Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859397477
232 pages

p. 157 à 179
doi: en cours

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Dossier : L'économie, entre sciences humaines et sciences de la nature

no 7 2002/2

2002 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : L’économie, entre sciences humaines et sciences de la nature

Optimum de production et optimum de population : l’analyse démographique d’Adolphe Landry

Annie Soriot  [1] École des Ponts & ChausséesGRESE – Université Paris I
Cet article vise à montrer la spécificité de la tradition démographique française à partir des travaux d’Adolphe Landry. Législateur, économiste et démographe, Landry croise différents champs disciplinaires pour construire une nouvelle théorie de la population dont le but est de fonder une politique publique large, englobant les problématiques économiques, sociales et culturelles. Deux temps structurent notre démarche : d’une part, nous présentons l’origine de la réflexion de Landry qui tente de transposer la notion économique d’optimum de production à celle d’optimum de population, ce qui implique l’utilisation des nouveaux instruments statistiques émergeant dans la France des années 1930. D’autre part, nous montrons le glissement opéré par Landry, de l’optimum de population dont les contours et la détermination restent flous à l’élaboration d’une théorie explicative des dynamiques de population : la « révolution démographique ». Mots-clés : optimum, population et subsistances, histoire de la pensée économique, démographie. The aim of this paper is to understand the specificity of French tradition of demography based on the work of Adolphe Landry. Legislator, demographer, and economist, Landry combines different disciplines to develop a new theory of population, which justifies a policy encompassing the economic, the social and the cultural levels. Two aspects are our focus : on the one hand, we expose the way he approaches the optimum of population through the economic optimum of production, with the help of new statistical and « demographic techniques » that emerged in France in the 1930s. On the other hand, we show the evolution at work in Landry’s thought : from the optimum of population where the outlines and causes remain uncertain to the development of a theory of population which explains specific features of population movements, the « demographic revolution ». Keywords : optimum, population and subsistence, history of economic thought, demography.
« La France a eu, au XVIIIème siècle, sa grande révolution politique, qui a éclaté en 1789 : il faut aussi parler d’une révolution démographique. La révolution politique a été marquée par des événements retentis-sants, comme la prise de la Bastille ou l’abolition des privilèges ; elle a renversé et remplacé en quelques années beaucoup de choses. L’autre révolution n’a été signalée, dans ses débuts, par rien de sensationnel : elle a cheminé obscurément, et d’une manière relativement lente. Il s’agit bien cependant d’une révolution car il y a révolution quand il y a changement de régime, dans le domaine démographique comme ailleurs : la soudaineté du changement n’est pas nécessaire. Ajoutons que, parlant de révolution démographique à propos de la substitution de la procréation limitée à la procréation illimitée, il y a lieu de s’en tenir à cette définition sans rien y ajouter ».
Adolphe Landry, 1945, Traité de démographie.
 
Introduction
 
 
En 1855, Achille Guillard introduit le terme de « démographie » définie comme « la connaissance mathématique des populations, de leurs mouvements généraux, de leur état physique, civil, intellectuel et moral. Son domaine embrasse la succession des générations, la durée de la vie, les rapports de l’homme à la nature et ceux de l’homme à l’homme, en un mot, tous les genres d’études qui ont trait directement à l’espèce, à ses besoins, à ses souffrances et à son bien-être » [2]. Si le terme ne fait pas l’unanimité, la démographie s’impose et se constitue peu à peu comme une science autonome par la spécificité de son objet : « il n’y a pas démographie chaque fois que l’on parle de population, mais chaque fois que l’objet final de l’analyse est la population, sa structure et ses mouvements. (…) Il y a démographie lorsque le critère de validation ultime d’une hypothèse est l’analyse démographique. C’est celle-ci qui infirme finalement l’hypothèse exogène ou en confirme la possibilité. Elle seule exerce un droit de veto. La démographie est le territoire validé par l’analyse démographique » [3]. La démographie devient alors une « science sociale » à part entière [4].
Deux voies de recherche se dégagent entre les années 1870 et 1914 : l’une est concernée par les relations entre les ressources et la population, l’autre se focalise principalement sur l’application des méthodes statistiques à l’analyse de la dynamique des populations. Or, en ignorant toute distinction entre le positif et le normatif, la tradition démographique française semble ne pas séparer le souci politique du nombre de la recherche analytique sur la mesure de la dynamique des populations. Cette préoccupation simultanée est particulièrement représentée par les travaux d’Adolphe Landry [5] où se concilient la recherche d’une méthodologie statistique appropriée et une perspective politique des phénomènes de population. Préoccupé à l’origine par la recherche d’un optimum de production, Landry parvient au résultat suivant : en utilisant une méthodologie marginaliste, il montre que l’intervention de l’État est nécessaire dans le domaine de la distribution des richesses [6]. L’économiste effectue ici une synthèse entre un corpus analytique marginaliste – mettant en avant la question de la rentabilité et de la recherche d’un optimum de production – et l’affirmation d’un projet politique spécifique – une organisation socialiste répondant à des critères de justice sociale. Il tente par là de restaurer une organisation économique permettant d’atteindre le maximum de bien-être social à partir d’une analyse des antagonismes économiques [7]. La science économique doit ainsi avoir pour but d’étudier « l’homme en tant qu’il s’efforce d’acquérir des richesses, c’est-à-dire des biens échangeables par lesquels ses besoins puissent être satisfaits : tous les faits qu’elle étudie ont leur origine dans l’activité des individus cherchant à améliorer leur condition et se terminent à ces mêmes individus. (…) Mais l’économiste doit aussi s’élever à la considération de l’intérêt social, par là seulement la science économique achève sa tâche » [8]. L’articulation de ces deux pôles permet d’envisager une forme d’interventionnisme économique tout en gardant les outils et la méthodologie qui deviendra celle des « néoclassiques ». Mais dépasser le schéma d’organisation économique orthodoxe en utilisant la méthodologie et les instruments analytiques qui lui sont propres est une entreprise particulièrement délicate. Conscient de ces obstacles [9], Landry a quitté le domaine de l’analyse économique pour se consacrer à la démographie : « Il ne faut pas attendre d’une simple modification de la répartition, la possibilité d’augmenter l’alimentation de la classe ouvrière (…) la seule méthode efficace sera celle qui consiste à agir sur la population » [10].
Cet article vise à montrer, à partir des travaux de Landry, la spécificité de la tradition démographique française : une démographie économique et politique, où la technique statistique reste subordonnée au politique. En ce sens, le démographe Landry applique la même grille de lecture que l’économiste Landry. Si les structures de marché et la notion d’optimum de production ne peuvent être envisagées d’un point de vue purement technique, il en est de même relativement à la question de la population et de la détermination d’un optimum de population. Les théories liant production et population (I) constituent le préalable d’une réflexion sur l’existence d’un optimum de population à déterminer à partir de nouveaux instruments statistiques (II). La production scientifique de Landry (ralentie par une activité politique intense durant un quart de siècle) connaît alors un second départ en 1934 en même temps qu’une nouvelle orientation, moins juridique et économique, plus démographique et sociale : dépassant la recherche d’un optimum, la théorie de la « révolution démographique » fournit un schéma explicatif intégrant les dimensions économique, politique et sociale dans les dynamiques de population (III).
 
