2002
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : L’économie, entre sciences humaines et sciences de la nature
La tentation comtienne de John Stuart Mill : une « disciple indiscipliné »
[1]
Olivier Robert
Lycée Marguerite de Flandre, Gondecourt
On affirme souvent que l’influence de Comte sur Mill ne doit pas être exagérée. Pourtant, dans cet article, nous cherchons à montrer que les positions épistémologiques et méthodologiques de Mill ont évolué et que ce changement peut être expliqué par l’influence comtienne. Nous centrons notre analyse sur deux thèmes primordiaux du Système de Logique : la place de l’économie parmi les autres sciences sociales et la méthode de l’économie.
Mots-clés :
économie, sociologie, positivisme, déduction, induction.
It is often said that the Comte-Mill link should not be exaggerated. However, in this paper, we attempt to show that there has been an evolution in Mill’s epistemology and methodology that could be explained by Comte’s influence. We focus mainly on two important topics of the System of Logic : the place of economics within the range of the social sciences and the methodology of Economics.
Keywords :
economics, social science, positivism, deductive method, inductive method.
« Comte n’a pas eu d’influence perceptible (…) sur les économistes : John Stuart Mill lui-même (…) n’a pas cédé un pouce de terrain ».
Joseph Schumpeter (1983, 221).
À l’image de Schumpeter, la plupart des historiens de la pensée économique ont ignoré le rôle joué par Auguste Comte dans l’évolution de la pensée de John Stuart Mill. Hollander
[2] par exemple prétend que « le lien Comte-Mill ne doit pas être exagéré (…) [car si] Mill trouva certainement attractifs quelques aspects de l’œuvre de Comte (…), il n’alla pas plus loin ». Quant à ceux qui admettent l’influence comtienne, ils le font généralement de manière très allusive ou très nuancée, comme si finalement le sociologue n’avait été qu’un inspirateur passager et sans grande importance. Oakley
[3] après avoir pourtant reconnu « l’influence déterminante » d’Auguste Comte, consacre ainsi l’essentiel de son développement à recenser les points de désaccord entre les deux hommes, limitant son analyse au tardif et polémique
Auguste Comte et le positivisme.
Ce n’est pourtant pas cette thèse que nous entendons défendre : loin d’être négligeable, l’influence de Comte sur l’œuvre de Mill nous semble avoir été importante, et ce quand bien même on s’en tiendrait à sa seule pensée économique. Nous prendrons donc plutôt l’analyse de Mueller
[4] comme point de départ. Dans
John Stuart Mill et la pensée française, Mueller consacre un chapitre entier à Auguste Comte dans lequel elle donne un aperçu assez complet des relations intellectuelles nouées par les deux hommes. Les quelques pages explicitement consacrées à l’économie politique suggèrent alors quelques pistes fructueuses. Mais Mueller en vient très vite à comparer les positions politiques des deux protagonistes et son analyse des conceptions épistémologiques et méthodologiques de Mill reste assez allusive
[5]. Notre objectif est donc ici de montrer comment sa pensée épistémologique et méthodologique s’est infléchie sous l’influence de Comte. Pour ce faire, nous procédons en trois temps.
Une première partie est consacrée à la présentation des relations intellectuelles nouées par Mill et Comte à partir de 1837. On verra que l’attitude de Mill fut à l’origine celle d’un disciple mais aussi que ces relations reposaient sur un malentendu initial qui explique en grande partie la rupture de 1847.
Nous cherchons alors à montrer que ces relations ont eu un impact sur ses positions épistémologiques et méthodologiques en comparant l’essai de 1836 (rédigé avant qu’il ne prenne connaissance de l’œuvre de Comte) et le Système de logique (publié au plus fort des relations entre les deux hommes). Nous centrons alors notre attention sur deux thèmes importants : celui du statut de l’économie par rapport aux autres sciences sociales et celui de la méthode de l’économie. L’ambiguïté de la position de Mill sera cependant soulignée : désireux de faire œuvre positiviste, ce dernier n’entendait pas pour autant remettre en cause ses certitudes initiales (défense des sciences humaines particulières, importance des procédés déductifs) et son atti-tude nous paraît donc pouvoir être décrite comme celle d’un « disciple indiscipliné ».
Pour conclure, nous proposons alors une explication au relatif silence sous lequel l’influence comtienne a été laissé en insistant sur la responsabilité qui incombe à Mill lui-même.
I. La tentation comtienne de Mill
Entre 1837 et 1845, Mill se pense comme le porte-drapeau du positivisme en Angleterre. Parler d’une tentation comtienne, dans ces conditions, n’apparaît pas hors de propos. Toutefois, ces relations initialement nouées sur le mode de l’admiration reposaient sur un malentendu qui expliquera une rupture d’autant plus brutale que la tentation avait été grande.
De l’admiration à la correspondance
Encouragé par son ami Gustave d’Eichtal
[6], qui souhaitait le convertir au saint-simonisme, Mill finit par lire le
Système de politique positive, œuvre de jeunesse du sociologue
[7]. L’impression fut immédiatement favorable, bien que fortement nuancée :
« quand j’ai lu le Traité de Politique Positive
[8], je n’ai plus été surpris de la haute opinion que je vous ai entendu exprimer sur le livre et son auteur et j’ai même été amené (…) à me forger des opinions qu’il professe, une opinion plus haute qu’elles ne me paraissent, à la réflexion, mériter. Je trouve dans sa philosophie le défaut qu’il pointe dans la philosophie du dix-huitième siècle ; seule la partie critique me semble solide, la partie organique me paraissant pouvoir faire l’objet d’une centaine d’objections » [9].
Ce que Mill reprochait – déjà – à Comte, c’est son abus de la systématisation, son manque de nuance dans les jugements portés comme dans les préceptes énoncés.
Mais, en dépit de ces premières réserves, il garde une impression favorable puisqu’il conclut sa lettre ainsi :
« Néanmoins, le livre de Comte regorge de remarques excellentes et originales ; et si l’on pouvait se contenter d’en prendre une partie et de laisser le reste, ces doctrines pourraient probablement recevoir les corrections et modifications appropriées et avoir alors une grande valeur » [10].
Impression favorable donc mais qui devait rester, dans l’immédiat, sans consé-quences : Comte ayant rompu avec Saint-Simon, Mill « le perdit de vue, lui et ses écrits, pendant quelques années »
[11], pour ne plus garder de contacts qu’avec les saint-simoniens Bazard et Enfantin et nous n’hésitons donc pas à qualifier, avec Schumpeter, l’
Essai sur la définition de l’économie politique d’« essai pré-comtien »
[12].
En 1837 cependant, il prit connaissance des deux premiers volumes du
Cours de philosophie positive. L’impression ressentie fut bien plus forte encore que celle éprouvée au moment de la lecture du
Système de politique positive : comme l’écrit très justement Lévy-Bruhl
[13], Mill « n’avait vu alors en Comte qu’un disciple de Saint-Simon, très supérieur, il est vrai, aux autres. Il se sentait maintenant en présence d’un système nouveau de philosophie, et il y reconnaissait l’effort spéculatif le plus considérable du XIX
ème siècle »
[14]. Venant d’un homme aussi cultivé que lui, l’éloge est de taille. Il témoigne en tous les cas de l’effet produit. C’est donc avec « avidité »
[15] qu’il entreprit, pratiquement dès leur parution, la lecture des trois volumes suivants. L’impression ne se démentit pas et il décida alors d’entrer en correspondance avec le sociologue. Le texte de la première lettre (datée du 8 novembre 1841) est étonnant : Mill qui correspondait depuis plusieurs années avec des gens aussi célèbres que Carlyle, Cousin ou Tocqueville, s’adresse à Comte pour lui exprimer son admiration. L’entrée en matière est, de ce point de vue, particulièrement significative :
« Je ne sais, Monsieur, s’il est permis à un homme qui vous est totalement inconnu d’occuper quelques moments d’un temps aussi précieux que le vôtre, en vous entretenant de lui et des grandes obligations intellectuelles dont il vous est redevable ; mais (…) pensant que peut-être, au milieu de vos grands travaux philosophiques, il ne vous serait pas complètement indifférent de recevoir d’un pays étranger des témoignages de sympathie et d’adhésion, j’ose espérer que vous ne trouverez pas déplacée ma démarche actuelle » [16].
