2001
Revue d’histoire des sciences humaines
Livres
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Kuper (Adam) –
Culture, The Anthropologist’s Account
– 1999, Cambridge MA et Londres, Harvard University Press
La notion de culture est une des notions produites par les sciences humaines qui a diffusé le plus massivement dans le langage commun. On parle d’exception culturelle, de culture du terroir, de choc des cultures… La notion de culture n’a pourtant rien d’évident ; si l’usage de cette notion au singulier est très ancien pour désigner la part d’éducation qui arrache l’homme au règne de la nature, l’idée d’une pluralité de cultures se référant aux différentes façons qu’a trouvées l’humanité pour mettre en œuvre cette éducation dans des formes d’action et de penser diverses est assez récente. L’intérêt du livre d’Adam Kuper, Culture, The Anthropologist’s Account, est de retracer la formation et le traitement de cette notion dans l’anthropologie américaine. On sait en effet que c’est Franz Boas qui a importé aux États-Unis à la fin du XIXème siècle la notion romantique de culture forgée par Herder au XVIIIème siècle, et que c’est dans ce pays, découvrant sa diversité culturelle interne dans la rencontre violente avec les Indiens puis l’accueil difficile des immigrants, que cette notion a subi les usages scientifiques les plus élaborés et les usages politiques les plus importants. L’anthropologie américaine fondée par Boas s’est donc définie comme la science de la culture, alors que cette même discipline en Europe se proposait d’étudier la race au XIXème siècle et la société au XXème siècle, si bien qu’on parle aujourd’hui d’anthropologie culturelle pour désigner l’anthropologie américaine et d’anthropo-logie sociale pour désigner cette même discipline en Grande-Bretagne et en France. Aux États-Unis, note Kuper, la culture est l’objet de l’anthropologie comme la gravité est l’objet de la physique, l’évolution l’objet de la biologie, et la santé l’objet de la médecine.
Mais il ne s’agit pas pour Adam Kuper d’une simple histoire de l’anthropologie américaine à travers la notion de culture ; il s’agit aussi d’un regard critique sur cette histoire et ses conséquences politiques aujourd’hui. Le titre de l’ouvrage est à cet égard parlant : The Anthropologist’s Account pourrait se traduire par « Le compte rendu de l’anthropologue », au double sens où l’anthropologue établirait les comptes de ce que la notion actuelle de culture doit à l’anthropologie américaine, en racontant son histoire, mais aussi où l’anthropologue règlerait ses comptes avec cette notion, en montrant les erreurs dont cette histoire est entachée. Adam Kuper est en effet clair sur ce point : il y a quelque chose de faux scientifiquement et de suspect politiquement dans la notion de culture. Kuper donne les raisons personnelles de cette méfiance : originaire d’Afrique du Sud, il a trop vu les usages de la notion de culture par des anthropologues au service de l’apartheid qui justifiaient ainsi la séparation des « ethnies » (un autre mot piégé, dont Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo ont fait la critique avec d’autres dans Au cœur de l’ethnie) ; de formation britannique, il pense que l’anthropologie doit décrire le social, c’est-à-dire des interactions entre individus, et non cette entité vague et spirituelle qu’est la culture. Citant Radcliffe-Brown, il rappelle que « ce qui se passe en Afrique du Sud n’est pas l’interaction de la culture britannique, de la culture Afrikaner (ou Bœr), de la culture Hottentot, de différentes cultures Bantou et de la culture indienne, mais l’interaction d’individus et de groupes dans une structure sociale établie qui est prise elle-même dans un processus de changement ». Il reconnaît que cette position est celle d’un homme « libéral au sens européen plutôt qu’américain », « modérément matérialiste », « wishy-washy humanist » et qui ne se sent aucune affinité avec les positions relativistes ou idéalistes ni avec les mouvements nationalistes luttant pour la reconnaissance de leur culture. Au lecteur donc de décider si cette lecture « biaisée » modifie son regard sur la culture.
Ce livre s’adresse donc à un public assez large, mais il présente l’intérêt pour les historiens des sciences humaines d’offrir un regard critique en même temps qu’informé sur une tradition mal connue, notamment dans ses développements récents, celle de l’anthropologie culturelle américaine. Adam Kuper ne concentre pas en effet son étude sur le moment connu de cette histoire, celui de Boas et de ses héritiers : Benedict, Sapir, Mead, Kluckhohn, Krœber, Lowie, que l’on connaît notamment en France par le témoignage de Claude Lévi-Strauss, mais il décrit surtout la troisième génération, celle qui s’est formée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, avec Clifford Geertz, David Schneider et Marshall Sahlins, et leurs héritiers critiques issus des mouvements de contestation des années 1960, James Clifford, George Marcus et Michael Fischer. La thèse d’Adam Kuper est en effet qu’il y a eu une rupture entre les deux premières générations et les deux dernières, et cette rupture est le fait d’un sociologue : Talcott Parsons. Parsons a en effet proposé au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale un grand plan de reconstruction des sciences sociales, destiné à réconcilier les traditions positiviste et idéaliste qui s’y déchiraient, en divisant le comportement humain en trois sphères : le biologique, le social et le culturel (ou symbolique, ce qui est l’œuvre de l’esprit). La dimension sociale des phénomènes humains a donc été séparée de la dimension culturelle, comme une matérialité trop lourde qui entraverait les œuvres de l’esprit. C’est ainsi qu’un mouvement destiné à traiter scientifiquement ce qui relevait jusque là de la littérature en est étrangement venu à rapprocher cette science sociale qu’est l’anthropologie de ce qu’on appelle aux États-Unis les « humanities », c’est-à-dire les études littéraires. On est passé d’une notion de culture boaso-taylorienne, comme ensemble de traits matériels (techniques, habitat…) et intellectuels (langage, éducation…) à une nouvelle notion de culture purement spirituelle comme ensemble de schèmes symboliques ou vision du monde. Une telle rupture, présentée de façon aussi nette, est sans doute trop brutale : Kluckhohn et Krœber avaient participé avec Parsons à l’élaboration de cette nouvelle notion de culture, et Benedict et Mead avaient déjà introduit un mode d’écriture littéraire dans la science anthropologique avec leurs modèles nietzschéens ; mais une telle rupture permet de comprendre ce qu’il y a de nouveau dans le contexte américain de l’après-1945 et en quoi le présent en hérite. Le diagnostic de Kuper sur l’anthropologie américaine se fait en effet à partir du présent : comment expliquer, s’interroge-t-il, qu’une science sociale devienne une simple étude de textes comme dans les Cultural Studies et suscite dans les journaux des débats d’opinion aussi passionnels et insolubles que les culture wars ? Une telle critique, souvent entendue en France à propos du « post-modernisme », a pour principal mérite ici de nous proposer une relecture de l’histoire de l’anthropologie américaine à la lumière des problèmes du présent.
Kuper ne commence pas directement son histoire par Parsons mais il replace celui-ci sur le fond de trois traditions intellectuelles confrontant la notion de culture avec celle de civilisation. La tradition allemande, dont hérite Boas (élève de l’anthropologue Bastian et du biologiste Virchow), est étudiée à travers le fameux texte de Norbert Elias, Kultur und Zivilisation, dans son grand ouvrage sur le processus de civilisation ; cette opposition entre la culture bourgeoise et particulariste et la civilisation aristocratique et universaliste est aujourd’hui assez connue en France, mais Kuper en donne une lecture agréable et stimulante. La tradition française est étudiée à travers le collectif Civilisation : le mot et l’idée auquel ont participé Lucien Fèbvre et Marcel Mauss, qui insiste sur le processus d’un « devenir-civil » au cœur de ce néologisme récent qu’est la notion française de civilisation. La tradition anglaise est étudiée à travers les réflexions de T.S. Eliot et R. Williams, qui reprennent les critiques de Coleridge et Carlyle contre la civilisation industrielle, et formulent l’idée d’une culture populaire résistant à cette homogénéisation par la technique, ce que reprendront dans les années 1960 E.P. Thompson et R. Hogart, donnant ainsi naissance aux cultural studies. Ces trois traditions sont donc destinées à éclairer par contraste l’élaboration américaine de la notion, mais on voit bien qu’elles l’ont aussi influencée.
De même que Fèbvre, Elias et Williams ont constitué à un moment de l’histoire une généalogie de la notion de culture qui reflétait leurs présupposés, de même Parsons a proposé en 1937 dans son livre The Structure of Social Action une histoire de cette notion, mais son ambition était beaucoup plus constructive que les précédents : il s’agissait de montrer que cette notion n’avait pas été véritablement traitée scientifiquement, et qu’il fallait une notion scientifique de culture qu’il appela « système culturel » dans son ouvrage de 1951, Social Systems. Le paradoxe est alors que c’est cette notion scientifique de culture qui va faire l’objet des traitements les plus littéraires, et qu’au style scientifique sec et pesant de Talcott Parsons va succéder sans rupture de continuité le style littéraire enlevé et séduisant de Clifford Geertz. C’est à ce paradoxe qu’est consacré ce livre, qui montre ainsi le balancement peut-être inévitable en anthropologie entre la science la plus dure et la littérature la plus subtile.