I. Les théories de population : de la référence malthusienne à la loi de Cantillon
 
 
Subsistances et population : le système de Malthus et l’opposition Townsend-Cantillon
Jusqu’à la Révolution industrielle, une vision des rapports entre économie et démographie est fournie par Malthus, qui énonce sa fameuse loi : la population s’accroît suivant une progression géométrique tandis que les subsistances suivent une progression arithmétique. La question posée par Malthus dès 1798 concerne de fait le rapport entre la croissance naturelle de la population et la production des moyens de subsistances. Autrement dit : comment évoluent les équilibres et déséquilibres entre le nombre des hommes et leurs subsistances ?
Largement connue et diffusée, cette loi de population malthusienne pose cependant deux problèmes tendant à l’infirmer [11]. Premièrement, on note une inadéquation de la loi aux données factuelles. Si la corrélation entre le taux de mortalité et l’alternance des bonnes et mauvaises récoltes a été observée – corroborant ainsi la doctrine de Malthus –, les transformations profondes à la fin du XVIIIème siècle ont montré que le rapport des subsistances à la population s’est progressivement amélioré [12]. Mais malgré les données statistiques sur la production alimentaire, les craintes nées de la croissance démographique demeurent – ce qui confirme la dimension doctrinale et politique plus qu’analytique de la loi de population. Deuxièmement, il semble que l’argumentation de Malthus confonde deux théories de population qui envisagent différemment les rapports entre population et richesses. Dans un premier article [13], paru en 1909 dans la revue Scienta, Landry présente l’opposition entre deux manières d’appréhender le rapport entre population et richesses, et identifie deux « lois » de population. La « première théorie de population », appelée « Loi de Townsend » repose sur un rapport de dépendance de la population vis-à-vis des subsistances : « le nombre des individus, dans toute espèce vivante, tend toujours vers l’extrême limite qui correspond à la quantité des subsistances disponibles » [14]. La deuxième théorie de la population est la « Loi de Cantillon » : pour connaître le rapport de la population aux subsistances, il faut prendre en considération les façons de vivre des peuples, lesquelles sont très variables. Cantillon développe cette thèse dans son Essai sur le commerce (écrit en 1734) et explique comment se détermine et en quelle manière se fait la limitation du nombre des hommes : c’est la population qui dépend des richesses (et non les richesses qui dépendent de la population). Une double opposition différencie la loi de Townsend de celle de Cantillon. Dans la perspective de Townsend, la population est déterminée par la production des subsistances, et cette détermination s’effectue à partir d’un processus mécanique – à savoir les variations de la mortalité. En revanche, la population est uniquement conditionnée par la production dans la loi de Cantillon, et l’adaptation de la population aux subsistances relève essentiellement des variations de natalité (liées à la nuptialité).
Or Malthus est, pour Landry, un exemple particulièrement représentatif de la confusion entre ces deux lois [15]. Partisan résolu de la première théorie dans la première édition de l’Essai, Malthus penche vers la théorie de Cantillon dans les éditions successives : les habitudes et le genre de vie influent sur la population [16]. Plus généralement, il nous semble que le postulat malthusien d’une population considérée comme une variable indépendante et incontrôlable rentre en contradiction avec le corpus théorique dans lequel il s’inscrit. La loi de population malthusienne s’intègre en effet dans une construction théorique particulière : l’économie « classique » mettant l’accent d’une part sur l’offre et la demande de travail, et d’autre part sur l’hypothèse des rendements décroissants. En raison de la rareté absolue de la terre, la loi des rendements décroissants implique qu’à long terme, le prix des subsistances augmente, puisque les travailleurs doivent au minimum reproduire leur force de travail en achetant des biens de nécessité. Comme les profits ne peuvent augmenter qu’aux dépens des salaires, à long terme le taux de profit tend vers zéro [17]. Les entrepreneurs n’ont donc plus intérêt à investir, et la demande se stabilise. L’offre se stabilisant aussi, la population devient stationnaire. Dans le cadre de l’économie classique, c’est donc bien l’économie qui gouverne la démographie : à court terme, la régulation démographique s’effectue par les fluctuations du niveau de niveau de vie et de la nuptialité, qui varient l’un et l’autre avec la demande de travail ; tandis qu’à long terme, l’industrie en tant que source principale de travail stimule la croissance démographique. La demande de travail joue un rôle déterminant dans cette construction théorique : « ce qui est essentiellement nécessaire pour qu’il y ait un accroissement rapide de la population, c’est une demande considérable et soutenue de bras » [18]. L’évolution entre l’Essai (1798) et les Principes (1820) semble manifeste. La population n’est plus ici une variable indépendante, une force vitale incontrôlable. Comme le note Charbit [19] : « le démographe a cédé la place à l’économiste ».
La conciliation de ces deux perspectives rend finalement floue la position malthusienne sur la population, s’inspirant de deux mouvances traditionnelles concernant les rapports démo-économiques. La loi de Townsend a eu plus de succès à l’époque non seulement en raison de sa simplicité (dans sa formulation et dans son explication mécanique des phénomènes de population) mais aussi selon Landry
« parce qu’elle permettait de combattre des institutions – comme la loi des pauvres –, des systèmes sociaux – comme le communisme – (…) alors que la théorie de Cantillon ne pouvait pas avoir, contre ces institutions ou ces systèmes, la même vertu » [20].
Landry plaide ainsi en faveur de la loi de Cantillon qui a une application beaucoup plus étendue, et qui annonce les orientations futures des questions démographiques, mettant l’accent sur la natalité et l’intégration de la démographie dans un ensemble de phénomènes psychologiques et culturels, parallèlement aux dimensions purement économiques.
L’analyse économique des questions de population par Cantillon : nuptialité, demande de travail et effet-revenu
Les deux questions centrales dans l’œuvre de Cantillon concernent d’une part le rapport de la population aux richesses et d’autre part le processus par lequel la population s’adapte aux richesses conformément à ce rapport. Ainsi, Cantillon envisage dans son Essai le lien entre la population et les subsistances, la première dépendant des secondes. Plus les subsistances sont en abondance, plus la population ouvrière – qui dépend directement de la production de subsistances – peut être nombreuse. Mais, comme on l’a noté précédemment, si la production conditionne la population, elle ne la détermine pas [21].
Dès lors, on peut identifier trois facteurs essentiels permettant une régulation de la population aux moyens de subsistance. L’accroissement de la mortalité est un premier facteur permettant un ajustement de la population : cette mortalité accrue touche non seulement les enfants, mais aussi les adultes, lors des crises économiques avec chômage impliquant des faibles revenus. Le deuxième facteur concerne la nuptialité de la population, qui est en rapport direct avec les conditions économiques d’existence. Un environnement défavorable entraîne une diminution de la nuptialité et entrave par conséquent le développement de la population [22]. Cantillon lie non seulement la nuptialité à la fécondité mais envisage également l’enchaînement entre différents déterminants : les revenus, la demande de main-d’œuvre, le désir d’enfant. Ainsi, l’influence du revenu sur le désir d’enfant varie selon les couches sociales : elle est particulièrement élevée chez les travailleurs. De ce fait, tout changement dans la répartition des revenus en faveur des travailleurs augmentera le désir d’enfants pour l’ensemble de la société (l’accroissement de ce désir chez les travailleurs compensant largement sa diminution chez les possédants). Si par ailleurs, la demande globale porte sur des biens exigeant de la main-d’œuvre plutôt que sur des biens requérant du capital, alors le montant de revenus alloués aux travailleurs sera plus grand et le niveau d’emploi plus élevé. Dans cette configuration, la demande de main-d’œuvre augmente parallèlement au revenu du travail, tandis que se relâche la pression démographique. Le troisième facteur est la demande de travail, qui joue un rôle fondamental. L’analyse démographique de Cantillon s’inscrit naturellement dans une construction économique plus globale. Le travail et la population ont un « coût de production » et dépendent de la demande : comme le nombre de travailleurs « se proportionne naturellement » à la demande qui s’en fait dans un pays ou dans une localité, les habitants d’un pays « se proportionnent nécessairement aux moyens qu’ils ont de subsister » [23].
On peut remarquer que Cantillon lie la demande de travail – et donc le niveau des salaires et la grandeur de la population – à la consommation des riches propriétaires fonciers. L’influence des propriétaires est renforcée par « l’esprit d’imitation ». Pour Cantillon, la consommation est intégralement orientée par les goûts des propriétaires terriens. Ces derniers commandent la production (en dépensant leur revenu d’une manière ou d’une autre, ils déterminent le nombre d’hommes occupés). Ainsi :
« L’exemple du Prince, qui est suivi de sa Cour, est ordinairement capable de déterminer le génie et les goûts des autres propriétaires de terre généralement ; et l’exemple de ceux-ci influe naturellement sur tous les ordres subalternes. Ainsi, il n’est pas douteux qu’un Prince ne puisse par le seul exemple, et sans aucune contrainte, donner telle tournure qu’il voudra au travail de ses sujets » [24].
Cantillon pense donc que le plein emploi peut être réalisé dans une société libre par les seules dépenses de l’État et des riches, l’imitation multipliant la propension à consommer [25]. Outre son article de 1909 sur les théories de population, Landry [26] publie l’année suivante dans la Revue d’Économie Politique une analyse de la demande de travail issue de la théorie de Cantillon : un accroissement relatif dans la préférence des consommateurs pour des biens exigeant du travail, aurait pour effet un accroissement de la demande de main-d’œuvre, donc des salaires, de l’emploi et du revenu de la classe ouvrière. Cette incidence du goût des propriétaires terriens sur la demande de travail et la population, mais également les liens entre revenus, nuptialité et désir d’enfants, seront déterminants dans les questions démo-économiques au début du XXème siècle.
Si Landry s’intéresse particulièrement à cet auteur ce n’est pas un hasard : il mêle les facteurs économiques, psychologiques, sociaux sur les questions de population. Il conservera finalement la même grille de lecture méthodologique pour analyser les processus et dynamiques de population. Landry [27] affirme néanmoins que la loi de Cantillon n’est plus valable pour la France des années 1930 [28]. De fait, les données statistiques montrent que la population de la France du XVIIIème siècle est conditionnée par la production des subsistances et varie approximativement comme la production [29]. Alors qu’au tout début du XIXème siècle, la population apparaissait essentiellement comme une variable dépendante de l’économie, la fin du siècle voit naître l’idée d’une population soumise à des lois distinctes de celles de l’économie. Ce nouveau rapport doit conduire alors à une troisième théorie de la population : « ce régime démographique nouveau appelle une théorie nouvelle de la population (…). Cette théorie nouvelle de la population (…) est seulement en train de se constituer » [30].
 
