à un certain degré. Aussi a-t-il ses associations, ses usages, son langage propre, comme nous allons le voir bientôt. Seulement, il est moins sociable qu’il ne faut, et cela suffit, dans un état de société donné, pour être antisocial. Deux trains d’inégale vitesse peuvent se heurter quoique dirigés dans le même sens. Voilà pourquoi les malheureux dont la confrontation atavique rappelle par hypothèse, dans un certaine mesure au moins, celle des sauvages primitifs, sont un danger pour notre civilisation, bien qu’ils eussent pu être, quelques-uns du moins, l’ornement et l’élite morale d’une tribu de Peaux-Rouges. Ils n’eussent peut-être pas tous été criminels alors. Plus d’un, sans nul doute, fut resté attaché aux coutumes et aux préjugés de son milieu, plus approprié à son tempérament ; et n’est-ce pas ce qu’en tout temps et en tout pays on appelle être honnête ? – Car – et ceci nous conduit à signaler une autre grande différence inaperçue entre la folie et le crime – le crime est chose tout autrement relative et conventionnelle que la folie. Ce type criminel que Lombroso nous esquisse, c’est celui de notre époque ou de notre ère ; mais, qu’il soit ou non une survivance des temps où la sauvagerie couvrait le globe, il est clair qu’en cette primitive période historique, le type criminel était tout autre, à savoir, peut-être, un type d’artistes et de délicats, de femmes sensuelles et sensibles, gens impropres au pillage des tribus voisines, et nés quelques siècles trop tôt.
Des dix crimes que les lois hébraïques, d’après Thonissen, punissaient de lapidation (à savoir l’idolâtrie, l’excitation à l’idolâtrie, la consécration à Moloch, la magie, l’évocation des esprits, la désobéissance obstinée aux parents, la profanation du sabbat, le blasphème, le viol de la fiancée d’autrui, l’inconduite de la jeune fille attestée par l’absence de signes de la virginité au moment du mariage) ; il a en a neuf qui ont cessé d’être des délits même dans nos sociétés européennes, et le dixième, à savoir le viol de la fiancée d’autrui, est resté crime, mais dans un tout autre sens ; car c’est la violence faite à une femme comme telle qui est maintenant punie, et non l’outrage fait à celui dont la fiancée est violée. D’autres crimes étaient punis par le feu, le glaive ou l’étranglement : fausse prophétie, prophétie même vraie faite au nom des dieux étrangers, adultère de la femme, coups ou malédictions à des ascendants, vol au préjudice d’un israélite, homicide volontaire, bestialité, sodomie, inceste. On voit encore que plusieurs de ces crimes ne sont plus même des contraventions et que la gravité relative des autres a beaucoup changé. En Égypte, le plus grand des forfaits était de tuer un chat. Est-ce à dire que le peuple hébreu, ainsi que tous les peuples anciens, commettait une absurde erreur en qualifiant criminels des actes jugés aujourd’hui inoffensifs ? Non, car ils n’étaient pas inoffensifs, loin de là, pour leur organisation sociale dont ils sapaient les fondements. Telle organisation sociale, telle délictuosité : en Égypte, une forte amende était infligée à l’artisan qui s’occupait des affaires publiques ; dans nos sociétés démocratiques, à l’inverse, on serait bien près de punir légalement les électeurs qui s’abstiennent de voter. Tel but, tel moyen : la pénalité, n’est qu’un outil. Ces peuples ne se trompaient pas plus en cela qu’en réputant vertueux des sentiments parfois réprouvés par tous. Car le système des vertus n’a pas moins souvent été remanié au cours de l’histoire que celui des crimes et des vices. Aux yeux des Arabes, les trois vertus cardinales sont encore, non la probité, l’amour du travail, la bienfaisance, mais bien la valeur, l’hospitalité et l’ardeur à venger le sang.
Retenons surtout ce fait que la gravité proportionnelle des divers crimes change considérablement d’âge en âge. Au moyen âge, le plus grand des forfaits était le sacrilège ; puis venaient les actes de bestialité ou de sodomie et bien loin ensuite le meurtre et le viol. En Égypte, en Grèce, c’était le fait de laisser ses parents sans sépulture. La paresse tend à devenir, dans nos sociétés laborieuses, le plus grave méfait, tandis qu’autrefois le travail était dégradant. Il viendra peut-être un moment où le crime, sur un globe trop plein, sera d’avoir une famille nombreuse, tandis qu’autrefois la honte était d’être sans enfants. Aucun de nous ne peut se flatter de n’être pas un criminel-né relativement à un état social donné, passé, futur ou possible. Vous avez des goûts littéraires, un grand penchant à faire des vers ; prenez garde. Versifier va devenir un phénomène d’atavisme, un vol de votre journée de travail fait à la communauté, une excitation criminelle, antimalthusienne, à l’amour et à la famille. Le fondateur des ordres mendiants et errants eût-il jamais cru que la mendicité et le vagabondage deviendrait un délit ? M’objectera-t-on pourtant qu’il y a des instincts, des penchants innés, liés à une organisation physique correspondante, qui, dans tous les états sociaux imaginables, seraient jugés nuisibles, anti-sociaux, délictueux ? Je le nie ; j’admets seulement, et cela ne revient pas au même, – si du moins on refuse de croire avec moi à la spécificité des penchants naturels, – que certains actes spécifiés ont été de tout temps considérés comme criminels, notamment le fait de tuer et de voler une personne du groupe social dont on fait partie. Taylor l’a fort bien remarqué. D’ailleurs, même le penchant à la cruauté lâche ou à la rapacité astucieuse exercé en dehors de ces limites, exercé parfois aussi et par exception, dans l’intérieur de ces limites quand l’usage [21] l’a permis, a eu son utilité sociale. Donc je ne vois aucun type anthropologique qui, de tout temps, ait mérité l’épithète de criminel.
Par suite, il est toujours permis de dire d’un criminel quel qu’il soit, que, mis en place, il eût été un honnête homme, peut-être un héros. Mais toutes les catégories de démence vraie que nous connaissons, ont été de véritables folies aussi bien dans le passé qu’à présent, quoique, dans le passé, beaucoup de ces maladies cérébrales, comme beaucoup de maladies corporelles, aient été mal connues, et que nombre d’extatiques et sorcières, les unes priées à genoux, les autres brûlées vives, aient été de simples hystériques. Ces erreurs sur leur compte ne nous empêchent pas d’affirmer, nous, que les fous réputés ou non réputés tels de leur temps l’étaient réellement, quand nous trouvons dans leur biographie les symptômes manifestes de leurs désordres organiques, du désaccord de leurs sensations avec la nature extérieure qui n’a pas changé. Mais nous avons beau savoir qu’un homme a tué ou volé jadis, nous ne sommes pas toujours en droit de le regarder comme criminel, puisque la criminalité est un rapport, non avec l’immuable nature, mais avec l’opinion et la législation changeantes du milieu social.
Enfin, si l’on se place au point de vue de Lombroso, entre la folie et le crime, il y aurait précisément la même différence qu’entre l’éloquence et la poésie. On naît criminel nous dit-on, mais on devient fou, c’est certain. La folie, en effet, est si bien sous la dépendance de causes sociales, qu’on la voit croître régulièrement dans notre siècle au fur et à mesure des progrès de l’instruction, de la vie urbaine, de la civilisation particulière dont nous jouissons. Il en est de même du crime, d’ailleurs – je parle du crime habituel, de la récidive – dont la progression affecte une régularité non moins effrayante. Si l’on s’en rapporte donc à la statistique et si par criminel-né on entend le récidiviste quelconque (ce n’est point d’ailleurs l’idée de notre auteur), l’assimilation du crime à la folie deviendrait possible à cet égard, sinon plausible. Mais alors il ne faudrait pas dire que l’hypothèse du criminel-né implique la constance à peu près uniforme du chiffre de méfaits qui lui sont imputables et se féliciter, à l’appui de cette hypothèse, d’avoir découvert, en décomposant les nombres annuels et toujours croissants fournis par les récidives, que le nombre des meurtres et des assassinats reste à peu près stationnaire. Par là, il est vrai, les voleurs, dont le chiffre augmente sans cesse, se trouvent exclus de la catégorie des délinquants de naissance. En un endroit même, poussé par le désir de voir confirmer statistiquement l’existence de ces derniers, le savant criminaliste commet la grosse erreur d’affirmer incidemment (594), « le retour constant et périodique d’un nombre donné de délits » en général. Or, de deux choses l’une. Si cette constance numérique est ou était réelle, ce serait bien une confirmation statistique, peut-être, de la réalité du type criminel, tel que Lombroso l’entend ; mais en même temps ce serait un démenti donné par la statistique à l’identification du fou avec le criminel de naissance ; si, à l’inverse, la criminalité d’habitude, généralement enracinée, se traduit par des chiffres variables, le récidiviste peut bien être identifié au fou, mais c’est une preuve que le récidiviste n’est point, ou n’est point toujours, un criminel de naissance.
