2002
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : L’économie, entre sciences humaines et sciences de la nature
Les références animales dans la constitution du savoir économique (XVIIème-XIXème siècles)
[1]
Alain Clément
CERE – Université François Rabelais de Tours
L’observation du fonctionnement du monde animal a toujours joué un rôle privilégié dans la constitution et la diffusion du savoir économique. À partir de l’étude d’un certain nombre d’œuvres significatives (dont le traité d’économie de Montchrétien, la fable des abeilles de Mandeville, les manuscrits de Boisguilbert, l’Essai sur la population de Malthus ainsi que les œuvres de Spencer) nous constatons que le recours au monde animal sous la forme d’analogies et de métaphores a permis d’éclairer des concepts naissants et de comprendre certains comportements économiques. Des analyses fines, même si elles n’ont pas toujours reposé sur un matériau scientifique des plus solides ont débouché sur le transfert de plusieurs concepts dont celui de la division du travail, ceux de la concurrence et de la coopération ainsi que celui d’équilibre. Le référent animal a enfin ouvert la voie à une théorie évolutionniste en économie dès le début du XVIIIème siècle.
Mots-clés :
analogie, métaphore animale, équilibre économique, division du travail, évolutionnisme, sélection naturelle.
The observation of the animal world has played a privileged role in the constitution and the diffusion of economics. From the analysis of some significant works (Montchretien’s treatise on Economics, Mandeville’s fable of the bees, Boisguibert’s manuscripts, Malthus’s essay on population, and the works of Spencer) we observe that the reference to the animal world by analogy and metaphor explain new concepts and economic behaviour. Although several analyses did not rely on sound scientific foundations, they have allowed the transfer of concepts (division of labour, competition, cooperation, equilibrium) and have opened the way for an evolutionist theory in Economics from the early 18th century.
Keywords :
analogy, animal metaphor, economic equilibrium, division of labour, evolutionism, natural selection.
Quelle place la référence au monde animal occupe-t-elle dans l’analyse et la constitution du savoir économique ? Une telle question a de quoi surprendre
a priori tant les relations entre le monde des richesses et le monde organique, en particulier celui des animaux, peuvent apparaître étrangères. La science économique s’est en effet largement construite sur la base du modèle mécanique newtonien qui inspira les économistes depuis Adam Smith
[2]. Pourtant, de façon bien souvent parallèle, et parfois même complémentaire
[3], le modèle biologique du corps humain a également servi de support à l’analyse économique et un certain nombre d’économistes occupant fréquemment les fonctions de médecin et de professeur d’anatomie (Locke, Petty, Barbon, Mandeville, Quesnay) scellèrent des liens étroits, tout au long des XVII
ème et XVIII
ème siècles, entre pensée médicale et pensée économique
[4]. Le modèle biologique semble même occuper une place honorable dans les relations entre l’économie et les autres sciences alimentant un courant évolutionniste embryonnaire, en particulier, chez Smith, Marx et Ricardo
[5]. À la différence du modèle mécanique, il n’exclut pas le savoir, le choix, le but et le changement qualitatif
[6]. La démarche qui consiste à utiliser plus spécifiquement le monde animal en tant que modèle de représentation et de production du savoir économique a été assez peu analysée. Elle demeure pourtant une tradition qui a amplement imprégné les traités d’économie pré-classiques et classiques du XVII
ème au XIX
ème siècle.
L’origine du référent au monde animal tient en partie à la position soutenue dès le XVII
ème siècle par des auteurs comme Descartes qui croit en un effacement des différences entre les phénomènes physiques et humains, et en une absence de différence sur le plan corporel entre l’animal et l’homme
[7]. Au XVIII
ème siècle, les écrits de Rousseau relatifs au
Discours sur l’origine de l’inégalité se basent sur l’
Histoire naturelle de Buffon, pour montrer que l’homme, dans l’état de nature, se trouve à égalité avec les autres animaux, car dit-il, l’humanité est une espèce animale qui a réussi tardivement à se perfectionner
[8]. Étienne Geffroy Saint-Hilaire
[9] attribue à Goethe l’honneur d’avoir formulé sans ambiguïté (vers 1790) le principe que tous les vivants sont des variants morphologiques d’un type unique.
L’hypothèse d’une unité morphologique de l’ensemble du monde vivant implique que l’on trouve des homologies
[10] entre les divers plans d’organisation des espèces et des corrélations entre les parties
[11]. Même si ce rapprochement entre l’homme et l’animal est jugé possible, peut-il permettre pour autant de mieux comprendre le fonctionnement du système économique ? Peut-il apporter des réponses aux questions que les hommes se posent à propos de l’adéquation population/ressources ? Peut-on mettre le problème de la satisfaction des besoins primaires sur le même plan que celui de la survie des espèces animales ?
Si les comparaisons structurelles en biologie produisent la plupart du temps des homologies, le passage des sciences naturelles aux sciences sociales, le passage du monde du vivant au fonctionnement du système économique peuvent difficilement se faire sur cette seule base, malgré l’unité des mondes sociaux et naturels
[12]. Le recours au référent animal en tant que métaphore ou analogie rend compte tout autant de la démarche adoptée par les économistes que l’usage de l’homologie, souvent très incomplète. La métaphore et l’analogie animales qui établissent des passerelles entre le monde de l’économie et le monde animal autorisent plus d’approximation et d’imagination, donc plus de liberté dans le transfert de concepts vers l’économie. C’est sans doute une raison implicite de leur utilisation plus fréquente.
Le monde animal, en tant que simple métaphore sert tout d’abord de mode de représentation de l’activité économique, de support pédagogique et d’illustration du discours. Ensuite, le monde animal utilisé comme métaphore heuristique est parallèlement convoqué pour faciliter l’analyse de certains mécanismes économiques, et permettre des transferts dans la sphère économique, ou la mise en évidence de principes différents. Enfin, l’analyse des sociétés animales perçues dans leur globalité, et non plus à travers quelques comportements supposés analogues, va servir de véritable support à l’élaboration d’une théorie évolutionniste en économie. En s’appuyant sur les lois d’évolution du monde animal tout en les dépassant, un certain nombre d’auteurs vont proposer des lois de développement des sociétés. En privilégiant chaque fois qu’il est possible l’activité économique comme angle d’analyse, le parallélisme entre l’évolution des sociétés animales et des sociétés humaines établi chez Mandeville, Townsend, Malthus, et Spencer ouvre la voie à une autre interprétation de l’économie que celle produite à travers le simple modèle mécanique. L’objet de cet article est de rendre compte et de mesurer l’importance réelle de ce référent animal dans la constitution du savoir économique, à côté du modèle dominant que représente la mécanique newtonienne. Au delà du rôle que peut jouer ce référent dans la formation de la théorie économique, nous accorderons une attention toute particulière à la nature et à l’origine du matériau utilisé (observations établies par les naturalistes, représentations populaires, savoir empirique ou spéculatif…). En effet, la qualité et le type de sources utilisées ne peuvent qu’affecter la validité et la pertinence de la méthode et des analyses économiques issues de ce rapprochement avec le monde animal.
