Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859397477
224 pages

p. 95 à 122
doi: en cours

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Dossier : Mathématiques et sciences sociales au XXème siècle

no 6 2002/1

2002 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : Mathématiques et sciences sociales au XXème siècle

La sociologie française après 1945 : places et rôles des méthodes issues de la psychologie

Olivier Martin CERLIS-CNRS - Université Paris V-René Descartes Patricia Vannier CERS-CNRS - Université Toulouse II
Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs sociologues français appartenant au Centre d’études sociologiques ont recours à des méthodes statistiques sophistiquées (échelonnements, analyse factorielle, tests...) qui étaient absentes du champ de la sociologie française d’avant guerre. L’article retrace le chemin parcouru par ces méthodes : issues de la psychologie anglo-saxonne (essentiellement américaine), ces méthodes ont rapidement été diffusées dans l’espace de la psychologie française, et notamment en psychotechnique. Plusieurs sociologues, comme Pierre Naville, Paul-Henri Maucorps, Jean Stoetzel ou encore Georges Gurvitch, ayant reçu une formation en psychotechnique ou ayant séjourné aux États-Unis, ont utilisé ou favorisé l’usage de ces méthodes dans les années d’après guerre. La relative fragilité de la sociologie par rapport à la psychologie durant cette période a également favorisé le rapprochement des chercheurs des institutions et pratiques de la psychologie. Les recherches issues de ces croisements ont contribué à l’émergence d’une nouvelle spécialité : la psychologie sociale. Mots-clés : sociologie, psychologie, psychotechnique, psychologie sociale, méthodes, statistiques, quantification. After World War II, several French sociologists at the Centre d’études sociologiques (CNRS) used advanced statistical methods (scaling methods, factor analysis, tests...) that were unknown to sociologists before the war. This article traces the path followed by these methods: originating from Anglo-Saxon psychology (basically American), those methods were quickly diffused into French Psychology by French psychotechnicians. Several sociologists, such as Pierre Naville, Paul-Henri Maucorps, Jean Stoetzel, and Georges Gurvitch, who were trained in psychotechnics or who spent time in United States, used the methods or favoured their introduction after World War II. The relative weakness of sociology at that time accounted for the close relationship between sociologists and psychological institutions and practices. The research resulting from such cross-disciplinary activities contributed to a new specialism: social psychology. Keywords : sociology, psychology, psychometrics, social psychology, statistical methods, quantification.
L’histoire de la sociologie française de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale a déjà fait l’objet de diverses études. Elles ont par exemple permis de souligner la persistance d’une tradition d’inspiration durkheimienne, de revenir sur le rôle des études sur la classe ouvrière, de mieux saisir la contribution importante de la philosophie, de saisir les voies de son institutionnalisation ou encore de saisir le rôle de chercheurs comme Georges Gurvitch [1]. Il ne s’agit pas ici de prétendre revenir sur ces différentes études, mais plus simplement de nous interroger sur un aspect relativement ignoré par les historiens de la sociologie française de cette période : l’origine et la nature des méthodes mathématiques utilisées par plusieurs sociologues français des années 1940 et 1950. Les différences sont considérables, dans la production sociologique française, entre les outils mathématiques utilisés avant guerre, principalement par les représentants de l’école durkheimienne (Halbwachs et Simiand notamment [2]), et les méthodes mathématiques présentes dans les travaux d’après guerre. La nature, la technicité, la finalité, le degré de mathématisation des méthodes changent radicalement d’une période à l’autre. Si les techniques d’échelonnement, d’analyse factorielle, de régression, de mesure des attitudes et opinions, de sociogrammes irriguent une part importante de la production sociologique française d’après guerre, ces outils sont totalement absents avant guerre.
Nous nous proposons d’étudier ce changement radical : pour quelles raisons, grâce à quelles circonstances, ces méthodes imprègnent-elles la sociologie des années 1945-1960 ? Quels sont les principaux acteurs de ce changement ? Ces méthodes sont issues des recherches anglo-saxonnes et notamment américaines en psychologie : elles sont le fruit des nombreuses recherches américaines en psychométrie des aptitudes, des attitudes et des opinions durant les années 1930 et 1940 ; au-delà, elles sont issues de la psychologie des tests mentaux dont le développement est considérable aux États-Unis à partir de 1910 [3]. Dès lors, comment expliquer la présence dans la sociologie française de l’après-guerre de ces techniques nées ailleurs, à la fois dans une autre discipline et dans un autre contexte national ?
Notre analyse, de type institutionnelle, s’appuie sur un lieu scientifique spécifique, le Centre d’Études Sociologiques (CES), principale institution d’élaboration de la recherche en sociologie en France après guerre, premier laboratoire propre du CNRS en sociologie et unique jusqu’en 1968, lieu de (re)construction de la sociologie [4]. Toute la sociologie française ne se résume pas aux recherches menées au CES, mais ce dernier est un élément constitutif essentiel de cette sociologie de l’après-guerre. C’est à travers l’étude de cette institution particulière et la production de quelques-uns de ses membres que nous allons chercher à comprendre les origines de la présence des méthodes psychologiques et psychométriques en sociologie.
Notre propos final n’est évidemment pas d’affirmer que la recherche sociologique en France est, dans son ensemble, marquée par les méthodes et concepts de la psychologie. Nous n’ignorons pas que diverses formes de recherches et réflexions ont largement échappé à cette influence, au CES comme ailleurs. Il n’en reste pas moins que de larges pans des recherches conduites au CES après la Seconde Guerre mondiale sont marqués par les outils de la psychologie : ces derniers participent à la (re) définition de la sociologie telle qu’elle s’élabore durant l’après-guerre et contribuent au développement d’une discipline hybride, la psychologie sociale. Dans une période où les frontières et identités disciplinaires sont encore incertaines, les travaux des uns et des autres façonnent la sociologie et ses spécialités.
Trois axes d’investigation sont explorés ici pour saisir la circulation des méthodes de la psychologie en direction de la sociologie : l’étude des itinéraires des sociologues français qui, en raison de leurs formations ou de leurs responsabilités, acquièrent une compétence en méthodologie psychologique en France (section II) ; l’étude des influences directes de démarches étrangères (principalement américaines) sur la sociologie française en raison de séjours de chercheurs français à l’étranger ou, de façon symétrique, de séjours de chercheurs américains en France (section III) ; enfin, l’étude comparative de la situation de la sociologie (en l’occurrence celle produite au CES) et de celle de la psychologie, et l’étude des relations que ces deux champs entretiennent durant l’après-guerre (section III). Ces trois formes d’influence se conjuguent pour faire de la recherche en sociologie au CES un secteur marqué en profondeur par les démarches et outils de la psychologie. Mais, avant d’aborder ces divers points, une rapide présentation de la situation de la psychologie et plus spécifiquement de la psychologie des tests mentaux avant 1945 en France, est nécessaire (section I).
 
