Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859397477
232 pages

p. 223 à 232
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Note critique

no 7 2002/2

Bancel (Nicolas), Blanchard (Pascal), Boetsch (Gilles), Deroo (Éric), Lemaire (Sandrine), (eds.) Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows – 2002, Paris, la Découverte (textes à l’appui/histoire contemporaine), bibliographie, illustrations, index, 480 pages, 32 €

 
I. Devoir d’inventaire
 
 
Voici un chapitre d’histoire coloniale « jugée » qui semble illustrer la thèse centrale des Damnés de la terre de Frantz Fanon : la volonté de ségrégation physique et mentale conduit le colon à animaliser l’indigène, à le dépersonnaliser. Fanon parlait du « bestiaire » colonial et du « langage zoologique » requis par l’Européen pour minorer son vis-à-vis. Mais la disqualification de l’Autre n’est pas une simple affaire de vocabulaire. En métropole, des actes pareillement dégradants ont suivi les paroles.
De fait, le concept de « zoo humain », imagé et provocateur, procède ici d’un constat accablant : durant plus de cinquante ans, des années 1870 jusqu’en 1931, des hommes étranges et étrangers, réputés « sauvages », ont été livrés au regard avide des foules occidentales en devenant les acteurs passifs, forcés ou volontaires, de péplums impériaux. Déportés dans des conditions exécrables des quatre coins de la planète, liés par des contrats crapuleux à des entrepreneurs de spectacle, soumis à toutes les vexations, ils participaient d’un nouveau négoce, avec caravanes itinérantes et réseau international de rabatteurs. Certains sont morts de maladies, on enregistra des suicides. Dans l’ordre des « phénomènes » (freaks), le « sauvage » succède au fou, au monstre, au criminel. Il vient signifier l’exotisme. À l’heure de la culture de masse, des millions de badauds ont applaudi à ces « mascarades furieuses » qui voyaient des « anthropophages » des mers du Sud mis en cage, simulant des combats ou dansant presque nus sur la scène des cabarets. Les expositions universelles ou coloniales, d’Europe ou d’Amérique, ont institutionnalisé ensemble ce « show ethnique » et le trafic de chair humaine. Marchands d’animaux, directeurs de cirque, administrateurs de jardins d’acclimatation, tous solidaires, ont tracé un circuit de distribution. Avec la souveraine caution d’anthropologues racistes, ils ont façonné les opinions publiques : le zoo humain, on l’aura compris, est d’abord un huis clos colonial.
Le zoo humain n’est pas seulement un fait ponctuel, un effet de mode imbécile, une caricature du pouvoir hégémonique des Occidentaux. C’est un système panoptique. Sa puissance s’exerce dans la « monstration ». Ce théâtre de l’altérité a dès lors confirmé, par écart, répulsion ou érotisation bestiale des corps exhibés, l’identité de l’Occidental civilisé. Hommes sauvages, hommes domestiques. Deux humanités irréductibles. L’une est sujet de son destin, l’autre un objet offert au voyeurisme, sans autre dialectique que celle de la « réification narcissique » qui place les races blanches au sommet de la hiérarchie évolutive et étalonne nombre de peuples lointains parmi les sous-hommes corvéables. Sous ses diverses « déclinaisons », au cirque, au music-hall, à l’exposition, la visite obligée du « village indigène » devient une « cérémonie d’autovalidation impérialiste » (373). Parqué derrière des grilles, l’indigène est là pour exhiber sa « différence », son essence raciale. Comme le suggère nombre de contributions de cet imposant ouvrage, l’individu est assigné à son « type », hors du temps et loin de tout contexte. Il symbolise, c’est selon, l’Orient mystérieux, l’insulaire du Pacifique, le barbare du Nord ou celui du grand Sud, le chaînon manquant entre bêtes et hommes postulé par les darwiniens. Mais dans tous les cas, il pourvoit à l’imaginaire colonial qui chosifie les peuples vaincus et conforte le sentiment de supériorité du Blanc.