I. Métaphore animale et analogie chez Antoine de Montchrétien
Antoine de Montchrétien, un des premiers auteurs mercantilistes français après Bodin, publie en 1615 un ouvrage intitulé
Traité de l’Œconomie Politique dans lequel le référent animal est omniprésent. Cet ouvrage dédié à Louis XIII et à Marie de Médicis expose la manière de rétablir la prospérité économique de la France. Pour cet auteur comme pour la plupart des mercantilistes, c’est avant tout le commerce qui constitue le rouage essentiel de la richesse après l’industrie et l’agriculture, mais il rend parallèlement le Roi « responsable de l’entretien et du bon fonctionnement de son pays »
[13] car le Roi est le père du peuple, et n’intervient qu’en cas d’urgence, de danger imminent
[14]. Plus concrètement le premier devoir du Roi est celui de charité envers les pauvres
[15], le deuxième est de veiller à l’approvisionnement des marchés particulièrement urbains, enfin le troisième est de faire respecter la priorité des consommateurs nationaux sur les acheteurs étrangers. Toute la richesse, et donc la puissance des États, repose ainsi sur le travail des citoyens et sur le corps de réserve qui excède la subsistance du royaume
[16]. Pourtant, sur ce plan la France est, pour l’auteur du
Traité, menacée. Dans cet ouvrage, véritable plaidoyer pour un nationalisme économique, Montchrétien va faire grand usage du référent animal pour illustrer et renforcer le caractère polémiste de son propos à l’égard des ennemis de la France.
Imagerie animale et discours économique normatif : les métaphores pédagogiques
À partir de l’analyse du comportement des marchands étrangers, Montchrétien décèle une attitude préjudiciable à la France et aux Français. L’activité commerciale est très souhaitable, mais le pillage organisé par ces commerçants étrangers, qui en raison de leurs achats privent la nation de sa subsistance, l’est beaucoup moins. Montchrétien accuse justement ces marchands de l’appauvrissement national
[17], achetant à bon marché et emportant les produits agricoles nationaux. Son discours va se transformer en une critique virulente à leur égard. Pour illustrer et appuyer le caractère pamphlétaire du
Traité, Montchrétien n’hésite pas à puiser dans les figures animales les plus repoussantes et les plus nuisibles. Les commerçants étrangers, tout aussi redoutables que puissants deviennent :
« d’infâmes sang-suës qui s’attachent à ce grand corps, tirent son meilleur sang et s’en gorgent, puis quittent la peau et se déprennent. Ce sont des pous affamez qui en sucçent le suc et s’en nourrissent jusques au crever ; mais qui le quitteroient, s’il estoit mort » [18].
L’image se poursuit plus loin :
« Ces cantarides ne se jettent que sur les plus belles fleurs » [19] ; « ce ne sont que des frelons qui cherchent la vendange. Qu’espions qui courent au profit, comme les vautours volent à la charoigne » [20].
La référence métaphorique à des animaux réputés plutôt nuisibles illustre particulièrement bien la violence des ressentiments à l’encontre d’un commerce qui ne profite ni à la France, ni aux Français, et la volonté de convaincre le pouvoir royal d’instaurer un protectionnisme économique plus efficace. L’image va toutefois au delà de la simple illustration car le suc, le sang et le pollen des fleurs qui sont autant d’expressions illustratives de la richesse, ne semblent pas simplement et intrinsèquement assimilés aux marchandises. C’est surtout la circulation de ces mêmes marchandises (substances) à l’intérieur du pays qui est source de prospérité et d’enrichissement
[21].
Ces mêmes commerçants, quand ils sont nationaux, ne sont plus coupables des mêmes défauts car ils participent à l’enrichissement national. Pour illustrer son propos Montchrétien réutilise les mêmes métaphores :
« Les animaux mesme nous donnent de beaux exemples en ce faict. Car on dit que les oiseaux de Diomèdes attaquoient seulement les barbares arrivans en la Pouille, et ne disoient rien aux Grecs, pource qu’ils estoient de leur pays. On en escrit autant des serpens qui sont aux rives de l’Euphrate. Nos chiens, en nos maisons, n’aboyent pas (comme chacun sçait) aux domestiques, mais à ceux du dehors. Et dedans nos forests, les bestes noires ne courent que les estrangers » [22].
Intérêt et dépassement de l’analogie avec le monde animal
Au delà de la simple illustration, le référent animal permet à Montchrétien de décrire sa perception de l’économie, en particulier la manière dont elle se structure. C’est sous forme d’une comparaison avec la physiologie animale qu’il va l’aborder :
« Il y a un grand rapport et bien fort estroite convenance, entre les corps des Estats bien composés, et les corps des animaux » [23].
La comparaison est celle-ci : les animaux ont trois facultés, une faculté végétative qui nourrit le corps comme les laboureurs travaillent et nourrissent l’État, une faculté sensitive source de chaleur à laquelle sont assimilés les artisans, enfin une faculté cérébrale qui donne le mouvement au corps, exercée par les marchands dans la société. Le recours à l’analogie entre le corps social et le corps animal n’est pas simplement pédagogique car elle donne consistance à une première vision organique du fonctionnement de l’économie. Plus implicitement, derrière l’analogie entre l’animal et le corps social et politique, posée comme point de départ, se glisse une métaphore constitutive
[24] voire même une identité, dans le sens défini par I.B. Cohen
[25], entre l’économie nationale et l’organisme vivant.
Si le rapprochement entre le modèle biologique animal et le monde économique a abouti à une perception de la division du travail au sein d’une société (qui apparaît d’ailleurs dans la comparaison entre corps politique et corps humain chez de nombreux auteurs)
[26], cette analogie semble également féconde lorsqu’on compare les deux mondes relativement à leur dynamique interne. Le monde animal est présenté comme un univers d’entraide où il n’y a que peu de place pour les êtres isolés. Cette forme collective d’entraide existe spontanément :
« La nature (ingénieuse en tout) a meslé certaines semences de plaisir en ce qui sert aux animaux pour l’entretien et conservation de leur durée, elle leur a donné pareillement de s’aimer pour les induire par instinct propre à se deffendre et maintenir » [27].
Elle est bien supérieure à toute autre forme d’organisation :
« Voyons nous pas celles qui vivent à part au fond des bois et des déserts estre ordinairement plus dommageables que profitables ? Et celles qui vivent par troupeaux en nos campagnes estre extrêmement utiles ? » [28].
Pour Montchrétien l’analogie avec le monde économique, quoiqu’imparfaite, existe, et permet de tirer un certain nombre de leçons. Selon les analyses formulées dans le Traité, il est nécessaire de rechercher le plus souvent possible la coopération et l’entraide qui sont tout aussi profitables, car l’homme doit davantage s’inspirer du troupeau que de l’animal sauvage isolé. Les observations semblent identiques dans les deux sphères puisque :
« Se réservant bien souvent la moindre part de sa vie, il consacre volontiers la plus grande et meilleure au bien et à l’utilité d’autruy » [29].
Si cette analogie fonctionne comme un véritable instrument de découverte, dont le monde animal administre la preuve, l’analogie n’est pourtant que partielle car, chez l’animal, c’est l’instinct qui crée la force de la communauté et de la survie alors que chez l’homme, c’est le produit de la réflexion, de l’apprentissage et du travail (le propre de l’homme est de travailler) qui est source de richesse et de bien-être :
« en la communauté des hommes, la civilité s’apprend, le désir de faire plaisir pour en recevoir s’allume, (…) les hommes se maintiennent en leur société, unis et joints qu’ils sont par une chaîne d’affection commune, et par ce nœud gordien de respect au bien public » [30].