I. La psychotechnique : la place des mathématiques et de la tradition anglo-saxonne
 
 
La place centrale des outils statistiques
Orientée vers des objectifs pratiques (la sélection des individus, l’identification des aptitudes personnelles, le classement des enfants ou des adultes selon leurs capacités intellectuelles ou psychomotrices…) ou plus théoriques (connaître le fonctionnement cérébral, identifier les diverses fonctions mentales…), liée à des enjeux économiques, industriels ou commerciaux, fortement imprégnée par la littérature psychométrique anglo-saxonne [5], reliée depuis le début des années 1930 au moins à plusieurs groupes de mathématiciens soucieux d’applications pratiques, la psychologie des tests mentaux [6] repose depuis son origine sur des calculs statistiques et des analyses mathématiques. Le développement et la passation de tests mentaux sont indiscutablement associés aux outils statistiques et mathématiques permettant de mesurer leur fiabilité et leurs relations, d’estimer des résultats obtenus à des batteries de tests par des individus, de décomposer ces résultats pour identifier les aptitudes sous-jacentes… Ces outils statistiques ont pour noms : échelle d’aptitudes, coefficients de fiabilité et de fidélité, coefficient de corrélation, analyse factorielle, régression…
Ces outils sont connus et largement utilisés dans la psychologie française de l’avant-guerre. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les principales revues du milieu, comme par exemple l’Année Psychologique : les articles ayant recours à la notion de test mental et de test d’intelligence, aux outils statistiques de leur analyse et aux travaux anglo-saxons sur le sujet sont très fréquents durant les années 1930. Comme le sont les comptes rendus de recherches américaines ou anglaises en psychologie des tests mentaux. Les raisonnements mathématiques, les analyses statistiques et les réflexions méthodologiques sont courants et ne constituent pas, loin s’en faut, l’exception dans la littérature psychologique de cette période. Les noms de Spearman, de Thurstone, de Kelley, de Terman sont connus et les références à leurs travaux régulières. Même des techniques aussi sophistiquées (d’un point de vue mathématique) que l’analyse factorielle sont utilisées [7]. La statistique, la psychométrie et les méthodes de tests font partie des cours dispensés à l’Institut de Psychologie de l’Université de Paris comme au CNAM [8] dans les années 1930.
Toutefois, le principal terrain d’utilisation de cette technologie des tests mentaux et des outils d’analyse qui y sont associés est incontestablement celui de la psycho-technique, c’est-à-dire de la psychologie de l’orientation professionnelle [9]. Son enjeu est de parvenir à identifier, chez les individus, les aptitudes et capacités propres pour parvenir à attribuer à chacun une profession, une fonction ou une responsabilité adéquate ; elle vise également à diminuer le nombre d’accidents du travail en adaptant mieux l’homme à son poste. C’est un secteur très actif de la psychologie en France dans les années 1930, 1940 et 1950. Les laboratoires de psychotechnique se multiplient durant les années 1930 : à la fin des années 1930, plus de quinze centres de recherche en psychotechnique existent en France. En premier lieu, l’Institut national d’orientation professionnelle (INOP, qui devra plus tard l’INETOP, l’Institut National d’Étude du Travail et d’Orientation Professionnelle), destiné à la formation des conseillers d’orientation professionnelle mais aussi à la recherche « fondamentale », est créé en 1928 à Paris [10]. À l’exemple de l’INOP, la recherche « fondamentale » est souvent adossée à des centres d’applications et de mise en œuvre pratique des développements théoriques. Elle est donc souvent associée à des entreprises commerciales ou industrielles (Hachette, Chemin de fer du Nord, Société des transports en commun de la région parisienne, Renault, Chambre de Commerce…) ou à des services d’État (Marine de Guerre, Armée de l’Air, Éducation nationale, Justice…). Et les années 1940 vont voir chacun des départements français se doter d’un centre d’orientation professionnelle si bien qu’en 1953, il existe 156 centres départementaux en France au sein desquels exercent plus de 400 conseillers. La recherche théorique dispose de plusieurs lieux pour s’exprimer et notamment des revues Biotypologie (depuis 1932), Revue de la Science du Travail (1929-1930), le Bulletin de l’INOP (depuis 1929), Travail Humain (depuis 1933)…
Ces institutions ne sont que la partie nationale d’un mouvement largement international : l’Association Internationale de Psychotechnique [11] existe depuis 1920 ; des conférences internationales se tiennent régulièrement depuis cette même année. Cette dimension internationale explique en grande partie la grande familiarité des psychotechniciens français avec la littérature anglo-saxonne : Piéron côtoie par exemple Spearman lors de la huitième édition de ces conférences internationales, en 1934 à Prague. Au delà de cette anecdote, durant la décennie 1930, près d’une publication sur trois recensée et analysée par la revue Travail Humain est d’origine anglo-saxonne ; et c’est également le cas dans le Bulletin de l’INOP.
Cette présence de la littérature anglo-saxonne va de pair avec une omniprésence d’outils mathématiques [12]. D’ailleurs le programme officiel de formation des conseillers d’orientation comporte des apprentissages aux « procédés expérimentaux utilisés dans la mesure des processus psychophysiologiques » et aux « procédés permettant l’élaboration et l’interprétation des résultats expérimentaux [13] ». Les méthodes statistiques font partie de la culture commune de l’immense majorité des psychotechniciens, de ceux engageant des recherches fondamentales comme de ceux utilisant les résultats de ces recherches sur des cas pratiques d’orientation. Les auteurs « classiques » de la statistique et de la psychométrie sont connus et leurs noms sont régulièrement évoqués dans les revues et ouvrages du champ : Karl Pearson, Charles Spearman, Cyril Burt, Godfrey Thomson, Louis Leon Thurstone… D’ailleurs, l’ouvrage classique du psychomètre Spearman, Les aptitudes de l’homme. Leur nature et leur mesure, initialement publié en 1927 à Londres, est publié en France par les psychotechniciens de la revue Travail humain en 1936.
L’analyse des actes des conférences internationales de psychotechnique établit sans conteste ce fait. Lors des éditions 1927 de ces conférences, à Paris, les notions et les outils de la corrélation, de la mesure de la fiabilité, de la théorie des erreurs, des tests et des échelles parcourent plusieurs communications et font même l’objet d’une session spéciale, consacrée aux « Questions de méthodes » [14]. Au fond, l’objet de la plupart des communications est l’analyse de tests psychologiques ou psychomoteurs : il s’agit d’en étudier l’efficacité ou la pertinence, de les étalonner ou de les comparer, d’exposer les principaux résultats… L’outil statistique est central dans ces recherches.
La lecture des volumes du Bulletin de l’Institut National d’Orientation Professionnelle (revue régulièrement publiée à partir de 1929, avec un premier numéro exceptionnel en 1928) confirme à son tour ce fait : les références et les utilisations de méthodes statistiques (y compris l’analyse factorielle) sont nombreuses.
Enfin, examinons par exemple l’ouvrage pratique de Guy de Beaumont (conseiller d’orientation professionnelle « ordinaire »), La psychotechnique au service de l’entreprise (1945) : Spearman, Galton, Cattell, Pearson, Burt et Thurstone sont cités. Comme le sont les principaux auteurs français promoteurs, en France, de cette littérature anglo-saxonne : Henri Piéron, J.M. Lahy, Ed. Toulouse, Henri Wallon… La notion de facteur et la méthode statistique d’analyse factorielle sont largement évoquées. Tout vient, une fois de plus, confirmer la familiarité des psychotechniciens avec les outils de la statistique et de la psychométrie anglo-saxonne.
Mathématiciens et psychologues : une coopération ancienne et durable
Le rôle des mathématiques dans la psychotechnique est telle que plusieurs mathématiciens, souvent prestigieux, prennent part aux recherches en psychologie, soit à travers des responsabilités dans les sociétés savantes, soit en collaborant à des recherches, soit en publiant des manuels à destination des psychologues. C’est le cas de Georges Darmois, de Raoul Husson, de Pierre Delaporte et un peu plus tard de Georges Guilbaud.
Georges Darmois, mathématicien formé sur les bancs de l’ENS, professeur de mathématiques à Nancy puis à la Sorbonne et à l’ISUP [15], directeur des études dans cet Institut, futur membre de l’Académie des Sciences, intervient aux quatrièmes conférences de psychotechnique, tenues à Paris en 1927. Il y présente des réflexions sur le rôle des mathématiques et de la statistique mathématique [16]. Quelques années plus tard, il suggère et préface la traduction [17] de l’ouvrage fondamental de Charles Spearman sur l’analyse statistique des facteurs mentaux, Les aptitudes de l’homme. Leur nature et leur mesure (1936). Entre temps, lors de la création de la Société de biotypologie en 1932, dont la vocation est intimement liée aux objectifs de la psychotechnique, Darmois intervient sur les « Méthodes mathématiques à employer dans les enquêtes biotypologiques ». Son intervention, comme celle de Raoul Husson le même jour, sera publiée dans le premier numéro de la revue de cette société, Biotypologie (1933). Un peu plus tard, il publie dans cette même revue un article exposant les méthodes d’analyse factorielle (1935, vol. 3). Et à partir de 1938, il est un des vice-présidents de la Société de Biotypologie, aux côtés de Piéron, Toulouse, Laugier ou encore Bonnardel. En 1940, il publie dans la collection « Mémorial des Sciences Mathématiques de l’Académie des Sciences de Paris » un ouvrage de synthèse sur Les mathématiques de la psychologie : il consacre un des cinq chapitres à l’analyse factorielle. Il sera également à l’origine de l’invitation de Charles, le psychologue anglais à l’origine des premières « analyses factorielles », à la Société de Biotypologie [18] : il publiera d’ailleurs deux articles dans la revue de la société (en 1936, puis 1937).
Raoul Husson est aussi un mathématicien, ancien élève de l’ENS et secrétaire général de la Statistique Générale de France. Mais il est également assistant de psychologie appliquée à l’EPHE dans les années 1930. Après avoir publié divers articles de présentation générale des outils statistiques de la psychologie dans le Bulletin de l’Institut Général Psychologique (1934), puis dans le Bulletin de la Statistique Générale de France (1935), Husson publie en 1937 un manuel de métrologie psychologique dans lequel il présente les outils simples de la mesure en psychologie (test, mesure brute, rang, décile, écart, étalonnage, pondération, mesure de validité, d’homogénéité) et les outils statistiques de « décomposition des aptitudes complexes en facteurs indépendants » (Spearman, Garnett, Kelley, Darmois) et de « recherche du nombre minimum des aptitudes en fonction desquelles toutes les autres peuvent être exprimées linéairement » (Thurstone, Hotelling). Dès 1935, il affirme que ces méthodes sont connues et utilisées par les psychologues [19], alors que certaines de ces méthodes (notamment celles de Thurstone et de Hotelling) viennent juste de voir le jour outre-Atlantique.
D’une génération plus jeune que Darmois, le mathématicien Pierre Delaporte a également collaboré à plusieurs reprises avec les membres de la Société de biotypologie. Il apporte sa compétence en analyse des corrélations et en analyse factorielle [20].
Cette collaboration entre mathématiciens et psychologues sera durable. Ainsi, après guerre, le mathématicien Georges Guilbaud, fondateur du Centre d’Analyse et de Mathématiques Sociales en 1956 à l’EPHE [21], publie avec le psychologue Roger Daval un ouvrage de méthode statistique destiné aux étudiants en psychologie [22]. D’une certaine manière, c’est l’arrivée de l’ordinateur et des logiciels « clefs en main » qui sonneront le glas de la coopération active entre mathématiciens et psychologues. Peut-être faut-il également y ajouter le fait que la spécialisation croissante des professions scientifiques rend de plus en plus difficiles les échanges et collaborations interdisciplinaires.
 
