Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859396632
214 pages

p. 95 à 116
doi: en cours

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Dossier : La littérature, laboratoire des sciences humaines ?

no 5 2001/2

2001 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : La littérature, laboratoire des sciences humaines ?

L’obscur attrait des formes : Wolfgang Kœhler et la catégorie de Gestalt

Florence Vatan Institute for Research in the HumanitiesUniversity of Wisconsin, Madisonfvatan@midway.uchicago.edu
Il y a un certain paradoxe à vouloir fonder – comme le fait Wolfgang Kœhler – une psychologie « scientifique » tout en érigeant en concept-clé de sa Gestalttheorie une notion aux résonances littéraires empruntée à Gœthe. Ce choix lexical est d’autant plus surprenant que la Gestalt, dans la première moitié du XXème siècle, est également un mot d’ordre idéologique teinté de connotations antirationalistes et conservatrices. J’examine dans cet article trois explications distinctes de ce paradoxe. La première s’intéresse à l’histoire interne de la discipline et attribue l’utilisation du concept à des motivations purement épistémologiques : Kœhler se sert de la notion comme d’un instrument de lutte contre la psychologie élémentariste. La seconde explication souligne l’imprégnation idéologique d’une théorie marquée – comme nombre de projets intellectuels de l’époque – par son orientation holiste. Ni les débats internes à la discipline ni l’hypothèse d’une « contamination » par le Zeitgeist n’élucident cependant le rôle fondateur joué par cette notion dans la genèse de la théorie kœhlerienne. La thèse de cet article est que la catégorie de Gestalt, en raison de sa richesse évocatoire et de ses connotations à la fois scientifiques et littéraires, se révèle pour Kœhler heuristiquement féconde : elle permet d’embrasser dans un même cadre théorique des phénomènes d’ordinaire isolés, tels les processus physiques, perceptifs et cognitifs. Elle répond ainsi au projet philosophique kœhlerien d’une alliance entre « sciences de la nature » et « sciences de l’esprit ». Mots-clés : Wolfgang Kœhler, psychologie de la forme, histoire de la psychologie, influence de Gœthe, histoire intellectuelle sous la République de Weimar, science et littérature. The starting point of this article is a paradox : Wolfgang Kœhler purports to found a « scientific » psychology. Yet, he borrows the central concept of his theoretical approach from Gœthe. This lexical choice is all the more puzzling that in the first half of the 20th century the notion of Gestalt is also an ideological catchword tinged with antirationalist and conservative connotations. This paper examines three different explanations of this paradox. The first one focuses on the debates internal to the discipline and relates the Gestalt category to epistemological motivations : according to this interpretation, Kœhler used the Gestalt concept as a weapon against the elementistic psychology. The second explanation traces the centrality of this notion to the pervasive influence of an ideological context in which holism loomed large. I argue that neither the internal debates of the discipline nor the hypothesis of an ideological « contamination » fully account for the key role played by the Gestalt concept in the genesis of Kœhler’s theory. I develop a third explanation : Kœhler found this category heuristically fruitful because of its suggestive power and its scientific and literary connotations : the Gestalt allows him to embrace within a single theoretical framework phenomena which are usually set apart such as physical, perceptual and cognitive processes. Therefore, the notion of Gestalt fits his philosophical attempt to combine « natural sciences » with « human sciences ». Keywords : Wolfgang Kœhler, gestaltpsychology, history of psychology, Gœthe’s influence, intellectual history during the Weimar Republic, science and literature.
« Il y a juste dix ans, à ma sortie du lycée, alors que j’exprimais l’intention d’étudier la philosophie, vous m’avez dit qu’à votre avis, seule une étude relativement approfondie des mathématiques et des sciences de la nature laissait espérer quelques accomplissements dans ce domaine. Je me suis efforcé de suivre votre conseil et dois avouer aujourd’hui que l’idée d’avoir pu y manquer me donne des frissons. Le risque de verser dans un verbiage littéraire [Literatentum] spécieux et stérile est si grand, j’en ai vu tant s’y escrimer sans finalement laisser de traces faute d’avoir trouvé dans la science positive un point d’appui, une impulsion, ne serait-ce qu’une source d’inspiration, que je me fais souvent l’effet d’un rescapé car moi je possède au moins une ligne directrice ».
Wolfgang Kœhler à Hans Geitel, lettre du 27 juin 1915 [1]
En écrivant cette lettre à son professeur de physique des années de lycée, Wolfgang Kœhler ne se doute pas que ses fonctions de directeur de la station des anthropoïdes de Téneriffe – fonction qu’il exerce depuis 1913 – dureront, en raison de la guerre, jusqu’en 1920. De ce séjour prolongé vont naître – outre une série de protocoles de recherches – deux ouvrages : une étude de psychologie animale faisant la synthèse de ses expérimentations avec les chimpanzés, L’intelligence des singes supérieurs (1917), et un ouvrage de « philosophie de la nature », Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire (1920), où Kœhler pose les fondements théoriques de la psychologie de la forme [2].
Le futur chef de file de la Gestaltpsychologie [3] a esquissé dès 1915 les grandes lignes de sa théorie. En 1910-1911, il a participé à Francfort aux expérimentations pionnières de son collègue et ami Max Wertheimer sur les figures optiques. Ces expérimentations mettent en cause le postulat élémentariste d’une réalité psychique composée d’unités discrètes (les « sensations » ou « représentations ») régies par la loi mécanique de l’association. En rupture avec le paradigme élémentariste, Wertheimer et ses collègues posent l’existence de Gestalten, ou formes structurées, irréductibles à la somme de leurs éléments. Ces formes obéissent à la « tendance à la prégnance » : en vertu d’une dynamique qui leur est propre, elle tendent à adopter la configuration la plus simple et la plus distincte possible. Les travaux de Kœhler à Téneriffe s’inscrivent dans le prolongement des recherches expérimentales de Wertheimer tout en en élargissant la portée théorique : la réalité physique comporte des Gestalten dotées de propriétés analogues aux Gestalten phénoménales ; en vertu de cette parenté structurelle, l’hypothèse d’un « isomorphisme » entre les processus psychiques et les processus psycho-physiques devient dès lors concevable.
Au cours de ces années se dessine également un projet épistémologique : la psychologie, pour acquérir sa pleine légitimité scientifique, doit mettre fin à son orientation spéculative et littéraire. L’avenir de la discipline réside du côté des sciences physiques dont la clarté méthodologique et conceptuelle est exemplaire : il est important que les psychologues s’inspirent des sciences expérimentales et confrontent leurs hypothèses à la réalité empirique. La littérature demeure certes une source inestimable pour l’exploration de la psyché ; ce savoir non théorisé ne saurait toutefois être confondu avec la science psychologique proprement dite : la « sagesse psychologique » que l’on peut trouver « chez Cervantes, Shakespeare et les grands romanciers du XIXème siècle », écrira Kœhler en 1953, « n’a jamais joué un rôle important dans la psychologie dont je vais maintenant m’occuper, à savoir celle qui se revendique comme science » [4].
Kœhler semble ainsi bâtir son projet théorique sur un rejet pur et simple de la littérature : sa méfiance à l’égard du « verbiage littéraire » – dont il se dit un « rescapé » –, sa prédilection pour les sciences physiques [5] et la rareté des références à des écrivains dans ses travaux sont autant de signes d’indifférence, voire d’hostilité à l’égard d’un domaine convoqué tout au plus à titre de contre-modèle. Pourtant, son œuvre accorde à la dimension littéraire une place plus grande qu’il n’y paraît au premier abord : les écrits de psychologie animale témoignent de préoccupations stylistiques et de considérations sur le langage qui pourraient être celles d’un écrivain ; l’ouvrage Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire comporte de discrètes allusions à Gœthe. Surtout, le concept fondateur de la psychologie de la forme est indissociablement lié à la figure de Gœthe et aux réflexions que celui-ci y consacre dans ses travaux morphologiques.
Le projet kœhlerien est ainsi traversé par une tension majeure : quoique ancré dans les sciences expérimentales, il prend appui sur une catégorie ambivalente dont les résonances littéraires sont apparemment en porte-à-faux avec l’idéal épistémologique rigoureux qui le gouverne. La notion de Gestalt prête d’autant plus à équivoque qu’elle devient également au tournant du siècle et dans l’entre-deux-guerres un mot d’ordre idéologique teinté d’anti-rationalisme, de conservatisme et de symbolique germanique. Comment interpréter cette tension ? On peut en premier lieu en minimiser l’importance et tracer une nette ligne de partage entre l’usage scientifique du terme et son exploitation métaphorique dans les idéologies de l’époque : le concept psychologique de Gestalt prendrait son sens dans le cadre du débat intrinsèque à la discipline, en tant que catégorie visant à concurrencer la notion d’élément, sans qu’il soit nécessaire de se référer à un contexte culturel plus vaste. Le travail de définition auquel il a été soumis et les procédures expérimentales mises en œuvre pour en tester la validité l’auraient en quelque sorte dépouillé de ses connotations extra-scientifiques. Cette perspective d’analyse privilégie l’autonomie de la discipline et son imperméabilité aux influences extérieures.
Mais l’ubiquité de la catégorie de Gestalt, au carrefour de la science et de la littérature, soulève également la question de l’inscription du discours scientifique dans le contexte culturel de l’époque : en dépit du travail de conceptualisation effectué, les résonances littéraires de la catégorie continueraient de hanter la théorie kœhlerienne sous la forme d’un impensé culturel et social. Pour l’historien des sciences ou l’historien des idées, il ne fait pas de doute que la Gestaltpsychologie participe de la vogue holiste caractéristique du paysage intellectuel de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et compte parmi les tentatives de « révolte contre le positivisme » qui ont marqué cette période : comme nombre de scientifiques et d’intellectuels de leur temps, les psychologues de la forme privilégient une approche synthétique et englobante, en rupture avec la conception mécaniste et atomiste de la réalité. Ils s’efforcent de répondre scientifiquement à des questions qui rejoignent les préoccupations fondamentales de leurs contemporains : la lutte contre le désenchantement du monde, la question du sens et de la valeur de l’existence [6].
Une telle lecture contextuelle envisage principalement la théorie comme un tout constitué, inscrit dans un réseau de ressemblances ou de différences par rapport à des courants de pensée plus généraux, propres à l’époque ou à un groupe social donné. Si l’on veut préciser le statut de ces résonances littéraires – déterminer par exemple si elles viennent se greffer de manière parasitaire sur l’argument théorique ou si elles en font au contraire partie intégrante –, il est essentiel de s’intéresser au mode de constitution du discours, et en particulier au rôle moteur que la catégorie gœthéenne de Gestalt a pu jouer dans la genèse de cette théorie et dans l’énoncé de ses principes fondateurs. Sous cet angle, l’impensé littéraire ne vaut pas simplement comme symptôme idéologique ou trace culturelle ; il constitue un agent actif et une phase nécessaire du travail scientifique. La Gestalttheorie apparaît dès lors comme une entité hybride qui se constitue dans sa relation dialogique avec d’autres discours sur la Gestalt et à travers un processus d’appropriation et de transformation sémantique d’une notion initialement étrangère à l’appareil conceptuel de la discipline.
L’examen de la notion de Gestalt que l’on va proposer ici intègre ces divers niveaux d’analyse (l’histoire de la discipline, l’ancrage socio-culturel, le mode de constitution du discours) tout en privilégiant une perspective de lecture immanente : c’est en entrant dans la logique interne de l’argument théorique et en étudiant ses modes d’exposition qu’il devient en effet possible de spécifier dans quelle mesure des facteurs littéraires ont contribué de manière substantielle à son élaboration. À première vue, la catégorie de Gestalt ne saurait trouver place dans le projet kœhlerien en raison de ses connotations littéraires et idéologiques. Sa présence paradoxale s’éclaire toutefois à la lumière des principes épistémologiques, philosophiques et esthétiques qui sous-tendent la réflexion de Kœhler.
 
