Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859397477
224 pages

p. 145 à 153
doi: en cours

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no 6 2002/1

2002 Revue d’histoire des sciences humaines Document

Le premier sondage d’opinion

Jean-Christophe Marcel ISHA - Université Paris IV
Le document présenté ici est le premier sondage d’opinion jamais réalisé en France. L’auteur en est Jean Stoetzel, qui l’a réalisé en août 1938. Cette enquête, restée inédite [1], peut-être considérée comme l’annonce de profonds changements dans l’histoire de la sociologie française, car elle inaugure une nouvelle façon de concevoir la recherche empirique. Son auteur, que l’on considère comme « l’importateur » en France de la méthode d’enquête par sondage d’opinion, (c’est lui qui invente ce terme français pour la désigner) a un parcours atypique qui contribue à éclairer sa vocation de pionnier.
Stoetzel est né le 23 avril 1910 (il est mort en 1987), à Saint-Dié, dans les Vosges. Après être passé par l’hypokhâgne de Louis-le-Grand, il échoue deux fois au concours de l’Ecole normale supérieure, où il finit par entrer en 1932. Il échoue aussi deux fois à l’agrégation de philosophie en 1934 et 1935 [2], « à la surprise générale et au grand désespoir de Célestin Bouglé qui se demande ce qu’on va faire de lui et s’il ne va pas falloir lui conseiller une autre voie [3] ». Ce n’est pas un esprit docile. En réaction contre le milieu intellectuel ambiant, il est « agressif » à l’égard des philosophes, développant dès cette époque « une incompatibilité tenace » [4] avec eux, qui allait s’avérer durable [5]. Si bien qu’à côté des cours de philosophie, Stoetzel décide de faire son droit et de suivre les séances de l’ISUP (l’Institut de Statistiques de l’Université de Paris). Il passe, sous la direction d’un Bouglé pourtant peu enclin de par ses intérêts intellectuels à accorder quelque attention au sujet, un Diplôme d’Études Supérieures [6] sur la psychologie de la réclame, lequel l’avait amené préalablement à faire des recherches en Belgique et en Angleterre. En 1935 Stoetzel avait aussi visité le National Institute for Industrial Psychology de Londres, et y avait fait la découverte des études de marchés [7]. Assez rapidement, il manifeste donc un intérêt pour toutes les questions qui concernent ce qu’on appellera ultérieurement l’opinion publique.
En 1937 le doyen de l’Université de Columbia, en visite à l’Ecole, fait une conférence. Subjugué, le jeune agrégé le suit aux États-Unis où il fait un voyage d’étude d’un an (l’année universitaire 1937-1938) en tant que professeur détaché à la Columbia University de New-York. C’est là-bas, au contact des travaux de George Gallup [8], dont il découvre d’abord les enquêtes dans la presse [9], qu’il a la « révélation », parfait sa formation de statisticien, et commence à s’intéresser très sérieusement à la technique du sondage et aux notions d’attitude et d’opinion.
À cette date, le sondage a fait son entrée à Columbia notamment en la personne d’Hadley Cantril [10]. Ce dernier a dirigé en 1937 avec Paul Lazarsfeld [11] un projet de recherche sur l’impact culturel et psychologique de la radio (qui donnera lieu plus tard à la création de l’Office of Radio Research, dirigé par le même Lazarsfeld). Or, Cantril est un des premiers universitaires à avoir marqué publiquement son intérêt pour les sondages d’opinion, prenant parti pour Gallup à la veille des élections de 1936 [12]. Quand Stoetzel arrive à Columbia, il bénéficie donc d’une ambiance exceptionnelle, due au bouillonnement intellectuel intense que produit le développement rapide de la réflexion autour de ces questions, et plus généralement de l’application des méthodes statistiques chiffrées au traitement des problèmes sociaux [13].
Après son séjour à Columbia, et une fois rentré en France, Stoetzel crée en novembre 1938 l’Institut Français d’Opinion Publique [14]. « Fondé sans intention commerciale, dans un esprit de recherche scientifique, à la fois pour investiguer au jour le jour les faits d’opinion et pour analyser les conditions sociologiques de ce phénomène » [15], et « fonctionnant d’une manière totalement indépendante » [16], c’est le premier organisme français à produire des sondages. Avec l’IFOP c’est à la fois une méthode d’investigation scientifique, mais aussi de nouvelles façons de penser la société que Stoetzel ramène d’Amérique.
