2001
Revue d’histoire des sciences humaines
Note critique
L’hystérique, son utérus, son psychothérapeute et autres accessoires anciens et modernes
Pierre-Henri Castel
CNRS-IHPSTpierrehenri.castel@free.fr
• Les psychothérapies dans leurs histoires, Psychologie clinique – printemps 2000 (nouvelle série), Paris, l’Harmattan, 9. Maines (Rachel P.) – The Technology of Orgasm : « Hysteria », the Vibrator, and Women’s Sexual Satisfaction – 1999, Johns Hopkins Studies in the History of Technology, Baltimore-Londres, Johns Hopkins University Press, 179 pages, index nominum et rerum, bibliographie commentée, 26 illustrations. Lana Caprina. Une controverse médicale sur l’Utérus pensant à l’Université de Bologne en 1771-1772 – 1999, Casanova, édition, introduction et notes par Paul Mengal, traductions de Roberto Poma, Paris, Honoré Champion, Collection « L’âge des Lumières »
Les psychothérapies dans leurs histoires, Psychologie clinique – printemps 2000 (nouvelle série), Paris, l’Harmattan, 9. Maines (Rachel P.) – The Technology of Orgasm : « Hysteria », the Vibrator, and Women’s Sexual Satisfaction – 1999, Johns Hopkins Studies in the History of Technology, Baltimore-Londres, Johns Hopkins University Press, 179 pages, index nominum et rerum, bibliographie commentée, 26 illustrations. Lana Caprina. Une controverse médicale sur l’Utérus pensant à l’Université de Bologne en 1771-1772 – 1999, Casanova, édition, introduction et notes par Paul Mengal, traductions de Roberto Poma, Paris, Honoré Champion, Collection « L’âge des Lumières »
I. Comment décrire la naissance de la psychothérapie ?
Psychologie clinique, la revue dirigée par Olivier Douville, publie un excellent dossier, confié à Jacqueline Carroy, sur l’histoire des psychothérapies. L’éventualité d’une prochaine législation, en France, sur le statut des psychothérapeutes, ainsi que la longue tradition sectaire d’exclusion et de dénigrement réciproque entre tendances et écoles psychothérapeutiques justifient parfaitement ce recul érudit, et les quelques analyses plus épistémologiques (Michèle Porte) ou présentistes (Max Pagès, Vincent de Gaulejac, Edmond Marc) qui l’émaillent, mais dont je ne dirai rien ici. Le même numéro comprend également des documents sur Didier Anzieu, récemment décédé.
Jacqueline Carroy ouvre le bal par un article sur l’invention du mot « psychothérapie », et ses enjeux, chez Hack Tuke, Bernheim, Van Eeden et Dubois. Paul Mengal livre une réflexion originale sur le rôle du piétisme dans l’évolution de la réflexion sur la direction des âmes (comment est-on passé d’une exhortation thérapeutique à une interprétation des propos du patient par le thérapeute ?). Régine Plas examine le destin d’une revue aujourd’hui oubliée de « psychologie clinique », entre 1897 et 1901, et Sonu Shamdasani le rapport que Jung entretint avec l’hypnotisme. Annick Ohayon donne un aperçu précis sur l’œuvre de Charles Baudouin, élève improbable de Coué et de Freud. D’intérêt plus psychologique qu’historique, on peut aussi lire les contributions de Jean-Max Gaudillière sur Rivers, un des pères de la névrose dite « traumatique », et de Françoise Couchard sur Ferenczi.
