2002
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : Mathématiques et sciences sociales au XXème siècle
Les représentations du monde et les pensées analogiques des économètres : un siècle de modélisation en perspective
[1]
Philippe Le Gall
GRESE - Université Paris I-Panthéon-SorbonneGEAPE - Université d’Angers
Les fondements, les formes et les usages de la modélisation économétrique ont connu des évolutions historiques importantes. Dans une perspective épistémologique et pluri-disciplinaire, nous nous intéressons ici à deux aspects de ces évolutions : les rapports analogiques tissés avec d’autres champs disciplinaires, et les représentations du monde ayant exercé une influence sur la modélisation économétrique. Sur cette base, nous identifions et analysons deux styles de modélisation économétrique qui se succèdent dans les années 1930. Depuis ses origines jusqu’aux années 1920, la modélisation économétrique se déploie sur la base d’analogies mécaniques et dans le cadre d’une représentation unifiée du monde. Puis, certains travaux qui sont à la base de l’économétrie probabiliste « moderne » et de la « méthode Cowles » initient un autre type de modélisation, fondé sur une autre pensée analogique et sur des représentations parcellaires du monde. Nous envisageons alors les conséquences de ce mouvement historique, en particulier en terme d’usage des modèles économétriques.
Mots-clés :
analogies, économétrie, modèles, représentations du monde.
The foundations, the form, and the use of econometric models have experience substantive historical changes. From a cross-disciplinary and epistemological perspective, we focus here on two dimensions of these changes : the analogous relations to other disciplines and the worldviews that have exerted a strong influence on econometric modeling. More specifically, we identify and analyse two styles of econometric modeling over the 1930s. From its origins up to the 1920s, econometric modeling developed founded on mechanical analogies and unified worldviews. Thereafter, some work that laid the basis of « modern » probabilistic econometrics and of the « Cowles method » paved the way for another style, rooted in other types of analogies and on fragmentary worldviews. We shed some light on the consequences of this historical process, especially on the use of econometric models.
Keywords :
analogies, econometrics, models, worldviews.
Le hasard est le pseudonyme de Dieu quand il ne voulait pas signer.
Anatole France
La construction de modèles globaux, visant à reproduire avec un certain détail l’ensemble des relations macroéconomiques, représente toujours un outil utile pour la prévision et la conduite de la politique économique. Il faut seulement souhaiter qu’ils ne perdent pas le contact avec la recherche macroéconomique générale.
Antoine d’Autume
Prologue : l’histoire de l’économétrie et l’histoire des sciences
À partir des années 1980, dans un contexte de transformation de l’économétrie, l’histoire de la pensée économique s’est ouverte à une thématique nouvelle : l’histoire de l’économétrie. Les premiers travaux, menés principalement dans le monde anglo-saxon
[2], ont progressivement suscité une série de développements
[3], sans compter l’intérêt qu’ont également porté les acteurs de l’économétrie à leur passé
[4]. L’ensemble a alors permis de cerner les limites – temporelles, géographiques, institutionnelles – de ce champ de recherche : si, durant la seconde moitié du XIX
ème siècle, des ingénieurs économistes initient l’économétrie en France
[5], son essor est généralement identifié à plusieurs auteurs qui, au cours des trois premières décennies du XX
ème siècle, associent la statistique et la théorie économique, principalement dans l’étude du cycle économique ou des relations entre prix et quantités. Dans les années 1930, les économètres s’organisent institutionnellement autour de l’
Econometric Society et de la
Cowles Commission, les années 1940 et 1950 voyant la mise en place d’une tradition – l’économétrie structurelle – qui se dote d’un cadre méthodologique robuste et accompagne la construction de la macroéconométrie supportant le keynesianisme.
Rapprochements disciplinaires
Il n’est pourtant guère aisé de mettre au jour les dynamiques qui ont accompagné la naissance et le développement de l’économétrie. À ce titre, l’une des voies à nos yeux les plus fécondes est offerte par le rapprochement de l’histoire de la pensée économique et de l’histoire des sciences
[6].
L’étude des origines de l’économie mathématique avait ainsi été abordée, de manière fructueuse, par Ménard
[7], Mirowski
[8] ou Schabas
[9] comme le résultat de rapprochements intimes entre l’économie et les sciences de la nature, au premier rang desquelles la mécanique. De manière plus générale, des épisodes essentiels de la construction de la théorie ou des pratiques économiques ont été relus à la lumière des développements de la biologie ou de la statistique
[10], l’ensemble permettant de comprendre le développement de disciplines diverses comme le résultat d’une dynamique historique homogène. L’histoire de l’économétrie constitue un terrain propice à ce genre historique
[11] : dès ses origines, l’économétrie a entretenu des rapports analogiques avec d’autres disciplines, à commencer par les sciences de la nature. Ces rapports ne doivent pas surprendre. D’une part, l’économétrie doit beaucoup à l’économie mathématique, empreinte de mécanique. D’autre part, la naissance de l’économétrie est avant tout celle d’un nouveau territoire de recherche, qui doit se doter de méthodes d’investigation, et cette constitution a été permise par un appui sur des champs disciplinaires déjà familiers de ce type de rapprochement entre la théorie ou le modèle et le réel. Les économètres avaient ainsi à leur disposition des instruments qu’ils devaient ensuite, dans certains cas, adapter à leur objet d’étude – en pensant leur différence, leur spécificité. Une telle perspective a permis de comprendre les premiers usages faits par les économètres de la corrélation, la régression ou l’analyse spectrale et, dans une perspective plus globale, de comprendre de quelle manière l’émergence de l’économétrie probabiliste dans les années 1940 restait indissociable d’une « révolution probabiliste » plus générale, dont l’emblème est le passage de la mécanique classique à la mécanique quantique.
On peut alors légitimement vouloir sonder l’origine de ces échanges interdisciplinaires. Car si l’on connaît ce que l’économétrie doit à d’autres disciplines déjà familières de ce rapprochement statistique entre l’observation et la théorie – la biométrie, diverses branches de la physique –, notre connaissance reste limitée à des épisodes interdisciplinaires précis de son histoire – et reste en cela trop monographique. Deux questions fondamentales restent en effet sans réponse. Premièrement,
la forme prise par ces rapports analogiques entre l’économétrie et d’autres champs disciplinaires a-t-elle été marquée par
une évolution historique ? Deuxièmement, ces transferts ont-ils été permis par des
conditions de possibilité du savoir plus profondes, exerçant une influence sur l’activité des économètres ? Cette dernière question, large, revêt deux aspects. L’utilisation par les économètres d’outils étrangers à leur champ est-elle seulement justifiée par
leur efficacité technique, ou est-elle également fondée
sur une représentation du monde qui les légitime ? Et, dans ce cas, quelles sont ces représentations du monde, quels sont ces imaginaires qui ne sont pas nécessairement explicites mais qui exercent une influence sur le travail scientifique, en particulier sur la stratégie de modélisation adoptée ? Répondre à ces questions revient à explorer, dans une perspective pluridisciplinaire, l’histoire de la modélisation économétrique, en mettant au jour les pensées analogiques et les représentations du monde des économètres, mais également des scientifiques dont ils se sont inspirés. Une telle histoire reste en effet indissociable d’une histoire large de la modélisation
[12], mettant en exergue les analogies comme les représentations du monde à l’œuvre dans l’activité scientifique des XIX
ème et XX
ème siècles.