II. Le maximum et l’optimum de population : une nouvelle théorie de population pour la réalité contemporaine
 
 
Du maximum à l’optimum de population
Le principe du maximum et de l’optimum de population a été développé par Landry dans un article de la revue Scienta en 1929. L’idée d’un maximum est simple : en considérant un groupe isolé d’individus et une répartition des biens produits selon les besoins de chacun (à production constante), si la natalité augmente de manière continue, le chiffre de la population et la quantité de biens obtenue par tête seront croissants puis décroissants, abaissant le « niveau de vie ». Cet abaissement du niveau de vie implique un accroissement du taux de mortalité, jusqu’au moment où les décès compenseront les naissances. À ce point, la population atteint son maximum. Il suffit donc que la natalité soit en excédent régulier sur la mortalité pour atteindre un maximum de population (qui est atteint plus ou moins vite selon que la natalité est plus ou moins forte).
Mais pour Landry, l’abaissement du niveau de vie, impliquant un accroissement de la mortalité jusqu’à la mettre en équilibre avec la natalité, est une explication insuffisante. Réduite à un certain niveau de vie, une population peut continuer à augmenter, puis diminuer : « En somme, le maximum de la population n’est pas un point fixe. Il comporte des fluctuations, qui peuvent être plus ou moins notables » [31]. Si une des données du modèle de base vient à changer (par exemple, s’il existe des possibilités d’expansion territoriale ou une meilleure utilisation des techniques), alors le maximum de population sera plus élevé. Landry [32] modifie ce modèle simplifié initial, pour prendre en compte d’une part les migrations, et envisage d’autre part le cas « courant » d’une société qui repose sur « la propriété individuelle et qui comporte l’existence de classes sociales, avec de grandes inégalités soit entre ces classes, soit à l’intérieur de chacune d’elles » [33]. On a donc une « question de la population maxima [qui] va se trouver fractionnée et diversifiée » [34].
Mais quel que soit le niveau de ce maximum, cette notion ne peut être utilisée indépendamment d’une référence à une norme. En effet, définir un maximum de population a souvent permis d’établir une frontière entre la population d’un pays et la surpopulation – hantise présente dans la toute première version de l’Essai malthusien. Pour Landry, il n’y a pas de surpopulation absolue. Des critères, relevant du politique, doivent donner une norme économique et sociale pour encadrer la question de la population :
« On considérera qu’un pays est surpeuplé s’il n’est pas possible d’y occuper tous les travailleurs salariés à un certain taux de salaire au-dessous duquel on estime qu’il conviendrait de ne pas descendre, ou si le chiffre de population auquel on est arrivé détermine un niveau de vie qu’on estime insuffisamment élevé » [35].
De la question du maximum, on passe ici au problème de l’optimum de population, amenant de nouvelles questions [36]. Y a-t-il un chiffre de population qui soit préférable à tous les autres sous le rapport du bien-être individuel ? En d’autres termes, quel est l’optimum de population ? Comment rapprocher la population effective d’un pays (à déterminer) vers la population optimale (à déterminer) ?
La théorie de l’optimum de population [37] a été présentée comme la synthèse de l’héritage des économistes classiques. Smith développe ainsi l’idée d’une population croissante favorisant l’extension des marchés, le progrès de la division du travail, tandis que Stuart Mill évoque le principe d’un accroissement de la population, pendant une première période (courte), permettant avec la division du travail, une augmentation plus que proportionnelle de la masse des subsistances ; mais au delà de cette densité, qui reste très faible, l’accroissement de la population réduirait la quantité des subsistances disponible en moyenne par individu. La théorie de l’optimum économique de population concilie cet héritage avec deux aspects : d’une part, la phase des rendements croissants devient aussi importante que la phase des rendements décroissants ; et d’autre part, le produit par tête – en fonction duquel s’apprécie le chiffre de la population – comprend, outre les subsistances, tous les autres biens de consommation.
On peut noter que Landry reste finalement nuancé vis-à-vis de cette notion et cherche à déterminer cet optimum « d’un point de vue purement humain » en s’inspirant de « considérations hédonistes, en mettant de côté les considérations morales qui procèderaient de conceptions différentes » [38]. En aucun cas, il ne s’agit d’une détermination de la population optima à partir du principe économique visant à obtenir le maximum de rendement avec un minimum de coûts. Sur le strict plan de la théorie économique, la notion d’optimum de population entendue comme le nombre de personnes qui assure la production maximale par tête ou le revenu maximum n’est pas pertinente en soi, puisqu’elle ne permet pas de dire si le degré optimum pour la population est celui qui procure aux individus le niveau de vie le plus élevé. Comme le souligne Landry [39], le bonheur ne se proportionne pas pour autant qu’il dépend de la possession des biens matériels. Pour avoir une analyse complète, il faudrait disposer d’une courbe indiquant comment le bien-être de l’individu varie lorsque s’accroît sa richesse, ce qui est le plus difficile à déterminer : il semble que le bien-être d’un individu croît avec ses revenus mais pas en proportion de ses revenus. Si la notion d’optimum de population développée par Landry paraît parfois floue, une caractéristique est très marquée : la dimension quasiment exclusive de ce concept – sa détermination technique et ses implications restant assez vagues.
« L’optimum de la population correspond à un certain niveau de vie. Non seulement les classes sociales, mais dans ces classes les catégories, et dans ces catégories les unités économiques – individus isolés et familles – pourront être tantôt au-dessus, tantôt au dessous du niveau en question. La politique de la population doit tendre à ramener les éléments divergents vers le point qui a été déterminé comme le meilleur » [40].
L’intégration d’éléments « moraux » et subjectifs pose alors le problème des sources statistiques et des nouveaux indicateurs permettant de rendre compte de la complexité et la pluralité des logiques de population [41].
La recherche de nouveaux instruments statistiques dans la France des années 1930
Landry met souvent l’accent sur la dimension philosophique, sociologique et historique, mais l’aspect technique de la démographie n’est pas oublié [42] comme en témoigne son article de 1933. Toujours dans la revue Scienta, il publie un article consacré aux « méthodes nouvelles pour étudier le mouvement de la population » où il se penche sur les indices à valeur prédictive mis au point durant les années précédentes.
Ces nouveaux indices remettent en cause les outils fondés sur les nombres absolus. Avant 1933, on établissait des taux de natalité et de mortalité exprimant le rapport à la population des naissances et des décès survenus durant un an. Le taux d’accroissement ou de décroissance de la population était alors immédiatement donné par la différence entre ces taux de natalité et de mortalité. Mais ces « taux bruts » ne permettaient pas d’apprécier justement les situations démographiques, ni surtout d’effectuer des comparaisons (il faut en effet tenir compte de la variation de la fécondité et mortalité selon les âges, et envisager la distribution de la population par âge d’un pays, qui peut être très variable, et qui dépend par exemple des migrations). Lotka et Kuczynski ont effectué des travaux significatifs montrant la nécessité d’appliquer des méthodes nouvelles à l’étude du mouvement de la population : c’est sur la base de leurs travaux que Landry plaide en faveur de ces nouveaux instruments. Landry est en effet particulièrement attentif aux nouveaux développements statistiques des années 1930, qui marquent véritablement le début de la démographie contemporaine [43].
Différentes méthodes sont envisagées par Landry pour affiner l’analyse statistique [44]. Considérant simultanément la mortalité et la fécondité pour appréhender la natalité, il tente non pas de déterminer le rapport entre les naissances et la population dans une période donnée, mais le rapport entre une classe et les naissances que produira celle-ci au cours de sa durée : cette notion est appelée par Kuczynski la « reproduction nette ». La notion d’intervalle de générations est alors introduite :
« C’est en tenant compte à la fois de la reproduction et de l’intervalle des générations que l’on pourra établir correctement le taux rectifié de la variation de la population. (…) La réduction de l’intervalle des générations accélère, l’élargissement de l’intervalle ralentit la variation de la population, que cette variation se fasse dans le sens de l’augmentation ou de la diminution, que la reproduction soit excédentaire ou déficitaire » [45].
Le taux de variation de la population (accroissement ou décroissance) se déterminera par un calcul d’intérêt composé, qui a l’avantage de fournir un cadre simple d’analyse des évolutions passées et futures d’une population, quelle que soit la durée d’observation [46]. Deux données sont finalement essentielles dans ces constructions statistiques : la mortalité par âges et la fécondité par âges. On peut ajouter à cela deux notions centrales : la durée moyenne de vie et la variation annuelle de la population. La notion de durée moyenne de vie concerne surtout l’individu, tandis que la notion de la variation de la population intéresse particulièrement la collectivité car « il est de l’essence de celle-ci de viser à une perpétuité à laquelle l’individu ne saurait aucunement prétendre » [47]. La variation de la population dépend de deux facteurs : la reproduction et l’intervalle des générations. Landry [48] met l’accent sur la reproduction, dépendant à la fois de la fécondité et de la mortalité et il rappelle alors que la réduction de la mortalité a un effet sur l’accroissement de la population mais « ne saurait, par elle-même, être pour la population un facteur d’accroissement indéfini » ; alors que « la procréation, tout au contraire, n’a aucun caractère de nécessité, si bien que le taux de la reproduction peut théoriquement, s’abaisser d’une manière indéfinie » [49].
Il est important de préciser que l’intérêt de Landry pour la recherche d’instruments statistiques s’inscrit dans un projet global : comme la recherche d’un optimum de production ne pouvait se résoudre à des considérations techniques de maximisation sous contrainte de coût – la politique intervenant sur les structures de marché et la distribution des richesses –, les instruments statistiques en démographie sont au service d’objectifs politiques – essentiellement une politique nataliste. Les nouvelles méthodes de calcul n’ont pas qu’un simple intérêt théorique, la dimension pratique est déterminante, puisque
« La connaissance des virtualités impliquées dans la réalité présente nous indiquera, selon notre conception de la population optima, dans quel sens il y a lieu d’orienter la politique de la population, et nous permettra de mesurer l’effort à accomplir » [50].
Landry traduit bien ici l’enchevêtrement des questions de populations aux questions économiques et sociales, où la théorie de la population ne saurait se résumer qu’à une simple manipulation d’instruments. Il construit par là une théorie de la population tenant compte de toutes les dimensions : « dans l’ordre politique et social, ce n’est pas un extrême qu’il s’agit d’atteindre, mais un optimum, qui est constitué par un équilibre, et pour la détermination duquel des données très diverses, psychologiques notamment et techniques, doivent être mises en balance » [51]. C’est dans ce but que Landry propose la théorie de la « révolution démographique », nouvelle théorie de population appliquée aux sociétés contemporaines.
 
