2003
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : La réception du positivisme (1843-1928)
Auguste Comte et Stuart Mill. Les enjeux de la psychologie
Laurent Clauzade
Cet article a pour objet de montrer que la querelle entre Mill et Comte sur la psychologie porte prioritairement sur le statut de l’individu. La thèse du primat du collectif sur l’individuel, que Comte hérite des penseurs contre-révolutionnaires, le conduit à rejeter la psychologie, que ce soit en théorie de la connaissance, ou en ce qui concerne la fondation de la sociologie. Cette attitude aboutit à renverser les ordres de fondation. Alors que chez Mill la psychologie doit fonder la sociologie, la sociologie, chez Comte, doit fonder la science de la nature humaine. Il est dès lors impossible, comme le fait pourtant Mill, de considérer le rejet comtien de la psychologie comme un problème affectant le seul statut scientifique de l’observation intérieure : Comte développe un discours spécifique qui empêche d’isoler la question de l’observation psychologique de ses conséquences politiques et morales.
Mots-clés :
Auguste Comte, John Stuart Mill, R.C. Scharff, psychologie, sociologie, positivisme, phrénologie.
The purpose of this article is to demonstrate that the debate between Mill and Comte over psychology is primarily centered on the status of the individual. The thesis of the primacy of the collective over the individual, which Comte inherits from Counter-revolutionary thinkers, leads him to reject psychology, be it in the realm of the theory of knowledge or in the foundation of sociology. This perspective results in a reversal of the orders of foundation. While in Mill’s thinking, psychology must be the foundation for sociology, in Comte, sociology must provide the foundation for the science of human nature. It is therefore impossible, as Mill nonetheless does, to consider Comte’s rejection of psychology to be a problem solely affecting the scientific status of interior observation: Comte develops a specific discourse which prevents him from isolating the question of psychological observation from its political and moral consequences.
Keywords :
Auguste Comte, John Stuart Mill, R.C. Scharff, psychology, sociology, positivism, phrenology.
Le statut de la psychologie est un des enjeux principaux non seulement de la correspondance entre Mill et Comte, mais aussi des ouvrages écrits ou en cours de parution au commencement de cette correspondance
[1], c’est-à-dire au tout début des années 1840, respectivement le
Système de logique
[2], et les 58
ème, 59
ème et 60
ème leçons du
Cours de philosophie positive
[3]. Mill revient ensuite sur cette question dans son livre de 1865,
Auguste Comte et le positivisme
[4]. Il y attaque alors violemment la critique de l’observation intérieure, et le choix, qu’il présente comme corrélatif, de la phrénologie. Sur ces deux points, il montre que la vérité est à l’opposé des positions comtiennes
[5].
Le désaccord entre les deux philosophes a été l’objet d’une importante et récente analyse de R.C. Scharff dans son ouvrage :
Comte after positivism
[6]. Sa lecture repose sur l’idée d’une absence de communication réelle entre Mill et Comte, notamment sur le point précis de la psychologie et de l’introspection.
La thèse de Scharff, s’appuyant non seulement sur la correspondance, mais aussi sur l’ensemble du corpus, et notamment sur l’ouvrage de Mill consacré à Comte, consiste à poser qu’une double mésinterprétation sévirait entre Mill et Comte. L’origine de cette mésentente ne tiendrait pas aux systèmes respectifs en tant qu’ils contiendraient chacun des propositions incompatibles et contradictoires. Elle viendrait d’une incompatibilité beaucoup plus fondamentale qui empêcherait même de constater la convergence ou la divergence des doctrines. La perspective de Comte et celle de Mill seraient en effet radicalement différentes, dans la mesure où Comte aurait une approche « historico-critique » de la philosophie des sciences, et où Mill développerait un positivisme critique qui anticiperait sur l’empirisme logique. À partir de ces deux points de vue, il serait finalement impossible que les deux auteurs se rencontrent.
Il ne s’agit pas ici de revenir sur l’analyse ponctuelle de Scharff concernant l’argument sur l’observation intérieure. L’objet de notre article est bien plutôt de recadrer le débat qui oppose Comte et Mill sur la question précise de la psychologie, et de montrer qu’il ne porte pas sur la conception de ce que doit être la philosophie des sciences, mais bien sur la doctrine. En effet, le problème de la psychologie implique de façon assez massive la question métaphysique du sujet, non seulement dans la théorie de la connaissance mais aussi dans la morale. Or, sur la valeur de l’individu, comme concept sociologique et moral opératoire, Mill et Comte s’opposent presque frontalement.
Aborder la psychologie en dehors de cette question plus générale, n’a donc pas grand sens. Ainsi le malentendu entre les deux philosophes semble porter sur le statut de l’individu, et sur la question de la nature humaine, et c’est une source d’étonnement que ce différend ne soit pas véritablement identifié par Mill dans ses critiques contre Comte.
Avant de nous intéresser directement à la critique de Mill dans son ouvrage sur Comte, nous allons au préalable envisager les fonctions de la critique de la psychologie dans la philosophie positive.
La critique de la psychologie dans l’œuvre de Comte
La question de l’observation intérieure comme moyen d’exploration des lois de l’esprit humain bénéficiait au début du XIX
ème siècle d’une large approbation, par-delà même la diversité des écoles. Pour prendre le cas de la France, les Idéologues
[7] en supposaient la possibilité aussi bien que les psychologues spiritualistes de l’école cousinienne
[8]. Un même accord régnait en Angleterre, puisque l’associationnisme, dans une tradition héritée de Hume et de Hartley, et continuée par James et John Stuart Mill
[9], y recourrait autant que l’école du sens commun fondée par Reid
[10], et dont les psychologues français sont en partie les héritiers
[11].