I. Avatars de la Gestalt
 
 
Dans ses premiers travaux de morphologie, Gœthe applique la notion de Gestalt aux règnes inorganique, végétal, animal et humain. La Gestalt désigne la forme apparente d’un type général dont elle est une expression singulière et variable. Si elle suppose un ensemble d’éléments « établis, achevés et fixés dans leurs caractères », elle n’en demeure pas moins une réalité foncièrement plastique qui témoigne du mouvement dynamique et harmonieux de la nature : la morphologie (Gestaltlehre) est par définition une théorie des métamorphoses [7].
La notion gœthéenne de Gestalt connaît un regain de faveur au tournant du siècle et dans l’entre-deux-guerres avec une floraison d’études morphologiques et typologiques qui en exploitent les connotations esthétique et téléologique. Ainsi, dans son Déclin de l’Occident (1918), Oswald Spengler élabore sur le modèle de Gœthe une « morphologie de l’histoire universelle » destinée à mettre à nu la « logique organique » des différentes cultures, ainsi que leur « forme originelle » [Urgestalt] [8]. Comme tout organisme vivant, la culture connaîtrait des phases de croissance, d’apogée et de dépérissement : la « civilisation » correspond à son stade ultime et marque le signe inéluctable de son déclin.
Dans la morphologie spenglerienne, comme dans la plupart des discours essayistes fondés sur cette catégorie, la Gestalt est invoquée à titre polémique contre les excès ou méfaits supposés de la pensée causale et analytique et contre l’esprit d’abstraction. En tant que notion synthétique relevant à la fois du domaine sensible et du domaine intelligible, elle symbolise un mode de connaissance plus littéraire, intuitif et proche de la « vie » : ce rapport au savoir prend son essor avec la conception diltheyienne des « sciences de l’esprit » et connaît un succès grandissant sous l’influence du Cercle de Stefan George dans les milieux universitaires du début du siècle [9]. L’ennemi à combattre est le « positivisme » scientifique, stigmatisé comme source majeure de la crise du monde moderne : ce concept au contenu d’autant plus lâche que sa fonction première est celle d’un repoussoir vise tout particulièrement l’hégémonie des sciences expérimentales, l’emprise de la rationalité instrumentale dans tous les domaines de la connaissance et de l’existence, ainsi que l’industrialisation et la mécanisation croissantes de l’homme et de la société [10].
À l’argument épistémologique se mêlent des considérations sociales et politiques ayant pour dénominateur commun la critique de la démocratie : Spengler comme de nombreux adeptes des visions du monde en terme de Gestalt, fait valoir la supériorité des communautés dites « naturelles » (famille, état, race, peuple ou nation) sur l’égalitarisme démocratique et l’artifice du contrat social. La primauté du tout sur les parties justifie la soumission de l’individu au groupe. Dans les années vingt et trente, l’antidémocratisme a pour cible principale la République de Weimar, tenue pour responsable du chaos dans lequel a sombré l’Allemagne.
Enfin, le concept de Gestalt est érigé en trait distinctif de l’« âme » allemande. Les Allemands, en raison de leur tradition spirituelle et de certaines caractéristiques psychiques (la « profondeur » et l’« intériorité »), seraient prédisposés à penser en termes de forme et de totalité, par opposition à l’esprit français défini comme formel et analytique. Dès le tournant du siècle, la thèse de la spécificité allemande a ouvert la voie aux interprétations racistes et antisémites : Houston Stewart Chamberlain, dans sa Genèse du XIXème siècle, oppose par exemple la race teutonne, incarnation de la forme pure, aux ferments de chaos que sont pour lui les juifs. La thèse aura valeur de credo dans la doxa national-socialiste et resurgira à travers l’opposition réifiée Gestalt/Ungestalt [11].
À l’époque où la psychologie de la forme voit le jour, les discours de la Gestalt n’ont pas encore acquis la force de diffusion qui sera la leur dans les années trente. Toutefois, les grandes lignes du spectre idéologique dans lequel ils s’inscrivent ont été posées. Dans un tel contexte, il paraît surprenant qu’un penseur soucieux d’exactitude comme Kœhler ait fondé sa réflexion théorique sur une notion si lourde de connotations littéraires et idéologiques. Pourquoi recourir à un terme qui – pour reprendre l’expression de Fritz Ringer – remplit à l’époque la fonction d’un « stimulus affectif » [12] ? La nébuleuse de significations qui l’entoure, ses résonances spiritualistes, conservatrices, voire racistes et antisémites, rendent la catégorie de Gestalt peu apte à devenir l’objet et l’instrument d’une réflexion rigoureuse.
 