Une démarche collective chez l’homme, si nécessaire soit-elle, n’est pas automatique pour Montchrétien, à la différence du monde animal où l’organisation est spontanée. Dans la société humaine, c’est l’État qui doit jouer ce rôle d’organisateur. L’homme avant tout réfléchit, anticipe ses propres besoins et ceux de son entourage :
« il s’excite au labeur, afin d’acquérir ce que son appréhension luy fait juger estre pour le bien, non seulement de luy, mais aussi de sa postérité » [31].
Chacun doit pourtant occuper une place au sein du travail collectif, l’État ayant pour rôle de veiller à ce : «
qu’il n’en demeure aucune partie oisive »
[32], car l’oisiveté est l’ennemi de la société par laquelle les pauvres «
contractent encore de mauvaises humeurs »
[33].
Une nouvelle fois l’usage de la métaphore illustrative vient se superposer au raisonnement analogique. En effet pour Montchrétien le travail doit domestiquer les hommes, les pauvres oisifs, pour les faire passer de l’état de bête sauvage à l’état de bête domestique œuvrant pour le bien-être collectif. Car le travail a, selon l’auteur, de véritables vertus éducatives et correctrices :
« Il y a plusieurs endroits et parties du corps qui sont comme des avenues, lesquelles donnent entrée au vice pour se couler au-dedans de l’âme. Mais qui presque toutes se peuvent boucher par la continuelle occupation d’un exercice » [34],
à l’image d’ailleurs des taureaux furieux qui « liez au figuier, se rendent doux et traitables »
[35]. Enfin pour passer du travail à la richesse, Montchrétien insère l’activité commerciale, noble par excellence, qui représente l’expression de la demande et de la réalisation des désirs, et le meilleur moyen de satisfaire « l’utile et le plaisant ». Les marchands qui donnent ainsi une impulsion au mouvement économique national donnent vie au corps social comme la faculté cérébrale donne vie à l’animal, sous le regard attentif et l’intervention du pouvoir royal.
L’usage de la métaphore et de l’analogie est récurrent dans l’œuvre de Montchrétien. Rares sont les passages qui ne comportent pas d’allusion au monde animal. Le raisonnement analogique sur lequel s’appuie Montchrétien, outre son caractère pédagogique et concret dont l’importance est soulignée par Klamer et Leonard
[36], a l’incomparable avantage de marquer les similitudes, mais aussi, et surtout, les profondes différences qui séparent l’homme de l’animal. La démarche de Montchrétien illustre bien, dans une certaine mesure le rôle de l’analogie analysée par Ménard
[37] : d’abord « globalisante » et visant « à donner une vue d’ensemble »
[38], elle peut ensuite « permettre de localiser une
différence »
[39] et même, plus rarement, devenir le lieu de production de nouveaux savoirs – tel est le cas du
Traité.
Le deuxième objectif de Montchrétien est de vouloir frapper l’imagination et surtout de convaincre les autorités de prendre des mesures économiques d’urgence. En effet, pour que le discours soit convaincant et crédible, on va chercher dans un domaine connu, une argumentation sûre et incontestable. Ainsi au niveau du
Traité, c’est grâce à la métaphore animale que le discours devient persuasif. Ceci corrobore un des rôles majeurs de la métaphore, régulièrement avancé par Ménard : « l’emprunt issu d’une analogie (…) a une fonction polémique : il vise
la persuasion »
[40] ou par McCloskey qui estime que les raisonnements économiques « ne sont pas très différents des discours de Cicéron ou des romans de Hardy »
[41] en raison justement du caractère persuasif des métaphores employées.
II. Du savoir économique illustré par la fable au concept d’équilibre économique inspiré du monde animal
La référence au monde animal se poursuit dans les œuvres de la fin du XVII
ème et du début du XVIII
ème siècle. Deux auteurs, Boisguilbert et Mandeville, sont particulièrement représentatifs de l’usage fait du référent animal. S’il est souvent admis que la place de Mandeville demeure modeste dans la formation de la pensée économique, il est un des premiers à employer l’expression « division du travail »
[42] et à avancer l’idée que le travail est d’autant plus efficace qu’il est divisé. Il introduit également la notion d’équilibre naturel (proportion) entre les populations (animales et humaines) et leurs ressources, notion que d’autres auteurs reprendront soit dans des approches comparables (Townsend, Malthus, Spencer), soit sur la base du modèle newtonien. Boisguilbert qui demeure un précurseur reconnu de la pensée libérale utilise le référent animal autant comme modèle biologique que mécanique.
La fable des abeilles, le principe de la division du travail et la question du luxe : une illustration ambiguë de la réalité économique
Le principe de la division du travail, fondateur de la richesse d’un pays, que l’on commence à découvrir au début du XVIII
ème siècle, et que Smith rend célèbre grâce à sa manufacture d’épingles dans la
Richesse des Nations
[43], trouve une belle illustration dans la
fable des abeilles de Mandeville
[44]. Cette fable, un peu à la manière des bestiaires du Moyen-Âge ou des fables de La Fontaine, décrit l’aspect et les mœurs des animaux – en l’occurrence des abeilles – en leur attribuant une signification allégorique. Aussi ce type de discours peut-il se rapprocher de la métaphore illustrative. La transposition semble totale et quasi-parfaite. Dans
La fable, Mandeville passe d’un univers à l’autre sans transition. Les termes
abeilles,
insectes ou
personnages humains, sont utilisés indifféremment dans tout le texte. Le choix de la ruche n’est pas un hasard car le monde des insectes illustre au mieux le principe de coopération dans une société, même si au début du XVIII
ème siècle on connaît peu les aspects éthologiques des animaux, et des insectes en particulier
[45]. La ruche imaginée par Mandeville contient
des abeilles industrieuses et des abeilles oisives ; de manière analogue la société des humains est divisée en deux : les dominants et les dominés, les riches jouissant des attributs de la propriété, et donc du travail des pauvres, et les pauvres bénéficiant de faibles salaires de subsistance. On pourrait penser que les concepts de coopération et de division du travail ont été tirés de l’observation du monde animal, mais le style de la fable ne nous autorise guère à croire en un tel transfert car dès le début de la fable, on est en pleine fiction animalière : « Une vaste ruche bien fournie d’abeilles, qui vivait dans le confort et le luxe… »
[46]. Par ailleurs, dans l’œuvre de Mandeville, « l’individu est logiquement antérieur à la société »
[47] et la satisfaction des besoins matériels de l’homme est la seule raison de sa vie en société. L’action n’est jamais altruiste mais toujours égoïste, même si elle sert le bien public. On est loin du monde communautaire des abeilles, insectes sociaux par excellence.
Cette fable qui dépeint la société à travers le filtre d’une société animale hiérarchisée permet d’exposer de façon habile le lien entre l’existence de plusieurs catégories « sociales » et la question du luxe. Elle permet de faire passer un message difficilement acceptable à une époque empreinte d’une vision calviniste et janséniste de la nature humaine. C’est sur un ton à la fois ironique et provocant, qu’est présenté ce véritable paradoxe : le luxe est nécessaire au sein d’une société frappée par une pauvreté massive, et les vices sont utiles parce qu’ils permettent une consommation de biens de luxe par les riches qui est à la source du travail et de la nourriture des pauvres
[48]. La morale de cette fable éloigne définitivement de la réalité animale censée illustrer la thèse de Mandeville. C’est la consommation, la jouissance, le goût du luxe qui constituent les moteurs du développement économique, et non la production et le dur labeur quotidien. L’analogie à laquelle l’auteur a recours n’a pas de fondement effectif. En réalité Mandeville dépeint la société humaine telle qu’il croit la percevoir et utilise la ruche et ses abeilles pour illustrer son propos. Aucune analogie effective n’est à la base d’un tel rapprochement. Nous parlerons plutôt d’imagination analogique, pour reprendre la célèbre formule de Canguilhem. Ici l’analogie renvoie plutôt à des images fabriquées par l’auteur qui deviennent des concepts
[49].