Une nouvelle histoire de la modélisation
Cette histoire de la modélisation nous est précisément offerte par deux ouvrages de Giorgio Israel :
La Mathématisation du réel. Essai sur la modélisation mathématique (1996) et
Le jardin au noyer. Pour un nouveau rationalisme (2000). L’auteur y esquisse l’existence de ce que nous appellerons deux paradigmes qui, historiquement, se succèdent au début du XX
ème siècle : le paradigme
unitaire, marqué par une stratégie particulière de modélisation – l’analogie
mécanique –, et un paradigme que l’on pourrait qualifier de
fragmentaire, propice aux analogies
mathématiques
[13].
Le paradigme unitaire repose sur l’idée selon laquelle « la science doit offrir une image unitaire et objective de l’Univers »
[14]. L’Univers est pensé comme une machine ordonnée, parfaitement
déterministe, et fonctionnant selon des règles de perfection. Une grande variété de phénomènes
a priori hétérogènes est perçue comme étant soumise aux mêmes principes de fonctionnement. À l’intérieur de ce paradigme peut donc se déployer une approche
réductionniste qui « se propose de ramener la description des faits à un système de principes et de méthodes considérés comme le noyau ontologique ou épistémologique de la science »
[15]. Ce paradigme se caractérise ainsi par une stratégie particulière de modélisation – l’analogie mécanique – qui vise à réduire tout phénomène – y compris moral – à une logique mécaniste, en vue de fournir une image unitaire du monde.
Le paradigme fragmentaire abandonne cette unité du monde. Son noyau dur est alors constitué d’une stratégie fragmentaire de modélisation :
« le modèle mathématique est une construction partielle et ad hoc, un morceau de mathématiques appliqué à un morceau de réalité, sans qu’on puisse exclure (au contraire) que d’autres morceaux de mathématiques puissent être collés sur le même morceau de réalité et coexister les uns à côté des autres. La modélisation mathématique est une sonde conceptuelle que l’on plonge dans la réalité, et non pas l’image mathématique de la nature » [16].
Alors, la stratégie de modélisation privilégie l’analogie mathématique, selon laquelle un même formalisme est capable de rendre compte de phénomènes hétérogènes, ces phénomènes étant « seulement reliés entre eux par une
analogie qui s’exprime sous la forme d’une description mathématique commune »
[17] – la pertinence de ce formalisme étant la capacité qu’il possède à reproduire le fonctionnement réel de l’objet étudié.
On le voit donc : Israel nous offre une interprétation forte et riche. Forte, car son esprit reste, à certains égards, assez inspiré par Michel Foucault – l’histoire est une succession d’épistémès. Riche, car elle renvoie non seulement aux formes prises par les modèles et à leurs raisons d’être, mais encore à la nature de leurs critères d’évaluation, aux rapports qu’ils entretiennent avec le réel, et aux perceptions de ce réel par les scientifiques. En raison de sa fécondité, il est tentant de vouloir y intégrer l’économétrie : cette inscription pourrait offrir des réponses aux interrogations précédentes, en permettant simultanément de rendre compte de certains mouvements interdisciplinaires qui ont accompagné l’essor et le développement de l’économétrie, ainsi qu’une évolution historique caractérisant la stratégie de modélisation à l’œuvre (un éventuel passage d’analogies mécaniques à des analogies mathématiques), le tout s’expliquant finalement par des changements de représentation du monde. Je me propose donc ici de relire, à partir de cette fresque, certains épisodes marquants de l’histoire de la modélisation économétrique, depuis ses origines jusqu’à la mise en place de la « méthode Cowles ». L’exercice, ne le cachons pas, relève d’une théorisation qui ne saurait rendre compte de la diversité de ce qui constitue l’histoire de l’économétrie : notre raisonnement, exploratoire, privilégiera ainsi quelques acteurs essentiels et permettra l’identification de ce que l’on peut convenir de baptiser un trend israélien de l’histoire de l’économétrie.
Dans une première partie, il s’agira de comprendre dans quelle mesure une analyse de l’émergence de l’économétrie révèle de nombreux points d’intersection avec le premier paradigme identifié par Israel, en terme de recours à un raisonnement par analogie mécanique comme en terme de représentation unifiée du monde. L’économètre privilégié sera Henry L. Moore, le pionnier américain de la discipline, même si nous étendons notre propos à d’autres héros de cette aventure. Dans une seconde partie, je reviendrai sur certains travaux qui sont à la base de l’économétrie probabiliste « moderne ». L’analyse privilégiera les travaux de quelques fondateurs de la méthode Cowles et nous permettra de nous interroger sur le développement d’un autre type de modélisation économétrique, empruntant une autre pensée analogique – l’analogie mathématique –, fondée sur des représentations plus parcellaires du monde – un autre style dont la proximité avec le paradigme fragmentaire ne peut manquer de troubler.
I. Approcher l’Univers-Machine : l’émergence de la modélisation économétrique
L’identification des origines de l’économétrie constitue un problème inattendu. Si le terme apparaît à la fin des années 1920 sous la plume de Ragnar Frisch, il ne marque pas pour autant la naissance du « signifié », c’est-à-dire des pratiques que le terme recouvre. Aborder la naissance de l’économétrie à partir des seules années 1920 ou 1930 reviendrait à oublier ce que pour son inventeur le terme même charrie de rhétorique et de persuasion
[18], à oublier le fait que les pratiques économétriques sont antérieures, en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. L’analyse d’une partie de ces contributions
dans leur contexte propre révèle alors d’incontestables proximités avec les traits caractéristiques du paradigme unitaire, en terme de raisonnement analogique comme de représentation du monde.
