Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396632
214 pages

p. 61 à 93
doi: en cours

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Dossier : La littérature, laboratoire des sciences humaines ?

no 5 2001/2

2001 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : La littérature, laboratoire des sciences humaines ?

L’origine littéraire d’un concept géographique : l’image de la France duelle

Yvon Le Scanff Chargé de cours à l’Université de Paris, Sorbonne - Paris IVpatricia.le_scanff@libertysurf.fr
Le concept géographique de la France duelle n’est certes pas inventé par la littérature romantique, en revanche il semble bien avoir été imposé par celle-ci comme schème structurant de l’espace français. C’est grâce à elle que la France a été perçue comme le lieu idéal d’une synthèse dialectique entre les atouts quantitatifs (politiques, économiques et sociaux) du Nord et le prestige qualitatif (esthétique, éthique) du Midi. Le motif de la France duelle comme outil de compréhension dialectique du territoire, la volonté de le penser comme un tout organique et synthétique et la promotion du genre de la description de paysage comme fondement de l’activité géographique nous semblent être les principales contributions romantiques à l’image de la France présentée dans un des textes fondateurs de la géographie humaine de la France, le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de La Blache. Mots-clés : géographie, France, Nord-Sud, romantisme, littérature, Vidal de La Blache. The concept of french dualism is not solely an invention of literary romanticism but also a product of France’s geographical structure and space. Although, it is this romanticism that allows France to support a meaningful and quantitative dialogue of both the political, economic and social issues of the North as well as the qualitatively esthetic and ethical prestige of the South. The motive behind France’s dualism has a dialectic communication tool within the country, the will to think as an organic and synthetic whole, and the promotion of the way the country is described as the foundation of geographic activity, seem to be the main romantic contributions to France’s image. This is shown in one of the main texts, rootes in France’s human geography, the Tableau de la géographie de la France by Paul Vidal de La Blache. Keywords : geography, France, North-South, romantism, literature, Vidal de La Blache.
 
Introduction
 
 
Nous voudrions revenir sur le plus important des schèmes [1] qui organise (ou a organisé) ce qu’on peut appeler le mythe géographique, sociologique et historique d’une France duelle. L’ensemble des historiens et des géographes du XXème siècle ont repris ce concept épistémologique quand il s’agit de la description du territoire français, que ce soit pour l’illustrer, l’amender ou le critiquer.
Roger Chartier résume peut-être le mieux cette méthode qu’il appelle une « géographie différentielle du territoire » [2] ou le « partage fondamental de l’espace français » [3] à propos du « motif des deux France » [4], qu’il appelle aussi la « France coupée en deux » [5] ou « la France duelle » [6] :
« Depuis trente ans, peu d’itinéraires ont été plus fréquentés par les historiens français que celui qui mène de Saint-Malo à Genève. L’emprunter est devenu une commodité pour repérer les contrastes majeurs qui rendent si dissemblables les deux France qui viennent là se rejoindre. De part et d’autre de la diagonale qui coupe en deux le territoire, tout semble différer, les paysages agraires comme les technologies, la densité des communications comme celle des manufactures, la taille des hommes comme leur aptitude à maîtriser l’écrit. Opiniâtrement enrichi, le dossier des disparités françaises a permis de reconnaître dans l’opposition entre les France du Nord et du Midi un phénomène de longue durée, encore souvent sensible » [7].
Cependant, Roger Chartier précise par ailleurs que « ce principe organisateur des disparités françaises » [8], « n’est point d’invention récente, ni historienne » [9] :
« Muant en un constat scientifique, étayée par la collecte de données nombreuses, une perception collective, spontanée et immédiate, la mise en évidence de la France duelle a aidé les historiens français à détacher leur discipline de la démarche d’inventaire » [10].
C’est peut-être dans la littérature et notamment dans les récits de voyage romantiques, qui se présentent très souvent comme de petits traités de géographie subjective et intuitive [11] qu’il convient donc de rechercher si ce n’est l’origine de ce schème constitutif de l’histoire et de la géographie de la France, du moins sa promotion comme saisie spécifique de l’originalité géo-culturelle du paysage français. L’équivalent littéraire du paysage naturel est bien sûr représenté par la description littéraire ou picturale [12] et c’est en son sein que s’est développée une réflexion subtile, nuancée et libre de toutes contraintes disciplinaires ou épistémologiques [13]. Le lieu idéal de la description paysagère est précisément le récit de voyage romantique paradoxalement conçu comme l’écrivait Lamartine en sous-titre de son Voyage en Orient en tant que « souvenirs, impressions, pensées et paysages » [14], c’est-à-dire comme commentaire ou description et non comme véritable relation ou narration. Les écrivains préromantiques et romantiques ont été précisément stigmatisés par leurs adversaires comme des partisans de la description en tant que fin en soi. La critique de Marmontel nous semble caractéristique de cette querelle :
« Il arrive à tous les hommes de décrire en parlant, pour rendre sensibles les objets qui les intéressent ; et la description est liée avec un récit qui l’amène, avec une intention d’instruire ou de persuader, avec un intérêt qui lui sert de motif. Mais ce qui n’arrive à personne, dans aucune situation, c’est de décrire pour décrire » [15].
Ce qui est donc en jeu, avec cette nouvelle sensibilité, c’est la prise en compte d’un nouvel ordre des choses. La description a un réel intérêt en soi et elle n’est plus un appendice informatif du récit, autrement dit elle ne se réduit plus à une simple fonction représentative ou référentielle. Ce que Marmontel ne comprend pas avec l’émergence de ce nouveau paradigme culturel, c’est la promotion du milieu et notamment du milieu naturel [16]. La description n’est plus assimilable à la représentation d’une nature morte, elle devient un outil d’intelligibilité du vivant. La compréhension de la nature suit la même évolution : on n’y voit plus un simple instrument, sans vie véritable et purement mécanique de surcroît, au service de l’homme, de sa puissance et de sa connaissance ; elle devient la référence qui permet de comprendre l’homme de la même façon que le tout permet de rendre compte de la spécificité de ses parties. La description devient le lieu de réflexion par excellence de l’âme romantique : les problématiques liées au rapport du physique et du moral, du sujet et de l’objet, du réalisme et de l’idéalisme se nouent dans les pratiques descriptives du Romantisme. Les mêmes critiques que formulait Marmontel à l’encontre notamment de la poésie descriptive d’un Delille se retrouveront par exemple à la parution du Père Goriot et de son incipit (une dizaine de pages de description liminaire pour décrire le milieu où vont évoluer les personnages du roman) ou au moment de l’émergence du naturalisme. Cependant, si le réalisme et le naturaliste peuvent définir la description comme l’« état du milieu qui détermine et complète l’homme » [17] en imposant un strict déterminisme physique [18], le romantisme cherchera à garder la balance égale entre les aspects physiques et humains, dans la mesure du possible en gardant comme principe la notion de libre-arbitre afin que le déterminisme ne soit pas intégral, mais partiel, comme le montre cette analyse hugolienne du phénomène vendéen :
« La configuration du sol conseille à l’homme beaucoup d’actions. Elle est complice, plus qu’on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on est tenté d’exonérer l’homme et d’incriminer la création ; on sent une sourde provocation de la nature ; le désert est parfois malsain à la conscience, surtout à la conscience peu éclairée ; la conscience peut être géante, cela fait Socrate et Jésus ; elle peut être naine, cela fait Atrée et Judas. La conscience est vite reptile ; les futaies crépusculaires, les ronces, les épines, les marais sous les branches, sont une fatale fréquentation pour elle ; elle subit là la mystérieuse infiltration des persuasions mauvaises. […] La prodigieuse nature a un double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves. Quand l’homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l’obscurité de la solitude s’ajoute à l’obscurité de l’intelligence ; de là dans l’homme des ouvertures d’abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers les arbres, poussent l’homme aux actions folles et atroces. On pourrait presque dire qu’il y a des lieux scélérats » [19].
L’analyse montre donc une causalité contrariée par la liberté et dans ce cas précis, on ne sait plus si le lien qui unit l’obscurité naturelle à l’obscurantisme humain est purement métonymique ou analogique et on doit alors plutôt parler de lien intime, d’harmonie mystérieuse, de sympathie instinctive ou encore d’affinités, ou enfin d’accouplement singulier, symétrique, immédiat, presque consubstantiel pour reprendre les termes employés par Hugo dans un roman antérieur [20].