Dans un article qu’il livre dans les Annales Sociologiques par exemple, il explique que la psychologie sociale, voie médiane entre la psychologie et la sociologue, est appelée à devenir la science de la conduite humaine par excellence. Car si « on caractérise un individu en disant qu’il est colérique […] ou qu’il est coléreux […] on le caractérise beaucoup plus heureusement […] en montrant qu’il s’emporte surtout quand on attaque devant lui les principes du libéralisme économique, l’autorité de l’Église ou le prestige de l’État » [17]. Il s’agit donc de « combler une lacune entre la psychologie et la sociologie », en gardant à l’esprit que la conception psychosociale, qui a pour tâche de voir comment l’être biologique et psychique s’est socialisé et comment il utilise et exprime les types sociaux qui l’environnent, n’est pas « une sociologie rendant compte de ses actions par une participation à la vie d’un Grand Tout collectif, doué de conscience et de volonté » [18]. La rupture avec la sociologie durkheimienne, qui recommandait de ne surtout pas mener d’investigation en s’appuyant sur des impressions individuelles déformées par les prénotions, paraît définitivement consommée [19]. Il devient possible, et recommandable, de traiter les sentiments et les impressions, en un mot de théoriser l’affectif. :
« Alors que l’Europe continentale continuait à chercher l’essence du fait social, ou les lois générales de la vie psychologique, certains, outre-Atlantique, s’avisaient d’étudier les comportements individuels, soit pris isolément, soit en masse. Ils découvraient, à la source des conduites concrètes, certaines formes de préparation à l’action, qu’ils dénommaient des « attitudes », et dont l’expression verbale n’est autre chose que l’opinion » [20].
L’opinion, forme verbale de la volonté du public, est recueillie par des questionnaires auprès d’un échantillon représentatif de la population. Les réponses aux questions, une fois traitées, sont résumées en une courbe qui croise le nombre de personnes partageant une opinion avec le degré de « faveur » que reçoit ladite opinion. La forme de la courbe permet alors de dire s’il se dégage un consensus (qui suggère alors qu’il existe un noyau d’attitudes collectivement partagées, signe de la stabilité de la société) ou si au contraire le groupe est partagé, voire indifférent sur la question. En bref, « la forme que revêt la distribution des opinions dans un groupe fonde une distinction entre opinions privées et opinions publiques » [21], celles-là relevant plus du domaine des affects et du vécu individuel.
Il serait faux toutefois de conclure à une simple réutilisation par Stoetzel d’apports d’auteurs américains, dont il dénonce encore trente ans plus tard la « relative indifférence philosophique pour la question » [22]. Les concepts d’attitude et d’opinion sont l’objet chez lui d’une retraduction conceptuelle qui marque son originalité, et qui n’est sans doute pas pour rien dans le relatif succès qu’a eu sa conception de la science sociale dans la France de l’après-guerre [23], où elle entre en concurrence avec les programmes alternatifs de Georges Friedmann, Raymond Aron et surtout Georges Gurvitch [24].
À vrai dire, dès sa thèse Stoetzel s’efforce de préciser l’importance des notions d’attitude et d’opinion pour la réflexion sociologique. Il importe pour lui de s’atteler à élaborer une théorie, c’est-à-dire « un ensemble de concepts et de rapports systématisés rationnellement, sans relation apparente avec l’expérience, mais qui permet de retrouver par voie déductive les lois expérimentales » [25]. Pour atteindre cet objectif « l’intuition interprétative des auteurs continentaux doit apporter sa contribution pour corriger l’empirisme aveugle des Américains ; la subjectivité sans contrôle des premiers doit être tenue en lisière par la discipline scientifique des seconds » [26].
