2001
Revue d’histoire des sciences humaines
Varia
Métapsychique et psychologie en France (1880-1940)
Nicolas Marmin
Université Paris V-René Descarteskadunima@aol.com
Le but de cet article est d’éclairer les relations entre la psychologie et les recherches psychiques en France entre 1880 et 1940. Dans un premier temps, les études sur le spiritisme ou sur la télépathie sont l’objet de discussions dans le champ de la « nouvelle psychologie » en voie d’institutionnalisation. Après 1900, ces études baptisées métapsychiques par un médecin prix Nobel de physiologie, Charles Richet, prennent la tournure d’un « spiritisme matérialiste », surtout axées sur l’étude des effets physiques de la médiumnité. Dès cette époque, quelques psychologues évoquent le danger d’accointances avec la métapsychique, notamment parce que les rumeurs de fraude se font plus pressantes. Pourtant, malgré cette mise à distance, la métapsychique reste largement – souvent prudemment – discutée dans de grandes revues de psychologie. Vers 1920, les métapsychistes fondent leur propre Institut Métapsychique International reconnu d’utilité publique, qui devient un objet culturel attrayant dans le contexte des années Folles : les expériences réalisées sont discutées dans la presse quotidienne et d’influents esprits comme Bergson soutiennent ses entreprises. À cette époque, quelques psychologues – Piéron en tête – se prononcent à nouveau sur le sujet : ils remettent surtout en cause le mode opératoire des expériences métapsychistes, jugées peu rigoureuses. Entre 1920 et 1940, les sujets métapsychiques restent discutés par les psychologues mais le ton change et les critiques deviennent plus acerbes et systématiques : il apparaît ainsi que les psychologues se servent de ces études comme d’un modèle en négatif en vue de préciser leur domaine d’étude (en instituant une sorte de frontière extérieure) et d’insister sur la nécessaire rigueur des procédures expérimentales.Mots-clés :
Métapsychique, psychologie, Richet, hypnose, spiritisme.
I intend here to describe the relationships between psychology and psychical research in France between 1880 and 1940. From 1880 onwards, psychic phenomena such as spiritism or telepathy were widely discussed in the field of the « new psychology ». At the beginning of the twentieth century, those studies, under the name of « méta-psychique » proposed by the French Nobel Prize winner Charles Richet, gave birth to a raw materialistic form of spiritualism. They dealt mainly (but not only) with the physical effects of mediumnism. In the same periods, some psychologists started to point out the dangers of such a dubious vicinity, as scandalous rumours of fraud arose. But the study of some of the most famous French psychological reviews reveals that their interest did not really faded away. Around 1920, the French « métapsychique » became a cultural object, debated at length in many newspapers and even encouraged by influential thinkers like Bergson. However, at the same time, it was also ostracized by mainline psychologists. Again, the study of a few French psychological journals suggests that they widely used « métapsychique » as a counter-model to more closely specify their field of research and to define some of their experimental procedures.Keywords :
French psychical research, psychology, Richet, hypnotism, spiritualism.
La remise en cause d’une vision linéaire de l’histoire de la psychologie a conduit nombre d’historiens à en étudier les développements sous l’angle des « frontières », de ses rapports avec d’autres disciplines des sciences humaines
[1]. Une étude spécifique des travaux issus des premiers congrès ou des premiers instituts de psychologie a ainsi révélé un aspect longtemps occulté de cette histoire : les rapports avec les sciences psychiques, « kaléidoscope » de recherches effectuées à la lisière des études de phénomènes paranormaux et du spiritisme. Curieusement, ces accointances entre psychologie et sciences psychiques ont été longtemps oubliées. Pourtant, de nombreuses traces attestent encore de la place considérable qu’ont occupé ces travaux dans les premières années de la psychologie « officielle ». Jusqu’à une période récente, l’histoire de la discipline avait surtout été faite par des acteurs très impliqués dans la lutte pour la reconnaissance du caractère scientifique de la psychologie, ce qui permet de comprendre les raisons d’une telle « amnésie ». Même devenue l’objet d’un traitement spécifique, nombre d’ouvrages d’histoire de la discipline n’ont fait qu’évoquer l’inscription de ces étonnantes études au sein de la psychologie : en somme, il a fallu attendre pour que le voile soit enfin levé. Mais bien des précisions restent à apporter sur ces relations entre psychologie et sciences psychiques. Par exemple, bien qu’esquissée par divers auteurs, la question de ces rapports dans leur spécificité française n’a été l’objet d’aucune étude systématique
[2]. Ainsi, l’évolution du regard de la psychologie institutionnelle française sur ces études psychistes reste à faire. En France, elles se sont développées en partie sous le nom d’études « métapsychiques » et ont été un objet à la mode dans la culture de la première moitié du XX
ème siècle français. L’objectif de cet article est de préciser la teneur des rapports entre psychologues et métapsychistes, l’évolution du regard des uns sur les autres et les enjeux cachés derrière de tels rapports. Il apparaît que, loin d’émerger comme une discipline aux contours clairement définis au début du XX
ème siècle, ayant précisé ce qui était de son ressort propre, la psychologie française n’a pas cessé de s’intéresser aux travaux des métapsychistes. Ces rapports soulèvent d’épineuses questions : pourquoi les psychologues ont-ils évacué ces recherches de leur champ d’étude ? Ce faisant, pourquoi d’éminents chercheurs généralement peu suspects de penchants irrationnels, ont-ils jugé bon de continuer à observer – même du coin de l’œil – ces travaux ? Quels enjeux se cachent derrière l’apparent paradoxe du rejet, doublé d’un intérêt longtemps renouvelé, même si toujours plus discret ? Après une description de la métapsychique, notamment dans ses liens avec le spiritisme et les sciences psychiques, nous présenterons le principal artisan du rapprochement entre psychologie et métapsychique, Charles Richet. Nous indiquerons ensuite les étapes marquant les évolutions du regard des psychologues sur ces études, d’un intérêt certain au rejet. Ce faisant, nous nous interrogerons sur la signification de l’évolution du jugement des psychologues.
I. La métapsychique, une discipline aux contours flous
La première difficulté consiste à préciser ce que sont les recherches métapsychiques. Le terme est aujourd’hui complètement désuet – en dehors des cénacles d’historiens de la psychologie. Popularisé par Charles Richet (1850-1935) à partir de 1905, ce terme désigne pendant plus d’un demi-siècle
à peu près ce que recouvre celui de parapsychologie aujourd’hui. Étymologiquement, le terme est bien sûr calqué sur la « métaphysique » aristotélicienne – censée rendre compte d’un
au delà des choses physiques –, les phénomènes métapsychiques étant considérés comme l’expression d’un au delà de l’habituel en psychologie : elle est la «
science qui a pour objet des phénomènes mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine », ainsi que la définit Richet
[3]. Reprenant la dichotomie opérée par Max Dessoir (1867-1947), il distingue les phénomènes objectifs (mécaniques) des phénomènes subjectifs (psychologiques) : «
il y aura dans la métapsychique deux parties bien distinctes encore que sur les confins, comme toujours elles se confondent ; à savoir les phénomènes purement psychiques et les phénomènes exclusivement matériels. Sont phénomènes purement psychiques ceux dans lesquels il ne se décèle aucun mouvement, aucune vibration de la matière. [...]
Tout se passe en mouvements de l’âme, en sentiments, perceptions, émotions tandis que, dans les phénomènes matériels, l’objectivité est complète »
[4]. Reprenant cette distinction, le métapsychiste René Sudre
[5] classifie les phénomènes :
- Parmi les phénomènes
psychologiques, la
prosopopèse désigne les changements constatés dans les cas de possession spirite par exemple
[6]. La
télépathie désigne une communication de pensée établie entre deux individus en dehors des sens habituels. La
métagnomie est une connaissance de choses sensibles (ou de pensées) normalement inaccessibles à l’esprit.
- Parmi les phénomènes physiques, la
télergie rassemble tous les phénomènes de télékinésie (des actions de l’esprit sur la matière,
à distance). La
téléplastie, présentée parfois comme une variante de la télékinésie serait un processus de
création de matière s’extériorisant du corps du médium (= les matérialisations ectoplasmiques
[7]), et se distingue donc de la télergie, action sur la matière
déjà existante. Enfin, la classe des phénomènes
spontanés ou de
hantise est l’étude des maisons hantées et des déplacements « spontanés » d’objets.
Quelques derniers coups de rasoir permettent d’affiner les différences entre la métapsychique et des domaines voisins comme le spiritisme, les sciences psychiques, la « psychical research », et la parapsychologie. Le spiritisme (dit « moderne ») est un avatar du spiritualisme occidental du XIXème siècle. C’est un mouvement culturel qui se développe suite à la publicité faite autour de phénomènes étranges apparus aux États-Unis dans une famille quaker (les Fox) vers 1850. Rapidement, ce mouvement enjambe l’Atlantique et la Manche pour arriver sur le continent européen. Cette croyance assez banale à l’existence de l’âme liée provisoirement au corps durant toute la vie, se double de la possibilité de contacts entre vivants et morts au moyen de pratiques simples comme des chaînes spirites, des invocations ou des incarnations médiumniques. Une des particularités du spiritisme, c’est la démonstration expérimentale du dogme attendue des séances : dans la conversation établie avec les défunts, les spirites (surtout les Français) voient une manifestation objective de l’existence des esprits, qui nourrit en retour leur croyance à l’autonomie de l’âme.
