2001
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : La littérature, laboratoire des sciences humaines ?
Les « tableaux » des sciences sociales naissantes : comparatisme, statistique, littérature
Jérôme David
Lausanne – Suissejeromed@unforgettable.com
L’étude détaillée d’une monographie d’ouvriers parue au milieu du XIXème siècle montre à quel point l’écriture des sciences sociales se nourrit de traditions discursives variées. Sur le cas précis d’un « tableau » d’une communauté jurassienne, on peut déceler des inspirations diverses : pittoresque dans le sillage de Mercier, dramatique dans la lignée de Diderot, et savante suivant l’exemple de Villermé. La coexistence de ces « tableaux » dans un même texte de sciences sociales repose sur deux ordres de conditions. L’étude du premier suppose de ventiler la forme du « tableau » sur des niveaux d’analyse autorisant une comparaison des sciences sociales et de la littérature qui ne réduise pas l’un des termes aux présupposés de l’autre, et de décrire ainsi les compatibilités historiquement possibles entre chacun de ces niveaux de part et d’autre de l’aspiration scientifique. La détermination du second repose sur l’explicitation d’un ethos particulier, à la fois rhétorique et sociologique, jouant de ces possibilités différenciées de convergence discursive.
Mots-clés :
tableau, Armand Audiganne, enquêtes sociales, histoire de la sociologie, ecriture des sciences sociales, littérature.
The detailed study of a monography of workers published in the middle of the 19th century reminds how diverse are the discursive traditions involved in the writing of the social sciences. A precise case of sociological « tableau » suggests three sources of inspiration : the picturesque, the dramatical and the scientific. The comprehension of such a mix of heterogeneous models of writing in a singular text of social sciences requires the distinction of several levels of analysis in order to compare literature and social sciences without rhetorical or epistemological blindness ; it supposes also the description of the historical compatibility of these levels and finally the determination of the rhetorical and sociological ethos with which the author manages to combine them.
Keywords :
tableau, Armand Audiganne, social inquiries, history of sociology, writing of the social sciences, literature.
Dans la deuxième édition de son livre
Les populations ouvrières et les industries de la France
[1], en 1860, Armand Audiganne ajoute des chapitres qui ne figuraient pas dans la mouture de 1854. Le lecteur y trouve désormais un chapitre préliminaire de méthode (entre-temps Frédéric Le Play avait sorti les
Ouvriers européens), quelques monographies locales supplémentaires, dont l’une porte sur les ouvriers des montagnes du Jura, ainsi que de nouvelles réflexions sur les conditions de vie ouvrières. Ancien directeur de la Statistique industrielle, proche de la mouvance des catholiques sociaux
[2], auteur de nombreuses enquêtes ouvrières à partir de 1850, Audiganne se propose dans cet ouvrage de « tracer le tableau de l’état industriel de la France, des origines, des progrès et des forces de nos différentes fabrications, du régime de travail dans nos divers districts manufacturiers, dans les grandes usines comme dans les petits ateliers domestiques, dans les fabriques situées au sein des populeuses cités comme dans celles qui sont disséminées au milieu des campagnes. Il embrasse l’étude des mœurs, des caractères, des dispositions religieuses, de la vie de famille, des salaires, des relations entre les patrons et les ouvriers, des habitudes locales sous leurs aspects les plus variés, en un mot mille éléments intimes qui constituent la vie des masses. Il faut y ajouter l’examen des institutions destinées, sous des formes diverses, à venir en aide au travail »
[3].
Ces « lignes naturelles » du « plan » du livre, comme les appelle Audiganne, ressortissent au genre des tableaux des conditions ouvrières. Villermé en avait inauguré la formule en 1840, avec son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. C’est le modèle d’Audiganne, et il défend avec virulence cette tradition de l’Académie des sciences morales et politiques contre la méthode de Le Play, jugée peu rigoureuse.
Pourtant il y a entre le plan général de l’ouvrage et le texte de chacune des monographies la même irréductibilité qu’entre l’intention délibérée et la pratique effective, la même encore, si l’on veut, qu’entre la carte et le terrain. Les détails collectés sur place au hasard des rencontres et au gré des émotions suscitées par l’observation de la misère ne se plient pas toujours à la discipline de l’argumentation. La tentation littéraire, née de la rigueur même de l’enquête, et pour partie compatible avec ses visées, traverse ainsi les textes de bout en bout. La description que livre Audiganne d’une communauté ouvrière des montagnes du Jura, précisément parce qu’elle tranche avec le reste de l’ouvrage, fera ici office de cas-limite : elle nous renseignera sur la pluralité des pratiques (statistiques, monographiques, littéraires, picturales) de description qui se laissent englober au milieu du XIXème siècle sous l’acception de « tableau », ainsi que sur leurs genèses et sur les conditions de possibilité de leur coexistence dans un même texte de sciences sociales.
L’étude de cas des « lapidaires de Septmoncel»
[4], village montagnard isolé du Jura dont la population vit de la taille des pierres précieuses, avait d’abord paru dans la
Revue des deux mondes (1859), comme l’essentiel des monographies de l’ouvrage. D’abord sous-titrée « une tribu industrielle dans le Jura », l’édition de 1860 était moins alléchante, plus sobre : « Les ouvriers des montagnes du Jura ». Pour le reste du texte, rien ne change en substance, et dans les deux cas, il débute ainsi
[5] : « Il y a sur un des plateaux les plus isolés, les plus abrupts de la ligne jurassienne, une peuplade singulière au sein de laquelle on peut observer le travail industriel uni à la vie de famille sous une forme spéciale et avec une organisation des plus simples. Après les centres les plus considérables de l’activité manufacturière, après ceux qui sont le plus en évidence, qui occupent des milliers de bras, qui livrent à la consommation des masses de produits, notre pays compte des centres ignorés, en quelque sorte perdus, et où s’accomplissent avec régularité, sans bruit, des travaux dont l’importance n’est peut-être pas suffisamment appréciée. Dans le domaine de l’industrie, que de variétés multiples, que de détails infinis, mais curieux même dans leur petitesse, parce qu’ils servent à établir certains contrastes, et nous aident à pénétrer dans le mouvement intérieur qui constitue la vie réelle des populations ! C’est préoccupé de cette importance des petits foyers industriels qu’il y a quelque temps je partais pour le Jura, où je comptais visiter un de ces groupes trop peu connus, et bien dignes pourtant d’attirer l’attention des économistes – celui des lapidaires de Septmoncel. Le fidèle récit de cette course à travers une des plus âpres régions de la France m’a paru le meilleur moyen de présenter sous leur vrai jour quelques questions souvent débattues sur la vie domestique et le régime moral des populations ouvrières».
«
Tribu industrielle », « peuplade
singulière », « centres
ignorés, en quelque sorte
perdus » sur les « plateaux
les plus isolés,
les plus abrupts », dans l’«une des
plus âpres régions de la France » : la mise en scène de la monographie convoque le registre alors neuf de l’exotisme intérieur. Dans les années 1840-1860, après une vingtaine d’années durant lesquelles le roman, les mémoires et les journaux de voyage ont inauguré un discours documenté sur la province française
[6], les guides ont pris le relais de cet intérêt mêlé de curiosité souvent condescendante
[7]. Les montagnes cristallisent alors une bonne part des désirs d’évasion : elles se prêtent en effet d’autant mieux au pittoresque touristique qu’elles offrent à la fois, dans l’imaginaire de l’époque, une variation vertigineuse des paysages et le sublime de l’ascension.
Mais Audiganne ne s’inscrit pas dans la vogue des guides qui favorisent le coup d’œil ponctuel et le transport rapide d’un point à un autre
[8] : il invite au contraire le lecteur à le suivre dans un périple qui demande plusieurs jours de marche. Cet itinéraire est certes, nous dit-il, ouvert depuis peu aux « voitures ». L’auteur-voyageur privilégie néanmoins, en invoquant Rousseau, les plaisirs de la marche. Dans l’organisation narrative de la monographie, l’excursion pédestre expose aux impondérables, et Audiganne sera forcé de coucher en chemin chez l’habitant. Ce sera l’occasion de peindre le drame d’une famille ouvrière, et d’alimenter un contraste instructif avec le mode de vie des lapidaires de Septmoncel, dont l’étude constitue le but du voyage.
