2003
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : La réception du positivisme (1843-1928)
Le prétendu positivisme d’Ernest Renan
[1]
Annie Petit
Université Paul-Valéry, Montpellier III
Ernest Renan est souvent rapproché du positivisme. Cette affiliation est ici reconsidérée. Il s’agit d’analyser quand et comment Renan parle du « positivisme » et des « positivistes » ; de recenser les accords ou désaccords avoués, les éloges et critiques du discours manifeste ; mais aussi et surtout d’étudier le discours latent. Certes, Renan traite de nombreuses questions cruciales pour tous les positivistes : conception de l’histoire de l’esprit humain ; conception des rapports entre les sciences, de leur classification, de l’articulation de leur unité et de leurs variétés ; et conceptions de l’organisation du travail scientifique en lui-même et des incidences de l’avenir de la science sur l’avenir social, c’est-à-dire de la politique des sciences. Il faut tenir compte aussi des différences entre les positivismes de Comte et de Littré, et de l’évolution des positions de Renan. Bien que le positivisme reste une référence majeure pour comprendre la pensée de Renan, le traiter comme positiviste s’avère inadéquat.
Mots-clés :
Ernest Renan, Auguste Compte, Émile Littré, positivisme, politique de la science, classification des sciences.
The work of Ernest Renan is often viewed as being linked to Positivism. Here, this link is reconsidered. It is necessary to analyse how and when Renan talks of positivism and positivists ; to count the admitted agreements and disagreements, the praise and criticism of evident discourse ; but also and above all to examine hidden discourse. Certainly, Renan dealt with numerous crucial questions for positivists : the nature of history and the human spirit, the nature of relationships between the sciences, their classification, the expression of their similarities and differences and the nature of organisation of scientific work itself and the effect on the future of science on future society, in other words political science. Account must also be taken of the differences between the positivism of Compte and Littré and the development of the views of Renan. Although Positivism remains a key reference for understanding Renan’s work, to treat it as positivist proves inadequate.
Keywords :
Ernest Renan, Auguste Compte, Emile Littré, positivism, science policy, classification of science.
Ernest Renan est souvent cité et étudié comme un tenant d’une conception positiviste de la connaissance. Or cette affiliation est à reconsidérer. Sur ce qu’on entend par « positiviste », de telles équivoques se sont accumulées, que l’étiquette, d’ailleurs assez souvent attribuée en mauvaise part, obscurcit la compréhension d’un auteur plutôt qu’elle ne l’éclaire. Et ceci est particulièrement vrai pour Renan, qui s’exprime en mille nuances, et qui a beaucoup évolué.
Quelques études ont déjà abordé la question. Pour D.G. Charlton
[2], comme d’ailleurs pour bien d’autres avant lui et pour beaucoup plus d’autres encore après lui, Renan est à rattacher, en général
grossomodo, à la « pensée positiviste ». D.G. Charlton montre bien cependant la complexité des rapports, et il le fait essentiellement en analysant, d’une part, d’importants aspects de la théorie de la connaissance de Renan – rejet de la métaphysique et du « supernaturel », conceptions de la « science » et de la « philosophie », de la philologie et de ses méthodes – et d’autre part, un ensemble d’attitudes et de conceptions relevant de ce que Renan appelle sa « religion de la science ». Ces analyses, intéressantes dans leurs nuances, laissent cependant la notion de « pensée positiviste » trop floue, d’autant que les propos de Renan lui donne des contours encore plus indécis
[3]. Or, si au XIX
ème siècle le terme « positif » est d’usage courant, banal même et très souvent lié d’ailleurs au terme « science », le terme « positiviste » a d’autres usages et des connotations très précises : il est à réserver au mouvement philosophique fondé dans la première moitié du siècle par Auguste Comte
[4], et dont Émile Littré apparaît dans la seconde moitié du siècle, en France au moins, comme le chef
[5]. On prendra donc ici « positivisme » en ce sens historique précis, qui est déjà complexe puisque des différences importantes existent entre celui de Comte, le fondateur, et ceux des disciples, orthodoxes et dissidents
[6]. De plus, les développements tumultueux du « positivisme » étant contemporains du développement de l’œuvre renanienne, il faut bien prendre en compte la date des textes où Renan en parle. En tout cas, il faut distinguer les rapports au « positif » et au « positivisme » : il le faut déjà chez Comte et chez Littré ;
a fortiori chez Renan qui utilise ces termes à la fois en des sens courants et des sens plus techniques.
Les rapports de Renan au positivisme ont aussi été étudiés par Jean Gaulmier
[7]. Son approche est fort différente de la précédente. Jean Gaulmier est implacable : son pro-renanisme est fermement anti-positiviste. Il souligne en Renan le « rebelle aux prétentions d’une théorie analytique de l’esprit », le penseur marqué d’un « romantisme en profondeur » qui le rend « toujours à l’écoute de l’irrationnel », le philosophe qui appuie sa vision de l’histoire sur une « conception organiciste de l’univers », et l’idéaliste impénitent. Bref, « il s’agit de démolir une idée reçue » : Renan, ce « prétendu positiviste », n’a, au pire qu’un « pseudo-positivisme ». J. Gaulmier montre cependant comment les itinéraires personnels et intellectuels de Littré et de Renan se sont entrecroisés, et souligne la haute estime dans laquelle celui-ci tenait celui-là ; mais, par-delà quelques évidents « rapprochements », il souligne les clivages irréductibles de ces philosophes : ils appartiennent conclut-il « à deux familles d’esprit, à deux natures intellectuelles totalement contrastantes », dont il analyse quelques aspects tant dans la méthode de travail que dans les attitudes politiques.
On reprendra ici la question en repérant d’abord quand et comment Renan parle du « positivisme » et des « positivistes », de Comte et de Littré particulièrement. Il s’agit là de recenser les accords ou désaccords avoués, les éloges et critiques du discours manifeste… qui, somme toute, ne s’avère pas très décisif. Mais il y a aussi un discours latent, plus intéressant, et plus corrosif, dans la manière dont Renan a traité de certaines questions cruciales pour tous les positivistes, celles dont Comte a fait les bases de la « philosophie positive » : conception de l’histoire de l’esprit humain selon un passage par « trois états » menant au « positif » ; conception des rapports entre les sciences, de leur classification, de l’articulation de leur unité et de leurs variétés ; et conceptions de l’organisation du travail scientifique en lui-même – méthodes, institutions – et incidences de l’avenir de la science sur l’avenir social, bref de la politique des sciences. On s’en tiendra cependant ici aux questions de philosophie des sciences et de théorie de la connaissance, en n’abordant guère celles concernant les développements politiques et religieux, car ce sont des questions sur lesquelles les différentes obédiences positivistes se sont elles-mêmes gravement heurtées – ce qui compliquerait beaucoup les confrontations.
I. Les hommes et les mots
1 - De bonne heure, Renan se découvre attiré par les « sciences positives » : par les mathématiques qui le passionnent dès Tréguier
[8], puis par la physique et l’histoire naturelle qu’il découvre dans l’enthousiasme à Issy avec un professeur qui pourtant les méprisait quelque peu
[9], puis il pousse l’exigence des « analyses », des « recherches toutes expérimentales », de tout « fonder sur des faits et des inductions » jusqu’en théologie
[10]. Alors, l’orthodoxie lui apparaît comme une « mythologie qui tombe devant la critique »
[11] et il n’en peut admettre la foi au surnaturel qui admet la dérogation aux lois de la nature. Entre la théologie orthodoxe et la science, il faut choisir. Et Renan choisit la science.
En 1848-1849 dans L’Avenir de la science il fait même de ce choix un combat :
« Ce n’est pas d’un raisonnement, mais de tout l’ensemble des sciences modernes que sort cet immense résultat : il n’y a pas de surnaturel (…) La science positive et expérimentale (…) peut seule détruire le supernaturalisme » [12].
À cette époque, Renan se met donc en quête de « données positives » de « résultats positifs », de « propositions positives » et oppose volontiers la recherche méthodique de la « science positive » aux contraintes de la soumission aux autorités ou aux douteuses abstractions de la métaphysique
[13].
Mais de bonne heure aussi, lorsque Renan parle de « positivisme », c’est pour lui réserver des jugements peu amènes.
Hors du séminaire, il s’inquiète d’être « infecté par le positivisme »
[14] ; dans ses lettres à Henriette le « positif » s’oppose presque toujours à la hauteur de la pensée et il parle même du « positivisme dégoûtant » des maîtres de pension avec lesquels il est obligé de négocier ses nouvelles conditions de vie
[15]. Pour le jeune homme, il est clair que « positif » est synonyme de « grossier », qu’il l’assimile volontiers aux « doctrines abjectes du matérialisme » soutenues par les « polissons »
[16].