Cette « réalité honteuse » n’avait jamais été documentée dans toute son ampleur. On en mesure mieux, grâce à cette collection d’articles, la diversité et la vraie complexité. Je ne résumerai pas ici la matière des quarante-sept contributions ou les perspectives des cinquante trois auteurs. Toutes attestent, de façon variée, l’incroyable puissance démonstrative du phénomène d’exhibition, sa trivialité, son extension et la multitude des supports mobilisés pour accroître sa diffusion médiatique : les présentations directes en premier lieu, mais également les brochures, les affiches, la photographie de genre, le cinéma, les musées de cire, le roman, les arts plastiques… Une formidable machine à « fabriquer » du stéréotype publicitaire a été activée pour édifier les esprits et justifier, par le spectacle de la déréliction sauvage, la grandeur de la mission civilisatrice de l’Occident. Parallèlement, la bonhommie du tirailleur sénégalais assimilé savourant certaine boisson chocolatée fonctionnait comme un alibi paternaliste dans le cadre de la « plus grande France ». En somme, résument les directeurs d’ouvrage, « la violence est partout », dans les crimes visibles comme dans la curiosité amusée du consommateur moyen (10). Il n’y a pas à départager les bonnes et les mauvaises exhibitions, la prestation du jeune Congolais Ota Benga exposé en cage au Jardin zoologique du Bronx ou la parade altière du Targui au cœur de Paris. Il s’agit dans les deux cas, selon les commentaires, d’une même parodie, d’une semblable prise de distance typifiante. Bon ou mauvais, rappellent les auteurs, le « sauvage » est un produit civilisé. Il n’existe tel que sous la vision aliénante du dominateur.
Dans son projet, le livre se présente donc comme une mise à plat d’une logique d’exclusion savamment orchestrée à la fin du xix ème siècle par les anthropologues, relayée par les médias, les administrations coloniales et un public abusé. De plus, nous assurent les directeurs d’ouvrage, les spectacles « anthropozoologiques » ne s’interrompent pas brutalement en 1931 sans réapparaître incessamment, sous de nouveaux habits. Ils participent du patrimoine culturel, faute de critique et de déconstruction analytique. « Cette mise en cage virtuelle des Autres fonctionne toujours » (17) ! En déterminant une frontière physique et symbolique entre « eux » et « nous », entre ceux qui voient et ceux qui sont vus, l’Occident s’arroge un droit de regard différentialiste et minimisant que véhiculent inconsciemment le tourisme dit culturel, le sport, les reality shows télévisuels. De la sorte, les zoos humains constituent « un point aveugle de notre mémoire collective » dont les structures imaginaires sont toujours opérantes, « mais sous d’autres formes » (365). « Des sauvages aux sauvageons » (17), la frontière est ténue et, apparemment franchie. C’est pourquoi le devoir de mémoire cher aux historiens se redouble ici d’une éthique de combat. Et l’on saura gré aux éditeurs d’avoir réuni un aréopage international de spécialistes pour circonstancier ce thème, la construction des identités culturelles occidentales, l’exorcisme de stigmatisation propre à la mentalité coloniale, l’asymétrie des positions d’où dérive l’apartheid et qui se prolonge dans toutes les manifestations, brutales ou édulcorées, du camp de concentration ethnique. Autrement dit, le phénomène des zoos humains ne représente pas seulement un épisode détestable, mais circonscrit dans le temps, de l’exploitation coloniale de l’homme par l’homme. Il figure la vérité nue du rapport Nord/Sud. Péremptoire dans ses jugements, controversable, ce livre repose sur un paradoxe déconstructionniste : la pratique dite « anthropozoologique » est à la fois massive et exemplaire de la volonté de puissance occidentale. Elle est même, selon les éditeurs, la toute première expression de la « culture de masse » raciste. Malgré son impact décisif dans la formation des imaginaires, d’hier à aujourd’hui, elle reste pourtant inaperçue du public comme des historiens de la période. Et ainsi va le monde qu’il n’en est pas guéri !
 
II. Déconstruire les zoos humains
 
 
Si la démonstration des Zoos humains paraissait convaincante, on s’étonnerait avec les directeurs d’ouvrage qu’une telle objectivation de l’Autre n’ait pas, jusqu’alors, suscité d’indignation et d’abord de recherches. Mais le livre est franchement publicitaire, unilatéral et pressé d’en conclure. Il mérite discussion sous divers points de vue, l’opportunité du terme, forgé ad hoc pour les nécessités d’une thèse, la périodisation du phénomène « zoo humain », la méthode choisie pour en traiter et, incidemment, l’enjeu. Je m’en tiendrai à l’argumentaire général proposé par les directeurs du recueil parce qu’il fournit la clé de lecture des diverses parties et encadre l’ouvrage.