Après la première partie du livre appelée « Généalogies », la seconde s’intitule « Expériences » : les anthropologues qui héritent de la notion parsonienne de culture vont la mettre à l’épreuve à travers une série d’expériences, expériences littéraires autant qu’ethnographiques, et le sentiment d’Adam Kuper est que ces expériences sont des plus hasardeuses. La première des ces expériences est celle de Clifford Geertz, aujourd’hui l’une des figures tutélaires encore vivantes de l’anthropologie américaine. Geertz est resté célèbre aux États-Unis pour avoir proposé une conception interprétative de l’anthropologie, très inspirée des philosophies de Ricœur, de Ryle et de Rorty ; selon cette conception, l’anthropologue doit saisir sur le terrain (en un « clin d’œil ») ce qui constitue le système symbolique d’une société donnée, et il doit décrire de façon dense (« thick description ») un événement particulier qui met en œuvre toute la culture de cette société ; ainsi, dans son terrain à Bali, du combat de coqs ou du théâtre rituel qui permettent de saisir le mélange d’agressivité et de distance qui caractérisent la culture balinaise. La force de l’analyse de Kuper est de rattacher ces passages obligés de l’anthropologie américaine à la formation de Geertz, passé à l’université par hasard grâce au GI Bill et élève de Parsons à Harvard avant de venir à l’Institute for Advanced Studies de Princeton où son aura s’est exercée et où il travaille encore. Kuper note que les références à Parsons et Weber diminuent au fur et à mesure que Geertz développe sa méthode interprétative, et sont remplacées par celle de Ricœur, Ryle et Wittgenstein. Geertz est donc un auteur essentiel pour la démonstration de Kuper : c’est lui qui fait la transition entre la sociologie dure de Parsons et les cultural studies d’aujourd’hui. La stratégie de Geertz a été en effet de montrer qu’on ne peut remplir le programme parsonien de description d’un système culturel qu’en recourant à la méthode interprétative utilisée en littérature, selon la formule demeurée célèbre : la culture est analogue à un texte. Kuper montre dans ce chapitre que cette analyse a fait manquer à Geertz tous les phénomènes politiques qui se déroulaient sur son terrain, notamment le massacre des opposants au régime de Sukarno en 1965, que Geertz tentait maladroitement d’interpréter en termes culturels, et Kuper note cruellement que Geertz a alors quitté l’Indonésie pour établir son nouveau terrain au Maroc où la culture était censée être plus stable.
Le deuxième « expérimentateur », David Schneider, est moins connu en France, sans doute parce qu’il a eu une carrière universitaire moins brillante que celle de Geertz. Élève de Clyde Kluckhohn, boasien fidèle, à Harvard, il avait avec lui une relation filiale des plus tourmentées, et conçut alors de jouer la notion parsonienne de culture contre la notion boasienne de son père spirituel. Schneider constitue donc la version œdipienne de la thèse de Kuper, dont Geertz constituait la version littéraire. Schneider est en effet connu pour avoir montré que la parenté est un phénomène culturel, d’abord dans son terrain en Micronésie puis dans une étude de la parenté aux États-Unis parue en 1968 et qui connut un grand succès dans le mouvement de contestation ; la conséquence de cette affirmation est que la parenté pourrait ne pas exister et donc que l’anthropologie s’est construite un objet imaginaire en y voyant le passage de la nature à la culture, puisqu’il n’y a que de la culture. L’intérêt que présente cette œuvre assez faible à des lecteurs contemporains est qu’elle permet de comprendre comment la déconstruction derridéenne a pu prendre dans les campus américains – au prix d’une considérable réduction comme pour toute exportation intellectuelle – puisque Kuper note que Schneider propose une « déconstruction avant la lettre » de l’anthropologie de la parenté. Schneider fournit donc un point de passage entre Parsons et le Derrida des cultural studies : du système culturel à « tout est culture », à « déconstruisons la culture », la conséquence est bonne.
Le troisième moment de la démonstration de Kuper, après la version littéraire et la version œdipienne de Parsons, est la version structuralo-marxiste qu’en propose Marshall Sahlins. Sahlins est connu en France pour sa tentative de réconciliation du structuralisme lévi-straussien, qu’il a connu lors de son séjour à Paris de 1967 à 1969, et de l’histoire marxiste, puisqu’il a montré que les schèmes culturels déterminaient la façon dont une société interprète et constitue sa propre histoire. Or Kuper montre qu’il y a un Sahlins d’avant le Sahlins parisien, qui participe à un mouvement spécifiquement américain professant un néo-évolutionnisme inspiré de Marx et analysant dans les sociétés pré-capitalistes des schèmes culturels qui précèdent et résistent au capitalisme moderne. Ce premier Sahlins opère donc une synthèse puissante mais paradoxale entre l’idée parsonienne de système culturel et le matérialisme historique. Kuper analyse alors comment ce premier projet, renforcé par la lecture de Lévi-Strauss, a déterminé les débats américains sur la culture, et rappelle la fameuse polémique entre Sahlins et Obeyesekere sur l’interprétation de la mort du capitaine Cook à Hawaii. L’anthropologie de Sahlins qui nous semble si familière et séduisante est donc replacée dans son étrangeté américaine, et Kuper rappelle pour finir ce point essentiel de la pensée de Lévi-Strauss que les productions idéologiques sont transformées lorsqu’elles passent d’une société à une autre. L’intérêt du livre de Kuper est qu’il nous donne à voir des éléments de l’anthropologie américaine qui ne nous étaient parvenus que par fragments dans une généalogie où ils prennent tout leur sens.
La fin du livre se fait plus polémique, car Kuper s’attaque à des auteurs qui constituent le présent de l’anthropologie américaine. La génération formée dans le mouvement de contestation des années 1960 s’est révoltée contre ses aînés et a proposé une critique de la notion de culture qui, selon Kuper, n’a fait que prolonger les tendances précédentes. C’est l’ouvrage collectif dirigé par James Clifford et George Marcus, Writing Culture, publié en 1984 et suivi de The Predicament of Culture de Clifford et Anthropology as Cultural Critique de Marcus et Fischer, qui a véritablement livré l’anthropologie aux analyses littéraires des Cultural Studies. Ces auteurs affirment en effet que l’ethnographie ne consiste qu’en la production de textes sur d’autres peuples, et ils en appellent à d’autres formes d’écritures ethnographiques, le tout sur fond d’exaltation de la post-modernité et de l’ouverture à l’Autre. Là encore, ce mouvement est peu connu en France et fait l’objet d’un traitement détaillé dans ce livre, qui justifierait sa traduction en français comme introduction à l’anthropologie américaine. Mais c’est aussi le chapitre où Kuper laisse le plus transparaître son irritation face à ce qui est devenu une véritable posture culturaliste, liée le plus souvent à un engagement politique cosmopolite et à un discours moralisant. Cette génération est liée à tous les débats sur l’identité culturelle et le multiculturalisme, même si les penseurs qui se sont exclusivement consacrés à cette question, comme Charles Taylor, ne se sont pas inspirés de la notion anthropologique de culture mais davantage de la philosophie continentale (Hegel pour Taylor), ce qui est en soi un motif d’interrogation sur le champ intellectuel américain. C’est surtout le renoncement à la dimension scientifique et descriptive de l’anthropologie que critique Kuper, puisque l’anthropologie est explicitement appelée par certains auteurs à se dissoudre et à se fondre dans les Cultural Studies. Au « meilleur des mondes » promis par les auteurs de cette génération, fait de respect des cultures, de mélange et de résistance à l’homogénéité capitaliste, Kuper préfère une science sociale plus modeste et plus soucieuse de décrire les détails des interactions entre les individus.
La critique que propose Adam Kuper de la notion de culture est donc qu’elle est trop liée à des préoccupations littéraires, morales et politiques et pas assez à un souci scientifique de description. Ce n’est pas la seule critique que l’on peut apporter à cette notion, et les auteurs de Writing Culture rejetaient dans cette notion ce qu’il y avait de fixe et de déterministe, jetant cependant l’eau de la science avec le bébé de la culture. Le style d’Adam Kuper ne le porte pas à de telles dénonciations mais plutôt à une analyse historique et généalogique qui montre les points de fragilité et les alternatives possibles dans l’évolution d’un concept. Il avait déjà ainsi montré la faiblesse de la notion de société primitive dans l’anthropologie britannique dans The Invention of Primitive Society paru en 1988, ainsi que les erreurs de l’évolutionnisme sociobiologique dans The Chosen Primate. Adam Kuper mène donc depuis plusieurs années une mise en question salutaire des concepts les plus enracinés de la discipline anthropologique, l’obligeant ainsi à faire preuve d’inventivité théorique pour répondre aux défis posés par les nouveaux terrains auxquels elle se confronte ; de fait, certains anthropologues ont commencé à proposer des analyses qui se passent à la fois du concept de culture et de celui de société primitive, en recourant aux notions de pratiques, de monde d’action ou de schème conceptuel. On ne peut que souhaiter qu’Adam Kuper continue son œuvre d’histoire critique de l’anthropologie en l’appliquant par exemple à la tradition française, qu’il connaît bien et qui semble l’avoir influencé. Si l’histoire de l’anthropologie culturelle américaine permet une critique de la notion de culture, l’histoire de l’anthropologie sociale française ne serait-elle pas une critique de la notion de société ?
Frédéric Keck
Université Lille III
keck. soler@ wanadoo. fr
Ohayon (Annick) –
L’impossible rencontre. Psychologie et psychanalyse en France 1919-1969
– 1999, Paris, La Découverte, 438 pages, index nominum
« J’ai pu montrer qu’en dépit de la thèse habituellement défendue », commence l’auteur, « de l’évitement et du rejet, de véritables rencontres se sont nouées entre le jeune mouvement psychanalytique français et la psychologie scientifique. Elles ne se sont pas déroulées dans le champ académique, mais à la frontière mouvante entre science appliquée et vulgarisation, sous l’égide de personnages occupant une place marginale ou singulière dans la hiérarchie des savoirs et des pouvoirs ». La période qu’elle caractérise ainsi prend fin en 1946. Celle qui court au moins de 1956 jusqu’à 1969, dominée par Lacan, a été plutôt placée par ce dernier, au nom d’une épistémologie extrêmement précise, sous le sceau de la « nécessaire rupture » – et c’est une gageure, assurément, que relève A. Ohayon, de se contenter de modaliser avec « impossible » une rencontre déjà si improbable, tant elle était avant 1956 marquée par l’approximation intellectuelle et le chevauchement d’intérêts sociologiques et politiques incroyablement hétéroclites. Mais c’est tout l’intérêt de sa démarche : montrer la pertinence et l’utilité critique d’une analyse historique « normale », ni hagiographique, ni même héroïque, et en tous cas, qui rompe avec la volonté de s’imposer dans un champ polémique, ou d’y intervenir directement, par le biais de la vulgarisation (comme dans la célèbre Histoire de la psychanalyse en France d’Élisabeth Roudinesco). Car il y a, mesurée à cette aune, bien de la différence entre l’excommunication et le mépris réciproque tels que les acteurs du débat psychologie-psychanalyse les ont justifiés, et la véritable imprégnation du discours public par des façons de se représenter sa propre vie et son destin sur le mode « psy », ou encore de subir au travail, à l’hôpital ou à l’école les conséquences pratiques d’une (sous-)théorisation tranquillement syncrétique. Déflationniste parfois jusqu’à la grisaille, l’attitude historienne d’Annick Ohayon dévoile un tout autre paysage que celui, clinquant, construit autour de leurs personnalités, et sous forme de légende, par les principaux acteurs, psychologues universitaires et mandarins sourcilleux, ou psychanalystes « électrons libres » par choix ou par dépit. La fuite concertée dans les usages bassement instrumentaux de la psychologie en ressort comme l’unique issue possible devant la conscience (aussi tenaillante que pathétiquement déniée) de la faiblesse insigne des résultats authentiquement théoriques de la discipline, au moment où, partout ailleurs, les sciences naturelles explosaient. Avec le recul, la médiocrité vaniteuse est à peu près toute la substance qu’on peut donner aux affrontements du milieu psychanalytique, non qu’elle lui soit propre (on pourrait juger moralement ainsi les biochimistes !), mais parce que là encore la prétention épistémologique, éthique et sociale contraste si dramatiquement avec l’indigence des moyens, que ce contraste finit par tenir lieu d’unique objet stable à l’enquête, et qu’en retombant, l’ambition du projet éclabousse de boue les malheureux qui s’y étaient commis.