En 1848-1849 dans
L’Avenir de la science
[17], Renan, qui continue d’opposer la « vie supérieure, la vie idéale » à « la vie inférieure, la vie des intérêts et des plaisirs »
[18], continue aussi à donner à « positif » des connotations péjoratives en le liant à l’utilitaire et à la platitude : il dénonce avec Pascal « le cercle vicieux nécessaire de la vie positive », les calculs d’intérêt, les mesquineries des « esprits positifs », et des « gens positifs » qui n’ont plus le sens du sacrifice, de l’idéal religieux
[19] ; il déplore aussi que la science positive dans son état actuel bien incomplet « semble ne révéler que petitesse et fini »
[20]. Ces interprétations plutôt défavorables sont celles des acceptions au sens courant.
Lorsque Renan connaît Auguste Comte et sa « philosophie positive », qu’il cite et discute, ce « positif » là n’est pourtant guère mieux jugé. Renan y reconnaît certes un « rationalisme », mais ne le trouve point à son goût, et il l’expédie rapidement avec quelques autres aussi sévèrement dépréciés :
« Notre rationalisme n’est donc pas cette morgue analytique, sèche, négative, incapable de comprendre les choses du cœur et de l’imagination qu’inaugura le XVIIIème siècle ; ce n’est pas l’emploi exclusif de ce que l’on a appelé "l’acide du raisonnement" ; ce n’est pas la philosophie positive de M. Auguste Comte » [21].
Un peu plus loin, la critique va crescendo ; et Renan attaque la philosophie de Comte comme philosophie des sciences et de l’histoire :
« C’est ce que n’a pas suffisamment compris un esprit distingué d’ailleurs par son originalité et son honorable indépendance, M. Auguste Comte. Il est étrange qu’un homme préoccupé surtout de la méthode des sciences physiques et aspirant à transporter cette méthode dans les autres branches de la connaissance humaine ait conçu la science de l’esprit humain et celle de l’humanité de la façon la plus étroite, et y ait appliqué la méthode la plus grossière (…). La méthode de M. Comte (…) est le pur a priori (…). L’histoire de l’humanité est tracée pour lui quand il a essayé de prouver que l’esprit humain marche de la théologie à la métaphysique et de la métaphysique à la science positive (…). Si la nature humaine était telle que la conçoit M. Comte, toutes les belles âmes convoleraient au suicide : il ne vaudrait pas la peine de perdre son temps à faire aller une aussi insignifiante manivelle. M. Comte croit bien comme nous qu’un jour la science donnera un symbole à l’humanité ; mais la science qu’il a en vue est celle des Galilée, des Descartes, des Newton, restant telle qu’elle est. L’Évangile, la poésie n’auraient plus ce jour-là rien à faire. M. Comte croit que l’homme se nourrit exclusivement de science, que dis-je ? de petits bouts de phrase comme les théorèmes de géométrie, de formules arides. Le malheur de M. Comte est d’avoir un système et de ne pas se poser largement dans le plein milieu de l’esprit humain, ouvert à toutes les aires du vent (…). Que dirait M. Comte d’un physicien qui se contenterait d’envisager en gros la physionomie des faits de la nature, d’un chimiste qui négligerait la balance ? Et ne commet-il pas semblable faute quand il regarde comme inutiles toutes ces patientes explorations du passé, quand il déclare que c’est perdre son temps d’étudier les civilisations qui n’ont point de rapport direct avec la nôtre, qu’il faut seulement étudier l’Europe pour déterminer la loi de l’esprit humain, puis appliquer cette loi a priori aux autres développements ? En cela, M. Comte est plus influencé qu’il ne pense par la vieille théorie historique des Quatre Empires qui se trouve dans le livre apocryphe de Daniel, et qui depuis Bossuet, a eu le privilège de former la base de l’enseignement catholique. Il s’imagine que l’humanité a bien réellement traversé les trois états du fétichisme, du polythéisme, du monothéisme, que les premiers hommes furent cannibales, comme les sauvages, etc. (…) En un mot, M. Comte n’entend rien aux sciences de l’humanité, parce qu’il n’est pas philologue » [22].
Difficile de faire mieux dans l’éreintement courtois et impitoyable. Comte est dit inconséquent puisqu’il n’a pas pour toutes les sciences les mêmes exigences. Il procède par « a priori », par « hypothèses » ; il force et réduit les faits ; il fonctionne par « formules » – « arides » de surcroît, et par « système » – bref, il fait tout ce qui a dégoûté à jamais Renan de la théologie. Il se soucie de peu, se contente d’encore moins. Il ne sait rien ou pas grand-chose et ne cherche pas à savoir. Il « imagine », il « prophétise » au lieu de faire de « patientes explorations ». Voilà pour la méthode, dûment stigmatisée. Le coup de grâce est donné lorsque Renan renvoie non seulement la forme, mais le contenu de la philosophie de l’histoire comtienne à cette même théologie dont Comte se prétend si libéré. Au passage, Renan marque bien également ses distances sur les apparents accords. S’ils ne pratiquent pas la même science, ce n’est pas non plus la même science qu’ils ont « en vue » : celle de Comte est du passé, au mieux « restant telle qu’elle est » ; alors que Renan en vise un avenir nouveau.
Pensée « étroite », méthode « la plus grossière » : pour la « philosophie positive » de Comte, Renan retrouve en fait exactement les même mots critiques que pour les « esprits positifs » communs. Ainsi Renan n’est-il pas plus « infecté » de positivisme savant que de positivisme banal.
Il faut rappeler par ailleurs que c’est à cette époque, au cours de l’année 1849, que Renan rencontre Littré. Or il ne le voit pas du tout comme le disciple de Comte :
« T’ai-je dit que j’avais fait connaissance de cet homme admirable, l’un de ceux qui, je crois, attireront le plus puissamment ma sympathie et auront le plus agi sur moi, en me présentant le type de ce que je rêve ? Non que je partage entièrement ses opinions radicales ; mais c’est un sérieux, une conscience, une vertu dans le sens le plus élevé du mot, vraiment sublime (…). M. Littré est un dévot scrupuleux dans son genre » [23].
D’emblée, il admire chez Littré une « élévation » et une obstination scrupuleuse : exactement ce dont il déplorait l’absence chez Comte.
2 - Les références précises à la « philosophie positive », au « positivisme », à son fondateur ou à ses disciples sont dans l’œuvre de Renan, assez peu nombreuses même si le terme « positif » lié au terme « science » est fréquemment employé.
1°) Les références à Comte sont vraiment rares. Cependant, Renan se montre plutôt plus généreux que dans ses « Pensées de 1848 ».
En 1867, il va même jusqu’à dire qu’Auguste Comte aurait dû avoir sa place à l’Institut, faire « partie de ces représentants officiels de la philosophie »
[24] ; il en profite pour déplorer d’ailleurs que Littré ne l’ait pas encore. Mais ailleurs, la même année, lorsqu’il fait encore une référence conjointe à Comte et à Littré, elle est au bénéfice évident de Littré :
« M. Littré, écrivant la vie d’un homme qu’il regarde comme son maître, a pu pousser la sincérité jusqu’à ne rien taire de ce qui rendit cet homme peu aimable » [25].
En 1881, dans les Souvenirs, la référence est assez ambivalente :
« La science positive resta pour moi la seule source de vérité. Plus tard, j’éprouvai une sorte d’agacement à voir la réputation exagérée d’Auguste Comte, érigé en grand homme pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les esprits scientifiques depuis deux cents ans ont vu aussi clairement que lui » [26].
S’il y a de l’« agacement », il y a aussi, sous la critique, une certaine reconnaissance de parenté. Le désaveu porte essentiellement sur la prétention de « découverte ». Quant au « mauvais français », Comte s’en était expliqué par des arguments somme toute très renaniens, soulignant le souci de faire passer le fond avant la forme, la pensée avant la rhétorique
[27].
