2003
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : La réception du positivisme (1843-1928)
La réception du positivisme (1843-1928)
[1]
Michel Bourdeau
CAMS-CNRS, Paris
Le renouveau récent des études comtiennes a eu pour premier résultat de montrer l’actualité d’une pensée que l’on croyait d’un autre âge ; et cela, dans les domaines les plus divers : en philosophie des sciences, où l’on commence à s’intéresser au rapport entre science et politique, dans les neurosciences qui, sans le savoir, rejoignent en bien des points les positions de l’auteur du Tableau cérébral, ou encore en ce qui touche à l’enseignement des religions à l’école.
Les articles réunis ici montrent que ce renouveau nous donne aussi une image plus précise de la façon dont le positivisme a été reçu. Quant à cette brève présentation, elle n’a d’autre but que de rappeler comment se présentait la situation et de mettre en place les données nécessaires à l’intelligence des études qui suivent.
Certes, Comte n’avait jamais été totalement oublié. Aron, par exemple, lui consacrait un des six chapitres de ses
Étapes de la pensée sociologique et, en 1995, le centenaire des
Règles de la méthode sociologique donnait l’occasion de rappeler ce que leur auteur devait à Comte
[2]. En France, l’influence du positivisme sur la III
ème République avait été trop considérable pour que le souvenir en soit totalement effacé
[3] et, il y a quelque temps déjà, W. Simon avait donné, du positivisme en Europe, un tableau qui n’a pas encore été remplacé
[4]. On était pourtant loin du compte. Avant d’examiner plus en détail la réception du positivisme dans le cas particulier des sciences sociales, il y a lieu toutefois de prendre une vue plus large du phénomène car, à la fin du XIX
ème siècle, le mouvement fondé par Comte jouissait d’une audience internationale dont on a peine aujourd’hui à se représenter l’ampleur
[5].
Les cas de la Grande-Bretagne ou de l’Amérique Latine sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de s’y arrêter
[6]. Aux frontières de l’Europe, le cas de la Turquie est particulièrement intéressant : c’est aux positivistes qu’elle doit d’être un État laïque et la devise des Jeunes Turcs,
Union et progrès, porte aussi témoignage de cette influence. Comte avait écrit au Sultan pour tenter, sans succès bien sûr, de le rallier à ses vues. Regroupés autour d’Ahmed Reza, les réformateurs ne tardèrent cependant pas à voir que la séparation de l’Église et de l’État pouvait aider à résoudre certains des problèmes les plus graves auxquels était confronté l’Empire Ottoman, où le statut politique restait étroitement lié à l’appartenance religieuse. L’existence d’un mouvement positiviste en Inde s’explique par un tout autre motif. Fidèle à l’enseignement de Comte, qui avait désapprouvé la conquête de l’Algérie et rejeté toute idée de colonisation, un des deux chefs du positivisme britannique, Richard Congreve, avait publié, en 1860, une brochure,
India, qui condamnait la politique anglaise et avait fait grand bruit. Si la société positiviste créée peu après à Calcutta contribua activement au développement des sciences et à la fondation des premières universités indiennes, elle se désintéressa vite de questions comme celle des castes ou des femmes
[7]. Au Japon enfin, c’est à Amanè Nishi (1829-1897) que Comte doit d’avoir été le premier philosophe occidental traduit, avant Kant ou Descartes. L’explication est cette fois purement chronologique : au moment où le Japon s’ouvre à l’Occident, le positivisme est la philosophie dont on parle. C’est ainsi par l’intermédiaire de Comte que, Nishi, parti étudier à Leyde sous la direction de Simon Vissering, découvrit l’ensemble de la philosophie occidentale. Une mention spéciale doit être faite des institutions internationales. Comte avait très bien vu les limites des États-Nations. Partisan d’une République Occidentale, il estimait que le temps des guerres était fini et que les conflits entre États devaient désormais être réglés pacifiquement par la diplomatie. C’était une des fonctions principales du pouvoir spirituel qu’il se proposait de rétablir. Les positivistes ont ainsi été amenés à œuvrer pour la création d’institutions internationales, comme la première conférence de La Haye, convoquée en 1899 à l’initiative de Nicolas II. Forts de leur expérience à l’Office du Travail
[8], les positivistes français, et notamment Émile Ajam (1861-1944), ont été parmi les créateurs du Bureau International du Travail à Genève.