L’ouvrage périodise son sujet en quatre moments distincts.
1°) L’institutionnalisation de la psychologie scientifique entre les deux guerres est le contexte dans lequel la psychanalyse tente de se faire reconnaître. Comme il était évident pour Freud que la nouvelle science devait être une partie de la psychologie scientifique, la France a connu comme tous les autres pays du monde une tentative d’installation officielle dans le cadre académique en formation. Mais ni les médecins ni les psychologues héritiers de Ribot ne se sont laissé faire. La période est dominée par la personnalité de Janet, solitaire dans la constitution de son œuvre philosophico-psychologique, ambivalente à l’égard de Freud, mais aussi rebelle à la disjonction croissante dès cette période entre une psychologie clinique et pathologique en crise, et l’essor d’une psychologie expérimentale aux premières applications socio-éducatives. Ces dernières, largement vilipendées par la droite, inquiète des effets démocratiques des procédures de sélection, se développent avec Lahy, Toulouse et Piéron (qui fonde un Institut National d’Orientation Professionnelle). L’Institut de psychologie commence à attirer des étudiants. Face à cette vaste machine institutionnelle en marche, la psychanalyse est affaire d’émigrés et de marginaux, comme Sockolonicka, de pionniers inventifs, comme Hesnard et Laforgue, ou de personnalités hors-normes, comme Marie Bonaparte, dont l’argent va permettre d’instutionnaliser la psychanalyse. Vite, par delà la question de la spécificité d’une psychanalyse « à la française » (Pichon), la question de savoir si des non-médecins peuvent pratiquer la psychanalyse se pose. Annick Ohayon raconte ces moments importants et méconnus que furent le scandale Grasset, elle commente plusieurs revues oubliées, analyse finement les problèmes culturels et sociaux à la jointure du catholicisme social et de la séduction pour l’Union soviétique. Elle rappelle les critiques de Blondel, de Politzer (mais pas dans son contenu conceptuel, plutôt dans sa relation au marxisme), l’intérêt de Meyerson et Wallon, mais elle ne dit mot de Freud et de Breton : omission (sans doute voulue) qui montre bien le peu de poids des représentations anthropologiques de fond dans son analyse.
2°) De 1937 jusqu’à la fin de la guerre, la question de l’apolitisme des sciences de l’homme est au premier plan : ce que les sociologues des sciences avaient depuis longtemps problématisé, les psychologues le découvrent enfin, avec quelques individualités issues du milieu analytique. L’Encyclopédie française est l’espace intellectuel où se déploie déjà ces enjeux ; la philosophie et la pédopsychiatrie l’espace pratique. Les séquelles des choix des uns et des autres (exil des praticiens juifs, collaboration de Laforgue) pèseront lourd sur la suite, d’autant que la psychologie pathologique à la Ribot et à la Janet est sur le déclin. Vichy, toutefois, explique l’auteur, a ouvert « bien des domaines au psychologue… » (254), notamment l’enfance.
3°) Sous l’autorité fédératrice de Lagache, et de son célèbre manifeste de 1947 sur « l’unité de la psychologie », psychologie et psychanalyse vont converger à la Libération, fondant la « psychologie clinique » à la française, entreprise humaniste, anti-totalitaire, mais syncrétique d’une façon qui en dit long sur les illusions du temps : incapable de rassurer les médecins, et notamment les médecins psychanalystes comme Nacht, qui se sentent menacés dans le monopole du traitement des maladies mentales, laissant également se développer hors d’elle les nouvelles psychologies importées des États-Unis avec le plan Marshall (psychologie du travail, psychologie sociale…), aux applications immédiates, la psychologie clinique devient un artefact universitaire. C’est désormais une cible facile pour la critique. Mais en même temps, elle permet la professionnalisation de la psychologie avec une licence en bonne et due forme. Les psychanalystes français, quant à eux, restent profondément ignorants des innovations des Britanniques (l’intérêt de Lacan pour Bion fait long feu, alors que, signale à juste titre A. Ohayon, ç’eût été l’occasion d’un rapprochement autour de la notion de « groupe » dont l’occasion ne se représentera plus). Le scandale Clark-Williams remet sur le métier la lancinante question de l’analyse par les non-médecins. La diffusion du langage « psy » dans la société s’opère dans le même temps sur deux axes : la vulgarisation confusionnelle (dont la revue Psyché, de Maryse Choisy est l’emblème), et les techniques d’augmentation des performances au travail, la psychologie de Mayo intéressant l’administration du Plan.
4°) Le conflit Lacan-Lagache va cristalliser ces tendances de fond, jusqu’à la rupture institutionnelle de 1953, première des scissions qui allaient devenir le mode de vie néo-trotskyste du mouvement psychanalytique français : toujours plus pur, donc toujours plus seul. A. Ohayon épargne au lecteur ces comptes rendus en forme de règlement de compte qui masque la pauvreté des motifs, et surtout le contexte social et intellectuel ultime des choix des protagonistes (388). C’est finalement l’alliance de la psychanalyse avec le structuralisme et la philosophie en pleine effervescence de l’époque, qui va, du moins en France, ruiner l’alliance de la psychologie et de la sociologie. Mai 1968 consacrera cette rupture, ajoutant une composante politique à la séparation entre les psychologues-psychanalystes non-lacaniens de l’institution, les psychologues expérimentalistes ouverts, comme Paul Fraisse, un des derniers à détenir une stature importante dans un champ éclaté, les techniciens du contrôle du travail et de l’éducation, et les nouveaux psychanalystes qui exploitent le freudisme pour une contestation culturelle tous azimuts, où les soucis de reconnaissance et d’intégration universitaires s’évanouissent. La scission entre psychologues cliniciens et psychologues expérimentaux est le fruit de cette crise, co-extensive à celle de l’université.
Il est difficile, en refermant L’impossible rencontre, de résister à deux séductions. La première, c’est celle qui consiste à dire : Lacan l’avait bien dit, et dès les années 1950, cette psychologie-là est frappée de stérilité conceptuelle à un degré qui en rend la survie impossible, sauf à dénuder toujours davantage sa fonction-clé dans la généralisation et la dissimulation intra-individuelle du contrôle social. Mais réagir ainsi, ce serait oublier les conditions mêmes, historiques, qui peuvent créer l’illusion d’une position de surplomb de Lacan, quand il n’était lui-même qu’un des protagonistes empêtré dans ce champ de forces politiques et culturelles, et qu’en outre, il se servait de la rationalité, ou de la prétention à une rationalité supérieure, sur le mode polémique de la surenchère disqualifiante (le structuralisme contre le positivisme, l’empirisme éclectique ou le quantitativisme imbécile) : autrement dit, comme un outil pour sa politique culturelle. Un raisonnement similaire vaudrait sans doute aussi, ceteris paribus, pour Foucault. Qu’on puisse avoir raison n’empêche pas le fait d’avoir raison d’être aussi un objet historique situé, qui dépossède celui qui a raison de l’autorité ultime sur l’efficacité sociale de sa position. On doit rendre hommage à cet égard à l’usage aussi prudent que pertinent qu’Annick Ohayon fait des recommandations de Bloor et Latour (9) tout au long de son livre. Il y a une seconde tentation, cependant. C’est celle de juger la psychologie et la psychanalyse, et pas de la psychologie et de la psychanalyse. C’est leur inconsistance ultime en tant que savoirs qui s’imposerait pour finir. La périodisation de l’auteur s’arrête d’ailleurs à 1969. On ne saurait oublier qu’alors la polémique Piaget-Chomsky va commander partout dans le monde l’émergence du cognitivisme et le déclin du positivisme skinnerien. Or le cognitivisme, c’est un secret de polichinelle, est aujourd’hui la planche de salut de la psychologie non-freudienne. Sans lui, à n’en pas douter, sa puissance d’attraction scientifique se serait tarie. Or, si la rencontre psychologie-psychanalyse s’est avérée impossible, c’est, à suivre Annick Ohayon, parce que le terrain pouvait à beaucoup sembler le même : celui de la clinique, de la rencontre singulière, contrôlée par les statistiques et la psychométrie chez les uns, par la théorisation de l’inconscient chez les autres. L’écart devient maintenant vertigineux et se résout peut-être sous nos yeux, faute désormais de ce terrain commun. La psychologie centrée sur l’individu tendrait de plus en plus à se résoudre dans une psychopathologie clinique psychanalytique dont elle est le cas normal. Quant à la psychologie cognitive, elle se moque de clinique : la compétence s’y juge à la capacité à intégrer la logique, l’informatique, la neurophysiologie, la philosophie. Pour les psychopathologues psychanalystes, les cognitivistes ne parlent pas de psychisme. Pour les cognitivistes, les freudiens ne parlent de rien. Tout s’arrange donc ! Mais alors, si le mot d’histoire à un sens, ne faut-il pas croire que le véritable malentendu entre psychologie et psychanalyse, malentendu qui se dissiperait en ce moment, c’est d’avoir cru à la rencontre, voire à l’intégration ? Elles ne se sont pas rendu compte qu’elles pouvaient vivre l’une sans l’autre, y compris sans se prendre comme adversaires. Bien sûr, c’est illusoire ; et notre présent n’a aucun privilège. Mais le lecteur reste alors sur sa faim. Car pour prévenir cette interprétation qui s’impose vivement à la fin du livre, il aurait fallu prévoir une ouverture anthropologique plus vaste dans les conclusions : comment se fait-il que des phares désaffectés de la pensée « psy » comme Maryse Choisy, ait seulement eu un lectorat ? Comment avons-nous commencé à intégrer de façon aussi prégnante des mots comme « refoulement » ou « conditionnement » au lexique quotidien de nos descriptions ? N’arrivant pas vraiment à quitter le domaine de la sociologie historique de la connaissance scientifique, ou en fait pré- et pseudo-scientifique, pour celui de l’anthropologie des représentations, Annick Ohayon enlise peut-être un peu son projet d’histoire critique. Sans doute fallait-il d’abord commencer par établir les faits. Sans doute aussi fallait-il que l’auteur apure le passif ou le contentieux résiduel de sa propre identité de psychologue, née puis formée à une époque précise (10). Ceci fait, et de magistrale manière, on attend une suite.