En 1882, nouvelle référence et nouvelles ambivalences, dans la Réponse au Discours de réception de M. Pasteur à l’Académie française : celui-ci succédant à Littré et s’étant montré très sévère pour son positivisme, Renan fait quelques mises au point :
« Je regrette cependant, comme vous, que ce grand et fidèle ami de la vérité se soit renfermé dans une école portant un nom déterminé, et ait salué comme maître un homme qui, bien que considérable à beaucoup d’égards, ne méritait pas un tel hommage. Si je m’abandonnais à mon goût personnel, je serais peut-être aussi peu favorable que vous à M. Auguste Comte, qui me semble, le plus souvent, répéter en mauvais style ce qu’ont pensé et dit avant lui, en très bon style, Descartes, d’Alembert, Condorcet, Laplace. Mais je me défie de mon avis, car je suis un peu à l’égard de ce penseur distingué dans la situation d’un jaloux. M. Littré (…) m’aurait aimé beaucoup plus si j’avais voulu être comtiste. J’ai fait ce que j’ai pu ; je n’ai pas réussi. (…) Je ne puis cependant m’empêcher d’être ému quand je vois tant d’hommes de valeur en France, en Angleterre, en Amérique, accepter ce nom comme un drapeau. (…) Je suis amené à croire que M. Comte sera une étiquette dans l’avenir, et qu’il occupera une place importante dans les futures histoires de la philosophie. Ce sera une erreur, j’en conviens ; mais l’avenir commettra tant d’autres erreurs ! (…) Vous avez mille fois raisons, Monsieur, quand vous mettez au-dessus de tout (…) le savant qui fait des expériences et crée des résultats nouveaux. M. Comte n’en a pas fait ; mais je vois dans votre Académie d’habiles inventeurs qui déclarent cependant lui devoir beaucoup » [28].
Renan compense donc la sévérité de son propre avis par le constat d’une faveur publique donnée par de grands esprits et dont il se prétend ému. Et dans la part d’éloge, il y a bien quelque mépris. En tout cas, il y a de la diplomatie : Renan sacrifie Comte dans Littré, il le sacrifie volontiers pour mieux sauver Littré
[29].
2°) Outre les références conjointes à Comte et Littré, Renan fait de Littré des citations assez fréquentes, et comme le montre J. Gaulmier, plutôt favorables : ils menaient des travaux et parfois des combats communs
[30]. On en soulignera ici deux traits.
D’une part, la place, le statut que Renan donne aux citations de Littré est élogieux : en 1857, il les présente comme des analyses inégalées
[31] ; en 1862, il les met en position stratégique en les citant très longuement – une page entière – pour illustrer « le principe essentiel de la science »
[32] ; en 1882, dans les
Souvenirs, c’est même à « l’inexorable phrase de M. Littré (…) bloc qu’on ne remuera point », qu’il attribue rétrospectivement ce principe fondamental de sa rupture avec la théologie
[33].
D’autre part, on ne peut qu’être frappé de l’admiration profonde que Renan exprime pour le « caractère », la « nature » de Littré, que ce soit par personnes interposées, comme en 1867, dans une comparaison avec « les plus beaux caractères de Port Royal »
[34], ou en 1881, dans les
Souvenirs, quand Renan évoquant l’un de ses anciens maîtres, leur reconnaît une même « passion concentrée » et des « natures absolues »
[35] ; ou que ce soit directement comme en 1871, où Littré est présenté comme un modèle de « caractère philosophique »
[36], et surtout dans la Réponse au Discours de L. Pasteur
[37]. Même en faisant la part de l’éloge convenu dans ce genre de discours
[38], ce texte est vraiment dithyrambique
[39]. Renan insiste sur « cette nature pleine d’énergie » ; « sa nature héroïque (qui) le porta toujours à ce qu’il y a de plus âpre et de plus dur » ; le caractère entier de sa foi démocratique, « de celles que rien n’ébranle » ; sa vie militante associée aux « habitudes d’un bénédictin » ; le « désintéressement absolu » ; sa modestie, sa tolérance, sa bonté… Chez Littré selon Renan, les défauts sont des qualités : « son style un peu négligé » est vu comme marque de modestie – rien à voir donc avec le « mauvais style » comtien ! :
« Sa modestie fut certainement exagérée, puisqu’elle lui fit croire qu’il était disciple quand, en réalité, il était maître, et qu’on le vit se subordonner à des personnes auxquelles il était fort supérieur » ; « ses apparentes négations n’étaient que la réserve extrême d’un esprit qui redoute les affirmations hasardées. (…) Vertueuse abstention (…). Hésitation qui implique un culte mille fois plus délicat que les téméraires solutions qui satisfont tout d’abord les esprits superficiels ! (…) Notre grand Littré passa toute sa vie à s’interdire de penser aux problèmes supérieurs et à y penser toujours (…). S’il fut quelquefois faible ce fut toujours par bonté (…). Les prudentes abstentions de M. Littré avaient du bon » [40].
Et puis Renan ne manque point de glisser quelques allusions aux rétractations de Littré par rapport au positivisme orthodoxe :
« Tel était son amour de la vérité que, seul peut-être en notre siècle, il put se rétracter sans s’amoindrir (…) Le principal représentant du positivisme a confessé son erreur » [41].
Renan souligne aussi chez Littré les exigences de sa « critique historique », le délie de tout esprit de système pour le faire relever de « l’esprit de finesse », proclame l’« excellence de sa méthode » et sa « science colossale, puisée aux sources les plus diverses ». Ce portrait devient en quelque sorte… l’antithèse exacte de celui que L’Avenir de la science avait tracé de Comte. Enfin, cette présentation de Littré si modeste, tolérant, scrupuleux… est scandée d’images par lesquelles on voit combien Renan tire Littré dans son monde : « ascète », « bénédictin », « croisé », « saint », allure de « vieux prêtre », « nature essentiellement religieuse ». Le panégyrique obéit donc à une sorte d’habile stratégie antipositiviste.
3°) Si l’on vient maintenant aux références renaniennes du « positif » et du « positivisme », on remarque d’abord tout le soin mis par Renan à éviter d’en parler, y compris dans son discours sur Littré, qui n’emploie le terme « positivisme » que deux fois : c’est tout de même une gageure à propos d’un penseur qui s’en est si hautement réclamé. Cette discrétion est bien sûr un parti-pris philosophique. Renan stigmatise d’ailleurs volontiers tous les -ismes
[42], significatifs d’un esprit de système, d’une prétention à faire « école » qui lui répugnent
[43].
La méfiance de Renan envers le positif positiviste s’exprime nettement encore dans un
Fragment philosophique sur « La Métaphysique et son avenir »
[44]. Ce texte partant de réflexions sur un ouvrage sous-titré « Principes de métaphysique positive », laisse en effet attendre quelque mise au point sur les espérances de « positif ». Pourtant Renan ne s’engage guère dans cette direction. Il parle bien de « l’école dite
positive » et même comme d’une école « active, pleine d’espérances, s’attribuant l’avenir »
[45] ; mais, d’une part, on remarque la manière très distanciée dont Renan parle de cette « dite » appellation et de ses auto-attributions, et, d’autre part, par deux fois, Renan dénonce la « cessation de toutes les grandes spéculations philosophiques », « le singulier silence de la philosophie » dans les trente dernières années
[46] alors que cette époque couvre exactement celle où Comte et Littré ont proclamé la naissance de la « philosophie positive » qui déclarait la métaphysique périmée. Enfin, il est important de souligner que dans ce texte fort ambivalent Renan parle d’école « positive » et non de « positivisme », or ces termes signifient des choix : Comte et ses disciples orthodoxes avaient engagé le « positivisme » dans des développements politico-religieux refusés par Littré qui se disait pourtant toujours adepte de « la philosophie positive ». Somme toute, le mot « positif » ne semble guère convenir à Renan que dans l’expression « sciences positives »
[47], et il n’en abuse guère.
Les références au « positivisme » sont donc d’une part plutôt rares, et d’autre part pour ainsi dire toutes péjoratives
[48] : en 1871 dans un rêve cauchemardesque des
Dialogues philosophiques, le terme qualifie ces savants-techniciens qui menacent de diriger l’humanité en « tyrans positivistes »
[49] ; en 1876 Renan place les « positivistes » avec « les politiques railleurs et les athées » aussi loin de la vérité que le sont, en position symétrique, les « orthodoxes de toutes les nuances »
[50] ; en 1878 dans
Caliban, le positivisme est le réalisme grossier du peuple que Renan oppose d’ailleurs à la « science » – sagesse de Prospero
[51] ; en 1888 dans son
Examen de conscience philosophique, Renan souhaite une humanité « tourmentée d’utopies » pour qu’elle ne soit pas d’un « positivisme désespérant »
[52].
À cette relative rareté des références de Renan à la pensée positiviste, faut-il appliquer le précepte énoncé par Renan dans la Préface des Souvenirs ?
« On ne doit jamais écrire que de ce qu’on aime. L’oubli et le silence sont la punition qu’on inflige à ce qu’on a trouvé laid ou commun » [53].