Pour les auteurs américains, la notion d’opinion, essentiellement psychologique, conduit à se demander « quelle est la signification d’une prise d’attitude particulière pour un individu déterminé » [27]. Cette attitude, supposée moins stable que les traits de personnalité, parce qu’éventuellement reliée à d’autres attitudes, interférant avec diverses contraintes et intérêts, est perçue comme une variable latente qui permet d’expliquer la régularité, ou du moins l’orientation de certains des comportements dudit individu. Or, argumente Stoetzel, il ne faut jamais oublier, effectivement, que l’individu qui opine est plongé dans son milieu social. En ce sens, l’opinion répond à une question sociale et est elle-même une réponse sociale :
« Prendre position en présence d’un problème, définir son attitude sur une question, c’est impliquer qu’on est admis à coopérer à la solution du problème, c’est présupposer que la réaction d’opinion est attendue du groupe et sera reconnue » [28].
Exprimer une opinion manifeste le statut social possédé ou postulé de l’individu dans son groupe. En un mot c’est une fonction sociale au même titre que la paternité. Dans les questions d’opinion publique, l’individu prend en compte la solution collective à un problème, donnée par le groupe. « L’efficacité de l’opinion de la majorité ne vient donc pas d’une puissance mystérieuse attachée […] au simple poids du nombre. En réalité la majorité tient son prestige de ce qu’elle est la preuve sensible du sentiment du groupe » [29].
À ce stade du raisonnement, c’est bien « Stoetzel l’Européen » qui prend le pas sur « Stoetzel l’Américain ». Car la production des opinions publiques manifeste une mentalité collective, or si cette mentalité ne peut en aucun cas être considérée comme une âme identique et permanente, pas plus qu’il ne faut y voir une entité, néanmoins « il faut reconnaître à l’opinion publique […] une permanence, une durée qui dépassent les fluctuations ou même les apparitions et les disparitions individuelles » [30].
Pour rendre compte de cette durée, le concept d’attitude – à condition de le définir comme une « disposition mentale », une « préparation à l’action à l’égard de certains objets ou certaines situations déterminées » [31] –, est le plus heuristique. Ainsi se déclarer prêt à voter pour un parti politique lors d’un sondage, c’est manifester qu’on est prêt à faire barrage à la politique que proposent les organisations rivales. L’attitude est donc explicative de l’opinion. Or, ce que montre à l’évidence cette notion d’attitude revisitée, c’est qu’il existe « un montage psychologique qui rend le sujet plus ou moins favorable à certaines coutumes, à certaines personnes, à certains événements, à certaines idées » [32]. L’attitude est en somme une prédisposition à agir collectivement constituée et partagée, et l’opinion doit être comprise comme le reflet des positions que la société adopte face aux problèmes qui se posent à elle. En opinant l’individu fournit une représentation de l’expression que prend le groupe dans la pensée de ses membres. L’opinion publique est le reflet des valeurs auxquelles souscrit le corps social de manière quasi unanime, et ces valeurs reflètent à leur tour des positions que la société adopte face aux problèmes qui se posent à elle. C’est pourquoi les sujets ont plus ou moins clairement l’impression que les sentiments que cela suscite en eux leur sont communs.
On comprend mieux aussi l’intransigeance de l’opinion publique et l’adhésion totale que le sujet se doit de lui accorder, qui sont deux caractéristiques bien connues des stéréotypes que les enquêtés colportent lors des sondages. Car finalement, si le membre du groupe s’attache de toutes ses forces à la position qu’il prend collectivement avec les autres, c’est que c’est là le comportement que le groupe, soucieux de se préserver dans le temps et l’espace, souffle insidieusement à chacun. Les opinions publiques sont plus conservatrices que les opinions privées. C’est ainsi que par exemple un individu peut se déclarer très hostile à l’arrivée de nouvelles vagues d’immigration en France, et affirmer parallèlement une sympathie non dissimulée à l’égard de voisins immigrés avec lesquels il partage un vécu commun [33]. En bref,
« […] La mentalité collective tend naturellement au misonéisme [34]. Un groupe ne subsiste que par la conservation de son idéal, de ses instincts, et de ses traditions et de ses coutumes. L’individu peut, dans certaines circonstances, aspirer au changement. Le groupe, par l’effet même de son vouloir – vivre, est conservateur » [35].