Le concept théâtral de « zoo humain » désigne d’emblée un genre d’exposition de groupes exotiques rassemblés derrière des grilles ou des barrières dans des lieux infamants, jardins d’acclimatation, ménageries ou cirques. Le décor est posé, avec son trio d’exploiteurs de la misère humaine : l’anthropologue raciste, le négociant d’animaux à la manière de Carl Hagenbeck, le gérant d’établissement où l’on exhibe des « phénomènes » (Barnum est ici exemplaire). Toutefois, la plupart des contributions du livre ne vérifient pas cette définition. L’attraction prend des formes variées, parfois sordides, parfois sophistiquées et même révérencieuses. Des civilisations millénaires sont offertes à la curiosité des métropolitains et, pourquoi pas, à leur admiration. Le projet colonial de maîtrise des espaces exotiques ne relève donc pas d’un code unique. L’exhibition de l’Indien « nu, féroce et anthropophage » n’a pas grand rapport avec le défilé applaudi des tirailleurs sénégalais de la Grande Guerre ou le spectacle de danse cambodgienne offert à l’Élysée en 1900. À cette occasion, Auguste Rodin contempla les danseuses avec « extase ». Il est impossible, dira-t-il, « de voir la nature humaine portée à cette perfection. Il n’y a qu’elles et les Grecs » (271). Le compliment n’est pas petit. « Classique » des foires et expositions universelles, le « village indigène » offre, là encore, bien des nuances dans la propagande ostentatoire de la civilisation en marche. Et si l’on passe du spectacle vivant à d’autres supports médiatiques (photographies, cinéma et bientôt le sport ou Loft story), la réalité matérielle, détestable ou indigente du « zoo humain » tourne au virtuel. Certains auteurs semblent convenir tacitement qu’il s’agit d’autant de variations « euphémisées » de la « cage raciale », laquelle confirme l’espace de l’Autre en le niant. Nous partions d’un trafic esclavagiste pour aboutir au meurtre symbolique. C’est sans doute ainsi qu’on doit comprendre le sous-titre racoleur de l’ouvrage : « De la Vénus hottentote aux reality shows ». En somme, tout est dans tout, et réciproquement. Le thème se cherche. D’où des vues hors sujet (mais pertinentes en soi) sur la représentation du monstre en Occident ou la place du corps conforme et standardisé dans la démocratie moderne, sur la normalisation eugéniste, etc., qui coexistent dans ces pages avec le dossier des Niam-Niams (« sauvages à queue »), la vogue du primitivisme, Joséphine Baker, Picasso ou… Apocalypse now ! Un vent de réprobation souffle sur des pratiques iniques. Mais où sont les « zoos humains » ? Et n’a-t-on pas pris en l’occurrence, et de manière délibérée, pour paradigme du phénomène ses formes excentrées et purement scandaleuses ? Le « zoo humain », nous dit-on, renvoie à la spectacularisation de l’Autre (catégorie accueillante), à la colonisation des esprits, au stéréotype hiérarchisant. De là des répétitions lassantes, page après page, sur la « mise en scène » de l’« Autre » qui auraient utilement cédé la place à une véritable étude scénographique et sémiotique du « show ethnique » dont on sait, finalement, peu de choses.
Une perspective différente traverse en fait l’ouvrage, documentée et plus concluante. Le « zoo humain » relève bien sûr d’une dramaturgie. Mais par-delà les considérations émotionnelles, réprobatrices que suscite immédiatement le terme, on gagne à considérer cette économie visuelle comme une économie tout court. Le « show ethnique », terme d’évidence mieux approprié, est un travail. L’indigène est en général un comédien professionnel, ses prestations sont rémunérées. Il vend son image, son costume ou ses savoir-faire – de musicien, de charmeur de serpents, de lutteur ou de cuisinier. Il signe contrat et l’embauche varie considérablement selon le profit escompté du promoteur de spectacle ou de son client [1]. Dans ce cas, le contrat est peut-être trompeur. Mais il n’est pas sans bénéfice mutuel et le disparate des situations apparaît clairement dans les articles du livre. Le cahier des charges respectives évolue en fonction de l’offre et de la demande et Hilke Thode-Arora explique ainsi que « toutes les sources documentaires montrent que l’appât du gain était la motivation première des figurants des exhibitions ethnologiques. L’objectif principal des organisateurs et des figurants (volontaires) était donc pratiquement le même » (85). Le rapt bien réel de certains Fuégiens par un pêcheur de baleine, la « traque zoologique » des Sénégalais ne sont donc qu’un aspect du problème. À l’extrême opposé, l’exemple de John Tevi, Africain devenu à son tour entrepreneur de spectacles ethniques, illustre de troubles collaborations (217 et suiv.). Tous ces cas de figure concluent au privilège des études microhistoriques sur de pseudo-généralités « anthropozoologiques ». Rien n’indique qu’ils soient a priori des « déclinaisons » d’un modèle unique et, à tout prendre, le terme extrapolé de « zoo humain » n’est qu’un artefact historiographique. Sa définition obvie, telle qu’elle est radicalisée en quatrième de couverture [« des individus "exotiques" mêlés à des bêtes sauvages étaient mis en scène derrière des grilles ou des enclos »], se trouve d’ailleurs mise à mal dans bien des articles. Par ses connotations sinistres (les barbelés, le viol des consciences, etc.) et l’amalgame qu’elle suppose, la formule emprunte au raccourci journalistique et à cette société du spectacle vitupérée en bien des pages. Le procédé est douteux mais garantit le scoop et la couverture médiatique. Le lecteur pressé gardera en mémoire cette vitrine coloniale inepte, en oubliant les subtilités des démonstrations, la dynamique d’un rapport autrement contradictoire entre colons et colonisés, et la distance fondée de la majorité des analyses. Il y a donc deux livres en un : celui des contributeurs, sérieux et informés, et celui des éditeurs…
 