Cette liberté humaine et cette causalité physique, la description les découvre intégralement et de façon concomitante dans les phénomènes naturels. La théorie romantique de la nature influe sur sa pratique descriptive en faisant du paysage le lieu de rencontre de l’homme et du milieu physique. De là découlent les thèmes du « paysage - état d’âme » et des « harmonies », mais aussi l’utilisation heuristique de la pensée analogique et du procédé métonymique. Cette volonté de percevoir une harmonie entre le sujet et l’objet a été sentie comme un nouvel anthropomorphisme, alors qu’elle découle d’une véritable philosophie de la nature, d’une vraie Naturphilosophie, qui pose comme principe l’unicité de la nature (humaine comme naturelle) [21] et comme modèle paradigmatique celui de l’organisme vivant et non de la matière inerte. La description romantique n’est donc pas simplement et seulement subjective, et si elle l’est, c’est parce que l’empathie est la seule voie d’accès à la connaissance de la nature. Cette conception de la description paysagère est donc, à l’inverse, motivée par une volonté épistémologique et cognitive évidente. Nicole Savy l’a bien remarqué en ce qui concerne Hugo : « le paysage hugolien reçoit son sens et son unité de l’histoire et de la géographie » [22]. Le paysage romantique se décline donc selon les modalités du VOIR, mais aussi du LIRE en ce sens qu’il est bien sûr spectacle esthétique mais aussi questionnement herméneutique [23]. La peinture romantique de paysages n’est pas en reste et l’ambition d’un Carus notamment montre cette tension et cette volonté de synthèse entre les pôles subjectif et objectif, entre les positions idéaliste et réaliste et entre la description et la vision [24]. Albert Béguin définit d’ailleurs ainsi l’esthétique de Carus : « le paysage idéal évoquera à la fois nos états d’âme subjectifs, qui nous révèlent l’infini derrière les choses, et une vision objective, tournée vers le monde fini et attentive aux formes » [25]. La description apparaît bien comme le lieu où l’écrivain romantique interroge le paysage dans sa totalité signifiante, étant donné que pour lui, seule l’appréhension de la totalité fait sens.
C’est ainsi parce qu’il donne aux paysages et aux hommes qui s’y adaptent, s’y fondent mais aussi le transforment, une portée heuristique qu’il nous apparaît important de rappeler tout ce que cette image originale de l’espace français doit à l’époque dite « préromantique » et « romantique ». En effet, c’est la prise en compte de multiples facteurs d’appréciation et notamment esthétiques et éthiques qui a permis de construire une idée de la France comme synthèse du « Nord » et du « Midi ». Les simples facteurs géographiques, historiques et économiques (statistiques) et le système de valeurs qu’ils impliquaient proposaient davantage des aspects normatifs : le Nord devient au XVIIIème siècle la valeur-étalon du progrès civilisationnel et à l’aune d’une telle conception, le Midi devient le symbole de l’arriération. La période romantique, tout en s’inscrivant nettement dans la modernité « nordiste », d’une part va établir une véritable image mythique du Nord en réutilisant paradoxalement des éléments de la culture du Midi latin afin de lui conférer une aura intellectuelle qu’il n’avait pas jusque-là ; et d’autre part, va nuancer le strict point de vue positiviste et progressiste qui fonde l’éloge et la promotion du Nord pour lui opposer une éthique héroïque, énergique ou hédoniste dont seul le Midi est le garant.
L’originalité de cette période romantique révolutionnaire et post-révolutionnaire, qui se caractérise par une forte poussée nationaliste [26], va donc s’affirmer en France dans le fait que le territoire va être défini comme la synthèse idéale des paysages du Nord et du Midi et Paris deviendra même une sorte de mise en abyme centralisatrice et jacobine de ce mythe idéologique et esthétique du territoire. Ainsi, la France va en quelque sorte intérioriser un critérium européen et va se présenter comme une hypostase concrète du Beau idéal ou du Beau de réunion en subsumant le passé antique et classique de la civilisation romane et l’avenir progressiste et moderniste des pays anglo-saxons. Là où la dualité de la France est sentie comme une circonstance historique et économique passagère et transitoire à la fin du XVIIIème siècle, les écrivains préromantiques et romantiques semblent à l’inverse l’imposer au début du XIXème siècle comme l’essence et la spécificité mêmes du territoire français.
 
Première partie : petite généalogie littéraire du schème Nord-Sud aux XVIIIème et XIXème siècles
 
 
Comme le rappelait Paul Hazard dans La crise de la conscience européenne, c’est le XVIIIème siècle qui va consacrer l’émergence des pays du Nord. Jusque là, l’Italie (la Renaissance), l’Espagne (le Siècle d’or) et la France (le Classicisme) avaient imposé tour à tour leur propre modèle culturel à l’ensemble de l’Europe. Au début du XVIIIème siècle, c’est l’Angleterre qui a tendance à supplanter les civilisations latines, mais c’est la France qui sera le lieu et le médium de la transmission de la culture anglo-saxonne dans l’Europe « latine », notamment par le biais de la traduction, de l’adaptation et de l’interprétation :
« Étonnons-nous encore de la promptitude, de la facilité avec laquelle la France accepte le rôle que les circonstances lui imposent. Cette puissance qui paraît au nord, et qui menace son hégémonie, non seulement elle l’accepte, mais elle la sert. […] Elle va introduire les valeurs nordiques sur les marchés latins. […] Elle les transmettra, non pas comme un simple courrier, indifférent à ce qu’elle transporte ; au contraire, elle fera leur toilette [27] ».
La France se présente donc à ce moment-là comme l’« intermédiaire entre la pensée anglaise et les pays latins » [28]. En transmettant la nouvelle culture moderne et anglaise, elle l’interprète déjà pour qu’elle s’adapte à l’ancienne culture classique et latine. Ce même mouvement se reproduira avec l’Allemagne au début du XIXème siècle, notamment grâce au travail de sensibilisation de Madame de Staël dans De l’Allemagne. Avec l’émergence des civilisations du Nord, Angleterre, Hollande et Prusse, est né un nouveau concept dans l’idéologie géographique occidentale, il s’agit de la bipartition Nord-Sud.
C’est à Montesquieu et à son traité de philosophie politique, De l’esprit des lois, paru en 1748 à Genève, que l’on doit l’émergence de cet outil discriminant. Dans le Livre XIV, intitulé Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec la nature du climat, Montesquieu « élargit la théorie des climats, mais, parallèlement, il la simplifie [29] » :
« Ce progrès intellectuel a une conséquence imprévue. En réduisant le climat à la température, et les effets de celle-ci à un mécanisme très simple, l’auteur de L’esprit des lois accroît la sévérité du déterminisme géographique. […] Si l’on ajoute que Montesquieu n’envisage guère le climat que comme une donnée permanente et immuable de la "nature des choses", on conçoit qu’il semble lui attribuer un "empire" irrésistible et fatal [30] ».
Dans le Livre XIV de son traité, Montesquieu induit une action directe de la nature, et plus particulièrement du climat, sur l’homme. Le climat aurait ainsi une grande influence sur les lois, mais aussi et surtout, en ce qui nous importe, sur le tempérament, le caractère, voire sur les besoins et genres de vie. « Ainsi, la géographie humaine de Montesquieu serait plutôt une géographie politique [31] », et morale sommes-nous tentés d’ajouter tant les incidences sur les mœurs semblent être nombreuses. Cependant, la grande nouveauté de Montesquieu réside en fait dans la typologie systématique et comparée qu’il établit, à partir du type de climat, entre les peuples du Nord, du Midi et des régions tempérées [32]. Montesquieu élabore en fait une sorte d’anthropologie naturelle qui met en évidence moins deux pôles climatiques, géographiques, que deux modèles de sensibilité et de civilisation. On notera que les peuples des pays tempérés sont indéterminés et donc négligés par Montesquieu qui va surtout s’intéresser aux extrêmes :
« Dans les pays tempérés, vous verrez des peuples inconstants dans leurs manières, dans leurs vices mêmes, et dans leurs vertus : le climat n’y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes [33] ».
Montesquieu fonde sa pesée entre le Nord et le Midi sur un système simple d’antithèses. Les peuples du Nord sont vigoureux, forts, confiants, francs, sincères, assez vertueux, peu vicieux (« Vous trouverez, dans les climats du nord, des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise [34] ») ; mais peu enclins aux plaisirs, aux passions, à l’amour. Les peuples du Midi, à l’inverse, semblent plus retors (timidité, esprit de vengeance, soupçons, politique, ruse) et plus criminels (« Approchez des pays du Midi, vous croirez vous éloigner de la morale même [35] ») ; mais ils sont extrêmement sensibles aux plaisirs, aux passions et à l’amour (« Dans les climats chauds, on aime l’amour pour lui-même ; il est la cause unique du bonheur, il est la vie [36] »). La méthode de Montesquieu se révèle dans toute sa simplicité quand il s’agit d’analyser les différents rapports à la sensibilité (mais il est vrai que nous ne retenons ici que les conclusions de l’auteur sans mentionner l’ensemble de la démonstration psychophysiologique) :
« Dans les pays froids, on aura peu de sensibilité pour les plaisirs ; elle sera plus grande dans les pays tempérés ; dans les pays chauds, elle sera extrême. Comme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité [37] ».