Pierre-Henri Castel
CNRS-IHPST
pierrehenri. castel@ free. fr
Robic (Marie-Claire), (ed.) –
Le tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache. Dans le labyrinthe des formes
– 2000, Paris, Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 298 pages, bibliographie, 250,00 FF
La plupart des histoires de la géographie française sont placées sous la tutelle de Vidal de la Blache, ou bien parce que c’est avec lui que l’on date l’émergence de la géographie
[1], ou bien parce que c’est par rapport à ce « père fondateur » que les prémices de la discipline sont exposées
[2]. Pourtant, c’est un ouvrage d’une toute autre nature que celui dirigé par Marie-Claire Robic. Certes, Vidal de la Blache et son œuvre la plus emblématique,
Le tableau de la géographie de la France, sont au cœur de cette réflexion collective ; mais ici, l’ambition est plus vaste que dans la plupart des histoires de la géographie. Il ne s’agit pas seulement de proposer une nouvelle lecture de l’œuvre vidalienne, souvent regardée
a priori comme singulière au sein de la production géographique, il ne s’agit pas non plus d’utiliser Vidal de la Blache comme référent pour observer l’histoire de la géographie, il s’agit au contraire de questionner cet ouvrage emblématique en partant de l’histoire et de l’épistémologie de la géographie. C’est donc tout à la fois l’histoire de la discipline, l’histoire d’une forme d’écriture, l’histoire des questionnements spatiaux qui sont examinés, et cela, de part et d’autre de la période d’écriture et de diffusion du livre. Le sous-titre choisi pour cet ouvrage collectif – « le labyrinthe des formes » – éclaire d’ailleurs la perspective retenue. Marie-Claire Robic rappelle en effet que cette expression est utilisée par Vidal lui-même dans les premières pages du
Tableau. Or, selon elle, le « débrouillage du labyrinthe des formes » peut être regardé comme « la preuve géographique vidalienne par excellence » (70). C’est donc par le biais d’une mise en abyme des schèmes de la pensée vidalienne, que les questionnements du géographe sont réinvestis pour offrir une relecture de son ouvrage emblématique. Ainsi, ce labyrinthe où « l’œil doit peu à peu se frayer un chemin, apprendre à se reconnaître » (136), n’est pas ici l’espace auquel le géographe doit rendre raison, mais c’est évidemment l’œuvre de Vidal.
Une fois rappelé, dans l’introduction, le cadre de publication du
Tableau de la géographie de la France – première édition en 1903, chez Hachette, dans le cadre de l’
Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution de Lavisse, puis réédition en 1908, dans un format plus grand, avec un texte nourri cette fois de nombreuses planches photographiques, enfin en 1911, nouvelle parution, dans le cadre de la publication d’une collection complète et illustrée de l’
Histoire de France, avec un nouvel agencement texte-image – les onze chapitres du volume s’attachent d’abord à la « facture descriptive et explicative du Tableau »
[3], puis à la forme de l’écriture et aux catégories qui imprègnent la réflexion de Vidal de la Blache
[4], enfin à la réception du
Tableau
[5]. Ce sont donc à la fois le texte sous toutes ses formes (carnets, brouillons, texte imprimé) et le livre qui sont analysés afin de mettre en lumière le regard du géographe sur la France, la forme d’écriture à laquelle il recourt et la manière dont cette écriture se situe par rapport à d’autres traditions descriptives, tout cela sans perdre de vue le contexte de l’institutionnalisation de la géographie.
Les contributions s’attachent à restituer au lecteur la France du Tableau et sa spatialité spécifique. Ainsi, les cartes de Daniel Loi donnent-elles à voir avec beaucoup de clarté les lieux attractifs et les lieux répulsifs. On repère tout d’abord un intérêt décroissant du nord-est de la France vers le sud-ouest, c’est-à-dire un désintérêt pour des régions qui, aux yeux de Vidal, représentent l’isolement et le faible degré de « maturité sociale » (45). Or, cette maturité peut seulement être atteinte si des conditions de circulation satisfaisantes sont réunies ; et Marie-Claire Robic confirme cette lecture en soulignant la volonté manifestée par Vidal de promouvoir l’interconnexion entre tous les lieux du territoire – d’ou l’importance de la figure de l’interface qui confère à la France une vocation intégratrice et cosmopolite. D’ailleurs, les découpages, comme les choix graphiques et textuels du tableau, se conjuguent pour ne pas mettre en scène un territoire enclos dans des frontières linéaires et continues qui évoquerait un maillage territorial contraignant ; c’est au contraire un espace réticulé qui se dégage de ces lectures croisées du Tableau. D’une contribution à l’autre, se construit une analyse de l’harmonie vivante qui caractérise l’individualité géographique de la France, une harmonie qui, comme le rappelle Jean-Marc Besse, ne peut exister qu’à condition de mettre en relation ses différences, de « s’ouvrir à l’altérité, à la relation » (239). Or, l’originalité du modèle vidalien est là : « c’est l’espace qui est en dernière analyse le principe de cette opération d’harmonisation » ; l’espace vidalien est donc un espace ouvert, un espace de voisinage que la notion de pays traduit assez bien. Plusieurs contributions viennent d’ailleurs rappeler que c’est à cette échelle que s’articule l’appropriation symbolique d’un lieu et sa médiatisation au sein d’un système d’idées et de valeurs sociales. Modèle méthodologique pour les uns, objet de controverses pour d’autres, le Tableau a donné lieu à des lectures contradictoires, et il ne s’agit évidemment pas ici de les éluder, ni de trancher en faveur des uns ou des autres ; de manière plus subtile il s’agit de souligner l’articulation de ses perceptions contrastées de l’œuvre de Vidal à l’histoire de la géographie, mais surtout de retrouver l’origine des lectures contradictoires dans l’œuvre elle-même, et, là encore, les contributions se complètent. Ainsi, avant d’arriver aux deux derniers chapitres consacrés à ce thème, Didier Mendibil souligne déjà le contraste entre le net parti pris physicien de l’iconographie et l’importance accordée aux hommes, à la vie sociale dans le texte de Vidal ; Marie-Vic Ozouf-Marignier conclut en décrivant la manière dont tradition et modernité s’entrecroisent et montre que ces ambiguïtés sont à l’origine des lectures – souvent partielles – contradictoires de l’œuvre du géographe qui est, pour les uns, « le chantre du pays et d’une forme d’organisation spatiale en voie de disparition » et pour les autres « le créateur de la région moderne, telle qu’on la conçoit encore aujourd’hui » (179). Cet ouvrage collectif montre clairement que le Tableau de Vidal doit être relié à une tradition de pensée attachée au découpage de l’espace français, non parce qu’il peut être considéré comme « le chantre exclusif du local » (271), mais parce qu’il a développé une réflexion sur le rapport unité-diversité.
Cette France complexe qui se donne à lire au travers de catégories comme la nation, le pays, la région, le sol ne saurait être comprise sans une réflexion sur l’écriture elle-même. Dans ce volume, la plupart des auteurs reviennent sur ce que Marie-Claire Robic a désigné comme « la stratégie épistémologique du mixte », c’est-à-dire les modalités spécifiques de l’articulation entre une culture commune et le savoir savant
[6]. Jean-Louis Tissier conduit une analyse linguistique des énoncés du
Tableau qui rendent sensible une pratique du voyage, il montre ainsi que la méthode de Vidal n’est pas l’analyse froide et distante de la réalité géographique, mais une approche sensible de l’espace qui doit toucher le lecteur, l’impliquer, lui « faire faire connaissance avec l’être géographique "France" ». Daniel Loi évoque lui aussi l’espace du
Tableau comme composé d’un « subtil mélange d’ordre savant et d’esthétique naturaliste » (56), sans que l’écriture n’adopte pour autant le regard du curieux (71), de même la photographie ne doit pas être guidée par l’esprit de curiosité, ni, avec quelques exceptions toutefois, par le goût du pittoresque ; au contraire celle-ci doit être « pratiquée dans un esprit géographique, par des personnes sachant épier la nature » (extrait du
Tableau, cité 79). Ainsi, en s’attachant à l’édition illustrée de 1908 qui contient environ 250 photographies en noir et blanc, Didier Mendibil souligne bien la manière dont l’espace du livre est conçu pour étayer le texte du géographe, et le mixte se donne à voir ici non seulement dans l’articulation entre culture commune et savoir savant, mais dans la véritable intrication qui existe entre le texte et les photographies, tantôt le texte et les images se répondent, tantôt ils se complètent, et Didier Mendibil montre de quelle manière, face à l’impression de fixité qui se dégage des photos, Vidal de la Blache parvient à restituer par les mots les impressions du promeneur, comme si le texte parvenait à suggérer le mouvement. Là encore ce sont deux attitudes intellectuelles qui se côtoient et illustrent ce mixte. Paule Petitier fait écho à cette analyse lorsqu’en comparant le
Tableau de Michelet et le
Tableau de Vidal, elle montre que pour le second, la vue n’est jamais le moyen d’une connaissance immédiate, mais qu’elle a besoin d’être confirmée, guidée par une activité, par une pratique, elle parle du déchiffrement du paysage comme d’une lecture d’indices (146), alors que chez Michelet, elle ne relève aucune mise en scène de la lecture des paysages. En confrontant le texte du
Tableau à d’autres écritures dont les schémas ont pu informer la réflexion de Vidal de la Blache, les auteurs reviennent ainsi sur l’histoire de la géographie, en la débarrassant du carcan institutionnel. D’une manière qui peut paraître provocatrice au regard de l’histoire de la géographie la plus traditionnelle, Marie-Vic Ozouf-Marignier considère d’emblée le
tableau comme « l’un des derniers avatars d’une tradition descriptive » (153), elle replace en effet l’ouvrage dans la continuité de la statistique descriptive, des mémoires des intendants, des voyageurs, des observateurs politiques et sociaux. Puis, Marie-Claire Robic rappelle que le schème d’une distribution spatiale naturelle propice à l’unification existe depuis les années 1830-1840, et elle montre comment Vidal reprend le fondement distributionnel de cette démarche, tout en rompant avec son approche spatiale en distinguant deux topologies qui constituent les échelles du local et du général.