En conséquence, l’attitude, qui connote « l’idée d’une disposition plus ou moins permanente, adaptée à des conditions plus ou moins spécifiques » [36] est la forme que prend individuellement l’instinct social de conservation que le groupe transmet à ses membres :
« Les attitudes sont donc explicatives des opinions. Ce rôle explicatif des attitudes est d’ailleurs très analogue à celui de l’instinct ou de la tendance, dont au surplus, elles paraissent prendre progressivement la place et recueillir l’héritage » [37].
S’éclaire aussi cette idée selon laquelle opiner c’est exprimer, manifester une intention sociale, qui doit désormais être comprise comme la nécessité de survivre et s’adapter qui anime le groupe [38].
On comprend mieux rétrospectivement l’importance que revêt pour Stoetzel le sondage publié ci-après [39], qui est en quelque sorte comme un « coup d’essai », la première tentative pour essayer de valider par des résultats empiriques une théorie alors en pleine maturation. Rappelons que l’enquête est faite avec des moyens tout à fait artisanaux [40], quelques mois avant qu’il ne se lance dans la création de l’IFOP, qui a eu le succès que l’on sait.
Notons aussi que le contexte historique dans lequel est effectué ce travail est caractérisé par une conjoncture fort troublée. L’occasion paraît bonne pour tester une méthode d’enquête destinée à mettre au jour des mouvements d’opinion. Rappelons, en effet, que, le 11 mars 1938, Hitler a envahi l’Autriche et fait ratifier deux jours plus tard l’Anschluß. Il fait alors pression sur l’Angleterre et la France, afin d’obtenir les Sudètes, territoire tchécoslovaque peuplé par une forte minorité allemande. On sait que lors de la conférence de Munich, le 30 septembre 1938 (soit un mois après la réalisation de l’enquête [41]), E. Daladier et N. Chamberlain, en présence de B. Mussolini, accepteront l’annexion, contrairement aux engagements pris auprès du gouvernement tchécoslovaque dirigé par E. Benes. En France, le Front Populaire est définitivement enterré par un E. Daladier qui remet en cause une partie des acquis sociaux obtenus en 1936. Le sondage est donc réalisé à un moment où la menace de la guerre se fait de plus en plus sentir, et où le temps est à la rigueur économique et aux restrictions.
Construit à partir d’un échantillon représentatif de la population française, l’enquête, dont le ton général reste prudent [42], s’efforce de mettre l’accent sur la relative unanimité qui semble se dégager à propos de questions de politiques extérieures (l’importance de l’alliance de la France et de l’Angleterre face au bloc que forment l’Allemagne et l’Italie), en opposition aux choix partisans qui divisent les Français sur les problèmes de politique intérieure (notamment l’appréciation à porter sur les acquis du Front populaire). Si opinion publique il y a, c’est donc bien plutôt dans le premier cas :
« On peut cependant remarquer un résultat d’importance : le partage de l’opinion est beaucoup plus net, l’unanimité est bien plus grande sur les questions de politique étrangère que sur les questions de politique intérieure. Il est raisonnable de voir une cause de cette unanimité dans l’existence d’une communauté nationale d’intérêts à l’égard de l’étranger » (5).
On remarquera, pour finir, que la question de la représentativité, bien que seulement évoquée – « Un procédé statistique […] s’est efforcé d’attribuer aux opinions de chaque catégorie le poids qui lui revient dans la société nationale » (2) –, est posée comme un critère de scientificité garant du sérieux du travail. Les analyses s’efforcent de dégager les variables les plus explicatives de tel ou tel choix d’opinion. Le texte scientifique en sociologie prend ici une nouvelle forme qui annonce les nouveaux canons en vigueur dans les productions sociologiques de l’après-guerre.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Blondiaux L., 1991, Comment rompre avec Durkheim ? Jean Stoetzel et la sociologie française de l’après-guerre (1945-1958), Revue Française de Sociologie, 32, 3, 411-441.
·   Blondiaux L., 1998, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil.
·   Chevalier L., 1988-1990, Stoetzel, Bulletin de l’Association des Anciens Elèves de l’ENS, 1988-1990, 75-77.
·   Girard A., 1987, Jean Stoetzel (1910-1987), Revue Française de Sociologie, 28, 2, 201-211.