L’exotisme recouvre ainsi des traits (l’isolement de la communauté prise pour objet, l’imprévu des rencontres, la disponibilité du voyageur à l’étrangeté des mœurs) susceptibles d’être théoriquement justifiés dans le cadre d’une enquête sur les populations ouvrières. La marche, on l’a vu, sert l’observation directe et l’appréhension détaillée de l’environnement du groupe étudié. Mais la pénétration dans les zones les plus « exotiques » de la France répond encore à deux postulats supplémentaires.
Le premier est de méthode. Dans son avant-propos, Audiganne défend l’exigence de rendre « un compte rigoureux des variétés du travail industriel » et de poursuivre « l’examen des groupes dépendant de chaque variété,
de manière à ne laisser en dehors de l’observation aucun élément différentiel »
[9]. La méthode comparative stricte suppose d’intégrer les « centres ignorés, en quelque sorte perdus, et
où s’accomplissent avec régularité, sans bruit, des travaux dont l’importance n’est peut-être pas suffisamment appréciée ». Le tableau comparatif se compose des « contrastes » nés de l’observation des « variétés multiples » et des « détails infinis », « curieux même dans leur petitesse ».
L’autre postulat concerne les conclusions morales de l’enquête. Les poches culturellement isolées où vivent certaines communautés ouvrières sont autant de laboratoires sociaux. La « démoralisation »
[10] moderne se propage en effet par la route et le rail, selon Audiganne, et il faut observer les régions encore à l’écart pour tirer les leçons morales des structures sociales traditionnelles encore vivantes, et étudier les effets de la pénétration des idées progressistes sur l’organisation des familles et des ateliers. À cet égard, comme on le verra, les lapidaires de Septmoncel offrent un exemple « de nature à suggérer plus d’une inspiration conforme à l’intérêt évident de la société industrielle comme aussi à celui de la société tout entière »
[11].
Les raisons théoriques invoquées à l’instant en faveur de la structure narrative de la « course » en montagne ne doivent pas faire oublier que la monographie vise un public précis, et que l’écriture doit se plier simultanément à des contraintes d’un autre ordre que celles d’un rigoureux compte rendu d’enquête. La publication du texte sur les lapidaires de Septmoncel dans la
Revue des deux mondes atteste qu’Audiganne cherchait à toucher un large public. Cet objectif était à vrai dire partagé par tous les réformateurs, dont les propositions de mesure, conçues à l’échelle nationale, devaient s’attirer le concours du plus grand nombre. Le tableau des sciences sociales du XIX
ème siècle, toujours orienté par un projet de réforme, intègre inévitablement dans son écriture les diverses habitudes de lecture des notables, des administrateurs, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins ou des curieux. La stratégie qui parvient le mieux à concilier cette diversité des intérêts et des goûts supposés des différents groupes de lecteurs consiste à privilégier leur plus petit dénominateur commun. Le Play qualifiait son lecteur moyen de « peu attentif », peu « enclin à la réflexion », c’est-à-dire pressé et distrait
[12] : l’écriture des monographies doit ainsi compter avec la faible inclination à l’effort de ses lecteurs potentiels.
À cet égard, la « course » est une forme élégante pour plaire par des anecdotes piquantes ou des descriptions saisissantes, pour émouvoir par des scènes pathétiques, et pour convaincre tout à la fois de la rigueur de l’observation, donc du bien-fondé des réformes proposées en guise de remarques conclusives.
Plaire, d’abord, c’est tenir en haleine. La « course » en montagne s’apparente au récit de voyage, et l’objectif scientifique n’interdit « pas nécessairement » la flânerie pittoresque : « Sans doute les pérégrinations pédestres ayant un objet spécial laissent moins de liberté aux mouvements, moins de place au caprice que les courses de pure fantaisie ; cependant la tâche méthodique qu’on s’est imposée n’a pas nécessairement pour effet de rendre insensible aux charmes de l’imprévu, ni de comprimer, en présence des émouvantes variétés de la nature, l’essor de la pensée »
[13].
Émouvoir, ensuite. La « course » ménage des étapes qui sont autant de scènes dramatiques. Surpris par le temps, comme on va le voir, Audiganne couche chez une famille. Il évoque sa détresse, décrit son dénuement. La sensiblerie n’est pas absente de ce passage. Elle a pour effet d’impliquer le lecteur dans le quotidien et le devenir des populations décrites en cours de route, et donc de l’intéresser aux mesures de réforme dont le catalogue suit toujours les séquences descriptives.
Instruire et convaincre, enfin, supposent que l’auteur soit pleinement compris tout au long de son cheminement argumentatif. La « course » est sur ce point propice au déploiement progressif des observations composant le tableau, à l’échelonnement de leur constats au rythme nonchalant d’un lecteur négligent ou paresseux. Elle associe étroitement dans le récit l’exposé ardu des faits récoltés et la familiarité spontanée de la vie quotidienne. Elle joue à cet égard le même rôle que les « notices biographiques » des grands scientifiques rédigées par François Arago, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, entre 1830 à 1853 : Audiganne a donc su tirer les leçons des techniques de vulgarisation de ce savant, dont il disait trois ans plus tôt qu’il avait le mieux réussi à « faire pénétrer les vérités scientifiques dans les différentes classes sociales » en présentant, « mêlées aux efforts et aux luttes [de l’] existence individuelle » de leurs inventeurs, les innovations principales de sciences parfois absconses
[14].
La monographie des lapidaires jurassiens s’ouvre à plusieurs pratiques de description. Les occurrences du terme « tableau » dans le texte même nous indiquent qu’elles recouvrent chacune des références diverses : le mot peut désigner indifféremment le « tableau » pictural d’un « panorama » offert au regard, le « tableau » vivant d’une famille en proie au désarroi et, bien évidemment, le « tableau industriel » au sens savant de Villermé. Pittoresque, dramatique, savant : le « tableau » convoque des modes de description très hétérogènes. Il s’agira, après les avoir détaillés, de se demander comment une monographie de sciences sociales peut mêler intimement des registres si divers.
La « course » jusqu’à Septmoncel s’apparente au récit de voyage et au guide touristique. Audiganne énumère les lieux qu’il traverse successivement : Chalon-sur-Saône, Lons-le-Saunier, Clairvaux, Saint-Claude, Septmoncel. Il en commente les accès
[15], et suggère une saison propice à l’excursion
[16]. Il suppose toutefois chez le voyageur d’autres habitudes que celles de la « foule moutonnière » des « touristes », pressée et « toujours jalouse d’emporter avec elle la nomenclature des admirations qu’elle doit ressentir »
[17]. Le Jura « ne consent du reste à se révéler qu’aux voyageurs qui le visitent sans précipitation, et qui savent au besoin s’écarter des routes frayées »
[18]. Audiganne conclut : « Il ne suffit pas d’aller vite […] l’homme [est] obligé de savoir s’arrêter souvent, s’il veut étudier, s’il veut connaître les mille variétés des régions qu’il traverse »
[19].
Une « course » réussie, car instructive, nécessite de la discipline, c’est-à-dire, tout à la fois, de la disponibilité, de l’audace et une attention vive aux contrastes. Nous verrons ce que ce régime du regard recouvre dans le tableau savant des conditions de vie ouvrière. Dans le cadre du tableau pittoresque, les leçons viennent de la vue de la nature, et il s’agit avant tout pour le voyageur de ne pas « comprimer, en présence des émouvantes variétés de la nature, l’essor de la pensée »
[20].
Jusqu’à Lons-le-Saunier, la plaine est aussi ennuyeuse que ses habitants. Les « perspectives désolées », l’« état arriéré de l’industrie », « l’ignorance », la « froideur » et « l’immobilité »
[21] de la population locale, tout cela apparente la contrée aux poncifs littéraires de la monotonie et de la bêtise provinciales, exprimés vingt ans plus tôt par Stendhal dans ses
Mémoires d’un touriste. C’est même la province au carré, dans la mesure où aucune aspiration ne semble présager une évolution, comme c’est le cas, ailleurs, en raison de certaines jalousies ou ambitions de notables : dans le bas Jura, « on n’éprouve pas d’autre désir que celui de continuer à se ressembler à soi-même »
[22].