M. Lacassagne confesse, tout en professant les idées de Lombroso, que les criminels fous constituent une faible exception, même parmi les récidivistes. Mais il identifie, lui aussi, la folie criminelle et le type criminel. Or, cette confusion me semble gratuite. Le type criminel est congénital ; la folie criminelle peut apparaître, comme toute autre, chez un homme porteur du facies le plus honnête et le plus normal, et on n’a jamais prouvé qu’elle se reproduisît toujours chez les individus criminellement conformés. Au contraire, entre les criminels-nés et les fous, on signale souvent des différences fort nettes de conformation. – Lombroso, sentant bien ces difficultés, appelle les criminels-nés des quasi-fous (mattoidi [22]. Mais la demi-folie, car on peut bien désigner ainsi l’espèce d’extravagance propre au mattoidi, c’est comme le demi-délit ou la demi-laideur : le monde en est plein, la majorité en est faite. C’est la folie complète qui est l’exception, comme la raison complète, qui lui fait pendant (et qui doit se multiplier sans doute, au cours de la civilisation, pour compenser symétriquement l’accroissement numérique de la démence). Cet état n’a donc rien qui singularise, à vrai dire, le criminel de naissance, au point de vue de la responsabilité sociale de ses actes, qui nous intéresse surtout. Responsabilité, pour un déterministe, implique non liberté, puisque nul n’est libre, pas plus le sage que le fou ; mais causalité, identité personnelle et préjudice causé à autrui. Il faut d’abord que l’inculpé ait voulu son acte, qu’il l’ait voulu lui-même, non par suite d’une suggestion hypnotique par exemple ; sans cela il n’en serait pas psychologiquement, socialement, la cause. Cette condition élimine déjà beaucoup d’actes de folie. En second lieu, à préjudice égal, le plus responsable des deux agents volontaires est celui qui a le moins changé depuis sa faute, qui est le plus forcé de se reconnaître le même, soit parce qu’un moindre laps de temps s’est écoulé (d’où la prescription des poursuites), soit parce que le flot de son évolution interne a été plus lent et moins saccadé, moins tortueux et plus calme. L’unité systématique des idées, l’unité hiérarchique des désirs, le lien étroit de ces deux unités et leur fixité, sont le plus haut degré d’identité personnelle qui se puisse atteindre ; à l’inverse, l’éparpillement, l’incohérence, la contradiction entre des vues et des goûts, des affirmations et des passions, sont une continuelle aliénation de la personne. Le sage est donc infiniment plus responsable que l’aliéné, si bien nommé. Mais, parmi les demi-autres ou les demi-mêmes qui remplissent l’intervalle des deux, lequel, du criminel d’occasion ou du criminel par tempérament est le plus responsable ? C’est ce dernier assurément, qui à chaque instant se sent invariablement capable de recommencer ce qu’on lui reproche, et non le premier, qui est ou qui croit être sorti de lui-même en commettant un crime. (Ajoutons que celui-là est en même temps le plus dangereux, le plus préjudiciable). Au moment où il a commis son crime, donc, le criminel d’occasion, celui qui ne porte point le livrée anatomique et physionomique du criminel, a été bien plus près de l’aliénation mentale que le délinquant type au moment où il a exécuté le sien. Il n’y a donc, ce semble, nulle raison de parler de folie ou de quasi-folie à propos de celui-ci, plutôt qu’à propos de l’autre. La conséquence est que, si, donnant suite à une idée d’ailleurs fort juste de la nouvelle école, on affecte des prisons et des pénalités différentes, non pas aux différentes catégories de méfaits, mais aux différentes catégories de malfaiteurs, l’expression de manicomio criminale (asile de fous criminels), donnée au lieu de détention des criminels les plus endurcis serait parfaitement impropre. Et ce n’est pas là seulement une question de mots…
On a imaginé de faire rentrer l’habitude forcenée du crime dans un compartiment de l’aliénation mentale, créé tout exprès, sous le nom de folie morale, à laquelle, du reste, s’appliqueraient aussi les observations ci-dessus. Mais, comme E. Garofalo [23] avant d’admettre cette nouvelle variété de démence, où l’on rangerait toutes sortes de désordres cérébraux empruntés d’ailleurs à toutes les autres espèces de folies reconnues, et n’ayant en commun que ce caractère unique de l’absence totale ou partielle de sens moral, j’attends que les aliénistes se soient mis d’accord sur ce point. Maudsley, il est vrai, est affirmatif à ce sujet, et son autorité commande une grande réserve. Au surplus, entre le fou moral supposé admis, tel qu’on cherche à nous le préciser, et le délinquant-né, il y a des différences que Garofalo a relevées avec raison, et notamment celle-ci, qui est en effet capitale : chez le fou, l’accomplissement même de l’acte délictueux est le but ; chez le criminel, ce n’est qu’un moyen d’obtenir un autre avantage, avantage apprécié aussi bien par le plus honnête des hommes. Ou plutôt pour le fou le méfait lui-même est le bien, si l’on veut, un moyen de plaisir, comme Maudsley l’observe (Pathologie de l’esprit, 364), l’exécution de l’homicide procure un vrai soulagement à celui qui l’a commis en vertu d’une impulsion morbide irrésistible ; mais c’est la nature anormale de ce plaisir et le fait de n’en pas chercher d’autre en commettant un crime, qui distingue l’aliéné du délinquant. Le délinquant, il est vrai, a des anomalies affectives aussi, mais elles consistent à être dépourvues plus ou moins de certaines douleurs sympathiques, de certaines répugnances qui sont assez fortes chez les honnêtes gens pour les retenir sur la pente de certains actes. Autre chose est la présence interne d’un attrait morbide qui, même sans provocation du dehors, pousse à l’action, autre chose l’absence interne d’une répulsion qui empêche de céder à des tentations extérieures.
Il ne m’en coûte pas d’admettre que l’absence de sens moral a pour cause une certaine conformation cérébrale aussi bien que le daltonisme ou l’aphasie [24]. Mais, de même que l’aphasie ou le daltonisme est une infirmité et non une espèce de folie, j’estime que l’absence de sens moral ne fait pas d’un homme un fou, quoiqu’elle le rende infirme. M’allèguera-t-on que cette distinction importe peu, et qu’on ne saurait reprocher à un homme de sens moral de n’avoir pas senti l’immoralité d’une action commise par lui, pour la même raison qu’on ne saurait punir un daltonien employé de chemin de fer pour n’avoir pas vu un disque rouge et avoir, par suite, omis de faire un signal à défaut duquel un déraillement a eu lieu ? Je répondrai qu’on point de vue pénal, c’est-à-dire social, la comparaison n’est pas admissible. Le sens de la vue du rouge est un sens purement naturel, et, bien qu’il puisse être utile ou nécessaire pour l’accomplissement de certaines fonctions sociales déterminées, son abolition ne rend pas un homme impropre à la vie en société. La faute a été de lui avoir confié les fonctions dont il s’agit. Mais, seul parmi tous nos sens, le sens moral a une origine exclusivement sociale, et seul il est nécessaire à tout moment dans tous les emplois sociaux. Donc, quoique reconnu daltonien, un homme peut être maintenu à son rang social, dans son groupe social ; mais, reconnu immoral de naissance, c’est-à-dire antisocial, il doit être mis hors la loi sociale. C’est un fauve à face humaine. Tel qu’un tigre, échappé d’une ménagerie, qui se promène dans nos cités, il convient de l’expulser, de l’excommunier socialement. Or, les bagnes et les prisons sont justement l’expression, jusqu’ici unique, de cette excommunication majeure ou mineure.
Sans doute, on peut dire que cette forme d’excommunication commence à se démoder, qu’il y aurait lieu de la rendre plus perpétuelle et non temporaire, et de frapper sans mépris, sans colère, avec une gravité calme d’exécuteur olympien, le malheureux qui en est l’objet. Mais, comme il n’est pas à espérer, ni peut-être à désirer, pour d’autres raisons, que la majorité des hommes parviennent à la hauteur de impassibilité idéale, il faut laisser sans trop de regrets la flétrissure de l’opinion s’attacher aux condamnations judiciaires, quand elles frappent même soit un criminel de naissance, soit un homme entraîné au crime par une immoralité momentanée, susceptible de se reproduire. À moins de relever tous les criminels, sans exception, de la dégradation sociale qui accompagne leur expulsion hors de la société, il faut la maintenir à l’égard de tous les criminels, de naissance ou d’occasion, puisque, pour être momentanée, l’immoralité de ces derniers n’en est pas moins liée elle-même aux conditions cérébrales qui la déterminent.
Je dirai en outre à Lombroso : il y a deux thèses superposées dans la troisième édition de votre livre. La première, l’ancienne, était celle du criminel assimilé au sauvage primitif, du crime expliqué par l’atavisme ; vous repoussiez alors l’hypothèse du crime-folie. Mais, depuis lors, cédant, dites-vous, à de puissantes raisons, vous avez adopté cette dernière explication sans d’ailleurs abandonner la précédente. Elles alternent dans votre ouvrage, et l’on dirait qu’à vos yeux elles se fortifient mutuellement. Cependant, ne sont-elles pas en partie contradictoires ? La folie est un fruit de civilisation, dont elle suit les progrès jusqu’à un certain point ; elle est presque inconnue dans les classes illettrées, et encore plus dans les peuplades de races inférieures. Si donc le criminel est un sauvage, il ne peut pas être un fou, de même que s’il est un fou, il ne peut pas être un sauvage. Entre ces deux thèses, il faut choisir ; ou, si l’on fait entre elles un compromis en parlant de quasi-folie (pourquoi pas aussi bien de pseudo-atavisme ?), il faut savoir qu’on émousse et mutile l’une et l’autre [25].
Or, la plus séduisante des deux, n’est-ce pas la première ? Elle est très intelligible et conforme aux plus purs principes darwiniens. Elle fournit une réponse, ingénieuse au moins, à bien des problèmes. Elle est optimiste avec cela, flatteuse pour la civilisation, ou le crime ne serait qu’un résidu sans cesse diminué de la sauvagerie antique ; et, si elle est en désaccord là-dessus avec la statistique criminelle de notre temps, on peut dire que notre recul moral actuel est un accident éphémère, un remous dans un courant. Puis, elle se complète avec bonheur par le résultat d’études très neuves et très intéressantes sur la criminalité infantile, dont nous n’avons pas eu le temps de nous occuper. C’est une idée reçue parmi les évolutionnistes [26], et une idée assez plausible que l’enfant reproduit en partie le sauvage par son langage, son imprévoyance, ses passions, ses traits mêmes ; on doit ajouter par ses instincts criminels, si vraiment le vrai criminel c’est le sauvage. De là ces formules : la criminalité n’est que l’enfance prolongée, ou bien n’est que la sauvagerie survivante.