III. De la révolution démographique à la dépopulation : la démographie et le politique
 
 
Au début du Front Populaire, en 1936, la situation démographique de la France inquiète dans un contexte politique mettant en avant la comparaison avec le système hitlérien : contrairement à l’Allemagne, la France voit les décès l’emporter sur les naissances. Les rencontres de spécialistes voient le jour et le troisième Congrès de l’Union internationale des problèmes de population, présidé par Landry en 1937, affiche comme projet de « constituer la démographie comme science, d’en tirer les lumières (…) pour la morale démographique, et d’examiner ensuite avec beaucoup de prudence les problèmes qualitatifs de population » [52]. Dans ce contexte politique particulier, Landry s’interroge sur le problème de la dépopulation française dans les années 1930 [53]. Si les progrès en matière de mortalité sont nécessairement limités, l’absence de limite à la baisse de la natalité est soulignée par Landry. Ce changement de régime démographique caractérise la révolution démographique, qui marque l’indépendance des variations de la population et des variations de la richesse.
Un nouveau paradigme : la « révolution » démographique
Dans son ouvrage La révolution démographique, paru en 1934, Landry pose les grandes lignes de ce qui deviendra, à partir des années 1960, la « théorie de la transition démographique » et qui, en s’écartant du descriptif et en ayant une visée explicative, sera considérée comme le « seul véritable paradigme élaboré par la démographie [en apportant] le principe de cohésion et d’organisation autour duquel se cristallise la recherche scientifique » [54]. La révolution démographique participe de fait à la construction progressive, entre les années 1930 et 1950, d’un modèle de l’évolution historique démographique. Ce modèle se décompose en trois phases, séparées par les baisses, décalées dans le temps, de la mortalité puis de la fécondité. Ces phases sont identifiées par Landry [55]. Premièrement, le stade pré-transitionnel correspond à un équilibre avec simultanément une forte mortalité et une forte fécondité. Pour reprendre les termes de Landry, c’est le régime « ancien » ou « primitif » où l’évolution de la population dépend des aléas de subsistances et non du choix des individus. La productivité de l’économie et la mortalité conditionnent et déterminent la population. Deuxièmement, le stade transitionnel correspond à un « régime intermédiaire » qui intègre un facteur visant à maintenir le « genre de vie accoutumé ». L’évolution de la France depuis le XVIIIème siècle, où l’abaissement de la mortalité (lié à la disparition des famines et épidémies et à la naissance de la médecine moderne) est suivi d’une baisse de la natalité par « limitation volontaire des naissances », en est un exemple représentatif. Enfin et troisièmement, le stade post-transitionnel correspond à l’équilibre moderne, avec basse mortalité et basse fécondité. C’est le régime nouveau, caractéristique des sociétés avancées, où les hommes ne tendent plus à se reproduire en fonction des subsistances mais en fonction de considérations personnelles. Le régime contemporain est donc caractérisé par une pratique de la limitation des naissances généralisée et le passage à ce régime est appelé « révolution démographique » par Landry [56].
Graphiquement, on peut représenter cette vision synthétique des changements démographiques de la façon suivante [57] :
Figure 1
Le modèle de la transition démographique. a, début de la transition ; b, différence maximale entre natalité et mortalité ; c, fin de la transition
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Publiée en 1934, la Révolution démographique s’appuie sur des données dont les plus récentes ont trait aux années 1930-1931. Landry observe un recul de plus de moitié, en un siècle et demi, de la natalité et de la mortalité et conclut provisoirement que la population « tend à devenir stationnaire » [58]. Si la baisse de la mortalité résulte des progrès « magnifiques », la baisse de la natalité est le résultat d’une autre conception de la vie : « le principe fondamental est celui d’une rationalisation de la vie » [59] pour différentes raisons (altruistes, égoïstes, financières).
Cette typologie de stades successifs a été adoptée à la même époque par différents auteurs [60]. Mais il apparaît qu’antérieurement, dès 1895, Paul Leroy-Beaulieu [61] amorce la réflexion sur la révolution démographique en proposant dans L’économiste français la « vraie loi de population » caractérisée par trois phases : dans les sociétés « paysannes traditionnelles » une menace démographique existe dans les pays pauvres disposant de faibles capitaux et dont les subsistances s’accroissent moins vite que la population. L’industrialisation produit alors une « altération démographique » qui se traduit par un fort accroissement de la population. Dans un troisième temps, « une fois atteint un certain degré de civilisation », l’aisance entraîne une diminution des naissances. La théorie de Leroy-Beaulieu constitue par là le fondement de la Révolution démographique de Landry en soulignant aussi l’absence de relation monotone entre le revenu et la natalité. Cependant, lors du passage d’un état primitif à l’état civilisé, les individus accroissent leurs loisirs, leur consommation de luxe et le nombre d’enfants. Leroy-Beaulieu suggère donc une inflexion à la hausse de l’accroissement démographique avec la Révolution industrielle, et situe le retournement après la phase industrielle. La Révolution industrielle favorise l’accroissement de la population alors que la théorie de la transition démographique associe la modification des comportements reproducteurs avec la modernisation [62].
