Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859397477
232 pages

p. 13 à 39
doi: en cours

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Dossier : L'économie, entre sciences humaines et sciences de la nature

no 7 2002/2

2002 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : L’économie, entre sciences humaines et sciences de la nature

Jevons, Edgeworth et les « sensations subtiles du cœur humain » : l’influence de la psychophysiologie sur l’économie marginaliste

Nicolas Chaigneau  [1] Université des Sciences et Technologies de Lille – Villeneuve d’Ascq
Dans le domaine de l’histoire des sciences, l’étude des conditions d’émergence de la psychophysiologie à la fin du XIXème siècle constitue un axe de recherche particulièrement fécond. Ce thème a en particulier permis de mieux comprendre un certain nombre de débats éthiques et méthodologiques caractéristiques de l’Angleterre victorienne. Dans cette perspective, on s’attache ici à mesurer l’influence de la psychophysiologie sur l’économie marginaliste anglaise qui apparaît à la même époque. Entre 1871 et 1881, William Stanley Jevons et Francis Ysidro Edgeworth contribuent en effet à poser les bases d’une nouvelle théorie économique, centrée sur l’analyse des choix d’individus rationnels et la recherche de lois expliquant les comportements d’échange. Cet article montre que, pour atteindre leur but, Jevons et Edgeworth prennent appui sur la psychophysiologie et mettent en œuvre une approche réductionniste des comportements économiques qui rapporte l’acte d’échange à ses seuls déterminants physiologiques. Mots-clés : individu économique, marginalisme, théorie des préférences, psychophysique, réductionnisme, utilité. In the field of history of sciences, the study of the conditions in which psychophysiology emerged at the end of the nineteenth century represents a fertile research field. In particular, it contributed to a better understanding of some ethical and methodological debates characteristic of the Victorian period. According to this perspective, this article aims to assess the influence of psychophysiology upon British Marginalist Economics which emerged at the same time. Indeed, between 1871 and 1881, William Stanley Jevons et Francis Ysidro Edgeworth proposed the basis for a new economic theory focussed on the analysis of individuals’ rational choice and the search for laws to explain the act of exchange. This article shows that in order to achieve their goal, Jevons and Edgeworth used psychophysiology as a resource and developed a reductionist approach to economic behaviour which relates the determining factors of exchange solely to physiological roots. Keywords : economic actor, marginalism, preference theory, psychophysics, reductionism, utility.
 
Introduction
 
 
Dans le domaine de l’histoire de la pensée économique, la fin du XIXème siècle est généralement présentée comme celle de la « révolution marginaliste », une révolution orchestrée par l’Autrichien Carl Menger (1840-1921), l’Anglais William Stanley Jevons (1835-1882) et le Français Léon Walras (1834-1910). À la différence des auteurs classiques, pour lesquels la valeur d’un bien est fondée sur le travail, ces trois auteurs construisent, entre 1871 et 1874, une théorie des prix qui repose sur la notion d’utilité et qui met exclusivement l’accent sur le calcul économique d’individus rationnels [2]. En partant de l’hypothèse que chacun cherche, à travers l’échange de biens, à atteindre un maximum d’utilité, les marginalistes se proposent en particulier d’expliquer les comportements individuels sur les marchés. Les années 1870-1900 sont ainsi celles des théories mathématiques de l’utilité [3] : il s’agit alors de mettre au jour des lois de variation de l’utilité (censées refléter l’appréciation subjective que chaque individu porte sur les biens) mais aussi d’appliquer à la recherche de l’utilité maximale un instrument mathématique (le calcul différentiel) utilisé en mécanique rationnelle.
De nombreux historiens de la pensée économique se sont proposés d’identifier les conditions qui ont accompagné la naissance de ce courant de pensée [4] – courant qui continue d’alimenter les développements de la microéconomie contemporaine. Parmi les recherches les plus récentes, on observe une tendance assez nette à éclairer le projet marginaliste à la lumière des développements que connaissent les sciences physiques à la même époque [5]. De fait, l’une des caractéristiques saisissantes des travaux des premiers marginalistes réside dans leur volonté de faire de l’économie « une science qui soit l’égale de la physique » [6], en empruntant à celle-ci des modes de représentation et d’analyse [7]. Des auteurs comme Jevons, Edgeworth ou encore Fisher succombent ainsi aux charmes d’une approche réductionniste qui consiste à rapporter l’analyse de phénomènes économiques « à un système de principes et de méthodes considérés comme le noyau ontologique ou épistémologique de la science » [8].
Cet article se propose de mettre l’accent sur certaines conséquences de cette tentation réductionniste. Il s’agit plus précisément d’en évaluer l’impact sur l’approche des comportements économiques proposée par les premiers marginalistes anglais. Dans les années 1860-1880, l’Angleterre est en effet le lieu de vives controverses soulevées par l’éclosion d’une nouvelle discipline -la psychophysiologie- dont l’objet est d’étudier l’esprit humain en s’inspirant des concepts et des méthodes des sciences physico-chimiques [9]. Ces discussions favorisent en particulier la naissance d’un schéma d’explication réductionniste du comportement humain, schéma dont plusieurs psychologues anglais se réclament [10]. Or, et c’est ici l’essentiel, les économistes de l’époque manifestent un intérêt prononcé pour la psychophysiologie et son postulat principal selon lequel « les mouvements des particules de la matière (…) sont les causes ou les correspondants universels de tous les processus mentaux » [11]. Les deux premiers représentants du marginalisme anglais, Jevons et Edgeworth [12], témoignent ainsi, dans leurs travaux, d’une parfaite connaissance des débats occasionnés par cette nouvelle psychologie. Il s’agit néanmoins d’un aspect de leurs analyses qui a été jusqu’à présent largement délaissé par les historiens de la pensée économique : seul White [13], dans un article consacré à Jevons, s’est efforcé de démontrer que « la psychophysiologie expliqu(ait) un certain nombre de commentaires formulés par (ce dernier) au cours de son élaboration de la théorie marginaliste » [14].
La filiation théorique qui existe entre Jevons et Edgeworth doit nous inciter à aller un peu plus loin et à tenter de mesurer de manière plus générale l’influence que la psychophysiologie exerça sur l’économie marginaliste anglaise naissante. Dans Mathematical Psychics, Edgeworth s’inscrit en effet très nettement dans le prolongement des recherches de Jevons [15], en s’attaquant à l’un des problèmes laissés en suspens par ce dernier : la question de la formation des prix. Dans son ouvrage, Jevons se donne en effet pour objectif d’analyser, à partir des lois de l’utilité, le comportement d’échange d’un individu confronté à des prix uniques (un pour chaque bien) et donnés [16]. Il restait alors à expliquer comment le fonctionnement d’une économie d’échange permet l’émergence de ces prix et c’est précisément le défi qu’Edgeworth parvient à relever dans Mathematical Psychics [17]. Les analyses de Jevons et d’Edgeworth résument donc parfaitement l’essence du projet marginaliste – mettre en relation les comportements individuels et les prix. En cela, elles constituent une base idéale pour mettre au jour les relations entre la psychophy-siologie et la représentation des comportements économiques véhiculée par ce courant de pensée.
Nous montrerons ainsi que Jevons et Edgeworth tentent, à travers leurs références récurrentes à la psychophysiologie, de faire admettre à leurs lecteurs le syllogisme suivant :
  1. conformément à ce qu’affirment les partisans de la psychophysiologie, les états mentaux individuels peuvent être réduits à des processus physiques ;
  2. l’économie, parce qu’elle se donne pour objet d’expliquer des choix, doit reposer entièrement sur une analyse des états mentaux individuels ;
  3. l’économie peut donc prendre appui sur une analyse des processus physiques qui prennent effet notamment lors de la consommation ou de la production d’un bien.
Chez l’un comme chez l’autre, ce syllogisme débouche alors sur une approche particulière du comportement économique qui fait la part belle aux déterminants physiologiques des choix de consommation [18]. Tel qu’il prend forme dans les travaux de Jevons et d’Edgeworth, le marginalisme cherche ainsi très clairement à étendre « les lois établies dans les mouvements de la matière brute (…) aux sensations subtiles du cœur humain » [19], et à réduire ainsi « les phénomènes les plus complexes du marché à de simples lois de sensations » [20].
Cet article est constitué de deux sections. La première section est centrée sur les travaux de Jevons et étudie comment celui-ci tente de rapporter l’analyse du comportement économique à l’étude de simples états ou processus physiques. La deuxième section montre que les analyses d’Edgeworth prolongent la démarche de Jevons et accordent en particulier aux lois psychophysiques [21] de Fechner [22] et Delbœuf [23] un rôle fondamental dans l’étude des comportements d’échange.
 