Comme on l’a vu, Montesquieu apportait cependant de nombreuses restrictions à sa théorie climatique en considérant notamment que plus le degré de liberté et de civilisation était grand, moins l’emprise naturelle avait de force déterminante. Nous reprenons les conclusions de Paule Petitier à ce sujet :
« L’influence de la nature correspond toujours à une aliénation : chez Montesquieu, les pays où le climat joue un grand rôle sont voués au despotisme. Et vice versa la liberté signifie une victoire de l’industrie humaine sur la nature. Logiquement les philosophes du XVIIIème siècle, et en particulier Montesquieu et Voltaire, valorisent les pays du Nord (Angleterre, Provinces Unies), défavorisés par le climat et leur configuration géographique, par opposition à ceux du Midi [38] ».
Malgré ces restrictions, on ne retient de Montesquieu que le noyau conceptuel de sa théorie et les différenciations historiques vont être interprétées en fonction de la géographie physique. En 1800, Madame de Staël reprend les thèses de Montesquieu et les applique à la littérature et à son histoire, elle reprend notamment l’axiome fondamental d’une fécondité paradoxale en ce qui concerne les œuvres de l’esprit quand le corps et ses besoins sont mis à l’épreuve de l’extrême rigueur climatique :
« Il existe, ce me semble, deux littératures tout à fait distinctes, celle qui vient du midi et celle qui descend du nord, celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l’origine. […] Le climat est certainement l’une des raisons principales des différences qui existent entre les images qui plaisent dans le nord, et celles qu’on aime à se rappeler dans le midi […] Les poètes du midi mêlent sans cesse l’image de la fraîcheur, des bois touffus, des ruisseaux limpides, à tous les sentiments de la vie. Ils ne se retracent pas même les jouissances du cœur, sans y mêler l’idée de l’ombre bienfaisante, qui doit les préserver des brûlantes ardeurs du soleil. Cette nature si vive qui les environne excite en eux plus de mouvements que de pensées. […] Les peuples du nord sont moins occupés des plaisirs que de la douleur ; et leur imagination n’en est que plus féconde. Le spectacle de la nature agit fortement sur eux ; elle agit, comme elle se montre dans leurs climats, toujours sombre et nébuleuse [39] ».
Cette géographie culturelle met en opposition deux régions bien distinctes. Le Midi est constitué des Grecs, des Italiens, des Espagnols et des Français de l’âge classique. Le Nord est représenté par les Anglais et leurs bardes écossais, par les Allemands, les Danois, les pays scandinaves avec leurs fables islandaises et leurs poésies. Madame de Staël fixe ainsi un mythe qui va s’imposer « durant des décennies comme un paradigme obligé de la pensée et de l’imagination européennes ( [40]) ». Madame de Staël plaçait le climat et le milieu en général comme des facteurs déterminants de la création littéraire ; mais très rapidement le système explicatif va se révéler réversible : on va peut-être même moins expliquer l’art par le territoire qu’on ne va interpréter les caractéristiques du territoire d’après des références littéraires et artistiques qui s’y sont attachées. Un passage d’Aloys ou le religieux du mont Saint-Bernard de Custine montre cette confusion qui va s’instaurer comme système de discrimination esthétique du paysage :
« Les paysages d’Italie ont un éclat de couleur, une majesté dans les contours, une pompe, une grandeur qui adoucit l’impression des solitudes même les plus sauvages : on ne frémit jamais, on admire ! Il y a entre les sites de ce pays fabuleux et les terribles scènes des Alpes la même différence qu’entre les brillantes fictions d’Homère et les compositions hardies, et sombres des poètes anglais [41] ».
Senancour, dès 1804, dans Obermann, reprend cette dichotomie staëlienne à de nombreuses reprises :
« C’est au Nord que semble appartenir l’héroïsme de l’enthousiasme et les songes gigantesques d’une mélancolie sublime? À la Torride appartiennent les conceptions austères, les rêveries mystiques, les dogmes impénétrables, les sciences secrètes, magiques, cabalistiques et les passions opiniâtres des solitaires [42] ».
Dans le Nord, l’homme est assujetti par les besoins et les obstacles ; dans le Midi, il est asservi par l’indolence et la volupté. Dans le Nord, le malheureux n’a pas d’asile, il est nu, il a froid, il a faim, et la nature serait pour lui aussi terrible que l’aumône et les cachots [43].
Stendhal, en 1817, dans son Histoire de la peinture en Italie consacre un chapitre intitulé « Influence des climats » à établir lui aussi un déterminisme physique et une dualité culturelle, notamment, comme ici, en ce qui concerne le rapport à l’espace :
« L’homme du Midi vit de peu, et dans un pays abondant ; l’homme du Nord consomme beaucoup dans un pays stérile : l’un cherche le repos comme l’autre le mouvement. L’homme du Midi, dans son inaction musculaire, se trouve incessamment ramené à la méditation. Une piqûre d’épingle est, pour lui, plus cruelle qu’un coup de sabre pour l’autre. L’expression dans les arts devait donc naître au midi [44] ».
Charles-Victor de Bonstetten, un ami de Madame de Staël, reprend et synthétise toutes ces données dans un livre dont le titre ne nous étonnera pas : L’homme du Midi et l’homme du Nord ou l’influence du climat. Il s’intéresse ici notamment aux différentes appréhensions du temps :
« Dans le Nord tous les besoins de la vie semblent s’adresser à la pensée, tout y développe la réflexion. La nécessité de se préserver de l’hiver fait songer aux provisions. La saison morte oblige à l’économie et aux combinaisons étendues. Dans le Midi, au contraire, on vit au jour la journée ; les récoltes se succèdent sans qu’on y pense ; les feuilles et les fleurs sont toujours là ; tout parle du présent, et l’avenir s’oublie dans une jouissance non interrompue ; l’imagination y est sans cesse occupée [45] ».
Hippolyte Taine, dans son Voyage en Italie, paru en 1866, dans une remarque très stendhalienne sur Civitavecchia, reprend les mêmes antinomies entre les deux cultures du Nord et du Midi, dans leur rapport avec la nature :
« Plus la nature est belle et bonne, moins l’homme est obligé d’être actif et soigneux. Le Hollandais, le paysan de la Forêt-Noire seraient trop malheureux, si leur intérieur n’était pas agréable et propre. Ici le travail et la discipline sont superflus, la nature se charge de fournir le bien-être et la beauté [46] ».
 
Deuxième partie : la dichotomie Nord-Sud comme principe d’appréhension romantique de l’identité française
 
 
Nord contre Sud
Madame de Staël avait pris soin de ne pas classer la France du XIXème siècle naissant dans une ou l’autre catégorie géographique : c’est tout l’enjeu de la période préromantique et romantique. La vogue de la celtomanie avait en effet brouillé l’image d’une France exclusivement méditerranéenne en faisant apparaître des influences plutôt nordistes sur une bonne part de la Gaule. La France littéraire, culturelle et même artistique du début du XIXème siècle semble, à ce moment-là, à la croisée des chemins, comme le montre Françoise Cachin, à propos de la constitution du paysage pictural « français » dans un paragraphe de son article précisément intitulé « Nord contre Sud » :
« On retrouve dans cette dichotomie entre paysagistes historiques et paysagistes réalistes quelque chose de la querelle des "homéristes et des shakespeariens" du mouvement littéraire contemporain. Dans cette opposition, il n’y a pas seulement un clivage entre anciens et modernes, mais aussi entre culture du Sud et culture du Nord [47] ».
Or Roger Chartier a bien montré, en étudiant les géographes (physiocrates, arithméticiens politiques et démographes) du XVIIIème siècle, que ceux-ci n’ont pas su problématiser l’originalité humaine et physique de la France :
« Le motif d’une France clivée parce que écartelée entre deux Europe n’est point encore en place dans la mesure où il suppose la reconnaissance d’une césure linéaire traversant le territoire national. Pour les démographes du XVIIIème siècle, et peut-être pour d’autres sous réserve d’inventaire, la France fait partie de la communauté des nations méridionales [48] ».
En effet, les géographes du XVIIIème, et notamment de la seconde partie du siècle, privilégient les singularités régionales [49] et n’arrivent pas à organiser les disparités françaises grâce au principe organisateur que leur fournirait le clivage Nord-Sud. Grâce aux écrits de la période préromantique et romantique, ce fil conducteur méthodologique apparaîtra en géographie à partir de 1822 pour culminer vers 1836, mais sur un plan uniquement statistique, c’est-à-dire démographique et économique [50]. En effet, les historiens, les géographes, les démographes et plus précisément les statisticiens de la période 1822-1836 utilisent cette fracture entre le Nord et le Sud à des fins de discrimination entre une France éclairée et une France obscure [51]. Quand Adolphe d’Angeville publie en 1837 son Essai sur la statistique de la population française, considérée sous quelques-uns de ses rapports physiques et moraux, il reprend du livre de Charles Dupin, Forces productives et commerciales de la France (1827) l’idée qu’il existe « un espace privilégié de modernisation française » : « cet espace est situé pour l’essentiel au nord d’une ligne qu’on appellera en simplifiant et par pédagogie, la ligne Saint-Malo-Genève » [52]. Comme le précise Emmanuel Leroy-Ladurie, l’intérêt de l’étude de D’Angeville ne réside pas dans cette constatation, mais dans son étaiement et son renforcement :
« L’intéressant chez d’Angeville, c’est le quantitatif : les appréciations, sous sa plume, sont motivées par des chiffres. Et de ce fait, elles ont un contenu substantiel, qu’elles n’offraient guère dans les récits des voyageurs d’autrefois, même les plus succulents, ou dans les comptes rendus des fonctionnaires de l’Ancien Régime [53] ».