II. Pierre Naville, Paul-Henri Maucorps : de la psychotechnique à la sociologie
 
 
Parmi les chercheurs dont les actions seront déterminantes pour la constitution de la sociologie (en particulier du CES) après guerre, plusieurs d’entre eux méritent notre attention en raison de leur rôle de « passeur » entre la psychotechnique et la sociologie. C’est le cas de Pierre Naville et de Paul-Henri Maucorps. Au début des années 1940, les parcours de Naville et de Maucorps s’inscrivent incontestablement dans ce mouvement de la psychologie de l’orientation professionnelle. Aussi différents soient-ils sur le plan politique, intellectuel et personnel, Naville et Maucorps ont des itinéraires très proches : l’un et l’autre ont été formés à la psychotechnique et ont exercé, durant la guerre et l’immédiat après guerre, des fonctions de psychologues de l’orientation professionnelle et « d’experts » (terme anachronique) de la sélection des personnels. En raison de ses engagements politiques et de son rôle dans le mouvement surréaliste, la figure de Pierre Naville est bien mieux connue que celle de Paul-Henri Maucorps [23]. Nous nous contenterons donc de rappeler les principaux aspects de la biographie de Naville en nous arrêtant plus précisément pour les dimensions qui intéressent notre propos. Nous évoquerons ensuite le rôle et l’itinéraire de Paul-Henri Maucorps.
Pierre Naville : de la psychotechnique à la sociologie du travail
Il n’est pas facile de faire la synthèse du parcours de Pierre Naville [24] (1904-1993) en raison de la précocité, de la densité et de l’intensité de son itinéraire intellectuel : surréaliste dès 1924, membre du parti communiste en 1926, exclu dès 1928 pour avoir soutenu Trotski, défenseur et promoteur du behaviorisme de Watson en France avec La psychologie, science du comportement paru en juin 1942 chez Gallimard, psycho-technicien, psychologue de l’enfance auprès d’Henri Wallon, puis sociologue du travail et de l’automation… Passionné par la recherche d’une manière non restrictive, il devient sociologue à la suite de circonstances au moins autant politiques et institutionnelles que scientifiques. Les toutes premières années de la décennie 1940 sont une période de forte implication de Pierre Naville dans la psychologie, et plus précisément la psychologie de l’orientation professionnelle et de la sélection. Son engagement politique lui vaut d’être envoyé au « Front » malgré son âge. Fait prisonnier au début de la guerre, il est libéré en 1941 en faisant valoir une incapacité physique. Son intérêt pour la psychologie le conduit à suivre les cours de l’Institut National d’Orientation Professionnelle (INOP) d’octobre 1941 à juin 1942. Il réussit le concours de conseiller d’orientation en 1942 [25] et est nommé en 1943 directeur du centre d’orientation d’Agen, en zone sud (jusqu’en décembre 1944) [26]. Il y anime le Bulletin d’orientation professionnelle (qui remplace le Bulletin de l’INOP, dont la publication est suspendue en raison de l’occupation nazie [27]) : quatre numéros seront publiés, avec des auteurs tels que les psychologues Gaston Viaud, Daniel Lagache, Irène Lézine et René Zazzo.
Après la Libération, il continue ses activités de conseiller d’orientation, poursuit ses cours à l’INOP et publie régulièrement dans le Bulletin de l’INOP [28]. Mais ses positions sur l’orientation professionnelle, notamment dans Théorie de l’orientation professionnelle (1945), l’opposent très vite au grand patron de la psychologie de l’époque, Henri Piéron [29]. Naville critique les fondements de l’orientation professionnelle (telle qu’elle est alors conçue et pratiquée en France) et le rôle central qu’occupent les tests psychomoteurs dans cette activité. Pour lui, la question de l’orientation professionnelle ne doit pas être envisagée comme la question de l’adaptation psychomotrice d’un individu à un poste techniquement défini et isolé ; ni comme la recherche des aptitudes intrinsèques des individus et la mise en adéquation de ces aptitudes avec des caractéristiques techniques des professions. Comme Georges Friedmann [30], Naville estime indispensable de tenir compte de l’environnement social et politique du travail, des exigences économiques, pour penser les questions d’orientation professionnelle. Sa défense de la psychologie de Watson, qui fait écho à ses critiques des théories de l’orientation professionnelle alors en cours, est un second motif de discorde avec la communauté des psychologues. Le behaviorisme de Watson permet, à ses yeux, de débarrasser la psychologie de « la divinisation de l’hérédité, monstre personnifié, renouvelé du Destin qui dicterait à l’enfant tout son avenir d’adulte, en fonction du passé de ses ascendants » [31]. Il ne nie pas l’existence de l’hérédité, qui est un « fait biologique », mais précise avec force que celle-ci « s’exerce dans le domaine organique et non dans celui du comportement [32] ». Ceci rejoint sa critique de la notion d’aptitude : au lieu de penser l’aptitude comme un caractère inné, attaché une fois pour toutes à l’identité des individus, Naville la conçoit comme le résultat d’interactions entre un individu et son environnement social et économique.
En 1945, il obtient une bourse CNRS et rejoint le laboratoire de psychologie de l’enfant d’Henri Wallon. Il devient attaché de recherche du CNRS en 1948. La réorientation de ses travaux vers la sociologie est progressive : elle débute vers 1950 mais ne s’accomplit vraiment que vers la seconde moitié des années 1950. Cette réorientation ne sera d’ailleurs jamais exclusive puisqu’il continuera à s’intéresser à de nombreux domaines, y compris la psychologie de l’orientation professionnelle (sur laquelle il publie jusqu’aux années 1970). Les années 1950 marquent néanmoins le basculement de la psychotechnique vers la sociologie du travail qui devient sa priorité. Il rejoint le CES en 1951, après avoir fait partie du Centre d’Études et de Recherche Documentaires sur l’Enseignement Technique du CNRS. Il engage et participe à des enquêtes statistiques sur le travail, sur les conditions de production [33] : elles constituent pour lui le moyen d’établir que le milieu social, l’environnement économique et social, pèsent sur les choix individuels.
Cet itinéraire fait de Naville un familier des techniques de la psychologie des tests mentaux et des méthodes d’analyse statistique qui y sont associées : il est le traducteur d’un des ouvrages fondamentaux de l’analyse factorielle, celui de l’anglais G. Thomson, L’analyse factorielle des aptitudes humaines [34] et il connaît la littérature française et anglo-saxonne sur les tests mentaux et les outils statistiques de la psychologie des tests mentaux et les cite abondamment dans plusieurs de ses publications [35]. Ces connaissances sont mises en œuvre dans ses recherches empiriques, comme le montre l’analyse de ses travaux sur la psychologie de l’enfant. Dans son article « Correction d’un test de dessin par trois correcteurs différents », publié en 1948 dans le Journal de psychologie normale et pathologique, il a par exemple recours au calcul des corrélations (de Spearman), à la notion d’échelle et de calcul de scores.
Ainsi, même si Pierre Naville a surtout fait porter ses réflexions sur les fondements de la psychologie de l’orientation professionnelle et si l’essentiel de ses publications des années 1940 et 1950 constitue une critique de cette psychotechnique, il connaît les méthodes statistiques associées à la psychotechnique et contribue à leur diffusion à travers ses travaux empiriques.
Paul-Henri Maucorps : de la sélection des personnels militaires à la sociologie
L’itinéraire de Paul-Henri Maucorps (1911-1969) présente de fortes similitudes avec celui de Naville. Pourtant, les deux hommes sont très différents et ne collaboreront jamais [36]. Issu d’une famille aisée, fils d’un général de l’armée française, Maucorps est reçu à l’École Navale en 1930, après les classes préparatoires mathématiques. Il obtient divers autres diplômes, dont celui de l’Institut d’Ethnologie et celui de l’Institut de Psychologie de l’Université de Paris. Au début de la guerre, il est commandant en second d’un croiseur de la Marine Nationale. Il s’engage dans la résistance (commandant de corps franc) tout en prenant la direction technique du Service de sélection et d’orientation du personnel de l’armée de l’air, où il met en œuvre les méthodes de la psychométrie, puis de la sociométrie pour étudier le personnel militaire, ses relations, ses motivations et sa sélection. À la sortie de la guerre, il est chargé de conférence à l’École supérieure de Guerre où il enseigne la psychologie militaire (jusqu’en 1949). Son programme d’enseignement comprend l’exposé des méthodes sociométriques de Moreno et les outils de la psychométrie et de la sociométrie américaine.