II. L’« exactitude des pieds à la tête »
 
 
La réponse immédiate à cette interrogation relève de l’histoire de la discipline : Kœhler n’a pas inventé le terme scientifique de Gestalt. Son collègue Wertheimer l’a utilisé avant lui ; le terme a été introduit en psychologie par l’article pionnier de Christian Freiherr von Ehrenfels, Des qualités de forme (1890) [13]. D’entrée de jeu, la discussion scientifique s’est déroulée à l’écart de la « rumeur » idéologique : les phi-losophes et psychologues des années 1890, souligne Mitchell G. Ash, s’intéressaient davantage aux « implications plus strictement philosophiques de la notion de qualités de forme [Gestaltqualitäten] » qu’à « ses résonances idéologiques potentielles » [14]. Kœhler s’inscrit ainsi dans un débat suffisamment institué et autonome pour que les interprétations courantes du terme n’interfèrent pas avec son acception scientifique.
Dans les années vingt et trente, cependant, ces résonances idéologiques se propagent avec une telle ampleur – y compris au sein de la psychologie – qu’il devient difficile de les ignorer. Or tout se passe comme si Kœhler mettait délibérément cette dimension entre parenthèses. Les emplois de la catégorie de Gestalt dans les études morphologiques ou bien son succès dans les sciences de l’esprit ne donnent lieu à aucun commentaire explicite. De même, les violentes critiques dont Kœhler et ses collègues font l’objet à la fin des années vingt et dans le courant des années trente, de la part en particulier des psychologues de l’école de Leipzig Felix Krüger et Friedrich Sander, demeurent sans réponse. Ces derniers accusent les chercheurs berlinois d’avoir usurpé le concept de Gestalt, et d’en avoir déformé le sens en le dépouillant de sa dimension mystique et spiritualiste pour en proposer une interprétation matérialiste. En raison de l’intérêt qu’ils portent aux sciences expérimentales, les psychologues berlinois pratiqueraient une « psychologie sans âme », étrangère à la totalité indivisible de la « vie » [15].
On ne saurait imputer le silence de Kœhler à sa pusillanimité intellectuelle. Les controverses des années vingt avec les représentants de la psychologie élémentariste et introspective, G.E. Müller et Eugène Rignano, ont révélé sa combativité en faveur de la cause gestaltiste. Il semble également difficile d’attribuer son mutisme au fait qu’il aurait déjà répondu à la plupart des objections : les critiques des psychologues de Leipzig sont contemporaines de celles de Müller et de Rignano. Faut-il supposer qu’il en ait ignoré l’existence ? Même s’il n’en connaissait pas le détail exact, il était vraisemblablement au courant des positions de ces psychologues qu’il avait l’occasion de croiser lors des congrès annuels de la société allemande de psychologie. Il paraît plus plausible que Kœhler ait sélectionné ses adversaires et décidé de réagir par le silence aux débats dont la teneur lui paraissait teintée d’idéologie. Les psychologues de Leipzig reprochaient aux psychologues berlinois d’avoir détourné le concept de Gestalt de la tradition germanique dont ils se disaient les authentiques héritiers, et de pratiquer une science anti-allemande, indifférente à la question de l’âme et du sentiment [16]. En refusant de s’avancer sur ce terrain, Kœhler et ses collègues prenaient leurs distances avec un type d’argumentation qui les entraînait hors de ce qui relevait selon eux du débat scientifique [17].
À cet égard, les stratégies discursives qui sous-tendent les polémiques de l’époque sont révélatrices. Les détracteurs de la Gestaltpsychologie n’ont de cesse de rattacher la théorie berlinoise à un contexte idéologique plus général afin d’en saper la légitimité : il la dénoncent comme imposture ou bien en relativisent l’importance et l’originalité. Le psychologue Erich Rudolf Jaensch, par exemple, après avoir revendiqué la primeur de la plupart des découvertes gestaltistes, prend soin de rappeler à ses lecteurs l’influence du Cercle de George dans la définition contemporaine de la Gestalt, reprochant ainsi implicitement aux chercheurs berlinois – à la suite de Krueger et Sander – d’avoir usurpé et perverti un terme qui appartient par définition à la tradition idéaliste [18]. Kœhler, en revanche, s’efforce par son silence la teneur de ses critiques et le choix de ses interlocuteurs, d’établir une nette frontière entre l’argument théorique et ce qui, en vertu de ses critères de scientificité, relève de l’idéologie : un tel partage des sphères est indispensable à la légitimation de la Gestaltpsychologie.
Le refus d’engager le dialogue répond plus profondément à son éthos scientifique : « Après l’ouvrage sur la Gestalt », écrit-il à Hans Geitel à propos des Formes physiques au repos et à l’état stationnaire, « j’espère que vous ne me soupçonnerez pas de faire de la mauvaise philosophie » ; sa plus grande hantise est en effet de « philosopher dans le mauvais sens du terme » [19], c’est-à-dire de s’en tenir à des spéculations vagues et à des extrapolations hasardeuses. À une remarque de Geitel sur les implications biologiques et sociales de la vision gestaltiste, il rétorque : « Si j’avais immédiatement tenté d’en envisager l’application à l’organisme en son ensemble, voire aux questions sociales, c’en était fait. Il me fallait pour ainsi dire m’envelopper d’exactitude des pieds à la tête. […] Sans réflexion approfondie, l’idée de fond perd facilement en précision » [20].
L’ouvrage théorique de 1920 est ainsi ponctué de remarques critiques sur les pièges du langage comme source d’équivoques, de malentendus et d’automatismes trompeurs. L’interprétation courante de certains termes et leur transposition métaphorique à la faveur de simples associations d’idées peuvent entraîner une compréhension fallacieuse des phénomènes envisagés [21]. De même, le recours mécanique au jargon scientifique entrave l’émergence de pensées originales : en psychologie animale par exemple, les « termes galvaudés [d’« utilisation d’outils » ou d’« imitation »] présentent l’inconvénient de dissimuler sous couvert de familiarité les questions les plus essentielles » [22]. En plaquant sur les phénomènes observés une grille de lecture préétablie, l’expérimentateur se ferme de lui-même aux hypothèses inédites : « On arrivera davantage aux bonnes questions en se laissant guider autant que possible dans le choix des expressions par le comportement de l’animal », avertit Kœhler, tout en reconnaissant la difficulté de la tâche, faute bien souvent de termes appropriés [23].
La méfiance de Kœhler à l’égard du langage et de ses chausse-trappes l’a conduit entre autres à recourir au film lors de ses expériences avec les chimpanzés. Le médium cinématographique lui paraît particulièrement propre pour restituer fidèlement le déroulement des expérimentations : tel un œil impassible, la caméra enregistre les faits et les laisse pour ainsi dire parler d’eux-mêmes. Sont ainsi écartés les soupçons que pourrait éveiller la transcription de l’expérience. Les documents visuels témoignent de la bonne foi de l’expérimentateur et de la fidélité de ses observations : soucieux de montrer qu’il n’a pas déformé ni enjolivé la réalité, Kœhler écrit en 1914 qu’il vient de « fixer cinématographiquement le processus pour calmer les sceptiques » ; il mentionne en 1917 un film tourné « pour que personne ne [l]’accuse d’exagération » [24].
Les expériences filmées viennent toutefois illustrer et confirmer la théorie, non s’y substituer : leur fonction principale est de restituer visuellement le contexte phénoménologique sans lequel toute analyse, selon Kœhler, risque de dégénérer en vaine rhétorique. Telle est en effet la pierre de touche de la critique kœhlerienne du langage : les glissements métaphoriques et les stéréotypes réducteurs sont autant de symptômes d’une réflexion déconnectée de son fondement empirique. Les travers du langage dénotent une démission de la pensée. La critique vaut tout particulièrement pour les spéculations de haute volée. La conception organiciste de la nature qui s’est développée en réaction à la vision du monde mécaniste et élémentariste n’est pas le « fruit de la recherche ni de l’expérience » ; cette idée d’une totalité organique « ressemble davantage à l’expression quelque peu approximative, quoique dotée d’une forte charge émotive, d’un homme qui, comme cela arrive parfois, se serait lassé un instant des voies rigoureuses de la pensée et […] se satisferait à bon compte d’une sorte d’édification romantico-philosophique » [25]. Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire comportent de fréquentes mises en garde contre les propositions à caractère philosophique qui « sonnent bien », contre ces « phrases peut-être correctes d’un point de vue formel » qui ne disent rien de substantiel sur leur objet ; de tels énoncés sans consistance présentent le danger de « détourner de l’essentiel » : les assertions atteignent un tel degré de généralité qu’elles en deviennent invérifiables [26].
C’est à la lumière de cette hantise du « verbiage littéraire » et de la « mauvaise philosophie » que prend sens l’engagement de Kœhler en faveur des sciences expérimentales : la psychologie doit faire retour à l’expérience phénoménale, se donner une discipline de pensée et des outils méthodologiques susceptibles de réduire les équivoques du langage. Kœhler se montre si soucieux, dans son ouvrage théorique de 1920, d’étayer sa réflexion sur les sciences physiques qu’il renonce à faire entrer en ligne de compte les observations et expérimentations en psychologie animale qui avaient fourni l’impulsion initiale à ses réflexions [27]. Comme s’il voulait se garder d’un sujet d’étude dont le traitement aurait nécessité le recours à des procédures narratives et descriptives proches de l’écriture littéraire : les liens affectifs qui se nouent entre l’expérimentateur et les chimpanzés ainsi que les analogies pouvant être établies entre le comportement animal et le comportement humain font intervenir une gamme de nuances psychologiques absentes de l’analyse des Gestalten inorganiques. Kœhler conduit ses développements sur les systèmes physiques avec un détachement qu’aucune tentation anthropomorphique ne vient ébranler.
Dans Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire, l’exigence de rigueur et de transparence qui motive à la fois le choix des objets d’étude et le style adopté est telle qu’elle soulève le problème de la lisibilité du texte. L’ouvrage fondateur de la théorie de la Gestalt compte parmi les plus ardus de ceux écrits par les représentants de l’école berlinoise et se situe sur ce point aux antipodes d’un texte de vulgarisation. En dépit de son ambition interdisciplinaire, il n’a pas les traits d’un manifeste susceptible d’atteindre un large public.
Comme Kœhler s’en était expliqué à Geitel par le biais d’une métaphore éloquente, il lui a fallu dans ce livre s’« envelopper d’exactitude » pour mener à bien son projet et pour trouver un style et une méthode qui le prémunissent contre un usage trop imprécis et trop général du terme de Gestalt. Si l’image de l’enveloppement évoque la discipline intellectuelle qu’il s’est imposée, elle rappelle dans le même mouvement combien ce parti pris d’exactitude est loin d’être inhérent à une réflexion basée sur un tel concept. Elle suggère de surcroît qu’en dépit du travail de clarification effectué, la magie suggestive du terme continue d’opérer.
 
