Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396632
214 pages

p. 143 à 169
doi: en cours

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Varia

no 5 2001/2

2001 Revue d’histoire des sciences humaines Varia

Comment écrire l’histoire de la sociologie : l’exemple d’un classique ignoré, Le paysan polonais en Europe et en Amérique

Jean-Michel Chapoulie  [1] Université Paris Ijm.chapoulie@wanadoo.fr
L’article présente les différentes dimensions du contexte historique – social, intellectuel, disciplinaire – dans lequel fut réalisé Le paysan polonais en Europe et aux États-Unis de W.I. Thomas et F. Znaniecki, ainsi que les objectifs poursuivis par Thomas et les caractéristiques du projet dont l’ouvrage fut la réalisation partielle. Il examine les circonstances qui transformèrent l’interprétation de l’ouvrage et des innovations qu’il contenait par les sociologues, ainsi que les problèmes que laisse de côté la vulgate par laquelle celui-ci a été par la suite connu. Au delà de cet exemple, l’article propose une première critique de la conception conventionnelle de l’histoire des disciplines des sciences sociales, et par contrecoup, suggère une autre approche possible de cette histoire notamment à propos de la définition des disciplines, des relations entre chercheurs de différentes générations, et des œuvres comme produits finis. Mots-clés : Thomas, Znaniecki, école de Chicago, histoire de la sociologie, 1892-1940, immigrants polonais. This paper describes different dimensions – social, intellectual, sociological – of the historical context of research done by Thomas and Znaniecki for the Polish Peasant in Europe and America. The aims of Thomas, the characteristics of the project carried out only partly by the Polish Peasant, the changing interpretations of the book in the years following its publication are discussed. Beyond this example, the paper develops critics of conventional history of sociology and proposes a new approach : focused on changes in the definition of social sciences fields, on complex relationships between researchers of successive generations, and on written account as final products of research in social sciences. Keywords : Thomas, Znaniecki, Chicago school, history of sociology, 1892-1940, polish immigrants.
« I was about 40 years old before I assumed a critical attitude towards books and opinions. I may magnify the incident, but at one time I collected all available German theses on a certain point and after reading them I concluded that they were so extremely banal as to have no merit except that they were in a foreign language… Up about 1909 I was not, as I remember it, a ’thoughtful’ person… My interests, as I have indicated, were in the marginal fields and not in sociology as it was organized at this time, that is, the historical and methodological approach of Professor Small and the remedial and correctional interests of Professor Henderson » [2].
« Thomas’s interest was always, it seems, that of a poet (although he never, so far as I know, wrote poetry) and of a literary man in the repertorial sense, and not that of a politician or of a practical man. He wanted to see, to know and to report, disinterestedly and without respect to anyone’s policies or program, the world of men and things as he experienced it ».
Robert Park, cité in Kurtz (1982)
Deux traductions d’extraits du paysan polonais en Europe et en Amérique de W.I. Thomas et F. Znaniecki ont été récemment publiées en français. Elles se complètent sans se recouvrir, sont accompagnées d’annexes et, pour l’une d’elles, d’extraits d’un autre ouvrage de W.I. Thomas, ainsi que de notes, de préfaces ou de postfaces écrites par des sociologues contemporains [3]. Prises ensembles, ces publications offrent un bon échantillon de l’ensemble de l’ouvrage, et la majeure partie des développements qui ont servi de références à la sociologie américaine des années 1920-1940. On dispose ainsi d’une traduction de la célèbre « Note méthodologique » initiale et des développements qui ouvrirent la voie aux recherches en termes de « désorganisation sociale ». Aucune de ces éditions ne semble inspirée par un souci historique (au contraire de l’édition abrégée actuellement disponible en anglais, préfacée par Eli Zaretsky). Préfaces ou postfaces proposent des interprétations de l’ouvrage ou de l’ensemble de l’œuvre de Thomas, en fournissant quelques éléments historiques empruntés à des ouvrages antérieurs qui n’adoptaient pas non plus toujours eux-mêmes une perspective historique. Aucun des textes d’accompagnement de ces éditions ne présente en détail le contexte dans lequel fut produit et lu l’ouvrage. Les objectifs de ces préfaces et postfaces et les intérêts qui les animent sont à l’évidence présentistes, et donc conformes au point de vue habituel des sociologues sur les œuvres qui jalonnent le développement de leur discipline.
Cet article poursuit des objectifs différents de celui de ces préfaces ou postfaces. Il s’agit ici d’abord de présenter les éléments indispensables à une compréhension du paysan polonais, comme ouvrage appartenant à l’histoire de la sociologie aux États-Unis, et de nourrir ainsi une réflexion sur la manière de lire et d’utiliser les ouvrages qui accèdent, comme celui-ci, au statut de « classique ». Au delà de cet exemple particulier, je me propose également de formuler une première critique des conceptions de la définition disciplinaire de la sociologie, des relations entre chercheurs, des produits des recherches, etc., qui ont été adoptées jusqu’ici par la plupart des analyses d’histoire des sciences sociales ; et, par contrecoup, de suggérer la fécondité de la perspective appliquée ici à la compréhension du paysan polonais [4].
Je m’intéresserai principalement à ce qui renvoie dans l’ouvrage au premier auteur, W.I. Thomas, et à la sociologie américaine. Non parce que Thomas serait plus « important » que le second auteur, le polonais Florian Znaniecki (à supposer que l’on puisse définir clairement des critères d’évaluation d’une telle importance), mais parce que l’ouvrage a été lu ailleurs qu’en Pologne comme un livre né et produit aux États-Unis, et que la carrière et les références intellectuelles de Znaniecki sont largement extérieures à la sociologie américaine [5]. Je montrerai en quoi l’ouvrage et l’entreprise de recherche qui aboutit à celui-ci sont différents de ce qu’affirme la vulgate par laquelle ils sont connus et je discuterai plusieurs des questions que suggèrent ces divergences. Je reviendrai en conclusion sur la notoriété de l’ouvrage et sur la question que fait naître immédiatement l’existence de ces traductions en français : quel usage peut faire aujourd’hui la sociologie française d’un ouvrage qu’elle avait jusqu’ici complètement ignoré ?
 
Le paysan polonais comme classique de la sociologie
 
 
Je rappelle d’abord les titres qui confèrent au paysan polonais une place significative dans l’histoire de la sociologie. Bien que l’ouvrage n’ait bénéficié que d’un tirage modeste en nombre d’exemplaires (3 000 exemplaires environ entre 1918 et 1940), sa notoriété dans la sociologie américaine fut considérable pendant les 20 ans qui suivirent sa publication. Ce fut le seul ouvrage de sociologie retenu comme significatif par le Social Science Research Council (SSRC) lorsque cet organisme entreprit en 1937, après une première période de 15 ans de financements intensifs des recherches de sciences sociales, de dresser un bilan des résultats de celles-ci [6]. Sa relégation au rang de classique salué académiquement, mais non lu, fut par contre rapide après 1940. L’ouvrage, réédité seulement deux fois, continua cependant de bénéficier fréquemment aux États-Unis du titre de premier ouvrage de sociologie autochtone ayant une dimension empirique – de plus en plus souvent ces toutes dernières années à côté du Philadelphia Negro de W.E.B. du Bois (1899).
Le paysan polonais est donc connu depuis cinquante ans principalement par une vulgate – un sort qu’il partage avec la plus grande partie des « classiques » de la sociologie. Je rappelle les principaux éléments de cette vulgate : première étude de sociologie empirique fondatrice d’une « école de Chicago » qui met l’accent sur le travail de terrain et la dimension subjective des comportements, le paysan polonais offre une analyse des transformations des comportements des paysans polonais à la suite de leurs contacts avec le monde moderne (urbain) et, notamment pour certains, à la suite de leur migration aux États-Unis. Les autobiographies et les correspondances familiales sont les sources documentaires nouvelles « inventées » par Thomas pour analyser la dimension subjective des comportements. Bien que Thomas, l’auteur principal, ait quitté l’Université de Chicago en 1918, l’ouvrage exerça une influence majeure sur les monographies de sociologie urbaine réalisées à l’Université de Chicago dans les années suivantes dont les auteurs constituent ce qui est souvent désigné par le terme « école de Chicago ». Il ouvrit ainsi la voie aux recherches ultérieures reposant sur une démarche ethnographique (travail de terrain).