L’ouvrage ne postule donc jamais une quelconque singularité vidalienne ; au contraire le Tableau se trouve confronté aux autres publications et aux autres fonctions du géographe. Marie-Vic Ozouf-Marignier évoque le moment charnière que représente le tableau entre le naturalisme et l’économisme, puis, en comparant ainsi la position de Vidal, auteur du Tableau et ses interventions lors de congrès, Marie-Claire Robic dissèque sa stratégie qui a consisté à implanter la géographie à l’Université, dans un « jeu d’alliance et de distinction avec l’histoire, la matrice initiale, "porteuse en quelque sorte", et avec les sciences naturelles – la géologie puis la botanique, qui constituent non point la famille d’accueil, mais la famille légitimante » (184-185). Elle rappelle ainsi que la génèse du Tableau est contemporaine d’une réflexion sur la géographie en général et d’un souci de promouvoir la géographie humaine. En effet, Marie-Claire Robic montre que c’est en traçant une « esquisse de la territorialité humaine, en analysant des processus généraux de mise en espace économique et de représentation symbolique des lieux » que Vidal parvient à élaborer un espace disciplinaire propre. Enfin, le tableau est éclairé à la lumière des positions de la géographie face aux autres sciences humaines, l’histoire et la sociologie plus particulièrement. Cet aspect imprègne d’ailleurs largement les deux chapitres consacrés à la réception du Tableau. Ainsi, l’analyse que Jean-Marc Besse consacre à la pertinence de la notion de région et aux méthodes mises en œuvre par les monographies régionales dépasse le cadre du Tableau, non seulement parce qu’il rappelle les propos de F. Simiand sur cette question, mais surtout parce qu’il en vient à analyser ce qu’est une entité géographique, c’est-à-dire ce qui distingue parmi tous les êtres l’être spécifiquement géographique (233).
Illustré avec beaucoup de pertinence, ce volume, mêle cartes et graphiques originaux, photographies des sources utilisés par les auteurs (carnets et brouillons de Vidal), iconographie tirée des différentes éditions du Tableau, enfin des documents évoqués par Vidal et entrant « en résonance avec le tableau » (289). Ces choix traduisent bien la profonde cohérence et la réflexivité qui ont guidé cette entreprise collective. Bien plus qu’une simple juxtaposition de contributions, cet ouvrage émane d’un véritable travail collectif, de la réunion de problématiques complémentaires ; ces textes se répondent et s’enrichissent mutuellement, en évitant d’être redondants. Ainsi, les auteurs réunis par Marie-Claire Robic pour mener à bien cette relecture de Vidal de la Blache forment-ils ce que, dans tout autre contexte, l’auteur du Tableau nommait « l’harmonie vivante ».
Isabelle Laboulais-Lesage
Université Marc Bloch – Strasbourg
isabelle. lesage@ wanadoo. fr
Roux (Michel) –
Géographie et complexité. Les espaces de la nostalgie
– 1999, Paris, l’Harmattan, Ouverture Philosophique, 335 pages, bibliographie
Derrière le titre intriguant de l’ouvrage, se cache en fait la complexité d’un parcours et non la complexité d’un champ disciplinaire. En effet, plus qu’une réflexion épistémologique, c’est une forme d’« ego-géographie », un peu à l’image de celle publiée par Jacques Lévy en 1995
[7], que Michel Roux nous donne à lire. Toutefois, alors que Jacques Lévy revendiquait explicitement le choix biographique pour expliquer les similitudes et les différences du discours scientifique observées depuis une vingtaine d’année, Michel Roux ne se montre pas aussi précis dans ses choix éditoriaux et finalement il tente, dans cet ouvrage, de relier les différents axes d’études qui ont marqué son parcours pour montrer la nécessité en géographie de mettre en œuvre une « pensée complexe ».
Le lecteur chemine ainsi de travaux conduits pour la réalisation d’un mémoire de maîtrise en souvenirs de soutenance de thèse, de considérations sur les images du Sahara dans l’imaginaire des Français en propos sur l’imaginaire marin des Français ; et même si le fil conducteur proposé par l’auteur est censé mettre en lumière des « espaces de la nostalgie », le lecteur se perd parfois dans la construction complexe – elle aussi – de l’ouvrage entre réflexions épistémologiques et études thématiques.
Dans une longue introduction, l’auteur développe tout d’abord deux concepts qu’il considère comme centraux dans sa réflexion : les espaces de la nostalgie, c’est-à-dire des espaces qui « procèdent d’un projet réel ou métaphorique d’échapper à l’espace et à la pensée trop unidimensionnels de la civilisation contemporaine, pour revenir à des conditions qui ne dissocient pas la pensée mythique et la pensée rationnelle » (49), et l’imaginaire spatial qu’il considère comme « une réalité à part entière qui peut irriguer toutes les sphères de la société et tous les champs disciplinaires » (50). Dans une première partie consacrée à cette géographie de la nostalgie, Michel Roux s’efforce de présenter les deux types de territoires des confins auquel il s’est attaché dans ses travaux – les déserts et les océans – en les reliant notamment aux comportements que l’homme développe dans ces espaces spécifiques et observant les représentations aujourd’hui dominantes dans différents types de discours. Au terme de cette analyse, il relève finalement de nombreuses similitudes entre les représentations des espaces marins et des espaces désertiques, espaces qui génèrent des comportements humains similaires. Dans une seconde partie, Michel Roux étudie « la morphogénèse des espaces de la nostalgie », c’est-à-dire qu’il compare les rapports développés entre les hommes et l’espace dans la mythologie grecque, dans la Bible, et dans la civilisation française avant le mouvement de déterritorialisation provoqué par l’industrialisation. Cette déterritorialisation généralisée qu’il considère comme emblématique de notre civilisation désigne, selon lui, « un phénomène de dissolution d’une composante individuelle dans une abstraction, donc une certaine forme de dépossession » (49). Enfin, dans la troisième partie, l’auteur s’attache aux répercussions économiques de ces dérèglements des rapports hommes – espace en observant l’articulation entre imaginaire et économie. Il analyse les répercussions de ces phénomènes dans la société de consommation. La géographie économique des espaces de la nostalgie laisse ainsi émerger une géographie des confins, qui désertiques, froids, montagneux ou océaniques apparaissent comme des terrains propices à l’aventure. En partant du postulat suivant lequel l’espace serait un facteur d’individuation, Michel Roux considère donc que l’industrialisation a mis à mal « un lien constructeur entre l’homme et l’espace ». Or, face à ce phénomène de déterritorialisation, l’aventure, caractérisée par un besoin de reterritorialisation, serait devenue, dans la société occidentale, productrice d’espaces de la nostalgie.
Dans ses développements sur le positionnement de l’imaginaire dans les sciences humaines, Michel Roux avance un certain nombre de propositions pertinentes censées dépasser les oppositions stériles entre réel et imaginaire, il suggère notamment l’utilité de conduire une réflexion sur la métaphore. Il entend ainsi « rechercher dans les sources les plus diverses […] des expériences de l’espace, pour les confronter, les comparer et dégager des métaphores et des structures, qui fassent émerger un sens peut être nouveau aux rapports entre l’homme et l’espace ». Pourtant, l’hétérogénéité du corpus et l’absence de réflexion sur sa composition pénalise la portée de son analyse passant des manuels de géographie à la littérature, des récits d’explorateurs aux brochures des agences de voyages. Certes, l’auteur considère que « le discours de la géographie s’inscrit dans un système global de productions d’idées concernant l’espace, et qu’il n’est plus du tout évident de l’isoler des autres émetteurs » (77). Néanmoins, les définitions de la géographie proposées ici surprennent par leur diversité et leurs différences. Tantôt la géographie est considérée comme « l’entrée en possession de la planète terre, la domination intellectuelle de l’espace » (11), tantôt au contraire elle est appréhendée comme une discipline qui « étudie – décrit et explique – toutes les formes d’organisation spatiale » (75), si bien que l’on se demande sur quelle acception de ce terme le propos est fondé. Certes la géographie est un mot polysémique qui désigne tantôt une discipline, tantôt un registre de discours, tantôt une pratique, mais faute de poser ce constat au début de son analyse, l’auteur contribue à déconcerter son lecteur.
Enfin, le régime de la complexité suivant lequel la pensée semble être articulée n’est pas évident. D’une part, il repose sur des emprunts multiples dont la cohérence est trop vite énoncée ; d’autre part, une certaine naïveté transparaît dans la manière dont l’auteur aborde la pluri-disciplinarité (67, 281, 309). On peut ainsi se demander si cette intuition de la complexité ne naît pas avant tout d’un manque de rigueur dans la construction de l’objet étudié et dans la définition du projet éditorial.