·   Lazarsfeld P., coll. Berelson B., Gaudet H., 1944, The People’s Choice : How the Voter Makes Up His Mind in a Presidential Campaign, New York, Duell, Sloan and Pearce.
·   Lazarsfeld P., coll. Katz E., 1955, Personal Influence : The Part Played by People in the Flow of Mass Communication, Glencoe, Free Press.
·   Marcel J.Ch., 1998, Jean Stoetzel élève de Maurice Halbwachs : les origines françaises de la théorie des opinions, L’Année Sociologique, 48, 2, 319-351.
·   Riffault H., 1981, L’institut Français d’opinion publique (1938-1978), in Boudon R., et al., Science et théorie de l’opinion publique, Paris, Retz, 269-284.
·   Stoetzel J., 1938, Une enquête sur l’opinion publique française, Archives Nationales, Papiers du Centre de Documentation Sociale, 61 AJ 97.
·   Stoetzel J., 1941, La psychologie sociale et la théorie des attitudes, Annales Sociologiques, Série A, Fascicule 4, 1-24.
·   Stoetzel J., 1943, Théorie des opinions, Paris, Presses Universitaires de France.
·   Stoetzel J., 1943, L’étude expérimentale des opinions, Paris, Presses Universitaires de France.
·   Stoetzel J., 1948, Les Sondages d’opinion publique, Paris, Éditions du Scarabée.
·   Stoetzel J., coll. Girard A., 1953, Français et Immigrés, L’attitude française. L’adaptation des Italiens et des Polonais, Paris, Presses Universitaires de France (Cahiers de l’INED, 19).
·   Stoetzel J., 1972, La connaissance des opinions et des attitudes, in Reuchlin M., (ed.), Traité de psychologie appliquée, Paris, Presses Universitaires de France, 5-40.
·   Stoetzel J., 1991 (1946), L’esprit de la sociologie française contemporaine, Revue Française de Sociologie, 32, 3, 443-456.
 
NOTES
 
[1] On la trouve sous la forme d’un texte ronéotypé de 7 pages, aux Archives Nationales, dans les papiers du Centre de Documentation Sociale (cote 61 AJ 97).
[2] Qu’il finit par obtenir en 1937.
[3] Célestin Bouglé (1870-1940), normalien et agrégé de philosophie lui aussi, ancien collaborateur de Durkheim et co-fondateur de l’Année Sociologique, est sous-directeur (1927-1935), puis directeur (1935-1940) de l’École Normale Supérieure. Chevalier, 1988-1990, 78.
[4] Ibid., 77.
[5] C’est sur ce positionnement contre la sociologie durkheimienne d’inspiration philosophique, qu’il continue bâtir son image de sociologue marginal et dissident après 1945 (cf. Stoetzel, 1991 (1946), et Blondiaux, 1991). Son collègue et ami A. Girard rappelait qu’une des boutades préférées de Stoetzel consistait à dire « je ne pense pas » (entretien avec l’auteur, 20 juin 1994).
[6] L’équivalent de notre actuel DEA.
[7] D’après Blondiaux, 1991.
[8] Né en 1901 et mort en 1984, Gallup est journaliste de formation. Il s’est initialement fait connaître dans la recherche en marketing car il est l’inventeur d’une technique de mesure des pratiques de lecture qu’il a mise au point dans sa thèse. En 1935, comprenant les applications multiples que lui autorise sa méthode dans le secteur de la publicité, il fonde L’American Institute of Public Opinion qui vend à des journaux américains de petites enquêtes. Auparavant, en 1932, il avait quitté l’université (il était professeur de journalisme à la Northwestern University dans l’Illinois) pour devenir directeur de recherche dans l’agence publicité new-yorkaise Young & Rubicam. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des inventeurs de la méthode des sondages d’opinion à partir d’échantillons représentatifs (pour plus de détails, cf. Blondiaux, 1998, 158 et suiv.).
[9] D’après Girard, 1987.