C’est dire si l’opposition de Comte à cette observation intérieure fait figure d’exception. Prenant place aux côtés de médecins comme Broussais
[12], Comte ne condamne pourtant pas l’observation intérieure pour des raisons qui tiendraient uniquement à la volonté de privilégier une approche organique des phénomènes intellectuels. Il faut plutôt voir l’auteur du
Cours de philosophie positive dans une tradition contre-révolutionnaire où se sont illustrés des noms comme Bonald ou Lamennais. Ce courant, opposé à l’individualisme libéral, rejette l’observation intérieure, assimilée à une sorte de libre examen de type cartésien, au profit d’une « raison commune », d’un « fait primitif et public », donné aux hommes par Dieu, et assurant la cohésion de la société. C’est de cette analyse que Comte s’emparera, dans le dessein de réorganiser la société à partir d’un consensus opéré non pas par la révélation d’une transcendance, mais par les sciences.
La condamnation de l’observation intérieure doit être ramenée de façon prioritaire à ce projet politique, qui commande la plupart des options philosophiques soutenues par Comte. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne les deux domaines dans lesquels la critique de l’introspection intervient : la théorie de la connaissance, et la fondation de la sociologie.
La critique de la psychologie et la théorie de la connaissance
Les premières occurrences de la critique de l’observation intérieure ont d’abord pour objet d’établir la connaissance des « lois logiques de l’esprit humain » sur des bases saines
[13]. Ce projet est parfaitement formulé dès 1819 dans une lettre à Valat
[14]. L’impossibilité pour l’esprit de se diviser en deux parties, dont l’une penserait et l’autre l’observerait en train de penser, conduit à disqualifier toute approche
a priori pour aborder les problèmes épistémologiques. Ce sont les Idéologues que Comte, en 1819, vise en priorité : les psychologues proprement dits (c’est-à-dire Victor Cousin et son école) ne seront la cible de cette critique qu’à partir de 1828, bien qu’ils soient combattus dans la version en quelque sorte canonique de la première Leçon du
Cours. Ce qui caractérise effectivement tant les Idéologues que les psychologues – qui seront d’ailleurs réunis, dans la 45
ème leçon, à l’intérieur d’un concept élargi de la psychologie –, c’est l’idée que la philosophie de la connaissance doit être fondée sur des disciplines recourant à l’observation
a priori de l’esprit – logique et grammaire dans un cas, psychologie dans l’autre –, et non sur une observation des sciences et de leurs méthodes :
« C’est uniquement par des observations bien faites sur la manière générale de procéder dans chaque science, sur les différentes marches que l’on y suit pour procéder aux découvertes, sur les méthodes en un mot, que l’on peut s’élever à des règles sûres et utiles sur la manière de diriger son esprit. Ces règles, ces méthodes, ces artifices, composent dans chaque science ce que j’appelle sa philosophie » [15].
Ce premier usage de la critique de la psychologie est finalement au fondement de l’épistémologie comtienne, qui se veut avant tout, comme le précise la 1ère leçon du Cours, une étude de
« la marche effective de l’esprit humain en exercice, par l’examen des procédés réellement employés pour obtenir les diverses connaissances exactes qu’il a déjà acquises » [16].
C’est ce type d’étude a posteriori qui ouvre effectivement la voie à l’examen historique des sciences, et à la reconnaissance de l’historicité de l’esprit : la marche de l’esprit est tout autant une démarche méthodologique, qu’un développement historique. Enfin, dans cette optique, réorganiser la société sur un consensus opéré par les sciences, ne revient donc pas à fonder l’ordre social sur l’ordre individuel, mais bien sur l’esprit humain considéré comme une entité collective, et dont le développement est exposé par la loi des trois états.
La critique de la psychologie et la fondation de la politique comtienne
Mais la critique de la psychologie n’est pas uniquement engagée dans la problématique de la théorie de la connaissance : elle est aussi partie prenante dans la définition de la nature humaine.
C’est dans la 45
ème leçon que la critique contre l’observation intérieure commence à être utilisée dans cette nouvelle perspective. Elle consiste à poser les fondements méthodologiques de la physiologie cérébrale, conçue comme une théorie générale des fonctions intellectuelles et affectives. Ce qui différencie cette perspective de la première, c’est non seulement la considération des fonctions affectives, mais aussi la façon dont les fonctions intellectuelles sont abordées. Il ne s’agit pas de dégager les lois de la pensée, mais de construire une théorie globale des facultés. Comme le souligne Comte lui-même, si « l’étude philosophique des sciences » peut intervenir dans la physiologie cérébrale, ce n’est pas dans l’optique de la 1
ère leçon : « Il s’agit ici (
i.e. dans la 45
ème leçon) de la détermination préalable des diverses facultés élémentaires, et non des lois de leur action effective »
[17].
Or la détermination des facultés cérébrales, ou, ce qui revient au même, la question de la nature humaine, a une importance cruciale car elle engage le problème de la fondation de la sociologie, et à terme celui de la réorganisation sociale. Dans cet usage comme dans le précédent, l’analyse comtienne va alors consister à inverser l’ordre de fondation. Ce n’était pas l’observation de l’esprit qui fournissait le principe de la philosophie des sciences, mais au contraire l’observation des sciences qui fondait la connaissance que l’on a de l’esprit. De même ici ce n’est pas l’observation a priori de la nature humaine qui fonde la connaissance de la société, mais l’observation de la société qui fonde notre connaissance de la nature humaine.
Ce contexte va alors contribuer à changer la signification primordiale de la critique de la psychologie. Elle va passer d’une dénonciation de l’observation intérieure à la condamnation plus générale d’une étude de l’homme qui s’appuierait uniquement sur la connaissance de l’individu. La critique de la psychologie n’est alors plus seulement commandée par une certaine conception de l’esprit et de la connaissance, mais aussi par une certaine idée du sujet individuel, elle-même déterminée par une thèse sociologique sur la nature humaine.