On désigne par
sciences psychiques un mouvement protéiforme apparu aux alentours de 1870 en Angleterre où l’arrivée du spiritisme a immédiatement suscité l’intérêt scientifique. En fait, ces études s’insèrent dans le cadre victorien : beaucoup de savants sont marqués par des convictions philosophiques spiritualistes au point que
spiritism et
spiritualism y sont parfois confondus. Parmi les premiers, le physicien William Crookes (1832-1919) publie ainsi pendant plusieurs années dans le
Quaterly Journal of Science les résultats d’une enquête réalisée sur un médium, Florence Cook. À Cambridge et à Oxford, des sociétés dont l’objet est l’investigation de ces phénomènes apparaissent et, sur les décombres d’éphémères structures (
Ghost Society &
Phantasmological Society) est créée à Londres, en 1882, une
Society for Psychical Research (SPR), dirigée par le physicien William Barrett (1844-1925), animée par le psychologue Frederick Myers (1843-1901) et un autre physicien, Oliver Lodge (1851-1943). Assez tôt, cette société trouve des relais à l’étranger dans le cadre de grands recensements des phénomènes de coïncidences, les « hallucinations véridiques » : un individu X voit la mort d’un individu Y et apprend peu après son décès effectif intervenu au moment où la scène était vue. L’ambition des psychistes est donc d’étudier les manifestations marginales de l’esprit ou celles des esprits : «
1°) Transmission de pensée définie d’un esprit à l’autre par des moyens indépendants des organes ordinaires de la sensation (transfert de pensée ou télépathie) ; 2°) Nature, pouvoirs et effets de la suggestion (magnétisme, hypnotisme, applications médicales) ; 3°) Facultés de l’esprit non développées et non reconnues (le Moi subliminal) ; 4°) Apparitions et lieux hantés ; 5°) Preuves de l’existence d’intelligences autres que les « Vivants » et de la réalité des intercommunications »
[8]. La métapsychique est une déclinaison française des sciences psychiques qui n’apparaît que 30 années plus tard. Cependant, dans les faits, il est difficile de distinguer les options spécifiquement françaises de la métapsychique. La première remarque évidente, c’est que les phénomènes d’hypnotisme ou de suggestion (acceptés bon an mal an par les psychologues), qui comptaient parmi les domaines de recherches pour la SPR ont disparu du programme métapsychiste. D’autre part, les recherches de la SPR sont plus explicitement spiritualistes, ou spirites
[9] alors que l’opinion métapsychiste semble plus réservée, même si l’ambiguïté des liens avec le spiritisme a en partie contribué à la ruine de son inscription scientifique. Enfin, il faut aussi signaler les dissensions qui opposèrent psychistes anglais et français peu avant 1900 sur la question des manifestations physiques. En France et dans le sillage de Richet, l’objectivation des phénomènes est comme un
leitmotiv (parfois aveuglant) et les phénomènes physiques intéressent beaucoup les chercheurs, mais les anglo-saxons restent circonspects. Pourtant, ici encore, il n’y a pas de véritable hiatus entre les deux tendances : certains métapsychistes français sont d’ardents spirites regrettant parfois l’orientation trop matérialiste des études, tandis que des psychistes anglais admettent l’authenticité des manifestations physiques. Ainsi, certains se rangent aux côtés des Français lorsque leurs collègues de la SPR jugent douteuses les manifestations de l’étoile napolitaine du spiritisme, le médium Eusapia Palladino (1854-1914)
[10]. L’absence de consensus sur les résultats des expériences menées est probablement le seul trait invariant de toute l’histoire des sciences psychiques. D’une certaine façon, la naissance de la métapsychique peut donc être vue comme le prolongement d’un mouvement de « laïcisation » du spiritisme esquissé par les psychistes anglais – ironiquement à l’époque où en France, Église et État sont séparés. La valeur heuristique accordée aux phénomènes physiques exprime assez la volonté d’objectiver cette part d’invisible (des pouvoirs de l’esprit), de quitter la sphère théorique pour accéder aux faits, peut-être d’ordre physiologique. La différence entre psychistes anglais et métapsychistes français est donc de degré plus que de nature.
Le mot
parapsychologie apparaît en 1889 chez Max Dessoir. Bien qu’antérieur au terme « métapsychique », le terme prévaut en France depuis seulement une quarantaine d’années pour désigner l’étude des phénomènes de télékinésie et de lucidité (ou clairvoyance) et accessoirement ceux de matérialisations, même devenues rares. Cette parapsychologie dite « scientifique » a connu un vif succès aux États-Unis dans le cadre de recherches effectuées par J.B. Rhine (1895-1980) vers 1930. C’est donc après un détour américain que le terme revient en France même si « métapsychique » reste usité vers 1950
[11]. Les phénomènes observés ressemblent de près à ceux étudiés par les métapsychistes. La seule distinction admissible tient au fait que la parapsychologie s’intéresse plus systématiquement à des sujets conscients. Dans le cadre des études métapsychiques, les sujets étaient souvent magnétisés, suggestionnés ou « possédés », donc dans des états qualifiés aujourd’hui de
modification de conscience. Mais il demeure difficile de trancher nettement sur cette question de la différence entre parapsychologues et métapsychistes, d’abord parce que ces derniers ont assez tôt travaillé sur des sujets conscients mais aussi parce que leurs dignes descendants actuels, adeptes de la « parapsychologie scientifique », se réclament d’un matérialisme biologique qui indique assez les origines métapsychiques de leurs « savoirs ».
II. Le rôle de Charles Richet
Le principal artisan des rapports entre psychologie et métapsychique est Charles Richet. Celui-ci est issu d’une famille de la moyenne bourgeoisie : son père, Alfred Richet (1816-1891) est un célèbre chirurgien parisien, membre de l’académie de médecine et ami de Paul Broca (1824-1880). Après quelques hésitations, Charles Richet décide d’orienter ses études vers la physiologie. À l’école de médecine, il compte parmi ses enseignants quelques noms prestigieux comme le professeur d’anatomie Farabeuf, les physiologistes P. Bert (1833-1886), A. Vulpian (1826-1887) et H. de Milne-Edwards (1800-1885) qui l’éveille à la physiologie comparée. Il suit encore les cours des chimistes C.A. Wurtz (1817-1884) et E. Grimaux (1835-1900), ceux du chirurgien L. Lefort (1829-1893), du professeur de zoologie H. de Lacaze-Duthiers (1821-1902), du physiologiste J. Marey (1830-1904) ou de l’aliéniste Moreau de Tours
[12]. D’abord, Richet rédige une thèse d’agrégation sur les
Structures des circonvolutions cérébrales
[13]. Puis il étudie en 1876 avec Verneuil le suc digestif et la commande nerveuse de cette sécrétion mais «
ne prolonge pas ses recherches dans cette direction, laissant à Pavlov la découverte du réflexe conditionné »
[14]. Par contre, il fait la connaissance dans ce service de Paul Reclus qu’il retrouve en 1898 à la fondation de la
Ligue des droits de l’homme. Richet multiplie ensuite les recherches dont celles des mécanismes de la contraction musculaire ou de la régulation centrale de la température corporelle. Puis, avec Jules Héricourt, son ami d’enfance devenu assistant, Richet expérimente des sérothérapies antituberculeuses, c’est-à-dire des traitements par sérum immun d’origine humaine ou animale. Mais les résultats sont peu probants et ce sont finalement E. von Behring (1854-1917) et E. Roux (1853-1933) qui obtiennent des succès dans le traitement par sérum de la diphtérie. Contre la tuberculose, Richet essaye encore à plusieurs reprises des traitements par zomothérapie, ingestion répétée de viande crue mais sans réel succès
[15]. Finalement, les travaux qui lui valent la gloire en 1913, celle d’être le troisième prix Nobel de médecine français, sont ceux qu’il réalise après 1900 avec Paul Portier (1866-1962) sur l’anaphylaxie. Richet cherchait alors à prolonger ses recherches en immunologie en injectant diverses substances à des chiens : il constate que la première injection (dite « préparante ») n’a que peu d’effet. Mais une seconde injection à des doses infimes quelques semaines plus tard conduit invariablement à la mort instantanée de l’animal. Richet qualifie cette réaction de l’organisme de
choc anaphylactique, littéralement « contraire de la protection »
[16]. Une conclusion s’impose : les défenses de l’organisme peuvent
aussi avoir des effets nocifs. Ces recherches semblent donc heurter un principe explicatif de la sélection naturelle : à quoi sert un mécanisme de défense si ses effets sont nocifs ?