I. Jevons et les fondements physiologiques du comportement économique
 
 
Depuis les années 1850, les recherches de physiologistes comme Flourens et Bernard en France, Müller en Allemagne ou bien encore Bell et Hall en Angleterre laissaient entrevoir la possibilité d’incorporer « au sein des théories du comportement les analyses physiologiques des organes des sens et des processus sensoriels produites dans les années 1820-1840 » [24]. Dans ce contexte, il devenait alors possible pour un certain nombre de psychologues [25] anglais d’en appeler, notamment par la voie de Sully [26], à la création d’une « véritable science de la psychologie, ou, si l’on préfère, à la création d’une psychophysiologie » [27]. Nous nous proposons tout d’abord ici d’en présenter rapidement le contexte d’émergence. Nous évaluerons ensuite l’influence que cette discipline exerce sur les travaux de Jevons.
L’émergence de la psychophysiologie
Selon Jacyna, les mentors de la psychophysiologie
« furent Wilhelm Wundt en Allemagne, Herbert Spencer et Alexander Bain en Angleterre. (…) Ses partisans insistaient sur la nécessité de rapporter l’esprit aux conditions matérielles dont il était issu ; le mental devait être compris comme le produit des relations entre l’organisme et le monde (matériel) » [28].
Cette revendication ne sera pas sans conséquences en matière de méthode. Pour ces auteurs, l’objet de cette nouvelle psychologie est en effet d’étudier des questions « considérées comme psychologiques à l’aide de théories et méthodes fondées sur les sciences physico-chimiques » [29], sciences qui étaient supposées avoir atteint, dans le courant des années 1870, un niveau de développement remarquable.
Un projet aussi ambitieux devait reposer sur une base solide et nécessitait notamment « de mettre en évidence les relations étroites qui existaient entre la "force mentale" et les forces physiques de la nature » [30]. Chez des auteurs comme Sully, Maudsley ou Bain [31], cette démarche se traduira par la formulation de l’hypothèse du parallélisme psychophysique qui revient à affirmer que le corps et l’esprit ou le psychique et le physique ne sont pas différents si l’on se réfère à leur essence ultime. Ces domaines sont en effet parfaitement coordonnés et ne sont en réalité que deux aspects d’une même substance, de sorte qu’à chaque phénomène psychique, correspond un phénomène physique. Cette hypothèse rendait possible un rapprochement entre les sciences physiques et la nouvelle psychologie car elle permettait de « tirer parti de la préoccupation que manifestait la science physique à l’égard de la "corrélation" des forces naturelles » [32]. De fait, dans le courant de la seconde moitié du siècle dernier, l’idée selon laquelle la chaleur, le magnétisme ou l’électricité étaient toutes des manifestations d’une seule et même puissance était en effet très répandue. Pour les partisans de la psychophysiologie, il était alors tentant de mettre en avant la notion de parallélisme psychophysique et d’affirmer que « les phénomènes mentaux devaient, eux aussi, être étudiés selon ces termes ».
Un des premiers à franchir le pas sera Carpenter [33] qui, dès 1857, usera d’un tel raisonnement pour évoquer une « corrélation entre la force nerveuse et l’agencement mental » de même nature que « celle qui existe entre la force nerveuse et l’électricité » [34]. Maudsley s’empressera de le suivre dans cette voie. Dans un article au titre évocateur, « The Correlation of Mental and Physical Force : or Man as a Part of Nature » [35], il s’appuiera ainsi sur la notion de corrélation pour affirmer que l’homme
« est une partie de la nature et (que), comme toute chose relevant de l’existence matérielle, il émerge des particules de matière par l’intermédiaire des mêmes forces et conformément aux mêmes lois. Les lois de la raison humaine sont les lois de la nature » [36].
L’idée fera son chemin et, lorsque dans la troisième édition de The Physiology of Mind [37], Maudsley insistera sur la nécessité de lever la barrière « dressée entre la nature physique et la nature psychique » [38], de nombreux auteurs accréditeront ses propos.
On imagine aisément la conséquence de tels arguments. Le mathématicien William Clifford se chargera de la résumer en une formule lapidaire : dans cette perspective, la psychologie est simplement une facette « d’une science physique unifiée » [39]. La majorité des auteurs concernés par ces questions prévoyaient ainsi l’union imminente des sciences du physique, du vivant et du conscient et cultivaient l’espoir de faire apparaître, en psychologie, un déterminisme analytique du même type que celui affiché par la mécanique et la physique [40].
Jevons n’échappera pas à l’attrait exercé par cette nouvelle tendance. Dans plusieurs de ses écrits, on le voit ainsi s’intéresser de très près à la question des relations entre phénomènes psychiques et phénomènes physiques. Le contenu de The Principles of Science, ouvrage publié pour la première fois par Jevons en 1874, est de ce point de vue très révélateur. Faisant allusion aux récentes avancées de la physique dans les domaines de l’énergie et de la chaleur, ce dernier y affirme que
« la vie ne semble être rien d’autre qu’une forme particulière de l’énergie qui se manifeste dans la chaleur, l’électricité et la force mécanique. Il semble presque que le jour peut venir où le mécanisme délicat du cerveau pourra être totalement connu, et chaque pensée sera réduite à la dépense d’un poids déterminé de nitrogène et de phosphore. Il n’existe pas de limite apparente au succès de la méthode scientifique qui consiste à peser, à mesurer (…). Le même règne inexorable d’une loi établie dans les mouvements de la matière brute ne doit-il pas être étendu aux sensations subtiles du cœur humain ? » [41].
Jevons envisage ainsi avec optimisme « la réduction éventuelle, en psychologie, des états mentaux à des processus physiques » [42]. Quant à la méthode suggérée pour y parvenir, elle est clairement énoncée, toujours dans The Principles of Science :
« quiconque désire posséder une profonde connaissance de la Nature doit se rendre compte du fait qu’il existe des analogies qui relient l’ensemble des branches de la science (…) et qui nous permettent de déduire pour une classe de phénomènes ce que nous savons pour une autre » [43].
En d’autres termes, semble dire Jevons, il convient d’utiliser ce que nous savons des phénomènes physiques pour analyser les phénomènes psychiques.
Lorsqu’elle est mise en relation avec le contenu de The Theory of Political, cette position prend une signification bien particulière : comme nous allons maintenant le voir, le raisonnement de Jevons dans cet ouvrage est en effet guidé par la conviction que la « science de l’économie politique » [44] doit prendre comme point de départ l’étude des phénomènes psychiques et doit donc, par conséquent, s’appuyer sur les connaissances acquises en matière de phénomènes physiques.
L’économie comme science des états mentaux [45]
Dès 1862 et son allocution devant la British Association for the Advancement of Science, Jevons affirme très clairement qu’une « véritable théorie de l’économie ne peut voir le jour qu’en remontant aux (…) sources de l’action humaine » [46]. Bien sûr, il n’est pas question de prétendre que l’économie doit « traiter de tous les mobiles humains » [47] : elle a seulement pour mission d’étudier « les relations entre les plaisirs et les peines de la vie de tous les jours » [48]. Cette limitation ne change cependant rien au diagnostic final de Jevons : l’objet même de l’économie fait de celle-ci l’une des branches de la psychologie.