La région ne s’enrichit, au point de vue esthétique, qu’à mesure qu’Audiganne serpente et s’élève. La flânerie égrène dès lors un autre stock de lieux communs, qui ont trait à la diversité fascinante et grandiose, voire sublime, des paysages de montagne. Audiganne s’attarde à décrire les forêts de sapins, les panoramas et les cascades
[23], et laisse libre cours à « l’essor de sa pensée » : « On les voit [les sapins] fréquemment s’élancer à des hauteurs prodigieuses, d’étage en étage, le long de gorges étroites, entre des roches nues confusément entassées. De temps en temps leurs rameaux noirâtres voilent l’horreur d’un précipice. Groupés parfois sur des cimes qui dominent de sauvages ravins, ils y forment une sorte d’encadrement autour de quelques croix en bois ou en fer que la piété locale a plantées. Ces monuments, si modestes qu’ils soient, contrastent avec la tristesse de la nature environnante. Dans ces lieux où les forces du monde matériel semblent triomphantes au sein d’une sorte de chaos, on les croirait destinés à rappeler la souveraine domination de l’esprit sur la matière »
[24]. Le ton se fait soudain emphatique, adopte un lyrisme dont les inflexions sont recherchées, et clôt l’envolée méditative sur une réflexion à portée générale, ici l’esprit et la matière, dans d’autres pages la nature, l’énergie propre aux montagnards, ou la résistance inventive des hommes confrontés à un environnement hostile.
L’emphase est cependant précautionneuse, et l’esprit de l’auteur ne prend son essor qu’à la faveur de nombreuses réserves et modalisations énonciatives : « fréquemment », « de temps en temps », « parfois », « une sorte de », « on les croirait »… En outre, la prise en charge mobile du « on » (le je s’y inclut-il ?) désamorce en partie la teneur subjective du passage, et rattache l’envolée lyrique au « je » d’une façon ambivalente. Audiganne n’est pas poète : non pas tant parce qu’il tisse son texte de lieux communs, qu’à cause de cette pusillanimité énonciative qui n’est que le pendant stylistique de sa rigueur stricte d’observation, et qui le tient à mille lieux de Lamartine, Hugo ou Vigny.
Les tableaux pittoresques amènent ainsi le lecteur à la description de la communauté des Septmoncelois, et ils disparaissent aussitôt que l’enquêteur arrive sur les lieux. Ils fonctionnent le plus souvent, dans le récit de l’itinéraire, comme des pauses d’agrément liant entre elles des réflexions d’ordre moral ou économique sur les villages traversés en chemin. Il arrive cependant que l’évocation de la nature environnante (végétation et bois, cours d’eau, ou ensoleillement des villages) prépare le lecteur à comprendre les conditions difficiles et les circonstances singulières dans lesquelles l’industrie septmonceloise a réussi à prospérer. Et lorsque, dans un audacieux accès d’inspiration, Audiganne se laisse aller à la « rêverie », ce n’est encore jamais que dans le cadre timoré des assertions savantes.
La mise en scène de l’itinéraire autorise également, un peu avant l’arrivée à Septmoncel, l’intégration d’une scène pathétique qui se révèle, elle aussi, partiellement justiciable de l’argumentation générale du « tableau de l’état industriel de la France », et des mesures préconisées par Audiganne à la fin de son ouvrage.
« Le second jour de notre excursion, n’ayant pu gagner avant le coucher du soleil la bourgade la plus voisine, nous nous arrêtâmes dans une […] chaumière. La maisonnette était située au bord d’un ravin profond ; elle était construite en bois et en terre, et couverte avec de légères lames de bois découpées en forme d’ardoises, qu’on nomme dans le pays
tavaillons ou
ancelles. […] Un groupe de sapins plantés alentour contribuait à prêter un aspect assez sombre à l’ensemble de ce petit paysage. L’intérieur de cette cabane, qu’occupaient un bûcheron et sa femme, n’était ce jour-là guère moins triste que le dehors. […] L’attitude silencieuse du père de famille et surtout les regards encore humides de la mère révélaient […] qu’on y était sous l’impression d’une scène émouvante. Le matin même en effet, deux des filles du bûcheron, mariées la veille, avaient quitté le toit paternel pour aller habiter, suivant l’usage, chacune dans la famille de son mari. Quoique prévue, cette séparation, succédant de si près aux fêtes de ce double mariage, avait produit un déchirement cruel chez ceux qui restaient, et elle leur faisait trouver la maison bien grande. […] Mon arrivée soudaine apportait une diversion très opportune aux préoccupations de la famille. Gagné par la franche bonhomie de mes hôtes, je restai quelques jours avec eux, parfaitement placé là du reste pour examiner les conditions de la vie locale »
[25].
Audiganne, en mettant en scène de la sorte son séjour chez l’habitant, peut invoquer en faveur de ses observations le fait qu’il y est au plus proche de l’activité la plus représentative de la région (« Ce pays est essentiellement un pays de bûcherons »
[26]). Plus encore, le hasard de l’excursion, qui se révèle ainsi n’être sans doute qu’un artifice du récit, le conduit dans cette chaumière au moment précis où se nouent les alliances matrimoniales : le point de vue de l’enquêteur n’en sera que plus juste sur l’organisation sociale et les mœurs. Ce « tableau déroulé sous nos yeux », comme l’appelle plus loin Audiganne
[27], est l’équivalent social du panorama. Il autorise une vue d’ensemble à partir d’un point d’observation bien choisi.
De quelle nature est ce « tableau » de parents éplorés ? On y retrouve quelques traits du pittoresque, dans la description du paysage environnant. Mais c’est avant tout un drame, celui du départ des filles mariées, et de l’impossibilité dans laquelle « l’usage » les met de demeurer sous le toit paternel. Les parents ne souffrent pas d’une perte économique, mais bien à cause de ce « déchirement cruel » que rendent seuls possibles des sentiments d’affection et d’intimité.
On doit à Diderot cette conjugaison du « tableau » et du drame familial. La référence n’est pas fortuite : vingt ans plus tôt Eugène Buret, dans son livre
De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France
[28], s’était réclamé du
Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier ; lequel se revendiquait à tout bout de champ de l’héritage de Diderot, qui lui avait d’ailleurs prédit qu’il serait « le dramaturge des Français »
[29]. On doit à Mercier une cinquantaine de pièces de théâtre, ainsi que des traités sur le drame, et il développe parfois ses conceptions au détour d’un chapitre du
Tableau de Paris. Audiganne ne cite pas Buret dans son ouvrage. C’est très étonnant, parce que ce dernier est cité par la plupart des autres enquêteurs de l’époque. Il est fort peu probable qu’Audiganne n’ait pas lu cet ouvrage, et il faut sans doute chercher les raisons de cet ostracisme dans les divergences politiques très marquées des deux auteurs. Par ailleurs, au moment où Audiganne rédigeait son enquête, le drame bourgeois inventé par Diderot allait bon train sur les scènes françaises. Le vif succès de
La dame aux camélias de Dumas fils, en 1852, avait relancé ce genre un peu éclipsé par l’effervescence romantique des années 1830-1840. Diderot n’avait été renié par aucun de ces courants, mais Dumas fils puisait à pleines louches dans le pathétique larmoyant que Hugo avait pour sa part troqué contre un lyrisme flamboyant.
Le théâtre, a ainsi défendu Diderot dans ses
Entretiens sur « Le Fils naturel », ne doit plus mettre en scène des caractères, comme l’ambitieux, le jaloux ou l’avare, mais des conditions
[30] : « le père de famille » en est une, et elle a inspiré en 1758 le titre de l’une de ses pièces à l’écrivain.
Le drame bourgeois repose chez Diderot sur la mise en péril de la famille patriarcale restreinte. Les pièces sont toutefois souvent des comédies larmoyantes dont le dénouement heureux soulage le spectateur ému. On retrouve dans le texte d’Audiganne une tension analogue. Mais à quoi tient le drame du bûcheron et de sa femme, et surtout, pourquoi s’y attarder ? N’est-il pas normal que les enfants quittent le foyer à leur mariage ? Or, dans ce passage, les « regards encore humides », les « déchirements cruels » semblent suggérer que « l’usage » impose des séparations douloureuses. Pourraient-elles être évitées ? Y aurait-il, dans le texte d’Audiganne, l’équivalent d’un dénouement heureux ? Il faudra attendre les dernières pages de la monographie pour comprendre ce que peut avoir de pénible la situation du bûcheron et de sa femme, et ce, par contraste avec l’organisation sociale idéalisée de la communauté de Septmoncel : « Jamais on n’y voit les enfants, dès qu’ils sortent d’apprentissage, s’en aller louer quelque gîte séparé. Le mariage ne rompt même pas le faisceau primitif : la famille élargie s’arrange le plus souvent pour occuper la même maison et vivre à la même table »
[31].