Insistons d’abord : rien n’est tout à fait erroné dans cette vulgate, sauf, comme on le verra, une association trop étroite du paysan polonais avec la sociologie et avec le travail de terrain. Mais il suffit de rappeler quelques autres éléments pour découvrir des questions intéressantes que cette vulgate ignore. La première concerne l’orientation intellectuelle de Thomas : l’ouvrage est le troisième livre publié par celui-ci (qui, à sa parution, en 1918, avait 55 ans). Un recueil d’essais publiés antérieurement sur les différences de sexe et une sorte de manuel d’initiation à l’anthropologie sont les deux précédents ouvrages de Thomas. On peut donc se demander si les objectifs intellectuels de Thomas s’inscrivent dans la discipline à laquelle on rattache aujourd’hui le paysan polonais, et, s’il n’en va pas ainsi, s’interroger sur le mode de lecture auquel était destiné cet ouvrage par ses auteurs. Une autre question est suggérée par l’orientation de recherche définie par l’ouvrage : la diffusion du paysan polonais auprès de la génération suivante de chercheurs passa notamment – les témoignages ne manquent pas – par la lecture de la note méthodologique qui ouvre le livre. Mais celle-ci fut indubitablement rédigée pour l’essentiel par Florian Znaniecki. Philosophe de formation, de 19 ans plus jeune que Thomas, la culture et les références intellectuelles de celui-ci étaient fort différentes de celles de Thomas. Znaniecki avait eu par exemple des contacts intellectuels avec Durkheim et Bergson, alors que Thomas manifeste les plus grandes réticences à l’égard des philosophes de son temps. Ajoutons que Thomas qualifia plus tard cette note de « déplorable », bien qu’il en ait discuté la rédaction en son temps avec Znaniecki, et que ce soit à la suite de la rédaction de cette note qu’il ait proposé à Znaniecki de co-signer le paysan polonais [7]. Ce « fait » est connu au moins depuis la fin des années trente, et sans doute bien avant [8]. Il conduit à se demander comment fut utilisé Le paysan polonais par la génération suivante de sociologues, et à s’interroger sur ce qui se transmet d’une génération à l’autre en sciences sociales. À cette question, on peut en rattacher une autre, qui concerne « l’école » dont Le paysan polonais est censé marquer la naissance. Herbert Blumer – un protégé du successeur de Thomas à l’Université de Chicago, Elsworth Faris, et aussi un défenseur pendant toute la durée de sa vie du courant de recherche prétendument issu du paysan polonais – rédigea la critique radicale de la démarche du paysan polonais en 1937 pour la réunion du SSRC qui coïncida avec la fin de la période de notoriété du livre. Thomas donna son agrément à la critique de Blumer. On peut se demander ce qui définit l’orientation d’un courant de recherche qui récuse si libéralement l’ouvrage qui est réputé l’avoir fondé.
Ce ne sont pas, bien sûr, les seules interrogations suggérées par un examen de l’ouvrage qui adopte un point de vue historique. On peut s’étonner de ce que les lecteurs sociologues se soient très peu penchés sur la pertinence empirique de l’ouvrage. À deux exceptions près, nul ne semble s’être demandé qui étaient ces Polonais étudiés par Thomas, ni dans quelle mesure les émigrés polonais possédaient effectivement les caractéristiques de comportement que leur prête un ouvrage dont le thème principal est la « désorganisation sociale ». Ce qui conduit aussi à s’interroger sur les propriétés qui sont associées à une grande notoriété en sociologie.
Les rattachements de Thomas aux disciplines de sciences sociales
La compréhension d’un ouvrage ne peut sans doute jamais faire l’économie de la détermination du ou des adversaires intellectuels contre lesquels celui-ci fut conçu. Cette détermination des adversaires intellectuels est d’autant plus nécessaire ici que la carrière de Thomas en sociologie débute avec la naissance aux États-Unis de la discipline universitaire qui porte ce nom. Le mot sociology est utilisé en 1890 depuis environ vingt ans, par et pour une sorte de mouvement social qui s’intéresse aux problèmes sociaux de l’époque – essentiellement ceux qu’engendrent, selon la perception des classes moyennes, les émigrations non anglo-saxonnes. Le mot sociology ne figure que depuis 1891 dans le titre d’un département universitaire (à l’Université du Kansas). Même à l’Université de Chicago qui ouvre en 1892, le nom du département où Thomas obtient un Ph.D en 1896 est mal fixé pendant les 2 ou 3 premières années qui suivent cette ouverture : on trouve parfois Social Science and Anthropology, parfois Sociology and Anthropology et Sanitary Science est fréquemment ajoutée. Ces trois spécialités sont en fait celles auxquelles se rattachèrent durablement les premiers enseignants permanents. Sociology fut finalement retenu comme appellation usuelle du département, mais l’anthropologie fut aussi durablement considérée comme une discipline différente, expressément présente comme telle dans le nom du département et dans le programme des enseignements.
Thomas fut recruté comme instructor (le grade le plus bas) en 1894 [9]. Les intitulés de ses enseignements le situent du côté de l’anthropologie, ou mieux encore, pour reprendre un terme qui figure sous le nom de Thomas dans l’annuaire de l’université, de la Folk psychology [10]. Thomas a en effet rencontré cette spécialité – la psychologie des peuples – en son lieu de naissance, l’Allemagne, lors d’un voyage. C’est sans ambiguïté à celle-ci et à l’anthropologie – et non à la sociologie – qu’il se rattache au moins jusqu’en 1908 par ses intérêts et ses références dans ses publications. La situation de l’anthropologie à l’Université de Chicago est précaire dans ces premières années : le seul enseignant qui s’identifie dès 1892 comme anthropologue, Frederic Starr, est apprécié comme conférencier extérieur, mais peu présent sur le campus. Spécialiste d’archéologie et d’anthropologie physique, il souhaitait, lors de son recrutement, la création d’un département autonome et il ne s’intéressa pas à ce que faisaient ses collègues sociologues. Dans le programme du département, ses enseignements figurent à côté de ceux de Thomas. Celui-ci s’est également conduit dans l’université comme un représentant de l’anthropologie : dans les années 1900-1914, par exemple, Thomas se soucia de l’avenir de cette discipline ; il chercha en 1907 à faire recruter Franz Boas, l’anthropologue en vue de la période et le fondateur intellectuel de la discipline aux États-Unis ; en 1908, une lettre évoque son souhait de faire recruter George Dorsey (qui le fut effectivement) et William Jones (qui ne le fut pas) [11].