Force de travail/force animale et la question des salaires : une métaphore cognitive
À la fin du XVII
ème siècle les facteurs de production (en particulier le facteur travail et le facteur terre) sont mis en évidence pour expliquer l’origine de la production
[50]. Cette nouvelle approche génère surtout la mise en place d’une théorie de la valeur travail (et de la valeur terre) qui tente d’expliquer la nature et l’origine des véritables richesses d’une nation. Pourtant, sur ce plan, la référence au monde animal n’est pas pour autant exclue. Elle constitue un bon support illustratif et ouvre également la voie à une meilleure perception du mécanisme des avances, d’entretien et de reproduction de la force de travail, et justifie une véritable politique de mise au travail des pauvres et des oisifs. La référence au monde animal apparaît d’autant plus naturelle que l’économie de cette période est avant tout agricole, et qu’il est commun de prendre en compte au sein des sources de la richesse, le travail des hommes mais aussi celui des animaux conjointement au facteur terre
[51].
Dans la Dissertation sur la nature des richesses, Boisguilbert illustre ces analyses en utilisant l’exemple des animaux de trait. Ce dernier reprend une opinion commune qu’il va étendre à l’homme, d’autant plus facilement qu’il considère le peuple comme étant assez proche de la condition du « mulet », ou du « mouton ». En effet :
« Qui ferait travailler continuellement un cheval sans lui donner que le quart de sa nourriture nécessaire n’en verrait-il pas incontinent la fin ? » [52].
Or cet entretien suppose des avances :
« Le maître d’un cheval de voiture lui donne sa nourriture avant que de prendre le profit qu’il tire de son service, ou bien il le perdra absolument, ce qui ne manquera pas de le ruiner, sans que personne le plaigne ni doute de la cause de sa désolation qu’il s’est attirée par son imprudence » [53].
Tout en mettant implicitement en évidence la nécessité de l’entretien de la force de travail (animale), et surtout le concept des avances, que Quesnay et les économistes classiques analysèrent plus largement, Boisguilbert étend ses conclusions à l’homme en tant que facteur de production :
« Les hommes à qui il faut une peine continuelle, et suer sang et eau pour subsister, sans autre aliment que du pain et de l’eau au milieu d’un pays d’abondance, peuvent-ils espérer une longue vie ? (…) » [54].
Si Boisguilbert juge qu’un entretien minimum de la main-d’œuvre et une reconstitution physiologique de celle-ci sont nécessaires
[55], la reconstitution doit être dans les deux cas optimale, pour ne pas dire minimale parfois, car doit être également résolu le problème de l’oisiveté. Mandeville aussi pense que les pauvres ne travaillent que par nécessité, car ils sont paresseux de nature :
« Quand les hommes montrent une propension aussi extraordinaire à la paresse et au plaisir, quelle raison avons-nous de penser qu’ils se mettraient au travail s’ils n’y étaient forcés par une nécessité immédiate ? » [56].
Selon cette analyse, le travail n’est pas jugé plus naturel pour l’homme que pour l’animal. Si l’on veut discipliner cette main-d’œuvre comme on veut domestiquer les animaux sauvages, il faut les entretenir, mais
petitement. Car la crainte de la faim est l’aiguillon, le moyen le plus naturel d’incitation au travail. Seule la faim apprivoise les individus paresseux comme elle le fait avec les bêtes sauvages. Les politiques de bas salaires que revendiquent certains auteurs mercantilistes, Petty
[57] et Mandeville
[58] trouvent ainsi une justification dans l’analogie faite avec le monde animal. Nous quittons le champ de la simple métaphore illustrative pour trouver au sein du monde animal des arguments propres à la défense de la thèse des bas salaires.
De l’équilibre du monde animal à l’équilibre économique chez Mandeville
Il est courant d’affirmer que la notion d’équilibre
[59] provient du modèle newtonien. Ceci demeure vrai chez certains économistes classiques (Smith et Ricardo). Cependant la notion d’équilibre, telle qu’elle est présente chez Mandeville en particulier, ne semble pas relever de cette tradition. En introduisant la notion d’équilibre, Mandeville ne s’inspire pas de la mécanique newtonienne envers laquelle il émet des réserves lorsqu’on élargit son champ d’application. L’équilibre chez Mandeville ne renvoie pas à l’idée d’un ajustement mécanique des forces économiques. Car, selon l’auteur de
la fable des abeilles, les passions humaines sont à l’origine d’un grand nombre de comportements économiques. Or les passions ne fonctionnent pas comme de simples mécanismes. Plus largement, l’équilibre population/ressources, production des richesses/reproduction des hommes ne peut être le résultat d’une simple mécanique. Il désigne plutôt à l’instar de Malthus
[60], une harmonie fragile entre l’espèce humaine et les subsistances (production alimentaire), entre les espèces animales (prédateurs) et la nourriture (proies). Plus fondamentalement, cet équilibre mandevillien renvoie également, avant Malthus, à l’existence d’un lien entre la croissance des espèces et la capacité de charge du milieu naturel
[61].
Dans la deuxième partie de la fable qui se présente sous la forme de dialogues, principalement entre Cléomène (porte-parole de Mandeville) et Horace (disciple de Shaftesbury), l’auteur se demande comment il est possible d’assurer durablement un équilibre population/ressources quand la population a tendance à croître constamment. Pour analyser l’évolution de la société humaine, une fois encore, l’auteur se réfère au monde animal, en faisant l’hypothèse que les principaux ressorts de l’activité humaine et de l’activité animale sont identiques. Deux appétits essentiels animent les hommes et les animaux selon lui : la faim et l’esprit charnel.
C’est affirme-t-il, grâce à la faim qui nous tenaille et nous pousse à chercher et à produire notre alimentation que nous survivons :
« La faim et la soif ont été données aux créatures pour leur faire rechercher et désirer ce nécessaire sans lequel elles ne pourraient subsister » [62].
Les prédateurs comme leurs proies agissent de la même manière : les uns se nourrissent de la chasse et les autres, par instinct de survie, évitent et fuient leurs prédateurs. Le comportement des hommes, note l’auteur de la fable, est le même mais à un degré quelque peu différent :
« Bien que la faim en nous soit infiniment moins violente que chez les loups et autres animaux rapaces, on voit pourtant des gens qui ont bonne santé et digestion passable, plus irritables et plus vite fâchés pour des riens, quand leur repas se font attendre au delà de l’heure habituelle, qu’à aucun autre moment » [63].
Plus que la faim, c’est la cupidité et l’ambition qui amplifient les comportements humains et provoquent une multiplication des appétits, ce qui fait que l’homme civilisé s’éloigne progressivement de son état naturel et du monde animal :
« La nature a enseigné à votre estomac (c’est le lion qui parle) à ne désirer que des végétaux ; mais le violent amour du changement que vous avez, et votre passion des choses nouvelles, vous ont conduit à détruire des animaux sans justice ni cause, ont perverti votre nature et vous ont faussé les appétits au gré de votre orgueil et de votre luxe. Y-a-t-il un animal que vous avez épargné dans votre désir de satisfaire les caprices d’un appétit languissant ? » [64].