Parallèlement à la poursuite de ces responsabilités au sein des Armées, il s’engage dans de nombreuses activités « civiles ». La seconde moitié des années 1940 est la marque de son dynamisme. Il prend part, au moins indirectement, aux réflexions de la Commission Langevin-Wallon sur la réforme de l’enseignement : il est en effet le co-directeur [37] du Groupe de psychométrie pédagogique [38]. Ce groupe organise notamment une grande enquête psychométrique auprès de plusieurs centaines d’élèves des collèges et lycées parisiens et contribue au développement des tests nécessaires à l’évaluation de leurs aptitudes. Un des principaux enjeux est de parvenir à identifier les âges à partir desquels tel ou tel enseignement peut être délivré de manière profitable. Pour cela, il faut parvenir à « discriminer, âge par âge, des aptitudes spécifiques, leur chiffrement et leur hiérarchisation [39] ». Pour Maucorps, seule l’étude statistique peut permettre d’assurer un statut scientifique et légitime aux travaux de ce groupe. La solution méthodologique retenue est celle de l’analyse factorielle (de Thurstone) : trois facteurs généraux sont obtenus à l’issue de cette analyse factorielle des résultats aux tests. Ce groupe conduit également une enquête de connaissances et d’opinion sur les candidats aux Écoles Navales et de l’Air.
Un peu plus tard, en 1948, à l’âge de 37 ans, Maucorps entre au CES et met en place l’une des deux premières équipes du CES [40] : l’équipe de psychosociologie. Il devient rapidement le bras droit de Gurvitch quand ce dernier, directeur du CES, est souffrant. Cette même année 1948, il crée le Groupe de recherches et d’applications psychologiques et sociologiques de Paris : ce groupe travaille notamment pour le ministère du Travail, pour l’Armée, ainsi que pour le Centre des Hautes Études Administratives. Il participe également à une recherche conjointe entre le CES et le laboratoire de psychologie de l’enfant de Wallon sur les enfants attardés, victimes de la guerre ou caractériels (Centre d’Observation de Vitry, dirigé par Jean Ughetto) [41].
Conjointement, il co-fonde en 1948 Travail et Méthodes, une revue technique pour la direction et l’organisation des entreprises. Destinée aux chefs d’entreprises et aux responsables des personnels, cette revue a pour vocation de présenter les « méthodes rationnelles » et les « techniques pratiques de la direction des entreprises » afin, notamment, d’améliorer la gestion et la sélection des travailleurs et de contribuer à leur motivation et leur satisfaction. Il s’agit en fait de fournir aux décideurs et entrepreneurs un accès simple et opératoire aux méthodes développées dans les laboratoires de psychologie du travail et de psychotechnique. Maucorps est un des principaux (sinon le principal) animateurs de cette revue jusqu’en 1953, date à laquelle il quitte le comité de rédaction. Entre 1948 et 1953, il y publie plusieurs dizaines de textes : articles sur les techniques de la psychologie du travail, traductions et comptes rendus [42]. Évidemment les techniques de la psychométrique et de la psychotechnique sont largement exposées, commentées et mises en œuvre. Même s’il ne s’agit pas d’une revue à l’intention de la communauté scientifique et donc d’une revue respectant scrupuleusement les usages en matière de citation et de bibliographie, Travail et Méthodes fait souvent référence à la littérature psychotechnique, française comme américaine. Les grands noms et leurs travaux, comme les principales méthodes, sont présents.
Cette action en faveur d’une valorisation pratique des acquis de la psychotechnique n’est pas la seule preuve de l’implication de Maucorps dans cette spécialité et de sa compétence en la matière. En septembre 1946, il avait publié, en collaboration avec le Capitaine Rozes, un rapport de synthèse sur les intérêts de la psychotechnique au sein des armées : destiné à la hiérarchie militaire, ce rapport intitulé Le service de sélection et d’orientation du personnel de l’armée de l’air (SOP) cherche à « convaincre de la nécessité et de la portée militaire » de la psychotechnique (5) et présente les travaux déjà conduits au sein de l’armée française. Les auteurs font de très nombreuses et fréquentes références aux méthodes de la psychométrie/psychotechnique : outre les outils les plus courants de la statistique (qu’ils présentent en annexe : moyenne, écart-type, corrélation), ils citent, évoquent ou utilisent les travaux de Piéron et Laugier sur la décimologie, les recherches critiques de Binet et de Burt sur la graphologie, les outils de Burt pour la sélection des officiers (Journal of Psychology, 1942), les recherches de Binet et Simon sur l’intelligence des enfants, les travaux sur les facteurs de l’esprit de Spearman (The Abilities of Man) et Thurstone (The Vectors of Mind). Ils renvoient également à la revue Psychometrika. Ils utilisent par exemple la méthode de Thurstone pour étudier les intercorrélations entre tests (matrices résiduelles, matrice des saturations, représentation vectorielle du patron de Thurstone), ainsi que la méthode de Spearman (carrés des corrélations, saturations, matrice résiduelle). Au total, sur les dix-sept sources citées de façon précise et utilisées, quatorze sont anglo-saxonnes.
Un peu plus tard, il publie dans la collection « Que sais-je ? » un ouvrage de présentation de la Psychologie militaire (1948a). Il fait, là aussi, preuve de sa compétence en psychométrie et méthodes statistiques de la psychologie. Il présente la notion de tests psychométriques, la notion d’échelle (notamment celle de Likert), la méthode de régression multiple, la théorie unifactorielle primitive de Spearman (1925), l’analyse multifactorielle de Thurstone (1935), les méthodes des tests projectifs (Rorschach), les méthodes métriques des inventaires de personnalité, la sociométrie de Moreno ainsi que les tests AGCT (intelligence générale), AMAT (aptitude mécanique), ROAT (radiotélégraphie) utilisés dans l’armée américaine. L’analyse factorielle, « qui consiste à réduire un ensemble de variables à un schéma essentiel [43] », fait l’objet d’une attention particulière car il y voit un des outils de la scientificité de la psychologie. On trouve des signes objectifs de sa compétence en ce domaine dans la plupart de ses publications des années 1940 et 1950 : dans Psychologie des mouvements sociaux (1950) comme dans les nombreux articles qu’il publie durant cette période [44]. Un article, paru en 1948 dans le Journal de la Société des Océanistes et consacré à des recherches sur des sociétés du monde océanique illustre parfaitement ce fait. Bien que cet article soit publié dans une revue d’ethnologie et bien qu’il ait pour objet les sociétés indigènes d’Océanie, il n’en comporte pas moins des références et des utilisations des méthodes psychométriques les plus avancées (l’analyse factorielle, recherche de similarité, analyse de la variance en l’occurrence). Maucorps justifie son recours à de telles méthodes en arguant du fait que seules les méthodes avancées peuvent aider à analyser des données relatives à des sociétés mal connues et qui ne peuvent donc pas être traitées par les outils les plus simples (tests simples et échelles développées pour le monde occidental).
Outre ces compétences en psychométrie des tests mentaux et en psychotechnique, son ouvrage Psychologie des mouvements sociaux (1950) démontre l’existence d’une autre compétence : Maucorps connaît, au moins dès la fin des années 1940, la littérature américaine de psychosociologie. Il cite et présente explicitement les méthodes de comparaison de paires, de Thurstone, de Likert, de Guttman, de Bogardus et de rangement relatif. Cette liste dénote une connaissance très fine de la littérature. Les recherches psychosociologiques de Lazarsfeld, Allport, Cantril, Thurstone, Stouffer, Guilford, Hartley, Newcomb, Murchinson, Wright, Murphy, Laswell sont présents dans ses travaux de la fin des années 1940. L’étude des attitudes, les méthodes d’échelonnement comme les travaux sur la communication et la propagande lui sont connus.
Maucorps apparaît comme un grand lecteur et traducteur de la littérature américaine : il est le traducteur attitré de la plupart des articles et contributions anglo-saxonnes dans le revue Travail et méthodes ; il traduit et supervise la publication de plusieurs travaux américains de science politique [45] ; et il ne faut pas oublier sa traduction de Moreno [46]. Son entente avec Gurvitch [47] lui permet de publier en anglais [48] et d’être le témoin attentif, voire un acteur des efforts de Gurvitch pour publier des auteurs américains en France [49].
Signalons enfin un détail qui aura son importance pour comprendre l’émergence de la psychologie sociale : Maucorps ne cite pas, dans ces divers ouvrages, les travaux de Stoetzel. Il connaît les méthodes psychosociologiques d’échelonnement comme les fondements de la psychosociologie (les notions d’attitude, de croyance et d’opinion), mais il ne cite pas un des rares auteurs, voire l’unique auteur français qui possède également cette compétence tout en n’étant pas psychologue [50].
 