Il ne s’agit évidemment pas ici d’une simple question d’étiquette disciplinaire. Les lectures, les intérêts et les interrogations de Thomas le rattachent à l’anthropologie. À ses débuts, Thomas adopte, comme la quasi-totalité des chercheurs en sciences sociales de l’époque, une partie de la vulgate post-darwinienne de l’époque. Selon sa propre appréciation, confirmée par ses publications, son évolution intellectuelle fut très lente : il n’abandonna que peu à peu l’idée de l’existence de différences biologiques entre races ou entre hommes et femmes (le sujet de sa thèse et son premier centre d’intérêt). L’un des cours qu’il assura fréquemment avait pour titre Social Origins et suggérait donc une quête d’une évolution unilinéaire des institutions. Boas récusa d’ailleurs devant un ancien élève de Thomas, à propos de l’enseignement de celui-ci, l’usage de l’expression social origins [12]. On peut remarquer que Thomas n’a pas changé ultérieurement l’intitulé de cet enseignement dont l’un des objectifs, selon son successeur, Ellsworth Faris, était la critique du point de vue naïvement ethnocentrique des étudiants. La lecture de l’anthropologue Franz Boas, le premier à récuser radicalement les déterminations biologiques des comportements sociaux, accompagna l’évolution de Thomas vers la critique de ces déterminations : Thomas se convainquit progressivement que la culture et l’environnement social étaient des facteurs plus importants que les facteurs biologiques. La publication par Thomas d’un manuel, Source Book for Social Origins (1909), marque une étape de cette évolution. Cet ouvrage reproduit des documents et des textes d’anthropologues que Thomas utilisait dans son enseignement. Thomas rédigea de courtes introductions à ceux-ci [13]. Ce manuel connut un grand succès, car il eut au moins cinq rééditions. Le dernier ouvrage publié par Thomas en 1936, Primitive Society, est une sorte de mise à jour du Source Book, ce qui fait clairement apparaître l’orientation durablement anthropologique des intérêts de Thomas. La singularité de Thomas fut ici sans doute de n’avoir pas été membre de l’association américaine des anthropologues et d’avoir (semble-t-il) peu fréquenté ceux-ci (à l’exception de George Dorsey qui fut son collègue pendant quelques années à Chicago).
La psychologie est une autre discipline à laquelle se rattache parfois intellectuellement Thomas. Le guide de recherche destiné à la préparation du projet dont le paysan polonais fut la réalisation partielle s’intitule « Race Psychology : Standpoint and Questionnaire… » [14]. Après son départ de l’Université de Chicago, les deux recherches auxquelles participa Thomas et qui donnèrent lieu à la publication d’un ouvrage sont d’ailleurs caractérisées par une orientation plus psychologique que sociologique [15].
Recueil de documents commentés, le Source Book, se rapproche par sa conception de « l’histoire documentaire » – un genre qui n’a pas disparu aujourd’hui de l’édition américaine. Thomas en 1912 présentait le projet qui devait déboucher sur le paysan polonais comme celui d’un ouvrage de ce type : la publication envisagée est ainsi décrite ainsi : « Rendre accessible au travailleur scientifique dans le domaine des problèmes des immigrants des données concernant la classe (class) des immigrants… mon but ultime est de réunir une collection complète de documents, auxquels tous ceux qui s’intéressent scientifiquement aux problèmes de la société humaine pourront rattacher leurs théories et interprétations » [16]. Dans sa forme finale, le paysan polonais suit effectivement ce modèle, même si l’ampleur du projet fut considérablement restreinte, comme on le verra plus loin. C’est d’ailleurs ainsi que l’ouvrage est présenté dans la note critique que consacra l’American Journal of Sociology lors de la publication des deux premiers volumes en 1918 : son auteur, P. Fairchild, insiste sur le fait que l’ouvrage est « largement documentaire » et remarque qu’« il est difficile en ces temps oppressants de guerre de penser que quelqu’un puisse un jour avoir le temps de lire une énorme masse de matériaux documentaires si riches en détails… » [17]. Mais l’ouvrage fut rapidement lu non comme une présentation de documents, mais comme une analyse générale des comportements des immigrants appuyée sur la documentation par ailleurs produite.
Contre quoi est écrit Le paysan polonais ?
L’évolution intellectuelle de Thomas dans le sens d’une récusation complète d’une approche biologique n’était pas parvenue tout à fait à son terme, en 1910 (Thomas a alors 47 ans), quand il obtint d’une mécène, Helen Culver, les crédits pour étudier la psychologie des différentes « races » – dans la terminologie actuelle : des groupes ethniques – installées sur le territoire des États-Unis [18]. À la même époque, ou peu de temps après, Thomas envisagea d’étudier d’autres ruraux également considérés à l’époque comme biologiquement « inférieurs » : les Noirs du Sud. C’est ainsi que Thomas entra en contact avec Robert Park, qui fut après 1918 le principal inspirateur des recherches sociologiques menées à l’Université de Chicago. Park possédait une connaissance du monde des Noirs du Sud qui enthousiasma littéralement Thomas, comme le montre leur correspondance [19].
Le paysan polonais introduisit en sociologie la notion d’attitude – un état mental qui prédispose à des actions orientées vers des finalités et qui possède une dimension cognitive et une dimension émotionnelle. La notion est en partie dérivée de la biologie de Darwin et elle apparaît, à la même époque, chez des psychologues avec des connotations variées [20]. La notion d’attitude élaborée par Thomas constitue principalement un moyen pour récuser l’approche biologique des comportements. L’attitude, socialement façonnée, prend la place occupée antérieurement par l’instinct. De nombreux développements du paysan polonais sont destinés à illustrer l’interdépendance entre transformations sociales et transformations des attitudes.
Mais les explications biologiques ne sont pas le seul adversaire intellectuel contre lequel sont dirigées les analyses de Thomas. Celui-ci semble avoir toujours eu un certain dédain pour l’orientation intellectuelle des sociologues établis de son temps qui appartiennent à la génération qui précède de peu la sienne – c’est-à-dire Albion Small (le directeur du département de sociologie de Chicago), Lester Ward, Graham Sumner, Franklin Giddings [21]. Ces sociologues, qui utilisaient les ressources des seules bibliothèques, ont publié principalement des synthèses spéculatives sur la société en général et parfois des réflexions méthodologiques. Ce sont ces « sociologues de bureau » et leurs théories a priori dont Thomas se démarque quand il qualifie sa démarche pour découvrir des « lois » de la société d’« analytique et inductive » [22]. En 1928, il reprochait encore leur arrière-plan métaphysique et philosophique aux publications sociologiques [23]. Cette orientation critique à l’égard des théories a priori est cohérente avec la large place accordée au matériel documentaire dans les ouvrages de Thomas. On peut relever également que celui-ci ne cite pratiquement jamais les publications des sociologues de la génération antérieure à la sienne.
Un autre adversaire intellectuel de Thomas est désigné dans la note méthodologique par l’expression la « sociologie du sens commun » [24]. Ce terme désigne la conception de la société que l’on trouve parmi les membres des classes moyennes cultivées, la catégorie où se recrutaient les membres du mouvement progressiste de réforme d’avant 1914, et où se recrutèrent un peu plus tard les travailleurs sociaux. Le mouvement de réforme est bien représenté à Chicago (y compris à l’université), et bien sûr parmi les amis et les proches de Thomas (sa femme, Harriet Thomas est une amie de Jane Addams [25] ; lui-même est proche du philosophe Georges H. Mead, l’un des membres actifs du mouvement de réforme à Chicago). À ce mouvement progressiste se rattache le mouvement d’enquête sociale (survey) qui, avant de décider des réformes à proposer, organise de vastes enquêtes sur le modèle de l’enquête de Charles Booth sur l’est de Londres [26]. Charles Henderson, l’aumônier de l’Université et le second professeur de sociologie recruté en 1892 par l’Université de Chicago, représente la partie du mouvement de réforme restée la plus fidèle à son origine protestante. Henderson se préoccupa de la réforme des prisons, de la délinquance, de la prostitution, du chômage sans prendre de distance à l’égard des normes morales des classes moyennes protestantes [27]. Ce sont sans doute ces enquêteurs sociaux, Henderson et les leaders du travail social en cours d’institutionnalisation avant 1914, que vise Thomas dans sa critique de la « sociologie du sens commun ». Ces « sociologues du sens commun » admettent par exemple, sur le mode de l’évidence, que les conditions matérielles déterminent directement les comportements. À cette interprétation, Thomas oppose l’existence d’un intermédiaire, la définition de la situation, c’est-à-dire l’interprétation subjective de la situation considérée. Pour utiliser une formulation qui n’est pas la sienne, c’est à l’ethnocentrisme que s’en prend Thomas. Il s’agit là d’une des questions centrales développées dans le paysan polonais, qui contient une longue argumentation en faveur de la prise en compte de la dimension subjective dans l’interprétation des comportements des immigrants. Park remarqua plus tard que c’est au moment de la rédaction du Source Book que Thomas a rompu avec la conception conventionnelle de la sociologie comme « étude des problèmes sociaux » : à l’inverse d’une grande partie des réformateurs sociaux, Thomas a réalisé alors la « relativité de l’ordre moral » [28].