Malgré cette paternité multiple de la théorie de la transition, Landry reste novateur sur deux points. D’une part sur le lien entre natalité et nuptialité : comme nous l’avons montré précédemment, il s’agit ici de l’héritage de Cantillon concernant la thèse de limitation des mariages comme outil de régulation démographique. Le modèle de la « révolution » met en évidence deux phases : restriction des mariages, puis restriction des naissances. Cet argument est explicite dans l’ouvrage de Landry de 1934 : c’est l’instauration de la coutume de limitation des mariages qui fait la distinction entre le régime démographique « primitif », où n’existe aucune forme de contrôle volontaire des comportements démographiques, et le régime « intermédiaire » où le désir de « maintenir le niveau de bien-être accoutumé » incite à régler l’accès au mariage (le stade final, dit « régime contemporain » se caractérisant par la pratique généralisée de la restriction des naissances). L’originalité de Landry réside d’autre part dans l’idée d’un déséquilibre ultime – la baisse de la mortalité pouvant être suivie par une baisse de la natalité « plus accusée encore ». Landry envisage donc la possibilité d’une « dépopulation effective ». La deuxième partie de l’ouvrage de Landry porte d’ailleurs explicitement le titre « dépopulation ». Landry y présente les raisons de la « pratique généralisée » de la réduction des naissances, dont le souci individualiste de préserver le niveau de vie relatif « accoutumé » du ménage dans la perspective de Cantillon, et la volonté altruiste d’assurer le bien-être de chaque enfant au sein de la famille : « la remarque capitale, c’est que dans le régime contemporain, il n’y a plus d’équilibre de la population » [63].
Depuis la parution de La révolution démographique, on a assisté peu à peu à un glissement progressif entre « révolution » et « transition » – qui ne serait plus considérée que sous un seul aspect, le passage d’une fécondité « naturelle » à une fécondité dirigée. Mais la théorie de la transition n’est pas nécessairement réductrice : elle désigne surtout le même mécanisme, à savoir le processus par lequel les populations humaines sont passées d’un régime démographique caractérisé par un taux de natalité et un taux de mortalité tous deux élevés à un régime démographique caractérisé par un taux de natalité et un taux de mortalité tous deux bas [64]. La terminologie de Landry, la « révolution démographique », met finalement l’accent sur le fait que, dans l’ordre démographique, les sociétés étaient susceptibles de changements aussi profonds que ceux que l’on observait dans l’ordre économique, social et politique. Si le terme de « transition » s’est imposé, c’est aussi parce qu’il renvoie à l’idée d’une évolution et il est admis généralement que, dans la réalité contemporaine, il existe autant de « transitions » particulières que de pays, d’où la préférence aujourd’hui pour le terme de « transitions » au pluriel [65].
On a donc différentes formes de transition démographique mais un dénominateur commun demeure : la place centrale de la fécondité. Pour Landry, la révolution démographique pose un problème majeur car elle implique un risque de dépopulation. Le principe même de la transition, du passage, avec toutes ses phases, du régime démographique traditionnel au régime démographique moderne a été précisément énoncé dès 1934 par Landry pour expliciter la logique de la baisse séculaire de la fécondité en Europe et son paroxysme dans les années 1930. Pour lutter contre cette dépopulation considérée comme « la plus certaine des décadences » [66], Landry insiste sur la nécessité de s’attaquer aux causes psychologiques du « mal » [67] et limiter les désavantages liés à la procréation par une action législative forte en faveur de la famille. Mais il faut pour cela une analyse des phénomènes de population à partir de schémas explicatifs mêlant les dimensions économique, culturelle et politique.
Progrès de la raison, rationalisation de la vie et révolution politique
Historiquement, il n’y a pas de révolution démographique sans conjointement une évolution plus générale, matérielle (changement socio-économique) ou immatérielle (et nécessairement plus difficilement quantifiable par des mesures statistiques). La dynamique démographique est ainsi liée au développement, concept qui recouvre des dimensions multiples (culturelle, sanitaire, économique, sociale, éducative, sexuelle, politique). Comme le note Chesnais [68], on a affaire à une « gigantesque nébuleuse ». Pour Landry, la notion de « révolution » démographique a un sens social : il s’agit d’un changement « radical » où la descendance fait l’objet d’un « choix volontaire ». Cette « rationalisation de la vie » se manifeste aussi bien dans la sphère familiale qu’industrielle ou politique. Il n’y a donc pas de dichotomie entre l’économique et le « culturel » dans la mesure où Landry concilie le mouvement des idées et celui de l’organisation sociale (ou familiale). La nouvelle théorie de la population se caractérise donc, pour Landry, par un faisceau des divers facteurs psychologiques : « elle n’est plus réglée par des facteurs économiques ; et si elle est influencée par des facteurs de ce genre, c’est d’une façon très indirecte » [69]. De quoi dépend donc immédiatement la natalité ? Il existe plusieurs facteurs qui paraissent procéder de la rationalisation croissante de la conduite – laquelle est elle-même une conséquence de l’instruction, du recul de la foi, d’une « évolution nécessaire de l’être humain et de ses facultés » [70]. Il faut faire une place dans cette théorie nouvelle de la population à l’influence de l’idée de progrès :
« Il y a une foi générale dans le progrès, et il y a une volonté générale de progrès. Et ainsi, même en dehors de la considération de la hiérarchie sociale et du désir d’arriver à égaler leurs supérieurs, les gens tiendront à vivre toujours mieux, à devenir toujours plus riches, et à assurer à leurs descendants plus d’aisance ou plus de fortune qu’ils n’en ont eux-mêmes » [71].
Ce lien entre natalité et « civilisation » reprend la thèse de la « capillarité sociale » [72]. Le désir d’ascension sociale dans une société pousse à limiter la descendance, tant par souci du train de vie immédiat de la famille, que par ambition pour la progéniture. La relation entre l’amélioration des conditions de vie et l’évolution de la fécondité est donc complexe en raison des nombreux facteurs concernés [73]. De plus, si l’augmentation du revenu permet de faire face à de plus grandes charges de famille, elle implique aussi une modification des goûts, un accroissement de la demande de biens supérieurs et surtout une élévation du coût de l’enfant. La baisse de la fertilité s’explique ainsi par le déplacement des préférences qui résultent du développement social (telles que la généralisation de l’éducation, celle des femmes en particulier). Comme les différents facteurs tendent à évoluer de manière concomitante, il reste difficile d’évaluer les rôles respectifs du développement économique et du changement social [74]. De même, la question de l’influence de la liberté sur la fertilité a suscité déjà de nombreuses controverses. Condorcet supposait au XVIIIème siècle que le taux de fertilité baisserait avec les « progrès de la raison », ou autrement dit, que l’autonomie de décision, la diffusion de l’éducation et l’amélioration de la sécurité contribueraient à freiner la croissance démographique. Alors que Condorcet défend la liberté fondée sur la raison, Malthus se rend à la contrainte économique. Condorcet avait finalement anticipé une réduction d’échelle de la famille, fondée sur « le progrès de la raison », à savoir la généralisation de l’éducation et spécialement celle des femmes. On assisterait alors à une réduction volontaire du taux de fertilité, le but n’étant pas de donner la vie mais d’apporter le bonheur. C’est dans cette perspective que Landry inscrit sa réflexion démographique, en particulier en mettant l’accent sur le poids de la révolution politique. L’évolution démographique d’un pays est donc indissociable d’un mouvement général d’évolution, en particulier politique – dimension particulièrement étudiée par Landry.