Columbia University sur orbite
Comme l’ont montré Epstein
[19] et Morgan
[20], l’essor de l’économétrie – sa nature comme rétrospectivement ses faiblesses – peut être symbolisé par Moore, qui fera dans les années 1910 et 1920 de Columbia University le premier pôle accueillant l’économétrie aux États-Unis
[21]. Ces travaux historiques ont ensuite permis de réhabiliter certains de ses apports
[22]. En effet, si Moore est traditionnellement considéré comme un précurseur dans le domaine de l’estimation de fonctions de demande, si l’un de ses disciples – Henry Schultz – a imprimé une marque encore plus forte à ce domaine, l’histoire est longtemps restée silencieuse – ou embarrassée – concernant certaines théories qu’il a érigées, en particulier dans le domaine du cycle.
Cycles économiques, cycles climatiques
Cette théorie des cycles, élaborée dans Economic Cycles : Their Law and Cause (1914), puis Generating Economic Cycles (1923), trouve son origine dans la conviction que le climat exerce une influence sur l’agriculture, dont les produits constituent une part importante des matières premières utilisées dans l’industrie. L’hypothèse théorique formulée par Moore est donc la suivante :
« Il est proverbial que le fermier est à la merci du climat. S’il est vrai que l’explication des cycles économiques est à rechercher dans l’offre de produits agricoles, il est certainement sage, dans une étude des changements rythmiques de l’économie, de chercher si la loi du changement de l’offre de matières premières est liée à une loi du changement climatique. Existe-t-il une loi, claire, du changement climatique ? » [23].
En combinant les analyses de la corrélation et du périodogramme – un ancêtre de l’analyse spectrale, élaboré par le physicien Arthur Schuster
[24] –, Moore parvient à montrer qu’un cycle de 8 ans caractérise la pluviométrie aux États-Unis, et qu’il se propage dans la sphère agricole (prix et quantités de divers biens) puis dans la sphère industrielle (prix et quantités de lingots de fonte, cette variable étant à l’époque considérée comme un indicateur de l’activité industrielle).
Une astronomie sociale
Pourtant, Moore ne cache pas son insatisfaction à l’égard des résultats obtenus en 1914 : il estime ne pas avoir démontré la dépendance de l’économie vis-à-vis de la nature – les résultats obtenus sont considérés comme des régularités qui restent « suspectes » sans démonstration rationnelle. C’est une telle démonstration qu’il entreprend dans Generating Economic Cycles (1923), un ouvrage dont le contenu reste peu économique. Mais cela ne saurait surprendre – il souhaite compléter sa chaîne causale en identifiant une cause susceptible d’être à l’origine des cycles climatiques et donc économiques :
« Cette poursuite m’a mené dans le champ de la météorologie, de l’astronomie, de la physique solaire, où je me suis peut-être égaré. Mais quelles que soient les incertitudes que l’on peut ressentir à l’égard de ces aventures dans les sciences de la nature, elles ne doivent pas faire d’ombre à une théorie des origines naturelles des cycles économiques. La liaison des causes astronomiques, météorologiques, agricoles et économiques place l’ensemble de la discussion sur une base rationnelle plutôt qu’empirique » [25].
La démonstration ne doit rien au hasard et, pour s’en convaincre, on doit s’immerger dans le contexte de l’époque. En effet, si cette recherche peut aujourd’hui nous paraître surannée, plusieurs scientifiques pensent qu’une grande variété de phénomènes peut être attribuée à des mouvements célestes
[26], et Moore ne fait que s’inscrire dans des voies de recherche antérieurement explorées par plusieurs astronomes. Il suit en particulier les travaux menés par Schuster – qui s’intéresse à l’influence des mouvements célestes sur le climat et l’agriculture – et, se référant à de nombreux travaux de la physique solaire, il démontre que les conjonctions Vénus/Soleil/Terre sont susceptibles d’expliquer les cycles climatiques de 8 ans précédemment mis en évidence. Il pense avoir ainsi mis au jour une loi, naturelle et déterministe, associant le monde moral au monde physique
[27].
« L’homme s’agite, Dieu le mène » : l’essor de l’économétrie dans un cadre déterministe
Cette contribution paraît ambitieuse, Moore allant jusqu’à s’imaginer dans le rôle de Kepler
[28]. Non sans raison : voilà en effet une théorie exacte, simple, capable d’expliquer le climat terrestre, mais aussi – et tout aussi précisément – la croissance des pins en Arizona
[29], les variations de la pression barométrique
[30], la fréquence des tempêtes magnétiques
[31], la taille des queues de comètes
[32], l’aurore boréale
[33], et même nos affaires économiques. L’ensemble est un reflet parfait du paradigme déterministe : à une époque où science et déterminisme restent encore inséparables
[34], la théorie de Vénus repose sur la conviction que la nature est un mécanisme d’horlogerie ordonné, hautement prévisible – une machine parfaite, animée par un mouvement perpétuel.
Statistique et déterminisme
Ce déterminisme, stipulant que le système considéré doit suivre inéluctablement le chemin que ses causes lui prescrivent
[35], est loin de correspondre à une exception dans l’histoire de l’économétrie. Entre la fin du XIX
ème siècle et le début des années 1930, l’économétrie se déploie en effet dans un cadre – théorique
et méthodologique – déterministe
[36], une entreprise qui est loin de s’effectuer par exclusion de la statistique : celle-ci appuie alors le déterminisme, en permettant d’approcher les lois déterministes supposées être à l’œuvre dans la réalité.
Cette clé de lecture nous permet de comprendre une partie de l’activité des premiers économètres durant la période. Ce déterminisme explique par exemple l’accent mis sur la recherche de causes constantes : c’est ainsi qu’acquiert sa signification l’élaboration des méthodes de décomposition des séries temporelles par Jevons
[37], la statistique permettant l’élimination de causes accidentelles ou d’erreurs qui masquent les causes constantes. Comme le suggère l’un des pionniers de la modélisation économétrique, Jules Regnault
[38] :
« Pour celui qui ne borne pas son attention aux agitations infimes, aux préoccupations mesquines de chaque jour, mais s’élève plus haut et cherche le résultat final de toutes choses, les causes accidentelles n’existent pas. Il sait qu’elles doivent se détruire les unes par les autres au bout d’un certain temps » [39].
De même, est-il possible d’expliquer l’assimilation parfois faite par des auteurs comme Moore ou Arthur Bowley de la corrélation et d’une causalité stricte. Dans les deux cas, on retrouve l’une des caractéristiques du paradigme unitaire : la modélisation reste de nature déterministe, réglée par l’existence supposée de lois causales.