La suite de la lettre suffit à démontrer qu’il ne s’agit pas là de simples formules de politesse ; Mill entreprend en effet d’y préciser la nature de sa dette intellectuelle envers le sociologue :
« Depuis l’époque où j’ai pris connaissance de la première ébauche de vos idées sociologiques, je crois pouvoir dire que les semences jetées par cet opuscule [le Système de politique positive] ne sont pas restées stériles dans mon esprit. Ce n’est pourtant qu’en 1837 que j’ai connu les deux premiers volumes de votre Cours (…) Depuis l’époque heureuse où ces deux volumes me sont connus, j’attends toujours chaque volume nouveau avec une vive impatience, et je le lis et le relis avec une véritable passion intellectuelle. Je puis dire que j’étais déjà entré dans une voie assez voisine de la vôtre, surtout par l’impulsion que m’avait donnée votre ouvrage précédent ; mais j’avais encore à apprendre de vous bien des choses de la première importance, et j’espère vous donner à quelque temps d’ici la preuve que je les ai bien apprises » [17].
Et s’il est fait mention de « quelques questions d’un ordre secondaire »
[18] sur lesquelles persiste un désaccord, la conclusion ne laisse pas l’ombre d’un doute : Mill prie Comte de lui pardonner « cette tentative un peu présomptueuse de [se] mettre en relation avec celui des grands esprits de [son] temps [qu’il] regarde avec le plus d’estime et d’admiration »
[19]. C’est donc bien « à son frère aîné en philosophie, pour ne pas dire plus »
[20] qu’il s’adresse en 1841 et, jusqu’en 1845 au moins
[21], cette admiration ne devait pas se démentir.
Du malentendu à la rupture
On s’en doute, Comte fut fort sensible à cette démarche : lui dont la modestie n’était pas vraiment la qualité première
[22], se révéla enchanté de l’admiration qu’on lui exprimait. Moins de dix jours après avoir reçu cette première lettre, Comte répondit à Mill, acceptant ainsi la correspondance qui lui était proposée. Mais les relations nouées entre les deux hommes reposaient sur un malentendu, comme l’a montré Lévy-Bruhl.
Le malentendu initial
La publication du
Cours de philosophie positive touchait à sa fin et, aux yeux de Comte, au début des années 1840, « l’âge de la discussion [était] maintenant passé »
[23]. Son système lui paraît démontré autant qu’un système philosophique peut l’être ; aucune place n’est donc laissée à la nuance : on doit accepter ce système dans son ensemble ou le rejeter en bloc. Comte était prêt à donner des éclaircissements, non à revoir sa doctrine sur certains points. Mill souhaitait entretenir une discussion philosophique, non suivre un enseignement à distance. Le malentendu fut donc complet : Comte, voyant, dans cette première lettre, Mill affirmer son admiration, crut son adhésion à la doctrine positiviste plus complète qu’elle ne l’était en réalité. Et ce malentendu persista pendant plus d’un an : les premiers échanges épistolaires virent les deux hommes se féliciter mutuellement de leur « sympathie philosophique »
[24], et Mill passa sous silence ses objections. Pourtant, la discussion – inévitable – finit bien par avoir lieu, non directement, comme on aurait pu l’imaginer, sur le terrain politique (Mill ne dénoncera que plus tard les errements comtiens en la matière) mais à propos de ces « quelques questions d’ordre secondaire » dont Mill avait parlé dès sa première lettre. La discussion, loin d’atténuer ces divergences, déboucha sur une controverse, laquelle devait favoriser la rupture finale.
La controverse
Le premier point de désaccord évoqué par Mill porte sur le statut de la psychologie. Le sociologue en niait tout bonnement l’existence laissant à la physiologie de Cabanis (la phrénologie ne lui paraissant pas encore établie de manière suffisamment solide) le soin de rendre compte des lois de l’esprit humain. Contre Helvétius et Bentham qui assuraient que les hommes naissaient semblables d’un point de vue moral et intellectuel, les différences observables provenant dès lors de la seule éducation, Cabanis dans Rapports du physique et du moral avait affirmé la nécessité de rattacher l’étude des phénomènes psychiques à la physiologie. Pour lui, comme pour Gall (le fondateur de la phrénologie), les différences psychologiques ne s’expliquaient que par des différences d’ordre organique. Mill, sur ce point précis, s’en tenait à l’enseignement de ses premiers maîtres. Certes, il reconnaissait l’existence de l’instinct mais pour mieux affirmer la possibilité de le vaincre par l’éducation. Surtout, il voyait dans l’argument de l’innéité un argument ad hoc, permettant de dissimuler l’ignorance et encourageant les préjugés. Pour lui, la véritable méthode scientifique voulait donc que l’on ne fasse appel à l’innéité qu’en tout dernier ressort, pour mieux rechercher la genèse de ce qui pouvait paraître inné. En niant l’intérêt de la psychologie (et notamment de la psychologie associationniste de Hartley, Brown ou James Mill), Comte commettait ainsi une grave erreur. Erreur d’autant plus grave, aux yeux de Mill, qu’elle en entraînait d’autres qui ne l’étaient pas moins, comme allait le montrer un deuxième sujet de discussion.
La question en jeu était celle de l’égalité des sexes
[25]. Adversaire farouche de l’émancipation de la femme, Comte ne voulait voir dans les différences de statut social observables que la conséquence inévitable de l’infériorité biologique de cette dernière. S’appuyant sur certains résultats de l’anatomie comparée (taille du cerveau, force physiologique notamment), il soutenait que l’inégalité sexuelle était une loi naturelle, qui ne rencontrait d’exceptions qu’à l’échelon le plus bas du règne animal (chez les invertébrés). Mill, partisan déclaré de cette émancipation, voyait en l’attitude de Comte une conséquence de l’erreur précédente. L’infériorité physiologique des femmes eût-elle été prouvée, que les conclusions de Comte n’en auraient pas pour autant été fondées : une nouvelle fois, le sociologue faisait preuve de paresse intellectuelle en tenant pour innée (donc naturelle et invariable) une telle différence. Pourquoi ne pas concevoir ces hypothétiques différences physiologiques comme un effet indirect (acquis) des conditions de vie des femmes (enseignement peu stimulant, activités domestiques…) ? Si différences il y avait, il était fort possible qu’elles disparaissent pour peu que ces conditions de vie viennent à changer. La démonstration était claire : de l’erreur scientifique naissait une erreur politique.
L’échange d’idées devint de plus en plus vif, chacun campant solidement sur ses positions initiales : la discussion avait fait place à la controverse. Très logiquement, la rupture allait en découler.
La rupture
Le prétexte de cette rupture fut pourtant futile. Privé de son poste à l’École Polytechnique
[26], Comte s’était ouvert à Mill de ses difficultés financières. Mill (qui à l’époque venait de subir une perte d’argent considérable) s’entremit auprès de quelques amis : Grote, Molesworth et le banquier Currie offrirent alors 6 000 francs au sociologue pour compenser la perte financière subie. Lévy-Bruhl décrit ce qu’il advint alors :
« au bout de l’année, Comte qui n’avait pas été réintégré dans ses fonctions, s’attendait à ce que le "subside anglais" lui fût continué. Mill dut lui expliquer que, dans la pensée de ceux qui l’avaient fourni, ce subside avait été purement temporaire. (…) Comte insista, et le prit de très haut. Si ses disciples ont cru devoir, en 1844, le protéger contre la misère, ce devoir ne subsiste-t-il pas en 1845 ? Comte se fonde, pour l’exiger, sur un principe établi par lui dans sa doctrine sociale. Le corps sacerdotal (dont Comte est le plus haut, et même jusqu’à présent, le seul représentant) (…) doit être soutenu par le reste du corps social. (…) Mill n’y contredit pas. Mais Comte se trompe sur un point (…) ni Grote ni Molesworth ne sont, à proprement parler, ses disciples. Ils n’ont donc contracté, de ce chef, aucune obligation envers lui » [27].
