2001
Revue d’histoire des sciences humaines
Livres
Livres
• Kuper (Adam) – L’anthropologie britannique au XXème Siècle – Paris, Karthala, 2000, traduction de l’anglais de Anthropology and Anthropologists, The Modern British School, London, Routledge, 3ème édition, 1996, 275 pages (bibliographie, annexe des noms et des thèmes), 160,00 FF
• Cefaï (Daniel) – Phénoménologie et sciences sociales. Alfred Schütz : naissance d’une anthropologie philosophique – Genève-Paris, Droz, Collection « Travaux de droit, d’économie, de sciences politiques, de sociologie et d’anthropologie », 1998, 324 pages, bibliographie, index nominum, sans indication de prix
Kuper (Adam) – L’anthropologie britannique au XXème Siècle – Paris, Karthala, 2000, traduction de l’anglais de Anthropology and Anthropologists, The Modern British School, London, Routledge, 3ème édition, 1996, 275 pages (bibliographie, annexe des noms et des thèmes), 160,00 FF
Un inventaire des grandes entreprises de recherches en sciences sociales – celles qui mobilisèrent un minimum de ressources pendant plus longtemps qu’une courte période et débouchèrent sur des publications qui ne se limitent pas à celles d’un chef de file et d’une poignée de disciples – accorderait certainement une place significative à l’anthropologie sociale britannique, à côté de la tradition de Chicago en sociologie, de la géographie humaine de Vidal de La Blache et de l’histoire française des Annales.
L’ouvrage de Kuper, dont la première édition en anglais remonte à 1973, propose une histoire de cette entreprise. Une histoire interne, puisque l’auteur appartient lui-même à l’entreprise collective qu’il analyse, ayant signé plusieurs monographies d’anthropologie. Son objectif était clairement formulé dans la préface de la seconde édition : l’ouvrage « fournit un compte rendu critique et historique de l’histoire de l’anthropologie britannique… écrit de l’intérieur ». Après un accueil un peu réservé de certains anthropologues anglo-saxons, l’ouvrage a connu un succès qui l’a transformé en ouvrage de référence. La traduction française est celle du texte de la troisième édition (en 1996). Disons immédiatement que cette histoire est riche d’informations, vivante, agréablement rédigée, et offre une présentation critique détaillée des œuvres principales de l’anthropologie britannique, avec des remarques souvent incisives sur des aspects divers de leur orientation et de leur réalisation. Il s’agit sous ce rapport d’un instrument de travail utile pour ceux qui s’intéressent au moins en passant à ces travaux. Mais cette note n’a pas pour objectif d’examiner cet ouvrage par rapport à ce type d’usage, mais sa contribution à l’histoire des sciences sociales. Je commencerai par donner une vue d’ensemble de son contenu.
L’ouvrage porte principalement sur la période 1920-1970 – la première version retenait les dates 1922-1972 – et commence par un chapitre consacré à Malinowski : la période créative de l’anthropologie britannique s’ouvre en effet avec la révolution dans la démarche suscitée par la publication des Argonautes du Pacifique occidental en 1922. Dorénavant l’activité centrale des anthropologues anglais sera la réalisation de monographies sur des populations avec lesquelles ils ont entretenu un (relativement) long contact. La discipline ne fut jamais monocéphale : un second fondateur, Radcliffe-Brown, d’abord à Sydney puis au Cap, à Chicago, et enfin à Oxford après 1937, apporta à l’anthropologie britannique une partie de l’héritage durkheimien, et donc une conception d’ensemble plus que le « fonctionnalisme » de Malinowski. Le petit groupe des étudiants de Malinowski (à la London School of Economics) et de Radcliffe-Brown, à partir des années vingt fournira les anthropologues qui règnent sur la discipline après 1945 : E.E. Evans-Pritchard et Meyer Fortes à Oxford, Raymond Firth à la London School of Economics, Daryll Forde à University College à Londres, auxquels s’ajouteront un peu plus tard, Fortes passé à Cambridge, et encore un peu plus tard Max Gluckman à Manchester (après des années au Rhode-Livingston Institute en Rhodésie).
Dès le milieu des années trente s’esquisse un changement important : alors que l’Océanie et l’Australie avaient été les terrains principaux des recherches de la première génération, l’Afrique sera celui de la seconde et de la troisième générations (avec des incursions en Asie). Derrière ce changement se trouve l’existence de financements (notamment de la Fondation Rockefeller, ce que Kuper indique un peu rapidement) et le vaste territoire africain offert par la colonisation anglaise. Ce changement s’est accompagné d’un autre dans les thèmes principaux d’investigation : la parenté et la structure politique, ainsi que la magie et la religion prennent plus d’importance, alors que l’étude de l’économie et de la civilisation matérielle est davantage négligée. Les travaux sur l’Afrique s’accompagnèrent après 1945 aussi d’inflexions dans les sources – avec l’adoption d’une perspective plus historique, notamment chez Evans-Pritchard, avec une redéfinition parfois des objets des monographies (des événements exceptionnels et non des groupes de population), et avec un intérêt pour la totalité du contexte social, colonisation comprise. C’est à propos du sud de l’Afrique, dans les travaux de Max Gluckman et de ses associés, que se manifestent surtout ces derniers soucis, et une rupture plus complète avec la quête des « sociétés primitives » qui inspirait les travaux des années 1920.
Même dans la période 1945-1970, la discipline est organisée autour d’un tout petit nombre de leaders, titulaires de chaires qui envoient dans telle ou telle zones où ils ont leurs entrées leurs étudiants et protégés, et qui souvent en contrepartie exigent une forme d’allégeance de ceux-ci. Ensemble, ces titulaires de chaires contrôlent la discipline – un système qui cessera de fonctionner au cours des années soixante-dix quand une nouvelle génération les remplaça et que le recrutement de jeunes chercheurs cessa presque complètement.
Kuper a consacré un chapitre à la question, un temps brûlante pour la communauté des anthropologues de la relation entre la domination et la politique coloniale et le développement de l’anthropologie. Il examine notamment dans quelle mesure il y a eu commande et utilisation par les administrateurs coloniaux des travaux des anthropologues. Selon lui, pour l’essentiel, les administrateurs coloniaux n’ont pas utilisé les services des anthropologues et n’ont eu ni intérêt ni confiance dans leurs compétences (mais quelques administrateurs devinrent anthropologues).
Un autre chapitre est consacré à l’influence dans les années soixante de Lévi-Strauss sur l’anthropologie sociale anglaise, qui est passée par les relations avec ce dernier de l’un des anthropologues en vue de la période, Edmond Leach.
Un dernier chapitre – qui a été profondément modifié entre la première et la seconde édition du livre, puis entre celle-ci et la troisième – examine la situation des années 1970-1996 et cherche à percer le secret de l’avenir de la discipline qui a vu disparaître non seulement un accès facile à ses territoires traditionnels, mais aussi ses objectifs intellectuels. La version (1996) qui figure dans la traduction française met l’accent sur le retour à la démarche comparative et sur l’extension vers l’anthropologie des sociétés européennes. Les altérations importantes par rapport aux éditions antérieures suggèrent que pour l’observateur de l’intérieur qu’est Kuper, la distance temporelle est trop courte pour fonder une compréhension de type historique.
Ce résumé rapide (et partiel) de l’ouvrage de Kuper suffit sans doute pour conclure que celui-ci adopte une conception traditionnelle de l’histoire des sciences sociales. Cette conception, centrée sur les « grands auteurs » et les œuvres reconnues, régnait encore d’ailleurs sans partage au début des années soixante-dix. L’ouvrage s’intéresse en effet davantage au contenu manifeste des œuvres qu’aux démarches documentaires utilisées et à leur rhétorique ; il accepte comme une unité évidente le découpage disciplinaire institué ; il possède une visée normative – et donc présentiste – assumée comme on l’a vu par l’auteur. Enfin il s’appuie explicitement sur les seules sources écrites imprimées.
On peut penser que cette manière d’écrire l’histoire de sa discipline s’est imposée à l’époque à l’auteur sur le mode de l’évidence indiscutable : l’auteur, alors un anthropologue en début de carrière, avait une trentaine d’années quand Isaac Schapera, l’un des anthropologues de la seconde génération, lui suggéra d’écrire un tel ouvrage ; les exemples d’approches historiques des sciences sociales n’étaient pas alors nombreuses
[1].
Un ouvrage récent de Jack Goody, qui porte presque sur le même sujet permet de prendre la mesure de ce qu’aurait pu apporter le dépouillement d’archives
[2]. Ayant accédé, non sans difficulté, à une partie des archives (qui n’étaient donc sûrement pas accessibles à un jeune chercheur comme Kuper avant 1973), Goody dresse un portrait contrasté et vivant des relations de Malinowski avec son associé et rival, Radcliffe-Brown, avec ses élèves, ou d’Evans-Pritchard et de Fortes. Il fait ainsi apparaître à la fois les incohérences entre positions publiques et sentiments privés, et surtout les inflexions qu’engendrent dans les analyses publiées les relations institutionnelles et les carrières. Par rapport à l’analyse de Goody, la version de Kuper des mêmes relations paraît un peu édulcorée mais non pas naïve. L’un des premiers comptes rendus critiques de l’ouvrage de Kuper parue dans
Man en 1975 relevait d’ailleurs que l’essentiel de ce qu’avançait Kuper (et qui avait choqué les anthropologues anglais) était de sens commun et de notoriété publique
[3]. Il est évident qu’une source importante (mais presque cachée) de l’ouvrage de Kuper est une connaissance « ethnographique » du milieu des anthropologues (sans doute facilitée par le fait qu’il est le neveu d’une anthropologue de la génération précédente). Les archives sur lesquelles s’appuient Goody permettent d’accéder au point de vue subjectif sur leurs activités – ou plutôt comme le remarque Goody, à un aspect de celui-ci. Elles illustrent simplement et abondamment l’importance des effets des relations et des caractéristiques personnelles sur les activités scientifiques
[4]. On y trouve également une nouvelle fois décrits les phénomènes d’autorité (voire d’exploitation) à l’intérieur des petits groupes de chercheurs – un aspect presque omniprésent dans les études sur ceux-ci (toutes spécialités et nationalités confondues), mais qui n’est jamais analysé en lui-même.