Maintenant, ce dernier point de vue lui-même doit-il être accueilli ? Et dans quelle mesure mérite-t-il de l’être ? Et mieux ne serait-il peut-être pas, pour échapper au dilemme ci-dessus, de s’en tenir à ma thèse prudente, que le crime est tout simplement une profession, héritage du passé sans doute, et d’un passé très ancien, mais héritage fort bien cultivé parfois et grossi par la civilisation qui le recueille ? Pour répondre à cette nouvelle question, il convient d’étudier enfin le criminel d’habitude sous son aspect sociologique, c’est-à-dire comme membre d’une société singulière qui a ses mœurs, avons-nous dit, ses coutumes et son idiome.
 
IV
 
 
Si nous voulons comprendre les états embryonnaires, étudions d’abord l’état adulte. Si nous voulons avoir une juste idée des petites associations de malfaiteurs, commençons par étudier les grandes. L’antique camorra qui sévit encore à Naples, et dont la maffia sicilienne est sans doute un rameau détaché, est un excellent échantillon de ces dernières ; elle nous dispensera d’examiner la mano nera andalouse, le nihilisme russe, etc. « La camorra, dit E. de Laveleye, dans ses Lettres sur l’Italie [27], est tout simplement l’art d’arriver à ses fins par l’intimidation, ou, pour mieux dire, l’organisation de l’intimidation et l’exploitation de la lâcheté humaine ». Elle exploite ce penchant humain comme d’autres industriels exploitent la débauche, la vanité, l’ivrognerie. « Vous trouverez des camorristes partout, depuis les ruelles de Santa-Lucia jusque parfois dans les plus hautes positions administratives et politiques. À Naples, vous montez en voiture, le camorriste est là qui prélève un sou sur le cocher. Dans chaque rue, il se trouve des camorristes qui prélèvent la taxe de la peur sur les détaillants [28] ». Comment devient-on camorriste ? Comme on devient membre d’un cercle, d’une loge maçonnique, d’une troupe théâtrale, d’une association civile ou commerciale quelconque, à l’élection et après une épreuve régulière suivie d’un stage plus ou moins long, durant lequel le nouveau compagnon est l’humble serviteur, assez mal payé, d’un sociétaire. Un bel assassinat lui vaut, en assemblée générale, l’honneur d’être sacré camorriste et de prêter en cette qualité, sur deux épées croisées, le serment que j’appellerai professionnel : « Je jure d’être fidèle aux associés et ennemi du gouvernement, de ne pas entrer en rapport avec la police, de ne pas dénoncer les voleurs, de les aimer au contraire de toute mon âme, parce qu’ils exposent leur vie ». Toutes les difficultés intérieures sont résolues absolument comme dans nos sociétés de commerce, par des réunions et des votes. Il y a non seulement des rites et un uniforme, mais un code spécial, mal obéi, il est vrai. Condamnation à mort est votée contre qui refuse d’exécuter l’assassinat commandé par le chef. Il y a des fonctionnaires. Tous les dimanches, le secrétaire, assisté d’un comptable et d’un trésorier, fait la distribution des taxes prélevées, comme on sait, sur le public, principalement sur les maisons de jeu ou de tolérance et les prisons. « Le camorriste, dit Lombroso, était (peut-être est-il encore) le juge naturel des gens du peuple, il maintenait l’ordre dans les bouges et les prisons, ne protégeant, bien entendu, que celui qui avait payé la taxe ».
N’y aurait-il pas à rapprocher de ce qui précède un passage de Diodore de Sicile, qui a trouvé des incrédules ? Cet auteur nous raconte qu’il existait en Égypte un chef des voleurs, que le métier du vol y était publiquement exercé, presque officiellement, et que les volés devaient verser au fisc de la bande une redevance fixe pour se faire restituer les objets soustraits. Thonissen (Droit criminel des peuples anciens, t. I, 166) pense qu’il s’agit d’une bande d’Arabes nomades et pillards auxquels on payait, sous forme d’abonnement, comme cela se pratique encore avec les Bédouins de Syrie, une prime d’assurance contre leurs propres rapines. Mais n’était-ce pas tout simplement quelque camorra égyptienne ? Cela s’est vu de tout temps, seulement sur une plus grande échelle à une époque plus récente. La camorra par excellence, on peut l’accorder à M. Taine après l’avoir lu attentivement, c’est la Société jacobine, pieuvre aux mille bras, qui a étreint, étouffé, exploité la révolution. Le fait est que, n’était le catéchisme étroit et faux, catéchisme enfin pourtant, de cette caverne de gouvernants, l’assimilation serait parfaite [29].
Voilà ce que je suis en droit de nommer la grande industrie criminelle. Elle est rare, car nos conditions sociales ne sont pas favorables habituellement à ce genre de grands magasins, à moins que, comme on en aurait bien le droit, on ne range dans cette catégorie certaines agences véreuses de chantage, de calomnie et de faux témoignages en grand, dont plusieurs procès retentissants nous ont révélé l’existence. Mais en revanche, on compte d’innombrables petites échoppes du crime, pour ainsi dire, composées d’un patron et d’un ou deux apprentis, d’un vieux récidiviste et de quelques jeunes larrons. Lombroso remarque fort justement à ce sujet que la pullulation dans une ville ou dans une nation, de nombreux petits groupes de malfaiteurs, réputés d’ailleurs peu alarmants, est un symptôme grave, bien supérieur en gravité à la formation de quelques grosses bandes légendaires, dont la foule s’épouvante. Ces associations doivent leur existence au prestige malfaisant d’un seul homme, et peuvent disparaître avec lui ; mais celles qui naissent partout à la fois « révèlent la triste tendance, la maladie sociale du pays où elles surgissent ». C’est ainsi que, pour juger à quel point une population est naturellement industrieuse et laborieuse, et à quel genre de travail la portent ses aptitudes, il faut y avoir égard à la diffusion spontanée de la petite industrie, par exemple de la petite culture du sol, plutôt qu’aux spécimens de la grande, et on y sera mieux édifié à ce sujet par le bruit des métiers de tisserands ou la vue des étables de paysans dans les campagnes que par la visite d’une ferme modèle ou d’une grande fabrique, créée peut-être par un étranger.
En somme, c’est à une corporation industrielle que ressemblent les sociétés de criminels, ce n’est pas le moins du monde à une tribu de sauvages, société essentiellement familiale et religieuse, où l’on entre par l’hérédité et non par l’élection, où tout est idole ou fétiche, sacré ou tabou ; qui est beaucoup plus souvent pastorale et inoffensive que déprédatrice et guerrière, comme il y a nécessairement plus de pièces de gibier que chasseurs ; qui, parfois, j’en appelle à Spencer et à Wallace, nous donne d’admirables modèles de vertu publique, de probité et de véracité, à nous faire rougir ; et qui, même lorsqu’elle vit de brigandage, de meurtre et de vol, pratiqués sur l’ennemi, est comparable à une armée permanente, si l’on veut, mais non à une caverne d’assassins. En vain Lombroso nous fait observer que les associations de malfaiteurs ont toutes un chef « armé d’un pouvoir dictatorial, qui, comme dans les tribus des sauvages ajoutons, nous, comme dans les nations les plus civilisées et les plus démocratiques, dépend plus de ses talents personnels que de la turbulente soumission d’une majorité » : je ne trouve pas la similitude bien frappante. Il me semble même que l’habitude du tatouage, commune à beaucoup de malfaiteurs et à beaucoup de non-civilisés, et la vague ressemblance de l’argot des bagnes par quelques côtés avec les langues des Océaniens, des Américains ou des nègres, ne suffisent pas à justifier le rapprochement précédent. Nous allons le voir.
C’est un fait curieux, que dans certaines classes inférieures des populations civilisées, parmi les matelots et même parmi les soldats, mais surtout dans le monde des délinquants – jamais chez les fous, remarquons-le, – ou pratique par exception l’usage de se faire des incisions figuratives sur la peau. Est-ce un reste, conservé par atavisme, comme le veut Lombroso (disons, en tout cas, par tradition car l’hérédité n’a rien à voir ici), du tatouage qu’on suppose avoir été généralisé chez nos grossiers ancêtres ? Il me paraît infiniment plus probable d’admettre que c’est l’effet, non d’une tradition des aïeux, mais d’une mode importée par des marins ou des militaires, à l’exemple des sauvages actuels avec lesquels ils ont été en contact. Aussi est-ce surtout chez les matelots qu’elle fleurit, et dans nos régiments français qui résident en Afrique, au milieu des Kabyles ou des Arabes. Ces peuplades, malgré les défenses du Coran, n’ont pas cessé de se tatouer (cf. la criminalité chez les Arabes, par le Dr Kocher [30], 61 et suiv.). Cette mode a dû se propager chez les condamnés, plus rapidement qu’ailleurs, grâce à leur insensibilité cutanée si bien démontrée par notre savant auteur, et par suite aussi des longs ennuis de la prison. C’est parmi les récidivistes, en effet, qu’elle est le plus répandue. Neuf fois sur dix (sur 506 tatoués 489 fois), les dessins, les symboles, les lettres dont il s’agit sont tracés sur l’avant-bras, place plus commode pour l’opérateur et l’opéré ; jamais au visage. Très souvent, c’est le portrait approximatif de la femme aimée ou ce sont ses initiales qui sont figurés de la sorte ; cela rappelle les chiffres entrelacés que les amoureux gravent sur les arbres. À défaut d’écorce d’arbres, les prisonniers utilisent leur peau. D’autres fois, le tatoué porte le signe de sa profession, une ancre, un violon, une enclume, ou bien une devise où sa haine cherche à s’éterniser, parfois un phallus… Tout cela est un pur amusement, ou la passion désœuvrée, c’est insignifiant ou inutile. Le malfaiteur ne cherche à produire aucun effet en s’amusant ainsi, en dessinant des figures de fantaisie sur des parties de son corps qu’il cache habituellement. Mais quand le jeune Océanien, lui, soumet son corps tout entier et d’abord son visage, tout ce qu’il expose au regard de tous, à la cruelle opération que les rites de sa tribu lui imposent, il sait le motif sérieux qui le détermine et l’avantage sérieux qu’il poursuit. Sa religion, sa coutume, ce qu’il a de plus sacré, lui commandent ce courage pour frapper de terreur l’ennemi, pour rendre fières de lui ses femmes, pour être scellé ineffaçablement à l’effigie de sa tribu [31]. Il ne reproduit sur lui-même aucun objet extérieur ; il trace de gracieuses ou caractéristiques arabesques qui s’harmonisent étrangement par leurs lignes avec ses formes corporelles. Le prétendu tatouage du malfaiteur, au contraire consiste en images aussi étrangères à son épiderme que peuvent l’être les inscriptions d’un enfant au mur d’un édifice. Il est imitatif, non expressif. Que peut-il avoir de commun, sauf le nom, avec ce noble tatouage polynésien, par exemple, qui est une véritable œuvre d’art, incarnée à l’artiste, comme le rôle d’un acteur parfait ?