Renan qui a si peu parlé du positivisme ne l’aimait donc guère !
II. L’histoire de l’esprit humain
1 - Le premier domaine où Renan se confronte et s’affronte au positivisme est celui de l’histoire de l’esprit humain. Pour philosopher sur la science et son avenir, Renan s’interroge aussi sur son passé, son histoire, où il voit des transformations déterminantes dans les modalités de la connaissance et une pluralité successive d’étapes et états.
1°) À l’origine, Renan, attestant les « faits de la nature humaine », affirme que la science est « le premier besoin de l’humanité »
[54]. L’homme, immédiatement curieux des choses, serait porté à étendre inlassablement sa curiosité, selon une progression où Renan repère en gros trois étapes :
« L’homme en face des choses est fatalement porté à en chercher le secret. Le problème se pose de lui-même et en vertu de cette faculté qu’a l’homme d’aller au delà du phénomène qu’il perçoit. C’est d’abord la nature qui aiguise cet appétit de savoir ; il s’attaque à elle avec l’impatience de la présomption naïve, qui croit, dès ses premiers essais (…) dresser le système de l’univers. Puis c’est lui-même ; bien plus tard c’est son espèce, c’est l’humanité, c’est l’histoire. Puis c’est le problème final, la grande cause, la loi suprême qui tente sa curiosité » [55].
« Besoin », « appétit », imposée à l’homme par une « faculté » de la « nature humaine », la science a donc pour Renan une origine naturelle. Quant à son développement, elle va du monde à l’homme, et dans l’étude de l’homme des réflexions sur l’individuel à celles sur des collectifs de plus en plus vastes.
2°) C’est en commentant avec insistance cette pulsion humaine de connaissance et ses conséquences, que Renan définit les premières formes de la science :
« Rester indifférent devant l’univers est chose impossible pour l’homme. Dès qu’il pense, il cherche, il se pose des problèmes et les résout (…). Il n’a pas les données nécessaires pour répondre aux questions qu’il s’adresse ; qu’importe ? Il y supplée de lui-même. De là, les religions primitives, solutions improvisées d’un problème qui exigeait de longs siècles de recherches mais pour lequel il fallait sans délai une réponse » [56].
Ainsi pour Renan, les religions sont des sortes de passages obligés pour la science primitive, puisque, faute de rationalité assurée, elles en satisfont au moins le désir par des voies plus ou moins imaginaires.
Sous les expressions de « science primitive » et de « science méthodique » ou encore « science moderne », Renan décrit alors des sortes de catégories typologico-chronologiques.
- De la première, relève la prétention impatiente à connaître les causes, la répétition obstinée des "pourquoi". Et Renan compare volontiers cette « science primitive » ardente et ingénue, à la curiosité opiniâtre, mais bien vite et trop naïvement satisfaite de l’enfance :
« Il lui faut un système sur le monde, sur lui-même, sur la cause première, sur son origine et sa fin » ; « Les premiers penseurs sont (…) possédés par leur curiosité spontanée. L’objet est là, devant eux, aiguisant leur appétit ; ils se prennent à lui comme l’enfant qui s’impatiente autour d’une machine compliquée, la tente par tous les côtés pour en avoir le secret et ne s’arrête que quand il a trouvé un mot qu’il croit suffisamment explicatif. Cette science primitive n’est que le pourquoi répété de l’enfance, à la seule différence que l’enfant trouve chez nous une personne réfléchie pour répondre à sa question, tandis que là c’est l’enfant lui-même qui fait sa réponse avec la même naïveté » [57].
Quant aux réponses, la « science primitive » est portée selon Renan aux « explications théologiques », comme celles dont il montre la vogue de l’Antiquité au Moyen-Âge :
« Chez les peuples primitifs, toutes les œuvres merveilleuses de l’intelligence sont rapportées à la Divinité (…). Souvent ce sont les agents surnaturels qui sont eux-mêmes les auteurs des œuvres qui semblent dépasser les forces de l’homme (…). Les siècles crédules du Moyen-Âge attribuent à des facultés secrètes, à un commerce avec le démon, toute science éminente ou toute habileté qui s’élève au-dessus du niveau commun » [58].
- Pour la science « moderne » ou « méthodique » les caractéristiques soulignées par Renan sont tout autres, et même contraires. Maîtrisant l’impatience, elle « sait se résoudre à ignorer ou du moins à supporter le délai »
[59]. Contre les recours théologiques, elle a dû faire preuve d’une audacieuse témérité en prenant conscience de la force et du pouvoir créateur de l’homme
[60], et en affirmant son sens du progrès
[61]. Et loin d’offrir le refuge d’assurances systématiques, elle est inquiétude spéculative essentielle, pour l’homme conscient d’être entouré de problèmes sans doute à jamais insolubles
[62].
3°) De la lecture de l’histoire aux leçons pour l’avenir, il n’y a qu’un pas, vite franchi par Renan.
- Leçons de méthode d’abord : dès le chapitre III de
L’Avenir de la science, le discours historique se fait normatif. La science doit être et ne doit qu’être « étude patiente des choses », « étude pragmatique de ce qui est » ; l’homme étant enfin arrivé à l’idée claire des « lois de la nature », il faut considérer les références au surnaturel et tout « supernaturalisme » comme conception de « fantaisie », en tout cas comme « conception dépassée ». Et Renan recommande la « rupture absolue », appelle même à « détruire » radicalement
[63] ces croyances qui tinrent lieu de science et qui aujourd’hui font obstacle à la seule science nécessaire : l’exclusive « science positive et expérimentale ». Renan ne se montre d’ailleurs guère plus accommodant pour les « spéculations métaphysiques » qu’il juge ratiocinations théoriques, trop loin du réel, ou trop pesantes et somme toute peu utiles « demi-critiques ».
- Les révolutions méthodiques ouvrent aussi dès L’Avenir de la science sur d’ambitieuses espérances pour la société et l’humanité :
« La science et la science seule, peut rendre à l’humanité ce sans quoi elle ne peut vivre, un symbole et une loi (…). L’établissement social, comme l’établissement politique, s’est formé sous l’empire de l’instinct aveugle. C’est à la raison qu’il appartient de le corriger (…). Par toutes les voies nous arrivons donc à proclamer le droit qu’a la raison de réformer la société par la science rationnelle et la connaissance théorique de ce qui est (…) Organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention » [64].
2 - Dans une telle histoire, d’aucuns reconnaîtraient aisément bien des thèmes familiers de la philosophie des sciences d’Auguste Comte. Même analyse aux origines d’un irrépressible besoin de connaissance, même liaison de l’histoire de la science à celle des mouvements naturels de l’esprit humain, même description de l’ordre des recherches du monde à l’homme, même renvoi des formes théologiques et métaphysiques de la science aux rangs d’états infantiles et périmés, et même militantisme ardemment proclamé pour une « science positive » à la fois patiente et conquérante, chargée des « travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société »
[65].
Ajoutons que pour la chronologie concrète, Renan fait de la Révolution française un événement déterminant, une époque charnière de l’histoire
[66]. Or Comte, qui a toujours inscrit ses recherches de philosophie des sciences dans le cadre d’un programme de réorganisation politico-sociale soulignait amplement aussi le rôle-clé de la Révolution, proposant même de dater de 1789 le départ d’une nouvelle histoire
[67].
Mais tous ces évidents rapprochements ne peuvent, ne doivent pas cacher l’importance des différends entre les deux philosophies de la science de Comte et de Renan.
1°) Avant tout, alors que Comte fait du renoncement aux interrogations sur les causes et sur la nature intime des choses, la condition et le caractère mêmes de l’accès à la science positive
[68], il n’en est jamais question pour Renan :
« Le problème se varie, s’élargit à l’infini, suivant les horizons de chaque âge ; mais toujours il se pose ; toujours, en face de l’inconnu, l’homme ressent un double sentiment : respect pour le mystère, noble témérité qui le porte à déchirer le voile pour connaître ce qui est au-delà » [69].
Pour Renan, renoncer à ces questions, c’est le renoncement de toute science à elle-même : une démission, et non une promotion. Renan a toujours cherché « le vrai nécessaire et absolu », c’était même ce qu’il attendait de la liaison des sciences et de la philosophie
[70]. Abandonner ces interrogations originelles, c’est un manque de « regard profond », un repli frileux sur les finalités bornées, et la réduction de la science au « petit procédé » :
« Misères que tout cela ! Pour moi, je ne connais qu’un seul résultat à la science, c’est de résoudre l’énigme, c’est de dire définitivement à l’homme le mot des choses, c’est de l’expliquer à lui-même, c’est de lui donner (…) le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu’il ne peut plus accepter » ; « Que reste-t-il en effet, si vous enlevez à la science son but philosophique ? De menus détails, capables sans doute de piquer la curiosité des esprits actifs et de servir de passe-temps à ceux qui n’ont rien de mieux à faire. (…) La science ne vaut qu’autant qu’elle peut rechercher ce que la révélation prétend enseigner » [71].