Diderot défendait encore l’idée que les pièces de théâtre devaient intégrer des scènes de « pantomime » comme chez les Italiens, parce qu’il jugeait que dans certaines situations les paroles sont déplacées, et donc moins « vraies » sur scène que le discours des gestes
[32]. Cette attention portée à l’envers du discours théâtral l’orienta vers la théorisation de la mise en scène. Le « tableau », qu’il soit strictement muet ou ponctué de tirades, devient ainsi la composante principale du drame scénique. Il ramasse ce que le théâtre a de plus vrai : il offre la version la plus vraisemblable de la réalité, et il n’est en outre, sous l’angle d’une philosophie de l’imagination créatrice, que « le dernier terme et le repos de [la] raison » de l’écrivain
[33].
La « vérité » du tableau dans le drame bourgeois, ainsi que son effet, tiennent tout entiers, comme l’a montré Peter Szondi
[34], à leur collusion avec une « utopie réelle », dont cette forme statique emprunte la temporalité flottante : si le tableau s’en écarte, il effraie; s’il y adhère, il attendrit. Chez Diderot, il s’agit du refuge intime de la famille patriarcale restreinte : « C’est le lieu retranché où le bourgeois, dépourvu de tous droits, oublie l’impuissance qui est la sienne dans la monarchie absolue, et peut, contre toutes les apparences, s’assurer de la bonté de la nature humaine »
[35].
Audiganne insiste sur d’autres valeurs. Les « habitudes simples, mais régulières », les « sentiments naïfs, mais droits », « l’attachement voué à une rude existence », et « l’union maintenue dans la famille, sous l’autorité respectée de son chef » sont les traits qui composent également le tableau de la famille du bûcheron et celui de l’organisation sociale à Septmoncel. Ils se distinguent néanmoins sur un point essentiel : la dispersion de la famille, comme dans le cas du bûcheron, est néfaste même lorsqu’elle vise à créer de nouveaux foyers ; seule la structure de la famille élargie, exemplaire à Septmoncel, peut assurer le bonheur de ses membres, et prémunir la communauté montagnarde contre la « démoralisation » en cours dans le reste de la France : « Cette organisation des ménages a pour résultat de bannir le vice éhonté et les scandales dont il est inévitablement suivi »
[36].
L’« utopie réelle » de la famille élargie est moins politique que morale. Elle déborde le strict contexte des ouvriers de montagne pour nimber, comme la famille-souche dans les monographies de Le Play, l’ensemble des réflexions d’Audiganne. Mais chez ce dernier, la famille élargie incarne l’utopie familialiste pour une raison précise : cette structure familiale insuffle une « remarquable énergie »
[37] aux liens familiaux. La structure de la famille septmonceloise n’est donc pas défendue pour elle-même, ou parce qu’elle conserverait indivis le patrimoine d’une génération à l’autre (Audiganne a constaté que dans certains contextes de misère ouvrière, comme chez les canuts de Lyon, il n’y a rien à transmettre). Sa valeur vient de ce qu’elle rend possible, à savoir l’attachement affectif des membres d’un foyer sous la houlette d’un père raisonnable. Dans le cas de Le Play, la famille-souche, également très étendue dans son principe, est pour sa part valorisée comme un moyen de juguler la dispersion des biens instaurée selon lui par l’égalitarisme du Code civil. La transmission du patrimoine intégral à l’aîné, au détriment de ses frères et sœurs, en fait tout l’intérêt
[38]. Sa défense dans les monographies leplaysiennes a par conséquent une charge plus directement revendicatrice. Dans les deux cas néanmoins, qu’il s’agisse de Le Play ou d’Audiganne, l’utopie est d’inspiration religieuse ; elle se réclame du modèle biblique du patriarcat. « Quoi de plus sacré ? », s’écrie Audiganne au sujet de la famille dans les dernières lignes de la monographie.
Le « tableau » du bûcheron est « sombre », parce qu’il pointe, en creux, une forme idéale d’attachement dont « l’usage » tient la famille éloignée. Le tableau de la sociabilité septmonceloise est par contre beau et vrai, parce que les sentiments touchants qui fondent l’utopie familialiste s’y déploient sans entrave. Alors que Diderot mettait en scène des nobles menant avec bonheur le train de vie bourgeois, Audiganne évoque les malheurs d’une famille montagnarde à l’étroit dans le cadre du foyer restreint. Si toutefois l’épanouissement du sentiment familial est possible à Septmoncel, les raisons en sont éminemment singulières. L’enquêteur doit donc chercher à circonscrire les conditions d’émergence économiques et sociales d’un tel hapax industriel. La rigueur scientifique répond ici aux préoccupations morales.
« L’industrie qui s’est implantée sur ces plateaux, et dont le siège principal est à Septmoncel, s’étend sur le territoire d’une dizaine de communes ; elle y occupe de 3 000 à 3 500 personnes, et elle entretient ainsi des germes de vie là où la nature n’avait guère placé que la désolation. […] On s’émerveille à bon droit d’un tel fait comme d’un prodige »
[39]. Comment Audiganne cherche-t-il à l’expliquer ? L’histoire ne fournit guère d’indices : « Tout ce qu’on sait, c’est que [la taille des pierres précieuses] y est héréditaire depuis fort longtemps »
[40]. Pour saisir les « singularités du travail septmoncelois », Audiganne recourt aux contrastes du comparatisme synchronique, et rapproche Septmoncel d’Amsterdam, « seule autre localité dans le monde qui soit en possession d’une industrie analogue »
[41]. Il en tire deux constats : « en France le lapidaire travaille chez lui, en famille, tandis que le travail s’exécute là-bas dans des établissements renfermant plusieurs centaines d’ouvriers », et « il s’attaque aux pierres précieuses de toute espèce, le diamant excepté »
[42].
À ce moment précis de l’enquête, Audiganne se lance dans un long développement sur la classification des pierres précieuses. Il renouera un peu plus loin avec l’argumentation socio-économique qui a guidé son propos jusque-là, en évoquant le circuit économique grâce auquel les pierres de Septmoncel arrivent jusque chez les grands joailliers parisiens, mais il faudra que le lecteur traverse quatre pages truffées de détails de minéralogie sans rapport apparent avec l’« objet spécial » que l’auteur s’était fixé au départ de sa course.
Comment comprendre ce qui peut sembler n’être qu’une digression pour « amateur éclairé »
[43] ? La description des diverses espèces de pierres précieuses taillées à Septmoncel est certes une manière de divertir le lecteur en lui donnant « une idée des variétés du travail dans le Jura »
[44]. Elle se justifie en outre d’un autre point de vue, si l’on songe que les lecteurs parisiens de la monographie sont des acheteurs potentiels de bijoux, et qu’il leur importe d’être un peu au fait des critères de distinction et d’authentification. Au delà des raisons invoquées, ce passage demeure étonnant : il occupe un huitième de la monographie, c’est-à-dire autant que la description de l’organisation de l’industrie septmonceloise, qui est l’objet même de la monographie.
Il faut en conclure que ce « tableau général des pierres précieuses classées d’après leur coloris »
[45], qui nous paraît si long aujourd’hui, n’était pas perçu comme une entrave ou une digression gênante par Audiganne, et donc par ses lecteurs supposés. Elle s’inscrivait à ses yeux sans heurt dans le développement de son argumentation. C’est sans doute que ce « tableau » des diverses variétés de pierres précieuses partage les caractéristiques principales de l’étude économique et sociale où il prend place. L’homologie des procédures d’analyse confond ainsi le tableau minéralogique et l’épistémologie générale de la monographie. Cette étrangeté pour un lecteur contemporain doit nous suggérer qu’il s’agit d’une évidence invisible pour l’« amateur éclairé » du milieu du XIX
ème siècle. Le développement sur la classification des pierres précieuses, parce qu’il semble se fondre dans le mode de connaissance monographique au point de ne pas en interrompre la logique, peut donc être considéré, à une réserve près qui sera hautement significative, comme une mise en abyme du tableau savant plus général de « l’état industriel de la France».
Comme c’était le cas pour le voyageur au début de la monographie, le « visiteur » des ateliers de Septmoncel ne doit pas espérer, par « une rapide étude », faire le tour des savoirs sur les pierres précieuses
[46]. Son « œil inexpérimenté » n’est pas entraîné à discerner « la valeur de telle ou telle pierre », qui « varie à l’infini, et souvent d’après des circonstances insaisissables ». Il doit se donner pour but de saisir les « principales divisions existant dans cette branche si curieuse de la minéralogie ».