L’exploitation des sources primaires, chez J. Carroy, R. Plas et S. Shamdasani, atteint comme d’habitude le niveau d’excellence auquel l’historien de la psychopathologie est en droit de prétendre. Si l’on devait faire des réserves, ce seraient les suivantes. Dans une histoire de la psychothérapie, la description des trajectoires conceptuelles et des pratiques est obérée par une question préalable : la psychothérapie existe-t-elle ? Peut-on, en un mot, soigner l’esprit des gens ? Cela suppose d’établir non seulement qu’il existe quelque chose comme le « psychisme », mais en plus, que ce psychisme est susceptible d’atteintes morbides. En fait, tous les auteurs du XIXème siècle discutés ici n’ont eu de cesse de vouloir établir ce fait, et loin s’en faut qu’ils y aient réussi. La pratique de la psychothérapie (à partir des effets de la suggestion), était tout simplement à leurs yeux le moyen d’établir par le fait même qu’il y a de l’esprit, et que cet esprit a des déviations pathologiques sur lesquelles une action causale est possible. C’est la voie directe, qui contourne les réticences de ceux qui pensent que s’il y a action, elle est toute morale (et n’implique pas l’existence d’un psychisme au sens d’une réalité objective), et celles des partisans d’une hygiène cérébrale agnostique en matière de psychologie individuelle. De la façon dont sont lus ici Bernheim, ou Dubois, Coué ou Van Eeden, rien de ces questions ne transparaît. Or elles animent une polémique continue, avec des arguments complexes et pas du tout faciles à évaluer, polémique qui donne ici l’impression d’être réduite aux vicissitudes de la lente institutionnalisation de la psychothérapie, comme si les alternatives, le traitement moral, voire la direction de conscience à base éthico-religieuse, mouraient juste de leur belle mort. De même, on peut bien citer Barrès et Hartenberg dans l’histoire du mot (Carroy, 21), mais si c’est pour extraire ces références de la vaste « critique du moi » qui est leur arrière-plan intellectuel, le gain est minime. Le paradigme dominant de ces lectures paraît celui promu par Marcel Gauchet et Gladys Swain : la psychothérapie résulterait de la progressive et conjointe individualisation et naturalisation laïque de la perception de soi, dont les attaches religieuses se distendent. Sans que cette idée soit fausse, elle fait bon marché des rejets conceptuellement motivés dont la notion de psychothérapie a fait d’emblée l’objet (chez Babinski, notamment), et qui ont profondément marqué les institutions, notamment hospitalières. Aussi, dans un recueil appelé à mettre en perspective la situation présente, la psychothérapie, avec ce qu’elle véhicule d’assomptions diverses, finit par avoir l’air d’une telle évidence, qu’on s’étonnera forcément de la constance avec laquelle certains psychanalystes refusent de considérer leur pratique comme psychothérapeutique, ou bien, dans un autre ordre d’idées, de la vogue commerciale et de la demande croissante de psychothérapie, dans des conditions sociales et culturelles bien différentes de celles du XIXème siècle. Si institutionnalisé que soit le terme, ou si banalisé qu’en soit l’usage, il semble qu’il soit infiniment plus friable qu’on ne croit, et que les mêmes doutes épistémologiques de base qui ont accompagné sa naissance continuent à le miner.
C’est que les arguments logico-philosophiques (ceux échangés à l’époque, ou ceux qu’on pourrait mobiliser aujourd’hui) ne pèsent pas lourd dans ce tableau historique : le fait, incontestable, que la psychothérapie a fini par s’imposer sur la scène intellectuelle et médicale, pousse les auteurs à minimiser les bonnes raisons de penser qu’elle n’aurait pas dû. Assurément, on ne demande pas à l’historien de juger de la validité théorique de ses objets, mais c’est quand même une manière bien particulière de pratiquer l’histoire des sciences (ou des activités théoriques qui visent à en devenir) que de négliger l’architecture des justifications internes qui les sous-tend, le problème qu’elles tentent de résoudre, et les objections qu’elles s’efforcent de surmonter. Dire que le problème lui-même est déjà, de part en part, historique, et que les rationalisations justificatives créent a posteriori une illusion de pérennité philosophique, c’est la réponse implicite qu’on soupçonne. Il faut l’avouer, elle est inattaquable : on peut être fondamentalement empiriste et historiciste, en histoire des sciences, et les histoires délibérément conceptuelles de la psychopathologie sont souvent si lacunaires ou si erronées sur le plan du traitement des sources, qu’il est malaisé de les défendre. Néanmoins, on a du mal à se résoudre à croire que l’accumulation des lectures croisées, des emprunts lexicaux, des influences sociales et académiques puissent à ce point rendre compte et fournir la cause de la survivance de l’idée de psychothérapie. Un moment, il faut que les gens qui l’ont employée aient eu, en quelque sens qu’on prenne le mot, de bonnes « raisons » de l’employer. Une pure histoire naturelle du concept, dans son écologie intellectuelle et sociale, si minutieuse qu’elle soit, me paraît impuissante à la fournir. Mais c’est là un vaste débat méthodologique, où s’affrontent peut-être plus des tournures d’esprit que des façons incompatibles de faire l’histoire de la psycho-pathologie.