[17]. Richet et Portier bouleversent la pensée médicale et biologique de l’époque dominée par l’étiologie microbienne des maladies – donc
extérieure, car la découverte de l’anaphylaxie oblige à prendre en compte la réponse de l’organisme et l’importance de la réaction de l’
intérieur du corps.
Cette brillante carrière médicale couronnée par un prix Nobel est l’aspect le plus connu de Richet. Pourtant, elle est doublée d’intérêts multiples, d’une personnalité hors du commun à la curiosité sans borne car tout semble l’intéresser : l’aviation, le pacifisme, la promotion de l’
espéranto, la politique, la philosophie, l’histoire, la graphologie, l’écriture littéraire
[18], mais aussi la psychologie, la «
mère de toutes sciences humaines »
[19]. Comme l’a indiqué Mucchielli
[20], Richet est une des principales figures médicales impliquées dans son institutionnalisation. Pourtant, ses contributions à la psychologie restent méconnues.
D’abord, il publie dans le
Journal de physiologie normale et pathologique de Charles Robin (1821-1885), un des grands promoteurs du positivisme scientifique, un retentissant article intitulé
Du somnambulisme provoqué
[21]. Lorsque la commission de l’académie de médecine conclut en 1842 à l’inexistence du magnétisme animal – devenu somnambulisme magnétique avec Puységur (1751-1825), le phénomène se voit officiellement « disqualifié ». Jeune médecin, Richet contribue à la révision de ce jugement et indique l’intérêt de ses confrères à cesser de le considérer comme l’apanage de charlatans : pas spécialement en vertu de son (relatif) intérêt thérapeutique
[22] mais comme un puissant moyen d’investigation psychologique, «
parce qu’on peut par des passes dites magnétiques, comme par la fixation d’un objet brillant […]
provoquer une névrose spéciale analogue au somnambulisme »
[23]. Cette démarche sert de détonateur et conduit à une reconsidération effective du somnambulisme provoqué (l’hypnose), dont on sait la place dans la naissance de la psychologie française
[24]. À la Salpêtrière, le «
Napoléon des névroses » Jean-Martin Charcot (1825-1893) a pris en charge le quartier des épileptiques et des hystériques dès 1870. Or, il adopte vite l’hypnose (sa méthode officielle après 1878) parce qu’elle permet de modeler « expérimentalement » les symptômes hystériques. À lui seul, l’article de Richet ne suffit peut-être pas à expliquer le renouveau d’intérêt des médecins à ce sujet : disons qu’il participe à un mouvement de réhabilitation du magnétisme dont quelques traces étaient déjà tangibles un peu plus tôt
[25]. L’influence directe de Richet sur Charcot reste difficile à évaluer : on se demande comment ce dernier aurait pu échapper à la publication d’un article sur un thème finalement peu discuté par voie de presse médicale. Thuillier
[26] soutient pourtant que cette méconnaissance était plausible : «
Depuis la mort de Duchenne, Charcot n’a pas eu le temps de lire la publication de Richet car il est occupé par une série de machinations, et l’organisation d’un véritable complot à l’occasion de la création d’une chaire officielle des maladies mentales à Sainte-Anne »
[27]. Pour sa part, Richet considère que c’est la double influence de son article et d’une démonstration de son ami Albert Ruault devant Charcot qui auraient emporté la conviction du professeur quant à l’utilité de cette méthode
[28].
Adoptant une posture de précurseur qu’il affectionne particulièrement, Richet publie entre 1875 et 1885 de nombreux articles sur ce sujet manifestant une certaine liberté de ton et une certaine indépendance, en dépit de sa formation et de sa domiciliation parisienne – même après 1884, lorsque Charcot s’oppose sur la question des liens entre hypnose et hystérie à l’école de Nancy dirigée par H. Bernheim (1840-1919). Par exemple, Richet est un des premiers (avec Bernheim) à redécouvrir les suggestions post-hypnotiques : on commande à un sujet hypnotisé de réaliser un acte au réveil – qu’il réalise sans conscience claire de ce qui l’a poussé à agir
[29].
L’essentiel des conceptions de Richet en matière d’hypnotisme est présenté dans
L’homme & l’intelligence publié en 1884, ouvrage très lu, très discuté et même considéré comme un manifeste de la « nouvelle psychologie » : «
L’essentiel m’a paru d’indiquer les expériences les plus significatives au point de vue de la psychologie générale et les mésaventures qu’elle inflige au substantialisme spiritualiste. On ne peut s’empêcher de reconnaître combien la notion phénoméniste de l’esprit va chaque jour se confirmant, s’enrichissant, s’éclaircissant. et ce qu’elle gagne se traduit par une perte à peu près équivalente de la notion métaphysique de l’âme spirituelle une et indivisible » conclue le normalien Lionel Dauriac
[30] dans la chronique qu’il en donne. En fait, à plus d’un titre, la psychologie de Richet décline le programme positiviste que se sont fixé ses promoteurs puisqu’elle est placée sous les auspices de la physiologie et imprégnée d’évolutionnisme, comme en atteste un autre de ses ouvrages, l’
Essai de psychologie générale
[31]. La psychologie y est définie comme la science de l’intelligence dont il faut décrire les formes «
des plus rudimentaires aux plus élevées », de même nature, donc. Les formes les plus élevées de l’intelligence trouvent leur origine dans des actions réflexes simples : «
Intelligence, instinct, action réflexe, tels sont donc les trois termes de la psychologie. Entre ces trois formes de l’activité, il n’y a pas de barrière, il n’y a pas d’hiatus, pas d’abîme. La gradation est régulière, sans fissure, sans lacune »
[32].
Dès 1884, Richet commence à s’intéresser aux phénomènes étranges qui nourrissent l’imaginaire somnambulique depuis un siècle
[33]. Plutôt sceptique jusque là, il s’interroge sur la lucidité magnétique
[34] – le don de voyance en état de somnambulisme –, la lecture de pensée ou l’action des médicaments à distance : il faut dire qu’une sorte de fièvre spéculative semble alors posséder les médecins et les psychologues sur ces questions. Sans doute faut-il lier cet intérêt aux enjeux d’autonomisation de la discipline : très généralement, ces phénomènes étranges – l’exemple le plus évident étant celui des personnalités multiples – battent en brèche la conception introspectionniste du « Moi unitaire », celle rejetée par les pionniers de la psychologie « scientifique ». Dans l’entourage de Théodule Ribot (1839-1916), beaucoup reprennent à leur compte les vives critiques formulées dans la
45ème leçon d’A. Comte (1798-1857) et le programme énoncé par H. Taine (1828-1893), qui affirme dans la préface du célèbre
De l’intelligence que «
plus un fait est bizarre, plus il est instructif ». Autrement dit, ces psychologues s’intéressent à toutes les manifestations de l’esprit, aussi déroutantes soient-elles, en vue d’évacuer les méthodes (non-valides) de la psychologie introspectionniste qui empêcheraient l’émergence d’études scientifiques de l’esprit. En fait, beaucoup des phénomènes qui intéressent ces « pionniers » remettent en cause l’unité axiomatique du Moi : «
Les changements de personnalité, découverts par Azam, le somnambulisme, l’automatisme ont montré que l’unité du Moi était une illusion. Notre conscience personnelle est une partie de la conscience qui existe dans notre organisme »
[35]. Loin de constituer un simple faux pas ou un « accroc » historique, cet intérêt est donc contemporain du désir d’émancipation des psychologues. Les études réalisées sur les sujets spirites présentent le même intérêt car « [elles]
nous montrent la coexistence au même instant, dans le même individu, de deux pensées, de deux volontés, de deux actions distinctes, l’une dont il a conscience, l’autre dont il n’a pas conscience et qu’il attribue à des êtres invisibles »
[36]. Dans les études des manifestations étranges de l’esprit qui se développent alors, Richet devient vite un protagoniste essentiel. Tandis que d’autres étudient les actions de médicaments à distance ou les vertus thérapeutiques de la métallothérapie
[37], il s’oriente surtout vers des études de la suggestion mentale – la possibilité d’hypnotiser des sujets à distance – comme son ami Pierre Janet (1859-1947). Or, à cette époque, les contacts et les discussions avec l’étranger commencent à devenir systématiques, en particulier avec les psychologues anglais de la SPR qui s’intéressent à des sujets très voisins
[38]. Ces contacts informels aboutissent à des recherches communes et à des projets de compléments d’enquêtes sur les hallucinations véridiques
[39]. C’est dans ce contexte que s’organise en France la
Société de psychologie physiologique présidée par J.M. Charcot, qui publie des
Bulletins de la Société de psychologie physiologique. Ribot et Janet en sont les vice-présidents mais de l’avis de tous, sa cheville ouvrière est son dynamique secrétaire Richet. Des années plus tard, celui-ci dévoile le projet initial de création de cette société : «
Nous constituâmes ainsi, avec Théodule Ribot et Louis Marillier une société de psychologie physiologique qui bientôt disparut, car nous avions eu la fâcheuse idée de prétendre intéresser les psychologues, les physiologistes, les médecins aux recherches de métapsychique. Ils ne consentirent jamais à s’en occuper sérieusement »
[40]. Mucchielli
[41] rappelle que si cette société ne regroupe qu’une trentaine de personnes et disparaît assez vite, c’est là que prend forme le projet de premier congrès international de psychologie appelé de ses vœux par un psychiste polonais que Janet décrit comme un «
magnétiseur très psychologue », Julian Ochorowicz.