Il y a cependant plusieurs critères de classification. Le tableau d’Audiganne n’est donc pas le miroir à tiroirs de la nature. Sa nomenclature n’est pas naturelle, au sens où elle s’imposerait d’elle-même au déchiffrement du savant. Elle dépend d’un point de vue, et donc d’une gamme d’intérêts : « Il faut, bien entendu, laisser de côté les différences purement scientifiques [entre les pierres], que la chimie constate et que les hommes spéciaux ont seuls intérêt à recueillir ; il faut aussi laisser de côté les différences d’un autre ordre qui tiennent à la structure, à la conformation extérieure, et reposent sur des considérations d’un caractère purement commercial : elles sont du domaine des écrits techniques. […] Une division beaucoup plus simple, beaucoup plus claire que toutes les divisions technologiques, et à laquelle il convient que l’homme du monde se tienne, c’est celle qui est fondée sur la couleur, c’est-à-dire sur la propriété dont nos sens sont le plus frappés ». Une fois ce critère fixé, le « tableau général des pierres précieuses selon leur coloris » va consister à dérouler le catalogue de leurs « onze genres ».
Les remarques générales du chapitre préliminaire de méthode vont dans le même sens. L’expérience, d’abord : Villermé, nous dit Audiganne, a établi avec son
Tableau physique et moral des ouvriers un modèle pour les études sur les conditions de vie ouvrières, mais chaque enquête, ajoute-t-il, expose à des périls que rien ne peut prévenir sinon le discernement lentement acquis sur le terrain : « habitude de l’examen des faits industriels », « suffisante initiation » et « grande circonspection » sont les qualités que l’auteur exige de son voyageur-visiteur
[47].
L’exhaustivité et la cohésion des observations de l’enquête sociale sont également cruciales. De même que le tableau minéralogique épuise l’ensemble du répertoire naturel, et ce, dans une nomenclature aux divisions « simples » et « claires », le tableau de l’état industriel de la France exige de l’enquêteur qu’il parcourre d’abord toutes les régions de France et qu’il classe ensuite les traits observés selon une grille homogène et limpide. Le premier point explique le litige avec Le Play : Audiganne lui reproche d’élaborer des « types épars », abusivement obtenus à partir d’études de cas distribuées au hasard sur le territoire national, et qui n’autorisent aucune proposition de réforme crédible. L’étude des lapidaires de Septmoncel répond, on l’a vu, à ce principe de couverture maximale de l’espace industriel français.
Mais selon quel critère Audiganne va-t-il lier ses différentes monographies en vue d’obtenir la grille homogène d’un tableau général ? Qu’est-ce qui va, dans le monde social, jouer le rôle du coloris des pierres précieuses ? Audiganne compare les différents milieux ouvriers de France sous l’angle du budget des familles, ou plutôt, des modalités variées de son équilibre. Cela suppose en bonne méthode de déterminer le salaire moyen, puis les dépenses moyennes, pour déterminer en dernier lieu « comment, avec ces exigences diverses, [on peut] mettre en équilibre le budget de la famille, et, suivant le dicton populaire,
nouer les deux bouts ? »
[48]. À la différence de Le Play, en effet, Audiganne ne postule pas l’équilibre comptable des budgets ouvriers. La « nature des choses » ne suffit pas chez lui à assurer l’ajustement des salaires et des dépenses : la balance est à établir, et elle met en jeu la « physionomie morale des habitants »
[49] tout autant que les conditions de travail.
L’intégration de cette composante morale dans l’analyse du budget passe par l’établissement des dépenses. À Septmoncel, la frugalité est de règle en tout : matériaux employés à la construction des maisons, ameublement, vêtements et alimentation
[50]. Elle explique à elle seule le « prodige » de l’industrie septmonceloise. Car que constate Audiganne du côté des salaires ? Après avoir fixé une « moyenne qui ne s’écarte pas trop de la rigoureuse vérité » en usant d’agrégations approximatives
[51], il constate qu’en comparaison avec d’autres régions ouvrières, ce montant devrait laisser prévoir des conditions de vie misérables. Or il n’en est rien, et il n’y a que les « limites presque incroyables »
[52] dans lesquelles les Septmoncelois contiennent leurs dépenses ordinaires qui leur permettent de subsister de manière décente.
Le point de vue moral d’Audiganne l’incite à chercher les causes de ce style de vie si particulier dans « le fonds de l’existence commune » française encore palpitant dans les traditions septmonceloises, et que la « démoralisation » rampante tend précisément à faire oublier dans le reste du pays. Les valeurs de ce « fonds » national, mêlées aux influences du climat et de l’histoire locale du haut Jura, ajoutent ainsi à la frugalité le sentiment puissant du lien familial, la régularité de la vie quotidienne, la compassion, l’honnêteté, la fierté et le désir d’instruction
[53]. Autant de vertus qui font du style de vie de Septmoncel bien plus qu’un objet parmi d’autres dans le lot nombreux des monographies : il s’agit, exacerbé encore par la série d’oppositions Jura-Paris / lapidaires-lecteurs / misère-luxe / vertu-…, d’un exemple moral à fonction didactique.
Les types de tableaux repérés dans la monographie d’Audiganne répondent à des grammaires différentes. Ils ne privilégient pas les mêmes langages, les mêmes composantes, les mêmes modalités de prise en charge énonciative ; les espaces et les usages sociaux sont en outre variables d’un type à l’autre. Le texte des « lapidaires de Septmoncel » est en ce sens révélateur des possibles stylistiques des sciences sociales au milieu du XIXème siècle. À condition, bien sûr, de ne pas réduire le style à un agencement de figures rhétoriques, et d’admettre par ailleurs que la langue des sciences sociales n’est pas le véhicule neutre de la raison objectivante. Le style de chacun des tableaux recouvre ainsi inextricablement un type de ressources langagières, de procédures d’observation, de cohésion entre ses éléments, ainsi qu’un rapport spécifique à l’objet, et la recherche d’un effet particulier sur le lecteur.
Ces styles renvoient à des évolutions littéraires et savantes amorcées dès les années 1830. La statistique administrative connaît alors une nouvelle impulsion ; le tourisme s’accompagne de formes discursives inédites ; et les enquêtes sociales privées se divisent schématiquement entre le modèle de l’Académie des sciences morales et politiques et celui de Le Play. L’analyse détaillée des niveaux constitutifs des tableaux peut nous éclairer sur ce faisceau de genèses historiques et nous suggérer les points de circulation entre les styles pittoresque, dramatique et savant au milieu du XIXème siècle.
Langages
Le tableau pittoresque se nourrit de la référence picturale. Comme texte, il se tisse à la faveur du jeu contrasté des couleurs et des reliefs, du flou et des formes, des hauteurs et des perspectives. Il s’écrit à l’horizon des toiles de Caspar Friedrich ou Salvator Rosa. Son lexique s’en ressent : la gorge est « abîme », le lointain « nuageux », et les eaux « torrentielles ». Ce transfert du visible au dicible, rendu subrepticement évident par sa légitimation logique dès le XVII
ème siècle
[54], se retrouve dans l’imaginaire pictural des romanciers du milieu du XIX
ème siècle : Balzac, les Goncourt, ou Zola s’échinent dans leur écriture à égaler l’art de Delacroix, Ingres, Gavarni ou Monet. Il y a pour eux quelque chose de beau et de vrai dans le tracé d’une silhouette ou dans le rendu d’une teinte.
Héritier d’une conception picturale de la mise en scène (« le spectateur est au théâtre comme devant une toile »
[55]), le tableau dramatique à lire « dans un fauteuil » se rapproche de l’évocation du tableau pittoresque. Il place dans les paysages les membres de quelque famille, et prolonge le lexique combinatoire des contrastes en un répertoire convenu d’émotions : la
catharsis repose sur la compassion, la crainte, l’attendrissement, c’est-à-dire une certaine sensiblerie face au péril toujours déjoué de la vertu.
Le tableau savant convoque deux systèmes de langage : le quantitatif et le qualitatif ; le calcul et le catalogue raisonné. Les deux systèmes coexistent le plus souvent dans les enquêtes sociales, à des degrés et à des titres cependant divers.