Pire, les questions des origines et des fins, sont même celles que sélectionne et préfère Renan : en 1848 il déclare la « cosmologie » essentielle pour la philosophie, et comme programmes, il ne se donne rien moins que « le problème des
origines de l’humanité » ou « l’
embryogénie de l’esprit humain », ou plus modestement (!) l’histoire des «
origines du christianisme »
[72].
Et ce n’est pas le défi d’une jeunesse intransigeante. Renan mûri revient toujours à ces ambitieuses visées
[73]. Et les maintient même s’il en admet l’impossible atteinte :
« Des voiles impénétrables nous dérobent le secret de ce monde étrange dont la réalité à la fois s’impose à nous et nous accable ; la philosophie et la science poursuivront à jamais, sans jamais l’atteindre, la formule de ce Protée qu’aucune raison ne limite, qu’aucun langage n’exprime » ; « La science n’a réellement qu’un seul objet digne d’elle : c’est de résoudre l’énigme des choses, c’est de dire à l’homme le mot de l’univers et de sa propre destinée » [74].
Pas question d’abdiquer la recherche tout en la connaissant impossible à satisfaire
[75]. La Lettre à Marcelin Berthelot de 1863 est aussi très révélatrice de la fascination de Renan pour les problèmes d’origine et de fins
[76] : d’ailleurs, lorsque Littré la commente, il y décèle précisément un esprit de métaphysicien, et des propos de « cosmogonie »
[77].
2°) Aussi, entre Comte et Renan il y a une manière fort différente de voir les « états » par lesquels passe l’esprit humain.
- D’abord, quant aux rapports entre les formes théologico-métaphysiques et positives de la science. Pour Renan, il y a âpre concurrence. Que souligne le terme qu’il préfère pour désigner sa conception : celui de « critique » ?
« La critique universelle est le seul caractère que l’on puisse assigner à la pensée délicate, insaisissable, du XIXème siècle. (…) La critique, telle est donc la forme sous laquelle, dans toutes les voies, l’esprit humain tend à s’exercer » ; « Il était difficile au XVIIème siècle de deviner la haute critique et le grand esprit de la science. Leibniz le premier a réalisé dans une belle harmonie cette haute conception d’une philosophie critique » [78] ; « Le physicien est le critique de la nature ; le philosophe est le critique de l’humanité » [79].
Et dans le choix de la science et de la philosophie « critiques », il y a chez Renan un appel à éradication totale de la « méthode théologique » et une répugnance proclamée envers tout « dogmatisme » et toute « orthodoxie »
[80]. La lutte est sans merci lorsque les adversaires se battent sur un même terrain et pour le même enjeu.
Or Comte, qui a renoncé aux aspirations des sciences primitives, ne situe pas la science positive en position de concurrence : s’il vise bien aussi à dépasser les modes théologico-métaphysiques, il se targue volontiers d’un relativisme généreux à l’égard des états infantiles où l’esprit humain essayait comme il le pouvait de construire un système de connaissances. Par contre, l’esprit « critique » est chez Comte un esprit « négatif » et plein d’étroitesses, que le XVIII
ème siècle a particulièrement illustré et dont le positivisme devrait délivrer
[81]. Quant au « dogmatisme », c’est pour Comte la visée même de toute volonté de savoir, et l’« orthodoxie », la condition de tout consensus social
[82].
Il y a aussi d’autres importants différends sur la compréhension de la méthode positive. Alors que pour Comte le déploiement de l’esprit positif est censé se faire dans la droite ligne du « bon sens » et doit même s’y référer à titre de contrôle, la « critique » selon Renan en est d’abord une mise en question
[83].
- Ainsi, dans ces interprétations différentielles du « théologique », du « critique », du « positif », c’est donc une réinterprétation radicale de la succession des modalités de fonctionnement de l’esprit humain que propose Renan.
L’Avenir de la science la présente plusieurs fois en trois étapes, où l’on est bien tenté de voir la correction subversive des « trois états » comtiens
[84] : l’énoncé qui en est fait au beau milieu de l’ouvrage y invite particulièrement puisqu’il s’agit de « trois états » dans la « marche de l’esprit humain », correspondant à « trois phases de la connaissance » et érigés en « grande loi »
[85]. Les caractéristiques retenues dans le détail de ces états, et leurs retraductions montrent cependant plus de distorsions que de parentés entre les différents versions. De plus fines confrontations amèneraient à retrouver les rapports complexes que nous avons étudiés ailleurs sur la philosophie de l’histoire en général
[86].
3°) Les désaccords entre Comte et Renan sur les visées possibles ou nécessaires de la science positive, et sur l’histoire de son établissement, entraînent alors de très importants différends dans leurs conceptions de ses modalités.
- Comte, philosophe du renoncement, est aussi le philosophe des méthodes sélectives. On ne peut tout savoir, on doit se résoudre à ignorer, et il faut même en faire parfois une règle de bonne méthode : inutile de se perdre dans les détails oiseux, il faut se méfier de « l’empirisme dispersif », du goût des minuties. Cherchant d’abord à bien installer les cadres de la connaissance qui doivent parfois être des bornes, il vise la maîtrise des « généralités », déplore souvent les limites liées aux excès de la spécialisation. Il juge aussi que la philosophie positive doit d’abord se construire à partir des connaissances « théoriques », « générales » et « abstraites », et réserve pour plus tard les méditations sur les sciences « concrètes », « particulières » et « pratiques ». Au nom de la philosophie positive, il énonce parfois aussi des interdits – ses critiques des recherches d’astronomie sidérale, du calcul des probabilités, d’économie politique sont bien connues… Comte sélectionne et prétend pouvoir prévoir et orienter les voies du développement des sciences positives
[87].
- Pour Renan, au contraire, pas question de sélectionner quoi que ce soit ; toutes les recherches ont de l’intérêt ou peuvent en avoir, car il n’est jamais possible de dire quelles seront vraiment les voies fécondes ou les impasses de la science. Il faut donc concevoir le travail de la science comme une vaste « battue générale », courir tous les sentiers, dans toutes les directions et sur tous les terrains, l’engager dans une « expérimentation universelle »
[88].
« Il importe d’ailleurs de considérer que les résultats qui paraissent à tel moment les plus insignifiants peuvent devenir les plus importants, par suite de découvertes nouvelles et de rapprochements nouveaux. La science se présente toujours à l’homme comme une terre inconnue : il aborde souvent d’immenses régions par un coin détourné et qui ne peut donner une idée d’ensemble. (…) Aucune recherche ne doit être condamnée dès l’abord comme inutile ou puérile ; on ne sait ce qui peut en sortir, ni quelle valeur elle peut acquérir d’un point de vue plus avancé » [89].
D’où aussi la valorisation de l’érudition, des travaux de spécialités, et l’idée qu’il est nécessaire de les pousser à fond, tout en évitant de s’y laisser enfermer
[90]. Les simples « manœuvres », les très pointilleux « ouvriers » de la science, même s’il y a des « esprits très médiocres » méritent aussi d’être salués
[91]. En tout cas, le propre de l’attitude scientifique et philosophique n’est certainement pas pour Renan dans la quête des « généralités » ; et encore moins dans celle des abstractions : par là il reste fidèle à ses premières impressions-vocations d’étudiant à qui la philosophie a ouvert le monde fascinant des « incertitudes » et des « singularités », et qui a vite répugné à la « métaphysique abstraite »
[92]. Des certitudes et des généralités abstraites que cherche Comte, Renan toujours se méfie, y voyant trop souvent bavardages stériles et prétentieux, car souvent prématurés :
« Les résultats généraux qui seuls, il faut l’avouer, ont de la valeur en eux-mêmes, et sont la fin de la science, ne sont possibles que par le moyen de la connaissance érudite des détails. (…) Le penseur suppose l’érudit : et ne fut-ce qu’en vue d’une sévère discipline de l’esprit, je ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins une fois dans sa vie, à éclaircir quelque point spécial de la science » [93].
Bref, aux prétentieux philosophes de la science, Renan préfère les « laborieux travailleurs »
[94].