III. « Gœthe aurait été vivement intéressé » : le paradoxe de la Gestalt
 
 
Dans son article Des qualités de forme, Ehrenfels dégage, en s’inspirant en particulier de l’exemple des mélodies, les deux caractéristiques principales des Gestalten : elles sont, en premier lieu, plus ou autres que la somme de leurs composantes et peuvent, en second lieu, faire l’objet d’une transposition. Ces propriétés singulières sont dues à la présence de qualités de forme [Gestaltqualitäten], elles-mêmes dépendantes d’un support composé d’éléments. Ehrenfels considère que ces qualités possèdent une réalité objective et se présentent spontanément au sujet. La thèse provoqua de vives réactions, en particulier de la part de l’école de Graz, dirigée par Alexius Meinong : pour les représentants de l’école de Graz, les Gestalten résultent de l’activité synthétique de l’esprit.
Lorsque Kœhler, dans Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire, déplore le tour spéculatif du débat sur la Gestalt, il songe surtout à l’interprétation intellectualiste des Gestalten comme productions de l’esprit. Il vise également l’assimilation courante de cette notion à une catégorie exclusive des sciences de l’esprit [28]. Son objectif est de renverser cette idée préconçue : il détache à cette fin la notion de Gestalt de son contexte strictement humaniste pour l’appliquer à la description de phénomènes physiques. Un tel transfert n’a pas seulement pour but d’étendre le champ d’application du terme : son enjeu principal est d’en clarifier la définition. Sur ce point, les lettres à Hans Geitel sont sans équivoque : il faut parvenir « à l’aide de la physique à des concepts plus précis » à propos d’un « problème abordé jusqu’ici en psychologie de manière vraiment obscure » ; il est urgent de corriger les « vices de réflexion les plus grossiers que commettent les psychologues faute d’une familiarité suffisante avec ces questions physiques » [29]. Les lignes introductrices que Kœhler destine aux physiciens dans son livre de 1920 comportent presque des excuses sur « l’absence de clarté qui régnait jusqu’à présent dans ce domaine » ; il est peu vraisem-blable, reconnaît-il, qu’un « physicien, habitué à la réflexion la plus rigoureuse, puisse s’intéresser d’emblée à une question formulée de manière si obscure » [30].
La physique apporte à Kœhler une double caution. Elle lui permet tout d’abord de fonder, mieux que ne le permettrait une démarche strictement psychologique, la légitimité scientifique des Gestalten. Cette discipline est à ses yeux supérieure à la psychologie par la clarté et la précision de ses méthodes. Science plus ancienne, dotée de procédures d’expérimentation et de vérification avérées, elle est moins sujette aux approximations et aux vogues intellectuelles. Une science en herbe comme la psychologie a beaucoup à apprendre de cette sœur aînée : si les psychologues avaient davantage prêté attention aux méthodes expérimentales, l’hypothèse élémentariste serait probablement tombée d’elle-même ; de même, avec une meilleure connaissance des avancées réalisées en physique, le débat sur le statut des Gestalten (sont-elles une réalité objective ou une construction du sujet ?) aurait perdu sa raison d’être. À l’image des sciences physiques, la psychologie doit s’établir sur un fond expérimental solide ; à cette seule condition, elle pourra se débarrasser d’hypothèses erronées et permettre l’élaboration de thèses alternatives.
Les sciences physiques cautionnent en second lieu la réalité des Gestalten. Aussi n’est-il guère surprenant que Kœhler, dans son argumentation, donne la priorité aux systèmes, ou Gestalten physiques : la première partie de son ouvrage est ainsi consacrée aux systèmes formés de deux solutions ioniques et aux charges électrostatiques dont les « moments » reçoivent leurs propriétés en fonction de leur interaction mutuelle et de la configuration d’ensemble. Ces systèmes obéissent, au même titre que les Gestalten phénoménales, à la « tendance à l’apparition de formes simples » ou « tendance à la prégnance » : un processus d’auto-régulation s’accomplit « dans le sens d’une régularité, d’une simplicité et d’une symétrie accrues » [31].
Cette caution des sciences physiques fut une « justification plus que bienvenue », se rappelle Kœhler dans un article de 1967, et un « grand soulagement » [32]. Elle permit de dissiper les accusations de mysticisme dont l’école berlinoise faisait l’objet : les soi-disant mystères de la psychologie de la forme se révélaient en fait des phénomènes bien connus des physiciens qui devaient seulement « apprendre à [les] voir » [33].
On pourrait s’attendre à ce qu’un tel effort de clarification conceptuelle ait amené Kœhler à engager une réflexion critique sur les équivoques inhérentes à la notion de Gestalt. Or il n’en est rien. Kœhler précise certes le sens et la portée du terme à partir d’exemples empruntés à la physique, mais la notion elle-même et ses multiples connotations échappent à cette inspection rigoureuse. Dans son souci de légitimer le concept, il tend à en gommer le caractère problématique.
Au contraire, Kœhler invoque l’autorité de la tradition pour en justifier l’emploi : tradition psychologique d’abord, avec des allusions réitérées à l’article d’Ehrenfels. Aucune mention n’est faite toutefois des motivations esthétiques de ce philosophe atypique, auteur dramatique, wagnerien et musicien passionné, dont l’article sur les qualités de forme visait entre autres à rendre compte de l’imagination créatrice [34]. De même, Kœhler passe sous silence le fossé qui sépare son idéal épistémologique de celui de ce père fondateur, comme si le statut de pionnier immunisait ce dernier contre toute observation susceptible d’en flétrir l’image. Bien plus, Kœhler propose une justification anthropologique du choix lexical d’Ehrenfels : celui-ci aurait retenu le terme de Gestalt car « de toutes les qualités spécifiques qui caractérisent les unités étendues, leurs formes sont probablement les plus importantes, du moins du point de vue de l’homme et de ses besoins biologiques » [35].
Plus étonnant encore est l’argument qu’il oppose en 1928 à la critique du psychologue Eugène Rignano. Alors que ce dernier lui reproche l’obscurité et les accents mystiques de la notion de Gestalt, Kœhler attribue cette objection à son ignorance de la culture allemande et entreprend de combler les lacunes culturelle et linguistique de son collègue par « l’explicitation d’un terme technique allemand » :
« Depuis Gœthe, une tradition propre à la littérature et à la philosophie de la nature a appliqué le terme de Gestalten aux [unités et aux groupes de la perception] ainsi qu’aux unités naturelles apparentées. Certains collègues étrangers nous reprochent que la Gestalt désigne la qualité abstraite d’une chose, au même titre que forme en français ou shape en anglais, et que de ce fait nous semons la confusion en nommant l’unité concrète ou le groupe lui-même Gestalt. Or une confusion de ce genre est exclue pour ceux qui connaissent l’usage allemand du terme et qui pourront toujours déduire des contextes respectifs si le sens abstrait ou bien le sens concret tout à fait usuel en allemand du terme de Gestalt est ici visé. Il ne saurait être question en tout cas de modifier une terminologie qui remonte à plus de cent ans et qui est associée désormais à des concepts théoriques très précis » [36].
De la part d’un auteur qui met tant d’insistance à dénoncer les préjugés liés aux habitudes de pensée, l’évocation d’une tradition germanique de longue date est singulière : d’autant que dans le cas de l’élémentarisme, Kœhler n’est pas en reste pour condamner l’usage sclérosé de la catégorie d’« élément ». Le plus déconcertant est de le voir sortir du cadre de la discipline psychologique proprement dite pour invoquer le nom de Gœthe et, à travers Gœthe, la spécificité de la culture germanique. Kœhler reviendra à plusieurs reprises dans ses conférences à l’étranger et dans ses publi-cations en territoire anglo-saxon sur le caractère germanique du concept de Gestalt.
De telles remarques ne sont pas purement occasionnelles : Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire, où Kœhler s’appuie le plus systématiquement sur les sciences physiques, recèlent également des allusions à Gœthe. Ainsi, le chapitre consacré à l’hypothèse de l’isomorphisme psycho-physique est intitulé d’après un vers de Gœthe : « Ce qui est dedans est aussi dehors » [37]. Kœhler décrit la « ressemblance objective » entre les processus psycho-physiques au sein du système optique et les Gestalten phénoménales à l’aide du terme d’« affinité » emprunté au roman Les affinités électives [38]. Gœthe est évoqué à nouveau dans un passage ayant trait à la physique mathématique et en particulier à la possibilité de faire dériver les formes et les structures électrostatiques d’une « forme fondamentale unique » : « Gœthe aurait été vivement intéressé par une telle systématique des structures physiques spatiales sous forme de séries d’affinités » [39]. Outre le concept gœthéen d’affinité, Kœhler songe ici selon toute vraisemblance à l’hypothèse – ultérieurement abandonnée par Gœthe – de la plante primitive [Urpflanze], d’où dériveraient les autres formations végétales. Enfin, la théorie gœthéenne des couleurs est évoquée à deux reprises : lors d’une allusion au regroupement systématique des « couleurs phénoménales en séries qualitatives » et dans une citation concernant les couleurs rémanentes [40].
Ces allusions à Gœthe restent discrètes et semblent d’autant moins porter à conséquence que le Gœthe présent en filigrane dans l’ouvrage est principalement l’homme de science, l’auteur de la Métaphorphose des plantes, du Traité des couleurs et des Cahiers de morphologie. Mais les allusions au poème Epirrhéma et aux Affinités électives montrent que Kœhler songe également au poète et au romancier, sans séparer ces diverses sphères d’activité. Kœhler serait-il pris ici en flagrant délit de contradiction avec ses principes ? Aurait-il cédé aux sirènes de cette figure tutélaire de la culture germanique dont il se serait approprié – à l’instar de nombre de ses contemporains – la catégorie maîtresse ?
 