[10] Cantril est né en 1906, et mort en 1969. Professeur de psychologie sociale, c’est un spécialiste de psychologie des attitudes. Il collabore activement avec Gallup, et fonde en 1940 l’Office of Public Opinion Research qui collecte et analyse les données de sondage. Profondément convaincu de la valeur heuristique des sondages d’opinion, Cantril ambitionnait de mettre au jour les « lois de l’opinion publique ».
[11] Né en 1901 en Autriche, et mort en 1976, Lazarsfeld a étudié à Vienne le droit, la science politique, les sciences économiques et les mathématiques. Dans les années 1920, il s’intéresse à la psychologie, et en particulier à certains processus psychologiques comme ceux qui conduisent au choix d’une décision, dont il propose une approche statistique. Il fonde avec Karl et Charlotte Bühler, deux psychologues, un centre pour appliquer la psychologie à des problèmes économiques et sociaux, qui est sans doute la seule institution de ce type en Europe, à l’époque. En 1933, il émigre aux États-Unis, et prend en 1935 la décision de ne plus en partir après l’arrestation de la plupart des membres de sa famille. R. Lynd, alors professeur à Columbia, lui obtient un poste à l’Université de Newark. En 1940, il occupe une chaire de sociologie de Columbia. Dans la lignée de ses précédents travaux viennois, Lazarsfeld apporte de nombreuses contributions à la sociologie, s’intéressant aux choix politiques des acteurs sociaux (The People Choice, 1944), ou à leurs choix économiques (Personnal Influence, 1955). Aujourd’hui, on connaît aussi Lazarsfeld parce qu’il a contribué de manière décisive à la critique et à la clarification du langage utilisé dans les recherches sociales, en particulier l’utilisation des données chiffrées.
[12] Grossièrement, on peut dire qu’avant 1936 les sondages d’opinion sont très contestés aux États-Unis, aussi bien dans les milieux politiques et journalistiques qu’à l’Université, où la scientificité de la méthode est mise en cause, notamment autour de la question de la représentativité. Or, à la veille de l’élection présidentielle de 1936, les principaux organismes de sondages dirigés par Gallup, et ses concurrents Elmo Roper et Archibald Crossley, sont les seuls à pronostiquer la victoire de Franklin D. Roosewelt sur son concurrent Alf Landon. L’élection, qui leur donnera raison, achève d’accréditer l’efficacité de la méthode aux yeux de l’opinion (pour en savoir plus, cf. Blondiaux, 1998).
[13] Si l’on croit ce qu’écrit Stoetzel dans sa thèse secondaire sur L’étude expérimentale des opinions (1943), les méthodes en question, du moins celles qu’il retient, concernent d’une part les problèmes d’ajustement de courbe pour interpréter les distributions d’opinions (là Stoetzel « dialogue » principalement avec K. Pearson), et d’autre part les études factorielles appliquées à la personnalité psychosociale (dans ce deuxième cas, Stoetzel cite régulièrement les noms de L. Thurstone, et G. H. Thomson).
[14] D’après Chevalier, ibid., 78, les débuts sont difficiles. Stoetzel crée l’Association des amis de l’IFOP qui lui permet de couvrir les frais incompressibles. Par ailleurs, grâce à la série d’enquêtes menées tous les deux mois depuis août 1938, il accumule des résultats publiés dans la revue Sondages, dès 1939, qui lui permet de continuer « à assurer son financement » (Stoetzel, 1948, 16). Durant la guerre, Stoetzel et ses amis essaient, sans grand succès « car il était très dur d’obtenir des résultats représentatifs » (Ibid., 16), de mettre en place des sondages clandestins. La conjoncture, et les moyens rudimentaires dont disposent l’équipe (de simples règles à calcul) empêchent la production de résultats sophistiqués et allongent les délais. Néanmoins, cela permet à l’IFOP de perfectionner son organisation, et de se faire remarquer par le Quartier Général des Forces Alliés, qui, le 7 septembre 1944, charge l’IFOP de découvrir les attitudes, opinions et besoins des populations dans les territoires récemment libérés. Les Américains, qui au départ pensaient créer de toutes pièces à Paris un organe d’enquête par sondage, sont favorablement impressionnés. À cette occasion, l’organisme se dote d’un atelier mécanographique qui, grâce à ses trieuses, assure la mise sur cartes perforées (un million, confisquées aux troupes allemandes, Blondiaux, 1998, 340) des réponses, et leur dépouillement. À partir de 1947, l’IFOP assure son financement grâce aux travaux de l’ETMAR, l’Institut pour l’étude des marchés en France et à l’étranger, organisme privé qui vend aux industriels, administrations et partis politiques les études nécessaires à la mise en place de leurs politiques de marketing (Riffault, 1981).