Passons à l’argot. Encore un caractère professionnel bien marqué. Toute vieille profession a son argot particulier ; il y a celui des soldats, des marins, des maçons, des chaudronniers, des ramoneurs, des peintres, des avocats même [32], comme il y a celui des assassins et des voleurs. Les fous, entre parenthèses, n’en ont point : nouvelle différence importante à noter en passant. Mais l’argot, est-ce une langue spéciale ? Nullement. Toute la grammaire de la langue ordinaire, c’est-à-dire ce qui la constitue, y est conservée sans altération, dit Lombroso lui-même ; une faible partie du dictionnaire seulement est modifiée. Ces modifications, je le reconnais, ne sont pas sans rappeler vaguement le parler sauvage ou le parler enfantin. D’abord, les objets sont désignés par des épithètes, le bec de gaz, l’incommode, l’avocat, le blanchisseur, la casquette, la courante. Puis les onomatopées abondent : tap, marche ; tic, montre ; fric-frac, l’extraction de la prison. Enfin beaucoup de réduplications : toc-toc, toqué ; ty-ty, typographie ; bibi, Bicêtre ; coco, bébé, ami. Par là, le type linguistique se trouve certainement abaissé d’un ou deux degrés, à peu près comme le champignon qui croît sur le chêne est d’une famille botanique bien inférieure à celle de cet arbre majestueux [33] ». Mais au fond, le caractère dominant de l’argot, c’est le cynisme. Il n’est pas matériel et concret comme les langues primitives ; il est grossier et bestial, et bestialise tout ce qu’il touche, trait parfaitement d’accord au reste avec le type physique de ceux qui le parlent. La peau s’y appelle cuir, le bras aileron, la bouche bec, mourir crever [34]. Il est avant tout, sinistrement gai ; il consiste en une collection de hideux traits d’esprit fixés et monétisés, métaphores salissantes, mauvais jeux de mots, etc. Avoir un polichinelle dans le tiroir, cela signifie être enceinte [35]. Mais la langue du sauvage est tout autre, toujours grave même dans sa férocité, jamais ironique, jamais plaisante, ne cherchant point à salir l’objet de sa pensée, simple et rurale dans ses métaphores, abondante en formes grammaticales, originales et parfaites [36].
Ajouterai-je enfin que la littérature des criminels, dont Lombroso nous donne des échantillons fort intéressants, ne ressemble pas plus à celle des peuples primitifs qu’un fruit gâté n’a le goût d’un fruit vert ? Mais je n’aborde pas, faute de temps, ce curieux chapitre. Je ne dirai rien non plus des observations graphologiques faites sur l’écriture des délinquants ; les assassins, paraît-il, se signaleraient - comme en général du reste, toutes les personnes énergiques - par le prolongement net et accentué de la barre du t, par l’air d’élancement libre et facile de toutes leurs lettres, ainsi que par les complications hiéroglyphiques de leur signature ; les voleurs se reconnaîtraient au caractère mou, effacé, un peu féminin de leur façon d’écrire. Et, à ce sujet, comme il est bien possible que le lecteur soit tenté de prendre les graphologues pour des astrologues ou des chiromanciens, je ferai remarquer que des expériences récentes faites à la Salpêtrière sur des hypnotiques, dont l’écriture se dénaturait chaque fois qu’on leur suggérait une nouvelle personnalité, sont venues confirmer d’une manière frappante certaines lois formulées dans les traités de graphologie (cf. le compte rendu de ces expériences, avec planches à l’appui, dans la Revue philosophique d’avril 1886).
 
V
 
 
En résumé, malgré des ressemblances anatomiques et physiologiques, mais non sociologiques, incontestables avec le sauvage préhistorique ou actuel, le criminel-né n’est pas un sauvage, pas plus qu’il n’est un fou. Il est un monstre, et comme bien des monstres, il présente des traits de régression au passé de la race ou de l’espèce, mais il les combine différemment, et il faudrait se garder de juger nos ancêtres d’après cet échantillon. Que nos ancêtres, à nous-mêmes peuples civilisés, aient dû être primitivement de vrais sauvages, je ne le conteste pas, quoique les plus anciens documents nous les montrent à l’état de simple barbarie avec les mêmes formes corporelles que nous, plus belles seulement ; mais il y a de bons sauvages – Wallace, Darwin, spencer, Quatrefages nous les font aimer – et, quand même, parmi les sauvages actuels, les bons représenteraient une infime minorité, ce qui n’est pas, il ne nous serait pas moins permis de conjecturer avec vraisemblance que nos premiers pères étaient du petit nombre de ceux-ci.
On sera porté à le penser, c’est-à-dire à supposer que nous ne naissons pas en moyenne avec des aptitudes bien plus morales que celles de nos aïeux, si l’on observe que le progrès moral des sociétés en train de se civiliser est beaucoup plus lent et plus douteux que leur progrès intellectuel, et, quand il est réel, consiste plutôt en une transformation socialement avantageuse de l’immoralité qu’en véritable moralisation individuelle. D’ailleurs, à mesure que les effets vraiment moralisateurs de la socialisation croissante commencent à pénétrer jusque dans le sang des nations ou des classes les plus civilisées, c’est-à-dire depuis longtemps régnantes, ces nations ou ces classes ne tardent pas à être recouvertes et résorbées par la fécondité toujours supérieure des classes sinon des nations inférieures. Tels sont les effets moraux de la sélection naturelle appliquée à nos sociétés. L’amélioration morale n’a donc guère le temps d’y faire travailler l’hérédité à son service et de s’y consolider en instincts profonds et indestructibles attestés par une refonte du crâne et des traits ; et, par suite, le bien qui s’y opère et qui même s’y développe, est dû à des causes beaucoup plus sociales que vitales, à une action prolongée, paisible, sédimentaire, de l’éducation et de l’exemple, dont, par malheur, le jaillissement brusque des faits politiques ou militaires vient à chaque instant rompre les couches. Qu’on réfléchisse à l’utilité, j’allais dire à la nécessité du mensonge, de la perfidie, de la dureté de cœur pour réussir dans une élection, sur un champ de bataille, dans un congrès de diplomates !
Cela ne veut pas dire que je conteste l’apparition par atavisme, par ricochet héréditaire à grande distance, des caractères ou de quelques caractères propres au délinquant-né ; il faut bien que la vie emprunte quelque part les éléments des monstruosités accidentelles qui lui échappent ; et où les prendrait-elle, si ce n’est dans la mémoire de ses compositions passées, à moins que ce ne soit dans le trésor, rarement ouvert, de son imagination créatrice, ce qu’elle fait quand elle enfante un génie, non quand elle excrète un monstre, un criminel ou un fou ? Mais ce que je conteste, c’est que la délictuosité du délinquant-né se trouve expliquée par là. C’est ainsi que les femmes présentent aussi avec le criminel de naissance des similitudes frappantes, ce qui ne les empêche pas d’être quatre fois moins portées au crime que les hommes, et je pourrais ajouter quatre fois plus portées au bien. « Sur les soixante récompenses décernées en 1880 par la commission du prix Montyon, quarante-sept ont été méritées par des femmes » [37]. Elles sont plus prognathes que les hommes néanmoins (Topinard), elles ont le crâne moins volumineux et le cerveau moins lourd, même à taille égale, et leurs formes cérébrales ont quelque chose d’enfantin et d’embryonnaire : elles sont moins droitières, plus souvent gauchères ou ambidextres : elles ont, s’il est permis de le dire, le pied plus plat et moins cambré ; enfin, elles sont plus faibles des muscles, et aussi complètement imberbes qu’abondamment chevelues. Autant de traits communs avec nos malfaiteurs. Ce n’est pas tout. Même imprévoyance en elles, même vanité, deux caractères que Ferri signale avec raison comme dominant chez le criminel : en outre, même stérilité d’invention, même penchant à imiter, même mobilité d’esprit qui simule à tort l’imagination, même ténacité souple du vouloir étroit… Mais la femme, en revanche, est éminemment bonne et dévouée, et cette seule différence suffirait à contre-balancer toutes les analogies qui précèdent. Mais, de plus, elle est attachée à sa tradition familiale, à sa religion et à ses coutumes nationales, respectueuse de l’opinion. En cela aussi, elle s’écarte profondément du criminel, malgré quelques superstitions parfois survivantes chez celui-ci ; et en cela, au contraire, elle se rapproche du sauvage, du bon sauvage auquel en effet elle ressemble bien plus que ne lui ressemble le criminel. Nous ne devons pas en être surpris, ayant appris des naturalistes à quel point le moule antique de la race est toujours fidèlement gardé par le sexe féminin, et sachant d’ailleurs que la civilisation est chose essentiellement masculine par ses causes et ses résultats. Par ses causes, puisque les inventions dont elle se compose ont à peu près toutes pour auteurs des hommes ; par ses résultats, puisqu’elle a visiblement pour effet d’accroître, au profit de l’homme, la distance des deux sexes. Si donc nous voulons nous faire une idée de nos premiers pères, c’est la femme et non le meurtrier ou le voleur d’habitude, qu’il nous faut regarder. En elle, comme en un miroir vague et embellissant, mais pas trop infidèle peut-être, nous retrouvons l’image passionnée et vive, inquiétante et gracieuse, dangereuse et naïve, de la primitive humanité. Mais précisément, ce qui fait son charme et même son innocence, ce qu’elle a de meilleur, moralement, n’est-ce pas ce goût de sauvageon qui persiste en elle en dépit de toute culture, après tous les brevets de capacité simple ou supérieure ? Ne nous pressons donc pas trop de décider, sans plus ample examen, que nos crimes nous viennent de nos aïeux et que nos vertus seules nous appartiennent [38].