En ce qui concerne les relations de l’anthropologie britannique avec la colonisation, Goody ne conclut pas très différemment de Kuper
[5] ; mais il est plus attentif que celui-ci aux sources de financement : à partir des années vingt, ce fut une des fondations Rockefeller qui contribua au financement de la London School of Economics (la même permit le développement des études empiriques de sociologie à l’Université de Chicago). Cette fondation et sa continuatrice, auprès de laquelle Malinowski eut une influence importante, et, dans une moindre mesure, Radcliffe-Brown, était indifférente aux objectifs de la colonisation anglaise ce qui contribua à laisser les chercheurs libres de poursuivre leurs propres objectifs.
L’interrogation systématique sur les financements n’est en fait que l’un des moyens qui aurait pu être utilisé par Kuper pour dépasser l’approche de l’intérieur de la discipline qui organise son histoire. C’est parce qu’il n’est pas sous-tendu par un ensemble d’interrogations explicites – et aussi par des comparaisons au moins implicites avec d’autres entreprises de recherches – que l’ouvrage de Kuper n’offre pas davantage qu’une première approche de l’histoire de l’anthropologie britannique. Kuper n’a pas non plus systématiquement examiné comment s’était institutionnellement constituée la nouvelle spécialité disciplinaire (et donc ses rapports avec d’autres disciplines), ni l’élaboration et les transformations des modes de recueil et de traitement de la documentation, ni les normes de jugements des travaux de recherches publiés, ni même les carrières des chercheurs, ou les contacts avec d’autres traditions (notamment l’anthropologie culturelle américaine). En bref, l’histoire proposée par Kuper laisse dans l’ombre de nombreuses relations de l’anthropologie britannique avec des dimensions du contexte potentiellement significatives et se limite à décrire les aspects de cette histoire qui s’imposent comme « importants » de l’intérieur. Mais, comme je l’ai indiqué au début, il ne pouvait pas en aller autrement quand l’ouvrage de Kuper fut conçu.
Relevons pour terminer un fait sur lequel ne s’attardent ni Kuper, ni Goody : l’origine périphérique (par rapport à la société anglaise) d’une notable partie de ceux qui ont contribué à l’anthropologie sociale anglaise : de Malinowski à quelques Autrichiens (S.F. Nadel), Australiens et Néo-Zélandais, Canadiens, et aux nombreux descendants d’émigrés de l’est de l’Europe passés par l’Afrique du Sud (comme Fortes, Schapera, Gluckman ou Hilda Kuper).
Jean-Michel Chapoulie
Université Paris I-Panthéon-Sorbonne
Renneville (Marc) – Le langage des crânes. Histoire de la phrénologie – Paris, Institut d’édition Sanofi-Synthélabo, Collection « Les empêcheurs de penser en rond », 2000, 354 pages, bibliographie, index nominum, 98,00 FF
La phrénologie est un art diagnostique des aptitudes naturelles des hommes et des animaux fondé sur la palpation des protubérances de la boîte crânienne. Son inventeur, le médecin viennois Franz Joseph Gall, s’irritait de tout rapprochement avec la « physiognomonie » de Lavater qui connaissait un regain de fortune dans les premières années du xixème siècle. De fait, l’intérêt pour les formes de la tête humaine leur était commun. Mais l’intention diverge. Lavater était un mystique. Il croyait déchiffrer quelque alphabet divin dans les lignes du visage. Gall, au contraire, entend créer une « science positive » et subordonner la variété des caractères à des causes matérielles prédisposantes.
Convaincu que le cerveau est divisé en aires fonctionnelles localisées fidèlement reproduites par le moule crânien, il établit une cartographie des penchants propre à distinguer les sièges du sens de l’imitation, de l’amour du logis ou de l’instinct de destruction. Gall détenait alors le secret des comportements, des prédestinations obscures. Il annonçait une science de la nature humaine fécondée par la physiologie et, bientôt, des remèdes à la question sociale. C’est qu’en effet, pour lui et ses émules Johann Gaspar Spurzheim ou Giovanni Fossati, la prédiction des inclinations innées permettrait d’éclairer la distinction sociale des talents et de (re)dresser les individus inadaptés afin que chacun devienne maître de son destin. Malgré ses aspects déterministes, la doctrine phrénologique n’était, en effet, ni foncièrement fataliste ni matérialiste. Gall considérait seulement que ce serait « faire violence à la raison » que de placer l’homme hors de la nature. Il restait prudent, utilitaire, et affichait un déisme peut-être sincère. Néanmoins, sa science des bosses partagea le monde savant comme elle défraya la chronique populaire. Quand « l’âge des crânes » vint à passer, le criminologue Lacassagne tenait Gall pour le Galilée de la biologie ! Mais Chateaubriand et Napoléon le traitaient déjà d’imbécile et l’autorité romaine avait mis ses écrits à l’Index.
Gall est mort en 1828. D’hier à aujourd’hui, son savoir-faire fut jugé « odieux » et terrifiant, ou destructeur du dogme sacré de l’immatérialité de l’âme. En donnant la parole aux crânes, il passera pour un charlatan, un devin de foire tirant des horoscopes. La « céphalognomonie » évoque couramment les pires errements des sciences occultes. « Docteur Gall… imatias » ! Tout est dit. Le xixème siècle finissant, et déjà ses contemporains – Cuvier en tête –, avaient signifié sa disgrâce. La phrénologie est une science fausse, une « folie épidémique comme celle des tables tournantes » selon l’anthropologue Paul Topinard. Pire encore, elle s’avère redoutable comme toutes les technologies de contrôle visant la connaissance du for intérieur par des signes externes.
Pourquoi, dès lors, étudier à nouveaux frais cet épisode grotesque de la vie intellectuelle nationale qui s’acheva avec la Révolution de 1848 ? Marc Renneville avance deux bonnes raisons. La première tient au statut de la phrénologie, science « publique » plutôt qu’occulte dont les principes localisateurs ont été agréés par une partie non négligeable de la communauté scientifique. Un médecin renommé comme François Broussais déclarait que Gall avait découvert « la clef de l’anthropologie ». Étienne Geoffroy Saint-Hilaire soutenait sa candidature à l’Académie des Sciences et le Muséum, qui racheta et exposa la collection de Gall, n’y fut pas hostile. Auguste Comte, Dumont D’Urville, David d’Angers souscrivaient à son enseignement. Gall fit école et la Société phrénologique de Paris prospéra sous la Monarchie de Juillet. Même s’il reste, comme le remarque Marc Renneville, « encore difficile de comprendre rétrospectivement » comment des psychiatres, des physiologistes, des artistes, des réformateurs sociaux ont pu « s’abuser si longtemps », il faut « prendre au sérieux la logique d’une erreur ».
La seconde raison découle de celle-ci. Comme le craignaient ses contradicteurs, et notamment le physiologiste spiritualiste Pierre Flourens, la phrénologie fut bien la « philosophie » du siècle positif. Mais une pédagogie critique aura peu de peine à retrouver dans les pratiques neurochirurgicales ultérieures une réalisation des plus contestables promesses de l’organologie gallienne. Marc Renneville ne confond pas la science des bosses et les développements tardifs de la biologie des comportements. Il suggère cependant une trouble continuité dans l’affirmation d’un postulat général, fondé sur la loi même du déterminisme scientifique : l’anomalie, la conduite déviante, suppose un désordre organique. Aussi bien, le « savoir de musée » des phrénologues reste-t-il bon à penser. Cette enquête au pays des chasseurs de crânes doit, conclut-il, favoriser notre « vigilance citoyenne ».
À la différence des travaux pionniers de Georges Lantéri-Laura portant sur l’anatomie et la « laïcisation du cerveau » opérée par Gall, Marc Renneville envisage plutôt la phrénologie dans son paysage mental et politique. Contrairement à toute attente, la cranioscopie a en effet séduit nombre de philanthropes libéraux qui restaient convaincus qu’on pouvait, par la connaissance des instincts, améliorer les individus et combattre les abus d’une société inégalitaire. Par ce moyen, le savoir acquis devait « naturellement » se prolonger dans un registre d’applications. Gall était plus attentiste. Spurzheim, au contraire, était partisan du changement social. La politique était donc immanente au projet d’analyse des facultés humaines. La philanthropie phrénologique a nourri l’expectative de deux générations de réformateurs venus du saint-simonisme, de la Charbonnerie, du phalanstère fouriériste ou du catholicisme social. Pour la plupart, la craniologie n’était qu’un prétexte à de plus audacieuses avancées.
La phrénologie attira certes des savants, dont Broussais, Jean Bouillaud, Félix Voisin ou Achille Foville, et surtout Alexandre Dumoutier, grand plâtrier de son état, qui moula sur le vif ou le mort des contemporains illustres et des indigènes des îles lointaines. Elle exerça en outre un magistère d’influence grâce à des visiteurs des pauvres, des hygiénistes et des partisans du « traitement moral » des fous que réunissait Benjamin Appert, un spécialiste du milieu carcéral proche du pouvoir royal. C’est dans le cercle d’Appert que se recruteront les membres fondateurs de la Société phrénologique de Paris, laquelle poursuivra ses activités de 1831 à 1848. L’association est fille de l’enseignement mutuel et du volontarisme des Lumières. Elle organisa un musée craniologique, disserta sur les mérites phrénologiques comparés des animaux et des hommes et vulgarisa ses principes lors de séances ouvertes. Loin de tout ésotérisme, elle expliquait alors que l’éducation agit sur l’homme en canalisant ses passions spontanées. Il convenait de même de remettre la société en ordre en tenant compte du classement des intelligences. M. Renneville dresse un portrait sensible de ces réunions et des principaux orateurs, entre mondanités et prosélytisme.
Au temps fort de sa croisade, la phrénologie délaisse la recherche pour la propagande et la mise en valeur spectaculaire de la palpation. La folie, le crime, la sauvagerie, le genre, rien n’échappe à son expertise. M. Renneville restitue longuement cet univers fantastique de course aux crânes et d’examen de têtes assassines fraîchement guillotinées. La phrénologie est une « science lugubre ». Une esthétique « mortifère » préside aux démonstrations. L’une des grandes forces de ce livre est de rappeler cet investissement de l’imaginaire collectif où l’« extraordinaire fait norme ». La phrénologie a révélé l’exotisme de l’intérieur à travers masques mortuaires, physionomies excentriques et cervelles de génies.