[15] Stoetzel, 1948, 16.
[16] Ibid.
[17] Stoetzel, 1941, 7.
[18] Ibid., 5.
[19] À noter que le texte est commandité par C. Bouglé, décidément peu rancunier. En effet, ce dernier avait déjà auparavant fait profiter de la tribune qu’offrait les Annales Sociologiques, dont il dirige une section de 1934 à sa mort, à de jeunes chercheurs comme R. Aron et D. Essertier qui y avaient publié des textes très critiques à l’égard de la sociologie durkheimienne, à l’image du texte ci-dessus cité de Stoetzel.
[20] Stoetzel, 1948, 8.
[21] Girard, 1987, 202.
[22] Stoetzel, 1972, 10.
[23] Rappelons que Stoetzel, en 1946, est nommé à Bordeaux sur l’ancienne chaire de Durkheim dite de « sciences sociales ». Il fonde avec D. Lagache le laboratoire de Psychologie Sociale de la Sorbonne, en 1952. À la fin de l’année 1955, est créée pour lui, en Sorbonne, la première chaire française de Psychologie Sociale. En même temps, il ne cesse pas d’occuper des fonctions à l’Institut National d’Études Démographiques, à la fondation duquel il participe activement en 1945, et où il organise les recherches psychoso-ciologiques appliquées aux problèmes démographiques. À la même date, il est nommé directeur du Centre d’Études Sociologiques, longtemps l’unique laboratoire de sociologie en France, à la tête duquel il reste jusqu’en 1968. En 1960 il est à l’origine de la création de la Revue Française de Sociologie, dont l’autorité ne fera que croître, jusqu’à évincer les Cahiers Internationaux de Sociologie, fondés en 1946 par Gurvitch.
[24] Friedmann (1902-1977) est normalien et agrégé de philosophie, tout comme Aron. Dans les années trente, il est l’assistant de C. Bouglé au Centre de Documentation Sociale (sorte de bibliothèque sociologique, et en même temps centre de formation et de recherche, le premier du genre pour la discipline sociologique dans l’Université française). Il y fait sa thèse sur les problèmes humains du machinisme industriel, et expérimente une méthode d’observation in situ dans les ateliers. Après la guerre, un pôle de recherche actif, centré sur la sociologie du travail se développera autour de Friedmann. Aron (1905-1983) est un temps secrétaire-archiviste du même Centre, sous les auspices duquel il passe une thèse (portant sur la question de la causalité dans les recherches historiques). Il se veut l’introducteur de M. Weber en France, et s’intéressera après la guerre à de nombreuses questions touchant le monde contemporain (classes sociales, caractérisation de la société industrielle…). Gurvitch (1894-1965), russe d’origine, arrive en France en 1925. Philosophe de formation, c’est, semble-t-il, par l’intermédiaire de L. Brunscvicg qu’il se fait connaître dans l’université française. Il devient ami avec les durkheimiens et en particulier est connu de M. Mauss, le neveu de Durkheim. Il s’intéresse initialement à la sociologie du droit. Après la guerre, il entreprend de reconstruire la sociologie tout entière en proposant une vaste synthèse programmatique, conciliant principalement les apports de Marx et ceux de Mauss, et qui, combinée à certains protocoles de recherche importés des États-Unis (la sociométrie de J. Moreno), devaient permettre à ses yeux de retrouver une vraie « explication » des phénomènes sociaux.
[25] Stoetzel, 1943, 15.
[26] Ibid., 16.
[27] Ibid., 347.
[28] Ibid., 356.
[29] Ibid., 359.
[30] Ibid., 362.
[31] Ibid., 67.
[32] Ibid., 68.
[33] Stoetzel, Girard, 1953, 40-41.
[34] C’est-à-dire manifeste spontanément une aversion pour tout ce qui est nouveau et risque de provoquer du changement.