Les immigrants comme population, et l’immigration comme phénomène collectif, ne sont pas au centre des intérêts de Thomas et Znaniecki dans Le paysan polonais (ni d’ailleurs de Thomas dans la suite de sa carrière) [29]. L’ouvrage ne comprend que de rares données statistiques sur l’immigration polonaise. La catégorie de « paysans » est prise dans un sens large, comme on le verra : il s’agit plutôt de ruraux et d’ex-ruraux. Ces caractéristiques – faible attention à l’émigration comme processus d’ensemble, désintérêt pour une approche statistique, faible attention à une saisie précise des positions sociales – ne sont évidemment pas surprenantes chez un chercheur dont la culture est celle d’un anthropologue de l’époque.
Avant d’examiner plus précisément l’histoire du projet de recherche dont est issu le livre, récapitulons les trois points établis : le paysan polonais est un ouvrage dont l’auteur principal a des préoccupations et des références qui s’inscrivent entre l’anthropologie et la psychologie de son temps ; par sa forme, l’ouvrage est une présentation commentée de documents, selon une formule utilisée à des fins d’enseignement ; il exprime une réaction critique à l’encontre des approches des comportements sociaux en termes biologiques, à l’encontre des analyses spéculatives des sociologues de la génération précédente, à l’encontre les interprétations conventionnelles et ethnocentriques en vogue chez les classes moyennes cultivées de l’époque à propos des groupes d’immigrants. L’ouvrage partage cependant le souci de généralisation – la recherche de lois – des sociologues de la génération précédente, et témoigne d’un souci de documentation concrète plus fréquent chez les enquêteurs sociaux que chez ces sociologues. Cette double préoccupation constitua l’originalité de l’ouvrage pour les lecteurs sociologues après 1918.
Relevons enfin la conclusion relative à la démarche adéquate pour comprendre un ouvrage, fût-il de sociologie, qui découle implicitement des éléments qui se sont révélés indispensables dans le cas examiné ici [30]. Il est indispensable d’adopter une démarche historique, attentive au contexte, au sens des mots utilisés dans celui-ci, à la chronologie, et de s’attarder à la critique des sources. Ceci conduit évidemment d’abord à proscrire les facilités de plume et les interprétations incontrôlées, si fréquentes chez les chercheurs d’une discipline de sciences sociales quand ils écrivent sur le passé de celle-ci [31].
 
Le paysan polonais : du projet de recherche à l’ouvrage publié
 
 
La genèse de la recherche sur les Polonais des deux côtés de l’Atlantique a été longtemps connue principalement à travers le témoignage de Thomas et secondairement, pour la dernière partie de la recherche après 1914, à travers celui de Znaniecki [32]. Mais la version donnée par Thomas est pour une part inexacte et elle laisse dans l’ombre des éléments significatifs.
Le projet a débuté en 1910, et non en 1908 comme l’affirme Thomas en 1937. Thomas reçut, comme on l’a indiqué, d’Helen Culver, un crédit important pour étudier la psychologie des races, c’est-à-dire une ou des immigrations. Ce crédit est un peu supérieur à celui dont bénéficia un peu plus tôt l’enquête sociale la plus visible de la période, le Pittsburg Survey. Le choix des Polonais comme terrain d’enquête fut plus tardif que ne l’indique la chronologie de Thomas [33]. À la fin de 1911, il envisageait encore de publier différents sourcebooks : sur les Polonais, mais aussi sur les Russes, sur les Hongrois, les Roumains, les Italiens, les Juifs d’Europe de l’Est, etc. Pour cela Thomas chercha à s’assurer de collaborations diverses [34]. Ce n’est qu’à partir de 1912 ou 1913 que Thomas accumula une documentation sur les Polonais, achetant des collections de publications et des correspondances familiales. Znaniecki, arrivé à la fin de 1914 à Chicago, fut associé à la traduction de ces documents. Il collecta par ailleurs les documents concernant les Polonais émigrés à Chicago, puis participa à la rédaction des présentations et des commentaires.
L’ouvrage publié – en cinq volumes – n’est qu’une petite partie du projet d’ensemble proposé aux Presses de l’Université de Chicago. Ce projet comprenait dix-neuf volumes, mais seul le contenu des huit premiers était précisé. Deux volumes devaient être consacrés à la noblesse et à la bourgeoisie polonaises, un autre à une « synthèse de la culture polonaise » [35]. La démission forcée de Thomas de l’Université – sans relation avec l’ouvrage – mit un terme au projet de publication par les presses de l’Université de Chicago après la parution des deux premiers volumes [36]. Les trois autres volumes furent publiés par un petit éditeur de Boston en 1920. Un peu après son éviction de l’Université de Chicago, Thomas travailla à un volume qui prit place dans la série des recherches financées par la fondation Carnegie sur l’« américanisation ». Celui-ci constitue une sorte de résumé partiel de la série d’ouvrages projetée en 1911 : il présente à la fois une analyse et une documentation sur les diverses émigrations représentées à New York ; son style de rédaction se rapproche de celui du paysan polonais. Le volume fut signé par Herbert Miller et Robert Park, en raison du caractère alors moralement sulfureux de la réputation de Thomas depuis son éviction de l’Université de Chicago. Il semble que ce soit un ouvrage de Thomas et de Park – et non de Thomas seul, comme le soutient la version trop vite acceptée après la publication du recueil d’extraits de l’œuvre de Thomas par Morris Janowitz en 1966. Jusque là, cet ouvrage avait généralement été attribué à ses deux signataires [37]. Sa lisibilité plaide en faveur d’une contribution de Park et de Thomas (Park écrit avec plus d’aisance que ce dernier).
Comme le suggère l’existence même des études sur l’américanisation, les problèmes des groupes d’immigrés sont d’une brûlante actualité aux États-Unis à la fin de la Première Guerre mondiale. Au cours de la guerre, chaque groupe d’immigrés a en effet été suspect aux yeux de l’élite anglo-saxonne protestante de sympathies pour des « ennemis » – l’Allemagne et ses alliés, puis la Révolution bolchevique. Les études sur l’américanisation avaient pour objet d’examiner si les institutions propres à chaque communauté – et notamment leur presse – retardaient ou limitaient l’adhésion de celles-ci aux États-Unis. On voit que, lors de sa parution, le paysan polonais, était, par le hasard de la conjoncture politique lors de son achèvement, un livre d’actualité.
L’intérêt de Thomas n’a cependant que peu à voir avec cette actualité puisqu’il n’abandonna pas le sujet ultérieurement : Thomas chercha en effet dans les années trente à trouver un financement pour réaliser une recherche sur les émigrés suédois en collaboration avec Gunnar et Alva Myrdal, ainsi qu’avec sa seconde femme, Dorothy Thomas. Plus tard, il collecta également des documents sur l’émigration juive [38].
On peut conclure de ces éléments que le paysan polonais constitue en fait une partie d’un projet bien plus vaste de publication de documents commentés sur la dimension subjective des expériences qui accompagnent l’immigration. On ne peut s’étonner qu’il donne prise à la critique avancée par Blumer en 1937 : les analyses du paysan polonais, affirme celui-ci, ne sont pas rigoureusement fondées sur la documentation produite. Thomas n’objecta rien en 1937 à cette critique. Cette réaction n’est pas surprenante si l’on tient compte du type d’ouvrage qu’avait en tête Thomas et de ses singularités personnelles. Ou, pour prendre les choses autrement, si l’on relève la différence entre ce qui intéressait Thomas d’une part, l’utilisation et l’interprétation ultérieure de son ouvrage par les sociologues d’autre part. Ceux-ci érigèrent le paysan polonais en un modèle en matière de méthode, et ils lui empruntèrent des notions – attitude, désorganisation sociale, désorganisation personnelle – et des typologies, comme les Four Whishes, ou celle de trois types différents de personnalité. Cette interprétation de l’ouvrage apparaît en 1922 dans la note critique de l’American Journal of Sociology consacrée à l’édition complète des 5 volumes chez Badger Press. Le critique peu enthousiaste de 1918, Fairchild, vanta alors l’ouvrage pour sa documentation de première main, le qualifia d’« unique » et affirma qu’il possédait « une valeur inappréciable » [39].