III. La faute aux savants ?
 
 
Une autre manière d’appréhender le phénomène « zoos humains » résiderait dans sa chronologie. Or les spécialistes réunis ici lui assignent des bornes très variables. « Courte période » pour l’un (395), la durée des exhibitions est majorée par d’autres en vertu des définitions reçues. Dans un cas, on porte l’accent sur l’association d’hommes exotiques avec des animaux (exhibitions de type « hackenbeckien » pour être technique, datées du dernier quart du xix ème siècle). Dans l’autre cas, on mise sur les capacités d’appropriation et de renouvellement du mythe colonial selon la dichotomie sauvage ignoble/sauvage rédimé par la civilisation. La période considérée est alors plus longue. Elle court du premier tiers du xix ème siècle jusqu’aux années 1930. Pourtant, le « zoo humain » accède sous certaines conditions (pornographie néo-colonialiste, folklorisation de l’altérité et toutes formes de monstration « chosifiantes ») jusqu’à l’époque contemporaine. L’un des directeurs de l’ouvrage, Pascal Blanchard évoque ainsi, sur le long terme, « un continuum des zoos humains au niveau de notre regard sur la différence » (420). En même temps, il considère que les mécanismes de rejet basés sur l’espace clos et le voyeurisme, la norme et l’écart, « trouvent leur origine au plus profond des temps » (424). Dans ce cas, le zoo humain équivaut à une prison de longue durée, sans début ni fin pensables. Il relève d’une anthropologie identitaire caractéristique de l’Occident et imposée au reste du globe. Une encyclopédie n’y suffirait pas.
Le livre, en réalité, s’inscrit dans l’entre-deux pour valoriser un « imaginaire » spécifique, inédit avant le début du xix ème siècle et fondé sur une vision raciale du monde. Selon cette thèse, les spectacles anthropozoologiques opèrent le passage du racisme scientifique propre aux élites académiques (et relativement confidentiel) au racisme colonial vulgarisé. Ils en seraient même le « vecteur essentiel » (21). Sous ce rapport chronologique, la célèbre « Vénus hottentote » s’inscrit spontanément en phase inaugurale pour symboliser ce qu’un des auteurs appelle un « rapport symbiotique entre le scientifique et le populaire » (325). Originaire du Cap, exhibée dans une cage à Londres en 1810, fortune des caricaturistes qui exagéraient si nécessaire sa stéatopygie (i.e. le développement graisseux des fesses), Sarah Baartman mourut à Paris en décembre 1815. Son moulage en pied ornera longtemps les vitrines du Muséum puis du Musée de l’Homme au Trocadéro. Elle fut disséquée par Georges Cuvier et les particularités de son anatomie corporelle et surtout de son cerveau alimentèrent tout au long du xix ème siècle de savants verdicts sur l’infériorité des races de couleur. L’épisode est connu [2]. Justifie-t-il pour autant la chronologie des événements « anthropozoologiques » proposée, voilà qui est moins sûr. Après tout, le modèle repose sur une série d’assertions douteuses ou fausses. Il suppose, par exemple, l’antériorité du racisme savant sur le racisme populaire, la pensée de l’exclusion se « justifiant » par l’autorité des typologies naturalistes. On pourrait également retourner le procédé et voir dans le racisme scientifique une banale « rationalisation » des partages vulgaires comme c’est le cas, au xix ème siècle, de la dichotomie admise (bons) Kabyles vs (mauvais) Arabes. La littérature des voyages, de toute langue européenne, a de même jeté l’opprobre sur les peuples vassalisés d’Afrique australe longtemps avant que Georges Cuvier, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ou ces « Messieurs du Muséum » n’eussent corroboré, par poids et mesure, l’« abjection innée » de l’âme nègre, selon le mot dénégatoire du naturaliste Julien-Joseph Virey [3]. L’idée sous-jacente à cette démonstration, dans le livre, consiste à dire que le racisme ordinaire est un sous-produit de la zoologie officielle ou que l’homme de la rue est un consommateur passif de savoirs garantis par le corps académique. C’est une thèse discutable. Il faut la démontrer avant de l’imposer. Après tout, nous connaissons mal les ressorts du racisme savant et son développement vers 1790 prête, aujourd’hui encore, plus à la conjecture qu’à la confirmation.