Isabelle Laboulais-Lesage
Université Marc Bloch – Strasbourg
isabelle. lesage@ wanadoo. fr
Seginger (Gisèle) –
Flaubert. Une poétique de l’histoire
– 2000, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 256 pages, bibliographie, 100,00 FF
L’œuvre de Flaubert – et plus particulièrement Bouvard et Pécuchet – a déjà suscité l’intérêt des historiens des sciences humaines ; mais cette fois, c’est une spécialiste de Flaubert qui revient au texte pour y repérer les formes de présence de l’histoire et les phénomènes d’écho qui existent entre son œuvre et la manière contemporaine d’écrire l’histoire. De cette lecture, l’historien des sciences humaines ne sort pas floué, bien au contraire.
Tout d’abord, le propos de Gisèle Séginger n’est pas de présenter Flaubert comme un précurseur, ni même comme un acteur de l’historiographie du XIXème siècle. Elle ne se contente pas non plus de décrire la multiplicité des liens saisissables entre Flaubert et l’histoire. Certes, elle observe la posture intellectuelle de l’écrivain dont témoigne la correspondance, elle s’arrête sur les lectures fondatrices de Michelet, de Quinet, de Thierry, mais aussi de Herder et de Hegel (dont elle sait même chercher les traces dans les notes marginales des volumes composant la bibliothèque de Flaubert), elle évoque la figure de l’historien observée chez les personnages de Flaubert ; mais au delà de ces liens déjà bien connus et de manière plus originale, c’est la manière dont l’écriture flaubertienne l’histoire reflète la réorganisation du savoir historique au XIXème siècle qui retient Gisèle Séginger dans cet essai. En s’attachant aux deux catégories d’intelligibilité fondatrices que sont l’événement et les acteurs, elle analyse comment tantôt Flaubert se conforme à cette écriture et comment le plus souvent il s’en démarque.
Les deux premiers chapitres permettent à Gisèle Séginger de revenir sur le fameux « sens historique » revendiqué par Flaubert, sens historique qu’elle définit comme la conscience de l’historicité de toute chose. Elle analyse donc la conception du temps et de l’histoire qu’il développe, puis elle étudie les positions de l’écrivain face aux orientations des courants historiographiques contemporains. Les deux autres chapitres lui laissent l’occasion de s’arrêter tout d’abord sur Salammbô qu’elle regarde comme un roman sur l’histoire, non pas du fait des événements racontés mais du fait de son organisation narrative : un roman qui rassemble des « interprétations qui se détruisent mutuellement » (245). Enfin, elle analyse conjointement L’éducation sentimentale et Bouvard et Pécuchet pour mettre en lumière les apories de l’histoire relevées par Flaubert ; elle montre ainsi comment, dans le premier, Flaubert condamne tout à la fois l’histoire républicaine, l’histoire libérale et l’histoire socialiste, puis de quelle manière, dans le deuxième, il met en scène une réflexion sur les apories de la posture de l’historien.
Gisèle Séginger décrit donc la position de Flaubert dans le « siècle de l’histoire », elle signale notamment son dédain pour les historiens de la Révolution française incapables de se tenir à l’abri du temps. L’auteur explique ainsi la manière dont Flaubert défend la scientificité d’une histoire fondée sur l’étude des faits, et condamne les pensées de l’histoire qui « transforment ces faits en une belle totalité et dévoilent le principe générateur du mouvement et sa finalité » (42). Cherchant à nuancer son analyse, Gisèle Séginger ne dresse pas un portrait de Flaubert en positiviste invétéré, elle souligne au contraire que la position de Flaubert à l’égard de l’histoire oscille du positivisme à un scepticisme relativiste, plus nettement marqué lorsque l’écrivain travaille à l’Éducation sentimentale.
L’analyse gagne en densité lorsque l’auteur s’appuie notamment sur sa très bonne connaissance de l’œuvre de Michelet pour y repérer les emprunts faits par Flaubert, ou lorsqu’elle analyse avec finesse la place de l’événement, soulignant que Flaubert les choisit pour leur impact émotionnel plus que pour leur importance historique. C’est dans cette même optique qu’elle étudie le refus des « grands hommes » et montre comment Flaubert s’est démarqué tout à la fois du modèle scottien du roman historique qui montrait le rôle d’individus représentatifs dans l’histoire, et de la conception du peuple développée par Michelet ; elle signale ainsi « tandis que Michelet idéalise le Peuple qui fait l’histoire et s’identifie au progrès de la nation, tandis que Renan même le rachète in extremis par la contribution qu’il verse à la nation, Flaubert représente un peuple enfant, grotesque, sans projet et sans avenir, qui détruit au lieu de construire, et une nation retombée en enfance » (97-98). C’est le mythe du peuple qui se trouve ici anéanti. En revanche, lorsqu’elle aborde l’émergence de nouveaux objets – les forces sociales, la vie concrète, les mentalités, les représentations – cette forme d’analyse est nettement moins probante, d’autant elle n’évite pas toujours les travers du récit du précurseur.
Néanmoins, avec cet essai, Gisèle Séginger parvient à caractériser la poétique de l’histoire qui se dégage des romans de Flaubert. Elle montre avec beaucoup de clarté la manière dont le roman de la réalité se transforme en un roman des discours sur le réel, et la manière dont le roman historique devient un roman sur les représentations de l’histoire, sur les formes d’intelligibilité qui permettent de rendre compte des événements. L’écriture de Flaubert met donc en cause à la fois les a priori épistémologiques sur lesquels se fondaient l’historiographie, mais aussi le roman historique. L’analyse de Gisèle Séginger convainc donc le lecteur que la « fiction flaubertienne est sous-tendue par une interrogation sur l’histoire et sur les structures pré-narratives qui organisent l’expérience du temps au XIXème siècle » (247). Ce n’est pas seulement ici le lien entre fiction et histoire qui est observé, mais le lien entre littérature et sciences humaines puisque ce qui en jeu c’est bien la transformation d’une histoire romanesque en représentation critique de l’histoire.
Isabelle Laboulais-Lesage
Université Marc Bloch – Strasbourg
isabelle. lesage@ wanadoo. fr
Tesnière (Valérie) –
Le quadrige, un siècle d’édition universitaire 1860-1960
– 2001, Paris, PUF, 492 pages, index, indication des sources et de la bibliographie, illustrations, 248,00 FF
Sous l’emblème du quadrige des Presses Universitaires de France (PUF) sont rassemblés en 1939 quatre fonds d’éditeurs dont le rôle est central dans la diffusion de la pensée scientifique : ceux de Félix Alcan, héritier de l’œuvre de Gustave-Germer Baillière, de Frédéric Rieder – redevable à Édouard Cornély d’un catalogue d’histoire remarquable, d’Ernest Leroux, illustrant la tradition de commerce du livre érudit propre au XIXème, enfin des PUF, société coopérative fondée en 1921.
Le livre que Valérie Tesnière consacre à ces entreprises d’édition ne se limite pas à raconter leur histoire, mais dresse en réalité un vaste panorama des pratiques de l’édition de savoir sur la longue durée, dans le cadre français. Il montre comment se recomposent continuellement les éléments déterminants des politiques d’édition : l’impact des cadres législatifs (suppression du brevet de librairie en 1870, modification du statut de la thèse), les stratégies (« marché » du livre scolaire, des livres de prix) et les tribulations des concurrents (la librairie Georges Bellais). Il offre une analyse du milieu et du contexte sur la longue durée, indique les publications les plus significatives, mais surtout permet de comprendre la cohérence d’ensemble des politiques de l’édition scientifique.
La nature et le rôle de l’Université changent considérablement pendant ce siècle : elle est encore marginale en 1860, tandis que la librairie d’érudition, riche et variée, s’accommode d’engagements politiques singuliers : républicanisme de Leroux, libéralisme économique de Guillaumin, matérialisme scientifique de Reinwald. Le rôle des revues est alors prépondérant, la spécialisation des ouvrages et des auteurs beaucoup moins poussée. La maison de Gustave Germer-Baillière ne tranche pas avec ces orientations, mais se distingue particulièrement par ses audaces : elle ouvre une tribune aux courants novateurs du domaine médical que sont alors la biologie et la psychiatrie, « popularise » la science à travers de grandes revues (Revue des cours scientifiques, Revue des cours littéraires) et des collections (« Bibliothèque de philosophie contemporaine », « Bibliothèque d’histoire contemporaine »).
La maison Alcan se caractérise pour sa part par l’existence d’un réseau, centré autour du fondateur et de ses amis – Ribot, Monod, Lavisse. Elle pratique une politique éditoriale de ratissage systématique des talents prometteurs de l’Université, dont elle accompagne la professionnalisation et l’émancipation, par de nouvelles revues (Revue historique, Revue philosophique) et des collections. V. Tesnière étudie finement, dans l’histoire d’Alcan, le rôle des solidarités dreyfusardes, la sociabilité républicaine sous ses différentes modalités (dîners, cercles). Elle met en valeur le rôle des personnalités (Borel dans la vulgarisation scientifique), les conflits de générations (notamment le conflit entre jeunes universitaires et « burgraves spiritualistes », manifesté à travers des conceptions de la revue opposant Janet et Ribot).
Après la Première Guerre mondiale, l’Université change : la recherche universitaire se développe, les engagements politiques sont plus clairement distincts des enjeux professionnels. Dans l’édition, c’est l’âge des grandes synthèses, de la remise en ordre des revues, des nouvelles collections scientifiques, autour de sujets (cancer, psychiatrie dans le domaine médical, nouveaux domaines des sciences sociales) et de responsables (Pieron, Dumas, Bréhier) qui renouvellent considérablement les orientations. La forme coopérative, qui jouit d’une grande faveur dans le milieu universitaire, est adoptée par les PUF, malgré la réaction hostile des professions du livre. La crise des années trente est surmontée grâce à l’intervention de grandes banques, motivée par le souci de sauver un capital scientifique perçu comme une valeur nationale, mais aussi grâce à l’action énergique d’un directeur, Paul Angoulvent, qui réalise la fusion en 1939 et présidera longtemps aux destinées de la maison.