On peut donc dire que dans les conceptions que se font Comte et Renan des conditions de progrès de la science positive, ce qui pour l’un est censé la servir, c’est ce qui pour l’autre, la bloque, la contraint à piétiner, où l’entraîne dans des impasses.
- Cependant sur ces conceptions de l’érudition et des généralités, l’opposition entre Renan et le positivisme, assez simple quand on s’en tient aux rapports Comte-Renan, se complique sérieusement si l’on fait intervenir Littré. Car d’une part, lorsqu’il y eut rupture entre Comte et Littré, celui-là accusa précisément celui-ci de n’être qu’un « érudit » et de ne pas savoir s’élever au point de vue général du positivisme développé. D’autre part, il est assez piquant de rappeler que Littré a parfois tancé son jeune confrère Renan, en lui reprochant certain goût trop prononcé pour les « généralités »
[95].
4°) Enfin, dans l’histoire de l’esprit humain et de sa maîtrise de la rationalité positive, Renan pouvait sembler partager avec les positivistes une volonté déclarée d’« organiser scientifiquement l’humanité ». Mais que de divergences dans les déterminations que Renan et Comte donnent pour l’avenir de la science !
- Alors que les recherches scientifiques de Comte sont d’emblée essentiellement motivées par le souci de réorganiser la société et son avenir
[96], pour Renan c’est plutôt l’avenir de la science qui motive les réformes de société
[97]. Ce qui est fin pour l’un est moyen pour l’autre. De plus, l’organisation scientifique de l’humanité est présentée par Renan comme une étape vers une plus audacieuse prétention :
« Je vais plus loin encore. L’œuvre universelle de tout ce qui vit étant de faire Dieu parfait (…) il est indubitable que la raison, après avoir organisé l’humanité organisera Dieu » [98].
Or pour le positivisme comtien qui proclame « l’irrévocable élimination de Dieu »
[99], il n’y a rien au delà de l’humanité ; et l’appeler « Grand-Être », ou nouvel « Être-suprême », voire « déesse », c’est tout de même refuser de concevoir un Dieu, après elle ou plus loin. Par contre, et quelles que soient les prudentes indéterminations dans lesquelles Renan maintient sa conception de Dieu – par-delà tout anthropomorphisme, tout déisme même, bref par-delà toute « formule » particulière
[100] – il croit en un Dieu auquel il donne au moins la transcendance.
- Quant à Littré, qui s’éloigna de Comte en grande partie à cause des tournures religieuses données au positivisme, il s’est farouchement défendu d’en appeler à une divinité dont il n’a cessé de dire qu’on n’en pouvait rien dire
[101].
Mais nous n’irons pas plus loin dans cette direction d’analyse, car les divergences des conceptions des rapports entre Science, Philosophie et Religion entre les positivistes compliqueraient trop ici toute confrontation sérieuse avec celles, déjà bien complexes, de Renan.
Ainsi, par-delà quelques accords manifestes, Renan s’avère bien distant des « positivistes ». Certes, pour tous, la science positive s’est substituée – et doit continuer à le faire – aux spéculations plus ou moins fantaisistes ou abstraites des théologiens et métaphysiciens. Mais pour les conceptions de la science même, de ses modalités et de ces buts, Comte et Renan n’ont guère en commun que des refus. Ils ne s’accordent en fait ni sur la science primitive, ni sur la science positive, ni sur son avenir. Pour Renan, Comte est plutôt un de ces métaphysiciens abstraits et systématiques qu’il dédaigne. Les connivences sont plus marquées entre Renan et Littré, sur leurs conceptions de la pratique scientifique pour le moins. Mais c’est Renan qui reste alors pour Littré un incorrigible métaphysicien.
III. La classification des sciences et ses enjeux
La classification des sciences, fondement essentiel pour le positivisme, est fort discutée au temps de Renan, et fort discutée par Renan lui-même. Très vite, il s’agit pour lui de savoir à quelle science il va se consacrer : il lui a fallu choisir entre la théologie et la science, il lui a fallu aussi choisir entre les sciences ; et il dit souvent combien ce choix lui a paru difficile
[102].
1 - Bien que Renan ne traite pas ces questions de façon systématique, il leur consacre souvent des réflexions approfondies. Trois textes au moins les abordent de front : le chapitre XII de
L’Avenir de la science de 1848
[103] ; l’importante lettre à Marcelin Berthelot d’août 1863, republiée dans les
Fragments philosophiques avec la réponse de Berthelot
[104] ; un article de 1867 sur « L’Institut de France », repris dans les
Questions contemporaines. Bien d’autres occasions sont saisies ici où là par Renan, dès qu’il s’agit de philosophie contemporaine – en particulier dans les textes sur Cousin, et sur Vacherot
[105].
1°) Tous ces textes procèdent à une distribution bipartite des sciences. Version 1848 : « les sciences philologiques et, en général de l’érudition » sont groupées « en un ensemble auquel on donnerait le nom de
sciences de l’humanité par opposition aux
sciences de la nature »
[106]. Version 1863 : la distinction entre « les Sciences de la nature » et les « Sciences historiques » est l’enjeu du texte et lui donne son titre. Version 1867 : la méditation sur les fluctuations historiques des Académies et de leurs « classes » aboutit à la proposition d’une « académie des sciences de l’humanité, en opposition avec l’académie des sciences de la nature »
[107].
Mais si Renan parle d’« opposition », il ne s’agit jamais de déprécier les sciences de la nature. Il les présente toujours comme modèles de toute scientificité et dans sa manière même d’installer les dichotomies, Renan s’applique surtout à souligner les parallèles, les correspondances :
« Deux voies, qui n’en font qu’une, mènent à la connaissance directe et pragmatique des choses : pour le monde physique, ce sont les sciences physiques ; pour le monde intellectuel, c’est la science des faits de l’esprit. (…) La philologie est la science exacte des choses de l’esprit. Elle est aux sciences de l’humanité ce que la physique et la chimie sont à la science des corps » [108].
Le physicien, le chimiste sont souvent invoqués pour leur sens de « la plus scrupuleuse expérimentation » et leur manière « d’atteindre les lois les plus élevées de la nature la main posée sur des appareils »
[109] ; la géologie, la botanique, l’anatomie, la zoologie sont aussi prises comme exemples pour le programme philologique que se trace Renan
[110], et parfois non sans grandiloquence :
« On fait la science des littératures comme ferait de la botanique un fleuriste amateur qui se contenterait de caresser et d’admirer les pétales de chaque fleur. La belle et grande critique, au contraire, ne craint pas d’arracher la fleur pour étudier ses racines, compter ses étamines, analyser ses tissus » [111].
Les sciences de la nature offrent ainsi selon Renan des modèles de méthode. Elles sont modèles de scientificité, car elles le sont aussi parce qu’elles en sont la source
[112].
Par ailleurs on soulignera que Renan défend une méthode expérimentale « active », par-delà les limites de la simple observation et les précipitations dans la spéculation : d’où la valorisation des « manipulations »
[113], les fréquentes comparaisons entre « analyse » et « dissection »
[114], et les sciences préférentiellement évoquées : la géologie
[115], les naturalistes
[116]. Renan invite ainsi aux informations mutuelles et aux importations réciproques de méthode :
« Les sciences diverses, d’ailleurs, ont des problèmes communs ou analogues quant à la forme, lesquels sont souvent plus faciles à résoudre dans une science que dans une autre » [117].
2°) En même temps, toutes ces comparaisons jouent au bénéfice d’une promotion des sciences de l’humanité.
« Il n’y a réellement que deux ordres de sciences, les sciences de la nature et les sciences de l’humanité (…) Le grand problème de ce siècle, ce n’est ni Dieu, ni la nature ; c’est l’humanité ». « L’univers se compose de deux mondes, le monde physique et le monde moral, la nature, et l’humanité (…) En général, c’est par l’étude de la nature qu’on est arrivé jusqu’ici à la philosophie ; mais je ne crois pas me tromper en disant que c’est aux sciences du second groupe, à celles de l’humanité, qu’on demandera désormais les éléments des plus hautes spéculations » [118].
Il y a là toute une stratégie promotionnelle dont nous avons étudié ailleurs quelques exemples précis
[119] : Renan la déploie dès l’
Avenir de la science, mais surtout dans la Lettre d’août 1863 à Berthelot, où il parvient à une sorte d’enrôlement de toutes les sciences sous la bannière de l’histoire, qui embarrasse d’ailleurs un peu son correspondant.
3°) Ceci amène à une autre caractéristique de la « classification » renanienne des sciences. En fait, les « sciences de l’humanité » sont souvent ramenées ou plutôt confondues avec les « sciences historiques ».