Sur le fond idéologique du tableau de la France dressé par d’Angeville, en revanche, on ne peut guère dire qu’il soit un rééquilibrage en faveur du Midi. La théorie reste donc la même et quand, par malheur, une statistique semble défavorable aux régions septentrionales, on en fait un corollaire, fatal et nécessaire, de la révolution industrielle qui dynamise ces régions [54]. Les aspects sociaux négatifs sont donc expliqués et finalement minorés par les aspects positifs, essentiellement économiques. La même mansuétude n’est pas mise en œuvre quand il s’agit des statistiques défavorables qui touche le Midi de la France : on pourrait pourtant y déceler des conséquences négatives mais nécessaires dues à un choix de civilisation bien précis ou du moins essayer d’y voir si des désavantages ne sont pas compensés par des valeurs et des qualités culturelles originales. Ce sera précisément l’œuvre des écrivains romantiques de mettre en garde contre une interprétation manichéenne de la dualité française. Contre les physiocrates et autres hygiénistes qui voudraient voir la France passer d’une zone d’influence culturelle de type méditerranéen à une zone d’influence économique de type anglo-saxon, les romantiques vont tenter, par de subtils pesées ou balancements dialectiques, de faire dialoguer les aspects méridionaux et septentrionaux de la France en vue d’une synthèse idéale, ou à l’inverse, du maintien d’une hétérogénéité originale, et originelle ! Dans les faits, d’ailleurs, ces deux conceptions sont extrêmement proches car la synthèse est précisément conçue par les romantiques comme la co-existence ou co-présence des contraires.
L’antithèse : Nord ou Sud
a. La double postulation romantique de la France
Les voyageurs et écrivains préromantiques et romantiques vont donc imposer cet outil discriminant à des fins méthodologiques de compréhension de la France duelle. L’expression d’un clivage géographique, non-normatif, humain et physique est donc l’œuvre des écrivains préromantiques et romantiques : ils vont imposer l’idée d’une « césure linéaire traversant le territoire national ». Madame de Staël a notamment permis d’appréhender la France comme le point d’intersection de deux civilisations et de deux natures. Plus généralement, ce sont les écrivains romantiques, qui par leurs récits de voyage en France ont réussi à imposer, non pas seulement une dichotomie, mais surtout une véritable dialectique du Nord et du Midi dont la France devient l’enjeu et peut-être le lieu idéal d’une synthèse possible. En effet, la méthode romantique se définit comme globale : elle ne prend pas uniquement en compte les résultats économiques ; elle s’intéresse autant aux types de paysages qu’aux types de caractères physiques ; elle prend en compte les aspects moraux, culturels et esthétiques ainsi que les données historiques, géographiques et économiques. Elle dresse un tableau comparatif de la France qui met en évidence deux grands types de civilisations qui s’opposent et se complètent, sans imposer l’idée d’une supériorité unilatérale de l’une sur l’autre :
« L’originalité de certains écrivains français des premières décennies du XIXème siècle est que dans leur discours sur le territoire l’analyse économique, scientifique (le point de vue utilitaire, la nature-objet) et l’approche esthétique semblent indissociables [55] ».
Si l’on prend Les mémoires d’un touriste comme exemple de ce travail romantique de rééquilibrage, on constate que Stendhal commence par postuler une diversité française pour rejeter, semble-t-il toute normativité : « mon plaisir (est) d’étudier les diverses peuplades de France » [56]. Mais précisément le voyage stendhalien est ici justifié par le risque que représente la modernité : « voilà le pourquoi de ce voyage ; c’est parce que la France change vite que j’ai osé l’écrire » [57]. Ce que Stendhal entend par changement, il ne cesse de l’expliquer tout au long de ses relations de voyage : « c’est une fatalité : le manque de physionomie semble s’attacher à tout ce qui est moderne ; tout nous précipite, comme à l’envi, dans le genre ennuyeux » [58]. L’enjeu est donc clairement de préserver une diversité en faisant apparaître des différences et non seulement des disparités :
« Toutes les nuances disparaissent incessamment en France ; dans cinquante ans peut-être, il n’y aura plus de Provençaux ni de langue provençale. j’ai vu la même révolution s’opérer en Angleterre ; on me dit qu’il en est de même en Espagne ; il ne restera plus que les différences de races, modifiées par le climat [59] ».
Stendhal part du postulat que la France n’existe pas, qu’il n’y a que des « peuplades », c’est-à-dire des France multiples et diverses et il sent que la France italienne est en train de céder le pas à la France anglaise. Il reprend en cela les analyses du Tableau de la France de Michelet, paru en 1833 :
« La vie forte est au Nord. Là s’est opéré le grand mouvement des nations. L’écoulement des races a eu lieu de l’Allemagne à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps modernes est entre la France et l’Angleterre. […] Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux monde de l’Afrique et de l’Italie, et d’autre part le vague Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l’Espagne, plus que la mer ne la sépare elle-même de l’Afrique [60] ».
La nouvelle France n’est pas moins « France » que l’ancienne, mais Stendhal rêve de les voir coexister comme deux possibilités de vie. Il établit alors clairement une géographie culturelle de la France structurée par la dualité et la complémentarité puisque les avantages et les inconvénients de chacun des pôles (Nord-Midi) se compensent en fonction de choix de civilisation différents et de zones d’influence contraires : il y aura donc une France italienne et une France anglaise :
« Le Midi de la France est dans le cas de l’Espagne et de l’Italie. Son brio naturel, sa vivacité l’empêchent de s’angliser, comme le nord de la France. Un homme du Midi fait ce qui lui fait plaisir au moment même, et non pas ce qui est prudent ; cet homme n’est pas fait pour la civilisation qui règne depuis 1830 : l’argent et les moyens légitimes et prudents d’en gagner ; aussi est-il jaloux des pays du Nord, il s’écrie qu’on le traite en paria [61] ».
La dichotomie n’est donc pas seulement spatiale, mais aussi historique et idéologique, sachant, au moins depuis Montesquieu jusqu’à Madame de Staël, que les facteurs sociaux et que les institutions sont déterminantes :
« Si vous voulez connaître la France moderne et civilisée, la France des machines à vapeur, placez votre tente au nord de la ligne de Besançon à Nantes ; si c’est la France originale et spirituelle, la France de Montaigne que vous voulez voir, allez au midi de cette ligne [62] ».
Stendhal n’est pas un anti-moderniste obtus, bien au contraire, il sait apprécier si ce n’est la poésie de l’industrie, tout du moins son dynamisme : « tout ce qui est activité me plaît, et dans ce genre, Le Havre est la plus exacte copie de l’Angleterre que la France puisse montrer » [63]. Sur les rives du Rhône il exprime son « enchantement » et son « plaisir » devant cette image de la « prospérité croissante dont la France jouit sous le règne de Louis-Philippe » [64]. La modernité nordiste est même pour cet admirateur des Lumières et des Idéologues une force anti-obscurantiste : « je pourrais remplir quatre pages de détails sur la prospérité de la France, et surtout des départements situés au nord de la ligne de Besançon à Nantes. Le Midi lui-même si encroûté, commence à se réveiller » [65]. Mais sur le plan des mœurs, et on y doit inclure tout ce qui ressortit à la culture, au plaisir (la beauté et l’amour) et à la société, le Midi est incomparablement plus intéressant. Le critère d’évaluation n’est plus celui de la quantité, mais celui de la qualité et c’est pour cette raison que cela ne peut apparaître dans les relevés statistiques, dont Stendhal a, par avance, noté les insuffisances à propos de l’esprit genevois qui incarne selon lui l’esprit logique mal compris : « la logique est un instrument universel qui sert à ne pas se tromper. […] La logique n’a garde de se charger de la responsabilité de choisir les vérités ; elle vous fait voir la vérité sur l’objet auquel vous pensez » [66]. La logique ne peut donc s’appliquer à l’amour, à la beauté, au plaisir, à la morale… Elle est étrangère à la valeur. Le Midi privilégie donc la haute qualité ou bien la pire bassesse plutôt que la médiocrité : on constate la présence de nombreux génies, mais aussi de nombreux criminels. Ce dernier exemple, connu de Stendhal par Dupin certainement et par d’Angeville probablement montre en effet le différentiel quasi-énergétique qui permet de comprendre l’opposition Nord-Sud : « les délinquants septentrionaux sont des filous, déjà modernisés. Les truands du Midi au contraire restent typiquement des assassins » [67]. Le sud stendhalien, c’est le lieu de l’énergie (bien ou mal orientée) et non de l’efficacité, de l’esprit et non de la logique, du bonheur de vivre et non de la tristesse d’exister et de la beauté et non de l’utilité. Le paysage, lieu du plaisir, de la beauté est donc une ressource qualitative du Sud :
« La route de Genève ici, par le Fort de l’Écluse et le long du Rhône qui se perd, pourrait passer pour sublime si l’on comparait ses aspects à ceux des grandes lignes plates, grises, nues des campagnes qui environnent Paris [68] ».