III. Des Français revenus d’Amérique : Georges Gurvitch et Jean Stoetzel
 
 
L’apprentissage de la psychologie et de ses techniques statistiques dans les institutions françaises est une des premières voies de formation pour certains des futurs acteurs du CES. Mais pour au moins deux des principaux responsables du CES, la découverte des techniques statistiques de la psychologie ne s’est toutefois pas faite en France. Pour Georges Gurvitch, fondateur et premier directeur du CES jusqu’en 1949 et pour Jean Stoetzel, futur directeur du CES (à partir de 1956, après Gurvitch, Friedman et Sorre, et jusqu’en 1968), la familiarisation avec les outils de la psychométrie anglo-saxonne s’est faite aux États-Unis. Ils y ont longuement séjourné, le premier durant la guerre, le second en 1937-1938. S’ils n’en reviennent pas avec les mêmes bagages méthodologiques [51], ils en reviennent tous deux avec une compétence certaine et la conviction que ces méthodes doivent jouer un rôle essentiel en sociologie. Nous allons voir que les destinées de leurs tentatives de diffusion des méthodes psychométriques américaines seront bien différentes.
Moreno, Gurvitch et la sociométrie
Après la soutenance de ses deux thèses en 1932 (L’idée de droit social et Le temps présent et l’idée du droit social), Georges Gurvitch (1894-1965) succède en 1935 à Maurice Halbwachs à l’Université de Strasbourg. Après 1940, il se retrouve à Clermont-Ferrand, où l’Université de Strasbourg est repliée. L’invitation de la New School for Social Research de New York lui permet de quitter la France. Il participe alors, en 1941, sous le patronage du gouvernement de la France libre, à la fondation de l’École Libre des Hautes Études à New York. Au sein de cette école, il dirige l’Institut Français de Sociologie [52]. À la Libération, il retourne à Strasbourg. C’est en 1948, qu’il est nommé à la Sorbonne et, la même année, directeur d’études à l’EPHE. Entre temps, en 1946, il participe à la fondation du CES : son rôle dans cette création du CNRS semble avoir été décisif.
Son séjour à New York lui a permis de rencontrer Jacob Levy Moreno et de se familiariser avec l’outil développé par ce dernier : la sociométrie. Il y trouve des ressorts pour alimenter ses réflexions sur la micro-sociologie. En 1950, Gurvitch parle même de la « bonne fortune » que sa microsociologie a eu de « se rencontrer avec un puissant courant de recherches expérimentales connues aux États-Unis sous le titre de sociométrie » [53].
À son retour en France, Gurvitch milite en faveur de cette méthode d’investigation sociographique permettant de tenir compte à la fois des dimensions psychologiques et individuelles et des dimensions sociologiques de la vie des groupes : Gurvitch estime que Moreno « a apporté des corrections essentielles à la conception rationaliste des rôles sociaux, dont il a fait ressortir les bases émotives ; mais il n’a pas réussi à dépasser les interpersonal relations et à pénétrer jusqu’aux phénomènes sociaux totaux et leurs structures » [54]. Il lui accorde une place de choix dans sa sociologie car, selon lui, la base empirique et méthodologique de la sociométrie morenienne vient compléter sa conception essentiellement théorique de la micro-sociologie.
Gurvitch cherche également à en assurer la promotion : sept articles consacrés ou utilisant la sociométrie seront publiés durant les quatre premières années d’existence des Cahiers Internationaux de Sociologie [55] ; le second numéro (1947) est même en grande partie consacré à l’approche morenienne. En 1949, Gurvitch dirige un numéro spécial de la revue de Moreno, Sociometry (volume 12), sous le titre « Sociometry in France and the United States ». Et dès les premiers mois d’existence du CES, Gurvitch organise des conférences consacrées à l’« Initiation aux recherches sur la sociographie des groupements ».
La sociométrie joue donc un rôle central dans tous les écrits de Gurvitch à partir de 1945 [56]. Sa foi dans la sociométrie semble inébranlable, comme en témoigne un article de 1950 [57], au titre limpide « Microsociologie et sociométrie » :
« [Je] ne prétends nullement que [mon] effort pour développer une microsociologie et pour la distinguer nettement des problèmes macrosociologiques ait réussi à attirer, jusqu’à présent, une attention comparable au succès de la sociométrie aux États-Unis. Cependant, [si je] reconnais que la microsociologie, telle que [je] l’ai jusqu’à présent développée, a bien des choses à apprendre des recherches sociométriques pour arriver à une vérification expérimentale possible de certaines de ses hypothèses, [je] crois que la sociométrie, à son tour, pourrait profiter des analyses de la microsociologie telle qu’il l’a conçue et pratiquée. […] C’est à la conclusion d’un véritable traité d’alliance et de coopération mutuelle entre sociométrie et microsociologie que cette analyse voudrait contribuer [58] ».
Et il termine son article en affirmant qu’« en modifiant l’adage bien connu de Kant, on pourrait dire : la sociométrie sans la microsociologie deviendrait vide et la microsociologie sans la sociométrie deviendrait aveugle (dans le sens d’une course dans les ténèbres, dépourvue de vérification expérimentale objective) [59] ».
De fait, plusieurs recherches empiriques utilisant l’approche et la méthodologie de Moreno, seront menées par Gurvitch et les premiers chercheurs du CES, comme Maucorps et Jean Maisonneuve. Ces deux chercheurs vont d’ailleurs créer, sur proposition de Gurvitch, en 1951, un laboratoire d’expérimentation sociométrique et psychosociologique (contrôlé par la VIème section de l’EPHE et rattaché au CES). Ce sera le cadre de plusieurs recherches en sociométrie. Avec Gurvitch, Maucorps et Maisonneuve sont en première ligne pour la diffusion et l’utilisation pratique des méthodes moreniennes : Maucorps les enseigne à l’École Supérieure de Guerre ; il en fait une longue présentation dans son ouvrage Psychologie des mouvements sociaux (1950) ; à l’initiative de Gurvitch, il traduit donc (avec Honoré Lesage) le livre séminal de Moreno Fondements de la sociométrie (1954). Il sera même un des promoteurs d’une extension de la sociométrie : l’analyse relationnelle [60]. De son côté, Maisonneuve en fait une présentation dans son manuel de Psychologie sociale (1951) et publie plusieurs articles sur le sujet [61].
D’ailleurs, Moreno séjournera à Paris en 1951 : il n’est pas invité à l’initiative des psychologues mais bien de Gurvitch et du CES [62]. C’est pourtant du côté de la psychologie que les liens de Moreno avec la France seront les plus durables, même si les sociologues ont initié la collaboration de Moreno avec la France. En effet, après avoir reçu un écho très favorable parmi plusieurs sociologues, l’œuvre de Moreno va assez rapidement tomber en disgrâce aux yeux des sociologues.
À partir du milieu des années 1950 [63], l’action et les réseaux de collaborations de Moreno vont principalement se tourner vers des questions de psychopathologie, de psychothérapie et de psychanalyse. Ses interlocuteurs français se situent davantage du côté des médecins et des psychologues. Anne-Ancelin Schutzenberger confirme cette analyse : pour elle, le développement de la sociométrie est France est le résultat des travaux des sociologues (notamment Maucorps et Maisonneuve [64]), puis de psychologues (Zazzo, Anzieu, Pagès, Lebovici, Kahn, Schutzenberger) dans le cadre de recherches ou d’interventions médico-pédagogiques. Les domaines d’application sont variés : réadaptation des jeunes délinquants, études des pilotes, sélection et formation des hauts responsables d’entreprises et de ministères [65]. La sociométrie rebascule vers l’intervention à visée curative ou préventive, vers ce qu’elle était en partie dans l’esprit du psychiatre Moreno.
Les années 1960 sonnent le glas des usages sociologiques de la sociométrie de Moreno. Il n’en reste pas moins que cet outil, initialement conçu dans un cadre psychologique et psychopathologique irrigue une partie de la pensée et de la recherche sociologiques de l’après-guerre. Plusieurs recherches, parfois importantes, y ont recours. Plusieurs sociologues en début de carrière se familiariseront avec cet outil.