Le deuxième ressort, l’esprit charnel, est tout aussi important que le premier pour Mandeville car, de son existence, dépend le sort de la race qui doit se reproduire, condition nécessaire à la survie de toutes les espèces sans distinction. Un équilibre naturel peut être ainsi maintenu par le biais du désir charnel (reproduction) d’un côté, par la destruction (mortalité) d’un autre côté :
« La nature ne produit des nombres extraordinaires d’aucune espèce sans donner des moyens proportionnés de les détruire. La variété des insectes qu’on trouve dans les différentes parties du monde serait quelque chose d’incroyable pour qui n’a pas étudié cette question ; …Mais ni leur beauté, ni leur variété ne sont plus étonnantes que le soin qu’a mis la nature à multiplier les procédés qui servent à les tuer ; et si l’attention et la vigilance que mettent les autres animaux à les détruire cessait tout d’un coup, en deux ans, la plus grande partie de la terre qui à l’heure actuelle nous appartient serait à eux et il y a bien des pays où les insectes seraient les seuls habitants » [65].
Cet équilibre est aussi bien observé chez l’homme que chez les animaux. La différence tient selon Mandeville au fait que le nombre limité d’espèces animales sur terre est dû, non seulement à la disparition naturelle, mais à l’existence de prédateurs qui en réduisent le nombre de façon substantielle. Chez les humains il n’y a pas de prédateurs car :
« La nature a pris des dispositions particulières en faveur de notre espèce, de façon que, malgré la rage et la puissance des bêtes les plus féroces, nous fussions en état de nous soutenir et de multiplier notre race, au point de pouvoir, grâce à notre nombre et aux armes acquises par notre industrie, mettre en fuite ou détruire toutes les bêtes féroces sans exception, quel que soit le point du globe que nous décidions de cultiver et de coloniser » [66].
L’équilibre est pourtant maintenu. Ce sont les guerres et les épidémies qui le rétablissent, note l’auteur, car les moyens naturels ne suffisent pas. En particulier l’envoi à la guerre des jeunes, c’est-à-dire des catégories de personnes qui peuvent disparaître avant d’assurer leur descendance, s’avère le plus efficace :
« Notre espèce à elle seule aurait surchargé la terre s’il n’y avait pas eu de guerres, et s’il n’y avait pas eu de guerre, ni d’autre moyen de mourir que les moyens ordinaires, notre globe n’aurait pas pu faire naître, ou du moins n’aurait pas pu entretenir la dixième partie des créatures qui s’y seraient trouvées » [67].
Le parallélisme entre la dynamique des populations humaines et animales s’avère scientifiquement fécond puisque les principes d’équilibre propres aux espèces animales sont applicables aux espèces humaines. Cependant des différences sont à noter, la spécificité de l’équilibre chez les humains est reconnue. Ce dernier repose sur des comportements souvent passionnels (le comportement guerrier), sur des actions réfléchies (on envoie les jeunes à la guerre) et sur des causes naturelles (maladies et épidémies) alors qu’au sein de l’univers animal, l’existence de prédateurs et de proies est suffisante pour assurer l’équilibre. En établissant le parallélisme entre l’univers de l’homme et le monde animal, Mandeville a donc cherché comment était-il possible de maintenir un équilibre dynamique, compte tenu de l’existence d’une différence essentielle : l’absence de prédateur pour l’homme. Loin d’être une pure mécanique, cet équilibre dépend le plus souvent de comportements peu maîtrisables et imprévisibles quant à leurs effets (la guerre ou l’apparition de telle ou telle maladie ou épidémie sont en effet très aléatoires).
III. Le monde animal : support d’une théorie évolutionniste naissante en économie
Durant tout le XVIII
ème siècle le rapprochement entre le monde animal et le monde humain s’accentue grâce au développement des voyages naturalistes et au succès grandissant que connaît l’histoire naturelle. Les premiers développements simultanés des sciences naturelles et de l’économie se sont aussi traduits par un dialogue interdisciplinaire significatif
[68]. L’idée de transformisme est esquissée par Georges Louis Leclerc de Buffon dans l’
Histoire Naturelle (1749-1804), où il s’interroge sur la transformation des êtres vivants, et se demande même si l’homme et le singe n’avaient pas une origine commune
[69]. Lamarck, élève de Buffon, reprend l’idée de transformisme et de perfectionnement graduel des corps
[70]. Tel apparaît en toile de fond le contexte scientifique, idéologique et factuel dans lequel vont s’élaborer de nouvelles analyses. Sur le plan de la théorie économique les économistes tentent de dégager des lois de développement pour la société. C’est la marche vers l’état d’abondance chez Quesnay, les trois étapes du développement chez James Steuart
[71], la longue marche du progrès chez Turgot
[72], les quatre stades principaux de développement chez Smith
[73] incluant l’état stationnaire. Trois auteurs de la fin du XVIII
ème et du XIX
ème siècle vont poursuivre ce type d’analyse des étapes du développement, tout en prenant comme outil d’analyse le modèle biologique et le référent animal en particulier, avec des approches et des méthodes respectives sensiblement différentes : Joseph Townsend, Thomas Robert Malthus et Herbert Spencer.
Mise en évidence du principe de sélection naturelle chez le Pasteur Townsend : la fable de l’île aux chèvres et l’imagination analogique
Le Pasteur Joseph Townsend
[74] publie en 1786 un pamphlet
[75] contre les
poor laws, reprenant dans une certaine mesure les critiques déjà formulées par Mandeville à propos des
Écoles de charité, et par des auteurs classiques dont Smith. Dans ce pamphlet il relate une fable mettant en évidence le principe de sélection naturelle applicable, aussi bien à l’humanité qu’au monde animal, dont il va se servir pour fonder son rejet des
poor laws
[76]. Présentons-la brièvement : sur une île du Pacifique, l’Amiral Fernandez a fait mettre des chèvres en vue de l’approvisionnement alimentaire des corsaires anglais qui gênaient les navires espagnols. À leur tour, les Espagnols introduisirent sur l’île un lévrier et une chienne en espérant que ces animaux réussiraient à couper les vivres aux Anglais. Les chiens augmentèrent en proportion de la quantité de nourriture qu’ils trouvèrent, comme l’avaient fait les chèvres, et mangèrent une partie du troupeau. Un certain nombre de chèvres parmi les plus robustes se retirèrent sur des rochers inaccessibles aux chiens. Les plus fragiles devinrent la proie des chiens. Mais seuls les chiens les plus forts purent obtenir suffisamment de nourriture. Les plus faibles parmi les deux races furent les premiers à supporter les inconvénients de la sélection naturelle. L’équilibre chèvres/chiens fut donc obtenu par la faim qui tenailla les uns et la rareté de la nourriture pour les autres. Townsend en conclut que :
« C’est la quantité de nourriture qui règle le nombre des espèces humaines » (…) et « aussi longtemps que la nourriture est abondante, les hommes continuent à se développer et se multiplier et chaque individu aura la capacité à entretenir sa famille et à aider ses voisins » [77].
En revanche si la population se développe au delà de la proportion nécessaire en nourriture :
« On détruira dans la même proportion le confort et l’abondance et sans aucun avantage possible car (…) on aboutit de manière universelle à la misère et au manque, ce qui n’était que partiel » [78].