Sous le régime de Vichy, il cède aux pressions des occupants (listes Otto, aryanisation) mais réimprime et écoule de vieux stocks et finalement assainit sa situation financière. Il lance surtout la collection « Que sais-je », dont les caractères novateurs sont bien analysés, aussi bien en termes de concept, de contenu, que de maquette. Après guerre, l’auteur montre en revanche les limites de la refondation volontariste autour des universitaires, mais souligne le rôle du livre dans l’exportation et explique les problèmes structurels affectant le secteur de l’édition. Le livre s’arrête en 1968, lorsque les PUF deviennent une société à directoire et conseil de surveillance.
Dans ce cadre chronologique étendu, le livre de V. Tesnière permet d’appréhender la structuration des sciences sociales sur le long terme. Il montre les effets des guerres sur le contenu des publications (brochures de propagande en 1914-1918, nouvelles collections « Dynamisme » et « Bibliothèque du peuple» en 1940-1945), mais aussi sur les successions et la « relève ». Il analyse aussi l’influence de modèles étrangers, et les désillusions de la coopération scientifique internationale. Il constitue une approche originale et documentée de cet objet étrange, le catalogue d’édition, miroir complexe de débats d’idées et de stratégies commerciales.
L’utilisation des illustrations, en revanche, est assez décevante : les portraits de quelques grands acteurs de cette histoire, de l’imprimerie, de la boutique, quelques documents publicitaires, mériteraient aussi une véritable analyse, d’autant précisément que l’auteur n’a pas choisi de se limiter à une histoire intellectuelle de l’édition scientifique et des choix idéologiques qui l’accompagnent.
Sophie-Anne Leterrier
Université de Lille III
leterrier@ univ-lille3. fr
Farrugia (Francis) –
La reconstruction de la sociologie française (1945-1965)
– 2000, Paris, l’Harmattan, 338 pages
Depuis quelques années, la sociologie se penche sur son passé récent, et en particulier sur la période de l’après-guerre. Les années 1945-1965 sont souvent pensées comme une rupture, tant sur le plan épistémologique que sur le plan institutionnel, qui aurait impulsé un processus de reconstruction ou « refondation » de la discipline
[8]. F. Farrugia partage cette conviction, mais l’expose de façon originale, puisque, comme le signale à juste titre P. Ansart dans la préface, c’est dans une perspective de sociologie de la connaissance qu’il faut comprendre l’analyse, c’est-à-dire « autour de la figure de Georges Gurvitch » (9), et… au moyen d’outils conceptuels empruntés au même Gurvitch ! Le lecteur n’a qu’à bien se tenir, car en digne admirateur de Gurvitch Farrugia écrit parfois une prose qui nécessite de sérieux efforts pour qui envisage d’y entrer.
Le ton est d’ailleurs donné dès l’introduction, puisque dans un langage nietzschéo- héraclito-gurvitchéen où il est question tout à la fois de « Mnèmosunè » (8), et d’« énantiodromie » (12), il expose l’objet d’une recherche qu’il veut être la construction d’une histoire objective de l’institution, sur une période qui formerait un tout, un monde en soi avec un esprit propre : celui de la dynamique de reconstruction de cette sociologie. Dans cette optique, la généalogie des querelles et conflits, dont la matière est riche sur cette période de l’histoire de la sociologie, constitue une entrée heuristique essentielle à la compréhension des processus alors en action. Toutefois, derrière cette forme souvent ardue, sont défendues certaines thèses dignes d’intérêt.
Dans le premier chapitre, qui présente la posture intellectuelle et la méthodologie utilisée, est posée l’hypothèse intéressante selon laquelle après 1945 les sociologues français adoptent un peu facilement une posture empiriste inspirée des Américains (ce qui suggère implicitement qu’on a un peu trop tendance à prendre aujourd’hui cette caractéristique pour un fait parfaitement vrai et avéré). Cette adoption, qui tiendrait surtout aux nouveaux besoins de la société émergente, dissimulerait en réalité une crise de la sociologie (idée qui en effet n’a jamais été vraiment prise au sérieux, nous semble-t-il, par les historiens de la sociologie, sans doute parce qu’elle était proclamée par Gurvitch) dont l’enjeu véritable était le bien-fondé qu’il y aurait ou non à s’émanciper du discours philosophique.
S’appuyant sur des entretiens effectués auprès de certains des acteurs de l’époque (P. Ansart, G. Balandier, J. Duvignaud, C. Lévi-Strauss, H. Mendras, G. Namer et A. Touraine), mais aussi sur une documentation tirée aussi bien de livres et articles produits sur la période que de la littérature secondaire, le propos ambitionne de reconstruire ce fragment d’histoire d’un triple point de vue à la fois biographique, institutionnel, et social. Car, replacés dans leur contexte de production, les témoignages livrent des faits historiques utiles à la compréhension de ce qui s’est passé dans le « jeu institutionnel » de jadis, mais sont aussi autant d’entrées pour identifier les cadres sociaux qui président à la production des savoirs sociologiques passés et présents. C’est donc la mémoire sociale
[9] de la sociologie qui est ici convoquée.
En ce sens, le récit de vie est à prendre comme un « acte social » dans la mesure où la praxis de chacun s’approprie et retraduit les rapports sociaux en œuvre à un moment donné dans l’intégralité de la société. Dans la relation de face-à-face avec l’interviewé, il s’agit d’appréhender la totalité subjective des significations en action, incitant ce dernier à se prononcer sur des situations-clés où Gurvitch (considéré comme un personnage focal de la recherche parce que défendant une conception forte de la sociologie, par rapport à laquelle tous les acteurs de cette époque ont dû se situer) entre souvent en scène. Cet échantillon de témoins (dont le lecteur ne manquera pas de remarquer que, mis à part Touraine et Mendras, ils appartiennent tous au même réseau)
[10] constituerait de la sorte la mémoire légitime de l’institution, c’est-à-dire la manière dont l’institution s’analyse elle-même de manière rétrospective. Bref, en un mot, il s’agit ni plus ni moins d’une « approche nouvelle » qui s’efforcerait de reconstruire « de l’intérieur la mémoire institutionnelle vivante de la discipline » (85).
Après un deuxième chapitre dans lequel sont analysées des « procédures de reconstruction du passé », le chapitre trois entre, si l’on peut dire, dans le vif du sujet. En s’inspirant de ce qu’H. Mendras lui a livré lors d’un entretien, Farrugia s’efforce d’abord de restituer la « territorialisation » (néanmoins aujourd’hui assez bien connue) d’une discipline balkanisée, au sein de laquelle quelques grands patrons (G. Friedmann, G. Gurvitch et J. Stoetzel principalement) se sont approprié un champ de recherche et ont constitué des réseaux de disciples et élèves
[11], nouant et brisant les alliances au fil du temps.
Une opposition fondamentale s’en dégagerait entre d’une part, une conception de la sociologie reliée à une théorie philosophique totalisante incarnée par Gurvitch, R. Aron et Lévi-Strauss, et de l’autre une approche plus microsociologique, orientée vers une conception de l’enquête de terrain inspirée des Américains, défendue par Friedmann et Stoetzel. Ce rapprochement, pour le moins inattendu pour qui s’est penché sur les études précédentes d’histoire de la sociologie française, entre Aron, Gurvitch et Lévi-Strauss est à nos yeux assez heureux, car il permet à Farrugia de défendre l’argument selon lequel la sociologie s’est reconstruite sur un double mouvement ambigu d’émancipation à l’égard du passé, et en même temps de référence à ce même passé (durkheimien, universitaire et d’inspiration « philosophi-que »), référence que nombre d’auteurs, tout préoccupés qu’ils étaient à démontrer le caractère radical de cette « reconstruction » de la sociologie, ont en effet largement passé sous silence.
En ce sens, on peut suivre l’auteur, pour qui l’éclatement de la discipline impulsé à cette époque et qui persiste encore aujourd’hui, viendrait surtout de l’abandon du souci de théorisation et de généralisation, aboutissant à un déficit de théorie tout court, contre lequel pourtant dès les années cinquante certains sociologues ont lutté.
Le quatrième chapitre s’attelle à l’étude du « conflit paradigmatique » qui opposa Gurvitch et Lévi-Strauss lors de la fameuse querelle du structuralisme. À travers les concepts antagonistes de « structure » et de « phénomène social total »
[12] envisagés comme des « instruments de combat […] utilisés dans des alliances à des fins de conquête de champs disciplinaires ainsi que de territoires scientifiques et institution-nels sur lesquels il s’agit de faire régner une législation nouvelle » (172), ce sont deux postures méthodologiques, épistémologiques mais aussi idéologiques qui se seraient affrontées. À vrai dire, l’intérêt principal de ce passage, outre qu’il souligne à bon escient que l’enjeu du débat était l’appropriation légitime de l’héritage de Mauss, est surtout d’éclairer la façon dont le camp gurvitchéen, dont Farrugia épouse sans équivoque les conceptions, vécut la polémique.
Le structuralisme est en effet perçu comme la reconstruction déguisée d’une « métaphysique » et d’un « substantialisme », car avec la notion de structure la variété empirique est réduite à une combinaison d’invariants qui ramènent le mouvement de la vie sociale à l’immobilité. À l’opposé, Gurvitch conçoit les structures comme des parties intégrantes d’un phénomène social total impulsant un processus de déstructuration et recréation permanent de la vie sociale dans sa totalité. L’opposition réside donc principalement, non pas dans la notion de totalité, mais dans la façon de l’appréhender.
Enfin, le structuralisme, dernier avatar du fonctionnalisme américain, masquerait les conflits sociaux, produisant de la sorte une idéologie technocratique en affinité avec le pouvoir gaulliste de l’époque !
Dans le cinquième et dernier chapitre, sans doute le plus riche et le plus intéressant, l’auteur s’efforce de montrer que « l’esprit de la sociologie française » des années 1950 est écartelé entre deux modèles qu’il définit comme suit.