Le tableau administratif, dans la première moitié du XIX
ème siècle, est tiraillé entre l’un et l’autre, et s’ouvre sur deux conceptions de la « statistique ». La tradition « descriptive » allemande, mise en œuvre par Chaptal ou Peuchet au début du XIX
ème siècle en France, considère d’une part que la statistique est une « science, écrite et littéraire, [qui] ne fait aucune place au calcul »
[56]. L’influence de l’arithmétique politique anglaise et de la statistique morale commencent d’autre part à se faire sentir progressivement, et Alexandre Moreau de Jonnès, directeur du Bureau de la Statistique Générale de la France jusqu’en 1850, partage leur horizon quantitatif dans ses
Éléments de statistique de 1847 : il rêve d’un « tableau unique » de la France qui ne soit qu’un agrégat d’«analyses logiques, figurées par des lignes qui expriment les divisions du sujet, et par des chiffres qui en énumèrent les éléments »
[57]. Mais ces déclarations théoriques tranchées se transforment, dans des ouvrages mêlant chiffres et commentaires, en
dominante soit énumérative, soit quantitative.
Les enquêtes sociales privées reconduisent une ambivalence similaire à l’égard du quantitatif. On aspire souvent à la prééminence du chiffre, mais sans exclusive. Les raisons invoquées varient. Le Play renonce à livrer des tableaux nus sous le prétexte que son lecteur ne ferait pas l’effort d’en dégager seul les leçons
[58], mais l’écriture des monographies montre que les nombres s’offrent indifféremment à plusieurs interprétations, et que Le Play écarte par un subtil jeu de présentation et de commentaire les inférences les plus contraires à ses conclusions
[59]. Le budget chez Audiganne rapporte un salaire à des pratiques de dépenses, et implique donc de mêler le calcul d’une moyenne comparable aux revenus des autres ouvriers de France et la description ethnographique des usages en matière de logement, de vêtement, d’alimentation ou d’instruction. Contrairement à l’école leplaysienne, le courant de l’Académie des sciences morales et politiques n’exprime pas les pratiques à l’aide d’extrapolations numériques audacieuses. Audiganne semble d’ailleurs suffisamment embarrassé par l’établissement du salaire moyen pour ne pas tenter de fixer le montant des dépenses
[60].
Le type de langage privilégié repose ici toujours sur une idée générale de la nature du monde et de l’histoire, du déterminisme et de la morale, et sur le cas plus ou moins grand qu’on fait du lectorat. Sur ce dernier point, les travaux de l’Académie des sciences morales et politiques et ceux de Le Play recèlent des solutions analogues. En ce qui concerne la nature de l’évolution sociale, par contre, la conception étiologique de Villermé diffère grandement de celui de l’ingénieur des mines.
Composantes et formes de cohésion
La logique de composition du tableau pittoresque s’alimente de contrastes. Louis-Sébastien Mercier, à qui l’on doit à la fin du XVIII
ème siècle un monumental
Tableau de Paris qui inaugura un genre littéraire épuisé par Baudelaire
[61], a résumé ce régime de la variation maximale : « Je n’ai fait ni
inventaire, ni
catalogue ; j’ai crayonné d’après mes vues ; j’ai varié mon
Tableau autant qu’il m’a été possible ; je l’ai peint sous plusieurs faces ; et le voici, tracé tel qu’il est sorti de dessous ma plume, à mesure que mes yeux et mon entendement en ont rassemblé les parties »
[62]. Point de questionnaire préalable qui garantirait la cohésion du tableau. L’auteur n’est pas un voyageur soucieux d’être complet, et il lui importe peu de rédiger, comme Volney à la même époque, des
Questions de statistique à l’usage des voyageurs. C’est un flâneur. Et seule une « forme d’attention », une « culture poétique »
[63] tient ensemble les éléments du tableau.
Dans le cas de ce que j’appellerais le « pittoresque social » contemporain d’Audiganne, et représenté par Flora Tristan ou George Sand, les diverses notations relatives à la misère des ouvriers de Paris, de Londres ou de province se nourrissent des techniques d’écriture de Walter Scott. Les contrastes sont sociaux et l’histoire, un « clair-obscur »
[64]. Mais l’évocation kaléidoscopique des inégalités sociales est toujours traversée par une indignation devant les conditions exécrables dans lesquelles vivent des êtres humains. Cette dénonciation constitue le ciment du pittoresque social. En d’autres termes, sa cohésion repose sur une « culture politique » cette fois, par ailleurs peu goûtée de l’Académie des sciences morales et politiques.
Le tableau savant, selon qu’il privilégie le calcul ou l’inventaire, se résume schématiquement à l’élaboration de moyennes ou de types. L’histoire récente de la statistique nous a restitué les débats autour de la moyenne au XIX
ème siècle
[65] : « La moyenne est au centre de ce conflit entre statistique administrative et statistique morale qui occupera tout le second tiers du XIX
ème, et qui voit des statisticiens dits moraux accuser les autres de produire aveuglément une masse de chiffres inorganisée et donc inutilisable, tandis qu’il leur est reproché à l’inverse de pervertir la statistique par des conjectures et des inférences abusives »
[66]. D’un côté, Moreau de Jonnès et le Bureau de la Statistique Générale de la France créé en 1833 : « Nul ne peut avancer une assertion sans être obligé d’en fournir toutes les preuves ; et, dans un siècle où le pouvoir est tenu constamment en suspicion, cette obligation est, s’il se peut, plus rigoureuse encore pour le Gouvernement que pour aucun publiciste. Il est donc indispensable, dans une statistique officielle, de développer tous les nombres élémentaires dont la réunion constitue les totaux généraux de l’ouvrage ; on ne peut échapper à cette nécessité, qui rend inévitable la profusion des chiffres dont se plaignent les critiques ». Ainsi les moyennes « équivoques » doivent-elles être complétées des « termes maximum et minimum que chacune des séries a données »
[67]. Du côté de Quételet et de la statistique morale, la moyenne transcende les phénomènes pour coïncider avec les lois de l’évolution sociale. Elle exclut donc l’incertitude, et devient une fin en soi.
Le tableau savant peut également se composer de types sociaux. Cette ambition typologique, née dans le sillage de l’histoire naturelle et de la physiologie, se décline à son tour de diverses manières. Il y a pour ainsi dire plusieurs formes de types. On pourrait aller jusqu’à défendre que la moyenne statistique est l’une de ces formes, à tout le moins jusqu’au dernier tiers du XIXème siècle, avant que l’idée ne soit avancée par Francis Galton qu’elle pourrait être un équilibre dynamique, et donc ne pas recouvrir une réalité homogène susceptible d’être décrite par ses traits généraux.
Deux autres formes de types sont discutées dans le chapitre théorique préliminaire d’Audiganne. Elles nous ramènent à l’opposition de l’Académie des sciences morales et politiques et de l’école de Le Play. La première forme est illustrée par les travaux d’obédience leplaysienne : ce sont pour Audiganne des « types épars » obtenus par extrapolation oiseuse de quelques monographies. Aucun critère ne justifie le choix des familles retenues pour faire l’objet d’une étude, sinon les suggestions individuelles charriées par le réseau des « autorités sociales » tissé autour de Le Play. Et Audiganne de poursuivre : « Quelles données un peu sûres pourrait dès lors y puiser la pratique ? Quelle base un peu solide y pourrait trouver la science sociale pour ses inductions ? Mais, dira-t-on peut-être, ce n’est là qu’un début ; ces types épars sont donnés à titre d’exemples ; d’autres viendront plus tard. Soit ; alors qu’on nous dise qu’il ne s’agit pas d’une étude d’économie sociale, mais seulement d’une statistique, et d’une statistique sans fin, excluant toute coordination philosophique, toute appréciation politique des faits observés. […] On ne prétend à rien moins qu’à juger de la société toute entière d’après ces rares molécules passées au crible »
[68]. À l’inverse, le procédé des héritiers de Villermé « implique avant toute généralisation l’étude approfondie des divers éléments, chacun en raison de son importance relative ». Cette prudence incline au comparatisme des diverses situations ouvrières de France et préserve selon Audiganne, par le recul de ses pondérations, de toute méprise sur « le sens des traits observés » et de toute omission « des détails essentiels, de ces détails peu apparents quelquefois, mais qui, semblables aux ressorts cachés de certains mécanismes, sont la condition essentielle du mouvement ». La confiance dans les « autorités sociales » présentes sur le terrain ne dispense par ailleurs ni de l’observation directe, ni du recours aux documents officiels : « Sans doute il est indispensable de s’entretenir avec les hommes qui touchent aux éléments qu’on étudie, c’est le moyen de compléter et de contrôler ses observations personnelles. On puise dans de tels entretiens mille indications imprévues qui agrandissent, en la précisant, la portée des faits recueillis. Mais on ne saurait user de ces renseignements qu’avec la plus grande circonspection »
[69]. Ainsi, affirme Audiganne, les types leplaysiens ne s’agencent pas en une forme quelconque de cohésion. C’est sous-entendre que leur élaboration répond à de tout autres principes que ceux de la science, et plaider dans le même temps pour une approche à la fois comparative, holiste et rigoureusement argumentée.