II. L’hystérie et la construction sociale de l’orgasme
Pour l’aérer, je voudrais d’abord confirmer que le livre de Rachel P. Maines, dont l’analyse suit, et dont le lecteur aura repéré le titre dans l’élan d’un pur amour pour l’histoire de la technologie sous toutes ses formes, existe bien. Son auteur également, qui a effectivement perdu son poste à la (désormais fameuse ?) université Clarkson, pour des motifs qui n’ont aucun rapport (ses employeurs ont été clairs là-dessus), mais alors aucun, avec l’objet de ses recherches.
Si la thèse générale de R.P. Maines se confirmait, il se pourrait cependant qu’on ait affaire, sur le plan du contenu, sinon celui de la méthode, à la plus importante découverte dans l’histoire de l’hystérie et des représentations culturelles et médicales de la femme entre 1880 et 1920. J’en veux pour preuve le décalage complet entre son livre et les analyses de la Revue de Psychologie Clinique, qui portent sur les discours (savants ou cultivés) de l’hystérie, et gardent en revanche un complet silence sur ses conditions matérielles d’existence et de traitement.
R.P. Maines soutient en effet que les vibromasseurs, ou des dispositifs techniques aux effets orgiastiques comparables (comme les douches génitales des établissements hydrothérapiques) ont été utilisés à très grande échelle, d’abord par les médecins dans la tradition antique du massage vulvaire des hystériques, puis diffusés dans le public au moyen d’un « camouflage social » systématique parmi les petits accessoires d’électroménager, au point que l’on pourrait considérer que « l’hystérisation du corps des femmes » au XIXème siècle (Foucault), ce fait culturel et médical qui a attiré tant d’attention ces dernières années, n’est rien que l’effet du déni masculin de la prévalence de l’orgasme clitoridien sur le vaginal, et de la définition de la normalité sexuelle par ce que R.P. Maines appelle si joliment le mythe « pénétrationniste ». La domination masculine (interprétée ici selon les canons usuels du féminisme académique américain) prêtant toutes les vertus à l’insertion pénienne, l’évidence selon laquelle la jouissance féminine s’en dispense fort bien aurait fait l’objet d’un refoulement massif : non seulement les médecins massant leurs patients à des cadences carrément industrielles, exigeant donc des machines de plus en plus perfectionnées, auraient pu ne jamais considérer que les effets de leur acte étaient équivalents à « the real thing », mais les femmes elles-mêmes s’appropriant cet outil en une réaction instinctive au « modèle androcentrique » qui bloquait leur épanouissement, l’auraient annexé clandestinement à leur sphère d’autonomie sociale, les travaux domestiques.
Tout cela ne mériterait sans doute qu’un éclat de rire homérique, si les documents n’étaient épouvantablement probants. R.P. Maines, la féministe qui a peut-être lu le plus de magazines féminins au monde, reproduit ainsi des planches de publicité dans lesquelles le vibromasseur prend tout naturellement place aux côtés du hachoir à persil ou du presse-purée rotatif parmi les accessoires en option des moteurs électriques portatifs de première génération (105). Fouillant les journaux médicaux, elle montre en détail combien la pratique curative du massage génital relevait de la routine thérapeutique en gynécologie, et que comme tous les traitements physiques longs et pénibles, sa mécanisation permettait de tirer le meilleur profit du retour empressé des patientes sur la table d’exercice. Émerge ici, à la stupéfaction du lecteur, tout l’aspect non intellectuel (car non psychologique, et sans lien aucun avec les paradoxes fascinants de l’hypnose) de la prise en charge médicale de l’hystérie, ce qui, du point de vue historique et social, relativise considérablement la portée des analyses savantes qui lui sont d’habitude consacrées. En trivialisant la réponse à une question portant sur la construction sociale de l’orgasme, c’est l’édifice idéologique justificatif bâti sur le déni de l’orgasme clitoridien qui vacille, la psychologisation de l’hystérie, voire la dé-construction purement discursive de cette psychologisation, relevant finalement du même « biais androcentrique ».