Des lois « supérieures et providentielles »
Ces innovations théoriques et méthodologiques reposent sur une perception déterministe du réel, souvent indissociable de l’idée selon laquelle « le monde a été écrit par Dieu en langage
mathématique »
[40] et obéit à des principes d’harmonie et de perfection. Si cette idée irrigue, implicitement, les écrits de Moore, elle est formulée de manière frappante par Regnault. À ses yeux, le monde physique et moral est le résultat de la création divine, et il se réfère – de manière récurrente et passionnée – à l’existence de « lois supérieures et providentielles »
[41] :
« Quel sujet d’étonnement et d’admiration nous offrent les vues de la Providence, quelles réflexions nous suggère l’ordre merveilleux qui préside aux moindres détails des événements les plus cachés ! Quoi ! les variations de la Bourse sont soumises à des lois mathématiques immuables ! Des événements qui sont le produit du caprice des hommes, des secousses les plus imprévues du mouvement politique, des combinaisons financières les plus savamment étudiées, le résultat d’une multitude d’événements qui n’ont aucune relation entre eux, tous ces effets se combinent dans un ensemble admirable, et le hasard n’est plus qu’un mot vide de sens ! Et maintenant, apprenez et soyez humbles, princes de la terre qui, dans votre orgueil, rêvez tenir dans vos mains les destinées des peuples, rois de la finance qui disposez des richesses et du crédit des États, vous n’êtes que de frêles et dociles instruments dans la main de Celui qui embrasse toutes les causes et tous les effets dans un même ordre, qui, selon l’expression de la Bible, a tout mesuré, tout compté, tout pesé, tout distribué dans un ordre parfait. L’homme s’agite, Dieu le mène » [42].
Cette représentation du monde appelle deux commentaires. D’une part, s’appuyant sur la statistique, les modèles de Regnault visent à mettre en évidence des lois qui devront être respectées et conduire à « un état stable et tranquille »
[43], de même que pour Moore la connaissance de l’influence de Vénus permet la mise en place de politiques économiques devant stabiliser l’économie. On retrouve ici l’idée d’une fin de l’histoire, typique du déterminisme du XIX
ème siècle
[44]. D’autre part, ces premières modélisations économétriques se déploient dans le cadre de critères ou – lâchons le mot – de
valeurs, de nature
exogène, qui fondent ce déterminisme et guident la lecture du réel effectuée par les premiers économètres en définissant la forme et la finalité même de leurs modèles.
La construction unitaire des premiers économètres
C’est dans ce cadre déterministe
[45] qu’une autre dimension de l’essor de la modélisation économétrique acquiert sa signification : les analogies établies avec d’autres champs disciplinaires.
Une unité disciplinaire
Le déterminisme qui accompagne l’essor de l’économétrie exerce une influence forte sur les stratégies de modélisation. Comme nous l’avons suggéré ailleurs
[46], Moore relie d’emblée l’économie à d’autres disciplines d’un double point de vue. D’une part, le périodogramme, dont l’usage constitue l’innovation méthodologique majeure d’
Economic Cycles, provient du champ de la physique. D’autre part, comme d’autres scientifiques de l’époque, Moore pense que les phénomènes économiques – et plus généralement sociaux – dépendent de phénomènes physiques naturels et sont
de même nature que ces derniers
[47]. Cet emprunt repose ainsi sur une analogie mécanique, dans le sens donné par Israel à cette expression et, du point de vue de ses instruments comme de ses représentations théoriques, l’économie est perçue comme dépendante d’autres champs disciplinaires.
Cette stratégie de modélisation est loin de concerner exclusivement Moore. Plusieurs pionniers de l’utilisation du périodogramme en économie suivent ce programme d’
astronomie sociale. Chancellier
[48] montre qu’en expliquant des périodicités statistiquement mises en évidence, William Beveridge se réfère à « l’impact de quelques facteurs physiques se trouvant sur Terre ou dans l’atmosphère »
[49]. De même, si Regnault utilise la statistique comme mode d’approximation du déterminisme, en particulier à travers le calcul de moyennes
[50], il met en place une double validation de ses résultats : un test « intra-économique » – consistant en une comparaison du modèle théorique aux observations
[51] – et surtout un test « extra-économique », basé sur un parallèle entre ses résultats et les lois existant dans les sciences de la nature
[52]. Regnault s’appuie en effet sur la croyance en un univers unifié – « le monde moral ne se gouverne pas par d’autres lois que le monde physique »
[53] – et, à l’instar de Moore, proclame l’existence d’une liaison intime du monde physique et du monde moral. La nature est vue comme un mécanisme d’horlogerie, la société comme « une immense machine où tous les ressorts sont liés les uns aux autres »
[54]. Alors,
« cette représentation unifiée du monde lui donne la possibilité de transposer aux sciences sociales des formalismes issus des sciences naturelles et, plus encore, de leur adosser ses résultats […]. Sa conception unifiée du monde lui permet de recourir à des analogies avec les sciences naturelles et d’opérer des transferts de méthodes, de concepts et d’instruments pour explorer un phénomène social particulier – les mouvements boursiers » [55].
Nous voyons de quelle manière le déterminisme insère ici
[56] les transferts disciplinaires dans une conception unifiée du monde : ces emprunts se fondent sur la croyance en un monde unifié – croyance selon laquelle différentes branches scientifiques doivent partager les mêmes instruments.
Un monde unifié
Pour ces pionniers, la nature est en effet perçue comme unifiée. L’Univers ayant été créé par un Dieu horloger sur la base de quelques principes constants qui président au fonctionnement d’une large variété de phénomènes, des phénomènes a priori hétérogènes sont compris comme étant régulés par des principes similaires :
« Même s’il n’est pas possible de renfermer l’Univers dans une seule formule, il faut au moins que les différentes parties de la science, les théories qui s’appliquent à différents domaines de phénomènes, soient reliées et cohérentes entre elles. Elles doivent former une construction unitaire, à l’intérieur de laquelle la mécanique aura toujours le rôle le plus important » [57].
Le monde des phénomènes physiques (terrestres ou célestes) et le monde des phénomènes humains se voient unifiés et le champ de la physique – le plus achevé – permet, par transposition, de lire le champ de monde humain et social. Le paradigme unitaire est ainsi indissociable du
réductionnisme, les processus biologiques ou économiques étant abordés à la lumière des processus physiques
[58]. L’instrument privilégié de connaissance est
l’analogie mécanique, selon laquelle le monde humain est supposé être conforme aux lois régissant le monde physique. Comme celui de Moore, le cadre de travail de Regnault se caractérise par cette forme de modélisation typique du paradigme unitaire identifié par Israel.