En 1848, Renan leur donnait le nom de « philologie » pris dans une acception très large
[120]. Mais il déplace vite l’accent sur « l’histoire » :
« Les sciences historiques surtout me paraissent appelées à remplacer la philosophie abstraite de l’école dans la solution des problèmes qui de nos jours préoccupent le plus vivement l’esprit humain. (…) Les vraies sciences de l’humanité sont les sciences historiques et philologiques. (…) L’histoire, je veux dire l’histoire de l’esprit humain, est en ce sens la vraie philosophie de notre temps. Toute question de nos jours dégénère forcément en un débat historique ; toute exposition des principes devient un cours d’histoire. Chacun de nous n’est ce qu’il est que par son système en histoire » [121] ; « les études historiques (…) que j’envisage comme fournissant la vraie base de la science de l’humanité » [122].
En 1860, ce sont bien les « sciences historiques » qui sont toujours données en parallèle avec les « sciences naturelles »
[123]. En 1863, le titre même de la Lettre à Berthelot le proclame
[124].
En tout cas, il est frappant de constater à quel point, lorsqu’il fait des distinctions, Renan évite d’en faire des frontières. Entre sciences de la nature et sciences historiques, Renan s’applique à estomper les différences de méthode et même les distinctions de domaines. D’ailleurs, puisque la science positive s’oppose à tout « supernaturalisme » toute science n’est-elle pas science naturelle et science humaine à la fois ? Il y ainsi très peu d’ordre dans la classification des sciences de Renan. En tous cas, pas de hiérarchie entre les différentes illustrations des mêmes exigences scientifiques.
Ceci se traduit aussi dans la façon dont Renan répugne aux distinctions multiples et trop strictes dans les institutions aussi : dans les cursus de l’instruction, il déplore que lettres et sciences ne soient pas cultivées ensemble ; dans les plus hautes institutions, Collège de France, Institut, il plaide pour la mouvance des cadres, déclare « les sections intérieures toujours funestes aux corps savants »
[125], et veut développer les « membres libres »
[126].
2 - D’où, là encore, que de radicales différences entre le monde scientifique du positivisme et celui de Renan !
1°) Dans l’encyclopédie comtienne, tout est hiérarchies strictes, avec itinéraires obligés, et sens interdits : Comte attribue à chaque science un certain domaine dont les phénomènes sont caractérisés par leur degré de simplicité ou de complication, leur type de proximité à l’homme ; et de ce fait, chacune a ses méthodes et son type d’excellence. Comte multiplie les protestations contre les empiètements d’une science sur l’autre, met en garde contre l’importation des procédés. Quant aux sciences de l’humanité, conçues comme « sociologie », il faut pour y parvenir avoir maîtrisé au moins les généralités philosophiques de toutes les sciences sur le monde
[127].
Renan, lui, n’aime pas que l’on dresse des « cartes de la science »
[128]. Il invite aux « circulations » les plus libres
[129], aux recherches singulières. Pour Renan l’ordre n’est point la condition du progrès. Pas d’« échelle encyclopédique ». Et s’il évoque une sorte d’arbre encyclopédique, il lui donne un feuillage toujours changeant :
« Je me représente l’esprit comme un arbre dont les branches seraient garnies de crocs de fer. L’étude est comme une corne d’abondance versant d’en haut sur cet arbre des choses de mille couleurs de mille formes. Les crocs ne retiennent pas tout, ni pour toujours. Tel objet, après y avoir pendu quelque temps, tombe, et c’est le tour d’un autre » [130].
On peut poursuivre la comparaison différenciée entre les arbres des sciences de Comte et de Renan en remarquant aussi que pour Renan tout se joue dans les mouvances du feuillage, alors que Comte s’intéressait surtout aux racines et branches porteuses.
2°) De plus, parmi les branches porteuses de l’arbre de Renan, prennent une large place les sciences que Comte négligeait comme « concrètes » : géologie, botanique, zoologie ; et d’autres qui pour Comte n’en sauraient être : économie politique, psychologie…
Sur ces points d’ailleurs, Littré, tout en défendant avec ardeur les principes de la classification comtienne, a corrigé quelque peu ses distributions, et récupéré certaines sciences délaissées
[131]. Et Littré n’avait-il pas, en ayant comme spécialités scientifiques la médecine et la philologie, fait précisément choix de sciences qui n’avaient pas de place dans les « sciences théoriques fondamentales abstraites » dont Comte se préoccupait ? L’érudition philologique partagée par Renan et Littré les rapprochent aussi.
Cependant, les relations entre Littré et Renan sont toujours fort complexes. Ainsi, le commentaire que donne Littré de la lettre de Renan à Berthelot est tout à fait remarquable par la manière dont Littré s’efforce de retrouver dans la progression des connaissances décrite par Renan l’ordre général de la classification comtienne
[132]. Littré se sert d’ailleurs fort habilement de la Réponse de Berthelot, effectivement plus proche des principes et thèmes de la philosophie positive
[133].
3°) Sur la place de l’histoire et des « sciences historiques », il y aurait aussi beaucoup à dire. Tant sur l’opposition franche de Renan à Comte, qui ne classe point l’« histoire » dans les sciences fondamentales, mais n’en fait que la « méthode » de la science « sociologie », que sur le net rapprochement des positions de Renan et de Littré, qui a toujours voulu comprendre la « sociologie » comme « histoire » en dépit des rappels à l’ordre de son maître. Mais nous avons ailleurs développé ces questions
[134].
3 - En fait, s’il y a chez Renan une classification distributive des sciences, elle est beaucoup plus dans la distinction des formes d’esprit et des exigences scientifiques mises en œuvre dans tel ou tel domaine, qu’entre les domaines de spécificité disciplinaire. Pour Renan, il y a des esprits géomètres et des esprits fins, des superficiels et des profonds ; d’où des sciences de surface et des sciences des profondeurs. D’un côté, les sciences attachées aux vérités bien pleines, bien enchaînées et « lourdes » ; de l’autre celles qui traquent les vérités légères et à facettes, nuancées et fugitives :
« Les vérités de la critique ne sont point à la surface ; elles ont presque l’air de paradoxes, elles ne viennent pas poser à plein devant le bon esprit comme des théorèmes de géométrie : ce sont de fugitives lueurs qu’on entrevoit de côté et comme par le coin de l’œil, qu’on saisit de manière toute individuelle » [135].
Ces distinctions de types d’esprit recoupent bien cependant quelque distributions de disciplines : l’esprit de géométrie est à l’aise en mathématiques géométrie, algèbre et plus généralement logique, sciences de « raison pure » fonctionnant le plus souvent sur des
a priori
[136] ; l’esprit de finesse étant par contre obligé dans les sciences « morales » « philosophiques » « historiques » bref, dans les sciences de l’humanité. En dépit des formulations assez généreuses des qualités respectives de ces types de sciences, les choix de Renan ne laissent aucun doute : les premières lui semblent par trop « tyranniques »
[137].
IV. La politique de la science
À ces confrontations de Renan au positivisme du point de vue des fondements théoriques de leur philosophie de la connaissance et des sciences, il resterait à ajouter quelques explorations comparées des positions sur les problèmes concrets, pratiques de l’organisation du travail scientifique. Nous n’en dirons ici que quelques mots en renvoyant à des travaux d’analyses plus précises
[138]. Là encore, quelques points communs, mais qui révèlent vite beaucoup de divergences profondes.
1 - On peut par exemple souligner que des deux côtés sont dénoncés les conceptions et les usages essentiellement pragmatiques de la science. Les thèses de Renan peuvent apparaître comme une variante des thèses positivistes énonçant la priorité des recherches théoriques sur les pratiques, la nécessité de cultiver les sciences pures avant toute préoccupation des applications, et celle de dissocier l’enseignement scientifique de l’apprentissage professionnel
[139].
On peut également souligner que des deux côtés il y a un souci de la diffusion des savoirs, avec de fortes exigences de respect du public : le refus de fournir des savoirs au rabais est partagé
[140].
Il y a également des convergences d’idées à propos du devoir imposé à l’État de pourvoir à la formation des savants et de les entretenir financièrement ; et même des convergences de propositions pratiques : pour subvenir aux dépenses de ces nécessités besoins, Renan comme Comte propose le transfert du budget des cultes au budget des sciences.
2 - Mais les désaccords l’emportent, et de loin. Et même dans les domaines où l’on vient d’évoquer quelques possibles rapprochements.
1°) Par rapport aux radicales finalités spéculatives que Renan donne à la science, les positions de Comte paraissent rester d’un « pragmatisme » et d’un professionnalisme assez étroit.