Le chapitre introductif de The Theory of Political Economy est tout à fait clair sur ce point. Il s’appuie pour l’essentiel sur l’argument suivant : « chaque événement qui se produit dans le monde extérieur est représenté dans l’esprit (humain) par un mobile qui lui correspond » [49]. Ainsi, les prix, tels qu’ils sont définis par les équations de l’échange [50], ne sont jamais que la manifestation d’un choix qui lui-même traduit « un excès de plaisir dans un certaine direction » [51]. De ce point de vue, construire une théorie de l’échange suppose « que l’on étudie les dispositions de l’esprit » [52]. La démarche que Jevons déclare vouloir mettre en œuvre consiste donc en définitive à réduire des phénomènes économiques tels que les mouvements des prix et des quantités sur le marché aux états mentaux individuels qui en sont la cause [53].
Il suffit alors de rapporter ces déclarations aux propos de The Principles of Science pour se faire une idée précise de la façon avec laquelle Jevons envisage de prendre en compte ces fameuses « dispositions d’esprit ». Puisqu’il est manifeste que « nous ne pouvons plus un instant considérer que l’esprit est distinct de la matière » [54], puisqu’un jour, grâce à la psychophysiologie, tous les phénomènes mentaux pourront « être étudiés au moyen de la balance et du micromètre » [55], il semble raisonnable de rapporter les états mentaux que l’économie prend pour objet à de simples états ou processus physiques. Autrement dit, si les phénomènes psychiques étudiés par l’économiste relèvent vraiment d’une psychophysiologie qui s’inspire des théories et méthodes des sciences physico-chimiques, alors on doit reconnaître qu’il existe une « dépendance de l’économie à l’égard de lois physiologiques » [56]. Ces lois constituent même « la véritable base de l’économie » [57].
Il restait cependant à mettre ce discours en application et Jevons s’y emploiera au moins à deux reprises. On notera ainsi que, dès 1870, et alors qu’il apportait la touche finale à The Theory of Political Economy, il fit paraître dans la revue Nature les résultats de trois expériences visant à mettre à jour « les lois naturelles de l’effort musculaire » [58]. Nous allons ici nous attarder un court instant sur les propos tenus par Jevons à cette occasion. Nous nous intéresserons ensuite plus spécifiquement à ce qui sera, dans The Theory of Political Economy, la principale source d’inspiration de Jevons : les Natural Elements of Political Economy, un ouvrage publié par Richard Jennings en 1855. C’est en effet en s’appuyant sur les travaux de ce dernier que Jevons parviendra à préciser les lois physiologiques du « besoin humain » [59].
Les expériences de Nature
Si Jevons choisit de rapporter dans Nature le résultat d’expériences consacrées aux relations entre effort et fatigue, c’est tout d’abord dans le but « de faire la lumière sur les aspects chimiques et physiologiques de la force musculaire » [60]. Mais l’article vise également un objectif plus précis : il s’agit dans le même temps de tenter de « préciser les relations mathématiques sur lesquelles la science de l’économie est fondée » [61]. En effet, pour Jevons, les lois physiologiques qui constituent « la base de la science de l’économie politique » [62] doivent être formulées de telle sorte qu’elles puissent prendre « une forme mathématique » [63]. L’objectif de Jevons n’est ainsi pas tant d’investir le domaine de la physiologie que de chercher à s’appuyer sur cette dernière pour parvenir à traduire sous forme mathématique « la relation entre la quantité de travail effectuée par certains muscles et le taux de fatigue » [64].
Dans cette perspective, l’une des expériences analysées par Jevons pouvait être jugée instructive [65]. Elle consistait à faire tenir dans la main d’un sujet un poids allant d’une livre à dix-huit livres et à mesurer la durée pendant laquelle ce poids pouvait être maintenu le bras tendu. En définissant le travail musculaire effectué ou « effort utile » [66] par le produit entre le poids en livres et le temps exprimé en secondes, Jevons parvenait à déterminer la valeur de poids pour laquelle ce travail était à son maximum, puis à calculer le taux auquel diminuait l’effort utile à mesure que l’on augmentait le poids au delà de cette valeur. Certes, de son propre aveu, cette expérience ne permettait pas d’obtenir une formule mathématique précise [67]. Elle lui semblait néanmoins intéressante en ce qu’elle illustrait la possibilité de déduire d’une série de « chiffres réguliers » une « loi systématique qui gouverne (les variations) du taux de fatigue » [68].
Il convenait cependant d’être un peu plus précis pour convaincre ses lecteurs de la possibilité de mettre véritablement à jour les fondements psychophysiologiques de l’économie. Un ouvrage allait lui offrir le moyen d’aller un peu plus loin dans cette voie : les Natural Elements of Political Economy de Richard Jennings. Cités à plusieurs reprises dans The Theory of Political Economy, ce livre constituait une source de premier ordre pour Jevons [69]. Jennings y affichait en effet la volonté de « mettre l’économie politique en relation avec l’étude de la psychologie et de la physiologie » [70]. Les enseignements que Jevons tirera de la lecture de cet ouvrage méritent que nous nous arrêtions maintenant sur les grandes lignes de l’argumentation de Jennings.
Les Natural Elements of Political Economy de Jennings
Les réflexions de Jennings prennent appui sur un constat relativement sommaire. À ses yeux, il apparaît évident que tous les phénomènes étudiés par l’économie politique résultent de deux types d’actions bien distincts : « l’action de la matière sur l’homme et celle de l’homme sur la matière » [71]. Ces deux actions peuvent d’ailleurs être observées conjointement lors de la plupart de ces « événements (…) que l’on nomme la production, la répartition et la consommation de la richesse » [72]. En effet,
« quand les nations produisent, les hommes font et ressentent des efforts tandis que la matière se voit modifiée ; quand elles échangent, on assiste à des comparaisons mentales de quantités et de qualités (…) tandis que certaines formes de matière se voient transférées ; quand elles consomment, de la satisfaction est ressentie tandis que des objets matériels sont absorbés ou transformés en d’autres éléments » [73].
Dans cette perspective, l’économie – en tant que science des actions de l’homme – doit reposer sur une connaissance précise « des lois mentales élémentaires qui guident l’action de chaque individu isolé » [74]. Cette connaissance acquise, il sera alors possible d’analyser « la relation entre l’esprit et la matière, relation au sein de laquelle la grande majorité (…) des actions de l’espèce humaine trouvent leur origine » [75]. Pour cela, et d’après Jennings, deux conditions doivent être réunies.
En premier lieu, il faut parvenir à une « compréhension parfaite des principes fondamentaux de psychologie qui constituent le fondement de l’économie politique » [76]. En second lieu, et si l’on veut que les réponses apportées soient les plus complètes possibles, il faut dépasser le stade des seuls processus mentaux étudiés par la psychologie et avoir recours en particulier « à la physiologie (pour) prendre en compte les processus de l’organisme humain » [77]. Le sujet du livre I des Natural Elements of Political Economy est ainsi tout trouvé : il s’agira d’exposer sur plus de cent pages les « principes de physiologie et de psychologie qui affectent l’économie politique » [78].