La démonstration, ponctuée d’anecdotes et de citations désopilantes, reprend pour commencer la problématique de l’hystérie à partir de son traitement physique, effectivement bien négligé par les historiens, et ce depuis l’Antiquité : pour ne pas favoriser la solution des troubles par la masturbation, ce qui aurait avalisé l’échec du modèle idéologique pénétrationniste, le massage vulvaire par le médecin, ou la sage-femme, se serait largement imposé, avec ses techniques d’ailleurs délicates. L’hystérie, entendue comme un état d’excitation chronique, fut ainsi socialement construite comme « la réponse masculine et technologique aux discontinuités entre les expériences masculines et féminines de la sexualité » (7). Les choix natalistes (coïncidant avec le privilège normatif de l’hétérosexualité) et le souci de préserver les conditions de la domination masculine, laquelle s’enracine au plus intime dans le contrôle des conditions de satisfaction sexuelle dite normale chez la femme, ne sont, au XIXème siècle, que les instruments sociaux de radicalisation d’une tendance culturelle ancienne. Ainsi, tant que le vibromasseur n’apparaissait pas dans les productions pornographiques (les films des années 1920, selon l’auteur), il était plus ou moins possible de considérer la « frigidité » vaginale et le défaut de soulagement des tensions génitales comme une pure maladie, auquel cet instrument apportait une réponse moderne, rigoureusement fonctionnelle et moralement aseptique. La jouissance clitoridienne était par ce biais placée hors-champ. R.P. Maines compile alors dans son chapitre 2 une longue série de références (puisées en général dans Veith), dont elle donne des extraits, notamment des fragments d’un article de King de 1891 qu’il est difficile de se procurer autrement (41). Après l’habituel couplet anti-freudien (la critique des fameuses thèses de Laqueur n’est pas assez construite, de ce point de vue), l’auteur expose son point de départ : la définition de l’orgasme qu’on trouve dans Masters et Johnson. C’est sur cette base qu’on comprend quelle profusion de rationalisations et de justifications mythologiques furent nécessaires pour soutenir le biais androcentrique, et faire passer pour un fait de nature la norme pénétrationniste (48-50). Le XIXème siècle, à cet égard, est infiniment plus prude et aveugle que tous ceux qui l’ont précédé, construisant conjointement la médicalisation de l’orgasme, de l’hystérie, de la frigidité et de la masturbation. R.P. Maines réfute alors les tentatives indirectes, psychologisantes, de faire de l’orgasme « vrai » un orgasme non-clitoridien, et donc vaginal, au moyen des émotions et représentations associées à l’expérience physiologique, qui devraient, pour être pleinement normales, faire une place au pénis (pour elle, c’est un nouveau biais androcentrique, dont Kinsey en particulier se montre coupable). Enfin la partie proprement technologique de l’ouvrage, le chapitre 4, expose en détail les procédés employés dans les établissements hydrothérapiques, avant 1914, pour soulager de la façon qu’on sait les troubles hystéroneurasthéniques des femmes, mais aussi des hommes. L’électricité à domicile, à partir de 1906, semble-t-il, va démédicaliser complètement le vibromasseur, et dans des publicités que l’auteur se plaît à restituer en détail, une série de métaphores transparentes indiquent la destination réelle des appareils.
Les conclusions de R.P. Maines approuvent au fond la suppression de la notion même d’hystérie dans les nosographies américaines (l’hystérie disparaît comme telle en 1952 du manuel officiel de l’Association psychiatrique américaine, le DSM). L’enjeu du vibromasseur, de son étrange désérotisation au XIXème siècle, puis de la répression de son usage avec le camouflage qu’il a imposé, c’est à ses yeux qu’il souligne l’hétérogénéité des satisfactions sexuelles entre les hommes et les femmes : les discours masculins abolissent leur incommensurabilité et leur caractère idiosyncrasique, mettant en œuvre une forme de violence symbolique dont la traduction intime est ici patente (119). Ne plus avoir à feindre l’orgasme pour déférer à des idéaux masculins pénétrationnistes auxquels les femmes sont encore assujetties, voire aliénées, apparaît in fine comme l’idéal d’émancipation féministe qui sous-tend toute l’argumentation.