Science généraliste, et condamnée à terme, elle attira des libres penseurs comme d’enthousiastes curés, des racistes et des humanistes, des techniciens comme Sarlandière ou Bouillaud et des utopistes ignorant tout du langage des crânes. La phrénologie s’insinue partout. Elle est devenue « un phénomène socioculturel ». Elle échappe alors au verdict d’incurie pour s’ouvrir à de plus subtiles lectures anthropologiques. Avant même son désaveu, explique Marc Renneville, la doctrine s’est dispersée jusqu’à devenir « tentaculaire ». Inutile alors de la déclarer extravagante : « Mieux vaut donc renoncer à explorer les territoires du passé avec des cartes qui n’appartiennent qu’à notre temps ». Par ses prolongements et ses amplifications incontrôlées, la phrénologie s’est convertie en vision du monde.
Il reste douteux qu’aucune « science » présente occupe semblable espace intellectuel, et dans cette durée. Mais le xixème siècle n’en fut pas avare. L’évolutionnisme spencerien, le monisme haeckelien, le darwinisme social ont peut-être joué un rôle messianique approchant. Ainsi, cette trajectoire de la phrénologie appartient à l’histoire culturelle de notre modernité. Elle en partage les ambiguïtés. En défendant le dogme naturaliste contre la psychologie éclectique de l’Université, les localisations contre l’unité de l’âme, la nécessité des conditionnements contre le libre arbitre métaphysique, le scientisme contre la religion finalement, elle témoignait d’une conversion des esprits. Gall est bien du parti des Modernes. Il prophétisait, à sa manière, la mort de l’Homme ou plutôt le projet dissolvant des sciences anthropologiques à venir. Ce livre ne relève donc pas de considérations inactuelles ou purement anecdotiques. Marc Renneville a joué d’une tension productive entre distance et empathie, en évitant ainsi les jugements hypocrites, anachroniques. Il a donné à la phrénologie sa rationalité de contexte et son livre est une contribution majeure à l’historiographie romantique.
Maintenant cette histoire est, malgré son titre d’ouverture, centrée sur la France. C’était judicieux puisque le seul texte auquel on puisse le confronter dans sa dimension nationale est l’article séminal d’Angus Mc Laren « A prehistory of the social sciences : Phrenology in France », paru il y a vingt ans. Toutefois, une approche comparatiste aurait pu pondérer ce qui paraîtrait comme une « exception française », née dans l’ambiance contre-révolutionnaire. Marc Renneville évoque peu la formidable réception des doctrines de Spurzheim hors de France, sinon en quelques phrases pour signaler que les termes de la controverse sur les applications sociales de la phrénologie sont « à peu près les mêmes outre-Manche ». Toutefois, les formes d’institutionnalisation et d’appropriation pédagogique de la « crâniologie » sont différentes en Angleterre du fait de la spécificité de la stratification sociale et de la structure même du champ scientifique avant 1850. Dans son livre The cultural meaning of popular science, publié en 1984, Roger Cooter soulignait l’impact idéologique de la phrénologie dans l’auto-affirmation des classes moyennes anglaises et la politique de moralisation des prolétaires orchestrée par les instituts industriels. Dans ce trop lourd contexte puritain, où le succès et la richesse étaient les mesures mêmes de la grâce divine, la phrénologie de George Combe passait parfois pour une religion laïque, tant de consolation que de libération. Elle délivrait un sens global de l’existence humaine et quelque chose comme un salut terrestre. Cette perspective émotionnelle, substitut d’une révélation intérieure, a-t-elle joué un rôle symbolique semblable en France, de même ampleur et d’un contenu identique ? Certes, M. Renneville en donne quelques indications à propos de « vulgarisateurs illuminés » comme T. Thore. Mais il parle plutôt de « compromissions » désastreuses quand R. Cooter voit dans l’eschatologie phrénologique une ressource constitutive et sollicitée.
Un autre point de comparaison entre France et Royaume-Uni tient à la périodisation avérée du mouvement phrénologique. Notant les spécificités du milieu phrénologique d’Édimbourg dans une tradition plus sociologique, Steven Shapin considérait naguère que la doctrine de Gall fut « radicalement éliminée comme système scientifique » dans les années 1830. M. Renneville juge pourtant que 1842 fut « l’année noire » de la disgrâce. D’autres historiens, G. Lantéri-Laura ou R. Cooter mesurent l’impact intellectuel de la phrénologie de manière plus généreuse, soit qu’elle se prolonge pour s’abolir lentement dans la craniométrie, la querelle de l’aphasie ou la criminologie lombrosienne, soit qu’elle s’intègre dans la culture populaire victorienne. Dans ce cas, comme dans celui de l’« invention de la psychologie moderne » étudié par Geneviève Paicheler (1992) sur l’exemple américain, la phrénologie ne décline que pour mieux renaître sous de nouveaux habits. Ce séquençage n’est pas sans rigueur. Tel auteur analyse en réalité la querelle anatomique autour des fonctions cérébrales ; tel autre se concentre sur un savoir alternatif, anti-académique, une idéologie de classe ; tel autre enfin reconstruit une sorte de mentalité « scientifique » préfigurant la culture de masse où le « phréno-mesmerisme » côtoie le spiritisme, la physiognomonie et l’homéopathie. Ces phrénologies – pluriel de rigueur – n’ont ni légitimité rationnelle ni destinée communes. Seule la caractérologie les rapproche, sans d’ailleurs les confondre. C’est là sa force et son danger. Prendre la phrénologie au sérieux…
Par cette diffusion sans égale, l’esprit public s’est depuis deux siècles accoutumé à croire que le comportement humain est physiquement conditionné et que, de ce fait, il peut être connu, soumis à classement et évaluation « objective ». À travers résistances et assentiments, la phrénologie est bien devenue la philosophie de l’âge industriel, une physiologie de l’ordre social basée sur le sens commun : à chacun selon ses capacités.
Claude Blanckaert
CNRS-Centre Alexandre Koyré
Frobert (Ludovic) – Le travail de François Simiand (1873-1935) – Paris, Economica, 2000, 217 pages, 200,00 FF
Il manquait une synthèse sur le contenu de l’œuvre de Simiand, c’est désormais chose faite
[6]. Certes, c’est la « pensée économique » du durkheimien qui intéresse Frobert. Mais, dans son souci de retracer le parcours intellectuel de l’auteur (qui serait passé d’un optimisme mettant en scène un homme prométhéen placé au cœur des conflits du travail, à une vision plus fataliste où les agents économiques obéissent à des fins qu’ils ignorent), il en explore suffisamment les multiples facettes pour que les lecteurs formés à d’autres sciences humaines y trouvent leur compte. De même, s’il prend le parti de se pencher surtout sur les œuvres de maturité de Simiand, qui à son sens « livrent la clef de son projet », afin de « déterminer s’il s’agit, ou non, d’une pensée renégate » (14-15), l’auteur se sent fort heureusement obligé de revenir sur les travaux publiés par Simiand avant la Grande Guerre, nous livrant le contenu d’analyses sur le prix du charbon aujourd’hui bien oubliées. Ajoutons que l’introduction livre aussi quelques renseignements biographiques précieux.
La première partie, précisément consacrée au « cycle du charbon », s’efforce de pointer les premières traces de thèmes qui s’avèreront dominants dans la pensée de Simiand. Par ex., Frobert montre de manière convaincante comment à cette occasion l’économiste durkheimien se persuade qu’au moyen d’une observation statistique rigoureuse sur un objet limité (le prix du charbon), on peut mettre au jour l’alternance d’une phase de décroissance et de dépression. Identifiant en elle la condition d’un ensemble de changements irréversibles qui affectent aussi bien les institutions que les représentations collectives, Simiand dès lors esquisse une théorie du progrès économique. De même c’est dans ces travaux sur le cycle court qu’il met pour la première fois en évidence des comportements économiques différenciés typiques, débouchant sur une psychologie de l’action commune qui apparaît bien être la cause des variations de prix cycliques
[7].
La deuxième partie, beaucoup plus dense, enchaîne logiquement sur l’analyse des « fluctuations longues ». Ce sont là de précieuses pages, dans lesquelles on nous explique comment la monnaie acquiert chez Simiand un statut d’agent régulateur des systèmes économiques, d’abord en posant un pont entre présent et futur de par les anticipations de profit qu’elle permet, ensuite en constituant un barrage contre la violence puisqu’en s’offrant aux plus entreprenants le crédit atténue le conflit entre direction et exécution et entretient les perspectives de mobilité sociale. Le progrès économique se définit dès lors comme des actions et réactions de catégories d’agents qui entrent en conflit autour de valeurs nominales exprimées en monnaie. Cet ensemble de comportements apparaît alors fondé en raison, même s’il est plus instinctif que réfléchi. Dès lors c’est un instinct social (l’expression, de l’auteur, est fort heureuse) qui chez Simiand décèle et exprime une raison collective, laquelle donne un sens et son caractère irréversible à l’activité économique.
Après un paragraphe consacré à l’analyse faite par Simiand de la naissance du capitalisme (à contre-courant des théories économiques qui, à l’instar du marxisme, accordent dans leur recherche des causes la primauté au progrès technique et à la révolution industrielle), l’auteur s’attache à préciser le lien entre monnaie et fluctuations longues, afin de mieux montrer en quoi l’alternance des cycles paraît bien « fondée en raison ».
Cette partie s’achève curieusement sur une brève recension des polémiques que cette analyse valut à Simiand, notamment avec M. Bloch, G. Pirou, et… Mauss.
La troisième partie de l’ouvrage approfondit la réflexion sur la place de la monnaie dans la pensée de Simiand. Ce choix ne doit pas surprendre, car dans la perspective de l’auteur c’est précisément la théorie de la monnaie qui est au cœur du débat sur la plus ou moins forte hétérodoxie de l’économiste Simiand.
S’appuyant principalement sur le texte de 1934
[8], Frobert rappelle que, contre l’idée de la « monnaie voile », centrale dans le corpus de la théorie économique traditionnelle, Simiand met en effet en scène des agents soumis à « l’illusion monétaire », plaçant dans la valeur nominale des biens une croyance ou une « foi sociale » qui condense les représentations collectives à la source des aspirations de leur groupe. De la sorte, la différenciation entre groupes sociaux tient aux rapports inégaux qu’ils entretiennent face à cette virtualité qu’est la monnaie, laquelle leur donne une plus ou moins grande confiance en leur universalité passée et future. Tel est le rôle de la monnaie inconvertible, qui dans les économies modernes sert de vecteur à l’émancipation de l’économique par rapport au religieux et au sacré. En conséquence il existe aussi une «rationalité de la monnaie», puisqu’en modifiant les croyances sociales qui lui sont attachées, toute variation des moyens monétaires modifie la place relative de chaque groupe social.