Comte ressentit cette réponse comme une trahison : il perdait à la fois des ressources et des disciples sur lesquels il croyait pouvoir compter. Le malentendu était dissipé et la correspondance s’espaça très vite pour s’interrompre définitivement en 1847.
Ce récit peut paraître anecdotique. Il nous semble cependant très significatif du malentendu initial. Surtout, il permet de mieux comprendre l’attitude ultérieure de Mill : la rupture consommée, il n’aura de cesse de minimiser l’importance de ces années de correspondance et de lectures passionnées. Une lecture comparée de l’essai de 1836 et du Système de logique confirme cependant l’influence de ces dix années de correspondance passionnée sur sa pensée.
II. Le point de départ : L’Essai sur la définition de l’économie politique
Comme le rappelle Ashley
[28], c’est à l’âge de treize ans que Mill découvrit l’économie politique : Ricardo, ami intime de son père, venait tout juste de publier ses
Principes de l’économie politique et de l’impôt, et James Mill décida d’en faire profiter son fils
[29]. La lecture de Smith et la rencontre de Say (ami et correspondant de James Mill) parachevèrent cette initiation. Quelques années plus tard, Mill revint néanmoins sur le sujet :
« Nous nous réunissions à douze ou plus [30]. M. Grote nous prêtait une pièce de sa maison de Threadneedle Street (…). Nous nous rencontrions deux matins par semaine, de huit heures et demi jusqu’à dix heures (…). notre premier sujet de discussion fut l’Économie Politique. Nous choisissions un traité comme texte de base ; les Éléments de mon père constituant notre premier choix. L’un de nous lisait à haute voix un chapitre, ou une plus petite portion du livre. La discussion commençait alors : quiconque avait une objection ou une remarque à faire la faisait. Notre règle était de discuter en détail chaque point soulevé, qu’il soit essentiel ou non, et de prolonger la discussion jusqu’à ce que chacun soit satisfait des conclusions auxquelles il avait pu parvenir » [31].
Ces rencontres le conduisirent à formuler le projet d’un recueil d’essais économiques qui, écrit en collaboration avec Graham – l’un de ses jeunes compagnons –, aurait fait le point sur quelques améliorations à apporter à la théorie ricardienne. Entre 1829 et 1833, Mill entreprit donc de rédiger cinq essais portant, respectivement, sur le commerce international, sur l’influence de la consommation sur la production, sur la définition de la richesse, sur les profits et les salaires et sur la définition et la méthode de l’économie politique. Un désaccord avec Graham (qui rejetait certaines idées défendues dans le premier essai) fit avorter ce projet, et les manuscrits de Mill demeurèrent longtemps inédits. Il faudra ainsi attendre 1836 pour que le cinquième essai soit publié dans la
Westminster Review (sous le titre « On the Definition of Political Economy ; and on the Method of Philosophical Investigation in that Science »), et le succès éditorial du
Système de logique, pour une publication conjointe des cinq essais (en 1844, sous le titre
Essays on some Unsettled Questions of Political Economy). Cette publication tardive attrista Mill qui voyait, dans son cinquième essai au moins, une œuvre de grande qualité
[32] : « j’ai l’ambition que cet essai (…) devienne un classique et fasse autorité » écrivait-il ainsi en 1834
[33].
De fait, ce texte mérite la plus grande attention puisqu’il témoigne des convictions ricardiennes du jeune anglais (il n’a toujours pas trente ans). Si depuis 1826 Mill s’interrogeait sur la validité de la doctrine utilitariste, l’essai publié dix ans plus tard montre en effet très clairement que, dans son esprit, l’heure des remises en cause n’avait pas encore sonné pour l’économie ricardienne : il y affirme le caractère abstrait de l’économie (et son indépendance par rapport aux autres sciences sociales) avant d’y exprimer des positions méthodologiques très tranchées.
L’économie politique, science sociale séparée
Dans la droite lignée des positions ricardiennes, Mill commence par réaffirmer la pleine légitimité d’une économie politique abstraitement séparée des autres sciences sociales.
L’économie, science abstraite
« L’Économie Politique n’est pas la politique spéculative mais une branche de cette science. Elle ne traite ni de la nature de l’homme en général (…), ni de tout le comportement de l’homme en société. L’homme en société ne l’intéresse qu’en tant qu’être désirant posséder la richesse et capable de comparer l’efficacité des moyens pour l’obtenir. (…) Elle fait totale abstraction de tout autre passion ou motif humains, à l’exception de ceux qui peuvent être considérés comme faisant toujours obstacle à ce désir de richesse, à savoir, l’aversion pour le travail et le désir de jouissance immédiate de plaisirs coûteux » [34].
On ne saurait être plus clair : pour Mill, l’économie politique est et ne peut être qu’abstraite et même, pourrait-on dire, doublement abstraite. Elle isole un désir unique (celui de la richesse) dont elle fait une cause déterminante de certains comportements (première abstraction). Ce faisant, elle circonscrit totalement son champ d’étude : l’économie politique ne traitera que des phénomènes sociaux engendrés, à titre principal, par ce désir. Autrement dit, elle sépare (deuxième abstraction) un domaine spécifique – le domaine économique – du reste du domaine social
[35]. Enfin, dans ce champ, elle réduit la nature humaine à une seule loi : l’homme choisira, en toutes circonstances, d’augmenter sa richesse ; entre deux possibilités, il optera toujours pour celle qui lui procurera le plus de richesse. Délimitation du champ économique, élimination des causes secondaires qui interviennent à l’intérieur de ce champ (au profit du seul désir de richesse) et caractérisation du comportement économique type
[36], tous les éléments sont en place pour faire de l’économie politique une science fondamentalement abstraite.
L’abstraction légitimée
Mais de toute évidence, Mill veut aller plus loin : il ne se contente pas d’affirmer le caractère abstrait de l’économie politique mais cherche également à le légitimer. Il a pleinement conscience en effet de la nécessité de cette justification : « aucun économiste [écrit-il] ne fut jamais assez stupide pour penser que l’humanité est ainsi faite »
[37]. S’il faut adopter ce point de vue simplificateur, c’est d’abord par obligation scientifique : la science, à ses yeux, ne peut procéder que par abstraction. L’argument de simplicité (plus tard repris et systématisé par Bagehot
[38]) est donc appelé à la rescousse. Mais il ne peut suffire, et Mill prend bien garde d’en faire le pivot de sa démonstration. C’est l’analogie de la composition des forces qui vient, en fait, légitimer l’abstraction :
« Lorsqu’un effet dépend de plusieurs causes, ces causes doivent être étudiées l’une après l’autre et leurs lois recherchées séparément (…) car la loi de l’effet est composée des lois de toutes les causes qui le déterminent. Il a fallu connaître les lois de la force centripète et de la force tangentielle pour expliquer (et pour prévoir) les mouvements de la terre et des autres planètes. Il en va de même pour la conduite de l’homme en société. Pour déterminer la manière dont il agira sous l’influence des désirs et aversions variés qui agissent concurremment en lui, nous devons savoir comment il agirait sous l’influence exclusive de chacun d’entre eux » [39].
Le monde social, pour être étudié, doit donc être décomposé. Ce principe acquis, l’isolement du champ économique devient parfaitement légitime, comme devient légitime l’accent mis sur la cause qui y est déterminante (le désir de richesse) : l’analogie mécanique n’avait ici qu’un seul objet, cautionner l’usage de l’abstraction en économie. Si l’économie politique n’est pas habilitée à traiter les comportements humains qui ne visent pas, à titre principal, la recherche de richesse, elle est en revanche fondée à analyser les comportements ayant cette caractéristique :
« il n’y a peut-être pas dans la vie d’un homme une seule action qui n’ait sa source dans quelque impulsion immédiate ou éloignée autre que le désir de richesse. Quant à ces branches de l’activité humaine dont la richesse n’est pas le principal objet, l’économie politique ne prétend pas que ses conclusions leur soient applicables. Mais il y en a aussi d’autres dans lesquelles l’acquisition de la richesse est le but principal et avoué. C’est uniquement de celles-là que s’occupe l’économie politique. Son procédé nécessaire consiste à envisager la fin principale et avouée comme si elle était la fin unique (…). L’économiste recherche quelles sont les actions que produiraient ce désir s’il n’était combattu par quelque autre » [40].