Ainsi, on l’a vu, la position de Stendhal est extrêmement complexe et subtile : son italianité esthétique n’occulte pas son modernisme économique et culturel. D’ailleurs, l’Italie de Stendhal se présente comme un modèle romantique (donc moderniste) et non classique (donc passéiste) et s’il s’agit d’une Italie romantique, alors il faudrait parler d’une Italie vue par le prisme de l’esprit du Nord. C’est une conception de la France comme synthèse, c’est-à-dire co-présence des contraires que recherche donc Stendhal et s’il valorise le Midi, c’est qu’il est par trop maltraité par la modernité.
b. Une France paradoxale
La France des romantiques se caractérise tout donc par ses excès : elle est, si l’on veut la définir dans son essence, juxtaposition des extrêmes. Ainsi, la France se définit essentiellement par ses extrémités : elle est pour les romantiques un oxymore plus qu’une antithèse. Le Nord et le Midi sont tour à tour et également caractérisés par l’idée d’une énergie salvatrice chez les auteurs préromantiques et romantiques [69]. Ainsi on voit apparaître une définition de la France tranchée, clivée qui ne pose pas le Nord et le Midi comme des antagonistes, mais bien plutôt comme des pôles inversés d’une énergie fondamentale et finalement constitutive de l’identité française ainsi que le précise notamment Michelet, qui n’oublie pas, en vertu de son jacobinisme et de son ontologie [70], de concéder au centre parisien la même valeur qu’aux extrémités provinciales [71] : « la vie est au centre, aux extrémités ; l’intermédiaire est faible et pâle ». Deux années plus tard, en 1835, Lamartine ne dira pas autre chose lors de son passage à Marseille, avant de s’embarquer pour un voyage en Orient :
« Le midi et le nord de la France me paraissent, sous ce rapport, bien supérieurs aux provinces centrales. L’imagination languit dans les régions intermédiaires, dans les climats trop tempérés ; il lui faut des excès de température. La poésie est fille du soleil ou des frimas éternels : Homère ou Ossian, Le Tasse ou Milton [72] ».
Le paradoxe va alors consister à remarquer que ces provinces extrêmes, qui définissent la France dans ce qu’elle a en propre, vont précisément être des régions-frontières et en cela moins françaises :
« Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais […] elles sont moins françaises. […] C’est néanmoins une des grandeurs de la France, que sur toutes ses frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque chose du génie étranger [73] ».
Cette idée va même devenir un lieu commun du voyage romantique en France et constituer un des fondements de ce qu’on pourrait appeler le voyage paradoxal : il s’agit de découvrir combien la France n’est pas la France, ou plutôt combien la France synthétise les aspects les plus contradictoires et les plus extrêmes du Nord et du Midi. La Bretagne, considérée comme l’extrême nord de la France est rapprochée, depuis Chateaubriand, de la Calédonie (Écosse) et de ses paysages ossianiques, battus par les vents, comme nous l’explique Stendhal (ou plutôt son narrateur-touriste) lors du passage de la Vilaine, à La Roche Bernard, le 5 juillet 1837 : « je n’ai rien vu d’aussi semblable que le paysage du bac de la Vilaine et l’Écosse désolée, triste, puritaine, fanatique [74] ». Le Midi, quant à lui, rappelle bien sûr l’Italie et la Grèce, voire l’Orient :
« La lune était dans son plein, quelques étoiles éclatantes piquaient ça et là le bleu du ciel, la brise était chaude. Il y a dans les nuits d’Avignon un souffle du ciel de Grèce et d’Italie. On sent, à ce courant d’air charmant, que la porte de l’Orient est là, tout près, entrebâillée [75] ».
L’identification se fait parfois même avec la « Torride » comme le dit Senancour, c’est-à-dire l’Afrique (du Nord évidemment). C’est ce que Gautier suggère à propos des environs de Marseille, et en connaisseur averti puisqu’il avait effectué un voyage en Algérie dès 1845 :
« L’ancre est levée ; les roues frappent l’eau ; nous voilà sortis du port ; on longe des côtes escarpées, décharnées, effritées, pareilles à celles de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne sais pas si on l’a remarqué, Marseille et ses environs sont beaucoup plus méridionaux que leur latitude ne semble le comporter. Vous avez des aspects africains d’une âpreté aussi chaude qu’en Algérie, et la physionomie du Midi s’y dessine d’une façon très violente [76] ».
La synthèse : Nord et Sud
a. Les tempéraments
C’est un mouvement que l’on trouvait déjà dans les premiers écrits de Stendhal. On peut constater, par exemple, comment il utilise la théorie des tempéraments et des climats pour définir la France comme le lieu idéal de la synthèse :
« Les climats, à la longue font naître les tempéraments. Le tempérament bilieux peut être acquis chez le matelot hollandais qui s’établit à Naples. Mais chez son fils ou son petit-fils, il sera naturel.
La douceur de l’air, la légèreté des eaux, la constance de la température, un ciel serein, peuplent un pays de sanguins. On voit combien il est ridicule de parler de la gaieté française sous les brouillards de Picardie, ou au milieu des tristes craies de la Champagne.
Des changements brusques dans l’état de l’air, une chaleur vive, une grande diversité dans le caractère des objets environnants, forment le tempérament bilieux. Le mélancolique paraît propre à des pays chauds, mais où les alternatives de température sont habituelles, dont l’air est chargé d’exhalaisons, et les eaux dures et crues.
Une température douce, avec toutes les autres circonstances heureuses, mais agitée par des variations fréquentes, rend commune dans un pays cette combinaison de tempéraments qu’on peut désigner par le nom de sanguin-bilieux. C’est celui des habitants de la France, et je crois que ce n’est pas par vanité française que ce tempérament me semble le plus heureux [77] ».
Ce portrait anthropologique de la France comme lieu de synthèse dialectique de différents tempéraments n’est pas l’apanage du seul Stendhal, on peut y voir une originalité romantique et une conception partagée par de nombreux auteurs de cette période. On prendra un exemple parmi les plus illustres, celui de Michelet qui, dans son Tableau de la France, s’émerveille de l’équilibre français : « Le français du Nord a goûté le Midi, s’est animé à son soleil, le méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la réflexion du Nord » [78]. La double orientation du sol et des hommes n’est pas considérée comme un défaut et une incohérence, mais comme une chance et une originalité à conserver, d’autant plus que cette dualité peut devenir synthèse.
b. L’esthétique
Ballanche, tout en reconnaissant la modernité romantique du Nord chrétien et mélancolique (ossianique), appelle de ses vœux à une (ré)conciliation esthétique du Nord et du Midi, en insistant sur le fait que la France est précisément située favorablement (historiquement et géographiquement) pour réaliser cette gageure :
« Un ciel nébuleux, des sites âpres et sauvages, la sévère monotonie de quelques scènes grandes et majestueuses, une nature toujours austère, en rendant moins fréquentes, mais plus profondes, les sensations des peuples septentrionaux, leur ont donné une disposition habituelle à la mélancolie.
Pour nous, qui avons succédé aux anciens Bardes, et qui avons hérité des chefs-d’œuvre de la Grèce et de l’Ausonie, il nous a été permis d’unir l’attrait de la mélancolie aux charmes de l’imagination [79] ».