Cette partie se termine par la recension de la critique par Simiand de certaines théories de la monnaie concurrentes telles celles d’I. Fisher, J.M. Keynes, mais aussi M. Mauss que décidément l’auteur souhaite à tout prix opposer à Simiand
[9].
La quatrième partie, plus descriptive, livre, en s’appuyant sur des textes peu connus, les commentaires à chaud que fit Simiand de la crise dite de 1929 et des remèdes que le gouvernement Roosevelt tenta d’y apporter. Son principal intérêt est de montrer que paradoxalement le « socialiste » Simiand apparaît comme un expert-économiste plutôt critique à l’égard des politiques interventionnistes visant en particulier à stabiliser les prix, ce qui par certains côtés le rapprochait des conclusions des économistes libéraux.
Cette question paraît centrale dans la réception que firent certains auteurs de l’œuvre de Simiand dans les années trente, et auxquels est consacrée cette dernière partie. On regrettera de ne pas y trouver de développements sur l’œuvre d’E. Labrousse (dont tout le monde sait qu’il fut très inspiré par Simiand, mais dont personne ne connaît l’œuvre), d’autant plus que les passages consacrés à la réception de Simiand faite par R. Aron et R. Marjolin font état de critiques qui sont plutôt bien connues des spécialistes (sur le traitement de la causalité en histoire du côté d’Aron, et la question du rôle du progrès technique dans la croissance chez Marjolin).
Le passage consacré au débat qu’eut Simiand avec les économistes du groupe X-Crise est en revanche plus novateur, bien qu’apparemment peu documenté (l’auteur paraphrase en grande partie la discussion qui suivit la communication sur l’analyse de la crise que fit Simiand devant les polytechniciens en 1933). On y apprend qu’il dut affronter des critiques aussi bien méthodologiques (J. Coutrot lui oppose les bienfaits de la formalisation mathématique) que théoriques (G. Boris taxe sa théorie du cycle de « surlibéralisme », tant elle aboutit pour lui à un non-interventionnisme irresponsable) et idéologiques (L. Vallon déplore qu’il n’ait pas, en bon socialiste qu’il aurait dû être, tiré toutes les conclusions possibles de son œuvre)
[10].
Dans sa conclusion, L. Frobert s’efforce de recontextualiser la production du durkheimien, afin de trancher qui de Boris ou de Vallon était le plus proche d’une interprétation juste de son contenu. En fait, soucieux de «réhabiliter» Simiand et de le laver de l’accusation d’ultralibéralisme, il apporte des arguments pour défendre l’image d’un Simiand resté proche du travail ouvrier, bien que prudent dans ses constructions théoriques (prudence que Frobert met à juste titre sur le compte d’un rationalisme confiant dans les progrès de l’humanité).
Au total, le lecteur apprend beaucoup de choses sur Simiand, dans un ouvrage assez bien construit, qui combine assez habilement une lecture chronologique et une lecture thématique de textes souvent négligés (à l’exemple du Cours d’Économie Politique). Notons aussi la présence d’encadrés fort bien venus, qui font le point sur certains aspects de la pensée de Simiand (par ex., la réception qu’il fit de la pensée de Marx, 52-54).
On peut toutefois déplorer, au niveau de la forme d’abord, quelques imperfections. Il y a par ex. dans l’index une confusion entre Hubert et Georges Bourgin. Celui-là est d’ailleurs nommé « Maurice » Bourgin à deux reprises (10 et 53). La «note de principe sur l’emploi de la notion de monnaie» de Mauss, n’est pas référencée (131). La formule quantitativiste de la monnaie, sur laquelle s’attarde Frobert car elle a été amplement commentée par Simiand, n’est pas explicitée (123). Enfin pourquoi faire en conclusion, sans guère le justifier, un parallèle si long entre la situation institutionnelle de C. Rist et celle de Simiand ? Sur le fond ensuite, on s’étonne de voir l’auteur nous annoncer en introduction qu’il propose un «essai» sur la pensée économique de Simiand sans nous donner d’autre explication qu’un renvoi à un travail de Starobinski sur la notion d’essai (14-15) ! Un dessein si obscurément annoncé explique peut-être le titre vague, ainsi que des digressions en introduction et en conclusion sur « l’imagination de la matière » où il est plus question en vrac de G. Bachelard, H. Bergson et S. Veil que de Simiand. Toutefois, si ses «libres moments», bien difficiles à suivre, ne nuisent pas au propos général, plus contestables sont les analyses qui concernent les liens entre la pensée Simiand et celle des autres durkheimiens. En particulier, l’opposition à Mauss est sans doute exagérée. C’est tout de même aller un peu vite en besogne que d’affirmer sans guère plus de preuves que Simiand « érode dangereusement le paradigme sociologique lorsque, se défiant de la "superstition des origines", il montre que la monnaie est une institution nouvelle liée à la modernité […] mais également vecteur de mobilité et d’émancipation pour les individus » (104-105), contre Mauss et Durkheim appliqués à souligner les liens entre sociétés primitives et modernes, et pour qui la monnaie garderait ses caractéristiques de totem.
Certes, si Simiand est probablement le seul durkheimien à penser si fortement que la dimension économique s’émancipe de plus en plus des autres et articule l’intégralité du social (138), il n’est certainement pas le seul à être persuadé que dans les sociétés modernes les individus s’émancipent de plus en plus de la totalité de la société ! Sur ce point, sa psychologie sociale rejoint au contraire, bien que par d’autres chemins, celle de Mauss et Halbwachs chez qui le « psychologique » monte aussi au détriment du « sociologique ». À ce compte, Halbwachs et Mauss (même si ce dernier parle « d’homme total ») raisonnent eux aussi de moins en moins en termes de totalité dans les années 1930. L’auteur, mû par un scrupule, prend quand même soin de le suggérer, mais se contente sans plus de renvoyer à la littérature secondaire en citant le manuel de F. Jonas
[11]. Encore une fois, un commentaire plus approfondi de certains textes de Mauss et Halbwachs aurait été bienvenu. On s’étonne d’ailleurs, enfin, de ne pas voir figurer plus souvent dans le livre le nom d’Halbwachs, qui a toujours travaillé en étroite collaboration avec Simiand, s’en est parfois publiquement détaché, et a laissé une œuvre de sociologie économique non négligeable.
Ces réserves étant faites, cet ouvrage mérite d’être connu, et il faut, au final, louer Frobert d’avoir contribué à mieux faire connaître l’œuvre économique de Simiand.
Jean-Christophe Marcel
Université Paris IV-Sorbonne
jcmarcel@ club-internet. fr
Jordanova (Ludmilla) – History in Practice – Londres-New York, Oxford University Press, 2000, 224 pages, iconographie, glossaire et index
Il existe bon nombre de livres, particulièrement destinés aux apprentis-historiens, qui exposent la théorie et la pratique de l’histoire depuis deux siècles, répertorient les écoles et exposent les fondements du métier d’historien. L’objet du livre de L. Jordanova est sensiblement différent. Du reste n’est-elle pas une historiographe, mais quelqu’un qui a constamment abordé l’histoire dans un contexte comparatif, à la fois dans les institutions où elle a été appelée à enseigner et dans ses publications. Elle ne fait pas la genèse de la discipline, mais l’aborde comme un fait, en se proposant essentiellement trois choses : décrire sommairement ce que font les historiens, comment et pourquoi ; montrer les enjeux de la pratique historique ; la replacer dans un contexte large. Elle le fait avec une fraîcheur de ton très plaisante, et une originalité de pensée stimulante. Son ouvrage n’est pas une somme de connaissances et d’informations, mais un livre de réflexion, qui laisse beaucoup de questions sans réponse, mais a le mérite de les poser intelligemment. Le découpage de l’ouvrage se fait suivant une organisation très logique. Après un chapitre introductif, l’auteur « cartographie » la discipline historique, dans ses matériaux, ses genres, ses méthodes. Le 3ème chapitre porte sur les rapports de l’histoire avec d’autres disciplines (philosophie, sociologie, anthropologie, littérature) ; le 4ème sur le statut du savoir historique, le 5ème sur la périodisation. les deux derniers chapitres sont consacrés à «l’histoire publique», c’est-à-dire extra-académique, et aux qualités requises des historiens, en termes de capacités techniques mais aussi des dispositions psychologiques. On y aborde donc l’histoire successivement « de l’intérieur », en entrant dans le détail des périodisations et des concepts, de l’importance de l’écriture et de l’usage de métaphores, dans les liens de la discipline avec des domaines voisins, comme l’anthropologie ou la théorie littéraire. Puis on l’examine non seulement dans sa dimension « académique », mais dans ses multiples aspects, dans sa confrontation multiforme avec le public, à travers les institutions muséographiques, le cinéma et les romans historiques par ex.. La description fouillée du champ de l’histoire est un préalable aux questions de fond, du type :« qui possède le passé ? » ou « que signifie le vérité dans le domaine historique», et permet de traiter ces questions en dépassant le plan de la rhétorique. Le livre se présente comme un manuel, non au sens où il fournirait des recettes pratiques ou une sorte de synthèse maniable sur le sujet, mais au sens où il aborde ces sujets sans recourir systématiquement à tout l’appareil de l’érudition et des références requises, en apportant des éléments de réponse à des questions qui peuvent se poser à tout lecteur intelligent d’ouvrage d’histoire. De ce fait, on peut regretter que certains aspects ne soient pas développés davantage. En particulier, l’auteur expose assez en détails les liens de l’histoire et de l’histoire des sciences (son propre domaine de spécialisation concerne la médecine de la fin du XVIIIème siècle) mais est très allusive sur les liens de l’histoire et de l’histoire de l’art. Elle insiste davantage sur le rôle des musées dans la « publicité » de l’histoire que sur celui des commémorations ou de l’édition, entre autres. Mais le sujet est si vaste que ces choix sont inévitables. Le début de l’ouvrage en est la partie la plus classique. Il examine les « infrastructures » de la discipline, les lieux de formation, les organisations professionnelles, et leurs