Ainsi, dans la réédition posthume de son article « Microsociologie et sociométrie » en 1968 [66], Gurvitch prend ses distances avec la sociométrie de Moreno. Plus exactement, il attribue à cet article la mission de « préciser les rapports effectifs entre sociométrie et microsociologie », « d’autant plus que la parenté de nos conceptions avec celles de Moreno a été considérablement exagérée » (250). Il ne s’agit plus, comme il l’avait écrit en 1950, de « contribuer à un véritable traité d’alliance et de coopération mutuelle entre sociométrie et microsociologie ». La critique de la sociographie morenienne est également présente dans les écrits tardifs de Maisonneuve, notamment dans sa thèse [67]. En fait, comme l’écrit Georges Balandier dans son ouvrage sur Gurvitch, « avec J.L. Moreno, [Gurvitch] établit un lien entre la microsociologie et la sociométrie naissante ; il contribuera ensuite à la diffusion de cette dernière en France, puis marquera ses distances en soulignant les ambiguïtés de la doctrine et de la pratique moreniennes [68] ».
Terminons cette analyse du rôle de Gurvitch dans l’importation des approches formalisées américaines en évoquant le séjour d’un autre américain : W.F. Ogburn (1886-1959). À la fin des années 1940 (probablement 1948 ou 1949), Gurvitch invite à Paris ce sociologue américain [69]. Le fait sera probablement anecdotique si Ogburn n’était pas un des principaux représentants de la sociologie quantitative américaine : il fut le président de l’American Sociological Association ainsi que de l’American Statistical Association. Ayant étudié et enseigné dans les universités de Chicago et de Columbia, il est un des sociologues les plus au fait des méthodes statistiques (même s’il n’est pas, à proprement parler, un méthodologue). Le séjour d’Ogburn en France ne semble pas avoir laissé de traces profondes. Mais il a certainement joué un rôle de « passeur » en facilitant la connaissance des derniers développements méthodologiques de la recherche américaine en France, en accentuant encore la connaissance française des méthodes américaines.
Stoetzel : de la France à la France en passant par l’Amérique
Jean Stoetzel (1910-1987) est, après le déclin du pouvoir de Gurvitch, le grand patron de la sociologie française d’après-guerre. Après des études de philosophie à l’ENS, il suit notamment les enseignements dispensés par les statisticiens et mathématiciens de l’ISUP et engage une recherche sur la « psychologie de la réclame » sous la direction de Célestin Bouglé.
Sa formation à l’ISUP n’est pas anodine : nous pouvons trouver, dans ses écrits des années 1940, la trace des enseignements suivis. Il cite de façon régulière les travaux de Maurice Fréchet, de Maurice Darmois et de Pierre Delaporte qui, nous l’avons vu, s’intéressent aux méthodes statistiques de la psychologie et notamment à l’analyse factorielle [70]. Il découvre à travers ces auteurs français une partie de la littérature anglo-saxonne de la statistique en psychologie. En revanche, cet enseignement ne lui fournit pas l’occasion de se familiariser avec les travaux des psychologues français en psychométrie et les recherches françaises en psychotechnique. Ses publications (des années 1940 au moins) ne fournissent pas de traces d’auteurs comme Piéron, Laugier, Toulouse, Lahy… La psychologie française lui est largement étrangère.
C’est son séjour à l’université de Columbia en 1937-1938 qui va lui ouvrir les portes des publications en psychologie et psychométrie : il va découvrir les recherches américaines sur la psychologie des attitudes et des opinions, sur les méthodes de construction d’échelle. Les racines de cette psychologie se situent du côté de la psychologie des tests mentaux et des aptitudes individuelles. La notion d’aptitude et celle d’attitude font en effet appel, pour leur étude empirique et leur analyse, aux mêmes outils formels : à la notion de test/épreuve/question et à la notion d’échelle. Comme nous l’avions suggéré ailleurs [71], c’est la proximité conceptuelle entre le concept d’aptitude et celui d’attitude qui permet aux psychologues d’appliquer aux attitudes, sans beaucoup de difficultés, les outils conçus pour l’étude des aptitudes. Dans un cas comme dans l’autre, en effet, il s’agit d’une grandeur psychologique ou psychophysiologique sous-jacente, inobservable directement, observable seulement par les conséquences qu’elle a sur les résultats aux questions (ou tests, ou épreuves). Identifier et mesurer une aptitude, c’est soumettre un individu à un ensemble de tests (psychiques ou physiologiques) liés plus ou moins directement à l’aptitude, puis considérer les résultats aux tests comme révélateurs de la possession, ou de degré de possession, de cette aptitude par l’individu. Identifier et mesurer une attitude, c’est soumettre un individu à un ensemble de questions liées plus ou moins directement à l’attitude, puis considérer les réponses à ces questions comme révélatrices de la position de l’individu vis-à-vis de l’attitude. C’est cette proximité formelle qui avait permis aux psychologues américains des années 1920 de transférer les outils d’étude des aptitudes à l’étude des attitudes : après avoir longuement étudié diverses aptitudes humaines et après avoir conçu des batteries de tests permettant de mesurer la présence de ces aptitudes chez les individus, plusieurs psychologues américains, au premier rang desquels il faut citer Thurstone, se sont attachés à l’analyse des attitudes. Ils utilisent dans un premier temps les méthodes d’échelonnement mises en œuvre dans l’étude des aptitudes, puis développent progressivement des outils qui leur sont propres et qui correspondent mieux à leurs besoins : échelle de Likert, de Guttman, de Coombs…
Stoetzel découvre donc cette littérature et ces méthodes statistiques d’échelonnement des attitudes à Columbia. Quant aux opinions, il ne s’agit au fond que de la manifestation verbale d’une attitude, que l’expression orale d’une position psychologique sous-jacente :
« Les opinions d’un sujet sur une question déterminée ou, si l’on préfère, son opinion au sens collectif, sont des manifestations consistant dans l’adhésion à certaines formules d’une attitude qui peut être évaluée sur une échelle objective [72] ».
Dès son retour en France en 1939, il fera une présentation [73] des méthodes d’échelonnement des attitudes et des opinions pour les sociologues puis, à la sortie de la guerre, une autre à destination des statisticiens [74]. Dans ces présentations, seuls les psychologues et psychosociologues américains sont cités. Les seuls Français à être cités sont les statisticiens et mathématiciens gravitant autour de l’ISUP. Même en 1952, le chapitre « La connaissance des opinions » qu’il rédige pour le Traité de psychotechnique appliquée de Piéron (tome 2) reflète l’origine exclusivement anglo-saxonne de ses références en psychologie des opinions et attitudes.
Après Gurvitch et Stoetzel
Après Stoetzel et Gurvitch, plusieurs autres sociologues, membres du CES séjourneront aux États-Unis grâce à des bourses du CNRS ou des fondations Ford et Rockefeller. En 1950, Henri Mendras part étudier un an à Chicago. Cette même année, Éric de Dampierre et Jean-René Treanton voyagent également outre-Atlantique. En 1952, Alain Touraine et François Bourricaud se rendent à Harvard. Ce sera ensuite le tour de Jean-Daniel Reynaud, de Jean Cazeneuve et Jean Maisonneuve (mission Berger) en 1954 [75]. C’est finalement assez peu sur la quarantaine de membres que compte le CES dans les années 1950. De toute façon, l’essentiel des méthodes statistiques américaines est connu en France avant le départ de ces jeunes chercheurs. Leurs voyages n’ajouteront pas grand-chose d’un point de vue méthodologique aux connaissances déjà assimilées par les Français.
 