Mes critiques ne portent, on le voit, que sur l’interprétation donnée par Lombroso aux caractères physiques ou autres si fréquemment présentés par les malfaiteurs. Mais elles n’entament en rien la réalité du type criminel. Seulement, il nous reste à expliquer à notre tour ce que nous entendons par là. Tâchons donc de classer ce type parmi les autres entités de même nom qu’élabore ou collectionne l’anthropologiste, cet ontologiste sans le savoir. On peut, ce me semble, distinguer deux sens du mot type. Comme exemple du premier on peut citer l’Homme américain de d’Orbigny, de même que, comme exemple du second, l’Uomo delinquente. Dans le premier, on entend par là l’ensemble de caractères qui distinguent chaque race ou chaque variété et sous-variété nationale d’une même race ; on dit ainsi le type anglais ou allemand, le type espagnol, italien ou français, le type juif ou arabe. Est-ce à dire que ces divers traits distinctifs se rencontrent toujours chez les nationaux des divers peuples dont il s’agit ? Non ; rassemblés au complet, ils y sont clairsemés ; à l’état fragmentaire, ils n’y sont que très fréquents. Mais ce n’est pas là une objection sérieuse contre la vérité des schèmes formés de la sorte, ni contre la réalité de leur objet. Vérité abstraite, réalité profonde qui consiste dans une tendance plus ou moins manifeste, plus ou moins énergique de la race ou de la variété en question livrée à elle-même, si nul croisement ne l’entrave, à propager de préférence par hérédité le groupe total de caractères qu’on dit lui être propre, à le rendre de plus en plus fréquent et enfin exclusif de tout autre, comme si elle ne trouvait que là son équilibre stable, stable momentanément.
C’est dans un sens tout différent qu’on dit le type du pêcheur, du chasseur, du paysan, du marin, du soldat, du juriste, du poète. Cette nouvelle acception du même terme est pour ainsi dire transversale, perpendiculaire à la première. De même que, en voyageant, on reconnaît un Anglais, un Arabe, un Chinois, comme tel, à quelque profession ou à quelque race qu’il appartienne, de même d’un bout de l’Europe ou du monde ou du monde à l’autre, ne reconnaît-on pas un paysan, un militaire, un prêtre, comme tel, quelles que soient sa race et sa nationalité ? Cette impression, en général, est confuse, et on ne l’analyse pas ; mais l’exemple de Lombroso et de ses collègues, qu’il reste à suivre, montre qu’elle est susceptible d’un degré inattendu de précision anatomo-physiologique. Et il ne faut pas qu’on se méprenne sur la portée de ma pensée, sur la profondeur des similitudes qui constituent, je crois, les types professionnels ou sociaux reconnaissables, à peu près les mêmes, à travers les races souvent les plus différentes. Je ne me borne pas à dire qu’il y a des habitudes musculaires ou nerveuses identiques, nées (par imitation) de la routine d’un même métier, et capitalisées, pour ainsi parler, en traits physiques acquis, surajoutés aux traits physiques innés. Je suis persuadé, en outre, que certains caractères anatomiques apportés en naissant, d’ordre exclusivement vital et nullement social dans leurs causes, formés par génération seulement et où l’imitation n’entre pour rien, font partie aussi du signalement moyen propre à chaque grande profession, sinon à chaque grande classe sociale. Ce n’est pas sans raison qu’on dit d’un homme : il a le physique de son emploi, il a la figure d’un militaire, d’un magistrat, d’un membre du clergé. Voilà pour le visage ; mais pourquoi n’en serait-il pas de même du corps ? Si l’on essayait sur des centaines ou des milliers de juges, d’avocats, de laboureurs, de musiciens, pris au hasard et en divers pays, une série et d’expériences crâniométriques, algométriques, sphygmographiques, graphologiques, photographiques, etc., expériences analogues à celles de Lombroso, sur des centaines ou des milliers de criminels, il est extrêmement probable qu’on arriverait à constater des faits non moins surprenants ; à savoir, par exemple, que les avocats en général, principalement les avocats distingués, les avocats nés en quelque sorte, – faisant pendant aux criminels-nés, et nés pour défendre ceux-ci, – ont, en moyenne, la taille, le poids, la capacité du crâne, supérieurs ou inférieurs de tant de centimètres, de tant de grammes, de tant de millimètres cubes à la taille, au poids, à la capacité crânienne de la moyenne des autres hommes appartenant à la même race et au même sexe. On découvrirait encore que, chez les ouvriers adonnés à tel métier, et y réussissant, la proportion des gauchers ou des ambidextres diffère de la proportion ordinaire, et que la différence est exprimable en chiffres ; que leur sensibilité à la douleur, au froid, à la lumière, aux variations électriques, à son degré propre, général et permanent jusqu’à un certain point ; qu’ils sont plus impressionnés par la vue d’un bon verre de vin que par celle d’une jolie femme, ou vice versa, ainsi qu’il résulterait des battements comparés de leurs pouls enregistrés par le sphygmographe ; et ainsi de suite jusqu’aux nuances intellectuelles et morales les plus fugitives [39].
Je préjuge, on le voit, les résultats que donnerait probablement une vaste collection d’études anthropologiques conduites suivant la méthode des savants criminalistes dont je parle, et s’appliquant à tous les métiers comme on l’applique au métier du crime. Mais quoi de plus naturel que cette supposition ? Pourquoi la carrière criminelle aurait-elle seule ce privilège de posséder un physique caractéristique, dont les autres carrières seraient dépourvues ? Au contraire, il y a lieu de penser, a priori, que le signalement anthropologique de celles-ci doit être plus accentué, car la première se recrute un peu partout beaucoup plus indifféremment que les autres, et elle exige des aptitudes beaucoup moins spéciales. Si donc le lecteur juge que le portrait générique à la Galton, donné par Lombroso, de l’homme délinquant, est suffisamment net et précis, il devra présumer, a fortiori, qu’un portrait générique aussi vivant de l’homme pêcheur, de l’homme chasseur, de l’homme laboureur, de l’homme marchand, etc., est possible et attend son photographe. On voit l’intérêt imprévu de ce gros volume bourré de chiffres assez mal en ordre et de documents humains repoussants.
Si Lombroso, en se plaçant à ce point de vue, avait songé que son type criminel, après tout, n’est qu’un type professionnel d’une espèce singulière et singulièrement ancienne, il aurait peut-être moins souvent opposé son Uomo delinquente à l’homme normal, comme si les caractères physiques distinctifs du premier en faisait un phénomène à part au sein de l’humanité honnête, supposée homogène. Il aurait choisi parfois des termes de comparaison plus précis et plus avantageux, plus propres à faire ressortir les singularités de la variété anthropologique, disons mieux sociologique, qu’il découvrirait. J’aurais bien voulu voir l’homme délinquant opposé à l’homme savant, à l’homme religieux, à l’homme artiste. Il eût été curieux surtout de le voir comparé à l’homme vertueux, et d’apprendre si celui-ci est l’antipode du délinquant au physique comme au moral, si par exemple les personnes qui obtiennent le prix Monthyon chaque année ont en majorité la tête longue plutôt que ronde, les bras courts plutôt que longs, le front découvert, l’oreille effacée, la mâchoire faible, en même temps que la sensibilité à la douleur remarquablement vive et non obtuse, et le pouls plus agité par une image d’amour que par une perspective d’ivresse… et si, sous tous ces rapports, elles s’éloignent autant que les malfaiteurs de la moyenne des hommes civilisés, mais en sens inverse.
Lombroso se défend assez mal contre l’objection qui lui est faite : « Comment pouvez-vous parler de type criminel quand, d’après vous-même, soixante criminels sur cent n’en présentent point les caractères ? ». Il répond simplement que la faible proportion des Italiens présentant le type de leur race ne donne à personne le droit de nier le type italien, encore moins le type mongolique, etc. Il y aurait fort à dire contre cette confusion des deux sens du mot type distingués par nous. Mais, à notre point de vue, il aurait pu répondre à ses adversaires : non seulement il n’est pas vrai que mes recherches soient sans portée sérieuse, parce qu’elles aboutissent au résultat que vous savez ; mais elles sont doublement instructives. En effet, malgré la non-constance du type criminel chez les malfaiteurs, il n’en est pas moins très réel au sens ci-dessus expliqué ; et, en outre, le degré de sa fréquence, mesuré par les chiffres proportionnels que j’ai soin de donner, révèle, ou contribue pour sa part, à révéler le niveau de notre état social et la hauteur à atteindre encore. Dans les sociétés à castes fermées, où ce n’est point par imitation pure et simple, mais bien par imitation forcée, assujettie à la génération, que se transmettent les divers métiers, agriculture, commerce, armes, sacerdoce, il est certain que le type professionnel avait peu de chances de se produire fréquemment chez les personnes vouées à la profession correspondante ; et cette fréquence a dû s’accroître à mesure que, le principe social pur s’affranchissant de la vie, aux castes se sont substituées les corporations puis les administrations librement recrutées, et même, spécialement, aux clergés mariés, les clergés célibataires. Le type jésuite, par exemple, est bien plus répandu et plus permanent parmi les pères de la compagnie de Jésus, qu’il ne le serait si cet ordre célèbre, comme celui des brahmanes, s’était propagé par filiation naturelle. L’idéal serait, dans la direction où courent nos sociétés depuis l’ère moderne, que nulle barrière factice ne s’opposât au meilleur emploi possible des vocations individuelles. Alors, dans chaque profession, il n’y aurait que des gens nés et jusqu’à un certain point conformés pour elle ; et substitués de la sorte aux types ethniques qui auraient perdu chaque jour de leur importance, les types professionnels deviendraient la classification supérieure de l’humanité. En sorte que, après avoir fonctionné au service du principe vital de génération et d’hérédité, au temps des castes, le principe social d’apprentissage et d’imitation se le subordonnerait, comme il convient. Il en serait de même du métier qui consiste à vivre aux dépens de tous les autres sans leur rien rapporter. Le criminel-né des nouveaux criminalistes, c’est donc le criminel unique de l’avenir, récidiviste endurci et indomptable ; il émerge déjà du flux montant des statistiques criminelles comme le monstre à frapper, comme l’écume à rejeter, comme la seule des conformations physiques et psychologiques qui se refuse absolument à l’assimilation sociale – actuellement du moins – et dont l’élimination s’impose. Par là nous apparaît son importance, et l’intérêt de curiosité, sinon de sympathie, qui s’attache à sa description exacte et complète [40].
