2002
Revue d’histoire des sciences humaines
Document
Une enquête sur l’opinion publique française
Jean Stoetzel
Les questions suivantes ont été posées au cours du mois d’août 1938 à un certain nombre de personnes appartenant aux différentes conditions d’âges, de professions, de fortune, etc., et choisies sur différents points du territoire. Un procédé statistique un peu trop complexe pour être exposé ici s’est efforcé d’attribuer aux opinions de chaque catégorie le poids qui lui revient dans la société nationale. Les chiffres obtenus présentent théoriquement une chance de 997/1000 de ne pas dépasser 10 % d’erreur, mais les corrélations observées pour des résultats obtenus par plusieurs voies différentes permettent de supposer qu’en fait l’erreur ne dépasse jamais 3 à 4 % dans le cas le plus défavorable.
Deux questions étaient relatives à la politique étrangère. La première était formulée de la manière suivante :
« Pensez-vous que dans le cas d’une guerre entre la France et l’Allemagne, l’Italie combattrait aux côtés de l’Allemagne ? ».
Les réponses ont révélé une forte proportion de réponses affirmatives. En fait, et sous les réserves énoncées au premier paragraphe, l’opinion publique se partage sur cette question de la manière suivante :
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Pourcentages
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Oui
Non
Pas d’opinion
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50
32
18
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Une forte proportion de réponses positives a été observée chez les ouvriers d’une part, chez les jeunes gens âgés de moins de trente ans d’autre part. La plus faible proportion de réponses affirmatives a été observée auprès des habitants des campagnes et des personnes âgées de plus de quarante ans et de moins de cinquante ans. La plus forte proportion d’indécis a été observée chez les habitants des campagnes, ainsi que chez les personnes âgées de plus de soixante ans.
Étant donné que l’on peut admettre la dépendance au moins partielle pour les réponses à l’égard de certaines croyances politiques et aussi de la possession d’un minimum d’information, nous avançons, sous réserve de vérifications ultérieures, les hypothèses suivantes : les réponses affirmatives émanées d’ouvriers et de jeunes gens de moins de trente ans doivent être interprétées comme des opinions de « gauche » pour employer la terminologie habituelle. L’indécision observée en proportion importante chez les habitants des campagnes doit être interprétée comme venant de la conscience d’une insuffisance d’information. Il est remarquable que sur toutes les questions soumises à l’enquête, cette catégorie de personnes a manifesté (sauf dans un cas sur lequel nous reviendrons) une proportion inusuelle d’indécision. Les paysans sont aussi la seule catégorie où le nombre des réponses négatives l’emporte sur les positives ; nous proposons de considérer cette opinion comme ayant également son origine dans le manque d’informations.
La deuxième question était posée dans les termes suivants :
« Pensez-vous que l’entente entre la France et l’Angleterre peut seule maintenir la paix en Europe ? »
Cette question est celle sur laquelle la plus grande unanimité a été réalisée ; le partage de l’opinion se présente comme suit :
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Pourcentages
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Oui
Non
Pas d’opinion
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88,5
14,0
7,5
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Cette très grande unanimité doit vraisemblablement être attribuée au fait que l’attention de l’opinion a été récemment et très vivement attirée sur l’intérêt de l’entente avec l’Angleterre et principalement à l’occasion de la visite à Paris des souverains anglais. La proportion des indécis qui atteint ou dépasse régulièrement le quart des populations rurales, dans cette circonstance, n’en constitue que le seizième. Il semble donc que parmi les propagandes innombrables qui s’exercent dans le pays, seule celle qui agit au profit de l’amitié anglaise a atteint les populations des campagnes. La plus forte proportion d’indécis s’observe auprès des personnes âgées de plus de trente ans et de moins de quarante ans. Nous reviendrons ultérieurement sur cette observation.
Les réponses négatives, ainsi que l’on peut en juger par les commentaires spontanés accompagnant parfois les réponses, viennent en général de personnes qui estiment soit l’alliance soviétique, soit l’alliance des États-Unis d’Amérique comme nécessaire au maintien de la paix en Europe.
Dans l’ensemble, cette question sur laquelle une très importante majorité a été obtenue et où le nombre des refus de répondre a été minimum, manifeste l’effet d’une propagande récente et qui a réussi ; elle montre aussi l’inquiétude et l’intérêt du public au sujet de l’avenir de la paix, en même temps que sa confiance dans la politique extérieure actuellement pratiquée.