Le mythe d’Ossian est sans doute l’expression la plus aboutie de cette synthèse esthétique du Nord et du Midi : il incarne bien sûr l’émergence de la nouvelle sensibilité, mais aussi l’expression du néo-classicisme préromantique. Cette double origine esthétique de l’ossianisme, que l’on aurait tort de simplifier, est perceptible dans la définition même de ce sentiment ambigu qui n’est peut-être que la forme néo-classique du sublime, il s’agit d’une « espèce de songe de l’âme (qui) prend la teinte du caractère de celui qui l’éprouve et cause alors soit du plaisir, soit de la peine, soit encore une sorte de sentiment qui participe de ces deux extrêmes, sans être l’un ou l’autre » [80]. Cette association du plaisir, de la facilité, que Bénichou place à juste titre au cœur de l’humanisme classique [81], et de la mélancolie moderne montre bien combien l’ossianisme est un néo-classicisme. Celui-ci se comprend comme une réaction contre l’académisme qui a dévoyé le classicisme et l’imitation de l’Antiquité : il cherche en effet à en retrouver l’énergie primordiale, primitive, voire barbare [82]. Non seulement l’ossianisme est contemporain du néo-classicisme, mais encore présente-t-il avec ce dernier des similitudes esthétiques évidentes : l’inspiration antique y est montrée comme une alliance de violence et de naïveté. Les tableaux ossianiques représentent des scènes de terreur dans un cadre strictement antique [83]. En fait Ossian a même permis de recréer une nouvelle Antiquité aux couleurs du temps en la dégageant de tout académisme pour privilégier l’émergence d’un pathétique moderne. Ainsi, le mythe ossianique apparaît bien comme une synthèse d’une nouvelle sensibilité barbare, chrétienne et moderne fondée sur un primitivisme énergétique caractérisé par le pathétique et d’une idéologie profondément antique et classique fondée sur la simplicité, la nature et l’harmonie.
De la même façon, en 1801, quand il doit décrire le jardin idéal (« un vrai jardin de Sémiramis ») qui entoure une maison de campagne, le prince de Ligne, commence par séparer le domaine en deux parties bien distinctes : d’une part, « le dos et le côté gauche du bâtiment » est confronté aux « fureurs des vents du Nord et de l’Ouest » ; alors que, d’autre part, « sa belle façade était au Levant et le côté droit au Midi ». La partie occidentale et septentrionale est formée d’une « forêt épaisse et antique de haute futaie, encadrée ou séparée par les plus beaux et énormes morceaux de rochers de basalte, dont plusieurs, par hasard, étaient en pyramide » et d’une « prairie immense, dont la gauche était appuyée à la mer, et la droite à la montagne, il y avait un assez large et rapide ruisseau qui en descendait en furieux par cascades pour se jeter dans la mer, en coupant cette prairie diagonalement et irrégulièrement ». En revanche, « la partie droite, extrêmement soignée, était aux arbustes précieux, à des buffets de fleurs, des salons de gazon extrêmement bien tenus, et quelques berceaux naturels qui conduisaient de l’un à l’autre, à l’ombre. Il y avait au milieu d’un bois d’orangers, dont les caisses étaient cachées en terre, un temple rond de douze colonnes de marbre blanc, du plus bel ordre d’architecture.. ».. On remarque que la partie gauche est caractérisée par une nature sauvage, septentrionale et sublime que constitue par exemple la « forêt », les « rochers » en désordre qui forment un chaos, la « mer », la « montagne » et le « ruisseau » furieux qui fait des cascades. La partie droite et méridionale correspond à ce qu’on appelle depuis l’Antiquité, un lieu de plaisance ou locus amœnus [84] : c’est un lieu fait par et pour l’homme, il donne l’image d’une nature civilisée et finalisée et la mention du « temple » définit bien cette partie du jardin comme « classique », de même que la partie septentrionale s’apparente à un jardin « romantique », si l’on suit les indications de Richard Payne Knight [85]. Dans la conclusion de cette longue description, le narrateur, Bélial lui-même, précise : « il n’y avait d’art dans tout cela que pour prolonger la nature dans sa beauté, et réunir à la fois le Nord et le Midi » [86].
L’alliance du Nord et du Midi pourrait donc définir ce qu’on entend à cette époque par « beau idéal » [87]. Ce concept esthétique est en effet une synthèse de l’esthétique classique qui met l’imitation au cœur de la création et de l’esthétique moderne, préromantique (de Diderot aux Romantiques en passant par Kant et l’Idéalisme allemand) qui promeut l’invention géniale au rang de principe créateur. La formation de cette catégorie esthétique pour le moins syncrétique : le Beau est la finalité d’une esthétique, idéologiquement fondée autour du concept de Nature, qui serait issue de l’Antiquité et que l’on localiserait (de façon quasiment mythique [88]) d’après Madame de Staël dans le Midi ; l’Idéal en revanche implique une sorte de surnaturalisme typique des peuples du Nord qui cherche à transcender la Nature vers les Idées qui la constituent et qui sont en harmonie avec celles que le sujet créateur avait déjà en lui [89].
c. Géographie : la frontière intérieure
Une fois révélés les deux pôles de l’attraction, le travail du voyageur romantique va consister à essayer de tracer la frontière idéale qui permettra la liaison progressive du relatif et de l’absolu. La France sera vue alors tout autant comme une terre de contrastes que comme un lieu qui sait ménager des nuances subtiles entre les perceptions du Midi et du Nord dans ce qu’ils ont de pur et d’absolu. Michelet applique, par exemple, cette méthode dialectique à la ville de Lyon : « le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de la Provence ; cette ville appartient déjà au Nord. C’est un centre du Midi, qui n’est point méridional, et dont le Midi ne veut pas [90] ». L’historien a tendance à percevoir cette frontière quasi-ontologique sur une ligne médiane qui passe de la Bourgogne au Poitou : « la France n’a pas d’élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de réconcilier le Nord et le Midi [91] », en revanche, « le Poitou est la bataille du Midi et du Nord [92] ». Qu’il y ait confrontation ou fusion entre les aspects méridionaux et septentrionaux, on remarque, chez Michelet, comme chez tous les romantiques, une volonté unificatrice qui paradoxalement passe par la mise en évidence d’oppositions très nettement tranchées, « quitte à ce que par la suite on nuance » [93]. Nous ne prendrons qu’un exemple de cette méthode d’analyse dans le Voyage en Italie d’Hippolyte Taine dans le chapitre qui concerne La route et l’arrivée où le voyageur raconte son trajet de Paris à Marseille :
« C’est déjà le vrai pays méridional ; il commence aux Cévennes. La terre du nord est toujours mouillée et noirâtre ; même en hiver, les prairies y restent vertes. Ici tout est gris et terne : montagnes pelées, rocs blanchâtres, grandes plaines sèches et pierreuses ; presque point d’arbres, sauf sur les pentes adoucies, dans les creux encombrés de cailloux, où des oliviers pâles, des amandiers abritent leurs files souffreteuses. La couleur manque, c’est un simple dessin, délicat, élégant comme les fonds du Pérugin. La campagne ressemble à quelque grande étoffe d’un gris de lin, rayée, uniforme ; mais le doux soleil pâle luit amicalement dans l’azur ; une brise faible arrive aux joues comme une caresse ; ce n’est point l’hiver, c’est une attente, l’attente de l’été. Et tout à coup s’étalent les magnificences du midi, l’étang de Berre, admirable nappe bleue, immobile dans sa coupe de montagnes blanches ; puis la mer, ouverte à l’infini, la grande eau rayonnante, paisible, dont la couleur lustrée a la délicatesse de la plus charmante violette ou d’une pervenche épanouie ; tout alentour des montagnes rayées, qui semblent couvertes d’une gloire angélique, tant la lumière y habite, tant cette lumière emprisonnée dans les creux par l’air et la distance semble être leur vêtement. Une fleur de serre dans une vasque de marbre, les veines nacrées d’un orchis, le velours pâle qui borde ses pétales, la poussière de pourpre violacée qui dort dans son calice, ne sont pas à la fois plus splendides et plus doux.
Le soir, sur la route qui longe la mer, un air tiède venait au visage ; les senteurs des arbres verts se répandaient de toutes parts comme un parfum d’été, l’eau transparente était semblable à une émeraude liquide. Les formes vagues des montagnes demi-perdues dans l’obscurité, les grandes lignes des côtes, étaient toujours nobles, et tout au bord du ciel une éclaircie, une bande de pourpre ardente laissait deviner la magnificence du soleil [94] ».
On remarque dans cette longue description une progression toute en nuances qui pourtant ménage des contrastes saisissants. Taine pose d’abord les Cévennes comme frontière entre Nord et Sud tout en précisant que cette limite est interne puisque si le Midi commence avec les Cévennes, c’est que les Cévennes font déjà partie du Midi. Ainsi, il peut opposer les Cévennes aux terres du Nord : ces dernières sont noires, humides et dominées par la couleur verte. Les Cévennes en janvier offrent un paysage très différent, dominé par le gris, le blanc, la pâleur et la sécheresse. Il s’oppose donc entièrement au paysage septentrional par sa douceur. Cependant, il s’oppose aussi au véritable Midi dont la couleur et la lumière éclatent avec violence et pureté aux abords de Marseille et se rapprocherait du Nord par ses couleurs dominantes qui ne sont que des dégradés et des nuances de la couleur noire. On voit donc que ce paysage des Cévennes se présente comme une transition. Il s’oppose au Nord par sa pâleur, mais aussi au Midi par son absence de couleur (« la couleur manque, c’est un simple dessin délicat, élégant comme les fonds du Pérugin »). De ce point de vue-là, en ce qui concerne la couleur, les deux extrêmes ne sont pas si différents, les couleurs y sont tranchées : vert et noir au Nord et bleu, rouge, vert, blanc lumineux, soleil éclatant dans le véritable Midi. Cependant, par leur douceur les Cévennes annoncent le Midi : Taine dit justement que dans cette région « ce n’est point l’hiver, c’est une attente, l’attente de l’été » ; on pourrait ajouter qu’elle est aussi comme « une attente » du Midi. On perçoit donc clairement que l’utilisation dialectique des concepts que sont quasiment le Nord et le Midi permet autant d’opposer que de nuancer pour finalement aboutir à une véritable synthèse du territoire, puisque la primauté donnée par les romantiques aux extrêmes au détriment des régions intermédiaires rapproche ce qui semblait au départ comme totalement étranger. Enfin, la synthèse s’effectue non moins efficacement par le biais de ces régions – frontières qui tiennent très souvent des deux systèmes.