Légitimée, cette double abstraction l’est aussi par les résultats auxquels elle permet de parvenir : en se centrant sur le seul désir de richesse, l’économiste, selon Mill, se donne les moyens d’obtenir une approximation des faits bien meilleure que celle à laquelle il serait arrivé en adoptant une autre démarche. Pour lui en effet, « on obtient ainsi la plus grande approximation possible de l’ordre réel des affaires humaines dans cette sphère »
[41]. La conclusion ne souffre donc d’aucune contestation : l’économie est fondamentalement et légitimement une science abstraite. Mais l’essai de 1836 ne porte pas uniquement sur la nature de l’économie et Mill consacre de longues pages à l’exposé de ses convictions méthodologiques.
Des positions méthodologiques très tranchées : l’économie, science déductive
En économie comme dans les autres sciences, deux méthodes sont, selon Mill, envisageables : la méthode
a posteriori et la méthode
a priori. Dans le premier cas de figure, le savant remonte des faits particuliers à une conclusion générale (il procède donc par induction) ; dans le second cas, il part d’un principe général dépassant le cadre présent d’étude et descend de ce principe vers un certain nombre de conclusions plus spécifiques (il procède alors par déduction
[42]). La position de Mill est alors très claire : la méthode de l’économie politique est la méthode
a priori puisqu’elle « raisonne et (…) doit nécessairement raisonner à partir de suppositions et non de faits (…) Elle est construite sur des hypothèses »
[43]. L’établissement inductif des prémisses ne semble même pas constituer une étape obligée :
« L’Économie Politique (…) raisonne à partir de prémisses hypothétiques, à partir de prémisses qui peuvent être totalement dénuées de fondements empiriques, et qui ne prétendent pas être universellement en accord avec les faits » [44].
L’induction impossible
Cette position énoncée, il reste évidemment à en démontrer le bien-fondé. Mill commence donc par souligner que la multiplicité des causes agissantes et la faiblesse des possibilités d’expérimentation rendent totalement inefficace l’utilisation de la méthode a posteriori dans le domaine social. L’argumentation est simple et repose toute entière sur l’impossibilité dans les sciences morales d’une expérimentation directe : en ce domaine, le savant doit se contenter du nombre limité d’expériences que l’histoire lui offre, sans jamais pouvoir préparer, modifier ou simplifier (en isolant les variables qui l’intéressent) ces expériences. Impossibilité d’autant plus rédhibitoire que les phénomènes à étudier sont complexes : si les causes agissantes sont multiples et si le savant ne peut isoler les éléments qui le concernent, nulle conclusion assurée ne peut être tirée de la simple observation. La conclusion s’impose dès lors : seule la méthode a priori peut être utilisée. Le deuxième temps de la démonstration consistera logiquement à en démontrer l’efficacité.
L’efficacité de la méthode déductive
Le seul obstacle qui pourrait empêcher l’utilisation efficace de la méthode
a priori dans les sciences morales est immédiatement levé : selon Mill, les lois de la nature humaine, les désirs et les circonstances qui poussent l’homme à agir peuvent être déterminés par observation directe ou, mieux encore, par introspection
[45]. Ses prémisses ayant alors gagné en solidité, le savant peut donc utiliser avec confiance le raisonnement déductif. Il lui devient même possible de raisonner à la manière du physicien (ou du mathématicien) et de déduire de ces hypothèses un certain nombre de conclusions, lesquelles, pour autant que les prémisses soient réalistes, peuvent être qualifiées de vérités abstraites. L’argumentation est explicite :
« nous pouvons raisonner à partir de n’importe quel corps d’hypothèse avec autant de certitude que dans les parties les plus démonstratives de la physique. Cela serait dérisoire si les hypothèses assumées n’avaient aucun ancrage dans la réalité ; mais, si les hypothèses sont correctes de ce point de vue, si elles sont dans le même rapport à la vérité que la partie à l’ensemble, alors les conclusions correctement déduites des hypothèses constituent des vérités abstraites » [46].
D’où ce jugement en forme de légitimation : les conclusions de l’économiste qui emploie correctement la méthode a priori sont des vérités abstraites de même statut que celles auxquelles parviennent les physiciens (ou les mathématiciens). En d’autres termes, si l’économie politique doit être classée avec la géométrie dans le cercle des sciences hypothétiques (puisque ses conclusions ne sont vraies que sous certaines conditions), il n’y a pas lieu, selon Mill, de se formaliser d’un tel voisinage car :
« ce qui est vrai de manière abstraite l’est aussi dans le monde concret, une fois les corrections nécessaires apportées. Si une cause existe réellement et si, laissée à elle-même, elle produirait invariablement un effet donné, l’effet réellement produit correspondra à cet effet donné, simplement modifié par l’action des causes concurrentes » [47].
Si l’économie est une science hypothétique, ses conclusions sont cependant « aussi proches de la vérité concrète que des vérités abstraites peuvent l’être »
[48].
Toutefois, Mill fait suivre cette démonstration catégorique de quelques réserves discrètes. Au tout dernier moment, il reconnaît en effet un rôle à la méthode inductive :
« Ayant maintenant montré que, en Économie Politique comme dans les autres branches de la science morale, la méthode a priori constitue le seul mode d’investigation scientifique, ayant montré que la méthode a posteriori (…) est inapplicable dans ces domaines, nous pouvons montrer que cette dernière méthode est néanmoins de grande valeur dans les sciences morales, sinon comme moyen de découvrir la vérité, du moins comme moyen de vérification » [49].
Ce point mérite incontestablement développements. En fait, l’argument en rejoint un autre précédemment évoqué par Mill : la difficulté de passer de la théorie à son application. Lorsque le savant veut appliquer les principes généraux et abstraits auxquels il est parvenu à un cas particulier, il ne peut se contenter de tenir compte de celles des circonstances essentielles qui sont alors en œuvre ; il doit aussi prendre en considération les circonstances particulières ou secondaires qu’il avait pu jusqu’alors négliger. Si l’identification de ces causes perturbatrices est possible, leur prise en compte n’est pas scientifiquement dommageable : comme les frottements en mécanique, ces causes ont leurs lois et leurs effets peuvent donc être déterminés de manière rigoureuse. Il suffira alors d’ajouter ou de retrancher ces effets à l’effet produit par la ou les causes essentielles : « les causes perturbatrices ont leurs lois (…), la nature et la force de la perturbation peuvent être prévues
a priori »
[50]. La difficulté, bien évidemment, vient de ce que cette identification exhaustive n’est pas toujours possible, en raison de la complexité des phénomènes étudiés. On ne peut dès lors que recommander cette confrontation des résultats obtenus aux faits (ce que Mill appelle vérification), seule manière bien souvent de prendre conscience de l’oubli d’une cause perturbatrice essentielle. Seule manière aussi, parfois, de prendre conscience d’erreurs plus graves encore :
« la divergence entre nos prédictions et les faits réels est souvent la seule circonstance attirant notre attention sur une cause perturbatrice essentielle que nous aurions oubliée. Plus, elle nous dévoile souvent des erreurs de pensée encore plus graves que l’omission (…) d’une cause perturbatrice. Elle nous apprend souvent que la base même de notre argumentation manque de solidité ; que les données à partir desquelles nous avons raisonné ne comprenaient qu’une part (et pas toujours la plus importante) des circonstances qui déterminent véritablement le résultat » [51].