Avec la question de la professionnalisation de la sociologie, émerge d’une part une conception de la sociologie considérée comme un « métier » qui, s’inspirant des méthodes d’enquêtes anglo-saxonnes, renonce au spéculatif pour un terrain spécial conçu dans une dimension plus « opérationnelle », et reste « ancrée dans la réalité la plus triviale » (267) en revendiquant la mesure comme mode de traitement des données. À cette conception sont associés Stoetzel et Friedmann
[13]. Dans cette optique, les impératifs des chercheurs apparaissent surtout gestionnaires et techniciens.
En face, se positionnent des auteurs comme Aron, et surtout Gurvitch, qui n’ont jamais caché leur passion pour la philosophie et la sociologie allemandes, et défendent l’idée d’une sociologie générale et totale qui s’avère être un rempart contre l’empirisme et le pragmatisme de la sociologie américaine. Ce serait en réalité le statut de la philosophie (seule garante de l’intégrité et de la validité de la sociologie) dans le discours scientifique qui se jouerait là. Il y aurait, par-delà leurs divergences politiques notamment, une alliance tacite entre ces deux intellectuels qui ont milité pour une conception de la science sociale appuyée sur une théorie totalisante de l’homme en société, pour faire face tout à la fois au marxisme, au structuralisme, et à l’empirisme impénitent.
Bref, penser le tout avait encore un sens pour certains sociologues, et l’ambivalence de la sociologie française ne serait pas à comprendre à travers l’opposition empirique/non empirique, mais entre un discours qui tente de référer les données récoltées à une théorie générale, et un autre qui voit dans le recours à la généralisation un danger de retomber dans les errements de la spéculation stérile d’antan.
Dans sa conclusion, Farrugia s’efforce de montrer que cette tension paradigmatique se retrouverait aujourd’hui dans un discours sociologique qui n’a plus la distance critique nécessaire à l’investigation scientifique, en s’éloignant dangereusement du phénomène social total, d’une « sociologie générale dont le sens s’est peu à peu perdu » (293).
Au total, l’auteur livre une réflexion sur l’histoire de la sociologie dont il assume le caractère quelque peu polémique, qui stimule la réflexion, mais présente un certain nombre d’imperfections et d’obscurités qu’il convient sans doute maintenant de souligner.
Sur le plan de la forme d’abord, le livre écrit par M. Verret en 1988, et les entretiens de Lévi-Strauss et D. Eribon ne sont pas référencés dans la bibliographie. G. Semprun devient « Semplun » (122), C. Morazé se transforme en « Moraset » (145), Leroi-Gourhan en « Leroy-Gourhan » (146).
L’écriture est parfois abstruse, comme nous l’avons déjà suggéré. Les citations sont souvent longues, ce qui coupe le fil de la lecture. Comme beaucoup d’auteurs de formation philosophique, F. Farrugia a une furieuse tendance à mettre des « ismes » et « istes » à la fin de tous les mots, même quand cela ne semble pas s’imposer. Le plan est difficile à suivre, comme dans le chapitre 5 où un comptage des références américaines dans les Cahiers Internationaux de Sociologie et une « enquête documen-taire » viennent s’intercaler entre des digressions philosophiques assez abstraites. Le choix de Gurvitch comme personnage central de la recherche induit aussi un certain nombre de répétitions.
Par ailleurs si, comme prend soin de le dire Farrugia, on n’a pas à corriger les erreurs et omissions que contiennent les témoignages parce qu’elles constituent déjà en soi une interprétation qui a une valeur scientifique (79-80), encore faut-il éviter de reprendre à son compte sans plus de vérifications leurs assertions. Ainsi, si Stoetzel a bien rencontré Gallup aux États-Unis comme l’affirme Mendras (207), il eut la « révélation » en en entendant parler pour la première fois lors d’une visite du doyen de l’Université de Columbia à l’ENS. Quoi qu’en dise A. Touraine, il n’y avait pas en 1939 trois postes de sociologie à la Sorbonne pour la bonne raison que Davy était à cette époque inspecteur général de l’Instruction Publique (121).
Sur le fond ensuite, il est sans doute abusif, sous prétexte que Gurvitch vouait aux flammes de l’Enfer les sociologies « technocratiques » de Friedmann et Stoetzel, de les assimiler sans plus de contrôle à la sociologie anglo-saxonne.
Comme nous l’avons déjà signalé plus haut, Friedmann garde ses distances à l’égard de la sociologie américaine qu’il critique à maintes occasions. Bien plus, dans ses œuvres consacrées au travail ouvrier, il en appelle à une science de l’homme total inspirée de Mauss, dont la
mission est de relier le contenu des tâches effectuées le long de la chaîne à des considérations générales sur l’état de la société considérée dans sa totalité !
[14].
De même, le cas de Stoetzel est plus compliqué qu’il n’y paraît, puisqu’il est le seul auteur avec A. Girard à utiliser le concept durkheimien de conscience collective. Derrière un « effet d’affichage » qui consiste à insister sur la technique des sondages qui lui sert de faire valoir, Stoetzel articule sa théorie des opinions à une vision holiste de la collectivité qu’il emprunte à son maître Maurice Halbwachs auquel il a toujours été fidèle !
[15].
En somme, nous serions tenté de défendre l’idée que de 1945 à 1965, c’est la sociologie française tout entière qui reste holiste, usant et abusant du terme de totalité, certes polysémique et flou, donc autorisant de multiples interprétations, mais fondant néanmoins une posture épistémologique que tous les sociologues de cette génération partageaient peu ou prou. Sans aucun doute, dans le petit monde de la sociologie française de l’après-guerre, l’intérêt principal de Gurvitch – aujourd’hui bien oublié et de ce fait négligé à tort notamment par ceux qui ont souvent souffert de ses frasques et ses colères –, était de prendre ouvertement des positions qui allaient à contre-courant de ce que revendiquaient nombre de sociologues, et de poser de manière claire des problèmes que les autres partageaient sans toujours le dire
[16]. En ce sens le livre de Farrugia est intéressant car il met le doigt sur des questions essentielles négligées par la version « officielle » de la « refondation » de la sociologie française, qui ne fut sans doute pas la « rupture » qu’on a bien voulu nous présenter.
Néanmoins, son ralliement inconditionnel au camp des « gurvitchéens » l’amène à adopter des catégories d’analyse qui le détournent d’une investigation plus poussée, à surestimer le rôle que joua Gurvitch durant cette période, et le conduit à proposer des interprétations contestables, à l’image de cette proposition figurant à la fin du livre selon laquelle :
« En deçà de la tension paradigmatique entre rationalisme et empirisme, se jouant dans la sociologie, c’est en réalité une tension bien plus fondamentale qui s’exerce : celle existant depuis l’Antiquité entre une vision idéaliste du monde, et une vision pragmatique et libérale de celui-ci, une tension entre une vision philosophique, et une vision sophistique du cosmos. Et la sociologie de l’après-guerre, de même que la société contemporaine, est déchirée elle aussi entre un héritage philosophique et un héritage sophistique » (306).
Jean-Christophe Marcel
Université Paris IV-Sorbonne
jcmarcel@ club-internet. fr
[1]
Clozier R., 1967,
Histoire de la géographie, Paris, PUF (réédition).
[2]
À titre d’exemple, on peut citer l’ouvrage dirigé par
Claval P., 1993,
Autour de Vidal de la Blache, la formation de l’école française de géographie, Paris, CNRS.
[3]
Tissier J.L., Le voyage, filigrane du
Tableau de la géographie de la France ? ;
Loi D., Découpage du sujet et valorisation des lieux : l’espace du
Tableau de la géographie de la France ;
Robic M.C., Spatialités et temporalités de la France du
tableau ;
Mendibil D., P. Vidal de la Blache, le « dresseur d’images ». Essai sur l’iconographie de la France.
Tableau géographique (1908) ;
Loi D., Caractères généraux de la causalité vidalienne et objets de l’explication dans le
Tableau de la géographie de la France ;
Mendibil D., Quand Vidal de la Blache expliquait les paysages.
[4]
Petitier P., D’un tableau l’autre.
Le tableau de la France de Michelet et le
Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache ;
Ozouf-Marignier M.V., Le
tableau et la division régionale : de la tradition à la modernité ;
Robic M.C., Territorialiser la nation. Le
tableau entre géographie historique, géographie politique, géographie humaine.
[5]
Besse J.M., L’individualité géographique dans le
Tableau : quelle approche épistémologique ? ;
Ozouf-Marignier M.V., Robic M.C., Un tableau à vif… La réception du
Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache (1903-1997).
[6]
Robic M.C., 1991, La stratégie épistémologique du mixte : le dossier vidalien,
Espaces Temps, la fabrique des sciences sociales, vol. 47-48, 53-66.
[7]
Lévy J., 1995,
Égogéographies. Matériaux pour une biographie cognitive, Paris, l’Harmattan.
[8]
Cf., par exemple, le numéro spécial que la
Revue Française de Sociologie (1991, XXII, 3), a consacré à la question.
[9]
Au sens où l’entend G. Namer, dont Farrugia se réclame d’ailleurs.
Cf., par exemple,
Namer G., 2000,
Halbwachs et la mémoire sociale, Paris, l’Harmattan.
[10]
L’auteur, conscient de ce biais, s’en défend en signalant que toute critique concernant l’absence dommageable de quelques autres témoins privilégiés de l’époque serait « toujours symptomatique de positionnements institutionnels et d’engagements idéologiques » (85). En somme, puisque le choix des enquêtés est toujours orienté par des considérations extra-scientifiques, autant ne pas se soucier de diversifier son échantillon. Nous laissons au lecteur le soin d’apprécier lui-même cette interprétation de la représentativité.
[11]
On apprend à cette occasion que selon H. Mendras Jean Stoetzel faisait partie de la clientèle de Davy ! ! !
[12]
Dont l’auteur rappelle bien sûr que Gurvitch l’a emprunté à Mauss, sans préciser toutefois que Mauss parlait lui de « fait social total ». Il y a tout de même une nuance…
[13]
Bien que, révèle