Pour bien comprendre la teneur des rapports entre psychologie et métapsychique, il faut encore tenir compte d’un autre facteur : le respect qu’inspire Richet. C’est un élément important car sa charge symbolique a nécessairement des effets bénéfiques sur les recherches initiales puis sur la métapsychique, devenue domaine à part. Grâce à ses ouvrages et ses publications (plus de 400 un peu avant 1900), grâce à ses multiples distinctions, Richet acquiert une notoriété scientifique considérable entre 1875 et 1900. Âgé d’à peine trente ans, il est sollicité par les éditeurs Félix Alcan et Germer-Baillière pour remplacer Émile Algave à la direction de la
Revue Scientifique (février 1880), très engagée dans la promotion des idées évolutionnistes en France. Cette revue qu’il dirige seul après le décès d’Antoine Breguet (1851-1882), «
jouissait du quasi-monopole en matière de haute culture scientifique »
[42] : de fait, la plupart des grands savants français et étrangers y écrivent. Chaque semaine étaient publiés sur une trentaine de pages des mémoires originaux, chroniques, cours scientifiques, bulletins des sociétés savantes et données bibliographiques : autant dire que toute l’actualité scientifique y était passée en revue. Pendant les vingt-deux années où il la dirige, Richet fréquente donc les personnalités scientifiques les plus en vue, participe de façon privilégiée aux débats et augmente renommée et influence. Il tisse par exemple des liens avec certains néo-lamarckiens, A. Giard (1846-1908), son « grand ami » Y. Delage (1854-1920) ou E. Perrier (1844-1921) qu’il retrouve plus tard à la fondation de la
Société d’Eugénique Française
[43].
Il faut encore rappeler son rôle au sein de la
Revue Philosophique de T. Ribot où se sont joués pour beaucoup les fondements de la psychologie universitaire
[44]. Créée en 1876, La
Revue Philosophique représente pendant ses premières années un pôle attractif pour les études psychologiques dont celles du somnambulisme et des autres « étrangetés » de l’esprit parce qu’elle fonctionne comme un relais de ces recherches : certains des travaux de la
Société de psychologie physiologique y sont publiés. C’est le moment où un rapprochement systématique est opéré entre phénomènes somnambuliques et spirites : le caractère extraordinaire et l’état de conscience modifiée dans les deux cas conduisent à une convergence d’intérêt puisque «
la seule différence entre le somnambule et le médium, c’est que, chez les médiums, au lieu d’être la suggestion verbale imposée par le magnétiseur, c’est une autosuggestion dont les racines sont inconnues »
[45]. D’étranges comptes rendus d’expériences (parfois très déconcertants) sont ainsi discutés dans la
Revue Philosophique qui sert de forum de discussion pour les recherches sur ces phénomènes « marginaux ».
Enfin, il faut rappeler l’engagement de Richet dans des causes qui apparaissent, sinon comme des causes franchement républicaines (« l’Affaire »), au moins comme des causes justes (le pacifisme). Au moment de l’affaire Dreyfus, Richet figure parmi les
intellectuels engagés : signataire en faveur de la révision du procès (janvier 1898), il manifeste successivement son soutien aux dreyfusards Émile Zola
[46] et Édouard Grimaux
[47] puis participe à la fondation de la
Ligue des droits de l’homme en février de la même année. Il manifeste encore en faveur du colonel Picquart en mai 1898 aux côtés d’Anatole France, d’Octave Mirbeau, de Charles Seignobos, Bourdon, etc.
[48]. Outre cet engagement très ponctuel mais très public, Richet s’est depuis longtemps distingué comme militant pacifiste. Juliard
[49] soutient à juste titre que la période 1895-1914 est celle où cet engagement est le plus important. En fait, Richet rédige des ouvrages, des articles, des pamphlets pacifistes et correspond avec de grandes figures du pacifisme pendant toute sa vie
[50]. Sa stature scientifique doublée de l’image de l’honnête savant républicain renforcent le prestige du personnage. Sans être absolument déterminant dans le sort de la métapsychique, cet élément ne saurait pourtant être négligé : dans la génération suivante, Henri Piéron (qui n’éprouve aucune sympathie métapsychique) le respecte pourtant profondément
[51].
III. Un demi siècle d’intérêt… décroissant
À ses débuts, la psychologie française présente donc cette branche d’étude des « manifestations étranges de l’esprit » au sein des travaux de psychopathologie plus classiques, aujourd’hui considérés comme tels. Malgré l’ardeur des métapsychistes et l’aura de Richet, cet intérêt va pourtant décroître ou plutôt se modifier entre 1900 et 1940. Les psychologues ne cessent pas leur commerce avec ces marges (ce qui va justement être de plus en plus à la marge) mais suivant, les époques, leur regard sur ces études se modifie peu à peu.
1. 1880-1900 : les études psychiques font partie de la psychologie
Les deux décennies 1880-1900 voient l’inscription des études psychistes dans la psychologie, où elles occupent même une place importante, par exemple dans les premiers congrès internationaux, organisés par nombre de psychistes. Deux premiers congrès internationaux de psychologie se tiennent à Paris à quelques jours d’intervalle, en août 1889. L’un est un
Congrès de psychologie physiologique organisé par les membres de la
Société de psychologie physiologique
[52], l’autre
Congrès international de l’hypnotisme expérimental et thérapeutique organisé par Edgar Bérillon
[53]. Le premier est orienté vers la « recherche pure », le second vers les applications thérapeutiques ou les implications médico-légales du magnétisme
[54]. Si les participants sont sensiblement les mêmes, ceux du congrès de
psychologie physiologique apprécient visiblement encore le dynamisme de Richet, qui accueille les participants et met au point le programme des sections. Évoquant ce congrès, Ribot déclare en 1900 : «
Nos débuts furent modestes : on s’essayait ; mais le zèle du secrétaire général (notre vice-président actuel, le professeur Richet) suppléait à tout »
[55]. Françoise Parot
[56] a montré la contribution des psychistes, l’importance de la section des
questions connexes (comprenant des enquêtes sur la télépathie, un recensement des hallucinations véridiques ou des travaux sur l’hypnose) à côté de celles sur les sensations ou l’attention. Cette inscription dans les congrès reste peu ou prou perceptible jusque vers 1900. Rappelons-le, l’intérêt pour les phénomènes étranges, aussi déroutant puisse-t-il paraître aujourd’hui, s’explique à la fois par le contexte et par les enjeux sous-jacents : la vieille conception introspectionniste est alors attaquée par les tenants d’une « nouvelle psychologie » aux forts accents positivistes. D’autre part, la génération à laquelle Richet appartient a vu (et a contribué) à modifier le regard sur le somnambulisme magnétique, longtemps ostracisé dans le champ médical. Une sorte de prudence épistémologique s’impose, car «
au nom de l’intérêt supérieur de la science », on ne peut réfuter
a priori l’existence de ces phénomènes. En fait, ces précautions épistémologiques indiquent assez comment l’ostracisme dont le somnambulisme a été l’objet sert de référence historique aux psychistes. Systématiquement, ils rappellent que le dogmatisme académique des médecins a jeté le discrédit sur le magnétisme pendant un siècle et empêché d’étudier des faits tout à fait réels. Aussi, ces nouveaux « faits » méritent-ils attention ; trivialement, disons que beaucoup ne veulent pas rater le train de la télépathie (plus généralement celle des actions de l’esprit à distance) comme leurs aînés ont raté celui du magnétisme.
Peut-être les prodromes du rejet des sciences psychiques apparaissent-ils dès 1890 en France, avec la disparition de la
Société de psychologie physiologique : la
Revue philosophique se fait un peu moins l’écho de ces recherches et les psychistes ne disposent donc plus vraiment d’organe de publication
[57]. Sollicité par un autre médecin, Daniel Dariex
[58], Richet se lance alors dans la publication des
Annales de Sciences Psychiques qui fusionnent avec la
Rivista di studi psichici de César de Vesme
[59] et font office de tribune psychiste jusqu’en 1920, proche voisin des
Proceedings de la SPR. Ces
Annales qui seront même un temps publiées en anglais (après 1904) servent de lieu de convergence, de relais pour des recherches éparses et non centralisées. L’objectif de Richet est de constituer «
une juste balance entre la crédulité des journaux spirites et l’ignorance aveugle des recueils de psychologie officielle »
[60] : l’aigreur du propos montre que Richet a bien senti une évolution chez ceux qui resteront du côté de la « psychologie officielle ».