Cette inscription de l’émergence de l’économétrie dans le paradigme unitaire permet ainsi d’éclairer l’utilisation que les premiers économètres ont pu faire de résultats étrangers à leur discipline, dans le cadre déterministe qui accompagne leurs travaux. Surtout, elle permet de comprendre de quelle manière l’économétrie s’ouvre dans le cadre de
représentations du monde propres à une époque particulière – car l’histoire n’est finalement rien d’autre que « le sens de la possibilité »
[59].
II. Reproduire de possibles réels : retour sur la « méthode Cowles »
Les bases de l’économétrie « moderne » sont jetées dans les années 1930 à 1950, les travaux de Frisch, Jan Tinbergen, Tjalling Koopmans, Trygve Haavelmo ou Jacob Marschak marquant – à divers titres – la naissance de la méthode Cowles qui s’est imposée jusqu’à la fin des années 1970
[60]. Ces années sont marquées par une volonté évidente de rompre avec le passé : si cela relève parfois de la rhétorique, on peut penser qu’elles constituent, à juste titre, un moment de rupture méthodologique, associé bien sûr à l’émergence d’une approche probabiliste, mais surtout à l’avènement d’un nouveau style de modélisation, comme le suggère la constitution en 1933 par Frisch d’un modèle fameux, le « cheval à bascule ».
Le cheval à bascule
Ce cheval à bascule
[61], dont l’objectif est de traiter le cycle économique, s’inscrit dans ce travail de modélisation mathématique entrepris par les économètres durant les années 1930
[62], un travail qui contribuera à l’émergence de la macroéconométrie – dont le modèle de l’économie américaine construit par Tinbergen en 1938 pour la Société des Nations constitue le premier maillon
[63] – comme au déploiement du probabilisme en économétrie
[64]. Mais son importance historique va au-delà. La distinction novatrice qu’il propose entre les mécanismes de
propagation – la structure de l’économie – et les
impulsions – des chocs aléatoires qui viennent la perturber – repose, à nouveau, sur une analogie établie avec la physique. Et si l’on interroge cette pensée analogique, ainsi que les rapports au réel et la représentation du monde qui l’accompagnent, on constate que le cheval à bascule revêt un style
fragmentaire.
Un modèle d’oscillations
Afin d’analyser ce modèle charnière, livrons-nous à un rapide travail d’archéologie, et commençons par une communication de l’ingénieur Philippe Le Corbeiller au congrès de la Société d’Économétrie de Lausanne en septembre 1931 – une communication publiée deux ans plus tard dans le premier volume d’Econometrica. Le Corbeiller y développe certains aspects de la théorie des oscillations du physicien hollandais Balthazar Van der Pol. En effet, la construction de petits modèles mathématiques du cycle économique a conduit les économètres à s’intéresser à certains modèles élaborés en physique. Or, comme préambule à son texte, Le Corbeiller évoque
« la Théorie des Oscillations, dont les théorèmes seraient en principe indépendants des applications mécaniques, thermodynamiques, électriques, chimiques, physiologiques, biologiques, ou économiques, qu’ils pourraient avoir, mais seraient illustrés par des exemples pris dans tous ces domaines » [65].
Et, ajoute-t-il,
« En économie politique, l’idée de représenter des phénomènes par des modèles mécaniques n’est pas nouvelle ; on voit que l’on pourrait tout aussi bien, peut-être mieux, les représenter par des modèles électriques, voire chimiques ou biologiques. Ce ne seraient là que des traductions, en langages divers, des équations régissant un même groupe de phénomènes » [66].
Le Corbeiller s’intéresse en particulier à la distinction établie par Van der Pol entre les oscillations forcées et les oscillations libres. Une oscillation forcée est imposée à un système par un mécanisme exogène agissant par impulsion périodique : elle provient de l’influence d’une cause périodique imperturbable qui communique au système considéré la périodicité de ses mouvements. En revanche, une oscillation libre se produit spontanément dans le système dès que l’action extérieure a cessé. Elle est donc plus ou moins amortie, mais si l’on compense exactement l’énergie dissipée par un apport exogène, les effets de l’amortissement disparaissent : l’oscillation est alors entretenue.
Un nouveau modèle de l’économie
Deux ans plus tard, Frisch présente son petit modèle macrodynamique visant à reproduire le mouvement cyclique de variables telles que l’investissement ou la consommation, en se plaçant précisément dans le cadre des oscillations libres :
« La majorité des oscillations économiques semble devoir être expliquée de manière la plus plausible comme des oscillations libres. Dans la plupart des cas, elles semblent être produites par le fait que des impulsions externes heurtent le mécanisme économique et donc initient des oscillations plus ou moins régulières. La caractéristique la plus importante des oscillations libres est que la longueur des cycles et la tendance à l’amortissement sont déterminées par la structure intrinsèque du swinging system, tandis que l’intensité (l’amplitude) des fluctuations est principalement déterminée par des impulsions externes. Une conséquence importante est qu’une fluctuation plus ou moins régulière peut être générée par une cause qui opère de façon non régulière » [67].
Il offre donc une traduction économique des objets évoqués par Le Corbeiller : la structure de l’économie est affectée par des chocs erratiques, des impulsions, qui constituent une source d’énergie apportée au système, s’y propagent et entretiennent les oscillations en leur permettant de se comporter à long terme de manière non amortie
[68].
Du sommeil des fleurs aux crises économiques : une nouvelle pensée analogique
La première particularité de ce système doit être recherchée dans cette analogie perçue par Frisch et Le Corbeiller entre les cycles économiques et la théorie des oscillations de Van der Pol. La stratégie de modélisation à laquelle recourt Frisch se fonde sur la conviction – clairement exprimée par Le Corbeiller – que la structure du modèle de Van der Pol peut être appliquée à des phénomènes différents, qu’il est un « modèle de modèles », un «
schéma mathématique » défini comme « une forme "vide" pouvant accueillir différents "contenus possibles" »
[69]. La connaissance scientifique procède ici par diffusion de formalismes, de modèles mathématiques, donc par
analogie mathématique, forme faible de l’analogie – ici de l’ordre du langage –, qui « consiste à trouver des "analogies", dans le sens général et générique du mot, entre des phénomènes parfois très divers, dont l’un au moins se soumet à une description mathématique simple. Une fois ces analogies établies, cette description sera un
modèle mathématique pour tous les phénomènes "semblables" »
[70].