Mais la vulgate précède et, certainement, nourrit l’exégèse académique. Depuis l’époque moderne en fait, la construction de l’eurocentrisme, la traite des Noirs, les lettres édifiantes des pères missionnaires, le roman, la chanson, l’image ont forgé des convictions. L’opposition binaire du « même » et de l’« autre » – qu’elle soit convertie dans des termes hiérarchiques (du plus au moins de ressemblance) ou recadrée selon le clivage peuples naturels/peuples historiques – relève des héritages d’une pensée ordinaire sans autre étayage scientifique. Ou plutôt, il semble avéré qu’en ces matières, science et culture de masse s’interceptent et renforcent leurs préjugés communs. En 1973, Léon-François Hoffmann montrait ainsi qu’à l’époque romantique la littérature populaire d’inspiration coloniale a clairement anticipé le comparatisme évolutionniste sous-jacent aux exhibitions ethniques lorsqu’elle situait le Nègre esclave à parité de développement avec le singe ou l’enfant [4]. Cet éloquent dossier peut toujours nous servir de guide. Pourquoi ces thématiques ne sont-elles pas mentionnées dans la première partie du livre, précisément consacrée aux « généalogies » et à la « fascination pour le sauvage » ? Voilà qui est incompréhensible. En toute rigueur, on ne peut éluder cette longue genèse de l’idée de différence, dont dépendront, comme Francis Affergan l’analysait dans Exotisme et altérité [5], toute l’épistémologie visuelle et les opérations classificatoires de l’anthropologie à venir. De plus, elle commande la rhétorique performative des premiers spectacles ethniques « distrayants et instructifs », antérieurs à la pérégrination de Sarah Baartman des années 1810. Christopher Fox rappelait naguère que des chefs indiens Cherokee étaient déjà une attraction des pubs anglais en 1762. La presse philanthropique s’en émut à juste titre [6]. Il faudrait logiquement prendre en compte tous ces indices d’un intérêt vulgaire pour mesurer si nous sommes, dès l’époque des Lumières, dans un registre de Public Science ou si, comme il est probable, la science est à la traîne – et à l’affût de cadavres « de race ». Une chose est attestée. Le premier « village indigène » ne date pas de 1889. Un siècle plus tôt, le duc Frédéric II de Hesse-Cassel installa une colonie d’Africains dans un village oriental avec pagodes et jardin à Wilhelmshöhe, près de Francfort, dans l’intention d’étudier leurs mœurs et leur anatomie. Beaucoup moururent de tuberculose ou se suicidèrent. Leurs dépouilles furent confiées à l’anatomiste Samuel Thomas Sömmering qui réalisa en 1784 la première diagnose anthropométrique de la race noire, et incidemment le premier test en grand du comparatisme disqualifiant du Noir au Blanc favorable à la notion d’échelle des hommes [7]. Cet épisode, évoqué par l’histoire des sciences, n’est pas rappelé dans les Zoos humains alors qu’il reste significatif des modalités très matérielles du travail anthropologique, tributaire ici du fait du prince comme il le sera plus tard des aventuriers. Il en est de même de la révélation tardive de l’existence réelle de peuples pygmées au cœur de l’Afrique qui obligea les anthropologues à réviser leurs schémas taxinomiques. Les Pygmées mythiques n’étaient tout bonnement pas prévus au catalogue. En 1873-1874, l’arrivée en Égypte, puis en Italie, de deux Pygmées Akka fit prodige. Ils eurent un franc succès à la cour du roi d’Italie et furent visités par les plus éminents géographes et anatomistes de Rome et Florence. Recueillis à Vérone, ils défrayèrent la chronique savante jusqu’à la mort, causée par la tuberculose, de l’un d’eux en 1883. Sandra Puccini leur a consacré une longue étude qui n’est pas même évoquée ici [8]. On le voit, et quoi qu’en disent les directeurs du recueil, la question de périodisation n’est pas réglée et elle paraît contredire, sur ces deux exemples, le postulat simpliste d’une banalisation du racisme « scientifique ».