Cette fable rapportée par le Pasteur, sans aucune précision sur l’origine des sources d’information, manque d’authenticité historique et de support empirique effectif
[79]. Elle n’est pourtant pas présentée comme un simple récit imaginaire, plus comme un fait réel quoique très approximatif. Elle correspond en fait à une fiction
[80]. Quel que soit le degré de véracité que l’on peut accorder à cette histoire, celle-ci sert de point de départ à l’élaboration de la thèse de la régulation biologique du social et à l’abandon des politiques sociales en place
[81]. Il ne s’agit pas simplement de se servir du monde animal comme support imagé du monde des hommes, mais il s’agit aussi de transférer du modèle animal vers l’univers économique les principes de lutte pour l’existence,
censés avoir été observés ou imaginés ! La lutte pour la survie chez les animaux devient une lutte concurrentielle entre les humains dont l’issue est fatale pour les plus faibles, c’est-à-dire pour les oisifs, les paresseux et les imprévoyants assimilés hâtivement aux plus pauvres de la société
[82]. L’inaptitude physique des uns (la faible robustesse de certaines chèvres et de certains chiens) se transforme en une inaptitude morale chez les hommes plus qu’en une incapacité physique ou technique. Le principe de sélection naturelle qui permet d’assurer un équilibre entre les animaux et les ressources débouche également sur un équilibre entre population et ressources, mais qui peut évoluer (à la différence de ce que l’on observe dans l’univers animal) selon le niveau de développement de la civilisation
[83]. Cependant il existera toujours une limite infranchissable. Ainsi le recours fictif au monde animal est effectué pour justifier un ordre libéral où l’État est écarté, pour laisser la place au principe de concurrence, comme équivalent à la sélection naturelle.
Le monde animal dans l’œuvre de Malthus : illustration, inspiration, transfert de mécanismes et dépassement du modèle
Malthus, sans avoir lu semble-t-il le pamphlet de Townsend, va établir dans la première édition de l’
Essai le même parallélisme entre les lois de développement chez les hommes et chez les animaux. Les sources bibliographiques qu’il utilise pour étayer sa théorie traduisent un souci d’asseoir ses développements sur des données objectives, et non plus seulement, spéculatives
[84]. En dépit de l’usage de ces nombreux matériaux, la métaphore animale joue un grand rôle dans l’œuvre de Malthus : elle a d’abord pour fonction d’illustrer des propos virulents sur les questions sociales et de frapper les consciences. Nous retrouvons ici la fonction de persuasion de la métaphore précédemment soulignée, et analysée en particulier par Ménard
[85] et McCloskey
[86]. Puis elle permet de souligner les différences entre deux mondes souvent rapprochés, et de fournir les éléments de savoir observés dans le monde animal, puis transférés dans le monde économique. Chez Malthus l’usage des métaphores illustre ainsi, plus ou moins parfaitement, comme nous le montrerons, les trois rôles possibles que leur assigne Morgan :
« Une possibilité est qu’elles restent simplement des métaphores quand elles se déplacent vers un autre champ d’analyse, une autre est qu’elles stimulent des transformations dans le nouveau champ, une autre enfin est qu’elles contribuent à la formation d’un nouveau domaine scientifique » [87].
Malthus définit l’homme par les lois qui gouvernent sa nature, lois qui ne sont pas essentiellement différentes de celles s’appliquant aux autres animaux
[88], et que Mandeville a déjà explicitées. Parmi celles-ci, figure bien sûr la loi qui règle les rapports entre les deux plus impérieux désirs : la passion entre les sexes et le besoin de nourriture. De la satisfaction de ces désirs naît le fameux principe de population selon lequel :
« Si elle n’est pas freinée, la population s’accroît en progression géométrique. Les subsistances s’accroissent qu’en progression arithmétique » [89],
d’où une lutte pour la survie. Malthus utilise la métaphore de la loterie pour traduire cet ajustement indispensable :
« Il s’avère que, selon les inéluctables lois de notre nature, certains êtres humains doivent être dans le besoin. Ce sont les malheureux qui, à la grande loterie de la vie, ont tiré un numéro perdant » [90].
La seule différence perçue avec le monde animal repose sur le fait que l’homme peut ralentir sa croissance démographique par simple volonté (restriction morale)
[91] : « Les individus réagissent moins sous l’impulsion de la passion entre les sexes » que sous la conduite de la règle utilitaire du
self love. En revanche :
« Pour les plantes et les animaux, la question est simple. Ils sont tous poussés par un instinct puissant à accroître leur espèce. (…) Alors que l’homme est poussé à accroître son espèce par un instinct également puissant, la raison brise son élan » [92].
Une des conséquences de cette mise en scène animale est la critique des
poor laws
[93]. Le parallélisme que Malthus a voulu établir entre les hommes et les animaux a été mis en place, d’abord nous semble-t-il, pour frapper les consciences. Malthus reste persuadé que les lois sur les pauvres sont néfastes et qu’elles contribuent à aggraver les conditions de vie des pauvres et des moins pauvres. Pour illustrer son raisonnement il grossit volontairement le trait. Il présente la croissance démographique comme le résultat d’une prolifération irrésistible (animale ou végétale) que seules les guerres ou la faim peuvent endiguer. Le comportement démographique des animaux illustre parfaitement le catastrophisme et le fantasme de la surpopulation. Cependant dans certains passages de l’
Essai de 1798, comme dans les autres éditions et surtout dans les
Principes (1820), la position est à la fois plus nuancée et plus en retrait
[94].
La situation de tension observée sur le marché des biens agricoles représente une traduction économique du principe de la lutte pour l’existence
[95]. En effet, comme la population dépend des subsistances produites dans un pays, toute offre supplémentaire de produits agricoles génère une demande nouvelle en biens de subsistances (demande auto-entretenue) avec comme résultat, une hausse permanente des prix agricoles :
« Si les choses nécessaires à la vie, les produits les plus importants de la terre, n’avaient pas la propriété de créer une demande accrue proportionnée à l’augmentation de leur quantité, cette quantité accrue entraînerait une chute de leur valeur d’échange » [96].
La hausse des prix agricoles aboutit à une hausse des rentes, c’est-à-dire des revenus des propriétaires fonciers, ainsi qu’à une hausse du taux de profit
[97]. En revanche, les salaires baissent d’autant plus que l’accroissement de la population pèse sur le marché du travail, les hausses des prix agricoles influant par ailleurs sur les salaires réels. Ainsi les lois économiques s’articulent aux lois démographiques pour réduire le peuple à la misère. Mais comme l’espère Malthus, c’est le frein préventif qui devrait l’emporter, et donc le salaire devrait augmenter (et les prix agricoles ralentir leur progression) favorisant ainsi la rupture du cercle vicieux de la pauvreté :
« Il est donc tout à fait évident qu’une amélioration générale et permanente de leur condition ne peut être obtenue que par le savoir et la prudence des pauvres eux-mêmes, Ils sont les arbitres de leur destinée » [98].
Enfin une analyse plus fine des textes
[99], et en particulier des œuvres économiques, livre une autre interprétation possible de Malthus qui nous dégage des contraintes naturelles et du monde animal. Il existe
[100] un lien entre croissance démographique et demande effective
[101], cette dernière étant le véritable moteur de la croissance de la population. Malthus entrevoit également les effets des revenus monétaires sur l’accès différencié à la nourriture, il admet donc le rôle démographique du salaire et de l’emploi
[102]. Il estime également que le désir chez l’homme d’améliorer son sort et d’entretenir une famille joue un rôle positif sur le ralentissement de la croissance démographique. Il admet enfin que l’activité industrielle peut desserrer la contrainte population/ressources
[103], car en créant de nouveaux besoins autres que celui de se nourrir : «
on sort les cultivateurs de leur vie irrégulière et paresseuse »
[104]. Le développement de l’industrie et des échanges qui en découlent permet indirectement à une plus grande population de vivre. Le principe de population apparaît ainsi comme un aiguillon du développement et de l’activité économique.