Théorie de la nature humaine et sociologie
C’est essentiellement cette critique du sujet individuel et sa relation avec la fondation d’une science sociale, qui constitue le cœur de l’opposition entre Comte et Mill. Il convient donc d’envisager soigneusement la question du rapport entre la théorie de la nature humaine et la sociologie. Nous le ferons en développant les deux points mentionnés ci-dessus : la critique de l’individu, et la question de la fondation de la sociologie.
La critique de l’individu
Dans son Système de logique, Mill déclare que :
« M. Comte seul, dans la nouvelle école historique, a senti la nécessité de relier les généralisations de l’histoire aux lois de la nature humaine » [18].
Cette idée, Mill l’a certainement trouvée dans l’
Opuscule fondamental
[19], qu’il avait lu très tôt. Comte affirmait alors que les lois de la société étaient dérivées de celles de l’organisation humaine. Il a pu aussi la trouver dans la 48
ème leçon, où Comte affirme que les lois de succession sociale doivent être rattachées à la « théorie positive de la nature humaine »
[20]. Néanmoins, ces affirmations comtiennes ont un tout autre sens que celui que Mill leur attribue. L’ironie de l’histoire fait que cette signification contradictoire est nettement dégagée par Comte qu’au moment où les deux philosophes commencent leur relation épistolaire, lors de la rédaction des Leçons de conclusion du
Cours.
Ces Leçons permettent tout d’abord d’affirmer nettement la critique de l’individu. Celle-ci est comme l’aboutissement d’une réflexion sur la nature humaine commencée avec l’élaboration de la phrénologie, poursuivie et approfondie par les leçons sur la sociologie. C’est dans la 58ème leçon, Comte affirme que :
« (…) l’homme proprement dit n’est, au fond, qu’une abstraction, et [qu’] il n’y a rien de réel que l’humanité, surtout dans l’ordre intellectuel et moral » [21].
Cette thèse est en effet une radicalisation des positions jusque-là énoncées par Comte : elle montre en effet qu’aucune science de l’individu ne peut se construire de façon autonome, en dehors d’un savoir portant directement sur l’évolution de l’humanité. Dans son contexte, cette affirmation permet surtout de repousser les prétentions des sciences de l’individu – psychologie ou biologie – à dominer l’encyclopédie positive. Mais elle va plus loin, puisqu’elle refuse même qu’une biologie de l’homme puisse se constituer en dehors de la sociologie. Rappelons que dans la 48ème leçon encore, c’est-à-dire dans les pages consacrées aux concepts fondamentaux de la sociologie, la théorie positive de la nature humaine, constituant l’essentiel de la statique, correspondait rigoureusement à la biologie, et devait être entreprise par elle. Ce n’est qu’à partir de la 59ème leçon que la théorie de la nature humaine passe sous le contrôle de la sociologie. Cette affirmation ne dément pas l’idée que les lois de la civilisation sont dérivées de la nature humaine ; elle pose seulement que la nature humaine ne peut être connue qu’à partir du développement social qu’elle conditionne.
Cette radicalisation engendre deux conséquences notables. La première concerne le statut de la phrénologie. L’analyse des facultés intellectuelles et morales, qui jusque-là devait utiliser l’histoire des sciences et de la société de façon seulement annexe, doit être opérée par la sociologie. Cela est exposé dans la 59ème leçon, et tout aussi explicitement dans deux lettres à Mill contemporaines de la rédaction des Leçons de conclusion, les lettres du 29 mai et du 19 juin 1842.
« Aujourd’hui, je m’explique mieux de tels désappointements (i.e. les échecs des biologistes, notamment Broussais, qui ont entrepris l’étude intellectuelle et morale de l’homme à partir de Gall), depuis que j’ai nettement reconnu, comme vous le verrez dans mes conclusions générales, que l’étude intellectuelle et morale ne saurait être convenablement instituée en pure biologie, parce que l’homme individuel constitue, à cet égard, un point de vue bâtard et même faux ; c’est seulement par la sociologie que cette opération doit être dirigée, puisque notre évolution réelle est inintelligible sans la considération continue et prépondérante de l’état social, où tous les aspects quelconques sont d’ailleurs pleinement solidaires » [22].
À partir de ce moment, il est donc difficile d’affirmer, comme le fera Mill en 1865, que la phrénologie est destinée à remplacer,
stricto sensu, la psychologie. Certes la localisation encyclopédique de la science de la nature humaine reste pour un temps la biologie (jusqu’au dernier tome du
Système de politique positive, pour être exact
[23]), mais le principe de cette science n’est plus biologique.
Seconde conséquence : la psychologie n’est plus condamnée seulement parce qu’elle entreprend la connaissance directe et interne de l’esprit, mais surtout parce qu’elle ne peut être autre chose qu’une science de l’individu. C’est à cette nouvelle perspective qu’il faut rattacher les critiques de la psychologie comme science dogmatique des premiers principes de nos connaissances : elle cherche à élaborer au niveau individuel, et à un degré de précision inutile, la connaissance des lois de l’esprit, alors que les procédés logiques sont « nécessairement l’œuvre continue de l’humanité toute entière »
[24].
En mettant en avant la sagesse vulgaire, ou la raison commune, à la fois comme terrain d’émergence du savoir et comme instance susceptible d’assigner les fins de la connaissance, Comte montre bien que la connaissance est d’abord un phénomène collectif que la philosophie positive n’a pas pour tâche de décomposer en phénomènes individuels soit-disant élémentaires, mais seulement de systématiser sans prétendre aller au delà de la dimension collective. Le rapport entre méthode positive et sagesse vulgaire, en même temps qu’il renouvelle la critique de la psychologie, permet donc de réaffirmer la nécessité du véritable point de vue humain, c’est-à-dire sociologique.