Ambitieux, ce projet suscitera l’ironie de Cairnes et il est vrai qu’il conduira parfois Jennings à des propos d’un intérêt tout à fait relatif [79]. Ce scepticisme ne sera pas partagé par Jevons lorsque, dans le courant des années 1860, il en viendra à lire Jennings. On comprend pourquoi : animé par la conviction que l’économie dépend de lois physiologiques, Jevons était naturellement enclin à considérer le projet de Jennings sous les meilleurs auspices. D’autant que les intentions de ce dernier étaient réellement suivies d’effets : Jennings parvenait en effet à formuler deux lois physiologiques censées résoudre « le mystère de l’action » [80] des individus au cours de leurs activités de consommation et de production.
La première de ces deux lois porte sur la consommation. Celle-ci étant à l’origine d’une « sensation (qui) naît de l’excitation du tissu nerveux » et « causée par l’activité des organes corporels » [81], le problème consiste à déterminer une loi qui explique comment « les sensations résultant de la consommation varient (…) avec les quantités de marchandise consommées » [82]. Selon Jennings, il ne fait aucun doute qu’une telle loi existe :
« pour toutes les marchandises, nos sensations montrent que les degrés de satisfaction ne progressent pas pari passu avec les quantités consommées – ils n’augmentent pas de la même manière que celle avec laquelle progresse la quantité de marchandise offerte aux sens (…) – mais diminuent graduellement jusqu’à ce qu’ils disparaissent finalement et que des quantités additionnelles de marchandise ne puissent plus procurer de satisfaction supplémentaire » [83].
À la lecture de ce passage, on comprend que l’on se soit jusqu’ici souvenu de Jennings comme d’un précurseur de la théorie de l’utilité [84]. On peut en effet y percevoir entre les lignes une formulation de la loi de l’utilité marginale décroissante [85]. Laissons cependant cela de côté un instant pour évoquer ici la seconde loi physiologique mise en avant dans Natural Elements of Political Economy. Celle-ci concerne directement l’activité de production. Dans ce domaine, et d’après Jennings, on peut s’en tenir à une conception dans laquelle « action signifie travail » [86]. L’enjeu est alors de préciser quelle est la loi de variation des « sensations du travail » [87]. Là encore, il estime pouvoir apporter une réponse claire à ce problème :
« il est tout à fait évident que le degré de pénibilité des sensations endurées ne varie pas directement avec la quantité de travail effectuée mais augmente bien plus rapidement, de la même façon qu’augmente la résistance qu’un milieu oppose à un corps en mouvement » [88].
D’après Jennings, il s’agit de « vérités (…) collectées aux frontières de la physiologie et de la psychologie » [89] et qui permettent, lorsqu’on analyse l’effet de leur « combinaison mentale » [90], de comprendre en partie « les modes de consom-mation, de production et d’échange qui ont cours dans les sociétés humaines » [91]. Jennings affirme ainsi que les lois de variation des sensations qui gouvernent les activités de consommation et de production fournissent une assise solide pour expliquer, par exemple, le niveau d’un taux de salaire. Il suffit pour cela d’analyser le rapport qui s’établit entre « la valeur positive » que l’agent attribue à la « récompense financière » du travail [92] et « la valeur négative » qui résulte des « sensations pénibles » [93]. Cet exemple réunissait toutes les qualités nécessaires pour susciter l’intérêt de Jevons : il indiquait comment des lois physiologiques pouvaient être mobilisées pour tenter d’analyser un acte d’échange (entre travail et monnaie dans le cas présent).
Jevons et les lois du besoin humain
L’une des principales préoccupations de Jevons, durant les années précédant la publication de The Theory of Political Economy était, nous l’avons vu, de parvenir à mettre à jour les lois psychologiques ou physiologiques sur lesquelles il convenait de fonder la théorie économique. Or, dans cette perspective, Jennings n’avait pas seulement eu le mérite de mettre explicitement en avant la relation de « dépendance » de l’économie « vis-à-vis des lois physiologiques » [94]. Il avait également réussi un tour de force qui consistait à formuler deux lois relatives aux sensations, susceptibles d’être mises sous forme mathématique, et particulièrement utiles pour résoudre ce qui était, d’après Jevons, le problème de l’économie – en l’occurrence, parvenir à évaluer les conséquences de cette tendance qu’ont les individus à « satisfaire au mieux leurs besoins avec le minimum d’efforts » [95]. De fait, les analyses de Natural Elements of Political Economy avaient ceci de remarquable qu’elles mettaient en évidence les fondements physiologiques du « besoin humain » [96] à travers deux lois qui, sous la plume de Jevons, deviendront « la loi de variation de l’utilité » [97] et la « loi de variation du travail » [98].
C’est donc vers Jennings que Jevons se tournera lorsqu’il s’agira pour lui d’exposer la loi de l’utilité marginale décroissante. Pour ce dernier, Jennings est à vrai dire l’auteur « qui a le mieux pris la mesure de la nature et de l’importance de la loi de l’utilité » [99]. De fait, son « petit ouvrage (…) apporte beaucoup d’éclairages sur ce qui constitue la véritable base de l’économie » [100] et on ne peut que regretter que les économistes n’y aient pas « accordé la plus petite attention » [101]. Jevons choisit ainsi de citer presque dans leur intégralité trois pages du livre de Jennings [102] dans lesquelles on peut trouver la loi physiologique de la consommation que nous avons évoquée plus haut. L’exercice possède à ses yeux un objectif très précis : il s’agit en effet de montrer à ses lecteurs que sa propre formulation de la loi de l’utilité marginale décroissante [103] « n’a rien de nouveau » [104]. Naturellement, reconnaître les prérogatives de Jennings dans ce domaine ne signifie pas qu’il n’y ait plus matière à d’autres développements. Selon Jevons, il reste encore à tirer de ce principe une description précise du comportement économique individuel pour obtenir « une théorie correcte de l’économie » [105]. Néanmoins, c’est à Jennings que revient le privilège d’avoir mis à jour une loi qui constitue « l’élément central des problèmes économiques » [106].
Il ne s’agit d’ailleurs pas du seul titre de gloire que lui accorde Jevons. Lorsque ce dernier porte son « attention sur la variation de la pénibilité du travail » [107], il ne manque pas l’occasion de souligner à nouveau l’apport de Jennings. À ses yeux, Jennings a même « si bien exposé (la) loi de variation du travail qu’il convient de rapporter ses propres termes » [108]. La citation qui suit renferme alors la loi physiologique qui, dans les Natural Elements of Political Economy, est censée gouverner l’activité de production. Il suffit alors à Jevons de la reprendre à son compte en affirmant – en guise de résumé – que, à « mesure que le travail se prolonge, l’effort devient en règle générale de plus en plus pénible » [109].
En mettant en avant de la sorte les propos de Jennings, en insistant à plusieurs reprises sur leur pertinence et leur rôle dans la mise à jour de ce qu’il appelait « la mécanique de l’utilité et de l’intérêt privé » [110], Jevons contribuait en définitive à diffuser un message que l’on peut résumer ainsi : pas d’explication économique sans une recherche préalable des fondements psychologiques et physiologiques des comportements individuels [111]. Comme nous allons maintenant nous en apercevoir, il s’agissait d’un message qu’Edgeworth était tout à fait disposé à entendre. Au point d’en faire, lui aussi, le point de départ de son analyse des lois de l’utilité.
 