Je ne crois guère possible de mettre matériellement en question la profusion des exemples d’archives, ou des mécanismes du type du vibromasseur mise en avant par R.P. Maines. De même, une brève enquête auprès de personnes suffisamment âgées pour avoir connu du problème (et que chacun peut au moins tenter avec ses ascendants) semble bien attester que l’utilisation possible des dispositifs décrits par l’auteur étaient un secret de polichinelle chez les femmes des années 1920 et 1930. C’est certainement, en ce sens, un point positif de l’ouvrage que de ramener sur terre l’interprète de l’évolution des idées et de la culture au XIXème siècle, en lui rappelant que la construction de la « femme hystérique » est restée dans les faits un artefact discursif, qui prenait sens dans un réseau complexe de valeurs et de représentations, mais que la pratique quotidienne, non pas les idéaux, mais les conduites effectives, n’étaient pas forcément celles qu’on croit (et ajoutera-t-on, heureusement !). Cependant, l’auteur commet visiblement un certain nombre de généralisations hasardeuses, qui minent à terme sa démonstration, et sur le plan général de la méthode qu’elle adopte (le constructivisme social) brasse d’énormes problèmes qu’elle se garde bien de soulever.
Les principales difficultés historiques qui heurtent le lecteur sont les suivantes. La première, c’est que les vibromasseurs n’ont pas pour seule fonction d’aider à la masturbation, et spécialement à la masturbation clitoridienne. Comme l’auteur le note fugitivement, on s’en servait dans les hôpitaux militaires de la Grande Guerre, dans un but vraisemblablement assez distinct, et qui est encore celui d’aujourd’hui : soulager temporairement les douleurs articulaires, les dorsalgies rebelles, les sciatiques, les migraines (et en particulier quand ces symptômes ont des causes neurologiques), dans la mesure où les antalgiques sans opiacées, ou encore les anti-inflammatoires, n’étaient pas disponibles ou que leur toxicité étaient redoutée. Les publicités affichées dans le livre sont claires : les vibromasseurs y sont appliqués sur les mêmes points névralgiques que de nos jours (106). La deuxième, c’est que la plupart des vibro-masseurs, fumigateurs et buses de douche dont on contemple les reproductions ont une forme pénienne difficilement contestable (84) ; mais comme l’auteur le note, ce n’est pas la forme la plus adéquate au type de pratique dont elle revendique le « camouflage social », c’en serait même l’extrême opposé. La troisième, c’est que la définition de l’orgasme par Masters et Johnson, qui tient ici lieu de la Bible et des prophètes, est franchement circulaire. Elle s’énonce : « a highly variable peak sexual experience accompanying involuntarily, rythmic contractions of the outer third of the vagina – and frequently of the uterus, rectal sphincter, and urethral sphincter as well – and the concomitant vascongestion and muscular tension associated with intense sexual arousal » (48). En fait, pour que toutes ces manifestations physiologiques soient un orgasme, il faut qu’elles aient lieu dans le contexte d’une « excitation sexuelle » (sexual arousal) ; mais l’excitation vraiment sexuelle est au fond l’orgasme physiologique. Si donc on définit le « sexuel » par divers critères émotionnels (l’« emotional orgasm » dont l’auteur se gausse, et qui lui semble un biais androcentrique typique pour rendre au moins nécessaire la représentation du pénis nécessaire à la satisfaction féminine), il n’est absolument pas réductible à la décharge physique. Malheureusement, il semble avéré que les manifestations physiologiques exposées par Masters et Johnson ont besoin de ce contexte « sexuel » (i.e. émotionnel et infiltré de représentations culturelles et subjectives) défini extrinsèquement pour coïncider avec un plaisir : qu’on songe aux difficultés soulevées par les orgasmes douloureux des femmes violées, ou les pathologies neurologiques et psychosomatiques de la sphère génitale. La satisfaction subjective, la « jouissance », ainsi, ne coïncide pas toujours, dans l’orgasme, avec l’événement brut, mais bien avec son sens. Ce défaut logique frappe de plein fouet, et au point le plus sensible, l’argumentation de R.P. Maines, quand elle qualifie d’orgiastiques les sensations produites par l’hydrothérapie. Il faut faire une large place au vécu émotionnel des patientes qui y étaient soumises pour interpréter leur effet dans le sens voulu ; il faut tirer le « bien-être » dont elles font état dans le sens d’une secousse corporelle implicite, en se permettant justement la mise en continuité qu’on interdit aux tenants de la thèse émotionnelle quelques pages plus loin. Car il est décisif pour l’auteur que l’orgasme se distingue du simple plaisir et de l’excitation intense (51).