IV. L’ancrage de sociologues dans les institutions de la psychologie
 
 
Ainsi, durant les années de l’immédiat après-guerre, la situation est la suivante : plusieurs chercheurs familiers des outils de la psychotechnique, de la psychométrie et de la psychosociologie anglo-saxonne, soit par un parcours purement français, soit à la suite d’un séjour aux États-Unis, se retrouvent dans une structure toute nouvelle : le Centre d’Études Sociologiques. Ce centre a pour vocation de redonner vie aux recherches en sociologie en France. Mais la sociologie n’a pas, à cette époque, une identité clairement établie et, surtout, est encore fragile institutionnellement.
Les premiers membres du CES vont trouver dans les institutions de la psychologie des lieux d’accueil, d’expression et de dialogue, même si leurs profils ne sont pas traditionnellement ceux des psychologues : de fait, durant l’après-guerre, plusieurs chercheurs sont insérés à la fois dans les structures de formation et de recherche en psychologie et au CES. Ils y trouvent des lieux d’enseignement et de publication ; ils y trouvent aussi de meilleures conditions matérielles de travail. Ils vont également contribuer à constituer une spécialité qui n’existe pas encore en France, la psychologie sociale – avant que Jean Stoetzel ne vienne « instituer » cette spécialité.
Fragilité et solidité de deux disciplines
La situation de la sociologie après la Seconde Guerre mondiale est bien différente de celle de la psychologie. Cette dernière possède plusieurs revues [76] ; elle est organisée autour d’un institut universitaire depuis 1921 (fondé par Henri Piéron, à l’Université de Paris), de plusieurs centres d’application et de formation (notamment à l’INOP fondé en 1928 mais aussi au CNAM), de nombreux centres de recherche (à l’EPHE, à la Sorbonne, au Collège de France) et d’une importante société savante (la Société Française de Psychologie) ; elle est enseignée dans plusieurs universités françaises et occupe un nombre appréciable de chaires universitaires ; elle est déjà organisée à l’échelle nationale mais aussi internationale puisque des congrès internationaux de psychologie se tiennent régulièrement depuis 1889 (ceux de 1889, 1900, 1937 ont même lieu à Paris) ; elle délivre des diplômes nationaux (depuis 1944 le diplôme national de conseiller d’orientation professionnelle ; et depuis 1947 une licence de psychologie). Déjà forte avant 1940, la psychologie ne sort pas trop affaiblie à l’issue de la guerre. Si le conflit a pu désorienter les recherches et désorganiser les institutions, les bouleversements ne sont pas radicaux : les institutions et revues antérieures retrouvent leurs activités et les principaux acteurs survivent à la guerre [77].
Par comparaison, la sociologie paraît bien fragile et marginale : elle ne dispose que de quelques très rares chaires de sociologie [78] et d’un seul laboratoire (le CES) dont la faiblesse persistante des moyens de recherche l’a longtemps caractérisé. En 1955, Alain Touraine témoigne de cette situation [79] : il souligne la « faiblesse des moyens matériels du CES », « l’isolement des chercheurs », l’absence « d’assurance de trouver dans l’enseignement supérieur un débouché professionnel », « l’inorganisation de la recherche sociologique », « l’incapacité du CES à réaliser une recherche nécessitant un important travail sur le terrain ». Il regrette l’absence de « programme de recherche au CNRS et de plan concret des recherches à mener ». Il appelle de ses vœux une meilleure organisation, un financement plus approprié et une véritable direction de la recherche sociologique. Au fond, « nous vivons encore l’époque "Western" de la recherche sociologique en France ». Dans un article abordant le même sujet et établissant un diagnostic semblable, Maucorps fournit un exemple de communauté mieux organisée que celle des sociologues, la communauté des psychologues : il regrette qu’à la différence de « l’Institut de psychologie de l’Université de Paris qui par ses cours et travaux pratiques sanctionnés par des diplômes s’assure un recrutement sérieux de candidats à la recherche », le CES n’ait pas jugé utile « d’instituer un programme d’information et de documentation, ni un véritable enseignement [80] ». Rétrospectivement, plusieurs témoins de cette époque ont confirmé ce constat d’une insuffisance de moyens pour les sociologues désireux d’engager des recherches [81].
Ses revues sont peu nombreuses : les Cahiers Internationaux de Sociologie (fondés en 1946) ; l’Année Sociologique (qui renaît sur des bases entièrement nouvelles en 1948). À la différence de la psychologie, elle ne dispose pas de lieux de formation aux applications professionnelles de ses savoirs et d’aucun diplôme national [82]. Déjà fragile avant 1939 [83], elle va sortir du conflit en ayant perdu les quelques forces qui lui restaient : Maurice Halbwachs, le principal représentant de la tradition durkheimienne, meurt en déportation ; Célestin Bouglé, remplaçant de Durkheim à la Sorbonne, meurt en 1940 ; Marcel Mauss est âgé et trop diminué pour jouer un rôle actif ; aucune revue ne survit au conflit [84] ; enfin, la sociologie ne dispose d’aucun lieu ou institution pour fédérer les forces encore en présence (le Centre de documentation sociale disparaît en 1940). Déjà faible et n’ayant pas eu les moyens de maintenir l’essentiel, la sociologie est exsangue à la sortie de la guerre : on assiste à la « quasi-disparition de la sociologie universitaire [85] ». En 1945, seul Georges Gurvitch, âgé de 51 ans, occupe officiellement une chaire d’Université (à Strasbourg) et assure une forme de continuité entre l’avant et l’après-guerre : il n’est pas étonnant, de ce point de vue, qu’il soit un des fondateurs du Centre d’études sociologiques et qu’il en devienne le premier directeur [86].
D’ailleurs, signe supplémentaire du renouvellement de la sociologie après-guerre et de sa relative fragilité, le profil des chercheurs du CES est très différent de celui des chercheurs du réseau durkheimien d’avant guerre : il ne s’agit pas, pour l’immense majorité, de normaliens ou d’agrégés, ni de chercheurs issus du milieu intellectuel supérieur. Par leur origine scolaire et sociale, les nouveaux sociologues étaient plutôt marginaux de l’intelligentsia [87].
Les institutions de la psychologie comme ressources
L’étude des parcours de Paul-Henri Maucorps et de Pierre Naville l’avait déjà montré : tout en devenant membres du CES et tout en orientant progressivement leurs recherches vers la sociologie, ils n’en abandonnent pas le champ de la psychologie. L’un et l’autre continuent d’y intervenir, de conduire des recherches et de publier en psychologie. Ils sont, au moins jusqu’au milieu des années 1950 environ, à la fois membres du CES et membres de groupe ou d’équipe de psychologues. Dans leur esprit, ou au moins dans leur pratique, il ne semble pas exister de frontière entre ces deux univers : les circonstances, qui vont finalement les conduire définitivement à la sociologie, ne leur imposent pas d’abandonner rapidement le champ de la psychologie.
Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls. Plusieurs des tout premiers membres du CES auront aussi un pied dans l’espace de la psychologie. Plus précisément, parmi la quarantaine de chercheurs ayant rejoint de CES durant ses dix premières années d’existence (1946-1955), au moins sept d’entre eux ont des fonctions ou collaborent activement avec les diverses institutions de la psychologie : Andrieux, Fouilhé, Lambert, Maisonneuve, Maucorps, Naville, Pagès [88].
Cécile Andrieux, arrivée au CES en 1952, publie régulièrement des articles ou des comptes rendus dans l’Année Psychologique. Elle est d’ailleurs membre du Laboratoire de psychologie expérimentale et comparée de la Sorbonne (EPHE). Ses compétences en statistiques sont indéniables puisqu’elle conduit des recherches sur les aptitudes en ayant recours à l’analyse factorielle. De son côté, Robert Pagès, entré au CES en 1950, enseigne en même temps à l’Institut de Psychologie. Quant à Jean Maisonneuve, arrivé au CES en 1951, il collabore avec Maucorps pour ses recherches en sociométrie, administre le Laboratoire d’Expérimentation Sociométrique et Psychosociologique, et enseigne les techniques moreniennes à l’Institut de Psychologie. Il publie très fréquemment dans L’Année Psychologique. Quant à Pierre Fouilhé, arrivé en CES la même année, il enseigne la méthodologie des échelles à l’Institut de Psychologie. C’est aussi le cas de Roger Lambert, membre du CES à partir de 1954, qui enseigne les statistiques au sein de ce même Institut. Tous ces chercheurs, comme Naville et Maucorps, sont membres de la Société Française de Psychologie (SFP) à un moment ou un autre des années 1950 [89].
Même Jean Stoetzel, avant son arrivée à la direction du CES, dispense des enseignements de psychologie sociale à l’Institut de psychologie et entretient des liens très directs avec quelques grands noms de la psychologie (Pichot, Piéron, Faverge notamment, avec lesquels il publie un ouvrage en 1952). Il est également membre de la SFP, dont il sera le vice-président en 1955 puis le président en 1956. C’est sous sa présidence qu’est créée la section de psychologie sociale de la SFP [90]. De plus, co-fondateur avec D. Lagache du Laboratoire de psychologie sociale de la Sorbonne en 1952, il est nommé en 1955, dans cette même institution, sur une chaire de psychologie sociale, créée pour lui.
Pour nombre de ces chercheurs, la démarcation avec la psychologie est assez tardive. Il faut en effet attendre que la sociologie dispose d’organes de publications et d’institutions stables pour que les sociologues cessent d’intervenir régulièrement dans le champ de la psychologie. Ce n’est, par exemple, qu’à partir de 1959, que les cours de Stoetzel et Maisonneuve en psychologie sociale cessent d’être publiés dans le Bulletin de Psychologie pour trouver leur place dans Études Sociologiques.
 