La prise en compte des singularités personnelles de Thomas est également utile pour comprendre de manière plus précise l’ouvrage. Par ses goûts personnels et son genre de vie, sa manière de travailler, son rapport à ses recherches, sa relation à la vie universitaire, Thomas s’écartait notablement de la plupart des universitaires de son temps. Ses opinions en matière de comportements sexuels, de morale et de religion sont éloignées avant 1914 de celles de ses contemporains, ce qui valut à Thomas l’hostilité caractérisée du président de l’Université de Chicago en 1918, Harry P. Judson [40]. Thomas s’est montré toute sa carrière anticonformiste dans ses rapports avec le milieu universitaire, les disciplines et les autorités établies : il récuse par exemple toute influence sur sa pensée des philosophes de son temps, ironise sur l’aura des thèses allemandes aux États-Unis, admire des intellectuels marginaux (comme Park, lors de leur première rencontre), etc. J’ai déjà souligné son dédain à l’égard des vastes théories des sociologues de la génération antérieure et son attention pour les détails concrets que pouvaient contenir des documents sur la vie sociale [41]. Thomas témoigna à l’occasion d’une certaine distance à l’égard de ses propres analyses, affirmant par exemple ne plus se souvenir de ce qu’il avait écrit et qui était traité comme une théorie achevée par la génération suivante de sociologues. La désinvolture de Thomas vis-à-vis de sa propre production intellectuelle, et peut-être de la vie universitaire, apparaît aussi dans la proposition faite à Znaniecki de devenir coauteur du paysan polonais, alors même qu’il avait des réserves intellectuelles sur la « Note méthodologique » rédigée par celui-ci [42]. Il semble ainsi avoir toujours refusé de se laisser enfermer dans l’orthodoxie de ses propres analyses [43]. On peut remarquer également que ni la rigueur ni la cohérence des formulations ne semblent pour Thomas des soucis majeurs, si bien qu’une lecture trop minutieuse de ses analyses risque sans doute de conduire à des sur-interprétations.
Après la publication du paysan polonais, les intérêts intellectuels de Thomas prirent un nouveau cours : il s’intéressa activement à la psychologie behavioriste de Watson au point de suivre les enseignements de celui-ci. La transformation de ses intérêts était suffisante pour que, en 1928, Park se demande ce qui était arrivé à Thomas pour qu’« il parle un langage tout à fait étrange pour moi en tant que sociologue » [44].
On voit que ni les caractéristiques de Thomas, ni le projet qu’il réalisa dans le paysan polonais ne qualifiait immédiatement cet ouvrage pour devenir le texte fondateur d’une tradition ni a fortiori de la « sociologie américaine » (pour reprendre le titre d’une des traductions françaises récentes). On comprend alors pourquoi le fait que l’ouvrage ait été invoqué comme un modèle d’enquête après 1920 – lors du premier développement de la sociologie comme discipline de recherche sur le monde contemporain – devait s’accompagner d’une certaine réinterprétation de la biographie intellectuelle de Thomas et du projet dont l’ouvrage était l’aboutissement.
Cette propriété n’est évidemment pas propre au paysan polonais parmi les ouvrages importants de l’histoire de la sociologie. Mais la distance entre la définition de l’ouvrage qui fut celle de Thomas au cours de ses recherches, et la définition que lui attribuèrent les sociologues qui firent de l’ouvrage un modèle est particulièrement grande, parce qu’elle traduit le changement profond de définition qui affecte alors en peu d’années aux États-Unis la sociologie en tant que discipline universitaire.
La pertinence empirique de l’ouvrage
La manière dont Le paysan polonais a été lu par les sociologues pendant 80 ans en ce qui concerne les phénomènes sociaux évoqués dans l’ouvrage peut surprendre. On ne s’est guère posé de questions sur ces « Polonais » qui sont le sujet du livre – alors que la Pologne avait cessé d’exister comme État-nation depuis 1795 (ou 1815) [45]. Le sort des paysans n’a sûrement pas été le même dans les trois territoires placés sous souveraineté russe, prussienne et autrichienne, car chacune de ces tutelles suivit une politique qui lui fut spécifique à l’égard des territoires conquis [46]. Par ailleurs ces territoires étaient inégalement éloignés (socialement et pas seulement géographiquement) des zones de développement industriel. Il y a aussi une dimension religieuse dans la politique suivie dans chacun de ces territoires.
La partie sous domination prussienne, puis allemande, tendit à être germanisée : la scolarisation élémentaire y était forte vers 1900, mais elle s’effectuait en allemand. L’émigration vers l’industrie et les villes allemandes fut rapidement considérable. À l’inverse, la partie sous domination russe, le royaume du Congrès, connaissait un fort analphabétisme. Éviter toute alliance entre les paysans et l’aristocratie généralement portée au nationalisme fut un des objectifs de la politique russe. La Galicie, sous tutelle autrichienne, ne fut pas soumise à des tentatives d’assimilation linguistique ; l’alphabétisation y semble d’un niveau intermédiaire entre le niveau que l’on trouve dans les deux autres parties. La question de la scolarisation dans les territoires polonais était en tout cas politiquement assez importante en 1918 pour que l’une des premières mesures du nouvel état soit de rendre la scolarité obligatoire (en polonais).
La première vague des Polonais immigrés aux États-Unis vint de la partie sous domination prussienne. Après 1890, l’émigration vers les États-Unis est issue en partie des territoires sous domination russe, et après 1900, de Galicie [47]. L’ampleur de l’analphabétisme dans certains territoires de l’ancienne Pologne permet de conclure que la population auprès de laquelle Thomas et Znaniecki recueillirent une documentation constituée de correspondances était certainement loin d’être représentative de l’ensemble de la population immigrée, et qu’une fraction de celle-ci s’est donc trouvée en dehors du champ de l’enquête. On ne s’étonnera donc guère que l’émigré qui fournit une autobiographie fût un ex-apprenti boulanger appartenant à une famille que l’on décrit sans doute à peu près convenablement en la rattachant aux fractions inférieures des classes moyennes [48]. Plus généralement, les familles pour lesquelles Thomas et Znaniecki disposent de lettres ne sont pas très précisément décrites par l’appellation de « paysans ». Un examen des 20 premiers groupes de lettres reproduites dans l’ouvrage suggère que les familles dont elles émanent correspondent à des situations assez variées : trois familles sont présentées comme appartenant à la petite noblesse rurale, une autre semble comprendre surtout des ouvriers, quatre autres comprennent des descendants de paysans plutôt que des paysans ; la correspondance de deux autres ne fournit pas d’indications suffisantes sur les professions exercées par les membres de la famille restés en Europe pour être situables socialement [49]. Les lettres reproduites illustrent bien l’un des traits que l’on connaît par ailleurs : depuis une quarantaine d’années au moins, les populations rurales des trois territoires avaient commencé à se déplacer sur les territoires ex-polonais, et aussi sur les zones proches d’Allemagne et de Russie, et à émigrer vers le Brésil et les États-Unis (entre autres). On trouve à la fois des émigrations vers les villes industrielles et des émigrations saisonnières parfois liées au travail agricole. Certaines de ces migrations semblent des tentatives de familles pour s’enrichir suffisamment pour acheter des terres, d’autres sont consécutives à des difficultés économiques aiguës.