Ceci conduit à un reproche méthodologique plus fondamental. Dans la dénonciation de l’androcentrisme (on lirait de la « patriarchie » sous d’autres plumes féministes), on frise vite la théorie du complot, d’autant que le dit « modèle androcentrique » a les contours les plus flous. R.P. Maines en vient même à ranger parmi les stratégies de conciliation avec les normes androcentriques le fait évident que la jouissance féminine se passe de pénis, le cas de figure où les médecins reconnaissent qu’une petite minorité de femmes connaissent l’orgasme sans stimulation clitoridienne préalable ! (50). Les femmes, dit R.P. Maines, passaient alors pour manquer de sentiments sexuels, ce qui est le corrélat d’une pratique qui organise son propre aveuglement dénégateur. Mais on pourrait citer tellement de textes qui disent l’inverse, y compris chez les auteurs que mentionne l’auteur, que l’argument ne convainc nullement.
D’autre part, et enfin, peut-on accepter quelque chose comme une « construction sociale » de l’orgasme, et qui plus est, qui soit unilatérale (de notre époque, avec sa vérité, vers le passé, avec ses biais idéologiques et non-critiques) ?
La première partie de cette question implique un paradoxe : pour faire la critique constructiviste d’une chose, il faut commencer par la faire exister d’une manière qui frise l’essentialisme. Est-il si évident que la physiologie contemporaine (avec son jeu de construction du corps anatomique, l’histoire mobile des sciences biomédicales, et ses enjeux propres) soient une ancre incontestable ? Chez R.P. Maines, émerge en toute lumière ce qu’on ne construit pas, quand on fait du constructivisme critique : le point de vue critique lui-même, ses attendus féministes, les biais qui servent à récuser certaines objections comme typiquement masculines, et d’autre part, la confiance naturaliste dans l’existence même du fait analysé. De façon intéressante, on s’interroge même sur le mystère qu’il représente pour les théories de l’évolution. Pourquoi faudrait-il qu’on jouisse ? Cela ne sert apparemment pas à grand-chose pour se reproduire, disent les biologistes… Mais du coup, et dans ce type même d’approche, c’est toute la dimension subjective de l’expérience orgiastique qui est forclose : en fait, toute explication fonctionnelle d’un phénomène qui a une texture qualitative intrinsèque (la jouissance sexuelle rejoint alors, de ce point de vue, la conscience), est vouée à l’échec : même si on explique sa fonction ultime, cette fonction peut toujours fonctionner sans moi (ici, sans que cela me fasse plaisir), et le fait que, à moi, cela plaise, reste opaque. Soulever l’idée de construction sociale de l’orgasme féminin comprendrait ensuite le problème de savoir si la jouissance sexuelle n’est pas dans l’ensemble de nos représentations une limite du verbalisable, tout simplement à cause du caractère idiosyncrasique de l’éprouvé, que R.P. Maines le nie évidemment pas. La question de la jouissance « silencieuse » rebondit, d’ailleurs : celle dont on peut parler est assurément celle qui est coordonnée au réseau des métaphores culturellement consacrées de l’« union », et donc infiltrée de part en part par le modèle phallique, serait-ce pour le rejeter ; il ne fait guère de doute pourtant que le corps peut expérimenter des sensations autres, d’une intensité totale (sous l’emprise de toxiques, dans l’extase mystique, etc.), mais justement, les décrire les rabat sur le modèle hétéro-sexuel de la jouissance sexuelle, et comme à l’ombre du phallus, si j’ose dire. Peut-être s’agit-il alors, avec la prévalence de la référence phallique dans la description de la jouissance féminine, d’un trait de structure enraciné dans le rapport des êtres humains au langage, et moins d’une convention sociale critiquable (en somme, c’est alors l’hétérosexualité qui rendrait possible sa propre contestation, et non un point de vue neutre qui ferait de l’hétérosexualité une