Si l’on s’interroge maintenant sur les vecteurs de ce mouvement, trois au moins se laissent assez facilement identifier. Les ingénieurs militaires tout d’abord. Comte était un ancien élève de l’École Polytechnique ; au Brésil, c’est à l’École Polytechnique, et plus particulièrement dans son corps enseignant, que le positivisme trouva ses premiers partisans. Rondon, dont parle plus bas Lorelei Kury, est un colonel, mais c’est parce qu’il est ingénieur qu’il peut installer le télégraphe à travers l’Amazone. Dans le cas des ingénieurs civils qui travaillent à la construction des chemins de fer, en Russie par exemple, la question se pose de savoir s’il faut les rattacher au positivisme ou au saint-simonisme. Les enseignants ensuite : en Inde comme on l’a vu, mais aussi au Mexique, où l’action d’Augustin Barreda (1818-1881), qui fonde l’École Nationale Préparatoire et modernise le système éducatif, est comparable, toute proportion gardée, à celle de Jules Ferry. Les médecins enfin. À Polytechnique, Comte encourageait ses élèves à entreprendre des études de médecine. Ce sont des proches de Littré, Ch. Robin, Seconds, qui fondèrent la Société de Biologie. À Montevideo, autour de 1900, l’enseignement de la médecine était aux mains de positivistes.
Dans le domaine propre aux sciences humaines, des travaux récents permettaient déjà de préciser ce bref panorama. Présentant les sciences sociales comme une troisième culture, ni littéraire ni tout à fait scientifique, W. Lepenies avait consacré au fondateur du positivisme des pages qui mettaient bien en évidence son influence dans l’histoire intellectuelle de notre pays au XIX
ème siècle
[9]. Quelques années plus tard, Yamashita montrait le rôle joué par Littré, qui fondait en 1872 une éphémère
Société de Sociologie et dont un élève, Garin de Vitry dégageait, avant Durkheim, l’existence collective comme trait spécifique de ce qui constitue l’objet propre de la sociologie
[10]. De son côté, J. Heilbron, interrogeant lui aussi la naissance des sciences sociales, y discernait deux grandes directions, représentées respectivement par Dilthey et Comte
[11]. Alors qu’en Allemagne les
Geisteswissenschaften prenaient pour modèle l’herméneutique et s’inscrivaient ainsi dans le prolongement d’une vieille tradition, le projet de Comte porte la marque de sa formation polytechnicienne, laquelle renvoie à la réorganisation des savoirs à l’aube du XIX
ème siècle.
Hayek, à sa façon, avait déjà signalé le phénomène, mais c’était pour stigmatiser « ingénieurs et planistes » qui prétendaient exercer un contrôle sur le cours des événements
[12]. On retiendra plutôt qu’il n’y a pas de place pour un dualisme fondateur qui prétendait au contraire abolir la différence introduite en Grèce entre philosophie naturelle et philosophie morale. Quelle que soit l’originalité profonde des phénomènes humains, l’histoire doit être pensée dans le prolongement de la nature et l’échelle encyclopédique permet de penser l’unité de la science sans pour autant nier la diversité des sciences.
Il ne faut jamais oublier que c’est en Grande-Bretagne et non en France que le
Cours trouva ses premiers lecteurs, et que les radicaux anglais apportèrent leur appui à son auteur avant les fameux articles de Littré dans
Le National, en 1844. Dans l’Angleterre victorienne, le
positivisme se trouva ainsi associé aux noms de Stuart Mill ou de Spencer autant qu’à celui de son fondateur. Regroupés autour de Richard Congreve et Frederic Harrison, les positivistes orthodoxes ne s’en montrèrent pas moins très actifs, contribuant notamment à la reconnaissance institutionnelle de la sociologie. Ils participèrent à la fondation de la
Sociological Society, dont F. Harrison fut un temps président. Parmi les différents sociologues positivistes, on retiendra les noms de l’Irlandais K. Ingram, et de Patrick Geddes, le maître de Lewis Mumford
[13]. Outre-Atlantique en revanche, les positivistes ne réussirent guère à s’implanter et, si les premiers fondateurs de la sociologie américaine se réclamaient volontiers de Comte, l’influence de celui-ci semble s’être éteinte après la guerre de 1914
[14].