2. Le tournant du siècle
Vers 1900, cette inscription psychiste dans la psychologie semble moins évidente. À ce titre, l’année 1905 constitue même une sorte de tournant : en cette année, Richet préside la SPR et signe l’acte de naissance officielle de la métapsychique ; c’est aussi l’épisode de la Villa Carmen et l’évacuation officielle opérée lors du congrès de Rome.
Un peu plus tôt, la création d’un
Institut Général Psychologique (1900) apparaît comme une des ultimes tentatives pour imposer les études psychiques en France aux côtés de la psychologie, un des derniers lieux où psychologues et (futurs méta-)psychistes se croisent. Proposée par Ochorowicz
[61], la création de cet
Institut est d’ailleurs souvent considérée comme une étape dans la mise en place d’institutions proprement psychologiques en France. Pourtant, un certain flou entoure sa création : si Ochorowicz parle d’un
Institut psychologique international, le Bulletin qui signale sa naissance est un
Bulletin de l’Institut psychique international, devenu ensuite
Bulletin de l’Institut Général psychologique
[62]. Financé par deux mécènes, il compte à l’origine quatre groupes d’études dont celui des recherches psychiques. Assez vite, les futurs ténors de la psychologie française le quittent ou prennent quelque distance tandis que nombre d’hommes
[63] du monde continuent à le fréquenter – dont beaucoup d’amis de Richet : son beau-frère, le doyen de la faculté de médecine L. Landouzy (1845-1917), le poète Sully Prudhomme (1839-1907), l’astronome spirite C. Flammarion (1842-1925) ou le physicien d’Arsonval (1851-1940), parmi d’autres ; Richet dirige d’ailleurs pendant un temps le comité exécutif de cet institut aux côtés de Janet
[64]. Mais les tensions en son sein ruinent vite l’entreprise comme l’indique amèrement le psychiste M. Sage dans la préface de son ouvrage,
La société anglo-américaine des recherches psychiques (1904),
« [M. Yourévitch, un des mécènes] rencontra, dès le début, pour constituer son institut, des difficultés très grandes, dont il espéra triompher par des moyens diplomatiques. On débarqua vilainement tous les psychistes auxquels on avait fait appel avant tous les autres ; puis il fallut débarquer même les hypnotiseurs de l’école de Nancy, en la personne de Liégeois ; puis les mots psychique et psychisme durent disparaître du bulletin. Quand enfin, il ne resta plus que les purs des purs, académiciens ou académisables, chacun essaya de tirer la couverture à soi. Janet fonda une société de psychologie avec l’arrière-pensée mal déguisée qu’elle finirait par supplanter tout le reste. […] Mais M. Yourévitch s’entêtait dans l’idée de faire rentrer le psychisme dans son établissement au moins par une porte dérobée. Nouveaux tiraillements, qui devaient plus tard aboutir à la retraite de Janet et de ses disciples et à ce fait paradoxal : la fondation d’un nouveau journal de psychologie où jusqu’ici on s’occupe beaucoup de psychisme, pour critiquer sans doute ».
Si l’aigreur du propos empêche de trop prendre ce récit pour argent comptant, il n’en reste pas moins que les oppositions entre psychistes et anti-psychistes semblent avérées : Janet – après y avoir créé la première Société de psychologie – prend effectivement quelque distance avec L’Institut.
Autour de 1905, les événements se précipitent pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’en février, Richet est élu président de la Society for Psychical Research anglaise. Il est le premier président français de cette société, poste qu’il entend honorer. Dans son allocution, il utilise le mot métapsychique, indique son projet et les multiples difficultés (notamment expérimentales) à venir ; Richet rappelle que « désocculter l’occulte » est une tâche bien noble mais bien délicate, qui nécessite de multiples précautions. Peu de temps après, Richet va pourtant en montrer les limites effectives.
Au mois d’août, il se rend à Alger en compagnie d’un éminent spirite, le «
positiviste spirituel » Gabriel Delanne (1857-1926)
[65]. La « villa Carmen », habitée par un militaire retraité et sa femme (sans doute morphinomane), M. et Mme Noël, est depuis quelques années le théâtre de phénomènes « étranges » lors de séances spirites, étrangetés largement relayées par les organes spirites continentaux
[66]. La jeune médium, Marthe Béraud, y produit souvent au milieu d’une dizaine de personnes un ectoplasme, Bien Boâ, réincarnation d’un prêtre de l’Hindoustan mort il y a trois siècles. Dans un réduit situé à l’écart de la maison, Richet participe aux chaudes séances de l’été algérois et prend même des photographies des matérialisations ectoplasmiques, ainsi incontestablement objectivées… Pourtant, assez vite, les rumeurs et les allégations vont aller bon train sur la légèreté des mœurs. Puis, Richet est attaqué sur la base de révélations faites dans l’entourage de la jeune médium. Enfin, les photographies envoyées sur le continent prêtent vite à sourire, car le pastiche dont est affublé le « fantôme » est presque visible à l’œil nu
[67]. Pourtant, revenu en Europe, Richet n’en démord pas : «
l’honorabilité absolue, irréprochable, certaine de Marthe Béraud, […],
ne saurait être mise en doute ». Plus tard, lorsqu’il évoque ces séances, il se pose bien des questions mais ses explications restent peu pertinentes : pourquoi ne voit-on jamais la figure de Marthe Béraud distinctement ? Pourquoi la main du « fantôme » Bien Boâ ne fond-elle pas dans sa main comme promis ? Pourquoi n’est-il pas permis de toucher Bien Boâ lorsqu’il se promène dans la salle ? Pourquoi l’obscurité ? «
Ce sont là assurément de très sérieuses objections » auxquelles il donne de très contestables réponses : si Marthe disparaît, c’est parce que lorsqu’il y a matérialisation «
le médium se vide […]
afin de constituer le nouvel être » ! Malgré d’épineuses questions qu’il soulève lui-même, et sans se prononcer sur autre chose que sur les « faits » qu’il prétend avoir objectivé, Richet reste «
convaincu [
d’avoir]
assisté à des réalités, non à des mensonges »
[68]. Dans un tel parfum de scandale, la métapsychique débute donc sous de difficiles auspices.
La même année se déroule le
5ème Congrès international de psychologie de Rome. Au cours de la décennie précédente des voix s’étaient ici ou là élevées, réclamant d’accorder une place moins grande à ces questions
[69]. En 1900, des psychologues « matérialistes » avaient ainsi protesté contre l’importance accordée aux recherches psychiques. En cette année 1905, les communications présentées font de plus en plus l’impasse sur ces recherches et les psychistes, les spirites
[70] et les métapsychistes sont quasiment tous « excusés » du congrès romain : Piéron
[71] donne quelques pistes à l’issue de ce congrès : «
Si les spirites furent d’ailleurs si peu nombreux parmi les orateurs du congrès, ce n’est certes pas qu’ils manquassent en Italie où on les sait, au contraire, extrêmement actifs. Mais, d’une part, comme nous l’avons dit, on leur refusa une section spéciale qui, au congrès de 1900 fournissait des sujets capables d’illustrer les travaux de la section pathologique, refus justifié par l’existence d’un congrès de sciences psychiques où il est permis, en famille, de défier l’esprit critique. Et, d’autre part, des savants éminents dont ils escomptaient largement l’indulgence, se trouvèrent absents, ce qui les découragea vivement […] »
[72]. « L’émancipation métapsychique », le mouvement d’autonomisation vis-à-vis de la psychologie est donc le résultat d’un rejet institutionnel subi plus que souhaité : amer et lucide, Richet déclarait déjà dès 1905 dans son allocution à la SPR qu’il n’y aura plus «
ni commisération, ni railleries, ni injures pour les psychologues qui osent aborder de front l’étude des sciences occultes »
[73].
3. Une relative coexistence
Les quinze années suivantes (1905-1920) sont celles d’une sorte de coexistence entre des domaines devenus distincts, et donc plus clairement identifiables. Elles sont marquées aussi par un événement qui réduit quasiment l’ensemble des recherches au silence : la grande guerre. Pour toutes les raisons précédemment exposées, le sort de la métapsychique semble un peu fragilisé. Si des
Sociétés d’études psychiques locales émergent (regroupant souvent des spirites), si les travaux continuent, les recherches restent l’œuvre de personnes isolées dont les résultats sont – au mieux – publiés dans les
Annales de sciences psychiques. Bien sûr, des initiatives sont lancées en vue de fédérer internationalement ces recherches comme la tenue de congrès « autonomes ». Ainsi, en mars 1913, année où Henri Bergson devient à son tour président de la SPR londonienne
[74] se déroule à Paris un
2ème Congrès international de psychologie expérimentale
[75]. Psychologues, métapsychistes, psychistes, et spirites s’y côtoient encore : E. Boirac (1851-1917), A. de Rochas (1837-1914), T. Flournoy (1854-1920), Delanne, Encausse, Vesme, Ochorowicz ou Courtier, chef de travaux à l’école des Hautes Études et collaborateur de Binet. Et malgré le récent camouflet de l’épisode des rayons N
[76], on y discute encore de la possibilité d’objectiver des émanations du corps humain.