Trois autres questions avaient été posées, relatives à l’opinion du public sur des questions actuelles de politique intérieure. Au sujet de l’avenir de la coalition politique ayant obtenu la majorité aux dernières élections législatives, on avait posé la question suivante :
« Pensez-vous que le Front Populaire est une formation politique qui a fait faillite ? »
Voici les pourcentages trouvés :
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Pourcentages
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Oui
Non
Pas d’opinion
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45,0
43,5
11,5
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Les opinions affirmatives sont en majorité dans les professions commerciales et industrielles et dans les professions libérales, ainsi que chez les personnes d’âges compris entre quarante et soixante ans. Les opinions négatives sont en majorité chez les ouvriers et chez les jeunes gens de moins de trente ans. Dans les autres catégories, aucune majorité nette ne se dessine dans un sens déterminé. Les refus de donner une réponse dans un sens ou dans l’autre viennent, selon l’habitude, des personnes habitant la campagne, et, par exception, des personnes âgées de moins de trente ans.
Les ouvriers et les jeunes gens de moins de trente ans manifestent comme il a déjà été remarqué, des réponses qui se situent nettement dans cette partie de l’opinion qu’on nomme la « gauche ». Les opinions de droite et de gauche se balancent exactement auprès des habitants des campagnes, ainsi que chez les personnes âgées de plus de soixante ans. Il est à noter néanmoins que des personnes évidemment de droite, ne pensent pas que l’avenir du Front Populaire soit compromis, tandis que des personnes de gauche, ainsi qu’il a été vérifié par ailleurs, sont de l’opinion contraire.
Dans l’ensemble, on peut dire que sur cette question, une faible majorité peut être dégagée du côté de ceux qui pensent que le Front Populaire est une formation politique qui a fait faillite, et que le manque d’opinion est le fait de catégories sociales les plus difficiles à persuader : une campagne politique aurait peu de chances de réussir.
La question suivante était présentée sous cette forme :
« Pensez-vous que la loi de quarante heures est responsable de la diminution de la production française ? »
La proportion des réponses reçues correspond à la répartition suivante des opinions :
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Pourcentages
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Oui
Non
Pas d’opinion
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49,75
40,25
10,00
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En majorité sont donc ceux qui pensent que la loi de 40 heures a provoqué un ralentissement de la production française. Mais la somme de ceux qui gardent leur confiance dans la valeur économique de la loi et de ceux qui n’estiment pas être en possession d’éléments suffisants pour juger dans un sens ou dans l’autre, se trouve légèrement supérieure au premier groupe. Des personnes appartenant à toutes les conditions sociales, aussi bien qu’à toutes les catégories d’âges, ont émis respectivement toutes les opinions possibles, à l’exception des jeunes gens de moins de trente ans, dont aucun n’a déclaré qu’il n’avait pas d’opinion.
Cependant, il a été constaté que, dans l’ensemble, les ouvriers se refusent à condamner la loi. Leur opinion entre pour le tiers environ dans la proportion de ceux qui lui gardent leur confiance. Les paysans se sont en majorité prononcés contre la loi, quoiqu’un nombre, moitié de ce dernier groupe, ait déclaré n’avoir pas d’opinion. Plus des deux cinquièmes des commerçants et des industriels acceptent la loi. Un certain nombre de ceux-ci ont spontanément déclaré aux enquêteurs qu’ils n’en demandaient qu’une application plus souple.
Les jeunes gens se sont en grande majorité opposés à l’idée de la responsabilité de la loi. Sur dix « moins de trente ans », on en trouve sept de cette opinion. Cette opinion entre pour 18 % dans le nombre de ceux qui se sont déclarés en faveur de la loi. À partir de l’âge de trente ans, les opinions favorables à la loi sont constamment en minorité. Une analyse plus raffinée des réponses révèle les précisions suivantes : de trente à quarante ans, la somme des partisans de la loi et des indécis est encore nettement supérieure au nombre de ses adversaires. C’est parmi les personnes de plus de trente ans et de moins de quarante ans que l’on trouve la plus forte proportion d’indécis. Jusqu’à soixante ans, le nombre des indécis diminue constamment et plus vite en général que celui des partisans de la loi. Au-dessus de l’âge de soixante ans, sur dix personnes, on trouverait huit adversaires de la loi, contre un partisan et un indécis.
Une troisième question se proposait de déterminer la proportion de l’opinion qui croit à la possibilité du projet de retraite pour les vieux travailleurs. Elle était posée de la manière suivante :
« Pensez-vous que la situation financière de la France ne permet pas la constitution d’une retraite pour les vieux travailleurs ? »
Voici comment se partage l’opinion publique sur cette question :
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Pourcentages
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Oui
Non
Pas d’opinion
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49
39
12
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Une nette majorité se trouve donc en faveur de la croyance à la possibilité financière du projet. Mais on observera ici encore que la somme des opinions contraires et des refus de répondre est supérieure au nombre de ceux qui croient à la possibilité du projet.