IV. La Gestalt et ses raisons
 
 
1. L’air du temps
En recourant à un terme comme celui de Gestalt, les psychologues berlinois ne pouvaient mieux rendre hommage au Zeitgeist : « Ils enfourchaient l’air du temps », constatait laconiquement le psychologue américain Edwin Boring dès 1929 [41]. Leur projet théorique s’inscrivait dans un contexte général de mise en cause du paradigme de pensée mécaniste et élémentariste, dont on pouvait observer les effets en physique, biologie, neurologie, philosophie et dans les « sciences humaines » [42]. Selon Martin Leichtman, la Gestaltpsychologie comptait parmi les nombreuses tentatives de lutte contre la crise de la culture attribuée au positivisme triomphant : en cela, les psychologues de la forme partageaient les convictions de leur milieu ; en dépit de leurs positions libérales, ils déploraient, comme leurs collègues universitaires les plus conservateurs, une déperdition des valeurs à laquelle leur mission éducative leur imposait de répondre [43].
Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir certains de leurs travaux : la psychologie de la forme, affirme Wertheimer dans une conférence de 1924, se propose de mettre fin au divorce entre la science et l’existence, et d’insuffler un nouveau souffle à une pratique scientifique « frappée d’indigence, de sécheresse et coupée de la vie » [44]. Kœhler, dans La place des valeurs dans un monde de faits (1938), se montre soucieux de restaurer le lien – rompu sous l’effet de la spécialisation croissante – entre la science et ce qu’il nomme « les questions fondamentales de l’humanité » ; à l’instar de nombreux intellectuels de son époque, il revendique une science davantage en prise sur les questions sociales, éthiques et existentielles : la jeunesse a besoin d’exemples constructifs et non de cette gigantesque entreprise d’exclusion et de négation de la sphère des valeurs, à laquelle l’activité scientifique s’est résumée ; l’heure est venue de surmonter la « résignation grandiose » dont Max Weber s’était fait le hérault [45].
Les variations sur le thème de la perte des valeurs et les allusions répétées à Gœthe semblent établir une troublante proximité entre Kœhler et la légion des philosophes, psychologues et essayistes qui ont fait du poète de Weimar leur maître à penser. Spengler – pour reprendre son exemple – célèbre dans la quête gœthéenne de correspondances et d’analogies une méthode infiniment supérieure au raisonnement causal et analytique. La « nature vivante » de Gœthe s’oppose diamétralement à la « nature morte de Newton », affirme-t-il dans une allusion à la célèbre polémique du Traité des couleurs où Gœthe reproche à la théorie newtonienne d’être abstraite et indifférente à la réalité vivante des phénomènes colorés [46]. Cette critique était devenue au début du XXème siècle un emblème de la croisade anti-positiviste. Dans sa dénonciation de la conception positiviste de la nature, Kœhler mobilise un registre métaphorique simi-laire : la nature se réduit « à quelque chose de terne, à une réalité privé de sons, de parfums et de couleurs ; à une agitation incessante et absurde de matière » [47].
2. Le profit symbolique
Que de telles préoccupations communes ne permettent d’en conclure à un lien d’affinité entre la Gestalttheorie et les tentatives néo-gœthéennes à la Spengler, les contemporains furent les premiers à le souligner : les accusations de positivisme dont les chercheurs berlinois furent la cible – Krueger les taxa par exemple de « mécanistes de l’association » [48] – signalent que leur interprétation de la Gestalt et de l’héritage gœthéen ne répondait pas au canon spiritualiste et anti-rationaliste caractéristique de la plupart des discours sur la Gestalt. Les psychologues berlinois entendaient dépasser les impasses du positivisme, sans renoncer pour autant à la discipline intellectuelle en vigueur dans les sciences de la nature [49]. L’apologie d’un mode de connaissance plus littéraire, placé sous l’égide de l’âme et de l’intuition, n’était à leurs yeux qu’un nouvel opium rhétorique.
Leur recours idiosyncratique à la catégorie de Gestalt ne fit qu’alimenter les soupçons à leur endroit : leurs adversaires les suspectèrent de vouloir exploiter le prestige du terme et condamnèrent, dans des critiques souvent empreintes de ressentiment, leur mainmise sur un symbole si convoité de la culture allemande. Erich Rudolf Jaensch accuse ainsi Kœhler et ses collègues d’avoir tiré profit de la « force de suggestion » de ce terme et de l’attrait qu’il exerce sur la « conscience publique actuelle » pour le faire miroiter aux yeux de leurs lecteurs, telle une « formule magique » censée « résoudre les diverses questions fondamentales » [50]. Dans un esprit similaire, son coauteur Lázló Grünhut rejette la notion de Gestalt comme « tout à fait superflue » puisque celle de « système » convient parfaitement pour rendre compte des configurations étudiées par Kœhler [51].
Abstraction faite de leurs motivations, ces arguments ne sont pas dénués de fondement. Dans Les formes physiques au repos et à l’état stationnaire, Kœhler aurait pu intituler sa réflexion une théorie des systèmes ou bien une théorie des champs sans altérer – du moins en apparence – la ligne directrice de son argument : la plupart de ses exemples ressortissent en effet à la physique des champs. Il semble sur ce point que l’aura de la catégorie de Gestalt ait été un facteur décisif : aucun terme technique emprunté à la physique ne possédait un rayonnement comparable. En opérant ce choix lexical, suggère Anne Harrington, les psychologues berlinois avaient manifesté le « désir à la fois de bénéficier du pouvoir d’un terme noble et de canaliser ce pouvoir dans de nouvelles directions » [52].
La perspective d’un profit symbolique ne suffit pas toutefois à expliquer le rôle central de la notion de Gestalt dans la réflexion kœhlerienne. Si ce paramètre entrait seul en ligne de compte, cette notion ne serait qu’un accessoire précieux, un supplément symbolique sans pour autant nourrir en profondeur le mouvement de la réflexion. Or, son importance va au delà du prestige dont elle auréole la théorie nais-sante : pièce maîtresse de l’argumentation, la Gestalt fait corps avec l’argument théorique et en constitue la traduction adéquate.
3. Fécondité heuristique