De ce point de vue, Frisch s’inscrit dans le paradigme fragmentaire. Cette inscription ne saurait surprendre : la pensée de Van der Pol constitue une base importante de l’argumentation développée dans La mathématisation du réel. Israel montre en effet de quelle manière le physicien hollandais est conduit à relier, par une analogie mathématique, une variété importante de phénomènes. L’étude d’un type particulier d’oscillation – les « oscillations de relaxation » – l’amena en effet à appliquer à des phénomènes non électriques leur modélisation initiale :
« Voici quelques exemples d’oscillations de relaxation typiques : la harpe éolienne, un marteau pneumatique, le bruit grinçant d’un couteau sur une assiette, le flottement d’un drapeau au vent, le bruit bourdonnant que fait parfois un robinet d’eau, le grincement d’une porte, le multivibrateur d’Abraham et Bloch, le tétrode multivibrateur, les étincelles périodiques produites par une machine de Wimshurst, l’interrupteur de Wehnelt, la décharge intermittente d’un condensateur à travers un tube au néon, la manifestation périodique d’épidémies et de crises économiques, la densité périodique d’un nombre pair d’espèces d’animaux vivant ensemble et dont l’une des espèces sert de nourriture à l’autre, le sommeil des fleurs, la manifestation périodique d’averses derrière une dépression, les frissons de froid, la menstruation, et finalement les battements du cœur » [71].
C’est donc ici la structure mathématique qui prime, qui joue le rôle de « modèle de modèles ».
Des images possibles du monde
L’analogie qui est à l’origine du cheval à bascule ne semble guère fondée sur une quelconque unité du monde et ne relève pas du réductionnisme tel qu’il était à l’œuvre dans le paradigme unitaire. Quels en sont alors les fondements ?
Un manège enchanté
La perception du réel développée par Frisch offre deux particularités. D’une part, afin d’estimer empiriquement son modèle, il recourt à une procédure de calibrage
[72] : les valeurs attribuées aux coefficients du modèle sont ainsi supposées exprimer, « de manière approximative, les ordres de grandeur du vrai monde économique »
[73]. Et, précise-t-il, c’est « justement les types de mouvements que nous observons dans les séries statistiques qui sont ici
créés »
[74]. Le modèle reste donc bien sûr en relation avec le réel, mais c’est d’abord
sa capacité à le reproduire qui est mise en avant. D’autre part, Frisch n’appuie pas la construction de son modèle sur des représentations exogènes du réel. Il retient ainsi une distinction impulsion/propagation qui s’ouvre à l’aléa malgré le fait qu’il semble philosophiquement croire en l’existence d’un monde déterministe
[75] – un déterminisme dont on trouve par ailleurs d’évidentes traces dans certaines de ses innovations méthodologiques des années 1930
[76]. Ces deux particularités sont parfaitement nouées : pour Frisch, le recours à un formalisme extra-économique se justifie avant tout par son
efficacité du point de vue de la capacité à
reproduire le réel économique, indépendamment de contraintes exogènes pesant sur la nature de ce réel, indépendamment de représentations du monde extérieures à l’économie. La modélisation économétrique acquiert ici une autonomie inédite, reposant sur des critères d’évaluation plus internes.
Le cas de Frisch n’est pas une occurrence unique : une telle approche semble présente dans de nombreux travaux économétriques des années 1930, à commencer par les premiers modèles construits par Tinbergen
[77]. De même, l’ingénieur Lucien March – directeur de la Statistique Générale de France au début du XX
ème siècle – se voit fortement influencé par l’antiréalisme de Karl Pearson
[78], comme le suggère son rejet de la causalité au profit de la corrélation. Car, à ses yeux, une liaison causale n’est qu’une « image » du monde
[79]. Il sera alors amené à douter de la pertinence de la modélisation économétrique, et développera dans les années 1920 une connaissance exclusivement fondée sur la mesure, perçue comme l’unique moyen de connaître le monde social, et sur d’autres formes de modèles, en particulier graphiques
[80]. En revanche, ses « disciples », comme Marcel Lenoir
[81], opteront pour la modélisation en ajustant leurs modèles le plus finement possible au réel.
Nous retrouvons alors une caractéristique du paradigme fragmentaire : le modèle devient
une hypothèse, affranchie de représentations exogènes du monde, et dont la légitimité est assurée par un critère d’efficacité, synonyme de capacité à reproduire le réel. Il propose alors une
image possible du phénomène étudié. C’est donc également le critère de vérité qui se voit transformé : la modélisation mathématique est « une forme d’activité scientifique qui a renoncé
a priori à rechercher "une seule" vérité ou l’essence objective de la réalité, au profit de vérités partielles »
[82]. On peut remarquer que ce style de modélisation peut être porteur de traits caractéristiques de l’instrumentalisme : il s’agit en effet de reproduire un phénomène réel, en faisant
comme s’il se comportait conformément au modèle.
L’autonomie des méthodes
Mais il y a plus. Cet affaiblissement des caractérisations du réel auparavant permises par des valeurs extérieures se traduit par un relâchement des contraintes pesant sur la modélisation. En particulier, il ouvre un nouvel espace propice à une réflexion plus interne, davantage centrée sur le modèle en tant que tel.
Revenons succinctement aux origines de notre histoire. Le travail de modélisation des premiers économètres se caractérise, nous l’avons vu, par des méthodes adaptées à la représentation du monde dans laquelle ils s’inscrivaient. Moore emprunte le périodogramme à la physique parce qu’il suppose que les cycles économiques sont de même nature que les cycles astronomiques. De même, pour Regnault, l’utilisation de la moyenne ou de techniques de décomposition des séries temporelles reste indissociable de l’existence supposée de lois déterministes. La modélisation économétrique qui se déploie dans le paradigme unitaire se caractérise donc par l’existence de ce que nous appellerons un principe d’association : méthodes et représentations du monde restent intimement associées – les méthodes retenues visent à capturer des phénomènes perçus comme étant déterministes.
Ce principe disparaît dans le paradigme fragmentaire. L’affaiblissement du rôle des représentations exogènes du monde dans la construction du modèle conduit en effet à une autonomie nouvelle des techniques de modélisation. On l’a vu dans le cas de Frisch ; on le voit, de manière plus radicale, dans certains développements ultérieurs de l’économétrie, en particulier cette « méthode Cowles », symbolisée par la
Monograph 10
[83] qui trouve son origine principale dans la thèse de Haavelmo
[84], la contribution véritablement fondatrice de l’économétrie probabiliste
[85].