Les études qui suivent permettent de préciser sur quelques points ce bref panorama. On peut y discerner trois groupes. Les deux premières examinent les rapports de Comte avec deux de ses contemporains, mais elles mettent aussi le doigt sur deux lacunes de la classification des sciences qui sont particulièrement regrettables pour les sciences humaines : l’absence de l’économie politique et de la psychologie. Avec Renan ou Spencer, on change d’époque : Comte est mort, et les malentendus se multiplient ; la diffusion du positivisme en est aussi la dilution et des auteurs qui passent aux yeux de leurs contemporains pour positivistes sont obligés de démentir ces interprétations, sans toujours bien y réussir. Mazaryk ou Rondon représentent encore une autre génération et, si le premier ne peut pas être compté parmi les positivistes, son intérêt pour la sociologie lui permet une appréciation plus équitable que celle de ses prédécesseurs.
Alors que Cournot est connu pour être un des fondateurs de l’économie mathématique, Comte, qui, avec Saint-Simon, avait pourtant commencé par l’industrie, a refusé à l’économie une place dans l’encyclopédie et il est tenu pour un des principaux responsables du retard de l’Université française dans ce domaine. Qui plus est, tout en se présentant comme l’héritier de Condorcet, il a rejeté le programme de mathématiques sociales auquel le nom de ce dernier reste attaché, et son hostilité à Quételet est restée célèbre. Bien que Cournot ne soit pas d’ordinaire considéré comme un sociologue, au travers de l’opposition des deux hommes, ce sont deux traditions sociologiques qui s’affrontent ; Tarde se réclamera explicitement de Cournot dans son combat contre Durkheim, et il ne serait pas difficile de retrouver, dans les débats actuels, les échos de ces désaccords plus anciens. Un des reproches les plus souvent adressés à Comte porte sur son refus de la psychologie. L’examen de son différend avec Mill permet de préciser le lieu du désaccord. Contre toute tentative de réification des faits sociaux, le philosophe anglais soutient qu’une bonne explication d’un fait social doit renvoyer en dernière instance à l’action des individus. Sur ce sujet comme sur bien d’autres, le dialogue entre les deux hommes présente un caractère exemplaire. Dans la diffusion du positivisme, Mill est une figure centrale, et pas seulement pour le monde anglophone. Les éloges décernés au Cours dans le Système de logique se firent de moins en moins nombreux à mesure que les éditions se succédèrent, et l’auteur d’Auguste Comte et le positivisme a été accusé d’avoir cherché, par cet ouvrage, à s’annexer le positivisme, comme il l’avait fait de l’utilitarisme quelque temps plus tôt.
À la fin du XIX
ème siècle, le nom de Spencer était souvent associé à celui de Comte : les deux œuvres ont connu un sort à peu près semblable et, après avoir rencontré un succès dont il y a peu d’équivalent, l’auteur des
Principes de sociologie est lui aussi tombé dans un oubli presque total. Autodidacte, il a toujours affirmé ne rien devoir à Comte et se présentait non comme un positiviste, mais comme un « philosophe synthétique ». Bien que, sur la question de la classification des sciences, Mill ait pris le parti de défendre Comte contre les attaques de Spencer
[15], le courant anticomtien était très puissant en Grande-Bretagne et le mot d’Huxley est resté célèbre : le positivisme, c’est le catholicisme sans le Christ. Autour de 1880, on ne peut qu’être frappé du contraste entre le grand nombre des spenceriens en France et le petit nombre des comtiens en Grande-Bretagne. Le cas de Renan est fort différent. Même si « Taine et Renan » ont parfois été enrôlés sous la bannière du positivisme par des esprits peu soucieux de rigueur, il n’y a aucune concurrence possible entre « renaniens » et comtiens. Caractère, formation, carrière, tout oppose l’ancien séminariste et le polytechnicien. Le jugement porté par Renan sur le positivisme manifeste peu de sympathie et de compréhension. Tout au plus peut on faire remarquer que, au sens actuel où
positiviste en est venu à signifier à peu près la même chose que
scientiste, Renan est plus positiviste que Comte : s’il existe une religion de la science, c’est chez lui, et non chez le fondateur de la religion de l’Humanité qu’il faut la chercher. Il n’y a d’ailleurs rien de surprenant à cela : le scientisme est plus souvent le fait des non-savants que des savants, ceux-ci étant d’ordinaire assez lucides sur les limites des résultats qu’ils obtiennent.