Autant Kœhler met d’ardeur à dénoncer les failles de la psychologie spéculative et la nécessité de soumettre les hypothèses avancées à la vérification expérimentale, autant il s’élève avec force contre la transposition pure et simple des méthodes inspirées des sciences de la nature à la psychologie. Le behaviorisme américain, avec son culte des méthodes quantitatives, s’est jeté de lui-même dans une impasse : « Je me demande si d’aucuns ont jamais écrit le mot "science" avec d’aussi grandes majuscules », observe Kœhler, pour ajouter quelques pages plus loin : « mais il en va d’un certain amour de la science comme de l’amour en général » ; « il rend aveugle » [53]. L’imitation superficielle trahit une méconnaissance du modèle. À vouloir singer les méthodes d’une science établie comme la physique, les behavioristes ressemblent à des « petits garçons qui essaient d’imiter les manières d’adultes parvenus à maturité sans comprendre leur raison d’être ni voir que les phases de développement intermédiaires ne peuvent être sautées » [54]. Ce faisant, ils versent dans le dogmatisme et contribuent à promouvoir une vision étriquée de la pratique scientifique. Le purisme épistémologique dont ils se réclament les contraint à se fermer à bon nombre de problèmes qui ne peuvent être résolus de manière quantitative : ils « limitent leur champ de vision à l’ordre d’expérience qui peut être appréhendé par cette méthode », au risque de passer à côté de questions fondamentales. Ce réductionnisme méthodologique a pour corrélat une conception restrictive des objets d’étude eux-mêmes.
Le behaviorisme oublie par ailleurs que toute démarche scientifique commence par des énoncés « qualitatifs » au sens où ils ne font l’objet d’aucune mesure préalable, et que le recours aux méthodes quantitatives en l’absence d’observations qualitatives antérieures dégénère en « routine inerte » [55]. La recherche implique en son principe une prise de risque et l’aptitude à avancer des hypothèses en l’absence de fondement théorique solide ou de vérification expérimentale immédiate : « Cette procédure peut paraître audacieuse […] mais nous n’avons pas le choix […] si nous voulons être amenés à de nouvelles questions expérimentales », note Kœhler en 1921 à propos du problème de l’intelligence [56]. Dans bien des cas, le tâtonnement vaut mieux que l’auto-limitation par souci d’exactitude ; l’indétermination possède une fécondité heuristique qui est souvent préférable aux certitudes limitées. Citant le psychologue Karl Lashley, Kœhler loue les vertus d’un « certain vague qui peut receler une clarté future encore inconnue » ; il oppose le « repos sur un terrain préétabli » à « l’aventure et la curiosité intellectuelle qui vous font mettre les voiles sur le vaste océan de l’expérience » [57].
En raison de sa richesse évocatoire et de son indétermination relative, la notion de Gestalt se prête à un type de recherche aux fondements encore incertains. Elle opère comme un stimulant théorique rendant possible un vaste éventail d’interprétations. Il est intéressant à ce propos de noter comment Kœhler, par delà son projet d’une définition claire et distincte de la notion, met lui-même à profit la polysémie et le pouvoir suggestif du terme. S’il se montre soucieux – comme l’indique sa correspondance avec Hans Geitel – de ne pas céder aux extrapolations abusives, il n’en reste pas moins séduit par la plasticité de cette notion. Au reproche de Rignano selon lequel les psychologues de la forme iraient trop vite en besogne en appliquant le concept de Gestalt à toutes sortes de phénomènes et de problèmes tels les « figures, les choses, les personnalités, les mots et les phrases », il rétorque : « Il me faut dire qu’une telle énumération est à mon sens encore trop brève », même s’il rappelle la nécessité d’étayer ces différents emplois sur une recherche empirique concrète [58]. Une théorie à l’état embryonnaire a besoin de concepts suffisamment souples pour ne pas freiner le travail de l’imagination scientifique [59]. La métaphore de la Gestalt permet à Kœhler d’embrasser un ensemble de phénomènes que des termes plus spécifiques auraient isolés. Lié par une terminologie plus contraignante, il n’aurait pu penser leur corrélation avec la même liberté.
C’est également en raison de son potentiel métaphorique que la Gestalt a pu s’imposer comme un paradigme neuf, susceptible de concurrencer le paradigme élémentariste, construit autour de la métaphore de l’agrégat. La Gestalt s’apparente en ce sens aux « métaphores génératives » auxquelles Kurt Danziger attribue un rôle constitutif dans la formation des théories scientifiques : en tant que schèmes structurants, elles orientent la recherche tout en favorisant – en raison de leur caractère non spécifié – l’émergence d’hypothèses distinctes [60]. Tant qu’elles demeurent opératoires, elles font partie de l’impensé du discours : lorsqu’elles perdent leur efficace théorique, elle cessent d’être prises pour des vérités littérales et se réduisent alors à de simples figures de pensée [61].
4. Horizon métaphysique et esthétique
Par delà sa fonction épistémologique, la notion de Gestalt témoigne de la filiation de la réflexion kœhlerienne avec l’idéal de connaissance et la vision du monde gœthéennes. Kœhler ne se serait certainement pas reconnu dans la thèse gœthéenne d’un primat de la poésie sur la science : dans le contexte des années vingt et trente, une telle position était une porte ouverte aux dérives irrationalistes. Il n’en reste pas moins attiré par le modèle de connaissance universelle dont Gœthe est à ses yeux l’incarnation : par son souci de dépasser le confinement du savoir spécialisé et sa volonté de concilier deux traditions considérées alors comme antithétiques – l’héritage humaniste et la méthodologie inspirée des sciences expérimentales –, Kœhler reprend à son compte l’idéal gœthéen d’une alliance des lettres et des sciences.
Cet idéal prend lui-même sa source dans la croyance en l’unité et l’harmonie profonde de la nature. Les Gestalten, en tant que « structures porteuses de sens », sont le signe manifeste d’un ordre, d’un sens et d’une beauté immanents au réel [62]. Kœhler, à la suite de Gœthe, décèle leur présence dans les réalités élémentaires jusqu’aux réalisations intellectuelles les plus hautes [63]. À l’instar de l’auteur de la Théorie des couleurs, il intègre dans sa philosophie de la nature une dimension esthétique, en décrivant la tendance à la prégnance comme une « orientation souvent reconnue dans l’esthétique la plus simple » et comme une tendance de la nature à aboutir à des « contours harmonieux » [64].
Enfin, le nouvel esprit scientifique adopté par Kœhler et ses collègues fait écho, à bien des égards, aux préceptes gœthéens. Gœthe aime à se définir comme un « réaliste », voire un « réaliste opiniâtre » [65] dont le premier mouvement de poète et d’homme de science sera de contempler la nature sans lui faire violence : dans cet esprit, il revendique une démarche qui procède du tout aux parties, cette approche globale étant la mieux à même, selon lui, de saisir les phénomènes dans leur singularité qualitative [66]. De même, il se propose de redonner tous ses droits à l’expérience immédiate sans la soumettre au scalpel de l’analyse. L’approche gestaltiste repose sur des prémisses similaires : le nouvel « art de penser » développé par Kœhler et ses collègues conjugue, sur le modèle de Gœthe, le sens esthétique à un souci d’exactitude.
5. Un nouvel « art de penser »