Un essai pré-comtien
Ces quelques réserves ne doivent cependant pas masquer l’essentiel : pour Mill, l’économie politique est une science abstraite et sa méthode doit être la méthode
a priori. Si l’heure est pour lui aux remises en cause radicales, l’économie semble encore épargnée. Dans ses grandes lignes, l’
Essai sur la définition de l’économie politique reste profondément ricardien et les critiques comtiennes (qui, à l’époque, sont encore pourtant très mesurées) n’ont, de toute évidence, pas porté. Quand le sociologue préconise l’observation et l’induction
[52], Mill défend toujours l’introspection et la déduction. Là où le fondateur du positivisme affirme la nécessité d’une science synthétique prenant en considération l’interdépendance et la complexité des phénomènes sociaux
[53], Mill – en raison même de cette complexité – affirme la nécessité d’une science analytique abstraite. Enfin, quand Comte dénonce la fiction que représente l’homme économique
[54], Mill en fait un élément essentiel de sa réflexion. On ne saurait donc imaginer points de départ plus éloignés. Pourtant, alors même que le sociologue ne va cesser de radicaliser sa position (au point de souhaiter la disparition pure et simple de l’économie politique), Mill va considérablement s’en rapprocher. Un tel retournement serait proprement incompréhensible (et l’on pourrait alors parler de rupture dans la pensée de Mill
[55]) si l’
Essai sur la définition de l’économie politique ne contenait pas ces quelques réserves finales. Leur présence rend, à nos yeux, une telle interprétation difficile à tenir : elle témoigne de l’existence de préoccupations réelles (mais encore secondaires) que la lecture du
Cours de philosophie positive viendra simplement accentuer.
III. Le Système de logique : une influence manifeste
En 1843, Mill achève son
Système de logique : près de quinze ans ont été nécessaires à la composition de cet ouvrage
[56]. Presque aussitôt, il en envoie un exemplaire à Comte, visiblement en quête d’approbation : « je me félicite toujours davantage de notre heureux rapprochement personnel, sans lequel je n’eusse pas pu espérer d’obtenir,
le seul jugement qui ait pour moi une importance réelle »
[57]. Et il ne s’agit pas là d’une simple formule de politesse : si le jugement de Comte est si important pour Mill, c’est parce qu’il entend marcher sur ses traces, et contribuer à l’essor du positivisme. Rappelant l’opposition de l’approche comtienne et de celle de la philosophie intuitionniste allemande, il conclut en effet la présentation de son ouvrage en affirmant explicitement son ancrage positiviste :
« Désormais [en Angleterre aussi] on pourra choisir ; on ne sera plus rejeté vers le camp allemand faute de trouver ailleurs un système philosophique nettement formulé. Chez nous aussi [avec le Système de logique] le positivisme a déployé son drapeau » [58].
Comte ne s’y trompe pas : sa réponse est empressée, chaleureuse et enthousiaste
[59]. Mill exprime alors sa pleine satisfaction dans une nouvelle lettre au sociologue français :
« il est presque superflu de vous dire avec quelle satisfaction profonde j’ai appris l’accueil que vous avez donné à mon travail philosophique, et la haute approbation que vous en témoignez, approbation propre à remplir mes désirs les plus ambitieux, et qui dépasse de beaucoup mes espérances. Vous devez bien sentir que votre opinion, sur la valeur de cet écrit, est la seule qui pouvait influencer notablement sur la mienne propre, tandis que celle-ci n’était, et ne pouvait être que provisoire, tant que la partie vraiment positive et dogmatique de l’ouvrage n’avait pas reçu la sanction du juge le plus compétent, et même jusqu’ici le seul compétent » [60].
Au moment où il rédige le
Système de logique (et notamment le livre VI consacré aux sciences morales), Mill est donc profondément influencé par la pensée d’Auguste Comte
[61]. Pour autant, l’ouvrage n’est pas un simple décalque du
Cours de philosophie positive : désireux de faire œuvre positiviste, Mill n’est pourtant pas prêt à abandonner certaines de ses certitudes initiales. Bien au contraire, il va chercher à montrer la compatibilité de ces premières certitudes et de la philosophie comtienne. C’est dans ce cadre que doivent être compris son plaidoyer pour une méthode d’investigation différente de la méthode préconisée par Comte et sa défense des sciences humaines particulières (psychologie, éthologie et économie politique).
Des préceptes méthodologiques plus nuancés
Dans le
Cours de philosophie positive, Comte condamnait l’usage d’un raisonnement déductif fondé sur les principes de la nature humaine : à ses yeux, cette méthode abstraite était inadaptée à la description et à la compréhension du monde éminemment complexe des phénomènes sociaux. Dans le septième chapitre du livre VI, Mill partant du même constat (la complexité des phénomènes sociaux) aboutit pourtant à une conclusion bien différente : pour lui, si une méthode se trouve disqualifiée par cette complexité, c’est bien plutôt la méthode inductive
[62]. Dans le cas de phénomènes complexes (résultant de plusieurs causes), l’induction (par observation ou expérimentation) lui semble impropre. Bâtir la science sociale en s’appuyant sur la seule induction lui paraît de ce fait une impossible gageure
[63].
On ne saurait imaginer point de départ plus opposé à la doctrine comtienne. Pourtant, Mill évite l’affrontement. Dans ce septième chapitre, aucune mention n’est faite du nom de Comte. Bien plus, Mill s’empresse de rejoindre le père du positivisme dans son rejet de la méthode déductive pure.
Le rejet de la méthode déductive pure
Certes, la complexité des phénomènes étudiés rend l’adoption de la méthode déductive impérative, mais il serait dangereux, selon Mill, de s’en tenir à cette seule affirmation : en défendant, sans plus de précision, la méthode déductive, on risque de cautionner l’usage de la méthode géométrique (ou méthode déductive pure) quand, pour lui, l’exemple à suivre devrait être celui de la mécanique. Or, il existe selon lui une grande différence entre géométrie et mécanique : « la géométrie ne peut présenter le cas, si fréquent dans la mécanique et dans ses applications, de forces qui se combattent, de causes qui se contrarient ou se modifient l’une l’autre »
[64]. Comme les phénomènes sociaux résultent tous de la combinaison de forces s’opposant, il est clair que vouloir appliquer à leur étude la méthode géométrique plutôt que la méthode mécanique est une erreur. Il ne suffit donc pas de dire que la méthode appropriée à l’étude des phénomènes sociaux est la méthode déductive ; il convient encore de préciser que la vraie méthode est celle qui procède « par déduction d’un grand nombre de prémisses, et non pas d’une seule ou de quelques-unes seulement, et prend chaque effet pour ce qu’il est réellement, comme la résultante d’une multitude de causes »
[65]. Cette méthode, qui est celle de la mécanique, est la méthode déductive concrète :
« la Science Sociale, qui, par un barbarisme commode, a été appelée la Sociologie, est une science déductive, non pas sans doute à la manière de la géométrie, mais à celle des Sciences physiques les plus complexes. Elle infère la loi de chaque effet (…) non de la loi d’une seule cause, comme dans la méthode géométrique, mais des lois de toutes les causes qui exercent conjointement une influence sur l’effet [66]. Bref, sa méthode est la Méthode Déductive Concrète » [67].
L’intérêt de cette précision n’est pas seulement d’ordre terminologique. Avec la méthode déductive concrète, c’est aussi la notion de vérification qui se voit accorder une place centrale. « Partie constituante et essentielle de la Méthode Déductive »
[68], la vérification, qui consiste à comparer les conclusions du raisonnement aux phénomènes concrets ou aux lois empiriques qui en ont été tirées, joue en effet un rôle crucial en ce qu’elle peut suffire à démontrer l’incomplétude du système explicatif mis en place par le théoricien :
« pour prouver que notre science et notre connaissance du cas particulier nous rendent compétents pour prédire l’avenir, nous devons montrer qu’elles nous auraient mis à même de prédire le présent et le passé. S’il y a des choses que nous n’aurions pas pu prédire, elles constituent un résidu dont l’explication exige une nouvelle étude » [69].
Il devient alors nécessaire, selon Mill, de remanier ce système explicatif en intégrant une ou plusieurs causes agissantes jusqu’alors ignorées. Inversement, si les faits observés peuvent être expliqués à partir des conclusions obtenues déductivement, la validité de ces dernières est jugée établie : l’épreuve de vérification aura été passée avec succès.