Caractériser précisément ces populations à partir de leur correspondance n’était pas très facile, mais Thomas et Znaniecki ne semblent pas s’être souciés de cette question, ce qui est cohérent avec la formation de chacun d’eux, et avec le fait que les attitudes des immigrés, et non l’émigration elle-même, constituaient leur véritable sujet d’intérêt [50]. Ils ne se soucient pas non plus d’autres caractéristiques certainement importantes de ces familles : par exemple ils n’indiquent pas systématiquement dans quelle partie de l’ex-Pologne elles sont installées. Leur peu d’intérêt pour cette question est d’autant plus frappant que Thomas lui-même n’ignorait pas qu’il existait des différences entre la situation des trois territoires issus de l’ex-Pologne : un article signé de lui seul porte spécifiquement sur la partie sous domination prussienne [51]. Pour comprendre de manière plus approfondie le traitement de la différenciation de cette vaste population qualifiée de « paysanne » dans l’ouvrage, il faudrait établir plus précisément comment Znaniecki – et les intellectuels du même milieu – percevaient les différences internes à la population de chacun des territoires (s’ils en percevaient). Il est en effet plausible que Znaniecki apporta une contribution essentielle à l’interprétation des documents dans le contexte de l’histoire polonaise [52]. Mais le fait de laisser de côté ces questions n’est pas très surprenant dans un ouvrage qui était conçu au départ comme une présentation de documents.
Pour justifier son choix d’étudier les Polonais, Thomas avançait le comportement particulier des émigrés de cette origine aux États-Unis. Il percevait celui-ci comme erratique et était par ailleurs convaincu que les Polonais émigrés contribuaient plus que pour leur part aux phénomènes de délinquance, de ruptures familiales et de dépendance à l’égard de l’assistance publique. Pour reprendre les termes de l’ouvrage, les Polonais émigrés présentaient des formes accentuées de désorganisation sociale. Ce stéréotype était associé aux émigrés Polonais, qui constituaient vers 1910 à Chicago un type d’immigrants parmi les plus dépréciés [53].
On trouve effectivement des Polonais immigrés et leurs descendants parmi les cas évoqués dans les ouvrages ultérieurs sur les différentes formes de désorganisation sociale : le délinquant dont l’autobiographie commentée est le sujet de la monographie la plus vendue de Clifford Shaw, The Jackroller, est par exemple d’origine polonaise [54]. On peut cependant relever qu’aucune estimation ne semble avoir été réalisée avant 1918 pour mesurer la fréquence des différents phénomènes que l’on trouve sous la rubrique de la désorganisation sociale en contrôlant la structure des populations d’immigrants (leur taille et la répartition par âge de la population notamment). Un premier calcul de ce type, en 1936, porte sur la délinquance juvénile. Il ne confirme pas l’existence d’une désorganisation particulièrement forte chez les Polonais immigrés [55]. Les analyses de Shaw et McKay montrent également que les délinquants juvéniles d’origine polonaise ne sont qu’à peine plus nombreux que les autres descendants d’immigrants blancs, et moins nombreux que les descendants d’Italiens [56]. Une étude ultérieure sur la résistance des familles polonaises au passage par l’émigration conclut à la résistance particulière des Polonais à la dissolution familiale par comparaison avec les autres immigrations catholiques [57].
L’interprétation de l’état de la communauté polonaise que proposent Thomas et Znaniecki a été récusée par la recherche ultérieure de la fille de celui-ci, Helena Lopata. Candidate au doctorat de sociologie à l’Université de Chicago à la fin des années quarante, Lopata réalisa en effet une nouvelle recherche sous la tutelle de trois anciens élèves de Park devenus professeurs de sociologie à l’Université de Chicago, Herbert Blumer, Louis Wirth et Everett Hughes. Il s’agissait d’expliquer pourquoi la communauté polonaise établie aux États-Unis n’avait pas disparu par assimilation, c’est-à-dire après sa réorganisation (un thème présent dans l’ouvrage de Thomas et Znaniecki, mais qui retint infiniment moins l’attention dans les années vingt que la désorganisation). L’ouvrage issu de la thèse de Lopata présente un portrait de la communauté polono-américaine très différent de celui qu’offrait Le paysan polonais [58]. Lopata insiste notamment sur l’intégration de la communauté à travers d’intenses luttes pour le statut à l’intérieur de cette communauté. Celle-ci passait par des conflits mobilisant les ressources externes disponibles : d’où une partie de ce qui apparaissait aux observateurs extérieurs comme forme de désorganisation.
Je me garderai de conclure sur le fond, comme si les travaux récents avaient des résultats qui n’étaient pas susceptibles d’être à leur tour contredits par de nouvelles recherches. Mais on peut relever :
  1. que la postérité du paysan polonais ne tient pas à la pertinence empirique avérée de son point de départ ni de ses conclusions ;
  2. que le souci de la justesse de celles-ci fut à peu près nul, au cours de la période où l’ouvrage fut traité comme un modèle. D’autres exemples, par exemple Le suicide et les Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim, Les argonautes du Pacifique Occidental de Malinowski notamment, suggèrent que quand des critiques de la dimension empirique d’ouvrages promus au rang de classiques fondateurs existèrent, elles n’eurent pas nécessairement d’incidence négative sur leur postérité ultérieure [59].
On peut se demander si les œuvres de sciences sociales ne sont pas principalement lues par les spécialistes ultérieurs de la discipline selon une grille qui privilégie à la fois ce qui peut être emprunté et ce à quoi il est possible de s’opposer, mais qui attache peu d’importance à la solidité des preuves. L’exemple du paysan polonais est cependant particulièrement frappant car la tradition à laquelle appartient Thomas a spécialement valorisé l’enracinement empirique des analyses, et en même temps elle a fait preuve d’une absence accentuée de dogmatisme dont on a donné plus haut des exemples [60].
La postérité du paysan polonais en sociologie
Un des points sur lesquels s’accordent ceux qui ont écrit sur Le paysan polonais concerne « l’influence » de l’ouvrage sur les recherches sociologiques ultérieures. Une question aussi mal posée que celle de l’« influence » d’une œuvre sur d’autres – qui adopte le point de vue ordinaire des études littéraires – ne peut évidemment pas déboucher sur des réponses solides. Il y a d’ailleurs longtemps que des historiens d’art ou des musicologues reconnaissent que le verbe « influencer » n’a pas un signification univoque [61]. On se demandera ici ce qui est commun au paysan polonais et aux monographies des années 1923-1933, en commençant par les caractéristiques les plus facilement définissables, comme le style de rédaction et les sources documentaires.
Un modèle pour le style de rédaction et les sources documentaires
On trouve dans une partie des monographies de sociologie réalisées à l’Université de Chicago dans la période suivante un genre de rédaction analogue à celui du paysan polonais. Ces comptes rendus de recherche alternent la présentation et le commentaire de documents avec leur simple reproduction. Aucune de ces monographies n’approche par sa longueur Le paysan polonais. Elles sont plus proches par leur rédaction de l’ouvrage signé par Park et Miller qui est une sorte de résumé synthétique du paysan polonais, ou de l’ouvrage suivant de Thomas, The Unadjusted Girl, qui fut bien connu des sociologues formés à l’Université de Chicago dans les années vingt. Ce mode de rédaction se maintint jusqu’aux années quarante : on le trouve encore dans les ouvrages tirés par Lindesmith de sa thèse de 1937 [62].