Les psychologues berlinois revendiquent une démarche qui prend pour « unique point de départ […] le monde tel que nous le trouvons, naïvement et en l’absence de regard critique » [67]. Cette réalité phénoménale est la donnée première de l’expérience et doit servir de base au questionnement scientifique. Kœhler rappelle combien leurs recherches pionnières ont insufflé un nouveau souffle à une discipline enferrée dans des débats abstraits et incapable de rendre compte des phénomènes les plus élémentaires : l’objectif était de sortir de l’atmosphère confinée des laboratoires pour explorer la réalité ordinaire, les « données phénoménologiques que l’on trouve, pour ainsi dire, au coin de la rue » [68].
Science du concret, fondée sur l’hypothèse d’un sens et d’un ordre immanents à la réalité, la psychologie de la forme implique dans son principe même un regard esthétique porté sur le monde extérieur ainsi qu’une attention à la beauté plastique des phénomènes. Ce regard esthétique s’inscrit à rebours de la vision instrumentale et techniciste de la réalité, qui s’est développée entre autres avec le behaviorisme. Dans ses dispositifs expérimentaux à Ténériffe et sa lecture des expériences, Kœhler voue une grande attention aux situations d’ensemble et à la cohérence du comportement animal au sein de ces situations. Des métaphores musicales viennent sous sa plume pour en rendre compte : « [L’action] de l’animal possède son "phrasé" propre, le plus souvent clairement reconnaissable » ; il importe d’être attentif à la « mélodie dynamique » de certains comportements ; la compréhension d’une action ou d’une situation – ce que Kœhler désigne par le terme de Insight, Einsicht – suppose que l’animal « perçoive la séquence comportementale qui se déroule devant lui dans son accentuation et son phrasé correct en tant que voie cohérente susceptible de mener au but » [69]. Lorsqu’une tâche a été comprise, l’animal agit en effet d’un seul tenant, avec rapidité et cohésion. En revanche, l’incompréhension se traduit par des mouvements errati-ques, confus et désordonnés.
De même, l’observateur doit veiller à ne pas juger de l’intelligence d’un acte selon le critère purement pragmatique du succès obtenu : « Ce serait faire preuve d’un bel esprit philistin », s’exclame Kœhler [70]. Il importe d’autant plus de se garder des interprétations instrumentales que l’homme occidental a été « dressé en vue de la réalisation pratique et du succès, et qu’il a perdu tout contact avec la plénitude bariolée des réactions naïves vis-à-vis de l’environnement, qu’il possédait encore pendant l’enfance » [71]. La remarque n’est pas sans rappeler le regard naïf et le rapport immédiat à la richesse colorée du monde que Gœthe se proposait de restaurer dans ses écrits poétiques et scientifiques.
Ces préoccupations esthétiques ont des retombées directes sur le style des comptes rendus expérimentaux : la phénoménologie gestaltiste suppose une restitution fidèle de la configuration singulière des êtres et des situations. Dans un texte non publié consacré aux deux orangs-outangs que la station venait de recevoir, Kœhler décrit dans un tableau d’où la poésie n’est pas absente la surprise qui fut la sienne. Il s’attendait à découvrir des animaux semblables à peu de choses près aux chimpanzés. La réalité se révéla tout autre :
« Le chimpanzé, avec sa fourrure lisse et noire sur des formes rebondies fait toujours l’effet d’un corps ferme aux contours bien définis ; il se tient d’aplomb sur ses talons calleux, et les mains sur lesquelles il s’appuie sont, en dépit de leur longueur, lourdes et massives ; il est facilement en proie à des mouvements violents qui se distinguent alors par leur impétuosité. Les petits orangs-outans, en revanche, se tenaient assis dans leurs cages comme deux taches claires aux couleurs tendres et aux contours imprécis ; leur long poil délicat ondulait sous le vent en longues mèches orangées avec des reflets irisés de sorte qu’il était à peine possible d’appréhender ces animaux comme formes spatiales définies, et là où la peau transparaissait, sa couleur avec ses teintes bleues et ses nuances mates allant du jaune au vert olive en passant par le bleuté produisait elle aussi un effet tirant vers le tendre et l’indécis » [72].
La description a des exigences différentes de celles requises par l’exposition logique d’un argument : digressions et libertés d’écriture sont parfois nécessaires pour donner une image vivante du comportement animal. Il arrive ainsi à Kœhler de recourir à des comparaisons très éloignées du cadre expérimental proprement dit pour mieux dépeindre l’impression d’ensemble produite par certaines scènes. Son évocation d’un jeu inventé par les chimpanzés, au cours duquel ils attiraient des fourmis sur un brin d’herbe pour ensuite les manger, se conclut sur l’image suivante : « Tant que la mode dura, on pouvait voir l’ensemble des animaux de la station accroupis le long de la colonie de fourmis, chacun avec son brin d’herbe, comme une rangée de pêcheurs à la ligne le long d’une rivière » [73].
Si Les formes au repos et à l’état stationnaire constituent un exercice de rigueur et d’austérité où toute tentation littéraire est méthodiquement écartée, L’intelligence des singes supérieurs et les écrits ultérieurs de Kœhler allient la précision à un style clair et accessible. Il est probable que l’émigration de Kœhler aux États-Unis en 1935, le passage à la langue anglaise et l’ambition de faire connaître la psychologie de la forme dans un pays où le modèle dominant était celui du behaviorisme aient contribué à cette évolution. Dans ses publications en anglais, Kœhler multiplie les exemples concrets et recourt aux formes littéraires de la fable ou du dialogue philosophique pour exposer ses idées : son essai L’interprétation naturaliste de l’homme contient ainsi un « conte fantastique » mettant aux prises des scientifiques et des philosophes se disputant la « vraie image de l’homme » ; La place des valeurs dans un monde de faits s’ouvre sur un dialogue fictif entre le narrateur et l’un de ses amis à propos des méfaits du positivisme, et s’achève sur la narration d’un rêve [74].
Ce souci esthétique à l’œuvre dans l’observation, l’interprétation et la description des phénomènes révèle un auteur différent de l’autoportrait que Kœhler dresse de lui-même dans ses lettres à Hans Geitel. Ses travaux de psychologie animale témoignent par endroits de préoccupations analogues à celles d’un écrivain désireux de restituer la richesse et l’intensité des impressions immédiates afin d’atteindre une certaine « vérité » phénoménologique. Sa conscience aiguë des pièges et des potentialités du langage le rend particulièrement sensible au pouvoir évocatoire des mots. À la différence de l’écrivain toutefois, le langage reste pour Kœhler un outil de travail dont l’emploi est motivé, et limité, par l’exigence de fidélité aux faits. L’idée d’un rapport expérimental ou ludique au matériau verbal est étrangère à sa réflexion : le travail de clarification conceptuelle vise à réduire les ambiguïtés de cet instrument équivoque, non à « profiter » de la polysémie verbale et de l’instabilité des signes.
 