II. La « mathématique des sensations » d’Edgeworth [112]
 
 
En découvrant le contenu de The Theory of Political Economy, Edgeworth ne pouvait que remarquer à quel point la démarche de Jevons était proche de celle que lui-même désirait mettre en œuvre en matière d’analyse des comportements économiques. Pour s’en convaincre, nous nous intéresserons tout d’abord au contenu du premier ouvrage d’Edgeworth, intitulé New and Old Methods of Ethics, et publié en 1877 alors que ce dernier ignorait encore tout des travaux de Jevons et de l’approche marginaliste. Edgeworth y évoque en effet longuement le programme de recherche de la psychophysiologie et ses propos annoncent très nettement l’orientation de sa théorie de l’échange dans Mathematical Psychics quatre ans plus tard.
Les New and Old Methods of Ethics : la tentation psychophysique
Les New and Old Methods of Ethics se présentent comme une analyse des implications de la doctrine utilitariste [113] en matière de répartition du bonheur. En choisissant ce thème, Edgeworth s’attaque en réalité à l’un des principaux problèmes soulevés par l’utilitarisme classique : de fait, et comme le souligne Canto-Sperber, on peut légitimement se demander si l’utilitarisme que « défendent Bentham et (Stuart) Mill inclut réellement à lui seul la moindre prescription quant à la manière de distribuer (le) bonheur et assurer la félicité d’autrui » [114]. Conscient de cette difficulté, Edgeworth se propose de déterminer mathématiquement des règles de répartition des moyens de bonheur (les ressources) qui conduisent au plus grand bonheur possible.
Dans cette perspective, il consacre l’essentiel de son propos à justifier l’utilisation dans la sphère de l’utilitarisme d’une loi qui devait marquer l’acte de naissance de la psychophysique : la loi de Fechner selon laquelle il existe une relation logarithmique entre l’intensité d’un stimulus physique et celle de la sensation consécutive à ce stimulus. Par analogie, cette loi donnait de fait à Edgeworth la possibilité d’obtenir une représentation mathématique des relations qui existent entre les moyens de bonheur (le stimulus) et le bonheur (la sensation). En s’appuyant de la sorte sur la psychophysique – qui est en réalité « la version allemande de la psychologie physiologique » [115] qui naît en même temps en Angleterre [116] –, Edgeworth est en définitive amené à reprendre à son compte certains arguments des partisans de la psychophysiologie. De fait, la « psychophysique » reposait, elle aussi, sur l’idée « selon laquelle chaque processus mental, de la simple sensation (…) à l’opération la plus subtile et la plus complexe de la pensée, possède comme contrepartie un processus physique » [117]. Aussi, dans les New and Old Methods, Edgeworth met en avant l’hypothèse du parallélisme psychophysique [118] et se fait longuement l’écho de cette tendance à accorder une importance particulière aux déterminants physiques des phénomènes psychiques.
Edgeworth entend en particulier persuader son lecteur qu’il est tout à fait légitime, dans le domaine de l’utilitarisme, de recourir à la loi de Fechner pour parvenir à une représentation mathématique de la relation entre moyens de bonheur distribué et bonheur ressenti [119]. Au fil des pages des New and Old Methods of Ethics, on voit ainsi se dessiner un syllogisme, qui rappelle très nettement certains propos de Jevons, et que l’on peut exprimer ainsi :
  1. comme le montre la psychophysiologie, les états mentaux peuvent être réduits à des processus physiques ;
  2. l’utilitarisme peut en toute légitimité prendre appui sur une analyse des états mentaux consécutifs à la possession de moyens de bonheur ;
  3. l’utilitarisme peut donc prendre appui sur une analyse des processus physiques qui prennent effet notamment lors d’une sensation.
Quatre ans plus tard, en 1881, Edgeworth décide de s’aventurer pour la première fois sur le terrain de la théorie économique et de rédiger Mathematical Psychics. Dans cet ouvrage, il s’efforce en réalité de mener jusqu’à leur terme deux calculs bien distincts. Le premier est intitulé « calcul économique » [120] : il s’agit de déterminer « l’équilibre d’un système » au sein duquel chaque individu tend « vers un maximum d’utilité individuelle » [121] et il se traduit par la formulation d’une théorie de l’échange. Le deuxième calcul, ou « calcul utilitariste » [122], est quant à lui du ressort de l’utilitarisme : le problème consiste alors à étudier « un système au sein duquel chacun tend vers un maximum d’utilité universelle (i.e. collective) » [123]. Dans ces deux domaines, Edgeworth décidera de mettre à nouveau à profit son intérêt pour la psychophysique. Sa découverte des travaux de Jevons (dans le courant de l’année 1879) n’est pas étrangère à ce choix. De fait, en mettant l’accent sur le rôle que jouaient les lois physiologiques au sein de sa théorie de l’utilité, Jevons encourageait Edgeworth à mettre en œuvre une démarche tout à fait similaire à celle des New and Old Methods of Ethics et à faire de l’étude des phénomènes psychologiques et physiologiques la base de son calcul utilitariste et de son calcul économique.
Mathematical Psychics : « la toute-puissance de la loi en psychologie » [124]
Dans Mathematical Psychics, Edgeworth laisse clairement entendre que l’économie doit être fondée sur une analyse des états psychologiques et physiologiques [125]. Il critiquera ainsi sévèrement Cairnes qui, coupable d’avoir manié l’ironie à l’égard de Jennings, se verra signifier son « incapacité à envisager scientifi-quement les mécanismes psychiques qui sont à la base du phénomène de l’échange » [126]. Dans la même perspective, on pourra l’observer en train de s’attribuer le titre de « psychologue mathématicien (mathematical psychist) » [127]. Plus générale-ment, on le verra, comme dans son premier ouvrage, se faire l’avocat d’une réduction des états mentaux à leurs déterminants physiologiques et affirmer à cette fin que « chaque phénomène psychique est concomitant, et en un sens, l’autre facette d’un phénomène physique » [128].
Mais prendre la suite de Jevons et prolonger son plaidoyer en faveur de relations étroites entre l’économie et la psychophysiologie exigeait d’apporter de nouveaux éléments susceptibles de convaincre les esprits les plus récalcitrants. Aussi, bien qu’il connaisse les travaux de Jennings [129], Edgeworth décide d’emprunter une voie différente de celle suivie par Jevons lorsque ce dernier avait choisi de reprendre mot pour mot les arguments des Natural Elements of Political Economy. Les travaux des psychophysiciens offraient en effet à Edgeworth une piste de recherche tout aussi séduisante.
La loi de variation du plaisir
Dans Mathematical Psychics, l’influence de la psychophysique se manifeste en premier lieu dans le calcul utilitariste, à travers le postulat en vertu duquel « le taux d’augmentation du plaisir diminue à mesure que les moyens d’obtention du plaisir augmentent » [130]. Un rapide examen des arguments avancés à cette occasion par Edgeworth montre en effet que ceux-ci reposent entièrement sur les résultats obtenus par Fechner en matière de perception des sensations.
Le principal résultat mis en avant par Fechner est bien connu : il existe une relation logarithmique entre l’intensité d’une sensation s et l’intensité de l’excitation γ qui en est à l’origine. On obtient ainsi ce que Fechner appelle la formule de mesure, donnée par s = k (log γ – log β), où k est une constante qui dépend du système logarithmique adopté et β une constante qui représente la valeur du seuil d’excitation – c’est-à-dire la valeur de γ pour laquelle la sensation est nulle. Dès son premier ouvrage, Edgeworth affirme que cette loi permet de représenter mathématiquement le plaisir ressenti par un individu : il suffit pour cela d’utiliser « un raisonnement analogue à celui employé dans le cas de simples sensations » [131], de remplacer la notion de stimulus par celle de « moyens matériels (par exemple la richesse) » [132] et, enfin, d’interpréter la sensation comme un plaisir.
Certes, reconnaît Edgeworth, « la loi de Fechner a été remise en cause par de nombreuses autorités éminentes et des modifications en ont été proposées par Helmholtz et (…) Delbœuf » [133]. Il n’en demeure pas moins que les différentes formules mises en avant par la majorité des psychophysiciens
« partagent avec la fonction logarithmique (de Fechner) les propriétés suivantes : la dérivée première est positive et la dérivée seconde négative pour toutes les valeurs prises par la variable (…). La plupart des formules qui ont été proposées comme substituts à la loi de Fechner jouissent de ces propriétés, notamment celle d’Helmholtz (…) et celle de Delbœuf. Les propriétés de ces fonctions expriment le fait que, à toute augmentation du stimulus tend à correspondre une augmentation du plaisir (sensation) mais que, à mesure que le stimulus augmente, la sensation augmente moins rapidement (son taux d’augmentation diminue) » [134].
La diversité des perspectives vient donc finalement conforter l’idée selon laquelle la loi de Fechner peut à bon droit être utilisée pour rendre compte de la véritable nature de la loi de variation du plaisir [135].