 
IV. L’alliance imprévue du racisme et de la morale humanitaire
 
 
La charge de la preuve incombe à qui veut prouver. Or la construction eurocentrique de l’Altérité n’explique pas mécaniquement le zoo humain. La promotion du paradigme racial, non plus. Cuvier nous en fournit même une démonstration inattendue. Raciste, Cuvier a décrit la Vénus hottentote comme un monstre déclassé à mimiques simiesques. Il s’est porté caution de tous les jugements d’aptitude prononcés contre l’intelligence des races dites « inférieures ». Comme il est, jusqu’à sa mort en 1832, le plus célèbre des anatomistes européens, il devrait compter en bonne place parmi les promoteurs du « zoo humain ». Y songea-t-il ? Oui. Acceptait-il l’idée d’un tel « musée vivant », favorable à la recherche anthropologique ? Précisément non ! Le raciste Cuvier donne à cette occasion une leçon de morale humanitaire qui sera oubliée sous la Troisième République : « il ne nous est pas permis – écrit-il en 1800 – même lorsque nous le pourrions, de sacrifier le bonheur, ni même de violer les volontés de nos semblables pour satisfaire une simple curiosité philosophique » [9]. Pourquoi de telles restrictions sont-elles ici passées sous silence ? Ne serait-ce pas, en définitive, parce qu’un tel exemple annule la thèse centrale du livre qui voudrait que le « zoo humain » fût une conséquence induite de la vision polygéniste dominante, avec ses effets hiérarchiques, inégalitaires, etc. Inversement, pourquoi n’est-il pas fait mention dans ces pages des démarches entreprises en France auprès du ministre de l’Instruction publique par Armand de Quatrefages, Franz Pruner-Bey et Louis Lartet, trois scientifiques monogénistes, modérés et même réputés antiracistes pour le premier d’entre eux, pour soutenir le projet d’exhibition de spécimens vivants des races de la terre lors de l’exposition universelle de 1867 ? On sait que l’empereur fut intéressé mais l’impératrice trouva malséant « d’exposer des hommes comme des chevaux » [10]. Quatrefages récidiva jusqu’en 1891 [11]. La création et la multiplication des spectacles « anthropozoologiques » soulevaient ainsi des questions éthiques immédiatement perçues par les contemporains. La « bonne conscience » coloniale ne justifiait pas tout. En outre, loin de l’unanimisme qu’on leur prête, certains anthropologues ont bien vite condamné ces attractions contraires à la dignité humaine. Parmi les plus hostiles, Léonce Manouvrier récusait dès 1882 le capital d’expérience qu’on pouvait attendre de l’examen des indigènes parqués au Jardin d’acclimatation. En somme nulle, certains étaient pour, d’autre contre [12] et il n’y a aucune raison fondée de parler en général du consensus des « anthropologues », de la « science » ou de l’arrogance de l’Occident. Ces abstractions sont des raccourcis sans valeur. Le fait que les entrepreneurs de shows ethniques eussent voulu rehausser d’un vernis « scientifique » leur commerce lucratif ajoute à la confusion mais ne préjuge rien de la complicité tacite ou active des « savants ». Dans l’un des articles du livre, William Schneider remarque que l’enseignement escompté des shows ethniques devint rapidement « un point de discorde majeur entre les membres de la Société d’Anthropologie » (76). En 1886, tout est dit. La visite au Jardin ne mérite pas une délégation savante. Il se peut que la situation soit différente d’un pays à l’autre. Mais elle désavoue ici l’alliance supposée, indéfectible, entre science et opinion publique. En outre, loin d’être favorables à la colonisation, comme l’indiquerait l’hypothèse du racisme-alibi, les anthropologues polygénistes, majoritaires dans la communauté française, ne croyaient pas à l’acclimatement des peuples européens aux antipodes. Ils furent donc plutôt anticolonisateurs, chaque « race » ayant pour eux sa sphère de salubrité, Européens en pays tempéré, Noirs en Afrique, etc. Chacun devait rester chez soi. Il est donc, une fois de plus, abusif d’écrire, comme si le fait était établi, que « le discours scientifique […] légitime la domination coloniale par l’inégalité raciale » (67). Ce « discours » unique et univoque n’existe qu’en vertu du commentaire. On cherchera vainement quelles sont les sources mobilisées, du point de vue de l’histoire des sciences récente, pour administrer semblables lieux communs.