Il n’est donc pas exact de vouloir réduire, dans l’œuvre de Malthus, l’équilibre population/ressources à un simple contrôle par la faim comme le suggère Meillassoux
[105]. Le transfert des mécanismes de régulation d’un monde à l’autre n’est donc qu’imparfait, et éloigne la pensée malthusienne de son inspirateur implicite, le Pasteur Townsend. Malthus ne croit pas pour autant en un ordre économique et social parfait dans lequel le marché jouerait le rôle de régulateur. L’existence de crises économiques, de périodes de surproduction et de surpopulation, sont autant de déséquilibres qui nous ramènent périodiquement au monde animal et à la lutte permanente des espèces en vue de leur survie.
Une synthèse et un dépassement historique : Herbert Spencer
Dans la tradition du recours au monde animal, Herbert Spencer occupe une place essentielle car il résume toutes les possibilités offertes d’une utilisation quasi-permanente de la référence animale, en transférant les acquisitions de la biologie transformiste à l’étude des faits sociaux
[106]. Bien que son œuvre ne comporte pas de traité d’économie
[107], les thèmes relatifs à la concurrence et aux différents stades du développement économique (l’humanité évoluant vers la forme la plus élevée : le type industriel) y sont scrupuleusement analysés. Les questions de politique économique (
poor laws en particulier) sont également abordées dans le prolongement du discours malthusien. Le référent animal est mobilisé à la fois pour donner une représentation concrète de l’économie, pour interpréter et décrire l’évolution du système économique dans le temps, et pour justifier une politique économique et sociale libérale.
Toute l’œuvre de Spencer repose sur l’homologie et l’analogie entre le monde animal et végétal et les organismes sociaux : «
Il y a entre un organisme social et un organisme individuel une analogie parfaite »
[108]. À l’appareil digestif correspond l’appareil de production d’une société, au système vasculaire correspond le développement des moyens de communication. Chez les animaux, l’existence d’un organe central permet d’agir sur les organes en liaison avec l’extérieur (muscle…) et sur ceux subvenant à l’entretien de l’animal. Dans la société cet appareil régulateur se divise aussi en deux, dont l’un assure la survie des sociétés face aux attaques extérieures, et l’autre l’entretien courant. Cette vision de l’économie plus holiste que micro-économique n’exclut pas pour autant une analyse en termes de marché et de concurrence
[109].
L’approche en termes d’évolution est nouvelle, et se rapproche de Lamarck
[110] et de Townsend, anticipant les recherches contemporaines sur la sélection économique. Tous les êtres vivants obéissent à peu près aux mêmes schémas d’évolution. L’homme fait partie intégrante du schéma évolutionniste sans aucune distinction particulière. Les organismes individuels (animaux, plantes, individus) comme les organismes sociaux subissent une évolution qui les fait passer d’une structure uniforme vers une structure multiforme, d’une structure simple vers plus de complexité
[111]. Cette transformation est le résultat d’une lutte que les uns et les autres mènent en vue de leur désir de survie. Ce dernier dépend tout d’abord d’une loi de population, laquelle « observée dans le règne animal s’observe aussi chez les hommes »
[112]. Spencer part du principe que toute cellule vivante, tout être plus ou moins complexe est soumis à deux influences : d’un côté il est détruit par la mort naturelle, par les guerres, par les manques alimentaires, et d’un autre côté il est constamment maintenu grâce à la force, à la vitesse, à l’intelligence et à la fécondité. Ces deux forces tendent vers un équilibre :
« Ces ensembles d’influences conflictuelles peuvent être commodément généralisés en tant que forces destructrices de toute race et en tant que forces de conservation de toute race » [113].
L’évolution et les modes de sélection qui font passer chaque être vivant du simple au complexe, et que l’on retrouve de façon très analogue au niveau des institutions économiques et sociales, sont toutefois observés différemment chez l’homme et chez l’animal.
Dans le monde animal la lutte pour la survie passe par un combat des uns contre les autres. Au sein de ce processus se profilent non seulement, comme dans l’île aux chèvres, la survie des plus forts mais aussi la constitution d’un perfectionnement progressif de l’espèce :
« C’est aux efforts incessants des uns pour saisir leur proie et la dévorer, aux efforts incessants des autres pour n’être pas pris et dévorés, qu’il faut attribuer le développement des divers sens et des divers organes (…) les individus les plus rapides d’un troupeau d’herbivores, qui s’échappaient tandis que les moins agiles tombaient sous la dent des carnivores, ont laissé des descendants parmi lesquels ont aussi survécu ceux qui avaient les membres le plus parfaitement adapté (…) ce perfectionnement mutuel des poursuivants et des poursuivis (…) s’est continué de tout temps et les êtres humains y ont été soumis exactement comme les autres » [114].
Cette longue citation fait référence à Darwin plus qu’à Malthus même si la sélection naturelle prend des contours différents (intraspécifique chez Darwin et interspécifique chez Spencer). Certains individus disparaissent en raison d’une non-adaptation et non par le biais d’une lutte intestine, à la différence de la thèse de Darwin, où toutes les espèces se livrent à une lutte intraspécifique.
Dans le monde des humains la sanction provient essentiellement d’un ordre naturel, le succès des uns n’étant pas corrélé avec l’échec des autres. Il n’y a pas de compétition interindividuelle, mais une sorte d’élection naturelle des plus énergiques, et d’éviction naturelle des inaptes
[115]. Ces êtres écartés sont, nous dit Spencer, les faibles mais aussi « les imbéciles, les paresseux, les criminels et les méchants ». En fait le principe d’élection naturelle aurait ici pour but d’éliminer les êtres qui, d’un point de vue physique ou moral ne correspondent pas à l’individu travailleur, courageux mais plus irréprochable sur le plan moral que sur le plan physique. Spencer considère que le rééquilibrage de la population à son niveau de subsistance constitue un progrès dans l’adaptation de l’humanité en termes d’accroissement, de complexité et d’intelligence. L’excès de fertilité des hommes par exemple entraîne bien sûr une pression sur les ressources, mais la pression démographique engendre le progrès, car pour répondre à cette insuffisance de nourriture « le développement mental doit augmenter ». Cet impact est à l’origine des améliorations progressives de la production et de l’intelligence, de l’habileté
[116]. Ce mécanisme prouve le caractère inéluctable d’un progrès à l’infini
[117]. L’analyse de Spencer est encore plus approfondie car ce dernier fonde sa théorie, non seulement sur une amélioration de l’espèce, mais aussi sur un perfectionnement des institutions humaines.
L’analogie avec le monde animal (et végétal) est beaucoup plus franche au niveau de l’évolution des institutions économiques et sociales. Spencer place au bas de l’échelle les tribus guerrières qui doivent gérer continuellement des agressions, si bien qu’une grande partie de leurs moyens est concentrée sur la préservation face à l’ennemi extérieur, les activités de production étant limitées de même que celles relatives à l’entretien des individus. Ces
sociétés déprédatrices exigent une coopération très solide, et donc un gouvernement militaire, car la guerre détourne la production vers des buts militaires, épuise le capital, supprime les désirs et les besoins en biens de consommation, et encourage la technologie militaire. Le gouvernement militaire représente le centre régulateur nécessaire à la survie de la société. C’est une réplique de la physiologie animale symbolisée par le développement de tous les organes qui servent à l’attaque et à la défense : les griffes, les dents, les cornes
[118].