En guise de synthèse : sociologie et méthodes mathématiques de la psychologie
 
 
Arrivés dans une discipline dont l’identité n’est pas clairement établie, dont le statut n’est pas encore précis, les chercheurs vont naturellement se laisser guider par leurs propres envies, savoirs et compétences. Ce n’est pas la sociologie, et plus précisément le CES, qui leur impose des programmes de recherche et des méthodes d’investigation. Leurs premières recherches sociologiques sont façonnées par leur vécu, leurs expériences, leurs savoirs antérieurs. Ainsi, les connaissances psychotechniques de Maucorps et Naville vont se retrouver dans leurs travaux ; les compétences socio-métriques de Gurvitch, Maucorps et Maisonneuve vont orienter leurs investigations ; les savoirs en psychosociologie américaine de Stoetzel, Maisonneuve, Pagès et Maucorps vont favoriser le développement d’une psychosociologie française. Tous élaborent des voies de travail et de recherche qui, dans un espace institutionnel et cognitif à l’identité encore incertaine, contribuent à définir cet espace.
L’usage de leurs connaissances en psychologie sera d’autant plus naturel et facile que, comme nous venons de le voir, les institutions de la sociologie sont fragiles et que celles de la psychologie offrent des lieux d’accueil et des moyens matériels plus importants. Il est donc facile, pour ceux qui possèdent des compétences ou un intérêt pour la psychologie, de bâtir des ponts avec le monde de la psychologie. Tout en appartenant au CES, Maucorps, Naville, Gurvitch, Pagès, Maisonneuve et d’autres vont faire fructifier leurs connaissances en méthodologie psychologique et trouver dans leurs liens avec la psychologie des raisons supplémentaires de le faire.
Il n’est dès lors pas étonnant qu’une partie de la production sociologique française d’après-guerre ait recours aux outils d’échelonnement des attitudes, aux méthodes factorielles, aux sociogrammes et plus généralement à toute la méthodologie statistique des psychologues. Ces méthodes vont même rencontrer un écho favorable chez des chercheurs n’entretenant aucun lien direct avec la psychologie : c’est le cas de Jacques Maître, dont les travaux s’inscrivent dans la démarche initiée par Gabriel Le Bras en sociologie des religions et qui est donc familier des méthodes statistiques simples, qui a recours, très fréquemment, aux outils d’échelonnement des attitudes [91].
Ce « transport » de méthodes de la psychologie vers la sociologie, des États-Unis vers la France (parfois via la psychologie française de l’avant guerre) s’accompagne du transport des concepts et notions qui y sont attachés. C’est notamment le cas de la notion d’attitude, dont le succès en sociologie est très important : c’est une des notions centrales de la sociologie d’après-guerre. C’est aussi le cas de la notion de facteur, même si son succès est moins grand que celui de la notion d’attitude. C’est aussi le cas de la notion de réseau qui résulte en partie de la sociographie morenienne, puis de l’étude des relations des paires de sujets en interaction [92].
Le décor ainsi planté vivra, tout en évoluant, jusqu’aux années 1960. C’est l’arrivée de l’informatique et de méthodes issues d’autres horizons [93] qui changeront à nouveau, en profondeur, les usages méthodologiques de la sociologie. Mais c’est un autre épisode qui reste entièrement à décrire [94].
 
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