On l’aura compris, l’histoire des sciences n’est ici qu’un prétexte mais rien n’indique que l’histoire sociale, celle même des mentalités soient mieux traitées. Entre dénonciation et effets de manche, les promoteurs du projet « zoo humain » n’ont pas su cerner, ou problématiser, leur objet d’enquête : genre d’attractions crapuleuses et situées dans le temps dans un cas, le zoo cristallise dorénavant une série d’exactions universelles visant à nier l’Autre pour ce qu’il est ou à instrumentaliser son corps et son esprit. Le zoo humain, c’est finalement un certain regard de Blanc sur le reste du monde. Paralogisme de simplicité…
* * *
On aime, dans cet ouvrage, à interroger et surtout interpréter l’opinion. Le désarroi des foules face aux mutations sociales, nous dit-on, est source d’angoisse, donc de volonté dominatrice (9). Les zoos lui font un exutoire. On affirme que les « théâtres sauvages » fascinaient le public, ce qui semble indiquer que les villages indigènes « captivaient » son imagination et donnaient accès à l’expression de fantasmes refoulés, notamment érotiques. Ainsi, les corps dénudés, les danses, « renvoient toujours à la "barbarie", à une animalisation des conquis qui légitime les brutalités de la conquête » (394). Belle analyse freudo-marxiste, certes, qui déchiffre dans l’exhibition tous les signes d’une idéologie dominante, une conscience fausse du rapport de force et intéressée à sa méconnaissance. En un autre passage du livre, nous apprenons que « le plus frappant, dans ce brutal processus d’animalisation de l’Autre, est la réaction du public » (68). Le problème, si j’ose dire, est que cet horizon d’attente des foules, leurs affects et leurs goûts esthétiques, sont bien mal connus. Le public des foires n’a pas d’archives. Il ne parle qu’à travers le récit de ses porte-parole autoproclamés, journalistes ou écrivains. Leur témoignage indirect n’est pas probant pour le nombre et pourtant il eût suffi de croiser une revue de presse systématique et des comptes rendus scientifiques d’époque couvrant un seul événement « anthropozoologique » important pour faire la part des sensibilités. Au lieu de quoi, les directeurs de la publication semblent savoir d’avance, sans autre argument ni subtilité, les choses les mieux enfouies dans le cœur des hommes. Que sait-on de la pitié, de la commisération, de la colère ou de la franche rigolade qui devaient saisir les spectateurs face à des chinoiseries, un dresseur d’éléphant ou un fakir ? Sait-on ce qui les choquait ou les rassurait ? Les classes d’âge, les différentes catégories sociales réagissaient-elles comme un seul individu ? Etc. Posé en ces termes, commente sagement W. Schneider, le problème est insoluble. Comme lui, plusieurs auteurs soulignent la nécessité d’éviter les généralisations hâtives. J’admire donc avec quelle suffisance on fait parler les publics, leurs pulsions, leurs craintes et leurs espoirs, pour ausculter l’« imaginaire » collectif ! Armé de cet « extraordinaire instrument d’analyse des mentalités » (sic, 69), il sera bien sûr avéré, et presque axiomatique, que le « zoo humain » est à la fois le produit et la justification de la conquête coloniale. Il porte à son point de perfection la geste impérialiste. Fallait-il, pour lever le voile, ajouter à un demi-siècle de là un chapitre nouveau aux Mythologies de Roland Barthes ? Le lecteur en jugera. Mais Barthes n’était pas dupe de l’anachronisme et des effets spéculaires de la critique à l’estomac. Dans sa forme, et parfois dans son fond, le livre Zoos humains n’échappe pas à l’hyperbole commerciale et au sensationnalisme des spectacles qu’il dénonce. Gageons qu’il y fera carrière. Le tome deux est annoncé !
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Affergan F., 1987, Exotisme et altérité. Essai sur les fondements d’une critique de l’anthropologie, Paris, Presses Universitaires de France.
·   Badou G., 2000a, L’énigme de la Vénus Hottentote, Paris, J.C. Lattès.