Si quelques psychologues assistent à ce genre de réunions, le fait est que la métapsychique est devenue un domaine distinct de la psychologie. Mais en dépit de cette distance, les travaux des métapsychistes sont encore souvent discutés dans les revues des psychologues : ainsi, l’Année Psychologique propose à partir de 1905 une catégorie « métapsychie » d’abord irrégulière puis systématique lorsque Piéron en prend la direction (1913). À la même époque, on trouve aussi des commentaires sur ces recherches dans le Journal de psychopathologie normale et pathologique de Janet qui ne sont pas systématiquement critiques, contrairement à ce qu’affirme Sage. Les liens entre métapsychistes et psychologues ne sont donc pas rompus du jour au lendemain, c’est plutôt la qualité des relations qui se modifie : les psychologues parlent encore de ces travaux – même parfois avec respect – mais ils le font de plus en plus à travers des comptes rendus d’ouvrages ou d’expériences. Ces recherches continuent donc à les intéresser mais d’un peu plus loin : ils participent moins directement aux expériences. Du point de vue des relations entre psychologues et métapsychistes, ces deux décennies sont donc une période de relatif flou, difficile à caractériser, même si globalement, l’écart ne cesse de se creuser.
4. Apogée culturelle & rejet institutionnel
À la sortie de la Première Guerre mondiale, un autre tournant est amorcé avec la création d’un
Institut Métapsychique International (IMI) conçu comme un lieu de recherches proprement à part de la psychologie. C’est un généreux mécène qui finance l’Institut : Jean Meyer (1865-1931), important négociant en vins, alors surtout connu comme vice-président de
l’Union Spirite Française
[77]. Dans des conditions encore obscures
[78], l’IMI est reconnu d’utilité publique par décret du 23 avril 1919 : déferle alors la vague métapsychiste à Paris.
Dirigé par le dynamique docteur Gustave Geley (1865-1924)
[79], doté de moyens considérables, installé confortablement avenue Niel, les expériences se succèdent à l’IMI : des médiums viennent des quatre coins d’Europe et restent souvent plusieurs mois à Paris pour être étudiés par les métapsychistes. Sans doute, la guerre avait relancé les contacts avec les défunts et incidemment, la carrière de quelques-uns de ces médiums ; comme les autres grandes nations engagées dans le conflit, la France compte ses morts (un million et demi) et le besoin de proximité avec des proches récemment disparus nourrit probablement cet intérêt pour la métapsychique : «
le problème est à la mode » indique alors H. Delacroix (1873-1937) dans la chronique qu’il donne du
Traité de métapsychique. Le spiritisme un peu en perte de vitesse pendant un temps, connaît entre 1920 et 1925 une sorte d’ultime apogée et fournit à nouveau son cortège de « phénomènes »
[80]. En outre, quelques personnalités soutiennent activement l’entreprise : Camille Flammarion prête évidemment son concours, Henri Bergson compte parmi les soutiens amicaux
[81], Sarah Bernhardt – «
l’excellente amie » de Richet
[82] – participe aussi aux expériences et naturellement à leur popularité, d’autant que les relais médiatiques fonctionnent très bien. Bienveillants ou critiques, les articles publiés assurent la publicité des recherches et la métapsychique est un sujet des plus discutés à Paris et en Province :
Le Matin organise par exemple en 1922 un très sérieux «
concours de phénomènes psychiques, pour élucider les mystères de l’âme »
[83], tandis que la
Revue de France publie des articles contradictoires sur le sujet
[84]. Les grandes séries d’expériences se multiplient, séances de matérialisations du médium polonais Franek Kluski (1921), celles de son compatriote Jean Guzik (1922-1923)
[85] ; expériences de lucidité avec Ludwig Kahn, avec Stéphane Ossowiecki (1925) ou encore celles effectuées avec Pascal Forthuny (1925-1926) qui attirent un large public puisque 1500 personnes auraient assisté à ses démonstrations
[86]. Bénéficiant de ces circonstances favorables, les métapsychistes organisent leur « science », expérimentent en « laboratoire », publient chez Alcan à la cadence considérable d’un numéro tous les deux mois des
Bulletins de l’IMI qui deviennent la
Revue Métapsychique. Alcan propose d’ailleurs à cette époque de nombreuses références métapsychiques, les ouvrages de Boirac, Bozzano, Lodge, Maxwell, Osty ou Warcollier. Les métapsychistes relancent sérieusement l’idée de congrès – un peu oubliée – et deux nouveaux
Congrès internationaux de recherches psychiques se tiennent à Copenhague (1921) et Varsovie (1923)
[87]. Richet, débarrassé de responsabilités professionnelles en profite pour se consacrer entièrement à ses activités préférées et surtout la métapsychique. Entre 1920 et 1925, il consacre à la faculté de médecine un de ses derniers cours à la « nouvelle science », évoquant même ses « progrès » dans des congrès de physiologistes – conférences souvent relayées par de prestigieuses revues médicales
[88]. Même l’église catholique pose un regard assez bienveillant sur ces études, préférant probablement voir des phénomènes «
connus depuis le début de l’humanité » étudiés sous un label « scientifique » plutôt que laissés en pâture aux spirites, qui furent l’objet de diverses condamnations du Vatican
[89]. Pourtant, cet état de grâce ne dure pas. La mort de la plupart de ses ténors, les problèmes financiers ainsi que quelques autres raisons conjoncturelles et structurelles vont sceller le sort de la métapsychique (son inscription dans le champ scientifique mais aussi son rayonnement culturel), déliquescente peu avant la Deuxième Guerre mondiale.
IV. Les enjeux d’une évacuation
À nouveau, alors qu’ils semblaient s’en désintéresser, les psychologues renouent avec les expériences métapsychiques entre 1920 et 1925 : des contrôles sont entrepris, par exemple en Sorbonne, dirigés par H. Piéron, L. Lapicque, G. Dumas et H. Laugier en 1922 ou l’année suivante, lors d’expériences menées par Meyerson, Laugier, L. Lapicque et E. Rabaud
[90]. Ces dernières discréditent même les résultats – positifs – des expériences réalisées sur Jean Guzik à l’IMI, quelques mois plus tôt. Ces séances sonnent définitivement le glas des investigations métapsychiques des psychologues. Mais il semble que, si leur « contribution expérimentale » cesse à ce moment-là, les psychologues n’en continuent pas moins de lire les ouvrages des métapsychistes, et d’en parler.
À la même époque, la parution du
Traité de métapsychique de Richet
[91] conduit certains d’entre eux – et non des moindres – à prendre la plume : Henri Delacroix, président de la Société de Psychologie depuis 1918 dans le
Journal de psychologie normale et pathologique, Henri Piéron (qui intègre le Collège de France l’année suivante) dans l’
Année Psychologique ou Pierre Janet dans La
Revue Philosophique. Dans l’ensemble, ces rapports ne sont pas condescendants, plutôt respectueux car c’est un homme sérieux qui s’est occupé de ces choses. Pourtant, d’une chronique à l’autre, la teneur des reproches est sensiblement la même.
Delacroix
[92], après un exposé du contenu de l’ouvrage, relève les faiblesses démonstratives et reproche à Richet de préférer, en dépit de ses déclarations d’intentions, le principe d’Hamlet («
tout est possible ») à celui de Laplace («
le poids des preuves doit être proportionné à l’étrangeté des faits »). À propos des phénomènes de matérialisation, il se fait plus mordant et conclut : «
Je n’ai pas l’impression que l’auteur ait rien établi »
[93]. Enfin, concernant l’objectivité des prémonitions et des télépathies, Delacroix rappelle à Richet (pourtant rôdé aux méthodes probabilistes
[94]) un vieil argument aristotélicien exposé dans un traité consacré aux rêves prémonitoires, suffisant selon lui pour expliquer l’occurrence de « visions prémonitoires » : «
Leur nombre et leur précision parfois troublante cessent d’en imposer quand on les réintègre dans le genre plus vaste des innombrables pressentiments de toute espèce qui hantent la vie de tous les jours et dont l’immense majorité n’aboutit point »
[95].
Janet
[96] ne consacre pas moins de vingt-cinq pages au
Traité, chronique dans laquelle il formule des critiques méthodologiques et épistémologiques importantes. Il reproche d’abord à Richet d’être un peu trop sensible à l’usage des arguments d’autorité et du nombre ; il lui reproche aussi de ne pas contrôler complètement le déroulement des séances et d’accorder trop de foi aux principes spirites dans leur déroulement (obscurité, importance du barnum du médium, impossibilité de contacts avec les matérialisations sauf lorsque ce contact est « désiré » par l’esprit incarné, etc.) et montre ainsi la faiblesse des précautions prises pour prévenir les fraudes : Janet stigmatise la « petite » rigueur expérimentale des métapsychistes et répète que l’étude de ces « soi-disant » phénomènes présente finalement moins d’intérêt que les névropathies qu’elles permettent d’objectiver chez ces sujets : «
C’est un peu dans cette voie que je me suis engagé et c’est le désir d’expliquer par l’analyse du sujet des phénomènes en apparence merveilleux qui m’a conduit à l’étude du névropathe »
[97]. C’est donc le versant pathologique, l’étude des personnalités des médiums et non des faits qu’ils sont censés produire qui lui semble intéressante. Sans le dire vivement, Janet condamne la métapsychique, l’étude de faits qui n’ont que «
l’apparence du merveilleux » n’étant plus d’aucune utilité. La charge est sans doute très forte et Richet se fend d’une réponse dans le numéro suivant de la
Revue Philosophique, réponse (au demeurant peu convaincante) dans laquelle il se défend surtout des mauvaises intentions que son «
savant ami » Janet lui prête.