Le style de chacun des types de tableau correspond à une implication différente de l’auteur. L’analyse de l’usage des pronoms chez Audiganne peut suffire à en établir les grandes lignes. Les scènes pittoresques sont prises en charge par une instance exprimée par « on ». Marque d’un lyrisme timoré, certes, qui camoufle le « je » dans le double fond de ce pronom ambivalent – mais également indice de l’adoption de l’autorité impersonnelle de l’opinion. Ce refuge de l’énonciateur dans le registre du lieu commun s’apparente aux évaluations convenues que distillent les guides touristiques contemporains, comme la collection Joanne. Audiganne ne se prononce en effet pas sur ce qu’il propose d’admirer, il délègue le jugement à cette figure neutre de la collectivité cultivée, qui conviendra d’elle-même, et presque naturellement, de l’intérêt des tableaux pittoresques de la monographie.
Le récit du second jour de l’excursion mêle étrangement le « nous » et le « je » : « nous nous arrêtâmes dans une […] chaumière. […] Mon arrivée soudaine apportait une diversion très opportune aux préoccupations de la famille ». Entre les deux phrases prend place l’évocation des parents éplorés. Le voyageur est ému, la sensiblerie du tableau dramatique lui fait rompre le pacte de la distance savante, et il s’exprime furtivement à la première personne avant de renouer avec le « nous » de l’enquêteur. Ailleurs, le « je » fonctionne comme la preuve irréfutable du bien-fondé de l’observation : « Je me suis trouvé à Septmoncel le jour d’une grande solennité religieuse, la Fête-Dieu : j’ai vu ces chemins défoncés, ces sentiers raides et pierreux parcourus par une procession d’un pas aussi sûr et aussi solennel que si elle avait suivi une des plus belles rues de nos cités »
[70].
Le « nous » instaure un recul magnanime vis-à-vis de la réalité observée. Il ancre en outre le « je » dans une communauté d’énonciation plus vaste que la seule parole de l’enquêteur : il s’agit tantôt de l’ensemble de ses pairs, et c’est alors comme si les énoncés ainsi formulés étaient d’emblée approuvés par tous les savants ; tantôt le voyageur se mêle par le « nous » aux ouvriers qu’il observe, et remplit de fait l’injonction méthodologique de la compréhension des populations étudiées ; il arrive enfin, dans les conclusions, que le « nous » englobe potentiellement tout lecteur préoccupé par le devenir moral de la société française, si bien que l’effet recherché réside dans la sollicitation de sa fibre citoyenne ou chrétienne.
Le modèle de la « course » dans la monographie d’Audiganne nous rappelle que le tableau pittoresque est avant tout un déplacement incessant du point de vue : William Gilpin, l’un des théoriciens du beau pittoresque, a ainsi privilégié le genre des Promenades. Il en est de même du pittoresque social : les Promenades dans Londres de Flora Tristan répondent au Compagnon du tour de France de George Sand.
Le
Tableau de Paris de Mercier n’est en aucun cas, précisait l’auteur dans sa préface, une « description
topographique »
[71]. Et cette faille pittoresque, si on en suit les brisures à l’échelle non plus de Paris, mais de l’Hexagone, entame le tableau unitaire de la France, en ravivant les frontières intérieures : « La France est pleine […] de ces contrastes entre la civilisation moderne et la barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois l’une de l’autre que par un ruisseau ou un buisson »
[72].
C’est différent dans le tableau savant, qu’il soit statistique ou comparatif. L’espace de Moreau de Jonnès, dans le tableau de la France que son poste lui impose d’établir, c’est le quadrillage administratif naturalisé, donc invisible. « Une division naturelle permet cependant de traiter toute espèce de matière sous deux points de vue très différents : d’abord, selon les lieux, et ensuite selon les temps. On énumère, premièrement, les objets dans l’ordre géographique des provinces ou des départements dont ils ressortissent ; puis on les exprime numériquement dans l’ordre historique des époques ou des années dont on a recueilli les traditions. Ce double aspect des choses suffit assurément pour fournir à des tableaux séparés ou à des séries distinctes, les chiffres les plus dignes d’intérêt »
[73]. Cette évidence lui permet, à son tour, d’appréhender l’espace comme un cadre formel uniforme qui n’offre aucune résistance à l’élaboration d’un tableau statistique général. En adoptant le point de vue administratif, c’est-à-dire en plaquant sur la réalité nationale une grille juridique unique, Moreau de Jonnès fait naître un espace homogène. Le tableau de la France est ainsi une construction dans laquelle chaque tableau départemental, tout en étant subsumable sous une description nationale cohésive, donne à sa manière le sentiment de la diversité des richesses de la nation. En d’autres termes, le tableau statistique, lorsqu’il est déployé par les instances officielles,
couvre l’ensemble du territoire français.
Si l’on revient à la monographie d’Audiganne pour analyser l’espace du tableau comparatif, on constate pour commencer que l’échelle départementale n’est pas pertinente. La situation exceptionnelle des lapidaires du haut Jura s’oppose sur maints points à celle des ouvriers du bas Jura, pour partie à cause de la nature différente des tempéraments de montagne et de plaine.
L’espace du tableau comparatif se révèle en fait extrêmement complexe. Il est tissé de recouvrements d’échelles et déborde parfois les frontières nationales. Les traits accentués au cours des monographies orientent seuls les bonds comparatifs, à la faveur d’analogies avec d’autres situations jugées identiques sur un point précis. Dans la monographie des lapidaires, Audiganne convoque la ville de Mulhouse pour accentuer l’inertie de Lons-le-Saunier, la Bourgogne et certaines « parties de la Franche-Comté » pour mettre en relief la « froideur » des habitants du « pays jurassien », les montagnes du Forez, de l’Auvergne, ou des Vosges pour suggérer l’incongruité des activités de la taille des pierres précieuses – et il va jusqu’à évoquer « la plupart de nos provinces », ou Amsterdam, c’est-à-dire « la seule autre localité dans le monde qui soit en possession d’une industrie analogue », pour donner la pleine mesure de l’exemplarité de l’organisation sociale à Septmoncel.
Le découpage des entités observables suit également la progression des moyens de communication
[74], dans la mesure où le clivage entre les régions menacées et « préservées » par la « démoralisation » oriente de façon significative le déroulement et les conclusions de l’enquête d’Audiganne.
Le tableau de « l’état industriel de la France », et plus largement le style du tableau comparatif impliquent donc le morcellement géographique du territoire selon diverses échelles (ville, « pays », province, département, etc.), et sa recomposition au gré des lignes de force nées de l’analogie entre des traits reconnus comme pertinents, tels que la configuration du relief et la disponibilité des ressources naturelles, l’activité industrielle prédominante, l’organisation sociale des ateliers et de la famille, ou le tempérament des populations.
Le tableau pittoresque naît d’une émotion. Il importe peu que la beauté qui la suscite soit dans les choses ou dans le regard : il convient surtout de la rendre sensible au lecteur, par l’évocation des contrastes appropriés. Le sentiment est aussi le véhicule de l’effet propre au tableau dramatique : il s’agit d’attendrir pour susciter le souci de la vertu. Mais lorsqu’ils sont inscrits dans un tableau savant, ces deux usages sont subordonnés à celui d’instruire et de convaincre.