Une première conclusion nous semble dès lors s’imposer : si pour Mill la méthode la plus appropriée à l’étude des phénomènes sociaux reste la méthode déductive, les critiques comtiennes ont cependant très largement porté
[70]. La méthode déductive préconisée dans le
Système de Logique est une méthode déductive singulièrement amendée car laissant une place importante aux procédés inductifs
[71]. Dans l’
Essai sur la définition de l’économie politique, Mill recommandait l’usage de la méthode déductive pure (assortissant simplement son plaidoyer d’une mise en garde contre les dangers d’un passage non maîtrisé à l’application pratique). Désormais, il en appelle à une méthode d’investigation beaucoup plus nuancée : les procédés inductifs se voient reconnaître une place importante dans la phase d’élaboration des prémisses comme dans la phase de vérification des conclusions (puisque de l’observation des faits peuvent être induits le bien-fondé ou l’incomplétude de l’explication avancée).
Méthode déductive concrète et méthode déductive inverse : l’ambiguïté de la position de Mill
Si Mill s’est très nettement rapproché des préceptes méthodologiques de son correspondant, leurs positions ne vont pas pour autant jusqu’à se confondre. La méthode déductive concrète reste en effet bien différente de la méthode préconisée par Comte, cette méthode que Mill résume ainsi :
« au lieu de déduire les conclusions par le raisonnement et de les vérifier par l’observation, il faut (…) [selon Comte] commencer par les obtenir sous forme de conjectures au moyen de l’expérience spécifique, et les rattacher ensuite aux principes de la nature humaine par des raisonnements a priori qui deviennent ainsi en réalité une Vérification » [72].
Mais Mill va manifester son souci d’éviter toute controverse en choisissant de nommer la méthode comtienne méthode déductive inverse. Ce choix terminologique est bien évidemment révélateur. En dénommant ainsi la méthode défendue par Comte (lequel préférait l’appellation de méthode historique), il désamorce un conflit potentiel : là où l’appellation de méthode inductive abstraite
[73] aurait souligné les différences, l’appellation de méthode déductive contribue indiscutablement à les gommer. Et il ira plus loin encore sur le chemin de la conciliation, en présentant explicitement les deux méthodes comme complémentaires :
« Le seul penseur possédant une connaissance suffisante des méthodes scientifiques en général, qui ait essayé de caractériser la Méthode en Sociologie, M. Comte, considère cet ordre renversé comme absolument inhérent à la nature de la théorie sociologique. Pour lui, la science sociale constitue essentiellement en des généralisations de l’histoire, qui sont vérifiées, et non primitivement suggérées, par déduction des lois de la nature humaine. Quoique cette opinion (…) contienne une vérité, je ne puis m’empêcher de croire que cette vérité est énoncée d’une manière trop absolue, et qu’il y a dans l’investigation sociologique une place considérable pour la Méthode Déductive directe, aussi bien que pour le procédé inverse » [74].
Cette phrase nous semble illustrer parfaitement l’ambiguïté de la position millienne. En accordant à la méthode déductive directe (ou concrète) « une place considérable », Mill prend indiscutablement le contre-pied de la position comtienne. Mais en même temps, en se gardant bien de quitter alors le terrain de « l’investigation sociologique », il demeure d’une certaine façon dans le cadre théorique comtien. Ce ne sont pas les points d’opposition qui sont mis en avant mais au contraire la possibilité d’intégrer au sein de la doctrine positiviste les éléments qu’il juge indispensables.
L’analyse des liens unissant l’économie et la sociologie fait apparaître cette ambiguïté de manière plus visible encore.
L’économie légitimée mais « mise en situation »
L’ambiguïté de la démarche de Mill est manifeste lorsqu’il cherche à déterminer avec précision le champ d’application de ces deux méthodes présentées comme complémentaires : en limitant l’usage de la méthode déductive inverse aux seuls cas où le phénomène étudié ne peut être relié à une cause immédiate déterminante, Mill ne se contente pas d’amender le positivisme. Sous couvert d’opérer quelques ajouts à la méthodologie ou à la doctrine comtienne, il en vient en fait à réaffirmer la pleine légitimité des sciences sociales particulières (à commencer bien sûr par l’économie politique…) contre les attaques de Comte. L’adhésion réitérée au projet comtien d’une Sociologie Générale n’est donc pas une adhésion sans réserves. Mais symétriquement, l’économie ne verra son existence reconnue qu’en tant que branche particulière de cette Science Générale de la Société.
L’économie politique, science sociale particulière
Très subtilement, Mill commence son plaidoyer en reprenant à son compte l’argument principal des positivistes : il y a dans les sociétés humaines ce que les physiologistes appellent un consensus. Comme le reconnaît Mill, « tout ce qui a lieu dans une partie quelconque de la société a une influence sur toutes les autres parties »
[75]. Or, le mode d’investigation analytique (qui est celui de la méthode déductive concrète) néglige, par construction, cet état de fait. Mais de ce constat, il ne tire pas les mêmes conclusions que les positivistes : l’existence d’un consensus n’invalide pas à ses yeux la méthode déductive concrète, elle en limite simplement le champ d’application. Si l’on veut que cette méthode ait quelque valeur, elle doit seulement être réservée « à ces classes de faits qui, tout en subissant comme les autres l’influence de tous les agents sociaux, ne sont principalement au moins, sous l’influence
immédiate que d’un petit nombre »
[76]. Sous cette condition, la méthode déductive directe a, pour lui, pleine légitimité. Mill insensiblement passe alors d’une défense de la méthode déductive directe à un plaidoyer pour les sciences sociales particulières, « branches ou parties distinctes et séparées, quoique non indépendantes, de la théorie sociologique »
[77]. L’argument est le même : « malgré le consensus (…) des classes différentes de faits sociaux dépendent immédiatement et en premier ressort de causes différentes ; d’où il suit qu’il est non seulement avantageux, mais nécessaire de les étudier séparément »
[78]. En d’autres termes, chaque fois qu’il est possible d’isoler une cause déterminante dans l’occurrence d’un phénomène, la méthode déductive concrète doit être employée et une science sociale particulière est alors fondée à exister.
L’occasion est belle alors pour Mill de défendre l’économie politique contre les attaques comtiennes et il ne se prive pas de la saisir : l’économie politique constitue justement l’une de ces branches séparées dont l’existence vient d’être légitimée
[79]. Aux yeux de Mill en effet, l’économie politique s’intéresse à une classe de phénomènes dont on peut dire qu’ils sont régis, pour l’essentiel par une cause principale (le désir de richesse) :
« le motif de la séparation de cette classe de phénomènes sociaux de ceux d’une autre nature et de la création d’une science distincte est qu’ils dépendent principalement, au moins en premier ressort, d’un seul ordre de circonstances. (…) L’Économie Politique (…) ne s’occupe que des phénomènes sociaux qui se produisent en vue de l’acquisition de la richesse. Elle fait entièrement abstraction de toute passion, de tout mobile, autres que les passions et les mobiles qu’on peut considérer comme les principes perpétuellement en lutte avec le désir de richesse, à savoir, l’aversion pour le travail et le désir de la jouissance immédiate de plaisirs coûteux. Ces principes, elle les fait plus ou moins entrer dans ses calculs, parce qu’ils ne se bornent pas, comme les autres désirs, à contrarier accidentellement la recherche de la richesse, mais qu’ils l’accompagnent toujours comme un frein ou un obstacle » [80].
Plus loin, il réaffirme :
« l’Économie Politique considère le genre humain comme occupé uniquement de l’acquisition et de la consommation de la richesse ; son but est de montrer quelle serait la conduite des hommes vivant en état de société, si ce mobile, abstraction faite des deux mobiles contraires indiqués plus haut, était la règle absolue de toutes leurs actions » [81].
Bien sûr, il ne s’agit là que d’une abstraction, mais cette abstraction est, pour lui, tout à la fois assumée et légitime :
« ce n’est pas qu’il y ait jamais eu un économiste assez absurde pour supposer que le genre humain soit réellement ainsi constitué (…). Il n’y a peut-être pas dans la vie d’un homme une seule action qui n’ait sa source dans quelque impulsion immédiate ou éloignée autre que le désir de richesse. Quant à ces branches de l’activité humaine dont la richesse n’est pas le principal objet, l’économie politique ne prétend pas que ses conclusions leur soient applicables. Mais il y en a aussi d’autres dans lesquelles l’acquisition de la richesse est le but principal et avoué. C’est uniquement de celles-là que s’occupe l’économie politique. Son procédé nécessaire consiste à envisager la fin principale et avouée comme si elle était la fin unique, hypothèse qui de toutes les suppositions aussi simples est la plus voisine de la vérité. L’économiste recherche quelles sont les actions que produirait ce désir s’il n’était pas combattu par quelque autre. On obtient ainsi la plus grande approximation possible de l’ordre réel des affaires humaines dans cette sphère » [82].