 
VI
 
 
Peut-être y aurait-il cependant une conclusion plus consolante à dégager de ce qui précède. Classé comme nous venons de le faire, le type criminel ne nous laisse t-il pas soupçonner sa nature relative et, qui sait, passagère ? Si, en effet, il y a quarante ou cinquante ans, on avait soumis les employés des messageries ou des télégraphes aériens, ou toute autre administration disparue, aux expériences et aux observations de Lombroso, on aurait trouvé un type spécial à chacun de ces métiers, en ce sens que sa présence y aurait été reconnue plus fréquente que nulle part ailleurs. On aurait donc été, dans une certaine mesure, en droit de dire qu’il y a des conducteurs-nés de diligence, par exemple. Cela n’empêche pas que le jour où la locomotive et le télégraphe électrique ont été inventés et répandus, les véhicules et les télégraphes incommodes d’autrefois ont cessé d’être fabriqués. Je ne veux pas insinuer par là qu’il serait aussi aisé, moyennant quelques découvertes nouvelles, de supprimer, en la remplaçant avantageusement, la carrière du crime. L’espoir pourtant n’en est pas tout à fait chimérique, comme nous le verrons peut-être. Il nous suffira de dire, pour le moment, que la supposition d’où nous sommes partis ci-dessus, celle de vocations naturelles pour certains modes particuliers d’activité sociale, demande à être rectifiée ou précisée. La nature, en diversifiant ses thèmes propres, n’a nul égard à leur emploi possible par la société. Aussi n’y a-t-il pas de prédestinations vraiment naturelles que dans un sens très large où plusieurs métiers indifféremment peuvent être compris. Dans ses profondes recherches sur l’hérédité et la sélection dans l’espèce humaine, M. Alphonse de Candolle fait cette remarque à propos des aptitudes scientifiques. Et, certes, si elle est vraie pour celle-ci, à plus forte raison doit-elle l’être pour la plupart des autres. « L’homme doué, dit-il, d’une forte persévérance, d’attention, de jugement, sans beaucoup de déficits dans les autres facultés, sera jurisconsulte, historien, érudit, naturaliste, chimiste, géologue ou médecin, selon sa volonté, déterminée par une foule de circonstances… Je crois peu à la nécessité de vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux, excepté probablement pour les mathématiques. Ce n’est pas, comme on le voit, nier l’influence de l’hérédité, c’est la considérer comme quelque chose de général, compatible avec la liberté de l’individu » [41]. Peut-être M. de Candolle s’exagère-t-il ici l’indétermination des innéités. Il semble oublier que, parmi tous les modes d’activités expérimentés ou observés par nous, il en est toujours un, et presque toujours un seul, où se fixe notre préférence ; et comme, à mesure que notre champ de tâtonnements préliminaires s’étend par le progrès des communications, nous approchons du moment où il embrassera le domaine entier des carrières existantes à une époque donnée, cela revient à dire qu’il y a toujours, ou presque toujours, à chaque instant de l’histoire, une carrière précise, une seule, naturellement correspondante à chaque variété individuelle, et l’attirant exclusivement si rien ne s’oppose à ce choix. Il n’en faut pas davantage pour expliquer la présence fréquente de cette variété ou d’une variété voisine parmi les personnes adonnées à cette carrière, et la statistique, en signalant cette fréquence, ne fera que révéler, suivant sa coutume, l’action d’une cause constante au milieu de causes variables, à savoir une influence permanente d’ordres naturels, mêlée aux influences multiples et multiformes d’ordre social qui poussent à l’adoption de la voie dont il s’agit. La réalité du type ainsi dégagé est donc certaine. Mais, en même temps, il ne faut pas plus, on le voit, que le passage d’un état social à un autre, c’est-à-dire qu’un changement survenu dans le nombre, la nature et les avantages ou les risques relatifs des divers métiers, pour faire dévier sensiblement la ligne de toutes les vocations, même les plus décidées. Il n’est donc pas permis d’affirmer que tel homme, aujourd’hui voué au crime fatalement, l’eût toujours été et le sera toujours, parce qu’il est criminel de naissance. Personne, sauf quelques monomanes d’incendie ou de meurtre, ou quelques kleptomanes, qu’il faut se garder de confondre avec les criminels-nés, personne ne naît tout exprès pour tuer, brûler, violer et voler son prochain. S’il eût existé des anthropologistes dans l’Athènes d’Alcibiade, il ne leur eût pas été aisé d’esquisser les linéaments typiques du pédéraste-né, de celui qu’une impulsion organique et irrésistible semblait précipiter, dès le berceau, dans cette aberration nationale de l’instinct sexuel. Ils n’étaient point rares, les Athéniens voués à cette habitude enracinée, comme nos récidivistes à celle du vol ou du meurtre. Nous savons pourtant que ce vice honteux, avant d’être devenu une tradition, j’allais dire une institution attique, avait commencé par être une mode importée du dehors, et qu’il a fini par s’en aller comme il était venu. Il ne faut donc pas trop se hâter d’expliquer physiologiquement ce qui peut-être a une explication en grande partie sociale.
À voir dans l’Histoire de la Révolution, par Taine, le paroxysme de criminalité à la fois violente et cupide atteint par certains terroristes, Carrier, Lebon et autres, on les prendrait pour des criminels-nés de la plus belle eau, quoique l’influence de l’exemple ambiant suffise assurément à expliquer tous leurs actes, comme le reste de leur existence l’a souvent prouvé. Pourtant, dans leur phase horrible, il est tel trait qui épouvanterait Lacenaire ou attendriraient un Fidgien : par exemple, l’exécution, sous les yeux de Carrier, d’un enfant de treize ans qui, « déjà lié sur la planche, mais trop petit et n’ayant sous le couperet que le sommet de la tête, dit à l’exécuteur : Me feras-tu beaucoup de mal (t. III, 288) ? » – Autre exemple. On sait les rites cruels des anciens Aztèques, leurs sacrifices humains par milliers, leurs idoles barbouillées du sang des victimes, leurs continuelles effusions de sang au temple et à domicile dans l’habitude de la vie. Eh bien, l’Indien, qui descend directement de ce peuple, est, selon Biar (Les Aztèques, 164), le plus doux, le plus inoffensif, le moins féroce des hommes. Les mœurs de leurs ancêtres n’étaient donc pas un effet de la race, qui n’a pas changé, mais un produit de leurs croyances religieuses, fortuites en partie, qui auraient bien pu être différentes puisqu’elles ont changé depuis lors.
E. Ferri lui-même nous fournit une considération à l’appui de notre idée. Pour répondre à l’objection que le type criminel se remarque, bien rarement, il est vrai, chez des gens honnêtes ou du moins sans condamnation judiciaire, il observe avec raison que la criminalité innée peut rester latente, et que les criminels-nés, auxquels l’occasion de commettre un crime a manqué, font pendant aux criminels d’occasion qui ne sont point nés pour le crime. « Dans les individus des classes élevées, dit-il encore, les instincts criminels peuvent être étouffés par le milieu (richesse, pouvoir, influence plus grande de l’opinion publique, etc.). Les instincts criminels se dissimulent sous des formes voilées, évitant le code pénal. Au lieu de tuer avec le poignard, on poussera sa victime en des entreprises périlleuses ; au lieu de voler sur la voie publique, on trichera au jeu de bourse ; au lieu de violer, on séduira et on abandonnera sa victime… » Lombroso lui-même ne parle pas autrement. À propos des associations de malfaiteurs, ne nous dit-il pas qu’elles diminuent dans les pays civilisés, « mais se transforment en associations équivoques, politiques ou de commerce ? ». Que de sociétés anonymes, que d’agences, que de comités, qui sont des collections de bandits, mais de bandits mitigés par la culture ! Le savant professeur se plaît à assimiler les courtisans aux délinquants, et à voir dans les maisons de tolérance l’équivalent féminin des maisons de correction. Soit. Eh bien, parmi ces réclusionnaires d’un genre à part, il lui serait facile d’établir aussi deux catégories bien tranchées, plus nettes à coup sûr que les deux catégories correspondantes du monde criminel, à savoir les prostituées d’occasion et es prostituées-nées. Cependant, celles-ci même, qu’un tempérament spécial, le plus spécial, certes, et le plus impérieux de tous les tempéraments, semble prédestiner aux bouges, y seraient-elles jamais entrées sans les conditions ou les rencontres sociales qui les y ont poussées en réalité ? Non ; plus heureuses, mariées, et restées ce qu’on appelle honnêtes, elles auraient pu être, sans que le diable y perdit rien, des boutiquières très achalandées, des femmes dites légères, ou coquettes, ou charmantes, dont le salon n’eût pas désempli, et de ravissantes actrices. Nous venons d’indiquer ainsi la voie ou les voies multiples par lesquelles l’atténuation du virus criminel, pour ainsi dire, peut être obtenue à la longue. Cette atténuation, tout à fait analogue à celle dont s’est occupé Pasteur, comporte une série de phases graduelles. Le vol avorté devient escroquerie ou abus de confiance, puis jeu de Bourse ou spoliation de l’adversaire, colorée du nom de mesure politique, enfin ce qu’on nomme habileté ; le meurtre avorté devient duel déloyal, puis calomnie ruineuse ou dénonciation mortelle, enfin, énergie, hardiesse et sang-froid. À force de se diluer, donc, le virus finit souvent par devenir un utile ferment, et il ne serait pas difficile en effet, de découvrir au fond des choses sociales les plus fécondes et les plus civilisatrices, ambition, cupidité, galanterie, courage, la sève et la saveur d’instincts sauvages lentement adoucis. Enfin, dans son chapitre si intéressant sur la criminalité des enfants, Lombroso remarque combien les instincts criminels sont fréquents à cet âge, mais avec quelle facilité ils disparaissent en partie sous l’influence d’une bonne éducation, ajoutons d’une bonne chance. Si pourtant l’enfant est mal élevé et malheureux, ils persistent chez l’adulte ; et, dans ce cas, on peut continuer à les dire innés, car en fait ils le sont. Mais cette persistance, due au milieu social, n’équivaut-elle pas à leur acquisition sociale ? – Changez les conditions, s’il se peut, de la société, bien plutôt que son système de pénalité, et sa criminalité se modifiera. Sur cette conviction fortement motivée (Nuovi orizzonti, 3ème édition, 345 et suiv.) repose au fond la théorie de Ferri sur les Sostitutivi penali, sur les équivalents de la peine, autant vaut dire sur les équivalents du crime.