Psychologie et sociologie
Ces thèses posent donc, dans l’ordre scientifique, la prééminence du point de vue sociologique. Il y a une immanence des faits sociaux qui rejette l’individu comme concept scientifique opérant. Une telle idée va à l’encontre de la conception de la science sociale exposée dans le
Système de logique de Mill. Ce n’est d’ailleurs pas un des moindres sujets d’étonnement que de voir que les réserves de Comte ne portent que sur la question des probabilités, alors que les divergences sur la fondation de la science sociale sont très fortes
[25].
Selon Mill, « la science de la nature humaine »
[26] est composée de la psychologie, qui énonce les lois universelles de l’esprit, et de l’éthologie, qui, à partir des lois de la psychologie, détermine celles de la formation du caractère. C’est sur cet ensemble que repose la science sociale, avec l’éthologie pour « fondement immédiat »
[27]. Ainsi Mill peut affirmer que les lois de la sociologie dérivent de celles de la nature humaine
[28]. Néanmoins, cette affirmation, malgré les apparences, n’a rien à voir avec celle de Comte. En effet, pour Mill, les lois de la sociologie dynamique ne sont pas des lois au sens plein :
« La méprise consiste à supposer que l’ordre de succession constatable entre les différents états de société et de civilisation que nous offre l’histoire, puisse jamais, lors même qu’il serait plus rigoureusement uniforme qu’on ne l’a reconnu jusqu’à présent, constituer une loi. Ce ne peut être qu’une loi empirique. La succession des états de l’esprit humain et de la société humaine ne peut avoir de loi propre et indépendante ; elle doit dépendre des lois psychologiques et éthologiques qui régissent l’action des circonstances sur les hommes et celle des hommes sur les circonstances » [29].
Le désaccord ne porte pas seulement sur une question de logique : ce qui est engagé, c’est le problème de la valeur du point de vue individuel dans l’élaboration des lois sociologiques. Pour Mill, affirmer que l’étude des facultés intellectuelles et morales de l’homme doit être dirigé par la sociologie, n’a rigoureusement aucun sens puisque la sociologie, fondamentalement, n’est pas une science autonome, mais doit au contraire être vérifiée par la science de la nature humaine individuelle. Il y a incompatibilité, dans l’esprit du philosophe anglais, entre d’une part l’idée que les lois de la sociologie sont dérivées des lois de la nature humaine, et d’autre part l’institution de la sociologie comme une science autonome.
La différence se focalise ainsi sur le rapport entre « nature humaine » et sociologie. Effectivement, selon Mill, les lois des phénomènes sociaux résultent de l’interaction d’acteurs obéissant chacun aux lois de la nature humaine :
« Les lois des phénomènes sociaux ne sont et ne peuvent être que les lois des actions et des passions des êtres humains réunis dans l’état de société. Cependant, les hommes dans l’état de société sont toujours des hommes ; leurs actions et leurs passions obéissent aux lois de la nature humaine individuelle. Les hommes ne se changent pas, quand ils sont rassemblés, en une autre espèce de substance douée de propriétés différentes, comme l’hydrogène et l’oxygène sont différents de l’eau, ou comme l’hydrogène, l’oxygène, le carbone et l’azote sont différents des nerfs, des muscles et des tendons. Les êtres humains en société n’ont d’autres propriétés que celles qui dérivent des lois de la nature de l’homme individuel, et peuvent s’y résoudre. Dans les phénomènes sociaux, la Composition des Causes est la loi universelle » [30].
Si Mill met en avant l’idée de la composition des causes, c’est parce que sa vision de la nature humaine est essentiellement individuelle.
Au contraire, pour Comte, c’est la sociologie qui peut seule déterminer la nature humaine. Celle-ci ne peut être l’objet ni d’une psychologie au sens de Mill (c’est-à-dire d’une psychologie soigneusement séparée de l’approche biologique) ni même d’une biologie. La biologie étudie en effet une sorte d’individuel spécifique qui reste étranger à tout point de vue collectif. L’individuel est donc totalement évacué de la fondation de la sociologie.
L’étude de l’individu ne peut en effet fournir à la sociologie des principes d’intelligibilité. La science de la société possède sa propre classe d’induction qui se définit justement par l’observation directe des phénomènes sociaux, c’est-à-dire des phénomènes non individuels. Les sciences précédant la sociologie dans l’encyclopédie peuvent certes fournir une base déductive (on pense ici à la biologie). Mais, pour Comte, une base déductive n’est pas une base constitutive. C’est là une opposition radicale à Mill, aux yeux duquel la sociologie ne sera vraiment constituée comme science que lorsque ses observations seront rapportées à la psychologie et déduites d’elle
[31].
L’opposition entre Mill et Comte sur le statut scientifique de la sociologie doit être en dernier recours ramené non pas à une perspective méthodologique différente, mais à une conception radicalement différente de l’individu. Cette opposition de doctrine est à la fois scientifique, en tant qu’elle concerne le rapport de la science de la nature humaine à la sociologie, mais aussi morale, dans la mesure où elle est solidaire de deux politiques différentes vis-à-vis de l’individu.
Scientifiquement non constituante, la notion d’individu aura en effet une importance fondamentale dans la formulation du problème moral, en tant que « l’indépendance » (ce sera le mot consacré par Comte) des individus par rapport à l’humanité leur donne la possibilité de se détacher d’elle. C’est en ce sens que la morale sera chez Comte la science de l’individu. Il ne s’agit nullement cependant d’un retour à l’individuel métaphysique, mais plutôt, dans une perspective pratique, de la scission du point de vue sociologique en deux sciences distinctes : la sociologie proprement dite et la morale. L’individu et la société seront pensés par Comte à partir de catégories identiques – exposées notamment par le tableau cérébral – permettant de théoriser l’unification simultanée de la société et de l’individu. Ce sera le rôle de la religion d’opérer cette double unification en constituant une unité de pensée (le dogme reprend les enseignements de la science) et de sentiment (grâce au culte de l’Humanité). L’altruisme, ou l’amour de l’Humanité, fait prendre conscience à l’individu de son inessentialité en le rattachant à la seule réalité qui puisse lui donner une véritable consistance : la société. C’est là l’ultime développement d’une politique qui fait du consensus la base de la réorganisation sociale.