Les débats autour de l’abolition de l’esclavage au Brésil montrent bien comment l’affrontement entre positivistes et spenceriens mêlait de façon presqu’inextricable considérations politiques et scientifiques (ou plus exactement : pseudo-scientifiques). Toutefois, peut-être plus instructif encore est le cas de Rondon, dont on a déjà signalé ce que le statut de militaire ingénieur avait de remarquable, et ce n’est pas un hasard si son nom se trouve associé au nom de Lévi-Strauss. En Amérique Latine comme ailleurs, l’anthropologie culturelle a toujours été étroitement dépendante de la politique indigéniste. Dans ce domaine, les positivistes brésiliens font figure de précurseurs. Reconnaître dans les Indiens la véritable origine de la nation, reconnaître également l’apport propre des esclaves noirs venus d’Afrique, le fait n’allait alors nullement de soi. L’affinité revendiquée par le second Comte entre positivisme et fétichisme a rendu ses disciples sensibles à des idées qui sont redécouvertes aujourd’hui.
La résistance du monde germanique à la pénétration des idées de Comte s’explique par plusieurs raisons : l’influence de Dilthey, dont les positions, on l’a vu, étaient incompatibles avec le naturalisme comtien, mais aussi l’existence au plan scientifique d’un mouvement indépendant, représenté par Helmholtz, E. DuBois Rémond et Mach, et qui a pu être qualifié lui aussi de positiviste. Dans l’Empire Austro-Hongrois, l’accueil a été moins défavorable, et Brentano s’est montré un temps assez réceptif à une philosophie qui s’accordait assez bien avec son propre naturalisme
[16]. Parmi ses élèves figure Thomas Garrigue Mazaryk, qui est surtout connu pour avoir été le premier président de la République Tchèque mais qui a également laissé une œuvre assez considérable. Ses deux premiers ouvrages, qui restent parmi les plus célèbres,
Le suicide comme manifestation de masse de la civilisation moderne (1881) et l’
Essai de logique concrète (1885), portent les traces de l’influence de Comte.
Tout en précisant ces brèves indications, les études qui suivent sont loin d’épuiser le sujet. Le travail à faire reste considérable et l’on signalera pour conclure deux pistes. Marx a peu lu Comte, et ne l’a fait que très tard. Les deux hommes pourtant avaient en commun de voir dans la science sociale le préalable d’une réforme radicale de la société et l’on sait par exemple que Paul Lafargue, avant de devenir marxiste, avait commencé par être positiviste. L’histoire des rapports entre les deux mouvements reste presque tout entière à écrire. De même, il conviendrait de préciser les liens existants entre positivisme et néopositivisme. À mesure que nous prenons une vue plus large et historiquement plus fidèle des travaux du Cercle de Vienne, nous mesurons mieux le rôle central occupé par Otto Neurath. Or celui-ci était sociologue de formation et avait donc lu attentivement Comte
[17]. Ses travaux sociologiques demanderaient donc à être étudiés, notamment dans leurs rapports avec le positivisme comtien.
Les six textes qui suivent ont pour origine des communications présentées au colloque Comte aujourd’hui, qui s’est tenu à Cerisy du 3 au 10 juillet 2001. Des Actes qui paraîtront prochainement aux éditions Kimé, il a semblé bon de soustraire ce qui se rapportait à la réception du positivisme et d’en faire une publication spéciale. Que la Revue d’histoire des sciences humaines qui, en nous offrant l’hospitalité, a rendu possible la réalisation de ce projet et l’a enrichi de ses évaluations, veuille bien trouver ici l’expression de ma reconnaissance.
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[1]
Les deux dates indiquées correspondent l’une, 1843, à la première édition du
Système de logique de Mill, qui faisait largement référence au
Cours ; l’autre, 1928, à la fondation d‘une
Société des amis d’Auguste Comte, dont le comité d’honneur comprenait Mazaryk, ainsi que les plus hauts dignitaires de l’État français.
[2]
Cf. Petit, 1995, Gane, 1997.
[3]
Cf. Nicolet, 1982,
Legrand, 1961,
Barral, 1968.
[4]
Cf. Simon, 1963.
[5]
Cf. Bourdeau, 2002.
[6]
Cf. Wright, 1986, Hale, 1989.
[7]
Cf. Forbes, 1975, Bagchi, 2002.
[8]
Cf. Lespinet, 1999.
[9]
Cf. Lepenies, 1990.
[10]
Cf. Yamashita, 1995.
[11]
Cf. Heilbron, 1995 ; sur le rapport de Comte à Dilthey, on consultera également
Mesure, 1990.
[12]
Cf. Hayek, 1953, 112-123.
[13]
Cf. Novak, 1995.
[14]
Cf. Harp, 1995.
[15]
Cf. Mill, 1868, 59-63.
[16]
Cf. Schmit, 2002.
[17]
Cf. Zolo, 1989, 17.