implications en termes d’emploi pour les historiens et de « marché » pour l’histoire, sous ses différents genres (y compris éditoriaux). Il montre par ex. les conséquences du choix d’un organisme représentatif, comme The Historical Association, fondée en 1906, et regroupant à la fois les professionnels et les amateurs, et la Royal Historical Society, fondée en 1868, beaucoup plus élitiste, sur les sujets abordés par leurs membres et la façon dont ceux-ci envisagent leur sujet, ou les différences dans l’appréhension de la citoyenneté en Grande-Bretagne et aux États-Unis, en relation avec l’organisation gouvernementale et le passé national. De fait, tout au long de l’ouvrage, la plupart des exemples et même des références bibliographiques sont presque exclusivement anglo-saxonnes. De longs développements concernent des questions comme l’impact de la gender history sur le féminisme et réciproquement, ou la question des histoires identitaires dans la communauté nationale, plus brûlante aux États-Unis que sur le continent européen. Mais autant que sur les déterminations institutionnelles, l’auteur insiste sur les déterminations personnelles de l’historien, sur la façon dont la période sur laquelle il travaille, le champ spécialisé qui est le sien, ses convictions personnelles influent sur son métier d’historien. La partie consacrée à « l’histoire publique » est probablement la plus novatrice, et la plus intéressante pour le lecteur déjà au fait des problèmes de l’historiographie. En effet, cette question est rarement abordée dans les cours d’historiographie, et pourtant l’impact des bandes dessinées d’Astérix est évidemment très supérieur à celui des successeurs de Camille Jullian sur la façon dont nous envisageons la Gaule romanisée. À travers « l’histoire publique », se posent toutes sortes de questions sur le sens même des termes (« histoire », « passé »), sur les objets et les limites de l’appréhension (« silences », « invisibilité »), sur les jugements de valeur implicites liés à la promotion ou à l’exclusion de certains objets historiques, à leur exclusivité ou à leur banalisation. Une page de catalogue (160), qui propose des copies d’objets du XVIIIème siècle – porcelaines peintes, biscuit de Sèvres, tapisserie d’Aubusson, voisinant avec la vidéo de romans historiques à l’eau de rose. Acquérir l’un de ces objets ne relève pas de la même démarche que d’aller admirer les originaux dans une institution appropriée, mais il y un marché pour les premiers comme il y a un public pour les seconds. Insérer cette page de catalogue dans ce livre appelle sur elle un regard différent, non de consommateur potentiel, mais d’analyste critique. Ce déplacement est assez caractéristique de la démarche de L. Jordanova. Son ouvrage se recommande autant par la logique de son organisation que par le choix de ces images pertinentes, qui sont justement, bien davantage que des illustrations, des éléments dans la démonstration. Certaines font partie des éléments d’apprentissage critique requis des lycées (exemple : les projections cartographiques comparées, 64-65), d’autres des « icônes » du passé (la « grande charte » de 1215) ou du siècle (la photographie des « marines » plantant le drapeau américain à Iwo Jimaen février 1945), mais toutes alimentent une réflexion sur les matériaux et les symboles historiques, la fétichisation de l’archive ou les conséquences de choix muséographiques (projet d’exposition sur la bombe atomique de 1945, 158). L’ouvrage est doté en outre d’un glossaire, d’une petite bibliographie et d’un index. Au total, le mérite principal de ce livre tient sans doute à la perspective très large dans laquelle il envisage l’histoire, non pas à travers les « personnalités » ni même sur les « écoles », mais à travers les déterminations, voire les conditionnements de la pratique historique, et leurs conséquences. Il met bien en valeur le caractère pragmatique de la discipline historique, ses ambiguïtés mais aussi sa richesse, et les liens ténus qu’elle tisse entre les sociétés et leurs temps.
Sophie-Anne Leterrier
Université Lille III
leterrier@ univ-lille3. fr
Pichot (André) – La société pure. De Darwin à Hitler – Paris, Flammarion, 2000, 458 pages, bibliographie, 140,00 FF
« Épistémologue et historien des sciences », André Pichot est l’auteur de nombreux travaux généralistes d’histoire de la biologie, ainsi que d’un précédent petit livre sur l’eugénisme
[12]. Sans dire en quoi ce nouveau livre diffère du précédent, il se propose à nouveau d’aborder « la question des rapports entre biologie et société », afin de remédier à « une certaine incapacité des sociologues et des spécialistes de l’histoire sociale et politique à tenir compte de choses bien connues des épistémologues et des historiens des sciences, incapacité qu’on peut étendre aux juristes et aux politiciens (sans même parler des médias). J’en vois la preuve dans la difficulté qu’ils ont à prendre position devant les progrès récents de la biologie, ou devant les déclarations de certains biologistes » (7). À cela deux explications : d’abord les données sont éparses et on fait mal la différence entre science et mauvaise vulgarisation, ensuite « la question renvoie inévitablement aux thèses nazies, et que la relation entre celles-ci et la biologie de l’époque est un sujet tabou que tous les historiens évitent d’aborder » (7-8).
Ces extraits de l’introduction indiquent déjà tant l’intérêt que les limites de ce livre. L’intérêt, c’est le propos général : essayer de montrer que l’eugénisme et le racisme, qui ont été poussés à leur plus fort développement sous le nazisme, ne sont pas de simples accidents d’une histoire politique allemande, mais aussi la conséquence normale d’une histoire scientifique (celle de la biologie occidentale). Les limites sont nombreuses. C’est le ton, d’abord, qu’on découvrira de plus en plus accusateur et péremptoire. C’est le style, aussi, allusif (voire sibyllin) et quelque peu narcissique (« moi, le premier, je vais vous révéler que… »), surtout lorsque l’on constate que l’auteur doit à peu près toute son information aux historiens récents de l’eugénisme. C’est le contenu de la démonstration, enfin (et surtout), qui n’est pas à la hauteur de l’ambition. Voyons pourquoi.
L’ouvrage se compose de trois chapitres. Le premier s’intitule « sociologie et biologie ». Après quelques mots sur Claude Bernard et Louis Pasteur, l’auteur écrit qu’il faut opérer une distinction majeure entre le « pastorisme » ou l’hygiénisme (qui serait seulement une technique micro-biologique « dissociée » du politique) et « les théories génético-darwinistes » (l’eugénisme et le racisme) qui auraient des applications « essentiellement politiques » (35). Afin de mettre en évidence la nature et l’importance de ces dernières, Pichot procède à une énumération d’auteurs d’époques, de statuts et de pays différents. Ici commence une longue et lassante série de citations faisant souvent plus d’une page entière, série qui a de surcroît un défaut majeur : celui de s’attacher la plupart du temps non pas aux biologistes les plus réputés de leur temps, mais à des vulgarisateurs voire à des auteurs assez marginaux. Par ex., dans le cas de la France de la fin du XIX
ème siècle, au lieu d’étudier de près l’école d’anthropologie raciale de Paul Broca (qui est considéré encore aujourd’hui comme une gloire de la médecine
[13]), l’auteur se centre presque exclusivement sur Georges Vacher de Lapouge, auteur institutionnellement totalement marginal (et de surcroît archiconnu), qui est pourtant le personnage le plus cité dans tout le livre. C’est là du reste la plus flagrante et la plus constante contradiction méthodologique de ce livre. L’auteur dit très justement dans son introduction qu’il vaut mieux étudier un Haeckel (savant de réputation mondiale) qu’un Gobineau (auteur qui ne représenta personne d’autre que lui-même) pour comprendre l’histoire du racisme. Mais il fait en permanence l’inverse. Le cas de Vacher de Lapouge est le plus évident, mais il n’est pas isolé. Pourquoi utiliser le vulgarisateur Léon Dumont sans rien dire de qui il était ? Pourquoi citer longuement Walter Bagehot dont on saura seulement qu’il était « un intellectuel anglais pondéré et sérieux » (59) ? Pourquoi utiliser autant Ludwig Gumplowicz qui, « n’était pas un marginal, mais un sociologue reconnu et même célèbre (quoique contesté, car un peu extrémiste) » (50). En quoi tous ces auteurs nous renseignent-ils sur ce qu’était la biologie de la fin du XIX
ème siècle ? Et quand on arrive enfin aux biologistes comme Félix Le Dantec ou August Weismann, pourquoi l’auteur n’y consacre-t-il qu’une page voire quelques lignes (64-65) ?
La suite est meilleure (64-90). L’auteur insiste sur le fait que le succès du darwinisme dans les années 1860-1914 est dû avant tout à des raisons politiques : il incarne la science contre la religion, il devient un symbole philosophique et politique et il est alors récupérable par toutes les opinions. Il rappelle aussi que le darwinisme s’est fondé lui-même sur des analogies avec le fonctionnement socio-politique. Dès lors « ce n’est donc pas le succès du darwinisme en biologie qui, exporté en sociologie, a entraîné la prolifération des théories socio-darwiniennes. C’est la parfaite adéquation de ces théories socio-darwiniennes à l’esprit de leur époque qui explique leur prolifération et leur succès. Et c’est ce succès du darwinisme social qui a permis celui du darwinisme biologique malgré tous ces défauts ; et cela pendant une cinquantaine d’années, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il soit consolidé par la génétique (très largement construite à cette fin, car construite dans son cadre) » (81). Dans le même ordre d’idées, l’auteur soutiendra dans le chapitre 3 (« taxonomie, évolution et racisme ») que « le racisme ne trouve pas son origine dans la reconnaissance de diverses races, mais dans leur hiérarchisation. Et cette hiérarchisation, quand elle est évolutive, n’a pas besoin d’un réalisme essentialiste de l’espèce et de la race, le nominalisme, la parenté et la continuité des formes vivantes lui conviennent parfaitement. Loin d’avoir eu l’effet anti-raciste que la légende lui attribue, le darwinisme a au contraire donné une caution biologique au racisme et donné une base biologique à la hiérarchie des races » (339).