Piéron
[98] donne une chronique plus courte du
Traité (une page) mais non moins sévère. Dans le début de son article, il ne tarit pas d’éloges pour «
Richet [qui]
a lancé les idées à pleines mains ; [qui]
en a eu de géniales et a été pour notre science un actif ferment de progrès. Mais dans sa fécondité inlassable, il a lancé aussi des graines stériles ; celles-là, on les oublie très vite, et c’est toute justice »
[99]. Puis, il divise la communauté de chercheurs en deux avec d’un côté, les génies à l’imagination fertile qui lancent des hypothèses et sont toujours à l’origine des grandes découvertes ; de l’autre, les besogneux de la science, ceux qui «
sont fait pour passer au crible de leur examen les idées des novateurs »
[100]. Et lorsqu’il se demande : «
comment appeler Traité scientifique un recueil dans lequel pas un fait réellement démontré ne figure ! », puis affirme que «
du point de vue plus strict d’une science prudente, […]
on est obligé d’affirmer au bout des 800 pages de ce traité, qu’il n’y a aucune donnée positive qui oblige à faire appel à des forces inconnues, ou puisse servir de fondement à une métapsychique »
[101], on devine aisément dans quelle catégorie il range Richet. C’est encore la faiblesse des démonstrations métapsychiques qui est visée.
Poliment mais fermement, les psychologues français utilisent sensiblement les mêmes arguments remettant en cause l’administration de la preuve métapsychiste pour conclure que rien ne justifie plus véritablement ces études.
Mais les commentaires sur la métapsychique ne cessent toujours pas. Autrement dit, ce n’est pas seulement le respect qu’il inspire qui pousse les psychologues à chroniquer les ouvrages de Richet. Par exemple, dans
l’Année Psychologique la plupart des écrits sur ces sujets sont passés en revue entre 1925 et 1940 au sein d’une catégorie propre «
métapsychie et divers »
[102], à travers des chroniques d’articles parus dans la
Revue métapsychique, les
Proceedings of the SPR, les
Bulletins de l’Institut Général Psychologique, le
Journal of Abnormal Psychology…, mais aussi de tous les ouvrages psychistes ou sceptiques qui paraissent au cours de ces deux décennies.
Certains psychologues prolongent donc leurs commentaires après 1925, alors même que la teneur de leurs rapports avec les métapsychistes semble jouée. Cette attitude ambivalente d’une partie de la psychologie « officielle » – qui continue d’en parler sans avoir l’air d’y croire – mérite quelques éclaircissements. Les raisons pour lesquelles ils s’étaient intéressés dans un premier temps à ces recherches ne peuvent plus être invoquées : entre 1900 et 1920, c’est en partie par prudence que les psychologues continuèrent à lorgner de ce côté, et à en parler. Mais aussi parce que, comme l’a judicieusement remarqué Parot
[103], les psychologues se devaient de se prononcer sur le spiritisme, qui posait brutalement le problème du spiritisme. Après 1925, s’ils évoquent encore ces recherches, c’est dans un autre but : elles restent un enjeu mais d’une autre nature. Ce qui ressort assez évidemment de ces chroniques, c’est le fait qu’elles soient souvent critiques et que l’essentiel des reproches adressés porte sur l’absence de rigueur scientifique : la difficulté d’étudier des sujets – par nature – difficiles à étudier, l’imprécision des contrôles effectués, le choix d’arguments discutables, mais aussi la place de l’expérimentateur dans les expériences.
V. La métapsychique, une des via negationis de la psychologie ?
Le regard globalement négatif des psychologues sur les travaux des psychistes a été diversement interprété. L’une des hypothèses les plus systématiquement avancées est celle d’une inadéquation fondamentale entre les cadres de la psychologie classique et les résultats des expériences métapsychistes. Plas
[104] remarque judicieusement que ces expériences – si on en accepte les résultats – s’accordent mal avec les principes empiristes de la psychologie : quand un médium prétend lire dans un livre fermé, l’idée de J. Locke selon laquelle «
Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu » («
Il n’est rien dans l’esprit qui n’ait été d’abord dans le corps ») est remise en question… Sans doute cet argument est-il valide pour la période d’avant 1900, quand les recherches psychiques sont encore dans le giron des autres études de psychologie. L’assertion de Wundt
[105] à propos des expériences de transmission de pensée, illustre bien cette « résistance » : «
Je consens à admettre que toutes les expériences relatées […]
aient réussi dans ce sens qu’elles nous forceraient […]
à admettre une action magique à distance, et je demande à quels résultats nous devrions conclure de cette recherche. Nous arriverions à admettre que le monde qui nous entoure est composé en fait de deux mondes bien différents. L’un serait celui d’un Copernic, d’un Galilée ou d’un Newton, d’un Leibniz ou d’un Kant, un univers régi par des lois immuables et éternelles, où la partie la moindre et la partie la plus grande s’adapteraient harmonieusement au tout. À côté de ce grand monde qui, à chaque pas que nous faisons en avant, provoque davantage notre admiration et notre étonnement, il existerait un autre monde plus petit, un monde de farfadets et d’esprits frappeurs, de sorcières et de médiums, et, dans ce monde, tous les objets du premier, du plus grand, seraient sens dessus dessous, toutes les lois, ailleurs immuables seraient à l’occasion, mises hors d’usage, au bénéfice de personnes on ne peut plus vulgaires et le plus souvent hystériques. La gravitation, les effets d’optique, les lois de notre organisation psychophysique fléchissent dès que Mme Léonie du Havre se met à dormir du sommeil magnétique, non pas pour prédire quelque cataclysme, mais pour pressentir si, oui ou non, il n’est pas arrivé, à Paris, quelque malheur à l’un des petits Richet […] ».
Pourtant, l’argument selon lequel cette sorte de dogmatisme aveuglant des psychologues les a poussés à rejeter les expériences métapsychiques n’est plus vraiment valide pour expliquer leur attitude dans la période d’après 1920 : la plupart des critiques concerne moins le cadre au sein duquel les interprétations des phénomènes était possible, que la façon dont les « faits » sont constatés. C’est sur le terrain que les métapsychistes prétendent occuper, celui de la méthode expérimentale et du recueil des données scientifiques, plus que celui des implications philosophiques que les psychologues, Piéron en tête, déploient leurs arguments.
Enfin, dans cette période, il n’est même plus vraiment sûr que ces expériences métapsychistes s’opposaient si frontalement aux principes empiristes. Plus encore que les sciences psychiques, la métapsychique était conçue comme une branche de la physiologie, surtout sous l’influence de Richet : «
Elle est […]
un fragment de la physiologie dont elle est fait partie intégrante et très prochainement peut-être elle appartiendra à la physiologie classique »
[106]. Un des exemples les plus illustratifs de cette vision « biologisante » est l’hypothèse qu’il formule quelques années avant sa mort (1928), celle d’un sixième sens mystérieux et plus profond, permettant d’expliquer les phénomènes de lucidité
[107]. Ce sixième sens, «
ce sera cette sensibilité mystérieuse qui nous dévoile (en quelques moments fugitifs et d’une manière imparfaite) un fragment de la réalité »
[108]. Richet part de la constatation selon laquelle «
des vibrations nous entourent »
[109] et énumère les force d’attraction, les courants de haute fréquence, les ultrasons, les ondes hertziennes, les ultraviolets et infrarouges… De ce constant, il conclut qu’il y a «
autour de nous, sans que notre conscience soit éveillée, des forces vibratoires, tantôt colossales, tantôt minuscules, qui seraient capables de se manifester s’il y avait des détecteurs pour les percevoir »
[110]. Au final, «
le sixième sens, c’est celui le sens par lequel nous percevons quelques-unes de ces vibrations inconnues, [et]
qu’il faut de toute nécessité admettre »
[111]. Cette hypothèse, qui ressemble à une énième déclinaison de la
Ursprache romantique, cette langue mythique – non verbale – des origines de l’humanité aurait pu constituer un cadre permettant de concilier les principes empiristes de la psychologie et les « découvertes » métapsychiques. L’éventail sensuel humain se serait trouvé enrichi, et les principes empiristes confirmés sans que cette idée ne constitue une révolution scientifique considérable. Au contraire, les cadres conceptuels « étroits » des psychologues se seraient trouvés élargis et il y a fort à parier qu’une telle hypothèse eût pu constituer aux yeux de certains de ces psychologues une chance immense : car cela permettait de confirmer rapidement la valeur heuristique des travaux de la « jeune » psychologie, ici par une prodigieuse découverte, celle d’un sens autre que les cinq déjà connus
[112].