Cette filiation est particulièrement instructive. Si – malgré d’évidentes ambiguïtés – Haavelmo justifie le probabilisme de l’économétrie sur la base d’une représentation stochastique du monde
[86], seuls les instruments et méthodes qu’il introduit ont pénétré l’économétrie, influençant de manière décisive les développements des années 1950-1970, sans que l’explication du probabilisme qu’il propose – et qui pourtant légitimait, à ses yeux, l’adoption de ces méthodes et instruments – ne soit reconnue. Aris Spanos constate ainsi que l’approche économétrique postérieure « a largement ignoré les éléments méthodologiques essentiels de
The Probability Approach in Econometrics »
[87]. La
Monograph 10 révèle en effet que la justification du caractère stochastique d’un modèle s’effectue indépendamment de toute représentation du réel, comme l’illustre le chapitre rédigé par Marschak, directeur de la Cowles Commission entre 1943 et 1948. Selon ce dernier, la croyance en un monde déterministe ou un monde stochastique est secondaire – pour ne pas dire inutile – parce que ces deux mondes seraient
techniquement équivalents :
« Le caractère stochastique des relations économiques sera reconnu même par un déterministe pur et dur. Son monde est, en principe, régi par un ensemble d’équations entre de nombreuses variables (économiques et autres). Mais pour rendre sa théorie vérifiable par l’observation, il devra réduire considérablement cet ensemble. Les nombreuses causes qui déterminent l’erreur survenant dans la mesure d’une variable ne sont pas séparément répertoriées ; au contraire, leur effet joint est représenté par la distribution de probabilité de l’erreur, une variable aléatoire […]. L’économiste représente ces éléments, par exemple des changements de mode, par des "perturbations" aléatoires ou des "chocs" qui obéissent à certaines distributions de probabilité ; il coupe ainsi court aux explications causales complexes liées aux justifications de la fluctuation des goûts. Le non-déterministe, de son côté, ne trouvera pas nécessaire de justifier la présence d’éléments aléatoires dans les modèles économiques, sauf en se référant aux caractères aléatoires, imprévisibles, de certains types d’événements incluant le comportement humain ; ainsi, il doit également supposer que ces événements sont liés par certaines distributions de probabilités : même si des actions sont imprévisibles, certaines restent plus probables que d’autres » [88].
La
Monograph 10 marque donc un poids inédit accordé à la technique et au modèle, dont deux dimensions méritent une attention particulière. D’une part, le développement de la méthode Cowles rend ici l’aléa inoffensif du point de vue de l’appréhension du réel
[89]. Car la
Monograph 10 explicite cette idée selon laquelle l’économétrie se définit avant tout par l’efficacité des techniques. Cette orientation peut se comprendre, l’économétrie devant se doter de techniques robustes. Elle n’est cependant pas neutre : il suffit aujourd’hui d’ouvrir la plupart des ouvrages d’économétrie pour s’apercevoir que cette approche est passée à la postérité, en conduisant à un changement de définition de l’économétrie, devenue « un ensemble de méthodes statistiques appliquées à l’économie »
[90]. D’autre part, nous ne devons pas tirer de conclusions trop hâtives des développements précédents, en laissant penser que la modélisation économétrique deviendrait dépourvue de représentations du monde. En s’émancipant des analyses d’Israel, on peut en effet penser que l’on assiste à un
changement de nature de ces représentations : exogènes dans le paradigme unitaire, elles deviennent
endogènes dans le paradigme fragmentaire, c’est-à-dire que le modèle devient
la représentation du monde de l’économètre ou de la communauté qui le reconnaît. Nous ne développerons pas ici ce point. Cependant, l’institutionnalisation croissante de la recherche économétrique à partir des années 1930, conjuguée au développement de nouvelles philosophies des sciences, n’est sans doute pas étrangère à ce nouveau statut des représentations du monde des économètres
[91].
Épilogue : une histoire d’endogénéisation
En définitive, ce rapprochement de l’histoire de la modélisation économétrique et du prisme historique identifié par Israel nous a permis d’explorer une part de l’imaginaire des économètres – leurs représentations du monde, comme la nature des analogies qui sous-tendent leurs avancées. À partir de ses origines, vers le milieu du XIX
ème siècle, l’économétrie se constitue dans le cadre du paradigme unitaire : l’objectif est d’atteindre le réel dans le cadre d’une
croyance en un monde déterministe et unifié qui légitime et suscite des transferts de méthodes et d’instruments en provenance des sciences de la nature. Puis, à partir des années 1930, lorsqu’elle commence d’ailleurs à se doter d’outils probabilistes
[92], l’économétrie adopte une stratégie de modélisation différente, propre au paradigme fragmentaire. L’objectif devient la reproduction du réel et, dans cette perspective, c’est l’efficacité des formalismes et des techniques qui prime. Le modèle, détaché de critères exogènes et globaux, offre alors une image possible du réel. Cette lecture de l’essor et du développement de l’économétrie à la lumière de l’histoire de la modélisation offerte par Israel
[93] permet alors d’unifier, en un même mouvement historique, la nature évolutive des transferts interdisciplinaires qu’ils ont connus, un changement dans les rapports tissés entre les modèles et le réel et, plus généralement, une évolution des représentations du monde des économètres.
Le modèle, la théorie, le réel
Pourtant, quelles que soient les avancées offertes par
La mathématisation du réel et
Le jardin au noyer, ces ouvrages – ou l’utilisation que nous en avons fait – « laissent un résidu », pour reprendre une expression de Ricœur
[94], c’est-à-dire une série de faits non expliqués. Si Israel procède en identifiant un
trend qui ne peut rendre compte de la diversité de la modélisation, si cette analyse laisse dans l’ombre les conditions du passage entre les deux paradigmes identifiés
[95], une limite importante de cette histoire est relative au fait que si l’on comprend ce qui supporte la construction du modèle – en particulier en terme de représentation du monde –, l’exploration de l’imaginaire de l’économètre reste indépendante d’un certain nombre d’éléments pourtant susceptibles de saisir le rapport entretenu par le modèle avec le réel.
Ces dernières années ont précisément vu l’émergence de travaux, stimulés par les recherches menées en philosophie des sciences par Nancy Cartwright depuis
How the Laws of Physics Lie, qui ont permis de mieux comprendre le positionnement du modèle, dont l’analyse est indissociable de deux éléments adjacents : le réel et la théorie. Un modèle est ainsi un « intermédiaire »
[96] entre la théorie et le réel ou, dans une perspective plus radicale, un instrument « autonome » assurant une « médiation » entre la théorie et le réel
[97]. Si l’on suit cette dernière perspective, les modèles sont des cadres expérimentaux, possédant leur propre cohérence, une cohérence qui n’est ni celle de la théorie de laquelle ils sont issus, ni celle du réel. Un modèle entretient des rapports avec un corpus théorique comme avec le réel (par l’intermédiaire de l’observation), mais ne se réduit ni à l’un ni à l’autre : il est une interface susceptible de prendre des formes aussi variées que le test de propositions théoriques, le processus de mesure, l’expérience de laboratoire ou la simulation
[98].