Après ces éclaircies, revenons au premier chapitre dont une partie importante (90-131) est consacrée à la forme moderne du darwinisme social : la sociobiologie. L’auteur offre hélas ici une caricature de sa méthode : citer de longs extraits et dénoncer ensuite leur indigence intellectuelle. La couleur est annoncée d’emblée, il utilisera essentiellement l’ouvrage de Wilson (La sociobiologie, 1975) puisque c’est celui qui a donné son nom au courant, et celui de Dawkins « parce qu’il est écrit dans un style de camelot bêtifiant (dans le genre : "la génétique et la société expliquées aux petits enfants malins et aux adultes un peu simples"), style sans doute nécessaire pour cacher les incohérences de la théorie, mais qui en rend la lecture assez vite insupportable » (112-113). Redisons que ce n’est pas ainsi que, à notre sens, il faut convaincre ses lecteurs. Mais le plus étonnant en tout cela est que l’auteur ne s’en prend pratiquement qu’à des acteurs du passé, à une exception près : un article paru dans Nature en 1998. Or, on aurait au contraire aimé lire les résultats d’un dépouillement systématique des revues de ces « disciplines hétérogènes » (7) qui forment la nébuleuse sociobiologiste ; on attendait d’un chercheur aussi incisif une critique permettant de mettre en question des groupes entiers et non un ou deux individus pris en exemples au hasard. Pourquoi ne pas attaquer les chercheurs en génétique humaine, éthologie évolutionniste, biologie du comportement, et autres disciplines plus perméables que d’autres aux métaphores simplistes qui constituent le fond du darwinisme social et de la sociobiologie ? Et pourquoi le seul auteur français contemporain critiqué est l’ancien prix Nobel François Jacob ? Est-ce que l’esprit critique est si fort en France que la sociobiologie n’y a pas de partisans actuels, déclarés ou honteux ? Mais alors contre qui se bat-on ?
Le second chapitre est consacré à l’eugénisme, dont A. Pichot écrit avec raison qu’il n’est pas reconnu à sa juste place dans l’histoire, souvent traité de façon anecdotique en se focalisant sur quelques boucs émissaires (Gobineau, Carrel) au détriment de communautés scientifiques entières (159 et suiv.). Nous en sommes bien d’accord. Mais l’auteur va de nouveau s’évertuer à contredire dans sa démonstration cette intention de départ si louable. Il recommence en effet à citer des pages entières de Vacher de Lapouge. Répétons donc que ceci ruine sa thèse. Vacher de Lapouge n’est pas un auteur que l’on peut tenir pour représentatif de la communauté des biologistes de son époque. Nous comprenons bien qu’il est plus facile de lire et citer deux ou trois livres de Lapouge que de dépouiller des revues savantes sur plusieurs dizaines d’années, mais il faut alors assumer sa paresse et s’interdire de discourir sur « la biologie de l’époque » en général.
Suit un tour d’horizon des mesures eugénistes adoptées dans quelques pays occidentaux (204 et suiv.). Ici encore, l’auteur travaillant presque exclusivement de seconde main, le spécialiste n’apprend rien. Il trouve même parfois que les choses sont un peu trop superficiellement résumées. Expédier l’Angleterre en dix lignes sous prétexte que les eugénistes « se sont heurtés à la tradition démocratique anglaise » (204) est un raccourci qui ne fait guère penser
[14], cela pourrait être dit d’autres pays. Dans le cas de la France (220-226), il s’agit de constater qu’elle n’a jamais adopté de législation eugéniste. L’auteur relativise à juste titre le rôle d’Alexis Carrel et de la Fondation qu’il créa sous le régime de Vichy. Toutefois il passe trop vite sur le mouvement eugéniste français qui certes n’a jamais eu la cohésion et la dominante sélectionniste de l’Allemagne et des pays nordiques, mais qui n’en a pas moins compté dans ses rangs de nombreuses personnalités prestigieuses du monde médical, qui ont soutenu fermement l’eugénisme sélectif (par ex. cet autre prix Nobel de médecine : Charles Richet). Il n’est pas sûr que l’on puisse expliquer leur non-prédominance simplement en évoquant en une phrase « l’influence du pastorisme, du lamarckisme (et sans doute du catholicisme) » (220). S’il existait entre l’eugénisme et le lamarkisme ou le « pastorisme » (sans doute faut-il traduire l’« hygiénisme ») un antagonisme aussi simple, l’eugénisme n’aurait sans doute pas existé en France. Rappelons par ex. que le premier président de la Société française eugénique, fondée en 1912 au lendemain du premier Congrès international d’eugénisme de Londres, fut Edmond Perrier qui était un des plus grands néo-lamarckiens français
[15].
Durant l’immédiat après-guerre, A. Pichot estime que l’eugénisme s’est transformé dans les années 1950, qu’il s’est reconverti dans les discours sur la surpopulation, en somme dans le néo-malthusianisme (283 et suiv.). L’auteur explique ensuite surtout que l’on n’a pas « criminalisé » l’eugénisme après guerre (en disant au fond que le crime était seulement dans la façon dont il avait été compris et mis en œuvre par les nazis) parce que cela aurait conduit à des remises en cause beaucoup trop fortes parmi l’intelligentsia scientifique mondiale. Il mentionne le cas de deux grands eugénistes notoires qui seront pourtant consacrés au lendemain de la guerre : Julian Huxley nommé président de l’Unesco et Hermann Muller élu prix Nobel (287). De même, dans le chapitre 3, l’auteur rappelle à juste titre qu’un certain nombre de biologistes eugénistes et racistes sont restés en postes en Allemagne après la guerre, ont même participé à la rédaction des textes de l’Unesco sur le racisme (423 et suiv.).
Enfin, l’auteur traite de la résurgence contemporaine de l’eugénisme, à travers la recherche sur les maladies génétiques (289 et suiv.), et tout se gâte à nouveau. Il passe en effet de quelques citations des héros de la biologie moléculaire des années 1960 à un livre très récent (J. Milliez, L’euthanasie du fœtus, 1999), pour nous dire que l’eugénisme est de retour et qu’il est toujours aussi dangereux. On aurait aimé une démonstration complète, citations accablantes à l’appui. On ne l’aura pas. A. Pichot s’en prend ensuite à D. Cohen (Les gènes de l’espoir, 1993) en donnant une citation qui laisse effectivement penser que cet auteur partage certaines rêveries eugénistes ou en tout cas une certaine idéologie de la génétique (comme promesse de perfectionnement biologique de l’homme). Mais ce n’est qu’une citation d’un auteur dont on ne connaît pas la représentativité. De plus, il demeure un problème de fond : quand bien même (et c’est notre cas) l’on serait tout prêt à admettre que nombre de généticiens demeurent des idéologues ou des philosophes qui s’ignorent, quand bien même (et c’est notre cas) l’on serait également convaincu que cette idéologie de généticiens est dangereuse, pour autant l’on doit constater que l’auteur affirme mais ne démontre pas que les mesures modernes de dépistage doivent être considérées comme le dangereux retour de l’eugénisme du XIXème siècle. Faisons-nous l’avocat du diable et objectons que si la technique est la même, l’intention ne l’est plus. La thèse de l’auteur se retourne alors contre lui-même. Il commence et conclut en effet son livre en écrivant que « les usages sociaux de la biologie sont de deux natures différentes. Les uns, comme le pastorisme, sont essentiellement techniques, et ils sont parfaitement admissibles et même souhaitables. Les autres, comme ceux qui ont été faits de la génétique et du darwinisme, prétendent intervenir dans l’ordre politico-social lui-même, le modifier pour le faire correspondre à un prétendu ordre naturel (qui est plutôt celui de la rentabilité). Ceux-ci sont totalement inadmissibles » (435). Tout le livre est écrit pour montré que l’eugénisme est avant tout une croyance, une vision du monde, que ce n’est pas une technique biologique mais une théorie politique. Dès lors, si l’auteur était cohérent avec lui-même, il devrait soutenir que le dépistage des maladies génétiques n’est pas en soi le signe du retour de l’eugénisme du XIXème siècle, que l’on peut même être favorable au dépistage des maladies génétiques tout en étant un adversaire de la vision eugéniste du monde. Or c’est la position inverse qui est ici adoptée, ce qui nous semble quelque peu simpliste.
Il est probable que l’auteur révèle ici la véritable nature de son projet qui est une polémique dans laquelle tous les arguments sont bons pour faire du tort à ce qui est présenté comme l’ennemi. Ainsi n’hésite-t-il pas à mettre dans le même sac les positions de Pierre-André Taguieff et celles de l’extrême droite néo-nazie (293-295). Il écrit plus loin que « l’histoire se répète » et que le propos de Jacques Ruffié (
Naissance de la médecine prédictive, 1993) « ressemble fâcheusement » aux thèses des eugénistes nazis (302). La conclusion est du même acabit : « ce petit monde a ainsi reconstitué, sans s’en rendre compte, le schéma du début du siècle. D’un côté, les opposants catholiques rétro-grades [qui sont-ils ? L’auteur n’en dit rien] ; de l’autre, les généticiens et leurs partisans progressistes (en général antipapistes), à qui s’ajoutent en douce les théoriciens du nazisme, eux aussi partisans de l’eugénisme. Le tout laminant ceux qui essayent de faire entendre la voix de la raison » (295). Disons-le franchement : tout ceci révèle un simplisme atterrant qui ne sert pas la cause défendue et qui diminue la force des arguments plus solides que l’auteur propose quelques fois
[16].
Ajoutons enfin que tout ceci est d’autant plus agaçant qu’il existe en Europe des prolongements contemporains de l’eugénisme à l’ancienne sur lesquels on attendait beaucoup les analyses de l’auteur. S’agissant des pratiques de stérilisation, sans parler du cas bien connu de la Suède, l’auteur aurait pu aussi étudier de près les débats qui eurent lieu en Allemagne lorsque, en janvier 1989, le gouvernement élabora un projet de loi visant à stériliser les malades mentaux
[17]. Il semble ignorer que la chose est aujourd’hui possible en Espagne
[18]. Enfin et surtout, on espérait que l’auteur connaisse un peu mieux son propre pays où l’on a découvert très récemment que la stérilisation forcée des handicapés mentaux se pratiquait encore, en toute illégalité
[19]. Or il n’en dit pas un mot. D’autres, heureusement, s’en préoccupent davantage
[20].