Si en Angleterre, la révolution industrielle commence au XVIIIème siècle et la révolution démographique (au sens restrictif de commencement de la transition de la fécondité) au XIXème siècle, la situation est inverse en France, qui connaît sa révolution démographique dès le XVIIIème siècle alors que la révolution industrielle attend le siècle suivant. Quatre phases distinctes découpent l’évolution de la fécondité en France [75]. L’époque pré-révolutionnaire (1750-1790) reflète une inflexion à la baisse de la fécondité dès les années 1760-1770. Durant l’époque révolutionnaire et la première moitié du XIXème siècle (1790-1855), l’indice synthétique de la fécondité passe de 5 à 3,5 enfants en moyenne par femme. Alors que, exception faite des Etats-Unis, aucun signe de fléchissement n’est sensible, à l’échelle nationale, dans les autres pays, la transition de la fécondité en France est déjà avancée. L’époque d’industrialisation capitaliste (1855-1880) est marquée par un palier, tandis que la consolidation de la croissance économique (1880-1940) voit la fécondité reculer régulièrement pour atteindre un niveau de deux enfants en moyenne par femme [76].
On constate que la fécondité en France a commencé à chuter au lendemain de la Révolution de 1789. Or, une similitude est observée : l’Amérique révolutionnaire (1776-1783) et la France révolutionnaire, connaissent simultanément un déclin de la fécondité conjointement à une révolution politique d’envergure. Comme certaines études le confirment [77], il y a manifestement un parallélisme entre la France et les États-Unis et l’évolution politique aurait ainsi contribué à la précocité de la modernisation démographique. Adolphe Landry, des décennies avant les enquêtes détaillées sur ce qu’il a lui-même baptisé la révolution démographique, a vu la parenté de celle-ci avec la révolution politique :
« Un vaste mouvement des esprits se produit, affranchissant ceux-ci d’une soumission séculaire (…) à l’autorité établie (…). On tendra à réviser les idées d’après lesquelles la vie individuelle et aussi la vie familiale étaient réglées. On verra les hommes, notamment, ne plus laisser la nature multiplier sans fin leur progéniture, mais vouloir au contraire déterminer celle-ci eux-mêmes, d’après ce qu’ils auront jugé préférable » [78].
Il n’en demeure pas moins que d’autres facteurs peuvent aussi être pris en compte : le recul du sentiment religieux et les principes individualistes libertaires (l’aspiration au bonheur, l’affirmation de la personne et de ses droits inaliénables), la question agraire et le surpeuplement des campagnes ont pu anticiper la révolution démographique. Il est donc vain de rechercher une causalité simple et unique à la spécificité démographique française : individualisme, densité, diffusion de la propriété ont eu une action combinée pour produire cette évolution même si un déterminant commun demeure, comme Landry l’avait identifié en 1934, une profonde modification des états d’esprit sur l’environnement. En ce sens, la politique joue un rôle déterminant dans cette transformation du regard des individus sur le monde.
En France, l’impulsion est liée à des questions spécifiquement nationales, en particulier celle du niveau de la natalité. En effet, dans les années 1890-1895, pour la première fois en temps de paix [79], le solde des naissances et des décès est négatif de façon significative pour trois années consécutives (1890, 1891, 1892) et à nouveau en 1895. Face à l’Allemagne qui voit ses effectifs s’accroître, la question de la population devient une question « vitale ». La population est alors considérée comme un facteur décisif de puissance. La baisse de la fécondité, plus précoce qu’ailleurs a entraîné une baisse du poids relatif de la population française dans celles de l’Europe et du monde. Depuis lors, sous des formes variées mais de façon ininterrompue, l’insuffisance de la natalité globale des Français a été présentée comme un problème grave pour la France en tant que nation et en tant qu’État. Cette préoccupation spécifiquement française est déterminante pour expliquer la forme prise par la démographie en tant que pratique scientifique : les démographes français ont ainsi contribué à développer une démographie « pure » fondée sur des statistiques administratives [80]. Ainsi, des préoccupations nationales prioritaires expliquent les différences d’itinéraires de la démographie d’un pays à l’autre. Ce facteur est d’ordre culturel puisqu’il relève de l’imaginaire social : « une sorte d’obsession collective rémanente à l’échelon national, sans qu’elle soit toujours exprimée, a pesé sur le choix des champs prioritaires de recherche » [81]. Ce souci populationniste a manifestement présidé aux origines de la démographie [82], qui a été le fait d’hommes de pouvoir ou très proches du pouvoir (comme Lucien March, Adolphe Landry ou Alfred Sauvy). En ce sens, elle a été, dès l’origine, une science tournée vers l’action de l’État et subordonnée à des fins politiques. Cette préoccupation s’est traduite par la mise en place d’une politique démographique, qui suppose l’identification des déterminants des phénomènes sur lesquels l’État entend agir (la nuptialité, la fécondité, la mortalité et les migrations internes ou internationales) – en prenant aussi en considération les éléments indirects qui interviennent (une amélioration du marché du travail, par exemple, peut favoriser la constitution des familles et la fécondité). Les mesures étatiques incitatives consistaient en allègements fiscaux, dispositions d’hygiène publique ou d’autres formes d’aides, qu’on appelait à la fin du XIXème siècle, les « aides à la famille ». Landry joua d’ailleurs un rôle certain dans l’élaboration d’une législation familiale [83].
 