Ce dernier groupe doit son importance à l’apport en nombre considérable des voix ouvrières. Cette opinion est également en majorité chez les personnes d’âges compris entre trente et quarante ans et supérieur à soixante ans. Le partage de l’opinion dans les milieux paysans est identiquement la même que sur la première question de politique intérieure. Le plus fort pourcentage des indécis est observé dans ce dernier groupe ainsi que chez les personnes âgées de plus de trente ans et de moins de soixante ans.
Une dernière question était posée, hors de tout cadre politique précis, dans les termes suivants :
« Quels candidats aimeriez-vous voir pour la Présidence de la République en 1939 ? »
Les réponses ont montré une grande dispersion de l’opinion, ainsi qu’une absence assez répandue d’intérêt pour cette question. Voici d’ailleurs quelques précisions numériques :
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Pourcentages
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Indifférents
Herriot
Lebrun
Blum
Jeanneney
Autres (treize noms)
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35,50
23,25
8,50
6,25
5,75
18,25
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En outre, il faut noter que 2,5 % de l’opinion désire que le Président de la République soit choisi en dehors des Partis. En raison de la dispersion considérable des voix, il est difficile d’analyser les éléments qui constituent ce résultat global. On peut relever seulement que la plus forte proportion des indécis se trouve parmi les populations des campagnes, ainsi que chez les personnes âgées de plus de trente ans et de moins de cinquante ans. D’autre part, la proportion des personnes désirant que le candidat à la Présidence de la République soit socialiste ou communiste (y compris les voix de Monsieur Blum) est de 14 %, et celle des personnes désirant qu’il soit de droite de 7,50 %. Il n’est pas inutile de noter que le nom de Monsieur Herriot a été souvent proposé en même temps que celui de personnalités politiques aussi diverses que Messieurs Laval, Flandin, Lebrun, Jeanneney, Blum et Cachin.
Il semble qu’il soit complètement prématuré pour proposer aucun pronostic sur la popularité des prochains candidats, à l’exception peut-être de Monsieur Herriot.
Il est improbable que l’on puisse légitimement tirer aucune conclusion nette de ces résultats partiels et obtenus une fois seulement. Nous nous bornerons donc à quelques remarques simples et qui résument simplement les faits.
Tout d’abord, si l’on se place au point de vue techniquement politique, la seule conclusion légitime est que l’opinion est divisée en deux fractions pratiquement indiscernables. Si l’on fait la moyenne des voix de droite et des voix de gauche telles qu’elles s’expriment dans les trois questions de politique intérieure qui avaient été proposées, on constate que 44,30 % est le pourcentage des voix de droite, et que 44,60 % est le pourcentage des voix de gauche. Cette différence est beaucoup trop insensible étant donné l’imprécision actuelle de nos moyens d’investigation pour permettre la proposition d’aucune conclusion légitime.
On peut cependant remarquer un résultat d’importance : le partage de l’opinion est beaucoup plus net, l’unanimité est bien plus grande sur les questions de politique étrangère que sur les questions de politique intérieure. Il est raisonnable de voir une cause de cette unanimité dans l’existence d’une communauté nationale d’intérêts à l’égard de l’étranger. Les différentes opinions se répartissent dans les différents groupes sociaux étudiés d’une manière sensiblement homogène. Nous nous proposons, en conséquence, d’élaborer une méthodologie spéciale à ce genre de questions.
Les intérêts des personnes semblent intervenir dans une certaine mesure dans la constitution de leurs opinions. Ainsi, la proportion des réponses aux questions relatives à la législation sociale s’oppose assez visiblement entre employeurs et employés. Il est instructif de noter que sur ces questions, les réponses des paysans, qui ne sont pas directement intéressés, se répartissent de la manière suivante :
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Pourcentages
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Oui
Non
Pas d’opinion
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38
38
24
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Un autre résultat très digne de remarque, c’est que (sauf une exception), les catégories d’âges, qui présentent la plus faible proportion d’indécis, est celle des personnes de vingt à trente ans tandis que celle qui présente la proportion la plus forte est celle des personnes de trente à quarante ans. On pourrait commenter le premier phénomène en invoquant le dogmatisme proverbial de la jeunesse, mais le second est certainement bien plus difficile à expliquer.
Tels sont les résultats qui se dégagent de cette première enquête. Il serait certainement intéressant et profitable pour la connaissance de l’opinion publique, aussi bien que pour le perfectionnement de la technique de son étude, que cette enquête ne soit que le prélude de sondages répétés et réguliers.
On imaginera sans peine que, étant donné le travail et les dépenses déjà engagés dans une étude aussi modeste, nous n’envisageons pas de la reprendre, au moins dans un avenir immédiat.
14 septembre 1938