En somme, nous nous trouvons devant un auteur qui a quelques idées justes
[21], mais qui les noie dans un discours qui n’a d’historique et d’épistémologique que la prétention, et qui constitue à nos yeux une régression par rapport au précédent ouvrage de l’auteur sur la question. Nous avons vu ce qu’il en était sur le fond ; la forme va dans le même sens. Ainsi, on ne fait pas progresser la réflexion et l’esprit critique en écrivant à propos des auteurs du XIX
ème siècle : « Le lecteur voudra bien m’excuser de lui imposer ces textes d’une niaiserie insondable, mais c’est à cela que l’historien des sciences est régulièrement confronté dans ce domaine, et la manière la plus simple et la plus rapide d’en rendre compte est d’en citer les passages les plus explicites » (96). Un historien des sciences sérieux ne saurait écrire : « Il y a chez Darwin, comme chez Wallace, un étonnant mélange (très victorien) d’une morale de catéchisme frôlant la misère intellectuelle, et d’un racisme colonialiste dépourvu de tout état d’âme » (99). Ni que leurs livres sont « beaucoup plus souvent invoqués que réellement lus (qui n’a pas sauté des pages entières de ces textes ?). Il faut dire que ce sont des ouvrages très longs, profondément ennuyeux et quelque peu incohérents » (309). Un épistémologue sérieux n’écrirait pas non plus que les lois eugénistes américaines « sont des choses bizarres. D’un côté, comme la plupart des textes eugénistes, elles déclenchent le fou rire chez toute personne normalement constituée. D’un autre côté, lorsqu’on pense qu’il y eut des hommes pour les concevoir et qu’elles furent réellement appliquées à d’autres hommes, on a un peu honte de rire » (208). Tout ceci ne relève certes pas d’une démarche d’historien, mais pas non plus d’une démarche de vulgarisateur du travail des historiens
[22], ni même d’une démarche de polémiste au bon sens du terme. C’est en somme quelque chose qui emprunte un peu à ces trois genres sans en réussir aucun.
Laurent Mucchielli
CNRS-CESDIP
mucchiel@ ext. jussieu. fr
Cefaï (Daniel) – Phénoménologie et sciences sociales. Alfred Schütz : naissance d’une anthropologie philosophique – Genève-Paris, Droz, Collection « Travaux de droit, d’économie, de sciences politiques, de sociologie et d’anthropologie », 1998, 324 pages, bibliographie, index nominum, sans indication de prix
Cet ouvrage de Daniel Cefaï représente pour son lecteur, et plus encore pour son recenseur, une promesse et un défi. Il s’agit en effet de la meilleure présentation à 360 degrés aujourd’hui disponible en langue française d’un auteur tel que Schütz, peu traduit et apparemment peu connu par le public de cette langue
[23]. Le livre se veut en même temps et dès son début un travail théoriquement engagé, qui ne se borne pas au seul but d’introduire à son sujet, ou de l’éclaircir, mais qui se plonge dans des analyses souvent techniques, dans la discussion de problèmes et même de nuances conceptuelles, dans l’examen des sources de Schütz et de son héritage. La difficulté et la valeur de cette entreprise résident en premier lieu dans la poursuite de son double objectif. Disons aussitôt que, si la réussite n’est pas complète, on ne peut vraiment pas reprocher à l’auteur d’avoir suivi un projet trop étroit.
Le livre est composé de six chapitres, précédés d’une Introduction en forme de bibibliographie d’Alfred Schütz, dont profitera surtout le lecteur débutant, et suivis par deux bibliographies : l’une, très ponctuelle et en ordre chronologique, des écrits du même Schütz ; l’autre, comprenant les études, est très riche de contributions allemandes et américaines, n’étant pas aussi attentive pour les autres langues. La traversée, longue et bien documentée, de l’œuvre de Schütz, qui constitue la partie centrale du livre, est orientée à son tour selon une double perspective : il s’agit à la fois, dans les termes soulignés par le titre même de l’ouvrage, du projet schützien de fondation phénoménologique des sciences sociales, et de cette esquisse d’une anthropologie philosophique, que l’auteur autrichien essaya de tracer en particulier dans ses écrits de la période américaine.
Même si ces deux fils sont souvent entrelacés, la perspective socio-phénoménologique est dominante dans le premier chapitre et encore en partie dans le deuxième. Le premier, en particulier, est consacré à l’analyse de Der sinnhafte Aufbau der soziale Welt (La structure signifiante du monde social, 1932), premier grand ouvrage de Schütz et le seul à avoir été publié de son vivant. Combinant la leçon de Husserl, qui apprécia fort son livre, avec celle de Weber, Schütz ne tarda pas à donner de la phénoménologie une lecture originelle, déplaçant l’analyse transcendantale de l’expérience en direction de l’action et du monde de la vie, substituant au sujet husser-lien frappé de solipsisme le Nous constitutif de l’attitude naturelle. Dans la mesure où cela implique déjà l’abandon du problème traditionnel de la fondation de l’intersubjectivité, la rupture avec la phénoménologie s’avère entamée bien avant l’ouverture au pragmatisme des années 1940. Ce qui est étrange dès lors pour Schütz, et qui a donc besoin d’être justifié, ce n’est plus la relation à autrui, mais bel et bien toute tentative philosophique de fonder cette même relation. La thèse de l’existence de celle-ci « est un cadre de référence suffisant pour fonder les sciences sociales » (103). Esprit phénoménologique et tournant pragmatiste sont mêlés aussi dans le chapitre II, sur le figures du lien social (« intersubjectif », dit l’auteur). Le premier est à l’œuvre dans la typologie des relations sociales (Aufbau) – de celle de face-à-face, maximum de coexistence spatiale et temporelle de deux sujets, pour finir avec la relation historique, qu’on établit avec le monde à jamais révolu de ses prédécesseurs. Le deuxième s’accomplit, à la lecture de William James, avec la considération d’acteurs en « prise pragmatique » sur leurs activités quotidiennes, et avec la réfraction de la Lebenswelt unitaire et indistincte de Husserl dans la pluralité des « provinces délimitées de sens ».
C’est autour de ce thème connu de la pensée de Schütz, que les chap. III et IV se déroulent. L’analyse centrée sur des textes plus tardifs – de « On Multiple Realities » (1944), jusqu’aux Strukturen der Lebenswelt, achevées par Th. Luckmann entre 1973 et 1983, selon les indications de Schütz –, la perspective de l’anthropologie philosophique se profile de façon plus nette. C’est le cas notamment de la notion de culture, que Schütz dénoue de tout lien avec la philosophie de l’histoire, et qu’il replace au croisement entre des « réserves d’expérience » sociales, relativement fixes mais plurielles, et les « structures de pertinence » par lesquelles les acteurs sociaux les recadrent sans cesse (chapitre III) ; c’est le cas ensuite des systèmes symboliques que sous-entendent les diverses provinces de sens, et qui composent la « structure contrapuntique de notre personnalité » (chapitre IV). Se détournant de cette réflexion sur le symbolisme social, qu’il juge importante mais seulement amorcée (170-172), Cefaï termine son ouvrage avec deux chapitres à l’orientation plus marquée en direction de la méthodologie des sciences sociales. Reprenant, dans le chapitre V, la comparaison Weber-Schütz à propos de la notion de type idéal, il aborde la question du rapport entre science et sens commun. Le chapitre VI se livre enfin, en réaction peut-être à un certain penchant à l’abstrait du discours mené auparavant, à la discussion de trois directions de recherche plus spécifiques, léguées par Schütz à la sociologie et à la psychologie sociale des années 1950 et 1960 (au moins) : sociologies de l’identité, de l’action, de la connaissance.
L’on comprendra déjà par ce trop court résumé, que l’ouvrage de Cefaï se donne une ampleur proportionnée à la richesse et à la complexité de son sujet, la pensée d’un auteur qui a été capable de se poser en interlocuteur à part entière en face de plusieurs protagonistes intellectuels de son siècle, essayant une synthèse nouvelle entre les disciplines et les traditions dont il se fit le point de rencontre. Résultat d’une gestation assez longue – Cefaï avait écrit à propos de la sociologie phénoménologique déjà en 1992 –, ce livre en garde les marques dans la maîtrise des études récentes, et surtout dans la connaissance du corpus de Schütz (le Nachlass conservé à Konstanz y compris), dont il fait preuve. On peut être surpris par cela même de quelques imprécisions formelles de trop, surtout dans le système des références, d’un index qui ne tient pas compte des notes en bas de page, des notes exceptionnellement longues placées parfois en fin de chapitre.
Même si ce livre est moins un travail d’histoire des sciences humaines, qu’une étude théorique, son lecteur peut en retenir une quantité d’informations remarquable, et plusieurs suggestions critiques aidant à placer la pensée de Schütz par rapport aux débats de son époque – le diptyque Weber-Schütz du chap. VI se signale par sa clarté –, ainsi qu’aux intérêts actuels de la recherche sociologique. Dans l’hypothèse qu’un ouvrage ne puisse se passer d’une thèse de fond, on peut toutefois dans ce cas avoir quelques difficultés à la détecter. Non que ce fil conducteur manque. Il s’agit à notre avis, de l’invitation à reconnaître en Schütz le tenant d’une « troisième voie » entre ses écoles de référence (la phénoménologie d’abord, le pragmatisme débouchant sur l’interactionnisme ensuite), mais aussi et surtout entre quelques-unes de ces dichotomies générales qui n’ont pas encore cessé de hanter les épistémologues des sciences sociales : rationalisme ou culturalisme, positivisme ou individualisme méthodologique, etc. (cf. par ex., 77, 118, 172, 190 et 218). Face à cette (prétendue) hypothèse, l’auteur garde une attitude équilibrée, n’hésitant pas à souligner le fort et le faible du discours de Schütz, et libre de clichés – remarque qui ne vaut pas toujours pour les classiques pris en question dans l’ouvrage (par ex., Durkheim, 199 et 262). Le problème est plutôt, à l’inverse, lié à un regard éclectique ou prismatique, qui risque parfois, pour vouloir montrer son objet sous plusieurs angles différents, de sombrer dans le flou. De même qu’un certain abus d’universaux, c’est aussi là peut-être le signe que l’intériorisation a été accomplie des schémas conceptuels qui caractérisent l’œuvre analysée. On souhaiterait seulement désormais de la part de l’auteur ce petit pas en arrière, qui nous permettrait de profiter jusqu’au bout des résultats de sa recherche, et de disposer en même temps d’un outil de travail encore plus maniable.