La géographie romantique de la France va par la suite se trouver confirmée par les conclusions que les études de géographie humaine vont tirer de l’examen des aspects culturel et civilisationnel de la France. Le Nord et le Midi sont bien perçus au XXème siècle comme des civilisations différentes (complémentaires et antagonistes) qui engendrent des systèmes de vie diversifiés qui laissent une empreinte spécifique sur les paysages. Marcel Roncayolo souligne ce départ fondamental de l’espace rural français, quand il résume les thèses de Marc Bloch et de Roger Dion :
« Il y a bien deux types de civilisation rurale qui s’affrontent, à travers le contraste de ces aménagements : l’économie rurale du Nord avec ses usages communautaires ; l’économie rurale du Sud, avec sa liberté de clore et de planter ; le pays d’openfield et le pays des champs enclos, le domaine de la charrue et celui de l’araire [95] ».
En effet, si on reprend les analyses de Marc Bloch, on ne peut qu’être frappé par la dichotomie des paysages agraires français en ce qui concerne les modes d’assolement : « le biennal régnait en maître dans ce qu’on peut appeler, en bref, le Midi. […] Plus au Nord, dominait le triennal » [96]. Cette répartition s’explique probablement par des zones d’influence différente qui tendraient à faire de la France un creuset :
« Le cycle à deux temps est le vieil assolement méditerranéen, pratiqué par les Grecs et les Italiotes, chanté par Pindare comme par Virgile. Le triennal couvre la majeure partie de l’Angleterre, et toutes les grandes plaines de l’Europe du Nord. Leur opposition, dans notre pays, traduit le heurt de deux grandes formes de civilisation agraire, que l’on peut, faute de mieux, appeler civilisation du Nord et civilisation du Midi [97] ».
Marc Bloch fait même de cette « coexistence de deux grands types d’institutions agraires », c’est-à-dire le « type méridional » et le « type septentrional » une des « originalités les plus frappantes de notre vie rurale et l’une des plus précieuses révélations que nous apporte, sur les racines profondes de notre civilisation, en général, l’étude de l’économie champêtre » [98]. Les types de paysages et les types de civilisation sont donc mis en relation étroite et au « contraste fondamental des champs ouverts et allongés, des champs ouverts et irréguliers, des enclos » répondent des « contrastes parallèles dans les mœurs » [99].
 
Troisième partie : le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache
 
 
Il nous semble donc que cette manière « romantique » (synthétique et totalisante, mais différentielle et dialectique) de réfléchir (sur) l’espace français a eu une influence très importante sur la constitution d’une nouvelle géographie de la France [100] qui a consisté à ramener « l’objet de la discipline à l’étude des paysages » [101], c’est-à-dire si l’on veut à « tous les aspects de l’étude géographique d’un territoire, du sous-sol à la description des mœurs et coutumes des habitants » [102]. Cette nouvelle méthode en géographie humaine a marqué « une rupture avec la tradition historico-géographique du XIXème siècle » [103] et c’est, en 1903, le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache qui l’a incarnée. Cette méthode a été caractérisée par M.C. Robic comme une « stratégie épistémologique du mixte » [104] : elle vise à mêler explication scientifique et description pure pour former ce qu’on a appelé la « description raisonnée » qui s’appuie sur un dossier ou recueil (l’ensemble des traits propres à caractériser une région).
Nous voudrions aussi montrer que même si Vidal de la Blache privilégie la notion de « région », de « pays » ou de « province », il n’en demeure pas moins que son ambition de présenter un tableau synthétique de la France, notamment dans sa première partie, « Personnalité géographique de la France », montre qu’il reste tributaire de la méthode globale et dialectique utilisée par les romantiques et notamment par Michelet dans son Tableau de la France [105]. D’ailleurs, et ce n’est pas le moindre paradoxe du Tableau, le Midi en tant que région « est bien la grande perdante » [106] si l’on s’en tient d’une part à des analyses purement quantitatives, statistiques et matérielles et d’autre part à la deuxième partie de l’ouvrage intitulée précisément description régionale, comme l’a très bien montré Daniel Loi : « en résumé, il est manifeste que, dans le grand désert du sud de la France, seuls le Sillon rhodanien et les contrées volcaniques sont nettement mis en valeur » [107]. En revanche, si l’on s’intéresse à la totalité de l’espace français et non plus seulement à ses parties en regardant de près les grands axes de l’analyse énoncés dans la première partie (Personnalité géographique de la France) et surtout si l’on est attentif au fait que le Midi, comme l’ont montré les romantiques, est le lieu de la qualité et de la valeur [108], on se rend compte qu’il ne s’agit plus, à partir d’un certain degré de l’analyse, d’une région mais d’un concept opératoire et sans doute même méthodologique.
Dialectique du Nord et du Midi
C’est tout d’abord d’un point de vue purement géologique que se présente cette dichotomie, que Paul Vidal de la Blache expose de façon synthétique dans Le tableau de la géographie de la France paru en 1903 :
« De même que la France touche à deux systèmes de mer, elle participe de deux zones différentes par leur évolution géologique. Sa structure montre à l’ouest une empreinte d’archaïsme ; elle porte, au contraire, au sud et au sud-est, tous les signes de jeunesse. Ses destinées géologiques ont été liées pour une part à l’Europe centrale, pour l’autre à l’Europe méditerranéenne [109] ».
En ce sens, comme l’a bien montré M.C. Robic, « le Tableau entérine la substitution du déterminisme géologique au déterminisme climatique qui s’est produite vers le début du XIXème siècle : du ciel vers le sol » [110]. Ce glissement est intéressant dans le fait qu’il caractérise essentiellement le sol de France comme duel : la double influence climatique était bien moins inscrite comme une spécificité française, puisqu’elle a toujours été perçue à un niveau transnational et européen par l’anthropogéographie.
Vidal de la Blache reconnaît aussi la double postulation géo-historique, si l’on peut dire, du territoire français : « la Méditerranée a éclairé nos origines ; mais c’est dans le Nord que s’est formé l’État français » [111], ce que confirme Jean-Yves Guiomar dans son article quand il dit que, pour Vidal de la Blache, la France se situe au carrefour des influences que constituent « la Méditerranée d’un côté et le continent de l’autre » [112]. En définissant la France comme « isthme » [113], Vidal de la Blache semble refuser le constat d’un dualisme géographique qui empêcherait de faire prévaloir l’unité et la spécificité françaises [114]. Il cherche à tout prix à éviter que le constat d’une diversité, voire donc d’une dualité en France puisse se transformer ainsi en un véritable antagonisme [115].
C’est ainsi selon cette même méthode dialectique et selon ce même schème dualiste que l’on a vu à l’œuvre chez les romantiques que Vidal de la Blache a cherché, au début du siècle, à caractériser la personnalité géographique de la France en jouant sur l’opposition et l’alliance du Nord et du Midi. Mais, cette analyse avait pour but de montrer que dans la variété et la dualité françaises résidait le fondement de l’unité de la France [116]. Cette méthode dialectique permet paradoxalement de montrer des nuances plutôt que des oppositions massives. La dualité française privilégie donc paradoxalement l’esprit de finesse en géographie :
« En France, comme en Allemagne et en Italie, on pose volontiers l’antithèse du Nord et du Midi. […] Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que chez nous, cette division se subdivise et se décompose en un plus grand nombre de nuances diverses que partout ailleurs [117] ».
La dialectique du Nord et du Midi, parce qu’elle se différencie de la simple antithèse, devient une méthode globale d’explication du divers et du particulier ; du macrocosme comme du microcosme français. Cette dialectique interminable est donc la source de nuances infinies :
« Comment donc se fait-il que ces contrastes n’aient pas été des foyers d’action centrifuge ? […] C’est qu’entre ces pôles opposés la nature de la France développe une richesse de gammes qu’on ne trouve pas non plus ailleurs. Si le Nord et le Sud font saillie en vif relief, il y a entre eux toute une série de nuances intermédiaires. Par une interférence continuelle de causes, climatériques, géologiques, topographiques, le Midi et le Nord s’entrecroisent, disparaissent et réapparaissent. La France est placée de telle sorte par rapport aux influences continentales et océaniques qui s’y rencontrent dans un équilibre instable, que de différents côtés plantes et cultures ont voie libre pour se propager, pour profiter de toutes les occasions que multiplient les variétés de relief et de sol. […] Mais on peut dire que ce mélange est la France même [118] ».