En revanche, même lorsque Mill défend l’utilitarisme, c’est-à-dire le principe du plus grand bonheur, dans une optique que son auteur qualifiera à la fin de sa vie de socialiste, le principe de composition des causes reste vivace : le bien de l’univers est constitué du bien des individus
[32]. C’est pourquoi Mill s’interrogera sur les limites du pouvoir que la société doit exercer sur l’individu. C’est dans cette perspective, que le « système social » développé dans le
Système de politique positive, vise, selon Mill, à établir un véritable « despotisme de la société sur l’individu »
[33].
La critique de 1865 : Auguste Comte et le positivisme
L’opposition entre Mill et Comte sur la valeur de l’individu est donc fondamentale, autant pour la conception de ce que doit être l’analyse des facultés que pour le rapport entre cette analyse – psychologie ou phrénologie – et la sociologie. Comme on vient de le voir, le statut même des lois de la science sociale (en particulier la loi historique des trois états) est mis en cause par cette opposition. Pourtant le problème de l’individu, et celui de la possibilité de diriger l’analyse des facultés à partir du véritable point de vue humain, est complètement passée sous silence lorsque Mill aborde la question de la psychologie dans son livre sur Comte, Auguste Comte et le positivisme.
La critique de Mill contre les positions de Comte sur l’introspection et sur la phrénologie se développe en trois temps.
Tout d’abord, Mill expose le refus comtien de « l’observation psychologique proprement dite », en reprenant les arguments de la 1ère leçon du Cours. Comte rejette en effet la conscience interne (internal consciousness) et l’observation de nous-mêmes (self observation), ce qui fait qu’il n’accorde pas de place à la psychologie dans la série des sciences, et que l’étude des phénomènes mentaux est intégrée dans la biologie, « comme branche de la physiologie ». Il reprend assez exactement les arguments de Comte contre l’introspection, en rappelant que d’après ce dernier, l’observation de nous-mêmes peut nous apprendre très peu de choses sur nos sentiments, et rien sur nos opérations intellectuelles. En effet, l’intelligence ne peut s’observer elle-même. Enfin, quand bien même cela serait possible, l’attention portée à « cette opération réflexe » suspendrait le processus observé.
Dans un deuxième temps, Mill montre la possibilité de l’observation psychologique, en se référant aux écrits de Cardaillac et de Sir William Hamilton
[34].
Le troisième temps consiste à rappeler et à critiquer ce que Comte met à la place de la psychologie. Mill se réfère alors essentiellement à la 45ème leçon. L’instrument proposé par Comte pour l’étude des fonctions morales et intellectuelles est la phrénologie. Le philosophe français reprend en effet « les divisions générales du cerveau », mais abandonne le détail de la distribution de Gall. Mill souligne la faiblesse d’une telle conception de la science mentale, reposant sur une théorie que la spéculation physiologique a montré erronée. Mais quand bien même cette théorie serait vraie, remarque Mill, les conceptions de Comte ne seraient pas valables pour autant : il faudrait encore recourir à l’observation psychologique. Or une telle analyse ne peut être menée que par la psychologie.
À partir de là, Mill termine l’énoncé de sa propre théorie en soulignant :
1°) Il ne faut pas négliger l’influence des circonstances pour déterminer avec exactitude les facultés (c’est l’idée fondamentale de l’éthologie).
2°) L’étude phrénologique suppose la psychologie de l’association, et ce n’est qu’ainsi, sous la direction de cette psychologie, que peuvent être articulées psychologie et physiologie, comme l’ont montré M. Bain et Spencer.
3°) La défaillance de Comte est une « source d’erreurs sérieuses dans la tentative de création d’une Science Sociale »
[35]. Comte est « misérablement en défaut »
[36] sur l’appréciation de l’influence des circonstances dans la formation des caractères, influence qui s’exerce par l’entremise des lois psychologiques. En d’autres termes, il n’a pas fait de l’éthologie le fondement immédiat des spéculations sociologiques.
Les limites de la critique de Mill
Comment interpréter cette critique ? Mill donne une appréciation globale de Comte qui porte sur deux thèmes principaux : tout d’abord la validité de l’observation psychologique ; ensuite la validité et les conséquences du choix de la phrénologie, c’est-à-dire de ce par quoi, aux yeux de Mill, Comte remplace la psychologie.
Il y a peu à dire sur le premier point. Il faut seulement écarter ce qui peut être une source de mésinterprétation. Ce que Mill entend par psychologie, c’est avant tout l’associationnisme, tel qu’il l’a hérité de Hartley et surtout de son propre père, James Mill. C’est aussi cette même tradition qu’il continuera, non seulement par ses écrits, mais aussi en soutenant l’entreprise de Bain. Mais si pour Mill la bonne psychologie est associationniste, il n’ignorait cependant pas que l’argument comtien visait surtout les psychologues français : la correspondance le montre sans ambiguïté
[37]. Pour autant, Mill n’a pas tort de voir aussi dans la critique comtienne une attaque contre le type de psychologie auquel il adhérait. Il faut rappeler en effet que la première occurrence de l’argument comtien contre le dédoublement visait l’Idéologie, c’est-à-dire une forme d’étude des phénomènes de l’esprit assez proche de l’associationnisme au moins dans ses présupposés empiriques et sensationnistes. Comte critique toute philosophie qui pose l’observation intérieure comme sa condition de possibilité, qu’elle soit empiriste et dérivée des thèses de Hume et de Condillac, ou qu’elle soit innéiste et spiritualiste, comme celle des psychologues français.