Giovanni Paoletti
Université de Pise (Italie)
gv. paoletti@ fls. unipi. it
Marinelli (Lydia), Meyer (Andreas), (eds.) – Die Lesbarkeit der Träume. Zur Geschichte von Freuds Traumdeutung – Frankfurt-am-Main, Forum Wissenschaft, Fischer, 2000, 278 pages, DM 28,90
Depuis un siècle,
L’interprétation des rêves de Sigmund Freud a connu une histoire mouvementée. Publié en 1899 et postdaté à la demande de Freud, à 1900,
L’interprétation des rêves a-t-il été conçue comme un acte fondateur, tant du siècle naissant que du mouvement psychanalytique qui allait prendre son essor ?
[24]. Alors que la résonance immédiate du livre fut assez faible
[25], Freud lui-même a toujours considéré ce livre comme son œuvre la plus importante. En effet, dans la préface à la 3
ème édition anglaise, il écrit le 15 mars 1931 à Vienne : « Ce livre, avec sa nouvelle contribution à la psychologie qui a surpris le monde lors de sa publication (1900), est resté pratiquement inchangé. Il contient, même en me basant sur mon jugement actuel, la plus importante découverte qu’il m’a été donné de faire. Vous ne parvenez à une telle compréhension des faits qu’une fois dans la vie »
[26].
Considérant le statut d’exception de L’interprétation des rêves, il a semblé tout à fait judicieux de consacrer un livre entier à l’étude de ce moment inaugural et de ses répercussions historiques. Ainsi, l’ouvrage, paru aux prestigieuses éditions Fischer dans la collection Forum Wissenschaft réunit, sous la direction de L. Marinelli et A. Mayer, un collectif de six auteurs lequel cherche à déterminer la place qui revient à L’interprétation des rêves tant dans la constitution de la méthode psychanalytique que dans la construction de son objet d’étude. Si Freud a posé le rêve en tant que voie royale vers l’inconscient, ce nouveau chemin, contesté jusque dans les années trente, a été semé d’embûches. Avant que l’œuvre ne se rigidifie en document historique et avant qu’il ne s’érige en objet totémique, il a été à la fois le témoin et le moteur des conflits qui ont traversé le mouvement psychanalytique.
Dans Porträt eines Traumlesers (traduit de l’anglais), John Forrester dresse le portrait virtuel d’un lecteur de l’Interprétation des rêves. Il examine minutieusement le dispositif, les techniques rhétoriques et les stratégies discursives que Freud a employées pour fidéliser son lecteur et pour l’affilier à sa théorie dont la nouveauté a naturellement provoqué de nombreuses résistances.
Dans Vom Methodenbuch zum historischen Dokument, L. Marinelli et A. Mayer retracent l’évolution historique de l’Interprétation des rêves qui a d’abord été un manuel technique pour devenir, à travers les mutations, rééditions et traductions successives, un document historique de la psychanalyse. Il est particulièrement intéressant de constater que le livre, loin d’être une entité immuable, a été à ses débuts un véritable work in progress. Au fil des lectures, de 1899 à 1930, il a fait l’objet de réactualisations et de modifications que Freud lui-même y a apportées, mais aussi d’intégrations de travaux d’autres auteurs. Ces inclusions reflètent de manière fidèle les enjeux théoriques, affectifs et politiques propres au mouvement analytique qui s’est organisé autour de son fondateur. Ainsi, des passages rédigés par Otto Rank ont été d’abord incorporés dans le texte pour se voir retranchés de nouveau. Les rajouts de textes étant initialement destinés à asseoir la suprématie de l’école viennoise sur l’école zurichoise formée par l’équipe du Burghölzli dont Jung et Bleuler. Le texte de la Traumdeutung apparaît alors comme un ensemble vivant, générant en son sillage des alliances et des scissions et produisant des prolongements afin d’assurer son inépuisable actualité. Par ailleurs, la contribution de L. Marinelli et A. Mayer réintroduit dans le débat des contributions sur le rêve qui ont été injustement oubliées. Citons, parmi les auteurs de la Mittwochgesellschaft Adolf Adler (1908), Wilhelm Stekel (1910) et Herbert Silberer (1912), qui parmi les premiers, a dégagé un aspect essentiel du rêve, à savoir son auto-référentialité selon laquelle, dans une mise en abyme vertigineuse, le rêve représente avant tout lui-même. A. Mayer et L. Marinelli ne mentionnent pas l’introduction critique dans la Studienausgabe de la Traumdeutung puisqu’ils jugent que c’est un texte périmé. Souhaitant une complète réécriture du texte à partir de nouvelles sources, leur article est le premier à se livrer à une étude comparative portant sur les huit éditions successives du texte de Freud.
Alexandre Métraux présente dans Räume der Traumforschung vor und nach Freud un panorama saisissant des recherches sur l’activité onirique qui, à la fin du XIXème siècle, a intéressé la psychologie expérimentale dont Wundt reste le représentant le plus important. Métraux remet à l’honneur les travaux peu connus de Laupt, Vaschide, Schrötter ou Pötzl qui, chacun à leur manière ont cherché à construire des dispositifs expérimentaux pour explorer ce qui relève, épistémologiquement, de l’inexplorable : l’expérience subjective du rêveur.
Hans-Dieter Gondek étudie comment le livre de Freud fut interprété en France. De manière paradigmatique, il étudie différentes lectures possibles à travers les réactions de penseurs français comme Foucault, Lacan et Derrida. L’auteur approfondit la contribution de Lacan en prenant pour exemple l’interprétation de trois rêves princeps de la Traumdeutung, à savoir « l’injection à Irma », le rêve de « la belle bouchère » et « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? ».
Karl Stockreiter, enfin, identifie dans son texte Traumrede une rupture d’avec la rhétorique classique qu’aurait effectué Freud dans son Interprétation des rêves. En effet, le rêve s’inscrit en porte-à-faux par rapport aux distinctions trop simples entre conscient et inconscient ainsi que le contenu manifeste et le contenu latent. En s’appuyant sur un rêve de Freud, des figures de l’art et le thème du double, Stockreiter dégage une tierce instance qui aura son importance dans l’efficacité du dispositif psychanalytique.
L’ensemble de l’ouvrage s’inscrit dans le cadre de la sociologie historique de la connaissance. Pour l’instant trop rare en psychopathologie, cette orientation constitue ici une réelle avancée. Mais si l’ouvrage est dans son ensemble agréable à lire
[27] et assez informatif, on pourrait aussi souhaiter parfois que le travail du rêve, au lieu d’être uniquement l’objet de son étude, en devienne le modèle. Ainsi, un des mécanismes agissant au cœur du rêve aurait grandement bénéficié au livre – grâce à la « condensation », certains passages de texte auraient pu être plus rapides, plus nerveux, en un mot, plus concis… Un dernier mot revient à la forme. Si on apprécie, en fin d’ouvrage, les informations sur les auteurs et leurs centres d’intérêt, l’introduction par les éditeurs surprend par sa brièveté et sa banalité. La table des matières ne donne pas les titres des différents sous-chapitres qui auraient pu renseigner utilement sur le plan de travail de chaque auteur. Soulignons, enfin, le plus grand manque qui consiste en l’absence d’un appareil critique que l’on attend pourtant à la fin d’un ouvrage scientifique. De surcroît, aucune bibliographie ne récapitule l’ensemble des références données dans le texte dont certaines, au passage, sont douloureusement incomplètes. Le lecteur soucieux de prolonger la réflexion à laquelle l’ouvrage l’invite ne trouve à sa grande surprise ni index des noms ni index des termes techniques. Enfin, l’absence de conclusion donne, malgré le soin et la rigueur appliqués à la présentation des textes, un aspect quelque peu infini à l’ouvrage. Souhaitons-lui un deuxième tirage revu et augmenté qui pourrait à son tour faire l’objet d’une histoire éditoriale mouvementée. Celle-ci aurait commencé non seulement au seuil d’un siècle, comme
L’interprétation des rêves, mais au seuil d’un millénaire…
Silke Schauder
Université Paris VIII
sschauder@ univ-paris8. fr
[1]
En histoire de l’anthropologie, les publications reposant sur un travail d’archives ne furent relativement nombreuses qu’à partir du début des années 1980.
[2]
Goody J.,
The Expansive Moment, Anthropology in Britain and Africa, 1918-1970, Cambridge University Press, 1995.
[3]
Man, 1975, 10, 3, 490-491.
Man est, rappelons-le, la revue centrale de l’anthropologie britannique. Depuis les années 1970, une partie appréciable des anthropologues de la seconde génération ont publié des fragments d’autobiographies dans des revues, qui fournissent sans doute des renseignements assez semblables à ceux que fournissent les entretiens et les propos recueillis en situation. L’édition 1996 du livre de Kuper mentionne une partie de ces publications, qui sont compatibles, en effet, avec ses interprétations.
Cf. par ex.
Firth R., An Appraisal of Modern Social Anthropology,
Annual Review of Anthropology, 1975, 4, 1-25.
[4]
L’ouvrage de Goody est vraisemblablement apparu en 1995 moins choquant pour les membres de la communauté des anthropologues anglais que ne le fut en son temps celui de Kuper : car les participants sur lesquels ils portent appartiennent maintenant d’autant plus au passé que la définition de l’anthropologie anglaise a profondément changé. L’ouvrage est de plus signé par un anthropologue reconnu (et non par un débutant) auquel il est difficile de dénier une connaissance de l’intérieur du monde universitaire. Celle-ci est présente derrière des remarques judicieuses sur les limites de la documentation issue des archives personnelles (notament page 5) que j’ai laissées de côté ici.
[5]
Cette question a par ailleurs fait l’objet d’un ouvrage :
Kuklick H.,
The Savage Within ; The Social History of British Anthropology, 1885-1945, Cambridge, Cambridge University Press, 1991. Un chapitre de l’ouvrage de Goody est consacré à la critique d’une partie de celui-ci.
[6]
Il existe déjà une publication récente consacrée à Simiand, mais dont le propos reste beaucoup plus général, et éparpillé (
cf. Gillard L.,
Rosier M., (eds.), 1996,
François Simiand (1873-1935), Sociologie-Histoire-Économie, Amsterdam, Éditions des Archives Contemporaines.
[7]
Aspiration des ouvriers à hausser leur salaire en phase de croissance et à diminuer leur effort quand les prix haussent ; tendance à maintenir le niveau de leur salaire malgré la tendance déflationniste en phase de dépression et à accentuer leur effort dans ce dessein, d’un côté. De l’autre Simiand distingue un comportement spéculateur, qui consiste à cherc