Conclusion
 
 
Qualifiée de « science sauvage » en 1946 par Sauvy, la démographie apparaît aussi comme une « science d’État ». Cette dualité caractérise une tradition démographique française, ayant des visées à la fois scientifiques et politiques comme en témoigne la démarche de Landry. Transposant les problématiques économiques de la recherche d’un optimum de production à celui d’un optimum de population dont les contours restent flous, Landry s’oriente peu à peu vers une réflexion sur les dynamiques de population. Comment la population varie-t-elle ? Comment varie particulièrement le taux de natalité ? Quel est le lien entre richesse et natalité ? Comment estimer cette influence indirecte d’un bien-être plus grand sur une natalité de plus en plus basse ? Comment expliquer l’existence de cette proportion inverse et les mécanismes qui y sont sous-jacents ? Telles sont les questions auxquelles Landry a tenté de répondre en fournissant une théorie explicative de l’évolution démographique. La transition est alors présentée comme un modèle descriptif, interprétatif et prospectif :
« Loin d’être seulement une pure description, la transition offre aussi un schéma explicatif de portée universelle intégrant les changements démographiques contemporains aux transformations socio-économiques. Elle énonce un système de relations logiques et permanentes, entre variables sociales et démographiques, qui forme la base de déductions pertinentes sur la situation présente, comme le fondement de prévisions sur le développement futur » [84].
Mais les prospectives sur la fécondité restent un domaine à explorer et on ne dispose pas de modèle socio-économique permettant de rendre compte des mouvements de fécondité. Même enrichie par les développements les plus récents, la théorie de la transition paraît toutefois dénuée de véritable capacité prédictive. Elle contient néanmoins des enjeux politiques incontournables, et un des buts premiers de Landry fut de fonder théoriquement une politique publique. En ce sens, la démographie est intimement liée au politique : il s’agit d’exercer un pouvoir de régulation sur les populations. Mais des variables fondamentales telles que la culture, les données géographiques ou le développement interviennent simultanément dans l’évolution démographique d’un pays, mêlant les dimensions normative et positive. Les craintes nées de la croissance démographique demeurent et le rythme de croissance de la population mondiale [85] reste un sujet d’inquiétude en posant des problèmes environnementaux et d’urbanisation. Les questions liées à la population et à la surpopulation s’inscrivent ainsi dans une problématique beaucoup plus large. Parallèlement au marché, il convient d’envisager le rôle des libertés politiques, économiques et sociales et d’analyser leurs conséquences – entre autres – dans le domaine de la démographie.
 