Le second point mérite plus notre attention, car il montre que la critique de Mill ignore radicalement ce qu’on pourrait appeler, d’après la lettre à Valat, le mode a posteriori propre à la philosophie comtienne, et qui consiste à renverser l’ordre de fondation au profit de l’effectif et du collectif. C’est en effet parce qu’elle ne restitue pas tout le poids politique et philosophique de la critique comtienne de la psychologie que l’analyse de Mill ne paraît pas satisfaisante. Ce n’est pas seulement la métaphysique cousinienne qui est visée par Comte, mais bien un type général de philosophie, une forme de philosophie qui suppose à son fondement la connaissance interne et individuelle des facultés.
Si nous reprenons les deux domaines où la critique comtienne intervient, la théorie de la connaissance et la fondation de la sociologie, nous pouvons préciser les problèmes posés par l’analyse de Mill.
En ce qui concerne la théorie de la connaissance, il est faux, ou tout au moins insuffisant de dire que Comte prétend que nous acquérions la connaissance de l’esprit humain « en observant les autres ». C’est l’observation des sciences et des méthodes pratiquées effectivement, et donc les démarches de l’esprit humain considéré comme un être collectif qui se substitue à la psychologie. Par là-même, ce n’est donc pas non plus la phrénologie qui doit prendre la place de la psychologie. Rappelons pour mémoire que Comte n’a jamais attribué l’étude de l’esprit humain exclusivement à la phrénologie, mais l’a toujours divisée en deux voies : une voie philosophique (l’étude des sciences) et une voie organique (la phrénologie). Il est en outre aisé de montrer, ne serait-ce par le second usage, que l’étude organique devra finalement se subordonner à celle des sciences en particulier, et de l’humanité en général.
Mais c’est surtout pour la connaissance de la nature humaine en rapport avec la fondation de la sociologie, que l’analyse de Mill semble la plus inadéquate pour restituer la position de Comte. Mill remarque en effet que la position qu’il attribue à Comte (exclusion de la psychologie et affirmation de la phrénologie) a des conséquences déplorables sur la fondation de la science sociale. Or cette argumentation ne tient plus à partir du moment où le point de vue sociologique est reconnu comme dominant :
1°) La phrénologie est clairement subordonnée à la sociologie, ce qui signifie que c’est une analyse sociologique qui se substitue à la psychologie.
2°) Le schéma conséquentiel est inversé et n’a pas de signification, puisque ce qui est censé être fondé chez Mill, est auto-fondé chez Comte, et permet en outre de poser les principes de la connaissance de la nature humaine.
Or cette analyse, Mill ne pouvait la méconnaître. Non seulement elle est exposée dans les conclusions du Cours, mais elle est aussi attestée dans la correspondance. À partir de là, il est évident que l’on ne peut traiter de l’observation intérieure comme s’il s’agissait uniquement d’une question scientifique appartenant à un champ en soi indépendant et autosuffisant, qui serait celui de l’étude des phénomènes intellectuels et affectifs. Or, c’est bien ce que fait Mill, puisque son argumentation consiste à envisager d’abord la question de la psychologie – et surtout de l’auto-observation – en tant que telle, et ensuite à montrer, in fine, que la position comtienne est « source » d’erreurs en science sociale. Le problème ne se focalise donc pas sur la critique de l’observation intérieure, mais sur l’organisation générale de l’argumentation de Mill.
Cette argumentation est d’ailleurs plus ou moins reproduite dans les différentes analyses que nous avons citées
[38]. Ainsi Th. Heyd fait le départ entre l’étude de l’introspection et les enjeux sociaux et politiques de cette question. Pareillement, Fred Wilson analyse d’abord les arguments relatifs à l’introspection, et termine en resituant ces positions (cependant analysables pour elles-mêmes) par rapport aux options sociales des deux auteurs. Enfin Scharff n’envisage la question de l’introspection que pour souligner deux conceptions dans l’étude de la science, mais il ne semble pas envisager que le discours de Comte puisse être intégré dans une perspective plus large, qui le rend dépendant d’une autre science, et que cette dépendance trouve prioritairement sa raison d’être dans une tout autre conception de l’individu et de la philosophie elle-même.
Ce qu’on peut donc reprocher à ces analyses, c’est de suivre en quelque sorte Mill, et d’avoir traité l’argumentation contre l’observation intérieure comme une unité argumentative indépendante, à partir de laquelle il serait possible de tirer des conclusions sur la manière dont Comte aborde, en général, la science. Mais l’argumentation sur l’observation intérieure est elle-même solidaire d’une analyse qui pose l’historicité de l’esprit humain, et hors de cette analyse elle n’a pas vraiment de sens. L’esprit est une réalité collective et historique, qui exclut qu’il puisse être abordé individuellement et a priori.
Le différend entre Mill et Comte est donc bien d’abord une question de doctrine : la valeur de l’individu et l’historicité de l’esprit. Ce n’est qu’ensuite que cette opposition doctrinale produit deux types d’argumentation différents. Mais là encore, Comte ne produit pas un discours « historico-critique », mais plutôt ce qu’on pourrait appeler un discours « sociologico-critique » dont la spécificité est de ne pas séparer l’étude d’un phénomène de sa destination sociale. Ce qui signifie notamment une totale perméabilité entre l’analyse scientifique et les « conséquences » sociales.