Dans un autre registre, Méheust
[113] exploite partiellement cette idée selon laquelle les expériences des magnétistes, puis des métapsychistes ouvraient de trop larges perspectives pour être insérées dans des cadres de pensée scientifique étroits. Mais les convictions néo-métapsychistes de l’auteur le pousse vite à confondre les psychologues avec les «
savants scientistes » qui défendent les principes de «
l’Institution » : ceux-ci n’acceptent pas les «
faits » psychiques qui «
défient, à des degrés divers la rationalité des Lumières » et obligent à remettre en cause certains supposés fondamentaux de la psychologie occidentale comme celle d’un «
sujet borné »
[114], contredit par la
lucidité des médiums. Les psychologues auraient donc joué le rôle des « croisés de la science », pour combattre des thèses qui les obligeaient à reconsidérer les fondements rationalistes (
i.e. ceux dont ils se réclament) de la science moderne. Pourtant, cet argument repose sur une division extrêmement manichéenne, entre «
tenants de l’Institution » (sans définition précise de ce que recouvre cette vague notion) et métapsychistes, courageux chercheurs à l’avant-garde de la science. Or, l’un des traits de cette histoire, c’est la présence continue de métapsychistes dans les deux camps : Richet n’est-il pas un représentant éminent de « l’Institution », qui se targue lui-même d’un certain « scientisme » ? Dès lors, que recouvre précisément cette notion d’« Institution » ? Que penser encore de la présence de Charles Richet au sein de L’Union Rationaliste, souvent considérée comme un haut lieu du « dogmatisme scientifique » ?
[115].
Finalement, pour comprendre cette ambivalence d’une partie de la psychologie qui prend des distances avec ses anciens alliés métapsychistes tout en continuant à en parler, il faut s’en tenir aux arguments employés dans les comptes rendus et les mettre en perspective avec l’histoire de cette « jeune psychologie ». Il faut en particulier se souvenir que le
leitmotiv de la scientificité des recherches représente tout au long de son histoire un enjeu considérable : la première grande raison pour laquelle les psychologues ont rejeté ces expériences, tient sans doute à la grande proximité de la métapsychique avec le spiritisme. Or, ces accointances constituaient pour eux un danger qu’ils n’étaient pas prêts à courir : celui d’un retour du spiritualisme par la fenêtre. La psychologie, ne serait-ce que symboliquement (et de façon incantatoire), s’est d’emblée considérée comme une branche définitivement émancipée de la métaphysique. De toute évidence, la proximité terminologique entre
métaphysique et
métapsychique n’a pas joué – de ce point de vue symbolique – en faveur des psychistes, comme le suggérait, déjà, Flournoy en 1905
[116].
D’autre part, cette critique du caractère fragmentaire et brouillon des dispositifs expérimentaux des métapsychistes ressemble trop à l’énoncé d’un programme
en négatif pour être complètement neutre. À travers ces descriptions des expériences et les critiques formulées, à travers cet acharnement à traquer la faille expérimentale, on peut voir un programme, comme une façon de préciser ce qui ne doit pas être fait par les psychologues en matière de recherche et d’expérimentation. Les écueils méthodologiques de la métapsychique servent donc de modèle, un modèle en négatif en quelque sorte. Ainsi, les nombreuses remarques concernant « l’autosuggestion » de certains métapsychistes préfigurent-elles peut-être les expériences systématiques effectuées par Rosenthal dans les années soixante, sur le rôle des attentes des chercheurs et les biais induits par ces attentes en matière d’expérimentation
[117].
Finalement, l’étude des rapports entre psychologie et métapsychique est intéressante en ce qu’elle permet d’éclairer un aspect de la construction de la psychologie comme discipline, opérée par
rapprochements (la physiologie, d’abord comme grande alliée ou encore le paradigme évolutionniste emprunté aux naturalistes) mais aussi par
rejets : le rejet initial fut celui de la métaphysique exprimé dans les tendances positivistes de la psychologie. La métapsychique représente probablement à partir des années 1920-1940 une autre voie, une autre façon de définir en négatif le programme et les méthodes de la psychologie expérimentale – dans le sens donné aujourd’hui à ce terme : elle doit fournir des résultats incontestables par la mise au point d’expériences valides. L’
à peu près brocardé dans les expériences métapsychistes sert donc d’argument à ceux qui considèrent nécessaire de toujours affiner la rigueur nécessaire expérimentale en psychologie, au nom d’une sorte de
fétichisme de la scientificité
[118]. Par analogie, cette histoire suggère un parallèle. Thomas d’Aquin recherchant la meilleure définition de Dieu, avait par dépit proposé deux grandes voies :
via eminentiae (qui consiste, à partir des qualités qui nous sont familières, à les élever à une puissance transcendantale) et
via negationis (faute de pouvoir définir ce qu’il est, on peut au moins dire ce qu’il n’est pas). Autrement dit, il proposait une sorte de définition
en négatif de Dieu. Il semble, au terme de cette étude, qu’on peut (en la déformant quelque peu) reprendre et appliquer cette idée et l’appliquer à la construction de la psychologie. Parmi les zones d’ombres reléguées en dehors du domaine psychologique, nombreuses disparaissent sans laisser de traces. Au contraire, la particularité de la métapsychique, c’est qu’elle va servir de
via negationis à une certaine psychologie, elle est un moyen de préciser des valeurs scientifiques communes, un moyen d’inciter les lecteurs psychologues à une rigueur toujours plus grande en matière d’expérimentation.
Bibliographie
·
Aristote, 1868, De la divination dans le sommeil, Paris, Dumont.
·
Barrucand D., 1967, Histoire de l’hypnose en France, Paris, PUF.
·
Bariety M., Coury C., 1963, Histoire de la médecine, Paris, Fayard.
·
Bennett A., 1904, La société anglo-américaine pour les recherches psychiques, Paris, Lucien Bodin.
·
Bergson H., 1913, Fantômes de vivants et recherche psychique, Œuvres complètes La Pléiade, 860-878.
·
Besant A., 1905, Le Hatha Yoga et le raja Yoga dans l’Inde, Bulletin de l’Institut Général Psychologique, 325-340.
·
Bourru H., Burot P., 1886, Les premières expériences sur l’action à distance des médicaments à distance, Revue philosophique, 1, 311-321.
·
Bourru H., Burot P., 1887, La suggestion mentale et l’action à distance des substances toxiques et médicamenteuses, Paris, Baillière.
·
Castellan Y., 1955, La métapsychique, Paris, PUF.
·
Castellan Y., 1982, Le spiritisme, Paris, PUF (6ème édition).
·
Carroy J., 1993, Les personnalités doubles et multiples entre science et fiction, Paris, PUF.
·
Carroy J., 2000, Playing with signatures – The young Charles Richet, in Micale M.S, Rainey L., (eds.), The Mind of Modernism : Medecine, Psychology and Cultural Arts in Europe and America, 1880-1940, New Haven, Yale University Press.
·
Chertok L., 1977, L’inconscient en France avant Freud : prémisses d’une découverte, Annales Médico-Psychologiques, octobre, 2, 3, 401-413.
·
Comte A., 1908, Cours de philosophie positive, 1, Paris, Schleicher.
·
Darnton R., 1984, La fin des Lumières. Le mesmérisme et la révolution, Paris, Librairie Acad. Perrin.
·
Dauriac L., 1884, La psychologie générale et la psychologie morbide, à propos d’un livre récent, La critique philosophique politique, scientifique et littéraire, 1er novembre, 40, 216-222.
·
Delacroix H., 1922, Chronique du Traité de Métapsychique de C. Richet, Journal de psychologie normale et pathologique, 951-955.
·
Douglas A., 1976, Extra-Sensory Powers, Londres, Trinity Press.
·
Dreyfus M., 1965, Dreyfusards ! Souvenirs de Matthieu Dreyfus et autres inédits, Paris, Julliard.
·
Drouard A., 1999, L’eugénisme en question, Paris, Ellipses.
·
Dupont M., 1999, Dictionnaire historique des médecins célèbres, Paris, Larousse.
·
Ellenberger H., 1994, Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard.
·
Estingoy P., 1996, Charles Richet et la découverte de l’anaphylaxie, Thèse présentée pour l’obtention du grade de docteur en médecine.
·
Estingoy P., 1999, Race, peuple et évolution dans l’œuvre de C. Richet (1850-1935), in Kail M., Vermès G., (eds.), La psychologie des peuples et ses dérives, Paris, CNDP, 109-122.
·
Freud S., 1950, Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard (édition originale : 1925).
·
Gauld A., 1992, A History of Hypnotism, Cambridge, Cambridge University Press.
·
Hacking I., 1988, Telepathy : origins of randomization in experimental design, Isis, 427-451.
·
Janet P., 1923, À propos de la métap