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NOTES
 
[1] Je remercie particulièrement les trois rapporteurs anonymes pour leurs remarques et suggestions. Je remercie également les membres du grese pour leurs commentaires sur certaines parties de ce texte.
[2] Guillard, in Dupâquier, 1985, 419.
[3] Chasteland, Roussel, 1997b, 28. Si au milieu du XIXème siècle de nombreux auteurs ont traité de la population (comme en témoignent les publications du Journal des Économistes), il semble que, durant la période 1840-1880, la démographie n’ait pas encore acquis le statut de science autonome et relève à la fois de l’économie politique et de la doctrine sociale (cf. Charbit, 1981).
[4] Comme le notent Chasteland, Roussel, 1997b, 22 : « Foucault remarque dans Les mots et les choses (1966) qu’il y a, pour les sciences humaines, comme une progression logique entre le recours à l’explication par les fonctions naturelles (biologie), puis par les conditions de compétition (économie) enfin par la signification donnée aux conduites (culture). L’évolution des histoires démographiques se serait donc un peu partout conformée à ce schéma général ». Trois champs d’interprétation se seraient ainsi succédé dans le domaine démographique : le biologique, l’économique, le culturel.
[5] Agrégé de philosophie, directeur d’études à l’École des Hautes Études, Adolphe Landry (1874-1956) assure diverses fonctions ministérielles et parlementaires. Pour des précisions biographiques, cf. Chaban-Delmas, Monnerville, 1968.
[6] Contre l’approche inductive développée par l’école historique allemande, Landry favorise la recherche de lois économiques universelles et souligne l’importance de la théorie issue de la méthode déductive. Il adopte également la théorie de la valeur fondée sur l’« utilité limite », ou utilité marginale. Nous évoquons ici les résultats d’une étude menée précédemment (cf. Soriot, 2001).
[7] L’antagonisme entre l’intérêt privé (la rentabilité) et l’intérêt général (la productivité) impliquant l’existence de sous- ou surproductions rentables sera l’objet de la thèse de Landry (1901).
[8] Landry, 1904, 3.
[9] Dans le domaine de la distribution des richesses, Landry ne parvient pas, par exemple, à surmonter le problème du calcul de l’utilité sociale et de la comparaison interpersonnelle de l’utilité et l’introduction d’un principe normatif en ce qui concerne la répartition des richesses est alors nécessaire (cf. Soriot, 2001).
[10] Landry, 1906, 627.
[11] On renverra aux analyses de Charbit, 1981 et 1998.
[12] Cf. Charbit, 1998, 121. Chesnais, 1986, 5-6, note ainsi : « on a reproché à la théorie de Malthus de cesser d’être vraie (pour l’Europe) à l’époque même où elle était conçue ; une critique à peu près semblable a été émise dans les années 1950, à l’encontre de la théorie de la transition démographique. Il convient cependant d’admettre que, pour cette dernière, la discussion est moins aisée ».
[13] L’orientation de Landry vers la démographie se traduit par une série de quatre articles théoriques qui paraissent dès 1909 dans la revue Scienta : « Les trois théories principales de la population » en 1909 ; « L’idée de progrès » en 1924 ; « Le maximum et l’optimum de la population » en 1929 ; « Méthodes nouvelles pour étudier le mouvement de la population » en 1933. Ces articles seront complétés par La révolution démographique, publiée en 1934.
[14] Landry, 1982 [1909], 173.
[15] Landry étend cette confusion à la plupart des économistes « classiques » : Ricardo, Say, James Mill, Mac Culloch, Rossi, Garnier auraient ainsi participé à cette assimilation des deux conceptions. Plus convaincant, l’exemple de Quesnay témoigne des glissements entre les deux lois (cf. Landry, 1958 [1909], 16-38).
[16] Cf. Charbit, 1981 et 1998. La contrainte « morale » prend par exemple de plus en plus d’importance. Face à la mortalité qui freine le taux d’accroissement de la population, Malthus met l’accent sur les freins préventifs : l’augmentation du taux de croissance de la population conduit à une dégradation des conditions matérielles qui implique une réduction de la nuptialité, par là du taux de fertilité globale et donc du taux d’accroissement de la population.
[17] Cf. Malthus, 1846 [1820].
[18] Malthus, 1846 [1820], 208-209. De même : « Supposer un accroissement réel et permanent de la population, c’est admettre précisément ce qui est en question. Il serait tout aussi raisonnable de supposer une augmentation subite de la richesse ; car un accroissement réel et permanent de la population ne peut exister sans une augmentation de richesse, dans une proportion égale ou presque égale » (ibid., 277-278).
[19] Charbit, 1998, 123.
[20] Landry, 1982 [1909], 180.
[21] Cette distinction est notée par Landry, 1982 [1909]. On renverra ici à Spengler, 1997 [1952], qui détaille le système de Cantillon, et plus généralement les travaux de Spengler sur les questions de population (Spengler, 1938 et 1942).
[22] Cf. Cantillon, 1997 [1755], 43-46, sur les liens entre nuptialité et fécondité. Cette analyse sera reprise par Landry.
[23] Cantillon, 1997 [1755], 38. C’est d’ailleurs le titre du chapitre IX : « Le nombre de laboureurs, artisans et autres, qui travaillent dans un État, se proportionne naturellement au besoin qu’on en a » (première partie, Cantillon, 1997 [1755], 13).
[24] Cantillon, 1997 [1755], 52.
[25] « Le propriétaire, qui a le tiers du produit de la terre à sa disposition, est l’acteur principal dans les variations qui peuvent arriver à la consommation. Les laboureurs et artisans qui vivent au jour la journée, ne changent que par nécessité leurs façons de vivre ; (…) s’il y a quelques fermiers, maîtres artisans, ou autres entrepreneurs accommodés, qui varient dans leur dépense et consommation, ils prennent toujours pour modèle les seigneurs et propriétaires des terres. Ils les imitent dans leur habillement, dans leur cuisine, et dans leur façon de vivre » (Cantillon, 1997 [1755], 36). Les propriétaires agissent donc sur la consommation moins par leurs dépenses personnelles que par les dépenses qu’ils suscitent chez ceux qui les imitent.
[26] Landry, 1910, 750-757.
[27] Landry, 1982 [1909], 180.
[28] Après Malthus, la théorie de Cantillon tombe dans l’oubli, soit en raison de ses fondements sur la grande propriété (remise en cause par la Révolution) comme le suppose Landry ; soit en raison du succès des physiocrates (hostiles à Cantillon) comme le note Spengler, 1997 [1952].
[29] Cf. Armengaud, 1976, 161-238.
[30] Landry, 1982 [1909], 183.
[31] Landry, 1982 [1929], 206.
[32] Ibid., 207.
[33] Ibid.
[34] Ibid.
[35] Landry, 1982 [1929], 208-209.
[36] Cf. Landry, 1949.
[37] Il semble que l’inventeur de l’expression « optimum de population » soit le Suédois Knut Wicksell lors d’une communication au congrès de La Haye en 1910. En 1928, cette expression est pour la première fois utilisée dans un ouvrage de Cannan (Wealth) pour qui le chiffre de population pour lequel la production est maximum est l’optimum de population. Cf. Buquet, 1956 et 1974.