·   Badou G., 2000b, Sur les traces de la Vénus Hottentote, Gradhiva, 27, 83-87.
·   Cartailhac É., 1890, Un projet d’exposition anthropologique dressé en 1867 et en partie réalisé en 1889, L’Anthropologie, 1, 633-634.
·   Collomb G., 1992, Kaliña. Des Amérindiens à Paris, Paris, Créaphis.
·   Cuvier G., 1978, Note instructive sur les recherches à faire relativement aux différences anatomiques des diverses races d’hommes, in Copans J., Jamin J., (eds.), Aux origines de l’anthropologie française. Les mémoires de la Société des Observateurs de l’Homme en l’an VIII, Paris, Le Sycomore, 171-176.
·   Fauvelle-Aymar F.X., 2002, L’invention du Hottentot. Histoire du regard occidental sur les Khoisan (xv ème - xix ème siècles), Paris, Publications de la Sorbonne.
·   Fox C., 1995, How to prepare a Noble Savage : The spectacle of human nature, in Fox C., Porter R., Wokler R., (eds.), Inventing Human Science. Eighteenth-Century Domains, Berkeley-Los Angeles-Londres, University of California Press, 1-30.
·   Gaurin I., 1993, Du rapt légitimé de « sujets d’étude vivants ». Une démarche de Quatrefages auprès du ministre de l’Instruction publique (1891), in Guillerme J., (ed.), Les collections. Fables et programmes, Seyssel, Champ Vallon, 78-82.
·   Hoffmann L.F., 1973, Le Nègre romantique. Personnage littéraire et obsession collective, Paris, Payot.
·   Osborne M.A., 1994, Nature, the Exotic, and the Science of French Colonialism, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press.
·   Puccini S., 1999, Andare Lontano. Viaggi ed etnografia nel secondo Ottocento, Rome, Carocci.
·   Revol P., 1996, Observations sur les Fuégiens : du Jardin d’Acclimatation à la Terre de Feu, in Blanckaert C., (ed.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVIIIème -XXème siècles), Paris, l’Harmattan, coll. « Histoire des sciences humaines », 243-296.
·   Schiebinger L., 1993, Nature’s Body. Gender in the Making of Modern Science, Boston, Beacon Press.
 
NOTES
 
[1] Souvent rappelés dans les contributions des Zoos humains, les chiffres avantageux de visiteurs ne décident pas toujours du succès commercial de l’opération. Michael Osborne (1994, 127) rapporte ainsi qu’au témoignage d’Albert Geoffroy Saint-Hilaire, les deux présentations ethnographiques du Jardin d’Acclimatation réalisées en 1878 n’ont pas dégagé de gains substantiels.
[2] L’histoire anecdotique de la Vénus stéatopyge est relatée dans Badou, 2000a et b.
[3] Cf. l’enquête exemplaire de Fauvelle-Aymar, 2002.
[4] Hoffmann, 1973.
[5] Affergan, 1987.
[6] Fox, 1995, 9.
[7] On ignore le nombre d’Africains concernés. Selon Londa Schiebinger (1993, 242, 1), les archives de cette colonie ont été malheureusement détruites durant la Seconde Guerre mondiale.
[8] Puccini, 1999, chapitre 3.
[9] Cuvier, 1978, 174.
[10] Le mot est rapporté par Émile Cartailhac (1890, 634).
[11] Gaurin, 1993.
[12] Cf Collomb G., 1992, 17 et suiv., et surtout Revol, 1996.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Souvent rappelés dans les contributions des Zoos humains, l...
[suite] Suite de la note...
[2]
L’histoire anecdotique de la Vénus stéatopyge est relatée d...
[suite] Suite de la note...
[3]
Cf. l’enquête exemplaire de Fauvelle-Aymar, 2002. Suite de la note...
[4]
Hoffmann, 1973. Suite de la note...
[5]
Affergan, 1987. Suite de la note...
[6]
Fox, 1995, 9. Suite de la note...
[7]
On ignore le nombre d’Africains concernés. Selon Londa Schi...
[suite] Suite de la note...
[8]
Puccini, 1999, chapitre 3. Suite de la note...
[9]
Cuvier, 1978, 174. Suite de la note...
[10]
Le mot est rapporté par Émile Cartailhac (1890, 634). Suite de la note...
[11]
Gaurin, 1993. Suite de la note...
[12]
Cf Collomb G., 1992, 17 et suiv., et surtout Revol, 1996. Suite de la note...