Les sources documentaires des monographies des années 1920-1933 sont semblables à celles du paysan polonais : on y trouve fréquemment articles de presse, dossiers issus d’institutions diverses – tribunaux, bureaux d’aide sociale, écoles. On y trouve aussi des autobiographies résumées, plus souvent que des longues autobiographies comparables à celle du paysan polonais : seules les recherches sur la délinquance fournissent des exemples analogues à celui qui constitue un volume du paysan polonais. L’idée d’utiliser des autobiographies était certainement "dans l’air" à la veille de 1914 dans l’entourage des sociologues de Chicago, du mouvement progressiste et du philosophe de Harvard, William James. Le journaliste Hutchins Hapgood, qui appartient au même milieu que Park et Thomas publia l’autobiographie d’un voleur en 1903 [63]. Le psychiatre William Healy recueillit des autobiographies de délinquants avant 1914 dans le cadre de ses activités dans la clinique qui devait donner naissance à l’Institute for Juvenile Research (qui abrita les activités de Clifford Shaw après 1926) [64]. On trouve également sous forme synthétique des biographies dans un ouvrage de John Daniels, un étudiant de Harvard qui eut des contacts avec Park [65]. Charles Johnson recueillit des autobiographies pour l’ouvrage d’Emmet Scott sur La grande migration des Noirs vers les villes du Nord [66]. On trouve ce type de documents dans Le Hobo de Nels Anderson [67]. Ils furent recueillis à une époque où la diffusion du paysan polonais était encore restreinte : Anderson (qui était une sorte d’autodidacte) ne cite d’ailleurs pas l’ouvrage de Thomas et Znaniecki [68]. Il semble donc peu fondé d’attribuer au seul exemple du paysan polonais l’introduction de l’usage des autobiographies en sciences sociales : l’ouvrage ne fut qu’un des canaux de cette introduction, même si c’est sûrement l’ouvrage qui apparut en sociologie comme le plus important de ceux qui utilisèrent cette source.
L’utilisation de la correspondance familiale comme source de documentation n’a pas, au contraire, de précédent dans des ouvrages de sciences sociales. Mais elle resta pratiquement sans lendemain. À ma connaissance, aucun ouvrage d’une certaine notoriété publié entre 1920 et 1940 ne s’appuie sur ce genre de documents, même si les sociologues relevèrent volontiers ultérieurement en passant l’importance de cette source documentaire introduite par Le paysan polonais.
Il n’y a pas trace d’observation dans le paysan polonais, mais il est impossible d’attribuer à Thomas une notable contribution à la diffusion de l’usage de l’observation chez les sociologues : si l’un de ses anciens étudiants d’avant 1914 avance dans ses souvenirs qu’il utilisait des observations personnelles dans son enseignement, cette source documentaire n’est pas utilisée dans le paysan polonais et Thomas évoque ailleurs simplement l’intérêt qu’il y aurait à procéder par observation en séjournant dans des familles. Comme il affiche une méfiance sans ambiguïté envers les renseignements recueillis par entretiens, c’est plus une paternité symbolique qu’une justification que les chercheurs de terrain ultérieurs trouvèrent dans les pratiques de Thomas.
Les préférences méthodologiques de Thomas en 1912 tiennent à la crainte d’être trompé par les réponses recueillies par entretien : des indices indirects, consignés dans des documents qui n’ont pas pour fin la recherche, lui semblent plus fiables. C’est ce raisonnement qui justifie sa prédilection pour la correspondance et sa méfiance pour les entretiens. Ce souci, sans disparaître complètement chez les sociologues, ne fut pas très vif dans les débats ultérieurs sur les méthodes de recherches. Curieusement, Thomas ne relève pas que l’argument qu’il utilise contre les entretiens vaut aussi contre les autobiographies rédigées à la demande des chercheurs. Thomas semble d’ailleurs ne s’être plus soucié ultérieurement de ces problèmes ; en 1937 il exprime un regret d’avoir qualifié de « matériel parfait » les correspondances [69].
Thèmes et notions : une postérité ambiguë
Les thèmes et les notions des monographies des années 1923-1933 sont pour partie ceux du paysan polonais. Des témoignages nombreux soulignent la place qu’occupa dans l’enseignement les Four Wishes, une typologie des motivations élémentaires développée dans The Unadjusted Girl [70]. On trouve d’assez nombreuses traces de cette typologie dans les monographies de la fin des années vingt. Mais il s’agit d’une sorte d’invocation à saveur rhétorique (ou « théorique ») autant que d’un instrument qui orienterait les interrogations. Le succès de cette typologie semble surtout celui d’une vignette facilement mémorisable comme en produit – peut-être inévitablement – l’enseignement de la sociologie.
Les notions de désorganisation sociale et de démoralisation sont des candidates plus sérieuses à une large diffusion à partir de l’ouvrage de Thomas. La première de ces notions connut une diffusion croissante dans la sociologie américaine jusqu’à la fin des années trente : au point qu’au terme d’une réunion de l’Association américaine de sociologie consacrée à ce thème en 1937, le rapporteur ne parvenait plus à trouver un sens précis à la notion [71]. Mais il est impossible dans ce domaine de distinguer les effets de la diffusion des ouvrages de Thomas – y compris son ouvrage de 1923, The Unajusted Girl – de l’ouvrage de Cooley qui avait développé l’idée d’organisation sociale, et de ce qui vient du recueil The City de Park et Burgess. Dans ce dernier recueil figure une analyse de la délinquance juvénile en terme de « désorganisation » qui est plus proche de l’interprétation qu’adopteront plus tard Shaw et McKay [72]. Après le départ de Thomas de l’Université de Chicago, en 1918, Park devint, comme on sait, l’enseignant le plus en vue du département de sociologie, et il fut l’un des intermédiaires dans la diffusion des thèmes et du point de vue sur la recherche qu’illustre le paysan polonais.
Comme le remarque S. Murray, on devrait également faire figurer, parmi la postérité des analyses de Thomas les études sur les différents types de personnalité que réalisèrent des anthropologues et des psychologues dans les années 1930 [73]. Ce thème est aujourd’hui rarement évoqué, mais il fut pendant une longue période qui débute avec le paysan polonais, l’un des centres d’intérêts principaux de Thomas et, d’autre part, de l’anthropologie culturelle.
Enfin, il faut relever qu’il n’y eut pas de publication en sociologie après 1918 sur le sujet même du paysan polonais. Quelques thèses de sociologie consacrées à des communautés d’immigrants aux États-Unis furent soutenues à l’Université de Chicago, mais elles restèrent inédites.
 
Conclusion
 
 
On peut maintenant revenir à la question évoquée précédemment : à quoi tient la notoriété particulière du paysan polonais dans la sociologie américaine pendant une vingtaine d’années ? Assez peu certainement à l’activité universitaire ultérieure de W.I. Thomas lui-même qui ne joua pas le rôle de propagandiste des thèses ou des notions de l’ouvrage, et se tint relativement à l’écart de la sociologie comme discipline (même s’il fut président de l’Association américaine de sociologie). J’ai également suggéré qu’on ne peut l’attribuer à la solidité des résultats établis par le paysan polonais, puisque ceux-ci ne furent pas ensuite éprouvés et restent aujourd’hui pour le moins incertains. Elle ne peut pas non plus s’être appuyée sur la poursuite de recherches sur le même sujet : à partir de la crise de 1929, l’interrogation sur l’émigration, qui était à l’arrière-plan de tous les problèmes sociaux de la période précédente, fut remplacée par d’autres questions d’actualité : les différences sociales, le chômage de masse, les effets de la publicité et de la propagande, et l’avenir des relations avec les Afro-américains (les Noirs dans le langage de l’époque) [74].
On est tenté d’admettre, en raison de l’absence de vérification ultérieure du bien-fondé empirique de l’ouvrage, que la notoriété du paysan polonais en sociologie prit appui sur la solidité des stéréotypes constitués de la période, en ce qui concerne le type d’immigration étudié. Mais la base principale de cette notoriété réside dans la rencontre entre un sujet d’actualité avant 1918 – les groupes d’immigrés, leurs cultures et leurs comportements spécifiques – et la mise en œuvre d’une documentation permettant une étude empirique de celui-ci. Robert Park, par ses incitations à utiliser une diversité de démarches documentaires – l’observation dans les lieux cette fois incluse – a également contribué à faire du paysan polonais l’œuvre fondatrice de l’approche empirique à laquelle son nom resta durablement attaché : en jouant essentiellement le rôle d’un directeur de recherche et en ne publiant pas lui-même d’œuvre susceptible de servir de modèle, Park constituait le paysan polonais en modèle [75]. Ainsi c’est la rencontre entre trois groupes d’éléments indépendants – les uns antérieurs, les autres postérieurs à la publication de l’ouvrage – et qui renvoient à l’histoire de la sociologie mais aussi à l’histoire des États-Unis, qui permettent de comprendre la place qui fut celle du paysan polonais dans l’histoire de cette discipline [76].