La démonstration est limpide : puisque l’économie politique s’intéresse à des phénomènes régis par une cause principale facilement identifiable, elle peut tout à fait légitimement constituer l’une des branches séparées de la Sociologie Générale. En utilisant la méthode propre à ces sciences sociales particulières (la méthode déductive concrète), donc en recourant à l’abstraction maîtrisée, elle peut alors obtenir des résultats de première valeur
[83]. Les attaques comtiennes (dont significativement il n’est pas fait mention) peuvent être ignorées.
Pour autant, l’influence de la pensée positiviste ne saurait être négligée. Mill intègre en effet ce plaidoyer dans un cadre beaucoup plus large visant à présenter l’économie comme un additif ou un complément à la Science Générale de la Société envisagée par Comte.
Pour une Sociologie générale : l’ambiguïté de la position de Mill
Il est très révélateur que Mill fasse suivre cette défense de l’économie politique d’un éloge de la sociologie comtienne. Certes, la démarche pourra sembler ambiguë puisque Mill limite son champ d’étude aux seuls phénomènes pour lesquels il est impossible d’isoler une cause immédiate déterminante. Chez lui, la Sociologie Générale semble n’exister que par défaut, sa tâche consistant simplement à traiter des phénomènes que les sciences sociales particulières renoncent à appréhender. En faisant de la sociologie une Science Générale de la Société, Comte voulait d’abord insister sur l’étendue de son domaine d’étude : à elle seule, cette science prétendait appréhender l’ensemble des phénomènes du monde social. Rien de tel évidemment chez Mill. S’il est question dans le livre VI du
Système de logique d’une Science générale de la Société, généralité ne signifie plus, de toute évidence, exhaustivité : si cette science est qualifiée de générale c’est parce que son point de vue est un point de vue macroscopique ; quand les sciences sociales particulières centrent leur attention sur une classe de phénomènes, la Sociologie Générale observe la société dans sa globalité. Il n’en demeure pas moins vrai qu’en reconnaissant (au nom du consensus social) l’utilité et la légitimité d’une science générale de la société, Mill valide toute la démarche comtienne. Du reste, l’influence de Comte se laisse facilement reconnaître dans la description que donne Mill de la Science Générale de la Société. Après avoir dressé la liste des grands critères permettant de caractériser un état de société
[84], il précise ainsi qu’il est possible de séparer cette science en deux branches distinctes, s’intéressant respectivement aux uniformités de coexistence (c’est-à-dire aux relations entre l’état de l’un de ces grands critères et l’état d’un autre d’entre eux) et aux uniformités de succession (c’est-à-dire aux lois régissant le passage d’un état de société à un autre). Distinction toute comtienne qui se retrouve jusque dans le choix des termes puisque Mill propose d’appeler la première branche Statique Sociale et la seconde Dynamique Sociale. D’ailleurs, dans sa présentation des deux branches ainsi séparées, Mill ne fait, pour l’essentiel, que reprendre les idées de Comte
[85].
L’empreinte comtienne
Le livre VI du
Système de logique nous paraît ainsi porter l’empreinte de l’influence comtienne. Chapitre après chapitre, Mill s’y situe dans le prolongement de la doctrine positiviste, soit qu’il en reprenne les arguments (possibilité et nécessité d’une approche scientifique des phénomènes sociaux, description de la Science Générale de la Société…), soit qu’il cherche à l’améliorer en l’amendant (nécessité de sciences humaines particulières, légitimité de la méthode déductive concrète…). Même dans ce dernier cas de figure, l’empreinte comtienne est forte. Ainsi, concernant l’économie politique, la reprise (parfois mot à mot) de passages tirés de l’
Essai ne doit pas masquer l’essentiel : entre l’
Essai et le
Système de logique, sa pensée s’est nettement infléchie. Dans un premier temps défenseur d’une science hypothétique et abstraite, reposant sur la déduction pure et l’introspection, Mill nuance sa position pour prôner, au moment du
Système de logique, une méthodologie beaucoup plus souple. Il en vient de plus à considérer l’économie comme une branche certes séparée mais « non indépendante de la théorie sociologique ». Dit autrement, si rupture il y a dans la pensée économique de Mill, cette rupture n’intervient pas, comme le soutiennent la plupart des commentateurs
[86], entre l’
Essai de 1836 et les
Principes d’économie politique mais bien plutôt entre l’
Essai et le
Système de logique ; et l’on voit mal alors que l’on puisse ignorer ce qu’elle doit à l’influence de la pensée comtienne.
Cela dit, si les liens sont manifestes, ils sont également très complexes. Mill ne se contente pas de déployer « le drapeau du positivisme ». Désireux de prendre ses distances avec Comte sur quelques points précis (comme le statut exact des sciences sociales) et surtout de combiner adhésion générale au positivisme et convictions personnelles antérieures, il se livre à un exercice bien difficile : faire cohabiter le positivisme comtien et des points de vue plus personnels. On a déjà souligné ce qu’une telle approche pouvait avoir d’ambigu : bien souvent, Mill est amené à minimiser l’importance de désaccords pourtant réels. Parfois même, dans son souci de rendre compatibles des positions différentes, il est conduit à passer sous silence ces désaccords. Mais au delà de ce constat, il importe de saisir tout l’intérêt de cette démarche. Source d’ambiguïté, elle est aussi source de richesse : en cherchant à lier doctrine positive et convictions personnelles, Mill ne fait pas en effet qu’amender l’approche comtienne. Il en vient également à nuancer et à complexifier ses certitudes initiales. Le cas de l’économie politique est, à cet égard, particulièrement significatif : parti d’une position méthodologique radicale, Mill atténue ses propos pour adopter une attitude beaucoup plus souple. Et il ne s’agit pas là d’une influence temporaire : complexité, nuance et richesse ne disparaîtront pas (en dépit de la rupture avec Comte) lorsque, dans les Principes d’Économie Politique, Mill cherchera à mettre en pratique les préceptes méthodologiques ainsi fixés.
Dans le livre VI du
Système de logique, Mill reprend des passages entiers tirés de l’
Essai et, pour de nombreux commentateurs, cette reprise à l’identique suffirait à démontrer la constance des positions méthodologiques et épistémologiques défendues par Mill dans ces deux ouvrages. Très significatif de ce point de vue est le jugement sans appel par lequel De Marchi
[87] conclut son analyse : à ses yeux, « à moins de considérer le
Système de logique comme un ensemble incohérent », une telle reprise rend la thèse d’une évolution dans sa pensée bien « improbable » si bien qu’il lui paraît au total « plus simple et plus juste de dire que les positions de Mill sur la
science économique n’ont pas changé »
[88]. L’argument, qui repose sur un fait indiscutable n’est pourtant pas, selon nous, véritablement convaincant
[89] et nous avons insisté sur la mise en perspective qui accompagne ces longues citations. Le plaidoyer pour une économie abstraite et déductive est en effet précédé dans le
Système de logique d’une discussion très serrée sur la forme que doit prendre la méthode déductive appliquée à l’étude des phénomènes sociaux puis suivi d’une réflexion nouvelle sur la nature des liens unissant les sciences sociales séparées (au premier rang desquelles se trouve l’économie) et la Science Générale de la Société. Ainsi encadrés, les passages tirés de
l’Essai prennent une signification bien différente et ils ne doivent donc pas masquer ce qui nous semble être une évolution nette dans la pensée de Mill.