Il n’est donc pas vrai que le crime, même réduit à un minimum numérique, soi-disant irréductible et assignable d’avance, ait été placé, dès l’origine, à la manière de l’amour, pour parler comme un chœur antique, « parmi les forces éternelles et divines qui meuvent ce monde ». Son origine est historique avant tout, son explication est avant tout sociale. Mais, en attendant qu’il disparaisse un jour, les variétés de la nature humaine dont il s’alimente aujourd’hui et qui, réunies, composent son type, n’auront point disparu pour cela. Elles se seront dispersées et réparties entre d’autres types. En attendant – et je crains bien que l’attente ne soit longue –, le type qu’elles forment ne perd rien de sa réalité, parce que sa permanence indestructible doit être réputée très contestable.
 
NOTES
 
[1]Note de la rédaction : cet article a paru dans la Revue philosophique en 1885 (vol. 19, 593-627). Il a été repris quasiment à l’identique l’année suivante dans La criminalité comparée (Paris, Alcan, 1886, 9-62). Nous reproduisons cette dernière version in extenso, en ayant cependant corrigé de nombreuses coquilles.
[2]L’Uomo delinquente, par Cesare Lombroso, 3ème edizione con 17 tavole e 8 figure (Roma, Torino Firenze, Fratelli Boca, 1884 ; trad. Française chez F. Alcan).
[3]Criminologie, par R. Garofalo (Paris, F. Alcan, 5ème édition).
[4]Observons que, d’après Spencer, l’homme primitif, le sauvage, est petit.
[5]Autre désaccord avec Weisbach et avec Rancke. D’après celui-ci qui a comparé cent crânes honnêtes à cent crânes criminels (les comparaisons de Lombroso ne portent pas sur des chiffres bien plus forts), la capacité moyenne des criminels est à peu près égale à celle des non-criminels, mais les criminels sont plus nombreux dans les capacités extrêmes, les plus hautes comme les plus basses.
[6]Cf. Hommes fossiles et hommes sauvages, 532.
[7]Bien nets ? Observons par exemple, que le prognathisme ne caractérise exclusivement aucune race et que, à l’opposé de la plupart des caractères réputés signes d’infériorité, il est moins accusé chez l’enfant que chez l’homme.
[8]Voir sa note sur « La fossette occipitale » dans la Revue scientifique, 1874, 575.
[9]En Algérie, sur 10 000 Européens, il y a 111 prévenus par an ; sur le même nombre de Français 71, et, sur le même nombre d’indigènes, 34 seulement ! On ne dira pas, je pense, que la justice est plus portée à fermer les yeux sur les méfaits de ces derniers – Quant aux Juifs, c’est le peuple le plus doux, le moins porté aux grands crimes, qui existe. Voir à ce sujet L’Histoire des sciences d’Alph. de Candolle, 173 et suiv., dernière édition.
[10]Encore une différence, probablement, avec l’homme primitif, qui aurait été roux, d’après Quatrefages (l’espèce humaine). En tout cas, il résulte des recherches d’A.M. de Candolle et d’autres auteurs que la coloration brune va se propageant aux dépens de la teinte blonde, ce qui veut dire qu’au début la première a été exceptionnelle.
[11]L’importance du nez, comme caractère anthropologique, est très supérieure à celle d’autres caractères réputés à tort plus importants ou dont l’importance, ce semble, s’expliquerait bien mieux. Par exemple, le nez long est, à considérer les moyennes, exclusivement propres aux Blancs, et les nez épaté aux Nègres, tandis que la dolichocéphalie est la brachycéphalie, la grande et la petite capacité crânienne sont, même en égard aux moyennes seulement, réparties presque au hasard, entrecroisées ou juxtaposées dans le sein d’une même race.
[12]L’embellissement physique de la race importerait donc à son assainissement moral. Il n’est pas impossible qu’une sélection à rebours, opérée en Europe par nos grandes guerres notamment, ait quelque peu contribué à diminuer la moralité publique ou à entraver ses procès. Ce n’est pas seulement, en effet, le plus pur sang, c’est la plus pure honnêteté de la nation qui, grâce aux conseils de révision, compose ses armées et se dépense dans ses batailles.
[13]Voici comment M. Lacassagne, l’éminent professeur de médecine légale, directeur des Archives d’anthropologie criminelle, résume le type du criminel d’après Lombroso et d’après lui-même. « Les caractères anthropologiques les plus importants et vraiment distinctifs seraient : le prognathisme, des cheveux abondants et crépus, la barbe rare, la peau souvent brune et bistrée, l’oxycéphalie (la tête pointue), l’obliquité des yeux, la petitesse du crâne, le développement des mâchoires et des os molaires, le front fuyant, les oreilles volumineuses et en anse, l’analogie entre les deux sexes, la faiblesse musculaire. Ce sont là autant de signes qui, ajoutés aux résultats des autopsies, rapprochent le criminel européen de l’homme préhistorique ou du Mongol » (Revue Scientifique, 1881, t. 1, 1). Il y aurait à distinguer les sous-types de l’assassin du voleur et du stuprator.
[14]La fréquence de ces anomalies de la vue a d’autant plus d’importance, comme le remarque Lombroso, que la part du cerveau dans le phénomène de la vision apparaît chaque jour plus grande, et que, « d’après les recherches de Schmutz, cinquante pour cent des gens atteints de cette affection, présentent de graves perturbations du système nerveux, telles que l’épilepsie et la chlorée ». Il est surprenant toutefois, que la vue des criminels soit remarquablement perçante. En ceci, ils tiennent du sauvage, comme en cela du fou. Ajoutons qu’ils ont fréquemment des tics nerveux. On remarquera que Lombroso, qui a étudié si minutieusement la vue et le toucher de ces malheureux, ne nous dit rien des particularités de leur ouïe. Il serait intéressant de savoir si ces daltoniens ont l’oreille juste et fine.
[15]« Rüdinger, dans un travail très sérieux et très consciencieux sur les caractères physiques des délinquants, confesse que l’anthropologie criminelle se présente avec un appareil imposant de faits, mais que ses déductions ne sont pas encore applicables aux recherches pénales ». Bonvecchiato, Sulla terza edizione dell’Uomo delinquente del Prof. Lombroso, 23. Estratto dal fascicolo VI del giornale Rivista Veneta di Scienze Mediche.
[16]Les crimes et les peines, par Jules Loiseleur (Hachette, 1863).
[17]Ce n’est pas que Ferri ne s’occupe aussi activement d’anthropologie. Son livre sur l’Omicidio, impatiemment attendu, complètera à cet égard celui de Lombroso. Voir, en attendant, ses Nuovi orizzonti del diritto et della procedura penale, seconda edizione con tavola grafica (Bologna, Nicola, Zanichelli, 1884). Une traduction française de cet ouvrage a paru sous le titre de Sociologie criminelle (Alcan éditeur).
[18]« L’avare, bien moins que le prodige, est enclin au crime ; et, quoique moins sympathique en général, devant la justice pénale comme devant l’économie politique, il vaut mieux ».
[19]Voir à ce sujet une brochure de Dr Ernesto Bonvecchiato, médecin de l’asile Saint-Clément à Venise : À proposito di un processo scandaloso, Venezia, 1884.
[20]Maudsley semble établir entre le crime et la folie une sorte de balancement. « Le crime, dit-il, est une sorte d’émonctoire par lequel s’écoulent leurs tendances malsaines ; ils deviendraient fous s’ils n’étaient pas criminels, et c’est parce qu’ils sont criminels qu’ils ne deviennent pas fous ».
[21]L’infanticide, on le sait, n’était pas un crime à Sparte, ni l’avortement ; la pédérastie ni la piraterie à Athènes ; l’inceste en Égypte, en Perse, chez les Incas ; l’homicide n’a été nulle part un crime, quand il s’est accompli en l’honneur des dieux ; et le meurtre des vieillards, demandé souvent par eux-mêmes, fut une œuvre de pitié filiale. Agamennon n’était pas un criminel de naissance, ni même d’occasion, en immolant sa fille. Devons-nous appeler criminels les Arabes d’Algérie qui, pour obéir à la coutume et consommer leur mariage avec leur femme épousée trop jeune, commettent de véritables viols conjugaux, suivis parfois de la mort de la victime, et assimilerons-nous ces faits aux viols d’enfants de treize ans qui se commettent dans les lupanars de Londres ? (cf. la Criminalité chez les Arabes par le Dr Kocher). Je lis dans Lyall (Mœurs religieuses et sociales dans l’Extrême-Orient) : « Les sacrifices humains ont toujours été fréquents dans l’Inde, du moins comme un dernier ressort pour apaiser la colère divine… et l’on soupçonne que tel est encore le véritable motif d’assassinats mystérieux qui se répètent de temps à autre ». Ces religieux assassins méritent assurément une place à part dans le casier du crime, si tant est qu’ils doivent y être compris. Je lis encore dans le même ouvrage : « Dans l’Afghanistan, des villageois qui vivent près de notre frontière (anglaise) se sont récemment entendus pour étrangler un saint demeurant au milieu d’eux, afin de s’assurer la possession de la tombe sur leur territoire (à cause du pouvoir réputé miraculeux de la tombe des saints) ». Peut-on assimiler de tels actes à nos homicides européens ? Mais j’oubliais qu’à Naples, d’après Garofalo, on a parfois torturé des religieux, réputés doués du don prophétique, pour les contraindre à révéler le numéro gagnant du prochain tirage d’une loterie, et que « les violences charnelles y sont souvent causées par le pensée que de tels contacts procurent le guérison de certaines infirmités » – D’après Summer-Maine, « les deux sociétés celtiques établies dans les îles Britanniques (en Écosse et en Irlande) étaient notoirement adonnées au vol du bétail, coutume qui n’avait rien de déshonorant chez elles, pas plus que la piraterie chez les Phéniciens, pas plus que la séduction des femmes chez les Européens modernes.