Un discours « sociologico-critique »
On peut ainsi repérer au moins deux formes différentes de ce discours. La première est celle développée dans la 58
ème leçon, à l’occasion de l’étude des rapports entre la méthode positive et la raison commune. Comme nous l’avons rappelé, Comte rejette la psychologie parce que le degré d’analyse qu’elle se propose d’atteindre est inopportun, soit qu’elle veuille déterminer « les premiers principes de nos connaissances »
[39], soit qu’elle parte du point de vue individuel pour expliquer des procédés dont l’élaboration est par essence collective.
Il faut souligner ici que le rejet de Comte ne s’appuie pas seulement sur l’idée qu’en fait, la spéculation scientifique ne part pas des premiers principes pour établir ses découvertes. Si tel était l’argument ultime de Comte, on pourrait à bon droit lui opposer la distinction que fait Mill entre les méthodes de l’investigation et de la découverte, et celles de la preuve. Mais une telle objection est inopérante dans la mesure où le fond de l’argumentation comtienne s’appuie sur une conception de la destination de la philosophie positive qui subordonne la spéculation à l’action. Telle est en fait la raison décisive du rejet de la psychologie : la précision qu’elle apporte n’est d’aucune utilité pratique. Le but pratique de toute spéculation permet de réguler l’activité scientifique, et de limiter « le degré convenable de précision habituelle »
[40]. Or il est évident qu’à terme l’utilité pratique doit être elle-même déterminée par l’appréciation sociologique des besoins de l’humanité :
« La virilité de la raison humaine le remplacera (i.e. « l’aveugle instinct des débuts de l’esprit positif ») bientôt par une sage discipline philosophique, fondée sur une juste notion de l’ensemble de notre condition, et facilement acceptée du véritable génie scientifique, sous l’utile impulsion continue de la sagesse vulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de nos forces intellectuelles » [41].
La 58ème leçon ordonne donc la connaissance des lois de l’esprit humain sur l’utilité pratique, utilité elle-même définie à partir de la sociologie.
La seconde forme que revêt un tel discours « sociologico-critique » est beaucoup plus connue et mieux étudiée, il s’agit de la méthode subjective qui préside aux dernières systématisations de Comte. Pour le sujet qui nous intéresse rappelons seulement, sans entrer dans des développements qui nous mèneraient trop loin, que la théorie de la nature humaine développée dans le Système de politique positive, notamment aux tomes 2 et 4, est toute entière dominée par la visée morale qui s’attache à opérer par le sentiment l’identification de l’homme à l’humanité. Dans cette seconde forme, pas plus que dans la première, il n’y a de place pour une théorie de l’esprit, ou pour une théorie de la nature humaine indépendante de sa finalité sociale.
Avec la 58ème leçon, Comte inaugure donc un type de discours dont les fondements sont cependant déjà à l’œuvre depuis 1819. Ce discours est radicalement différent de celui que tient Mill sur le même sujet. Mais si l’on peut accorder qu’il y a deux types de discours scientifiques très différents en présence, il faut immédiatement remarquer que cette différence est fondée sur un désaccord beaucoup plus essentiel sur la question de la nature humaine et de la valeur de l’individu.
Notre analyse a finalement consisté à mettre au cœur de la querelle entre Mill et Comte sur la psychologie, la délimitation même de cette science. La conception anti-individuelle des phénomènes de l’esprit affirmée par Comte empêche de traiter la psychologie de façon autonome : c’est une question qui engage des positions politiques et philosophiques, et qui doit être prise en charge par un discours « sociologico-critique ». À partir du moment où on place cette problématique au centre du désaccord, il est impossible de voir dans la controverse entre les deux auteurs l’affrontement de deux vues divergentes sur la science en général. Non que cette divergence n’existe pas
[42], mais il s’agit seulement de dire que la querelle autour de la psychologie ne permet pas d’argumenter en sa faveur.
Une objection à notre propre analyse pourrait cependant s’appuyer sur la considération des deux « carrières » de Comte. C’est d’ailleurs sur une telle supposition qu’est bâti le livre de Mill, puisqu’il distingue le
Cours de philosophie positive des « dernières spéculations »
[43]. Lors de la première carrière, la question de l’observation intérieure serait bien envisagée en elle-même, en dehors d’une perspective sociale. En revanche, dans la seconde période, c’est bien le discours « socio-critique » qui serait dominant, notamment à travers la méthode subjective, que Mill, lors de l’examen du tableau cérébral, définit comme « la subordination de la poursuite de la vérité aux fins humaines »
[44].
Mais une telle construction nous paraît artificielle : la méthode subjective pousse à son terme une façon de concevoir les problèmes relatifs à la connaissance de l’esprit qui est déjà présente dès le départ de l’œuvre de Comte. L’orientation générale de la philosophie comtienne consiste à disqualifier toute étude des phénomènes intellectuels qui ne tiendrait pas compte de la marche effective – c’est-à-dire historique et collective – de l’esprit. C’est dans cette mesure que l’on ne peut pas parler, sur ce point, de rupture entre les deux carrières. Mill ne peut donc isoler le problème de l’observation intérieure, qu’en négligeant cette constante orientation anti-individuelle de la philosophie comtienne, orientation qui est pourtant au plus profond de leur désaccord.
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Broussais F.J.V., 1828, De L’irritation et de la folie, ouvrage dans lequel les rapports du physique et du moral sont établis sur les bases de la médecine physiologique, Paris, Delaunay (réédition : 1986, Paris, Fayard).
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Comte A., 1822 (1854), Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, in Comte A., Système de politique positive, Paris, L. Mathias, Appendice général, IV, 47-47-136.
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Comte A., 1828 (1854), Examen du Traité de Broussais sur l’irritation, in Comte A., Système de politique positive, Paris, L. Mathias, Appendice général, IV, 216-228.
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Comte A., 1830-1842, Cours de philosophie positive, Paris-Rouen, Bachelier.
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Comte A., 1851-1854, Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la religion de l’Humanité, Paris, Mathias (4 volumes) (édition positiviste : Paris, 1929 ; réédition anastatique : Paris, Éditions Anthropos, 1969-1970).