alternative anthropologique possible, parmi d’autres, comme le constructivisme féministe le postule). Poser ceci n’enlèverait rigoureusement rien à la force dénonciatrice des préjugés gynécologiques qui intéressent l’auteur : au contraire, cela montrerait excellemment (mais il faudrait pour cela lire Freud avec bienveillance) que c’est précisément parce que l’hétérosexualité est une tâche problématique pour tous qu’elle tend à se faire passer pour une norme et à fonctionner comme un système d’interdits. Elle a besoin de ce supplément coercitif imaginaire, parce qu’il n’existe pas d’hétérosexualité « normale », mais des détours psychiques qui y conduisent, assez souvent, mais pas plus. En tous cas, je vois une preuve de cette impossibilité de dépasser certains traits essentialistes (structuraux) dans la problématisation constructiviste de l’orgasme, dans le fait qu’il est extrêmement difficile d’imaginer que les êtres humains n’aient pas éprouvé des sensations radicalement comparables quand ils avaient des rapports sexuels. Il est possible qu’ils n’aient pas effectivement ressenti « la même chose », mais cette possibilité est vide, abstraite ; elle est constamment démentie par leur intérêt pour cette famille de sensations, et la variété de leurs attitudes témoignent alors de la constance de cet intérêt, de son pouvoir partout et en tout temps motivant. Si ce raisonnement est correct, l’ambition émancipatrice radicale de l’auteur tombe : on ne va pas vers quoi que ce soit dont on pourrait dire « c’est mieux », car « c’est autre ». On rejoue la même comédie érotique, en l’investissant dans une écriture d’historien. L’humour taquin de R.P. Maines accrédite cette lecture.
Touchant le second point, l’unilatéralité de la critique constructiviste, il est clair que le mystère, aux yeux de l’auteur, qui fait que les physiothérapeutes du XIXème siècle n’aient pas vu qu’ils faisaient jouir les femmes en les massant (ou n’aient pas voulu le voir), en dit au moins autant sur nous, que sur eux, et sur le genre de construction sociale qui nous rend plausible une définition aussi naturaliste et platement anti-psychologique que celle de Masters et Johnson (À quels intérêts idéologiques répond-elle ? Que nous apprend-elle sur ce que nous voyons, ou voudrions voir, dans l’orgasme ?). Car, où est le tiers terme qui permettrait de décider en toute justice que les femmes (des femmes ?) ne jouissaient pas, hier, ou ne jouissent pas, aujourd’hui, de la pénétration ? Pourquoi l’objectivation physiologique de l’orgasme donnerait-elle un indice sûr de ce qui a une valeur subjective, par ailleurs ouvertement revendiquée ? La réponse de l’auteur à ce genre de critique fait facilement fond sur le fait que ceux qui la formulent sont des hommes, autrement dit des gens qui bénéficient de plus d’orgasmes que les femmes (121)… C’est une intéressante façon de voir comment est a contrario construite dans ce livre une idée de l’érotisme masculin et de ce qui fait la satisfaction des hommes (comment savoir s’ils ne « jouissent » pas moins fort, en un premier sens, subjectif, parce qu’ils « jouissent » plus souvent, en un second sens, physiologique ?).
La convergence de ces questions méthodologiques et de l’originalité décapante de son contenu recommande donc sans réserves la lecture de ce magnifique livre. Mais deux bonnes choses ne vont pas sans une troisième, et le lecteur amateur de curiosité pourra également ouvrir l’étrange Lana Caprina de Casanova, recueil d’une polémique médicale italienne sur la question de savoir si l’inconstance morale et la sensualité féminine ne s’expliquerait pas par les agitations de leur utérus, et qui opposa Zecchini, un anatomiste de Bologne à un de ses collègues Azzoguidi, puis à Casanova. Paul Mengal livre en introduction un remarquable essai sur la place de cette polémique, entre Hippocrate et Les bijoux indiscrets de Diderot, dans l’histoire vraiment folle de l’hystérie.