Une propriété du développement de la sociologie a été mise en évidence au cours de l’examen des questions précédentes : le changement profond de la définition de la discipline entre le moment où l’ouvrage fut conçu et la période où, publié, il rencontra un public. La constance de l’appellation « sociologie » tend à faire oublier les réalités différentes qui distinguent les périodes d’avant et d’après la Première Guerre mondiale. Park fut de ceux qui dirigèrent les pas de la première génération de sociologues à avoir pour référence principale l’enquête empirique (et non la réflexion de bibliothèque), à disposer de financements pour leurs travaux, et à s’inscrire dans une discipline académique constituée avec sa définition des accomplissements et du succès professionnel [77]. Thomas fournit avec Le paysan polonais un modèle – au prix d’une réinterprétation de cet ouvrage par rapport aux objectifs poursuivis par lui-même. Mais la carrière de Thomas à l’Université de Chicago s’était déroulée dans un univers tout à fait différent : une discipline universitaire à peine constituée, qui ne dispose pas de critères reconnus d’évaluation des produits et des carrières, et dans laquelle ce qu’est la recherche n’était donc qu’à demi défini [78]. La définition qui fut celle de la sociologie de l’entre-deux-guerres ne fut pas, elle non plus, très durable : avec l’apparition de commanditaires intéressés à des problèmes sociaux dans une perspective nationale et non plus locale s’ouvrit une nouvelle période marquée par d’autres sources documentaires – notamment les enquêtes par questionnaires –, et d’autres références [79]. Le paysan polonais cessa alors d’offrir un modèle pour la recherche sociologique, et ce furent par exemple les enquêtes par questionnaires qui furent utilisées pour analyser les attitudes.
Les relations entre les chercheurs de la tradition de Chicago sont apparues peu conformes au modèle auquel on pense lorsqu’on considère qu’un groupe de chercheurs constitue une école de pensée dans une spécialité intellectuelle. J’ai relevé l’absence d’attachement à une orthodoxie chez les chercheurs de cette tradition, ainsi que la diversité dans le temps des orientations intellectuelles de Thomas. J’ai aussi évoqué les emprunts sélectifs que fit au paysan polonais la génération suivante, et le fait – non dépourvu d’ironie – que la partie de l’ouvrage sans doute la plus lue fut principalement conçue et formulée Florian Znaniecki, un chercheur extérieur à cette tradition par son orientation intellectuelle. Une description plus exacte de ce groupe de chercheurs doit les présenter comme un réseau de producteurs et d’œuvres liés par des emprunts et des oublis sélectifs. Leurs recherches ne peuvent certainement pas être réduites à la mise en œuvre d’un petit lot d’idées générales et à l’application d’une même formule en ce qui concerne le recueil et le traitement de la documentation empirique. Comme je l’ai montré ailleurs, on peut trouver aussi dans les orientations intellectuelles de ces œuvres les traces des réactions aux problèmes d’actualité de la période, les singularités des parcours biographiques de leurs auteurs… [80].
Pour revenir à la question initialement évoquée de la pertinence actuelle de la sociologie française au paysan polonais, on peut douter que l’ouvrage puisse maintenant inspirer celle-ci, sauf au prix de réinterprétations très « inventives » (mais qui, comme toujours en pareil cas, devront en partie se dissimuler en tant que telles). Certains des adversaires contre lesquels a été réalisée cette recherche appartiennent maintenant au passé et ils n’ont d’ailleurs jamais existé en France sous la forme qui était la leur aux États-Unis vers 1910. L’ethnocentrisme – de classe, de groupe ethnique, de genre… – qui était l’un des adversaires de Thomas n’est certes pas moins menaçant aujourd’hui qu’il y a un siècle pour les analyses de sciences sociales, mais le modèle qu’offre le paysan polonais pour le surmonter n’est plus le seul disponible, ni certainement le plus efficace [81]. En matière de sources documentaires, il y a trente ans que la sociologie française a redécouvert les autobiographies, mais on ne peut guère y voir qu’une source documentaire parmi d’autres – une source qu’historiens et spécialistes d’études littéraires n’ont d’ailleurs jamais ignorée et qui n’a pas besoin du paysan polonais pour être légitimée [82].
À quoi peut alors servir aujourd’hui l’exhumation de l’ouvrage que proposent ces traductions ? Publié dans une période charnière de l’histoire de la sociologie, l’ouvrage offre un exemple frappant des discontinuités de celle-ci et de ses conséquences. En raison de son importance comme source d’inspiration revendiquée, l’ouvrage offre également un bon point de départ pour accéder à une vue perspective sur ce qu’a produit la sociologie au cours de sa courte existence et sur la manière dont ses produits ont été utilisés. Les éléments ici présentés en vue d’une lecture du paysan polonais dans son contexte ont par ailleurs montré combien les œuvres de sociologie sont dépendantes, et sous de multiples rapports, de l’univers dans lesquels elles naissent. Une certaine distance temporelle – ou culturelle – est cependant indispensable pour faire apparaître en pleine clarté ce type de dépendance. Cet exemple, après d’autres, conduit à s’interroger sur la possibilité pour les sciences sociales d’atteindre la forme d’abstraction – la « théorie », à laquelle prétend la sociologie dans la définition impérialiste par rapport à l’histoire qui a été la sienne aussi bien chez Durkheim que chez les sociologues fonctionnalistes et leurs héritiers américains depuis les années cinquante. C’est, au contraire, le caractère historique, daté et localisé, du paysan polonais qui frappe quand on examine l’ouvrage avec un peu d’attention, ainsi que son caractère composite. On a examiné ici trois dimensions différentes de l’ouvrage : le style de rédaction, les sources documentaires et les schèmes d’analyse mise en œuvre. Ces trois dimensions sont interdépendantes, comme l’a montré l’analyse des recherches de la tradition de Chicago au cours des 40 ans qui suivent la publication du paysan polonais [83], et ce n’est pas la plus abstraite – les schèmes d’analyses – qui détermine les autres, comme le suppose trop vite l’histoire conventionnelle des sciences sociales qui couche les œuvres de sociologie sur le lit de Procuste de l’histoire des idées.
En soulevant ces questions j’ai aussi cherché à montrer que l’histoire des sciences sociales pouvait avoir une finalité plus stimulante que la constitution d’instruments pour la lutte dans l’acquisition du crédit scientifique : grâce au détour que permet la distance à l’égard de l’expérience du passé, elle peut offrir une compréhension plus élaborée de ce qu’ont fait et de ce que peuvent faire les recherches de sciences sociales sur le présent contemporain [84] [85].
 
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NOTES
 
[1] Université Paris I, GETI (Université Paris VIII), CSU / IRESCO. J’ai bénéficié de remarques sur ce texte de Jean-Pierre Briand. Je remercie également Izabela Wagner-Saffray, grâce à qui j’ai accédé à des documents en polonais qui ont nourri mon interprétation de l’ouvrage de Thomas et Znaniecki.
[2] Thomas, 1973, 248-249.
[3] Cf. Thomas, Znaniecki, 1998 et 2000. Le titre retenu par la première traduction est malencontreusement celui de l’ensemble de l’ouvrage. Il est également regrettable que la seconde traduction parue semble ignorer la première.
[4] Je n’ai pas cherché ici à donner les références des principaux travaux qui, depuis une vingtaine d’années, ont commencé à développer – notamment à propos des États-Unis – un nouveau