Les tableaux dressés par les enquêteurs sociaux ont en effet tous, au milieu du XIX
ème siècle, une visée réformiste. Les auteurs témoignent de ce qu’ils ont vu sur le terrain, de façon à légitimer les remèdes qu’ils proposent par la suite. Les tableaux savants sont ainsi le plus souvent constitués de deux parties distinctes. La première est un catalogue des conditions de vie ouvrières. Elle présente des chiffres bricolés à partir de statistiques officielles, à l’époque forcément hétéroclites, ou évalués par l’enquêteur à partir de ses propres observations et d’un peu de bon sens ; elle intègre aussi une présentation des mœurs ouvrières. Ce pan descriptif oriente l’esprit du lecteur vers les conclusions de la seconde partie, dont l’essentiel est composé de propositions de réforme. Villermé considérait que la première partie de son
Tableau de l’état physique et moral des ouvriers, bien que « d’un intérêt plus vif, plus réel », importait moins que la seconde, qui constituait à ses yeux la « partie raisonnée de mes recherches, celle où j’essaie […] de m’élever à des considérations générales »
[75]. Il en était de même pour la « méthode sociale » leplaysienne. Indissociablement procédure de connaissance et technique de rétablissement de la « paix sociale » calquée sur la « méthode patriarcale » du Décalogue
[76], elle souhaitait que chaque monographie répondît dans ses notes finales à une série de questions dont Le Play achevait la courte liste par celle-ci : « Délimitation à établir entre l’État, les corps constitués, l’association libre, la famille et l’individu, en ce qui concerne la protection des cultes, la diffusion des lettres, des sciences et des arts, l’assistance des pauvres, et, en général, les intérêts sociaux qui n’ont point exclusivement le caractère de l’utilité collective »
[77].
Compatibilité des styles et ethos de l’enquêteur
Comment Audiganne a-t-il pu mêler dans une même monographie des styles de tableaux si différents, sans craindre que leur coexistence pût nuire à la scientificité des observations rapportées ? Il faut supposer d’un côté des compatibilités possibles entre les styles de tableau, et de l’autre un usage cohérent de ces ressources stylistiques de la part d’un auteur soucieux que la monographie ne perde pas en cohésion, donc en rigueur, ce qu’elle gagne en confort de lecture et en sollicitation affective du lecteur.
La « course », on l’a vu, est une forme narrative efficace et élégante destinée à concilier les attentes très disparates du public le plus large possible. L’enquêteur réformateur se doit en ce sens d’être un habile vulgarisateur.
La plasticité de l’espace du tableau comparatif d’Audiganne autorise l’intégration de cet émiettement spatial de la « course » pittoresque. La flânerie de la promenade, si elle préside à l’instillation pointilliste des observations, se double d’un réseau d’analogies rigoureusement structuré qui ressaisit aussitôt les faits relatés dans une cohérence argumentative. À cet égard, la logique pittoresque du contraste s’inscrit sans friction dans un tableau comparatif dont les agencements d’éléments sont avant tout « différentiels », comme Audiganne le dit lui-même.
L’analyse du budget, pour sa part, centre heuristique de l’ensemble des monographies et condition de leur comparaison, ne se réduit pas à des indications chiffrées. Elle articule chez Audiganne l’établissement d’un salaire moyen avec une étude des pratiques de dépenses très proche des habitudes de description folkloriques et pittoresques
[78]. De plus, l’unité d’analyse qu’elle privilégie favorise les glissements de l’observation d’une famille ouvrière indigente à l’évocation en tableau d’un drame familial, sans exclure pour autant, comme l’a montré le cas « moyen » du bûcheron, l’exigence de généralité typique.
À ces compatibilités possibles des usages, des espaces, des langages et des formes de cohésion des divers styles de tableau au milieu du XIXème siècle, il convient de se pencher pour conclure sur le jeu des divers régimes de prise en charge énonciative. Cette gestion du rapport discursif de l’enquêteur à son objet nous renseignera sur les modalités d’intégration des différents styles de tableau dans une même monographie.
Le « on » dissimule la parole de l’enquêteur derrière l’évidence doxique des enthousiasmes esthétiques convenus, où se retrouve tout lecteur. Ce pronom n’interfère pas avec la posture savante, dans la mesure où son ambivalence court-circuite toute attribution de jugement au narrateur.
Le « nous » assume ainsi l’essentiel des énoncés savants, ou plutôt il prend en charge les observations qui affichent pour ainsi dire la plus-value de connaissance la plus importante : il arrive en effet que le « nous » soit relayé de loin en loin par un « on » qui se voit déléguer les énoncés à faible valeur interprétative (« On ne saurait fixer le moment où Septmoncel a vu commencer la taille des pierres précieuses », par exemple). Le « nous », on l’a vu, mêle finement les registres d’effets : il instaure une distance magnanime et surplombante avec l’objet de ses assertions, et ancre les énoncés dans l’espace intersubjectif des validations scientifiques ; il inclut furtivement l’enquêteur dans une communauté de destin avec les ouvriers étudiés, et valide du même coup la clause de l’observation directe ; il fait enfin jaillir du texte, à la faveur de certaines de ses occurrences où le lecteur ne peut manquer de se reconnaître, des interpellations sur des questions morales et politiques.
Le « je » n’apparaît qu’à de rares reprises. Il opère une plongée dans la vie quotidienne de l’enquêteur sur le terrain, et ouvre le registre des émotions. On le reconnaît également dans certains passages empreints de lyrisme diffus et maladroit. La prise en charge lyrique généralement assumée par le « on » ne masque pas que l’élaboration recherchée du lexique et de la syntaxe nous donne à entendre, comme en écho, la voix du narrateur lui-même. Audiganne est un poète timide, à l’emphase tremblotante. Rappelons-nous ses sapins : « On les voit fréquemment s’élancer à des hauteurs prodigieuses. […] De temps en temps leurs rameaux noirâtres voilent l’horreur d’un précipice ». On y retrouve les mêmes réticences à généraliser que lorsqu’il s’agit d’établir la moyenne journalière des salaires à Septmoncel : « Les chiffres auxquels nous sommes arrivés sont de 1 fr. 50 cent. à 1 fr. 75 cent. pour les hommes, 1 fr. à 1 fr. 25 pour les femmes, 20 c. à 60 c. pour les enfants ». Audiganne partage les mêmes scrupules des administrateurs que Moreau de Jonnès. Et de même que la moyenne univoque agrège trop hâtivement des chiffres recueillis dans des circonstances variables, dont il importe selon eux de tenir compte, le lyrisme de Hugo ou Lamartine ramasse sans doute, de façon trop péremptoire, la diversité des points de vue et des impressions dans une parole dont l’autorité absolue confère au prophétisme.
L’ethos d’Audiganne, entendu dans le sillage de la rhétorique comme l’image que l’auteur donne de lui-même par son discours, se résume ainsi à la pondération : pondération du ton, pondération dans l’observation, à mille lieues de l’impatience des amateurs, et pondération, dans le cadre du tableau comparatif général, de chacun des faits récoltés. L’exigence de cet ethos d’administrateur trop soucieux de morale pour se fier aux seuls chiffres explique la nature des « écueils » pointés, à titre préventif, dans l’avant-propos théorique de son ouvrage : l’ivresse incontrôlée de l’imagination, la précipitation, et l’omission de « détails » essentiels de la vie industrielle française. C’est la condition, au milieu du XIXème siècle, pour plaire et émouvoir à l’horizon des exigences argumentatives des sciences sociales.
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[1]
Reproduit en 1970 aux Éditions Burt Franklin, à New York.
[2]
Cf. Duroselle J.B., 1951, 605-698.
[3]
Audiganne A., 1860, tome 1, II.
[4]
Ibid., 231-280.
[5]
La seule différence frappante est liée à l’énonciation. D’une édition à l’autre, l’auteur troque le « je » (dans la
Revue des Deux Mondes) pour le « nous » (dans les
Populations Ouvrières). On y reviendra, bien sûr, mais le « je » est maintenu dans cette citation.
[6]
Mozet N., 1982.
[7]
Cf. par exemple
Guilcher G., 2000.
[8]
Rauch A., 2000.
[9]
Audiganne A., 1860, tome 1, XVIII. C’est moi qui souligne.
[12]
Le Play F., 1989, 226.
[13]
Audiganne A., 1860, tome 1, 234.
[14]
Audiganne A., 1857, 13 et 98.
[15]
Ainsi : « on quitte à Chalon-sur-Saône la grande ligne de chemin de fer de la Méditerranée » ; « Deux routes conduisent de Lons-le-Saunier à Septmoncel, l’une par Clairvaux, l’autre par Orgelet ; elle se rejoignent près de Saint-Claude. La première est la plus pittoresque ; c’est celle que nous avons suivie. Quoique très montueuses l’une et l’autre, elles sont sûres et commodes, je ne parle pas pour les voya