Dans Mathematical Psychics, la référence aux travaux de Fechner, Helmholtz et Delbœuf est tout aussi explicite. Ainsi, selon Edgeworth, il est exact d’affirmer que le taux d’accroissement du plaisir diminue quand les ressources consommées augmentent car « toutes les formules suggérées en ce qui concerne la relation entre la quantité d’un stimulus et l’intensité d’une sensation possèdent cette propriété » [136]. En d’autres termes, pour déterminer les propriétés de la fonction de plaisir individuel, il suffit, nous dit Edgeworth, d’effectuer une « analogie à partir des expérimentations de Fechner sur les sens » [137] ou bien de s’en remettre aux expériences du « Professeur Delbœuf dans le domaine des sensations visuelles » [138]. Et s’il fallait donner ici une dernière preuve de la fascination éprouvée par Edgeworth pour ces travaux, il suffirait de souligner que, trois ans après Mathematical Psychics, ce dernier prenait encore la peine d’affirmer que « la loi de Fechner possède une relation de nature analogique avec le problème le plus important de l’hédonisme » [139].
Mais l’influence de la psychophysique ne se limite pas à la seule loi de variation du plaisir. Elle se manifeste également quand Edgeworth propose une formulation de la loi de variation de la peine. Celle-ci repose en effet exclusivement sur les travaux menés par Delbœuf, travaux qui visent à relier l’analyse fechnerienne des sensations à celle de la fatigue musculaire.
La loi de variation de la peine
Dans son Étude Psychophysique publiée en 1873, Delbœuf s’appuie sur le constat suivant : puisque toute sensation implique une dépense en énergie assimilable à une fatigue musculaire, il doit être possible de mettre au point une formule qui permette une mesure de la fatigue en tant que sensation de fatigue. En s’inspirant de la méthode employée par Fechner pour obtenir sa formule de mesure, Delbœuf parvient ainsi à montrer que, si l’on désigne par m « la quantité (de force) disponible pour le travail » et par δ une « dépense de force quelconque », alors f, « la fatigue correspondant à cette dépense » [140], est donnée par :
Les détails de la démonstration de Delbœuf ne sauraient nous retenir ici [141]. L’important réside plutôt dans les arguments qu’Edgeworth pense pouvoir retenir de cette formule. Celui-ci considère ainsi que « les expériences du Professeur Delbœuf en matière de travail musculaire » [142], et la relation entre dépense musculaire et fatigue qui en découle, permettent de mettre à jour la loi de variation de la peine. En effet, si l’on accepte d’assimiler la dépense de force au seul travail et la fatigue à « la peine issue du travail » [143], on peut disposer d’une formalisation de la relation qui existe entre le travail et la peine qui en résulte : il ressort notamment de « la formule du Professeur Delbœuf » [144] que « le taux auquel augmente la fatigue est de plus en plus grand à mesure que le travail effectué augmente » [145].
Présentées dans la partie de Mathematical Psychics consacrée au calcul utilitariste, les lois de variation du plaisir et de la peine devaient initialement permettre de déterminer la répartition optimale des ressources au sein d’une société qui se donne pour objectif d’atteindre le plus grand bonheur possible. Mais, remarquait Edgeworth, ces lois pouvaient également trouver leur place au sein du calcul économique qui constituait l’autre partie de Mathematical Psychics. Il suffisait pour cela de substituer la notion d’utilité à celle de plaisir et la notion de désutilité à celle de peine ; et de considérer, par exemple, que parler de loi de variation du plaisir n’était après tout qu’une façon comme une autre d’évoquer la loi de variation de l’utilité.
Les lois de variation de l’utilité
Pour Edgeworth, cette manière de percevoir les choses est tout à fait légitime car, au fond, « le plaisir et la peine » sont précisément les « motifs » qui sont « pris en compte en économie politique » [146]. Il semble en effet parfaitement raisonnable à ses yeux de considérer que la notion d’utilité se résume aux sensations de plaisir que l’acquisition ou la consommation d’un bien provoquent. Il en va de même pour la notion de désutilité qui, d’après lui, ne désigne pas autre chose que les sensations de peine que provoque, par exemple, l’activité de production d’un bien [147].
Aussi, Edgeworth ne prend que très peu de temps pour expliquer que les lois du calcul utilitariste établies grâce aux analyses de Fechner et Delbœuf peuvent être reprises en l’état lorsqu’il s’agit de se concentrer sur le calcul économique. La loi de variation du plaisir, obtenue à partir de la loi de Fechner, devient ainsi sans plus de formalités le point de départ d’une réflexion sur les propriétés des fonctions d’utilité des individus. Edgeworth estime ainsi que le postulat selon lequel le taux d’accroissement du plaisir diminue à mesure que les moyens de ce plaisir augmentent constitue le fondement de « la loi de l’utilité (marginale) décroissante » [148]. De même, « la formule du Professeur Delbœuf » [149] montre selon lui que « la désutilité (…) du travail (le travail estimé de façon subjective) n’augmente pas en proportion du travail effectué (le travail estimé de manière objective) » [150] mais dans une proportion plus importante. Autrement dit, la désutilité marginale du travail est croissante.
À raisonner de la sorte, à appliquer ainsi au calcul économique des résultats qui ne devaient leur origine qu’aux seuls travaux de Fechner et Delbœuf, Edgeworth en arrive en définitive à faire de la psychophysique l’élément fondateur de la théorie de l’utilité mise en avant dans Mathematical Psychics. Il en était parfaitement conscient et semblait même accorder à cet aspect de son ouvrage une attention toute particulière. On notera ainsi que, quelques années plus tard (en 1884), il continuait à souligner que « la loi de Fechner (..) semble être la base de loi de l’utilité (marginale) décroissante » [151].
Cette dernière affirmation doit nous inviter à aller un peu plus loin. Le fait que, chez Edgeworth, les lois de variations de l’utilité dépendent à ce point des travaux des psychophysiciens conduit notamment à se poser la question suivante : au sein du modèle d’échange développé par Edgeworth, quel est exactement le rôle de ces lois fondées sur la psychophysique ? Cette question mérite en effet d’être posée si l’on veut tenter de prendre toute la mesure de l’influence exercée par la psychophysiologie sur l’économie marginaliste naissante.
La théorie de l’échange d’Edgeworth : entre économie et psychophysique
À la lecture de Mathematical Psychics, le statut qu’Edgeworth accorde aux lois de variation de l’utilité semble clair : ces dernières lui permettent de préciser la nature des préférences et des choix des individus à travers le concept de courbe d’indifférence [152]. Nous insisterons ici particulièrement sur ce point car il permet d’isoler la relation exacte qui existe entre les lois psychophysiques et l’analyse de l’échange proposée par Edgeworth.
Théorie de l’utilité et courbes d’indifférence
Pour Edgeworth, la détermination des caractéristiques des préférences individuel-les suppose d’étudier les propriétés des fonctions d’utilités totales. Par conséquent, il lui semble nécessaire de commencer par examiner les signes des différentes dérivées partielles de ces fonctions. Considérons par exemple un individu X qui donne une quantité x d’un bien en échange d’une quantité y d’un autre bien détenu par un individu Y. D’après Edgeworth, si la fonction d’utilité totale de cet individu X est P = F(x,y), on peut alors affirmer,
« en vertu de (…) la loi du travail croissant (i.e. la désutilité marginale croissante du travail) et de la loi de l’utilité (marginale) décroissante, que (…) :
  1. est continûment négative, continûment positive,
  2. , continûment négative » [153].
La formulation employée ici laisse entendre que ces cinq dérivées partielles doivent chacune leur signe aux deux lois de variation de l’utilité. Edgeworth considère manifestement que c’est le cas et il s’efforce à plusieurs reprises de convaincre son lecteur du bien-fondé de ses déductions.
De ce point de vue, le lien entre la loi de l’utilité marginale décroissante et les signes de et ne lui pose pas de problèmes particuliers. Si y est défini comme « une mesure objective de la rémunération de X » [154], alors, « il est évident (d’après cette loi de l’utilité) (…) que P augmente à mesure que (y) augmente, mais à un taux décroissant » [155]. Le rôle attribué à la loi de la désutilité marginale croissante du travail est en revanche beaucoup moins clair. Au premier abord, on ne voit pas très bien en effet ce que cette loi exprimant « la peine du travail » [156] peut apporter à une analyse de l’échange entre deux marchandises possédées par des agents.
La réponse qu’Edgeworth apporte à ce problème consiste à adopter une définition extrêmement large des biens qui font l’objet de l’échange. Ainsi, on peut, selon lui, admettre que x, la quantité de bien donnée par X, désigne aussi bien un « travail manuel effectué, (qu’)une marchandise produite ou bien encore un capital auquel on renonce » [157]. On perçoit assez rapidement l’intérêt de cette remarque : elle permet d’affirmer que, de manière générale, qu’il s’agisse de travail ou d’un bien, « x représente le sacrifice de X mesuré de manière objective » [158]. Il n’y aurait donc pas de raison de faire une distinction de nature entre un sacrifice qui correspond à la cession d’une certaine quantité de bien et le sacrifice que représente l’activité de production. Si bien que l’on peut supposer que la désutilité qui résulte de la perte d’une certaine quantité de bien obéit à la même loi psychologique que celle que l’on observe à l’occasion de la production d’un effort. Dans ce cas, la fonction d’utilité totale P = F(x,y) de l’individu X fournit une mesure subjective du sacrifice que représente le travail ou la perte d’un bien. Comme le travail est à l’évidence à l’origine d’une désutilité, une augmentation de x toutes choses égales par ailleurs implique nécessairement une baisse du niveau d’utilité totale. Edgeworth en déduit immédiatement que est négative. Dans ce cas, la loi en vertu de laquelle la désutilité marginale du travail augmente quand la quantité de travail effectué augmente implique que le taux de variation de est négatif. En d’autres termes, et selon Edgeworth, la loi de croissance de la désutilité marginale du travail signifie donc que doit être négative.