[22]Il paraît que j’ai mal compris le sens donné par cet auteur à mattoido. Je laisse toutefois subsister ces lignes, ne serait-ce que pour ne pas ôter sa raison d’être à un passage de la réponse, d’ailleurs très flatteuse, faite par Lombroso, dans la Revue Philosophique du mois d’août 1885, à mon étude sur lui.
[23]Cf. à ce sujet les pages 92, 97 et suiv. de sa Criminologie. Cf. aussi Bonvecchiato qui s’est occupé spécialement de ce sujet, notamment dans l’ouvrage précité et, après une discussion approfondie des autorités pour et contre, se prononce à peu près dans le même sens.
[24]Dans une belle leçon d’ouverture à son cours de psychologie expérimentale, à la Sorbonne, Th. Ribot s’est occupé avec faveur de la nouvelle école des criminalistes italiens et a affirmé la réalité du type criminel. « Il peut exister, dit-il, dans l’organisation mentale, des lacunes comparables à la privation d’un membre ou d’une fonction dans l’ordre physique : ce sont des êtres que la nature ou les circonstances ont déshumanisés ».
[25]Je n’insiste pas sur des contradictions de détails. Page ix de la nouvelle préface, Lombroso dit qu’il distingue le délinquant-né du fou et de l’alcoolique ; plus bas il se félicite d’avoir opéré complètement la fusion entre les deux idées du criminel de naissance et du fou moral.
[26]Le mérite de cette école est d’avoir cherché le plus profondément possible les sources du crime, et notamment ses sources héréditaires. Sur la criminalité animale, sujet traité avec bonheur par M. Lacassagne, E. Ferri a écrit une intéressante brochure que j’ai critiquée.
[27]Paris, 1880.
[28]« Dans les hautes sphères de la politique, la camorra s’exerce par les influences ; si vous lui résistez, elle vous perd. Un grand seigneur, syndic d’une ville du Midi, mais complètement ruiné par le jeu, trouve moyen de bien vivre sans aucun revenu. Chaque jour, il va faire un bon dîner dans le premier restaurant de l’endroit, et jamais on n’ose lui présenter l’addition… Néanmoins, le voilà à la Chambre, se rengorgeant, la poitrine bombée, la tête haute, l’air protecteur, craint, flatté, salué. Dans sa ville, c’est une puissance. On trouve en tout pays des gens de cette espèce, mais ils ne devraient pas tenir le haut du pavé » (Lettres sur l’Italie, 242).
[29]Sur la maffia, on trouvera des détails intéressants, et l’explication politique de sa naissance ou de ses développements sous le gouvernement impopulaire des Bourbons, dans l’intéressante et instructive brochure de M. Napoléon Colajanni sur la Delinquenza della Sicilia.
[30]Paris, 1884.
[31]« Le tatouage, dit très bien Lombroso, est la première écriture du sauvage, sont premier registre d’état civil ».
[32]On dit que le client éclaire son homme d’affaires quand il le paie. Cette expression date de plusieurs siècles. Je lis dans Ranke, au sujet des juges siciliens au seizième siècle : « Comme on donnait aux émoluments le nom de chandelles, on disait ironiquement que celui qui allumait le plus de chandelles afin que son juge pût bien découvrir la vérité, devait naturellement gagner son procès ».
[33]Dans l’argot français, soixante-douze synonymes pour ivresse et boire.
[34]Par ce côté, l’argot ressemble étonnamment au style de quelques romans contemporains, je ne parle pas des maîtres, où ce n’est pas le mot précis, mais le mot salissant qu’on choisit de préférence. Ce n’est point là du réalisme, mais du bestialisme. Et l’on ne saurait y voir qu’une invasion directe ou indirecte de l’argot dans la littérature. Veut-on savoir comment on juge nos pornographes à l’étranger ? « De ces bas-fonds où s’élabore l’argot, dit Lombroso, au sommet de la république des lettres, il y a un abîme, principalement en Italie, où plus qu’en aucun autre pays d’Europe, les beaux-arts et la littérature brillent par leur chasteté. En France d’abord et, par ricochet ensuite, en Angleterre, le triste miasme des bagnes et des maisons de prostitution, dignes conjoints, va pénétrant dans les lettres ; mais c’est un phénomène isolé, peut-être exceptionnel, explicable par les continuelles révolutions de cette noble nation, par des bouleversements qui ont soulevé les plus basses couches ». Si la réserve et la pureté de la littérature italienne ne sont pas ici quelque peu surfaites, il n’est pas difficile, à mes yeux, d’en trouver la cause dans cette profusion de purs chefs-d’œuvre que ce peuple artiste a toujours sous les yeux comme un perpétuel sursum corda. Cette expression a passé dans bien d’autres milieux.
[35]N’être pas méchant, cela veut dire être un imbécile.
[36]Sur John Lubbock, Origines de la civilisation, 140. Cf. aussi Whitney.
[37]Delaunay, Revue Scientifique, 1881.
[38]Dans sa réponse à ma critique, « la plus habile et la plus profonde », dit-il, de toutes celles qui ont paru sur son Uomo delinquente, - réponse malheureusement trop longue pour être insérée ici, malgré son importance, – C. Lombroso écrit au sujet du passage ci-dessus : « sans doute la femme présente une plus grande analogie avec l’homme primitif, et, partant, avec le malfaiteur ; mais sa criminalité n’est pas inférieure à celle de l’homme, quand la prostitution vient s’y joindre ». À cela j’ai répliqué : « Quant à la criminalité des femmes, je maintiens qu’elle est inférieure à celle des hommes, nonobstant la prostitution. Si dans les chiffres de la délictuosité féminine, on prétend comprendre les courtisanes, je me demande pourquoi on ne comprendrait pas dans les chiffres de la délictuosité masculine, non seulement les souteneurs, mais encore les débauchés, les joueurs, les ivrognes, les paresseux et les déclassés de notre sexe. La prostitution, à vrai dire, c’est l’alcoolisme, le parasitisme et le paupérisme féminins. Une femme qui s’y livre, par faiblesse et par paresse, est sur la pente du délit, comme l’homme qui, par oisiveté et lâcheté, s’adonne à l’ivrognerie ou à la mendicité plus ou moins dégradante. Mais ne confondons pas les conditions du délit avec le délit lui-même. Sans la prostitution, en effet, le contingent des femmes dans la statistique criminelle serait moindre encore, comme celui des hommes serait encore plus fort sans l’ivrognerie, le jeu et la débauche. Ce serait donc faire double emploi que de la compter à part ».
[39]Cf. Manouvrier, Le poids de l’encéphale, Revue Scientifique, 2 juin 1882. « Le volume de la tête suivant les classes et les professions ». – « Broca a mesuré différents diamètres et courbes de la tête chez tous les élèves en médecine et chez un nombre égal d’infirmiers de l’hospice de Bicêtre. Il a constaté que tous les diamètres et toutes les courbes étaient en moyenne sensiblement plus grands… ». D’autres renseignements du même genre ont été recueillis auprès des chapeliers de Paris, – pourquoi pas aussi bien auprès des cordonniers et des tailleurs ? Je ne veux pas exagérer la portée de telles recherches, encore moins celle des conclusions qu’on pourrait en tirer prématurément et sans idée préconçue. J’indique un germe à développer.
[40]Dans une communication adressée à la Société de psychologie physiologique, présidée par Charcot, Garafalo, après avoir apporté sa part d’observations personnelles à la théorie du type criminel, fait ses réserves au sujet de l’interprétation conjecturale que nous venons d’en donner. « Comment expliquer dit-il notamment, que les caractères psychologiques et physiologiques du criminel-né se rencontrent si peu fréquemment chez les vrais délinquants de profession, les pick-pockets par exemple ? Ce sont pourtant les récidivistes les plus endurcis, les incorrigibles par excellence, pendant que des criminels présentant les caractères les plus saillants du type n’ont presque jamais le temps de devenir habituels. Ils frappent souvent, dès le commencement, un grand coup qui les mène tout droit au bagne ou à l’échafaud ; et, en tous cas, ce sont précisément ceux auxquels le crime ne rapporte généralement pas autre chose que l’assouvissement d’un instinct féroce ». Je vois par cette objection que je me suis peut-être mal expliqué. J’ai entendu dire que le criminel-né était entraîné par une vocation véritable vers la carrière du crime, comme les mathématiciens-nés vers les mathématiques, et que cette vocation-là se reconnaît souvent dès le premier méfait, sans qu’il soit besoin d’autre preuve. Quant aux artistes dévoyés qui se consacrent par paresse à d’ingénieux petits larcins, ils ont choisi ce métier comme ils en auraient choisi un autre quelconque aussi lucratif et peu occupant, et, s’ils lui restent fidèles, c’est qu’une fois pris dans cet engrenage ils n’en peuvent plus sortir. – Du reste, M. Garofalo reconnaît que l’existence de nos types professionnels « n’est pas invraisemblable ».
[41]Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, Genève, 1885.
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