Conclusion
 
 
Dans ses lettres à Hans Geitel, Kœhler semble avoir jeté l’anathème sur la littérature. Ses écrits mettent à nu une dialectique plus complexe où la dimension littéraire se révèle un moteur essentiel de l’élaboration théorique tout en constituant un point nodal où l’idéal épistémologique inspiré des sciences expérimentales se conjugue à la perspective métaphysique d’une nature une et signifiante.
Par son allégeance à la vision du monde gœthéenne, Kœhler est représentatif d’un climat intellectuel caractérisé par la mise en cause du paradigme de pensée élémentariste et mécaniste : dans le contexte des années vingt et trente, Gœthe est devenu une référence quasi-obligée de la lutte contre le positivisme, en raison notamment de la conception alternative de la science qu’il met en œuvre dans ses travaux morphologiques et dans sa théorie des couleurs. La tradition gœthéenne bénéficie par ailleurs à l’époque d’un prestige symbolique qui ne peut que rehausser l’aura de la Gestalttheorie.
Les références littéraires présentes en filigrane dans la théorie kœhlerienne sont plus toutefois qu’un signe d’appartenance à une mouvance culturelle ou qu’un supplément symbolique. Elles font partie intégrante de l’argument théorique. En raison de son potentiel métaphorique et de sa plasticité sémantique, la catégorie de Gestalt se révèle un concept opératoire doté d’une grande valeur heuristique : Kœhler étend son champ d’application aux systèmes physiques ainsi qu’aux domaines de la perception, du comportement et de la cognition. Sur cette base, il esquisse une philosophie de la nature qui intègre le sens et la valeur comme dimensions constitutives de la réalité.
Par delà ses hypothèses fondamentales, La Gestalttheorie se lit comme un discours de la méthode et l’expression d’un nouvel « art de penser ». En rupture avec la conception instrumentale de la connaissance, Kœhler inclut dans sa démarche une dimension esthétique sans pour autant sacrifier la rigueur méthodologique inspirée des sciences positives. Il oppose à la psychologie spéculative et aux interprétations anti-rationalistes de la Gestalt une approche phénoménologique soucieuse de vérification empirique et attentive au concret. L’alliance paradoxale de minutie expérimentale et d’ambition spéculative qui caractérise son œuvre est à l’image de l’objectif qu’il poursuit : tester empiriquement des hypothèses réservées jusque là à la spéculation philosophique et ébaucher ainsi la solution d’anciens problèmes métaphysiques. Dans un tel projet théorique, les facteurs littéraires ne viennent pas relâcher les contraintes de la méthode : ils contribuent à élargir le champ des possibilités heuristiques [75].
 
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NOTES
 
[1] Jaeger, 1988, 55.
[2] Kœhler, 1920 ; 1963.
[3] Outre Wolfgang Kœhler, l’école berlinoise comptait parmi ses principaux représentants Max Wertheimer, Kurt Koffka, Erich Moritz von Hornbostel, Kurt Lewin et Johannes Gustav von Allesch. Comme Wertheimer et Koffka, Kœhler (1887-1967) fit ses études à l’Institut de psychologie de Berlin. Sa thèse sur la localisation des sons révéla ses talents d’expérimentateur. Il obtint, avec le soutien de son directeur de thèse Carl Stumpf, un poste d’assistant à Francfort de 1910 à 1913. En 1922, il prit la succession de Stumpf à la tête de l’Institut de Berlin, devenant, à l’âge de trente cinq ans, le plus jeune universitaire à accéder au rang de professeur. Suite à la mise au pas des universités, il émigra en 1935 aux États-Unis. Cf. Jaeger, 1990.
[4] Henle, 1971, 417.
[5] Kœhler a songé un temps à renoncer à la psychologie pour se consacrer aux sciences physiques. Pendant ses années d’études, il suivit les conférences de Max Planck. Il participa également au cours de physique expérimentale de Heinrich Rubens qui réunissait les grands noms de la physique. Son ouvrage de 1920, dédié à Carl Stumpf, fut publié avec le soutien de Max Planck, et – selon Max Wertheimer – d’Albert Einstein. Cf. Jaeger, 1990, 20.
[6] Sur la Gestaltpsychologie au sein du paysage intellectuel de l’entre-deux-guerres, cf. Ringer, 1969 ; Leichtman, 1979, 47-76 ; Harrigton, 1996.
[7] Gœthe, 1975, 72. Sur les écrits scientifiques de Gœthe, cf. l’étude de Lacoste, 1997.
[8] Spengler, 1963, 7 et 35.
[9] La « vision gestaltiste, cultivée tout particulièrement au sein du Cercle de George », se rappelle par exemple Hans-Georg Gadamer, s’opposait en tant que saisie intuitive et globale à la « pensée mécaniste ». Gadamer, 1985, 43.
[10] Sur les significations attachées à la notion de positivisme, cf. Leichtman, 1979, 49-51.
[11] « Si l’on veut ramener le peuple allemand […] à sa forme [Gestalt] propre », affirme par exemple le psychologue de l’école de Leipzig Friedrich Sander en 1937, il importe d’éliminer « tous les éléments étrangers à sa forme [alles Gestaltfremde] » et de neutraliser les « influences nocives issues de races étrangères » ; « l’élimination du judaïsme qui prolifère de manière parasitaire ainsi que la stérilisation, au sein de son propre peuple, des individus porteurs d’une hérédité inférieure trouvent leur profonde justification éthique dans cette volonté d’accéder à la forme [Gestalt] pure ». Scheerer, 1985, 50.
[12] Ringer, 1969, 402. Anne Harrigton soulève cette question en conclusion au chapitre qu’elle consa-cre à Max Wertheimer, sans y répondre véritablement. Elle se contente d’évoquer l’« ironie poignante » qui marque la trajectoire intellectuelle de Wertheimer : alors que ce dernier recourt au concept de Gestalt pour promouvoir les valeurs libérales et démocratiques, nombre de ses anciens collègues restés en Allemagne utiliseront cette notion comme un mot d’ordre au service de visions du monde racistes (1996, 138-139).
[13] Ehrenfels, 1890, 249-292.
[14] Ash, 1995, 90.
[15] Krüger, 1953, 109. La citation est extraite d’un article que publia Krüger en 1926 dans le premier numéro des Neue psychologische Studien, revue fondée suite à la création en 1922 de la revue berlinoise Psychologische Forschung.
[16] Ibid., 101.
[17] Que les psychologues de la forme aient été en mesure d’ignorer de telles invectives reflète également la solidité de leur assise institutionnelle et leur position de force dans les années vingt et trente. L’Institut berlinois devançait par sa taille, ses ressources et son rayonnement international les autres instituts allemands, dont celui concurrent de Leipzig. En accusant les chercheurs berlinois d’avoir monopolisé une tradition dont ils se voulaient les gardiens attitrés, les psychologues de Leipzig trahissaient indirectement leur position de faiblesse institutionnelle. Cf. Ash, 1985, 113-138.
[18] Jaensch, Grünhut, 1929, 11-12.
[19] Jaeger, 1988, 85. Ibid., 80.
[20] Ibid., 80.
[21] Ainsi, la tendance à concevoir la « différence » de potentiel qui se forme à la zone de contact entre deux solutions ioniques comme simple résultante algébrique, à savoir comme écart quantitatif entre deux valeurs absolues, manque la spécificité du