Quand l’économie n’est plus confrontée aux problèmes de la guerre, elle peut se consacrer à la satisfaction de tous les besoins qui conduisent à l’investissement et au développement de la productivité, grâce à la division du travail. Donc, à un stade plus avancé, la société industrielle offre l’image d’un ensemble d’institutions décentralisées (marchés, entreprises), plus préoccupées par la production que par la défense :
« Toutes les affaires industrielles, qu’elles se traitent entre patrons et ouvriers, entre acheteurs et vendeurs (…) se font par voie d’échange libre » [119].
Ces institutions reposent sur le principe de la coopération volontaire. C’est une réplique de la réalité animale supérieure. Cette transformation progressive de l’économie de guerre en économie libérale suppose une division de l’appareil régulateur en deux appareils (un appareil externe toujours centré sur les actions sur l’environnement, et un appareil interne, mobilisé sur la gestion des ressources). Dans la société (comme chez les animaux supérieurs
[120]), ce deuxième appareil prend de plus en plus d’importance (activités de production), et sort de l’influence du pouvoir central. Ces activités d’entretien ne nécessitent pas une forte intervention en raison d’opérations le plus souvent routinières et auto-régulées : de même que la volonté ne peut rien pour modifier les pulsations du cœur, de même l’État n’est pas apte à fixer des prix de marché
[121]. On passe progressivement (à la suite d’étapes intermédiaires) d’une économie administrée à une économie libérale basée sur le principe du marché auto-régulateur, d’une économie de guerre à une économie de paix, d’une économie concurrentielle à une économie de coopération.
Cette évolution s’est faite tout en éliminant progressivement les individus les plus inaptes au profit des meilleurs (la survivance des plus aptes). En améliorant les différentes espèces, le principe de la sélection des meilleurs a « largement contribué à élever le niveau de leur organisation »
[122]. Peut-on envisager une limite à ce progrès ? Tendons-nous vers un équilibre au sein des espèces et vers une forme parfaite d’organisation de la société ? La réponse est contradictoire si l’on en juge par la confrontation des divers textes analysés. Dans la théorie de la population
[123], si la pression démographique est cause de progrès, elle parvient progressivement à sa fin :
« Et après avoir accompli tous les processus pour la satisfaction des besoins humains à la perfection avoir en même temps développé l’intellect jusqu’à une parfaite compétence pour sa tâche, et parfaitement adapté les sentiments à la vie sociale, après tout cela, nous voyons que la pression de la population, en achevant graduellement son œuvre, doit graduellement toucher à son terme » [124].
Cette vision optimiste et cette croyance en l’existence d’un équilibre définitif sont, semble-t-il, contredites par d’autres propos moins optimistes sur les risques auxquels tout « animal fini, modelé dans tous ses détails » et « toute société finie » sont confrontés, liés aux inconvénients de la maturité, source d’une lente décadence
[125]. Cette thèse, privilégiée ici, montre que l’équilibre est précaire même lorsqu’on atteint des niveaux de perfection élevés
[126]. Malgré le flou apparent entretenu sur l’évolution finale de notre civilisation, le message spencérien en direction des gouvernants est plus clair et plus tranché. Il découle naturellement des principes de sélection et d’équilibre. Le rôle de l’État dans la société industrielle apparaît comme inutile. C’est une totale adhésion au libéralisme respectueux des lois économiques qui sont placées sur le même plan que les lois de la nature. Le marché devient l’institution centrale qui régule toute l’activité économique. Spencer prône en particulier la diminution des impôts et la suppression de toute politique sociale car :
« Toutes les formes de distribution communiste, ont le caractère inévitable d’avoir pour effet de mettre sur le même niveau le bon et le mauvais, le paresseux et le laborieux » [127].
La critique vise une fois de plus les poor laws et d’une manière générale, tous les secours publics en faveur des plus pauvres car :
« Supposez deux sociétés, égales d’ailleurs, dans l’une desquelles les supérieurs ont la possibilité de conserver à leur propre profit et au profit de leurs descendants le produit total de leur travail, et dans l’autre les supérieurs ont dû céder une partie de ces produits au profit des inférieurs et de leurs descendants. Évidemment les supérieurs prospèreront et se multiplieront plus dans la première que dans la seconde. Il ne faut pas conclure que nous voulions refuser l’assistance privée ou volontaire à l’inférieur, mais seulement l’assistance publique et obligatoire » [128].
À partir d’une période d’analyse suffisamment longue, et grâce au choix d’auteurs à la fois connus et reconnus, nous avons montré que le modèle animalier s’est imposé comme référence dans la constitution de la science économique. En orientant cette discipline vers une conception plus évolutionniste que mécaniciste, ce modèle a représenté une alternative à la conception newtonienne, chère à certains économistes classiques et néo-classiques. Le modèle animalier a fonctionné d’abord comme mode de représentation de l’économie. L’analogie entre corps animal et corps social (englobant l’économique) a par exemple fourni une représentation fonctionnelle de l’économie chez Montchrétien, et une interprétation de l’évolution des institutions économiques, chez Spencer. La référence à l’univers animal, et non plus seulement à la physiologie et à la biologie animale, a contribué à mettre en évidence certains mécanismes de fonctionnement et d’évolution de l’économie inédits jusqu’alors (principe de la division du travail, mise en évidence de la notion d’équilibre et de sélection économique/sélection naturelle). Le risque de transférer sans restriction les lois de l’univers animal à l’univers économique a toujours été limité en raison de la volonté de faire apparaître, tout en les rapprochant, deux mondes profondément différents.
L’apport du référent animal paraît très substantiel en terme d’illustration d’un discours économique qui se radicalise parfois (Montchrétien et la critique des marchands étrangers ; Malthus, Spencer et Mandeville critiquant les politiques sociales). Le référent animal, dans ce cas de figure, relève plus souvent de la fiction que d’une approche scientifique comparée. En recourant à l’image du comportement animal, les économistes veulent frapper les consciences, et faire passer un message souvent peu ou pas compris par l’opinion publique (la défense du luxe, la nécessité de bas salaires, la contrainte d’un équilibre population/ressources…). À l’exception de l’œuvre de Spencer, les données biologiques, physiologiques et éthologiques représentent des matériaux très souvent modestes et insuffisants, ce qui explique peut-être aussi l’apport assez limité et la difficulté à établir des transferts de concepts et de mécanismes, d’un univers à un autre. C’est le cas, par exemple, du principe de sélection naturelle qui s’applique aux relations hommes/ressources mais qui ne débouche pas sur le thème de la compétition entre entreprises. Une analogie approximative et superficielle ne peut à elle seule expliquer les limites de l’apport du référent animal à la construction de concepts et de mécanismes économiques très spécifiques. Les notions d’espèce, d’instinct de reproduction qui conviennent bien au monde naturel et au monde des humains ne peuvent s’appliquer convenablement au monde des entreprises
[129]. Enfin, dans bien des cas, l’analogie ne fait que confirmer un savoir préexistant. Mais le modèle mécanique dominant peut-il prétendre à de meilleurs résultats ?
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