Pour que le raisonnement soit complet, il faut cependant encore expliquer en quoi la dernière dérivée qu’il reste à examiner – en l’occurrence, la dérivée croisée – dépend, elle aussi, de ces lois de l’utilité. Pour Edgeworth, le signe de cette dérivée croisée découle d’une « version intéressante » [159] de la loi de l’utilité marginale décroissante, version selon laquelle « le taux de croissance de l’utilité que procure (la possession) d’une sorte de richesse diminue lorsqu’augmentent (les quantités possédées) d’autres sortes de richesse » [160]. Prise au pied de la lettre, cette affirmation revient à présenter la dérivée croisée d’une fonction d’utilité généralisée à deux biens comme un indicateur de la relation qui existe entre les utilités marginales de ces biens. Il s’agit bien du sens que renferme cette notion mais Edgeworth poursuit ici un objectif qu’il ne peut atteindre. On sait en effet que le signe de dépend uniquement de la forme retenue pour la fonction d’utilité totale et reste indéterminé si l’on s’en remet uniquement aux signes des dérivées premières (c’est-à-dire et ) ou des dérivées secondes de cette fonction [161].
Les quelques difficultés que nous venons de relever n’ont cependant qu’une importance relative. L’essentiel est de constater qu’Edgeworth est clairement animé de la volonté de placer les lois de l’utilité au centre de son analyse de l’échange entre deux biens. Au point de les mobiliser pour mettre à jour la nature des préférences des individus. En effet, on peut s’appuyer sur les signes des dérivées premières et secondes de la fonction d’utilité totale F(x,y) pour montrer que « la courbe d’indifférence (de l’individu X) est convexe par rapport à l’axe des abscisses » [162]. Ce résultat, signalé à plusieurs reprises par Edgeworth, permet alors de caractériser les échanges qu’un individu acceptera compte tenu de sa relation de préférence entre les deux biens [163]. Autrement dit, et comme nous allons maintenant l’expliquer, il autorise une description très précise du comportement des échangistes.
Le statut de la propriété de convexité des préférences
Le modèle d’échange proposé dans Mathematical Psychics peut être décrit assez simplement. Pour l’essentiel, Edgeworth met en avant une représentation de l’échange fondée sur le marchandage : chaque agent établit avec un ou plusieurs individus des contrats provisoires définis par le rapport des quantités échangées. Le mécanisme de concurrence est alors envisagé à travers un principe de recontracting en vertu duquel chaque individu peut rompre des contrats préalablement passés et recontracter avec un ou plusieurs agents pour améliorer son allocation. Pour Edgeworth, ce principe n’est rien d’autre qu’une règle d’organisation des marchés [164]. Son rôle consiste en effet uniquement à définir l’espace des actions possibles. Il ne dit donc rien de ce que seront effectivement les comportements des individus.
Prenons ainsi l’exemple autour duquel s’articule l’essentiel du modèle d’Edgeworth : celui d’un marché où sont présents deux individus X (X1 et X2) aux préférences et aux dotations en un bien identiques et deux individus Y (Y1 et Y2) dont les préférences et les dotations en un autre bien sont également identiques. Dans cette situation, le principe de recontracting revient seulement à reconnaître à ces quatre individus la possibilité de changer de « partenaires », de toujours « rechercher de nouvelles alliances » [165]. Si l’on suppose que les agents recherchent la plus grande utilité totale, on peut évidemment affirmer qu’ils ne cesseront cette activité que lorsqu’ils estimeront être parvenus à la meilleure alliance. Mais, en l’absence de précisions supplémentaires, il est impossible de dire quoi que ce soit sur les formes que peuvent prendre ces alliances.
C’est précisément ici qu’intervient le concept de courbe d’indifférence. Dans le cas pris en exemple ici, celui d’un marché constitué de quatre agents, la propriété de convexité des courbes d’indifférence constitue en effet le point de départ de l’analyse du processus de concurrence dans lequel les individus s’engageront. Supposons ainsi que, dans une situation initiale, Y1 soit tombé d’accord sur les termes d’une transaction avec X1 (transaction qui consiste pour Y1 à donner une quantité y du bien qu’il possède en échange d’une quantité x du bien possédé par X1). Si l’on suppose que les deux X ont des préférences identiques, et qu’il en va de même pour les deux Y, une condition nécessaire d’équilibre est que les termes du contrat entre Y1 et X1 soient les mêmes que ceux qui caractérisent le contrat entre Y2 et X2. Mais cela n’est pas une condition suffisante. La forme des préférences (i.e. celle des courbes d’indifférence) indique en effet que Y1 a la possibilité d’attirer à lui les deux X en leur proposant à chacun un contrat qui pourra s’avérer pour eux plus avantageux que celui de la situation initiale [166]. Si tel est le cas, Y2 se retrouvera sans perspective de transactions et il essaiera alors de briser l’accord intervenu entre son concurrent et les deux X (soit en proposant un contrat à X1 ou X2, soit en tentant à son tour d’attirer simultanément X1 et X2).
Ce résultat peut naturellement être étendu au cas d’une économie constituée d’un nombre plus important d’agents et il fournit une indication importante sur ce que seront les comportements de ces derniers : en situation de concurrence, les marchandages déboucheront sur la formation et la disparition de coalitions et ce processus ne prendra fin que lorsque plus personne n’aura la possibilité d’augmenter son utilité en révisant les termes d’un ou plusieurs de ses contrats ou en cherchant à en établir de nouveaux. Mais ce processus concurrentiel décrit dans Mathematical Psychics n’est en aucun cas le résultat d’une hypothèse sur le comportement des individus. Il ne s’agit que de la conséquence directe d’une analyse des préférences individuelles fondées sur des lois de variation de l’utilité dont l’origine est la psychophysique de Fechner et Delbœuf.
Mathematical Psychics : une théorie des forces psychiques
« (Ce) livre est, parmi ceux que nous avons été amené à lire, l’un des plus difficiles, certainement le plus difficile de tous ceux qui se proposent de traiter de la science économique » [167].
Edgeworth fut probablement déçu de constater que le jugement que Jevons portait sur le calcul économique de Mathematical Psychics se limitait à cette seule appréciation. Déçu car Edgeworth n’avait fait que mettre en application un principe énoncé par Jevons lui-même dans The Theory of Political Economy : considérer l’économie comme une branche de la psychologie ou, plus précisément, analyser « les fondements physiques de l’économie en montrant la dépendance de celle-ci vis-à-vis de lois physiologiques » [168]. De fait, Edgeworth s’était efforcé de prendre appui sur « certaines lois de sensation (laws of sentience) » [169] pour élaborer un cadre d’analyse à l’intérieur duquel sa réflexion sur l’échange allait pouvoir se développer. En décidant d’intituler son ouvrage Mathematical Psychics, il indiquait d’ailleurs très clairement la perspective dans laquelle il s’inscrivait : à ses yeux, l’analyse du phénomène de l’échange relève d’une « mathématisation du psyché » dont la fonction est d’apporter des éclairages sur les états mentaux individuels.
De ce point de vue, l’analyse des comportements économiques proposée dans Mathematical Psychics doit être replacée dans un contexte bien plus large que le strict cadre théorique de sa discipline d’appartenance qu’est l’économie. Cette analyse s’inscrit en réalité dans un vaste domaine qu’Edgeworth appelle lui-même les « mathématiques psychiques » [170], et où utilitarisme, économie et psychophysique se côtoient et s’alimentent parfois. De l’aveu même de son auteur, le modèle de recontracting est essentiellement le fruit des réflexions d’un « psychologue mathé-maticien (mathematical psychist) » [171] qui demandait à son lecteur d’accepter l’idée selon laquelle la « subordination (…) des phénomènes les plus complexes du marché à de simples lois de sensation (laws of sentience) n’est pas sans intérêt » [172].
« Mathématique des sensations » [173] ou « économie psycho-mathématique » [174], ces deux expressions utilisées à la fin du XIXème siècle pour qualifier le modèle d’Edgeworth sont ainsi celles qui parviennent le mieux à traduire ce qui constitue l’esprit même du calcul économique. Elles ne sont cependant pas sans ironie. Fisher, en particulier, juge nécessaire de souligner que, selon lui, Edgeworth « s’est égaré » [175]. Pour Fisher, la référence aux travaux des psychophysiciens relève en effet davantage de « l’intrusion » [176] : il reproche ainsi à Edgeworth d’avoir franchi la « ligne de démarcation entre la psychologie et l’économie » [177], et d’avoir « suivi » pas à pas « le psychophysiologiste Fechner » [178]. La réprimande n’est pas sans fondement mais il faut néanmoins se souvenir qu’Edgeworth s’estime investi d’une tâche qui, à ses yeux, justifie d’accorder autant de place aux lois psychophysiques. Comme le remarque Fisher lui-même, le véritable propos de Mathematical Psychics est en effet de légitimer le projet marginaliste en cherchant à tout prix à « construire une théorie de la psychologie » [179].
 