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Comte A., 1973-1990, Correspondance générale et confessions, Paris, Mouton, Maison d’Auguste Comte, Vrin et EHESS, coll. Archives Positivistes, 8 volumes. La correspondance entre Mill et Comte est contenue pour l’essentiel dans le second volume de la correspondance.
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Wilson F., 1991, Mill and Comte on the method of introspection, Journal of the History of the Behavioral Sciences, 27, 107-129.
[1]
La correspondance entre Mill et Comte débute le 12 novembre 1841 et se termine le 17 mai 1847 par une lettre de Mill laissée sans réponse. Cette correspondance se déroule surtout de 1841 à 1845, et elle s’éteint progressivement à partir de la liaison de Comte avec Clotilde de Vaux. Elle est contenue pour l’essentiel dans le second volume de
Comte, 1973-1990. Les références à la correspondance sont abrégées en "
Corr.", suivi du numéro du volume et de la page.
[2]
Mill, 1843 (1973-1974) (traduction française :
Peisse, 1866).
[3]
Les références au
Cours de philosophie positive (
Comte, 1830-1842), sont abrégées en "
Cours", suivi du numéro de la leçon et de la page dans l’édition Hermann (1975).
[4]
Mill, 1865 (traduction française :
Clémenceau, 1868).
[5]
Rappelons les références classiques relatives aux relations entre Mill et Comte. Il y a tout d’abord l’essai de
Littré, 1866. Mais il faut surtout évoquer les analyses de
Lévy-Bruhl, 1899 et 1900. Plus récemment, le débat entre Comte et Mill sur la question de la psychologie a été l’objet d’une série d’articles.
Cf. Heyd, 1989,
Wilson, 1991 et
Scharff, 1991.
[6]
Scharff, 1995. Le livre de Scharff, ou plus précisément sa partie sur la psychologie, est tiré d’un article (
Scharff, 1991) qui est une sorte de conclusion à la controverse évoquée dans la note précédente.
[7]
Ce passage de Destutt de Tracy montre combien les méthodes d’observation de l’Idéologie et de la psychologie sont proches: « (…) mais observons auparavant que sur tous les faits dont nous allons parler (…) on ne peut que rendre compte de la manière dont on est affecté, et en appeler au sentiment intime de ceux à qui on parle, mais à leur sentiment bien médité et bien analysé. Chacun ne connaît par expérience que ce qu’il éprouve, et ne peut juger que par analogie de ce qu’éprouvent les autres. C’est là ce qui constitue une des grandes difficultés de la science de la pensée » (
Tracy,
Destutt, 1992, 74).
[8]
Pour une exposition de la méthode cousinienne,
cf. la préface de la deuxième édition de
Cousin, 1833.
Cf. aussi
Jouffroy, 1833, 269.
[9]
Pour une définition des lois de l’association des idées,
cf. Mill, 1865, II, 437. Le père de J. Mill était l’auteur d’un traité associationniste (
Mill, 1828).
[10]
Cf. par ex.,
Reid, 1764 (1997), I, 2, 12.
[11]
Sur cette descendance,
cf. Cotten, 1985.
[12]
Dans son traité (
Broussais, 1828), Broussais avait violemment critiqué l’observation intérieure des psychologues cousiniens, et avait plaidé pour un abord exclusivement médical et empirique des phénomènes intellectuels. Comte, tout en énonçant certaines réserves, avait largement approuvé cette initiative (
cf. Comte, 1828).
[13]
Cours, 1
ère leçon, 32.
[14]
Comte, Lettre à Valat du 24 septembre 1819,
Corr., I, 59.
[16]
Cours, 1
ère leçon, 33.
[17]
Cours, 45
ème leçon, 876.
[18]
Mill, 1865, II, 514.
[19]
Cf. Comte, 1822, 89.
[20]
Cours, 48
ème leçon, 153.
[21]
Cours, 58
ème leçon, 715.
[22]
Comte, Lettre à Stuart Mill du 19 juin 1842,
Corr., II, 55.
[23]
Cf. Comte, 1851-1854. La théorie de la nature humaine sera alors répartie entre la biologie (pour les fonctions purement animales), la sociologie (pour les fonctions intellectuelles), et la morale (pour les fonctions affectives et altruistes).
[24]
Cours, 58
ème leçon, 721.
[25]
Cf. Comte, Lettre à Stuart Mill du 16 mai 1843,
Corr., II, 155.
[26]
Mill, 1865, II, 433.
[31]
Le fait que Mill reconnaisse que la méthode déductive
a priori seule ne convient pas en science sociale, mais qu’il faut au contraire le concours des conclusions du raisonnement (à partir de l’éthologie et de la psychologie) avec les résultats de l’observation
a posteriori, ne change rien à l’affaire. Tant que les lois empiriques de l’histoire ne seront pas ramenées à leur fondement psychologique, ce ne seront toujours pas des lois scientifiques au sens plein du terme. Sur ce point,
cf. Mill, 1865, II, 488.
[32]
Cf. Mill, 1863 (traduction française :
Audard, 1998, 54).
[33]
Mill, 1859 (traduction française :
Lenglet, 1990, 81).
[34]
De Cardaillac, 1830 (Mill se rapporte au volume I, 4-5). Mill se réfère à
Hamilton, 1861, 248-252. Le contenu des références est indiqué dans le texte de Mill.
[35]
Mill, 1865, 71.
[37]
Cf. Mill, Lettre à Comte du 18 décembre 1841,
Corr., II, 347.
[38]
Cf. Heyd, 1989,
Wilson, 1991 et
Scharff, 1995.
[39]
Cours, 58
ème leçon, 721.
[42]
Cf. Scharff, 1995.
[43]
Mill, 1865, 133.