Deux grands thèmes ont retenu notre attention : celui du statut de l’économie politique et de ses liens avec la sociologie et celui de la méthode qu’il lui faut employer. Or l’analyse a montré que, de ce double point de vue, ses positions ont évolué. Dans l’ouvrage de 1836, Mill fait certes de l’économie politique la branche d’une « économie sociale » plus générale mais il réaffirme aussitôt sa pleine indépendance puisqu’il souligne que, si « l’acquisition de la richesse est le but principal et avoué (…) [l’économie peut] envisager la fin principale et avouée comme si elle était la fin unique »
[90]. Dans l’ouvrage de 1843, l’économie politique voit à nouveau son indépendance légitimée mais le plaidoyer est assorti d’une reconnaissance explicite du rôle d’une Science Générale de la Société et les
Principes d’économie politique montreront que cette reconnaissance s’accompagne d’une ouverture sur des considérations sociologiques, historiques et culturelles qui n’auraient pas trouvé leur place au moment de l’
Essai
[91].
De la même manière, des changements sont intervenus dans la position méthodologique de Mill. Dans l’
Essai, il se pose en défenseur d’une science hypothétique et abstraite, reposant sur la déduction pure et il cantonne l’usage de la vérification à la seule économie appliquée. Dans le
Système de logique, il admet la nécessité d’un fondement inductif des prémisses et celle, non moins grande, d’une confrontation des conclusions obtenues déductivement à la réalité : la méthode déductive pure a laissé place à la méthode déductive concrète
[92].
L’évolution est d’autant plus remarquable que le laps de temps séparant la publication de l’
Essai et la rédaction du
Système de logique est fort réduit puisqu’une première version du livre VI du
Système de logique était achevée en 1840. C’est justement ce qui incite de nombreux commentateurs à contester la réalité de cette évolution et, une nouvelle fois, De Marchi résume fort bien l’argument lorsqu’il souligne qu’« on ne voit pas de cause qui pourrait avoir provoqué [dans ce court laps de temps] un changement aussi important »
[93]. Ce texte visait justement à proposer une explication à ce changement : en rappelant que Mill découvre véritablement la pensée de Comte en 1837, puis en mettant à jour la force des liens intellectuels qui unirent alors les deux hommes, nous avons en effet voulu défendre la thèse selon laquelle cette évolution peut, au moins en partie, s’expliquer par l’influence du sociologue français.
Cette influence que nous jugeons manifeste est pourtant, en règle générale, ignorée ou contestée. Seule l’attitude de Mill nous paraît pouvoir expliquer un tel silence : une fois la rupture avec Comte consommée, Mill n’aura de cesse en effet de minimiser l’impact de ces dix années de complicité sur sa propre pensée. Pour ce faire, il commença par expurger la deuxième édition du
Système de logique de la plupart des références qui, dans l’édition originale, rendaient hommage à l’œuvre de Comte
[94]. Mais le pas décisif vers le reniement fut franchi en 1864, à l’occasion de la parution (dans la
Westminster Review) de deux articles critiques, repris en 1865 sous le titre
Auguste Comte et le positivisme. C’est qu’à nos yeux, cet ouvrage édité presque vingt ans après la rupture entre les deux hommes, marque le passage de cette stratégie de dissimulation à une véritable stratégie d’abjuration. Sous couvert de séparer dans la philosophie de Comte « les choses qui (…) sont vraies, de celles, en bien plus petit nombre, qui sont erronées »
[95], Mill nous paraît en effet surtout songer à prendre ses distances avec le sociologue français. La première partie (relative au
Cours de philosophie positive) est de ce point de vue particulièrement significative : tout hommage rendu au philosophe y est accompagné de critiques, comme s’il convenait de toujours en atténuer la portée
[96]. Plus significatif encore, on y voit Mill réitérer quelques critiques anciennes, mais dans des termes cette fois très polémiques. La position comtienne relativement à la psychologie est ainsi présentée comme une « grave aberration », sa démonstration comme un « sophisme, à l’égard duquel la seule chose surprenante serait qu’il en imposât à quelqu’un »
[97] et son « hypothèse phrénologique »
[98] comme discréditée par les derniers travaux scientifiques. La question de l’émancipation des femmes est abordée avec la même férocité
[99]. L’occasion est alors saisie de faire de cette question l’illustration d’un défaut plus général : d’après Mill, il est impossible de trouver le moindre fondement scientifique aux opinions de Comte relativement à l’organisation souhaitable de la société. Pour lui en effet, « ses vues de régénération sociale, même sous la forme rudimentaire où elles se révèlent dans son traité (…) sont telles que, peut-être, nulle autre personne d’une science et d’une capacité égales, ne s’accorderait avec lui là-dessus »
[100]. Ce qui est en cause en fait, c’est le risque de despotisme inhérent, selon lui, à la théorie comtienne : « la liberté et la spontanéité dans l’individu ne font pas partie du plan »
[101]. La seconde partie de l’ouvrage (consacrée pour l’essentiel au
Système de politique positive) est dans le même ton : revenant sur les dix dernières années de la vie de Comte, présentées comme « une insigne anomalie dans [sa] carrière intellectuelle »
[102], Mill prend davantage encore ses distances, allant même jusqu’à parler du « déclin affligeant d’un grand esprit »
[103]. Aussi, on comprendra que le terme de stratégie d’abjuration nous soit apparu comme approprié pour décrire une telle attitude.
Devant un tel déferlement de critiques, on imagine aisément la réaction d’un lecteur peu au fait des relations intellectuelles entretenues par les deux hommes, vingt ans avant la publication de cet ouvrage : pour lui, l’idée même que Mill ait pu être profondément attiré par la pensée de Comte est sans doute inconcevable. Complétant à merveille la stratégie de dissimulation suivie dès 1846, la stratégie d’abjuration fonctionne donc remarquablement
[104]. Pourtant, il convient, selon nous, de ne pas tomber dans le piège ainsi tendu par Stuart Mill : le reniement final ne doit pas suffire à masquer l’attirance initiale.
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Zouboulakis M.S., 1993, La science économique à la recherche de ses fondements. La tradition épistémologique ricardienne 1826-1891, Paris, Presses Universitaires de France.
[1]
L’expression est empruntée à
Petit (1993) qui caractérise ainsi les relations nouées par Comte et Littré. Nous avons, dans un article précédent, cherché à expliquer cette « tentation comtienne » de Mill : notre hypothèse est que Mill crut trouver, dans la doctrine comtienne, le système théorique qui permettrait d’associer les « demi-vérités de Bentham » et les « demi-vérités de Coleridge » (
Robert, 1996).
[2]
Hollander, 1985, 1, 170-174.
[3]
Oakley, 1994.
[4]
Mueller, 1956.
[5]
Chez Mill, positions politiques et positions épistémologiques ou méthodologiques sont souvent liées. C’est ainsi par exemple que son opposition aux intuitionnistes (pour qui la vérité peut être découverte en dehors de l’expérience) dépasse le cadre strict de la philosophie des sciences : Mill leur reproche d’abord et avant tout d’encourager le conservatisme social (
cf. Ryan, 1974, 60-62 et
Oakley, 1994, 160-161). Les positions politiques de Mill et de Comte ont cependant fait l’objet d’études assez détaillées (
cf. notamment
Mueller, 1956, ou
Ekelund, Olsen, 1973) et nous nous limiterons donc ici à l’analyse des positions épistémologiques et méthodologiques.
[6]
D’après
Mineka (
in Mill, 1963), ce dernier eut Comte pour professeur de mathématiques. Devenu proche des saint-simoniens, il rencontra Mill en mai 1828, lors d’une réunion de la
London Debating Society qui avait vu ce dernier prendre la parole.
[7]
Lévy-Bruhl, se référant à la première lettre de Mill à Comte, date de 1828 la lecture du
Système de Politique positive. Il semble cependant que Mill n’ait pas entamé cette lecture avant le 15 mai 1829 puisqu’il écrit alors à Gustave d’Eichtal (qui lui en avait envoyé une copie) : « Je peux seulement commencer maintenant à lire le travail de M. Comte que vous m’avez si vivement recommandé » (
Mill, 1963, 34). Ce texte de Comte, publié en 1824 dans le
Catéchisme des industriels de Saint-Simon, ne doit pas être confondu avec l’ouvrage de même titre paru entre 1851 et 1854.
[8]
Mill fait une erreur dans le titre de l’ouvrage.
[9]
Mill, 1963, 35.
[11]
Mill, 1981, 173.