Conclusion
 
 
Comme nous le signalions en introduction, il est souvent d’usage, à propos des conditions d’émergence de l’économie marginaliste, de souligner le rôle joué par la physique mathématique. De fait, les principaux acteurs de l’époque – Jevons, Edgeworth, Walras ou encore Fisher – ne cachent pas leur admiration pour « les plus hautes généralisations de la physique » [180]. En proposant une « représentation systématique des phénomènes économiques en termes d’interaction mécanique » [181], tous ces auteurs tentent ainsi d’élaborer une théorie économique à l’image de la physique. Selon Mirowski, une telle approche était « d’autant plus désirée qu’elle impliquait une séparation nette entre l’économie et toutes les spéculations (…) que renfermait (…) la psychologie » [182].
L’influence exercée par la psychophysiologie invite – tout du moins dans le cas de Jevons et d’Edgeworth – à tempérer ce dernier jugement. Pour l’un comme pour l’autre, le recours à la psychophysiologie ne freine en rien le mouvement qui doit faire de l’économie une science comparable à la physique. Au contraire : à leurs yeux, la psychophysiologie représente un moyen privilégié d’introduire la rigueur expérimentale et quantitative de la physique dans le domaine de l’étude des phénomènes mentaux. Parce qu’elle repose précisément sur un projet visant à unir la science du physique et la science de l’esprit, parce qu’elle emprunte son vocabulaire à la mécanique et étudie le comportement humain en termes « de matière et de mouvement » [183], la psychophysiologie trouve en effet parfaitement sa place dans les nombreux parallèles que Jevons et Edgeworth s’efforcent d’établir entre l’économie et la physique. Il n’y a ainsi pas la moindre incompatibilité à puiser son inspiration à la fois dans la physique et dans ce qui incarne alors la psychologie scientifique. Telle qu’elle prend forme dans les travaux de Jevons et d’Edgeworth, l’économie marginaliste semble en définitive se situer sur un « petit territoire à la frontière de la physique et de la psychologie » [184].
 
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