[35] Stoetzel, 1943, 170.
[36] Ibid., 66.
[37] Ibid., 68.
[38] On notera au passage le caractère paradoxalement « holiste », voire durkheimien, de cette conception, qui n’est pas sans rappeler les travaux de Maurice Halbwachs, sous la direction duquel Stoetzel avait fait la thèse – Théorie des opinions –, publiée aux Presses Universitaires de France, d’où est issu le passage que nous citons. La bienveillance avec laquelle Stoetzel n’a jamais cessé d’évoquer son « cher maître » suggère, au-delà des affinités personnelles », une certaine parenté intellectuelle. En ce sens, on peut dire que la psychologie collective d’Halbwachs prépare le terrain à une conception plus psychologique et « microsociologique » de la vie sociale, ne se contentant plus d’un discours général sur la société (sur ce point, cf. Marcel, 1998).
[39] Sous les auspices du Centre de Documentation Sociale, que Stoetzel fréquentait lui aussi.
[40] Les moyens financiers investis (par le Centre de Documentation Sociale ?) dans l’enquête sont dérisoires, Stoetzel doit faire appel à des enquêteurs folkloristes bénévoles pour réaliser les interviews. La première enquête officielle de l’IFOP, réalisée en décembre 1938, sera exploitée à partir d’un échantillon de 357 réponses. Il est peu probable que l’échantillon constitué ici ait dépassé ce nombre.
[41] Dont Stoetzel présente le compte rendu écrit le 14 septembre (!), comme on peut le lire sur la dernière page.
[42] « Il est improbable que l’on puisse légitimement tirer aucune conclusion nette de ces résultats partiels et obtenus une fois seulement. Nous nous bornerons à quelques remarques simples », écrit Stoetzel, 5.
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On la trouve sous la forme d’un texte ronéotypé de 7 pages,...
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Qu’il finit par obtenir en 1937. Suite de la note...
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Célestin Bouglé (1870-1940), normalien et agrégé de philoso...
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Ibid., 77. Suite de la note...
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C’est sur ce positionnement contre la sociologie durkheimie...
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L’équivalent de notre actuel DEA. Suite de la note...
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D’après Blondiaux, 1991. Suite de la note...
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Né en 1901 et mort en 1984, Gallup est journaliste de forma...
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D’après Girard, 1987. Suite de la note...
[10]
Cantril est né en 1906, et mort en 1969. Professeur de psyc...
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Né en 1901 en Autriche, et mort en 1976, Lazarsfeld a étudi...
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Grossièrement, on peut dire qu’avant 1936 les sondages d’op...
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Si l’on croit ce qu’écrit Stoetzel dans sa thèse secondaire...
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D’après Chevalier, ibid., 78, les débuts sont difficiles. S...
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Stoetzel, 1948, 16. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
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Stoetzel, 1941, 7. Suite de la note...
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Ibid., 5. Suite de la note...
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À noter que le texte est commandité par C. Bouglé, décidéme...
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Stoetzel, 1948, 8. Suite de la note...
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Girard, 1987, 202. Suite de la note...
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Stoetzel, 1972, 10. Suite de la note...
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Rappelons que Stoetzel, en 1946, est nommé à Bordeaux sur l...
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Friedmann (1902-1977) est normalien et agrégé de philosophi...
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Stoetzel, 1943, 15. Suite de la note...
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Ibid., 16. Suite de la note...
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Ibid., 347. Suite de la note...
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Ibid., 356. Suite de la note...
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Ibid., 359. Suite de la note...
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Ibid., 362. Suite de la note...
[31]
Ibid., 67. Suite de la note...
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[33]
Stoetzel, Girard, 1953, 40-41. Suite de la note...
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C’est-à-dire manifeste spontanément une aversion pour tout ...
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Stoetzel, 1943, 170. Suite de la note...
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Ibid., 66. Suite de la note...
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On notera au passage le caractère paradoxalement « holiste ...
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Sous les auspices du Centre de Documentation Sociale, que S...
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Les moyens financiers investis (par le Centre de Documentat...
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Dont Stoetzel présente le compte rendu écrit le 14 septembr...
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