Chez Comte, pour les savants, une profession obligée : celle de professeurs. Chargés du « pouvoir spirituel », ils ont pour tâche essentielle « l’éducation » qui donnera à chacun les connaissances nécessaires pour comprendre sa place, son rôle comme « organe de l’humanité »
[141]. Ainsi le but de toute formation scientifique est une formation sociale. La politique comtienne de la science est à la fois basée sur et finalisée par ces préoccupations de l’enseignement formateur. Celle de Renan est très préférentiellement tournée vers la recherche. Il s’est même farouchement opposé à ce que la science soit faite pour l’école, où on la « débite » alors que l’important est de la « fabriquer »
[142].
Leurs pratiques, leurs itinéraires illustrent d’ailleurs ces divergences. Pour la recherche Renan a très fermement refusé au début de sa carrière des postes d’enseignement où il voyait des obstacles. Quant à son professorat au Collège de France, il l’a aimé justement parce qu’il y voyait moins un poste d’enseignant que d’« éveilleur » aux recherches. Comte, lui, n’a fait que ce que Renan s’est soigneusement appliqué à ne point faire : il a travaillé à des sortes de manuels
[143], il s’est entièrement consacré à l’enseignement, acceptant même des tâches ingrates sinon obscures – répétiteur, puis examinateur à Polytechnique, où il n’obtint jamais de chaire –, professant des cours gratuits le dimanche, dans les Mairies, devant un large auditoire où se pressent de nombreux prolétaires, puis au cénacle privé de la Société positiviste.
2°) De plus, dans leurs propositions de réorganisation de l’enseignement, tout diffère. N’ayant pas les mêmes fins, ils ne prennent pas les mêmes moyens.
Selon Renan, libéralisme et concurrence stimulante ; le moins d’intervention possible de l’État, le plus de souplesse et de diversité possibles dans les institutions ; quelques Universités, ayant chacune leur spécificité, et des Écoles d’un autre style, telles le Collège de France.
Pour Comte, un dirigisme précis, aussi bien dans les programmes que dans les cadres institutionnels, et tout tend à limiter la part d’intervention de l’individualité. En fait, l’« École positiviste » prévue par Comte résume assez bien tout ce que Renan refuse : surveillance administrative, centralisation uniformisante, recrutement des élèves par examens-concours ; réseaux de professeurs et inspecteurs, avec mobilité obligée, pour éviter les relations personnalisées ; cursus très précis et programme strict, tout est planifié, annoncé à l’avance ; Comte calcule même le nombre de « leçons publiques » – c’est-à-dire de cours magistraux – que doit suivre l’élève dans un parcours encyclopédique ordonné et complet. Par contre, la recherche pure n’est guère prévue. Les savants de la société positiviste sont des professeurs-fonctionnaires, chargés d’exercer leurs fonctions en des lieux, et selon des modalités strictement définies. De plus, Comte qui ne conçoit d’études organisées que pour les sciences théoriques abstraites, laisse tout ce qui est lettres, langues et exercices esthétiques, à « l’étude spontanée ».
Littré avait été en 1849 un des rapporteurs de ce projet ; il s’en est ensuite désolidarisé sur certains points, sur la place trop faible accordée à la recherche particulièrement
[144].
3°) Quant aux modalités de la diffusion des savoirs qui leur est un souci commun, et au réseau social sur lequel il doit s’appuyer, là encore les différends s’accumulent.
Comte a fait des cours et traités, ordonnés par une conception rigoureuse de l’exposition systématique ; il se méfiait des journaux et revues, n’y a guère écrit et, bien qu’il ait pensé un moment à fonder une Revue, il n’a pas essayé avec beaucoup d’ardeur. Or, Renan, n’a pas hésité, à côté de grandes entreprises, à multiplier articles dans des journaux et revues, à diffusion savante ou médiatique très diverses. Sur ce point encore, la politique de diffusion de Littré est plus proche de celle de Renan que de celle de Comte
[145]. Voilà pour la forme. Quant au fond, Comte vise explicitement les « généralités ». Et alors que pour Renan, seul le spécialiste est apte à bien vulgariser, Comte juge qu’il aurait plutôt tendance à ne pas savoir dégager l’essentiel. Littré a sur ce point une attitude assez complexe : il aime répéter les grands principes généraux de la philosophie positive ; mais il pratique plutôt les analyses ponctuelles et circonscrites, en prise directe sur l’actualité.
Pour les institutions que chacun invite à développer à côté des établissements d’enseignement, là encore mêmes clivages. Comte propose dans les bibliothèques des tris, une sélection du nombre des volumes, et d’en condenser parfois les matières : de faire des textes choisis, ou même des « synthèses »
[146]. Renan veut tout garder, et s’attache beaucoup à la préservation des documents les plus rares. Exigences des travaux d’érudition et de conservation maximale du patrimoine littéraire et linguistique de l’humanité que partage aussi Littré. Sur le statut et le rôle des Sociétés savantes et académies, même si tous dénoncent leurs inconvénients – luttes de pouvoir, appâts honorifiques, coteries, corporatisme – Renan est bien loin de les condamner et d’en demander comme Comte la suppression ; au contraire, il en espère un rôle stimulant, multiplie ses participations – comme Littré là encore
[147].
4°) Les conceptions des rapports de la science au domaine public et au social, traduisent aussi des conceptions et des choix sur la politique et la religion.
Chez Comte et chez Renan, ils sont radicalement différents. Pour Comte, une formation scientifique bien conduite doit être couronnée par la science, sociologie et morale, qui vise l’effacement du privé. D’où la liaison de la science à l’opinion publique : d’une certaine manière elle en émane, elle ne peut être en désaccord avec le « bon sens » ; d’une autre manière elle la forme, elle doit avoir toujours souci de l’éclairer, elle construit le « consensus » en lui donnant ses lois comme dogmes d’une nouvelle religion ; enfin, l’opinion publique est aussi la pression qui contrôle et règle les ambitions de la science, dont l’impérialisme a besoin selon Comte d’être surveillé
[148]. En fait, le prolongement positiviste de la science en religion met la science au service de la nouvelle religion ; et dans cette religion nouvelle Comte insiste sur le rôles des rites, du « culte » et du « régime »
[149]. Littré a pris ces distances avec l’« Église positiviste », mais il est entré dans la franc-maçonnerie et n’a donc pas eu pour l’esprit de secte les répugnances d’un Renan qui lui y voit volontiers une entrave à tout esprit scientifique. Chez Renan l’originalité est toujours respectée et même recherchée ; et, parallèlement à l’obligation pour la société de laisser la science entièrement libre de ses travaux, il y a une sorte de devoir d’indifférence du savant vis-à-vis des pressions de l’opinion publique. Quant au caractère religieux de la science pour Renan, c’est justement sa radicale indépendance de tout « symbole particulier »
[150] et sa poursuite illimitée de la connaissance.
En tout cas, on ne saurait trop souligner la radicale différence dans les rapports Religion-Science qu’entretiennent Renan et le(s) positiviste(s). Le positivisme qui vise par la science une religion de l’Humanité n’est pas une religion de la science ; la philosophie renanienne de la science, qui lui délègue une irréductible transcendance par rapport à toute autre activité humaine, est bien une « religion de la science »
[151] et qui lui fait réassumer l’exigence traditionnelle du religieux : l’aspiration à l’infini.
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Ces analyses comparées montrent je crois qu’il faut donc beaucoup relativiser l’appartenance de Renan à « la pensée positiviste ». Et la relativiser plus encore en tenant compte des différences entre les positivismes de Comte et de Littré – alors Littré et Renan apparaissent « natures intellectuelles » beaucoup moins « contrastantes » que ne le dit Jean Gaulmier.
De plus, les rapports de Renan au « positivisme » ont évolué. Jeune homme, il le voyait surtout comme un matérialisme détestable, et l’on peut même se demander si L’Avenir de la science n’est pas une entreprise de subversion radicale des thèmes-clés du Cours de philosophie positive. Par la suite, Renan devient moins sévère ; en fait il ne s’en préoccupe plus guère.
Les étiquettes vont assez mal à Renan, mais celle de « positiviste » est particulièrement inadéquate. Il l’a plutôt combattu que suivi, mais par là même le positivisme reste une référence majeure pour comprendre la pensée de Renan.
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Bensaude-Vincent B., 1987, Auguste Comte, la science populaire d’un philosophe, Corpus, 4, 143-167.
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Charlton D.G., 1959, Positivist Thought in France during the Second Empire, 1852-1870, Oxford, Oxford University Press.