Un premier résultat apparaît alors : le modèle relève de la « fiction »
[99]. On ne doit évidemment pas en déduire hâtivement qu’il est nécessairement dépourvu de fondements réalistes : il peut être un
instrument
[100] susceptible de nous dire quelque chose sur le monde
[101]. Mais ce constat, somme toute banal, doit être dépassé. Une analyse de la modélisation économétrique peut, me semble-t-il, être précisée en identifiant,
dans une perspective historique, la manière dont les modèles sont amenés à tisser des relations particulières avec le réel comme avec la théorie. Car si le modèle s’inspire de la théorie, cette inspiration est bien évidemment fonction de ce que peut offrir la théorie, c’est-à-dire
de son degré de maturité. Si l’on admet que l’activité essentielle des scientifiques est la confection de théories, on comprend que lorsqu’une théorie est faiblement développée, le modèle doit puiser dans le réel des voies de développement qui, en retour, pourront enrichir le cadre théorique. En revanche, lorsqu’un corpus théorique est plus mature, le modèle peut trouver dans la théorie une source d’inspiration plus consistante (par exemple, en simulant certaines relations issues de la théorie) : le poids accordé au réel comme source d’inspiration du modèle n’est alors plus aussi prépondérant. Le développement de la théorie peut donc entraîner la construction de modèles qui interrogent moins le réel et privilégient l’examen ou le test de principes théoriques.
Nos deux moments charnière de l’histoire de l’économétrie illustrent cette idée. Pour Moore, le modèle se fonde sur une théorie embryonnaire : l’influence présumée du climat sur l’économie. Le modèle qu’il construit ne peut donc y puiser beaucoup d’éléments. Son objectif est alors la découverte de principes et lois qui viendront contribuer à l’enrichissement du cadre théorique, cette voie de recherche passant par la confection d’un modèle qui interroge le réel – le modèle se construit par absorption du réel. En cas de succès, il vient compléter et enrichir la théorie. En revanche, le modèle de Frisch est révélateur d’un autre type de relation susceptible de lier le modèle, le réel et la théorie lorsque cette dernière est plus aboutie. Le cheval à bascule, inséré à bien des égards dans des développements théoriques, se fonde sur des propositions plus établies
[102]. Cette plus grande richesse théorique peut, à elle seule, susciter la construction de modèles qui ont plus pour objectif d’en analyser la robustesse que d’interroger le réel. Ce socle théorique, plus constitué, contribue à expliquer le fait que le réel joue ici un rôle plus secondaire, plus passif, que chez Moore.
Dans cette perspective, le rapport du modèle au réel dépend donc non seulement des conditions de possibilité du savoir précédemment soulignée, mais aussi de la fécondité du corpus théorique de référence. Il n’est alors guère étonnant de constater que l’interrogation de la théorie par le modèle occupe au cours du XXème siècle une place croissante, au détriment de l’interrogation du réel : ce siècle est fondamentalement marqué par une théorisation continue de l’économie.
Une question de fins et de moyens
Cette analyse historique des rapports qu’entretiennent le modèle, le réel et la théorie permet l’identification d’un terrain propice au développement de représentations plus ponctuelles du réel, plus instrumentales également dans l’esprit – il s’agit d’abord d’interroger la théorie –, l’ensemble étant favorisé par l’abandon de représentations unitaires qui a permis le relâchement de contraintes pesant sur la modélisation.
Ce constat n’est peut être pas étranger à certaines critiques subies par l’économétrie depuis les années 1980. Pour Lawrence Summers – quelle que soit, là encore, la dimension rhétorique de ses propos –, une partie de la modélisation macro-économétrique « prétend à la rigueur scientifique et a apporté des innovations méthodologiques significatives, [mais] est victime de l’illusion scientifique, et […] confond les progrès sur les méthodes avec les progrès sur le fond »
[103]. Une recherche gouvernée par la seule méthode est dénoncée par l’auteur, qui ne cache pas sa prédilection pour une analyse fine de la mesure et des faits économiques. La proximité avec les thèses d’Israel est éclatante : en regrettant que la recherche formelle « n’a exercé quasiment aucune influence sur les problèmes de fond de la pensée économique »
[104], Summers dénonce l’étude de
pseudo-réalités, une étude revendiquée par Lucas
[105].
Le fait de mentionner ces critiques n’est pas innocent : car c’est finalement à une mise en perspective de nos pratiques que nous invite Israel qui, sans succomber à une nostalgie du passé, ne cache pas sa conviction que « la science offre les
moyens et non pas les
fins de l’action »
[106]. Dans le paradigme unitaire, les modèles se nourrissent de représentations du monde fondées sur des valeurs externes au service desquelles est l’économie ; en revanche, le paradigme fragmentaire voit se déployer une modélisation plus autonome, réglée par une perception plus lâche et parcellaire du réel, par des critères plus endogènes de cohérence – c’est le modèle qui devient la représentation du monde de l’économètre. Précisément, on touche ici au nouveau statut des modèles qui, loin de capturer le réel, ont pour ambition de le transformer et de l’organiser, c’est-à-dire
de créer le réel. La modélisation macro-économétrique, depuis le milieu du XIX
ème siècle jusqu’à la fin du XX
ème siècle, illustre ce mouvement : tandis que les premiers modèles dégageaient des lois naturelles, les modèles plus contemporains identifient, en les simulant préalablement, des voies de politique économique et de transformation du réel
[107]. La modélisation économétrique s’intègre à ce titre dans ce basculement épistémologique qui marque le XX
ème siècle et qui correspond à la montée en puissance de modèles qui fabriquent le monde
[108], ce qui explique – dans une certaine mesure – les évolutions et ruptures que nous avons constatées dans cet article.
Notre histoire est finalement celle d’une triple
endogénéisation : endogénéisation des
représentations du monde, endogénéisation des
critères d’évaluation, endogénéisation du
réel. On peut s’en réjouir : elle marque l’indépendance – comme la puissance – nouvelle de l’économétrie. Mais elle pose
aussi la question des valeurs qui alimentent le travail de l’économètre
[109], une question déjà soulevée par François Divisia :
« si l’on fait quelque jour le bilan de l’œuvre économétrique, il faudra se demander : "En quoi l’économétrie a-t-elle enrichi notre connaissance de l’homme, ou du moins des comportements humains dans les phénomènes économiques constatés ?" Si notre science n’allait pas jusque là, elle tomberait au rang d’une méthode et non pas d’une science, pas même d’une technique. Nous croyons, quant à nous, qu’elle est davantage… » [110].
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