Si dès lors il doit y avoir « harmonie vivante », ce sera sur le fondement de la variété plus que se l’unité. Cette variété, rappelle Jean-Marc Besse, est le produit de la communication et de la contamination, ce que Vidal de la Blache nommait « mélange » : « l’harmonie n’est pas créée pour ainsi dire par le haut, par l’action d’une puissance supérieure qui viendrait réduire les différences à l’unité d’un plan, mais elle s’effectue localement, dans la proximité, par contact, par contamination, c’est-à-dire par mélange en soi de ce qui vient de soi et de ce qui vient de l’autre, par ouverture à l’autre en soi » [119].
Cette démarche implique bien évidemment un examen approfondi des régions de contact entre le Nord et le Midi. Elle tente alors de situer des frontières intérieures :
« Le mélange du Nord et du Sud est plus marqué dans certaines contrées de transition comme la Bourgogne et la Touraine qui représentent, pour reprendre l’expression de Michelet l’élément liant de la France » [120].
Cette liaison est là encore appréhendée comme union des contraires ; ainsi Vidal de la Blache dit de la Bourgogne qu’elle est un « seuil » qui « fait communiquer la Méditerranée avec la Manche et la mer du Nord », elle a tout simplement « cimenté les deux parties principales de la France » [121]. Cette attention portée aux extrêmes s’explique par l’originalité de la physionomie de l’espace français : « l’énergie circule aux points et selon les lignes de contact entre les puissances que la géographie oppose » [122].
Cette recherche de la frontière implique une attention aiguë à l’égard des paysages caractéristiques de la dualité française : « Mais vers Grenoble déjà, vers Vienne, le cadre et le tableau ont changé [123] », « Lyon n’échappe pas entièrement au Midi. […] Pourtant une note plus septentrionale domine dans le paysage » [124]. C’est ce souci de la nuance fondée sur une réflexion dialectique du Nord et du Midi qui l’amène à distinguer deux types de Midi, par exemple. Il existe un Midi « pur », « absolu » (le Midi méditerranéen) et un Midi moins tranché, moins excessif (le Midi océanique), plus septentrional (?) :
« Il faut distinguer d’abord le Midi du Sud-Est ou méditerranéen du Midi du Sud-Ouest ou océanique. C’est surtout l’image du premier, qui, lorsque nous parlons du Midi, se présente à notre esprit : la plus tranchée et, suivant le mot de Madame de Sévigné, la plus excessive [125] ».
Il y a donc au moins deux Midi dans le Midi. Celui de la Méditerranée, du Roussillon, du Bas-Languedoc, de la Provence calcaire est le plus accentué, surtout par l’empreinte que l’été imprime au paysage [126]. De la même façon, au Nord, on observe les mêmes contrastes : « la variété dans la France du Nord n’est pas moindre, mais elle est autre. Elle est faite de nuances plus que de contrastes » [127]. Là encore l’élément discriminant, au Nord, va être l’élément antithétique, c’est-à-dire ici, l’aspect méridional :
« Imaginez maintenant dans ce cadre de la France du Nord tout ce qu’un climat changeant et une grande variété de sol peuvent produire de nuances. […] De là, des touches très variées de physionomie. Telles, par exemple, les différences qu’on observe entre les versants sur lesquels montent les vents pluvieux de l’Ouest, et les versants opposés (où) se prolongent les belles cultures amies du soleil : vignes, fruitiers, noyers, associés à une végétation qui, par la multiplicité et l’élégance des formes, annonce déjà, ou rappelle encore le Midi » [128].
Les côtes océaniques, elles-mêmes, subissent cette dichotomie entre Nord et Midi, puisqu’on voit apparaître deux influences océaniques (septentrionale et méridionale) qui coupent la Bretagne en deux et qui font naître des régions de transition ou plutôt de mélange comme le sud de la Bretagne, la Vendée et les Charentes caractérisées par la présence symptomatique de la culture du sel :
« Les modifications s’échelonnent rapidement de la Vilaine à la Gironde. Déjà la côte méridionale de Bretagne est plus lumineuse. […] Ce sont deux mers différentes que celle qui, des Pays-Bas au Finistère, embrume souvent notre littoral, et celle qui rayonne de la Bretagne méridionale aux Pyrénées. […] Un climat différent prévaut dans la zone que la France présente à la Manche et dans celle qu’elle présente au golfe d’Aquitaine. […] C’est bien une sorte de Midi anticipé qui apparaît ainsi au tournant de la Bretagne, et se prolonge à travers la Saintonge. […] Les salines du Croisic sont à peu près les plus septentrionales que tolère le climat océanique. Pour les peuples maritimes du Nord, ces pays du sel, de la vigne et de fins produits étaient la première apparition d’une nature méridionale. […] Ce ciel mobile et gai, plus doux dans les Charentes, plus ardent en Gascogne, plus capricieux dans le Pays basque, a tout le brillant du Midi sans le sombre éclat de la Méditerranée » [129].
Le centre comme synthèse
Comme les penseurs romantiques de la diversité française, Vidal de la Blache cherche aussi des possibilités géographiques où la confrontation devient fusion à force de subtilité. Le souci de synthèse se manifeste surtout, chez Vidal de la Blache, dans la recherche d’une région-giron qui pourrait bien être l’Île-de-France, définie comme la « contrée médiatrice qu’elle est presque en toutes choses » [130]. Il suit en cela Michelet et les romantiques en général qui font des extrémités et du centre [131] les lieux de la vie intense et énergique, comme nous l’avons vu : « ce qui a prévalu historiquement, ce n’est pas l’attraction normande, c’est celle du centre parisien » [132]. Mais cette promotion du centre parisien n’est pas la marque d’un foyer central [133], mais bien plutôt l’empreinte et l’inclusion du mixte et du mélange français au sein d’un isthme fluvial :
« La soudure des deux fleuves qui se rapprochent entre Paris et Orléans, résultat qui n’a pas été atteint sans effort, a dirigé vers Paris les routes du centre et du Sud de la France. Rien n’a plus contribué à méridionaliser Paris » [134].
« On sait que dans la France du Nord les différentes couches de terrain présentent une disposition concentrique autour de l’Île-de-France. […] Cette disposition favorise ces évocations alternantes de Nord et de Sud. L’œil perd et retrouve tour à tour les caractères qu’il est habitué à associer à ces deux mots. Ces alternances ne prendront fin qu’à mesure que le rapprochement de la Manche et de la mer du Nord se fera sentir davantage. Alors l’état plus fréquemment nébuleux du ciel, l’accroissement des jours de pluie, une notable diminution des températures d’été, jointes à l’arrivée plus précoce des pluies d’automne, exercent à leur tour un effet sensible sur la physionomie de la nature » [135].
Quand Françoise Cachin cherche à montrer la constitution d’un certain paysage typiquement français dans la peinture, elle ne dit pas autre chose :
« Les images peintes du paysage français prendront lentement leur identité, se chargeront de signaux de reconnaissance seulement lorsque, en rayonnant peu à peu autour du cœur centralisateur, de Paris et de l’Île-de-France, et, plus largement, de la Loire à la Manche, elles pourront proposer une image unificatrice, à travers les visions concrètes du pays. […] Lieu de songerie amère ou apaisante, le paysage français est précisément, en particulier avec l’impressionnisme et sa suite, la sublimation de cette nature des environs de Paris » [136].
Françoise Cachin précise à de nombreuses reprises ce qu’elle entend par environs de Paris : il s’agit essentiellement de la forêt de Fontainebleau. Si ce lieu a pu devenir emblématique d’une certaine identité de la France, c’est peut-être grâce à sa vertu unificatrice, puisque, comme l’affirment les frères Goncourt dans Manette Salomon, la forêt sublime Nord et Midi en une synthèse originale :
« Septembre amenait les derniers beaux jours. La forêt, sous les chaleurs de l’été, avait pris des rayonnements plus doux. Des touches de jaune et de roux couraient sur le bout des feuillages, rompant les crudités du vert. Le ciel faisait de grands trous dans les masses plus légères. Autour des branches dégagées et d’un dessin plus net, les feuilles plus rares ne mettaient plus des nuances. Au-dessus des houx métalliques, des genévriers à verdure dense, tout se fondait en montant dans des harmonies suprêmes et pâlissantes qui mêlaient les teintes du Midi aux brumes du Nord » [137].
Une approche spéculative ? [138]
Ainsi, Vidal de la Blache, convaincu comme Michelet que « la France est une personne » [139], a essayé, «&nbs