Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2859398007
192 pages

p. 9 à 40
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier : La réception du positivisme (1843-1928)

no 8 2003/1

2003 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : La réception du positivisme (1843-1928)

Comte et Cournot. Une mise en regard biographique et épistémologique

François Vatin
Cet article propose une comparaison raisonnée des itinéraires intellectuels et des œuvres d’Auguste Comte et d’Augustin Cournot. Ces deux auteurs à peu près contemporains ont laissé à la tradition des sciences sociales des héritages opposés. Le second est réputé pour sa pensée probabiliste et pour sa mathématisation de la théorie économique ; le premier récusait la théorie des probabilités et l’économie politique abstraite. Pourtant, leurs œuvres sont très similaires dans leur projet commun d’un parcours général des connaissances humaines, de la mathématique à la science sociale. Après un essai de biographie croisée, on procède à une comparaison d’œuvres sur deux thèmes articulés : le rapport entre « science pure » et « science appliquée » à travers le cas de la mécanique industrielle ; l’organisation générale du savoir et la place qu’y occupe ou pas l’économie politique. On montre que le rejet par Comte des probabilités comme de la théorie économique ainsi que son peu d’intérêt pour les sciences de l’ingénieur procèdent d’une conception fermée de la connaissance qui idéalise la science pure. A contrario, la pensée de Cournot apparaît ouverte sur la science en train de se faire; son probabilisme philosophique et le privilège qu’il accorde à la pensée pratique le protègent de la tentation de clôture philosophique du savoir qui domine la pensée de Comte. C’est ainsi paradoxalement en raison d’un rapport « distancié » aux mathématiques, que Cournot a pu promouvoir leur utilisation dans la pratique théorique, tant en théorie des chances qu’en économie, quand Comte, convaincu du caractère indépassable du formalisme de Lagrange, mettait en garde contre toute extension de telles méthodes au delà de leur domaine historique : la mécanique et la physique mathématique. Il est frappant de voir qu’une telle controverse n’a rien perdu de son actualité. Mots-clés : Comte, Cournot, épistémologie, économie politique, mécanique. This article presents a reasoned comparison between the intellectual trajectories of Auguste Comte and Augustin Cournot. These two writers, who were contemporaries, bequeathed contradictory legacies to the tradition of social science. The latter author is renowned for his probabilistic theory and his mathematization of economic theory, the former rejected the theory of probability and abstract political economy. Their work is nevertheless similar since they both aim to encompass the whole of human knowledge, from mathematics to social science. After an attempt at drawing a crossed biography, the two bodies of work are compared according to two related themes: the relationship between « pure science » and « applied science » for the case of industrial mechanics, and the general organization of knowledge and the place ascribed or not to political economy. We show that Comte’s rejection both of probability and political economy, as well as his lack of interest in engineering, imply a closed conception of knowledge which idealizes pure science. On the contrary, Cournot’s conception is open to science in progress: his philosophical probabilism and the privilege granted to practical thinking protect him from the temptation of a philosophical closure of knowledge such as is manifest in Comte’s thought. Cournot’s « distanced » relationship to mathematics paradoxically enabled him to promote its use in practical game theory and economics, whereas Comte, convinced that one could not go beyond Lagrange’s formalism, warned against any extension of such methods beyond their historical sphere: mechanics and mathematical physics. It is striking to see that this controversy maintains its relevance today. Keywords : Comte, Cournot, epistemology, political economy, mechanics.
À la mémoire d’Ernest Coumet qui connaissait si bien Comte et Cournot
« M. Cournot, inspecteur général de l’Université, est mort depuis que cet article est écrit (…). Les ouvrages de ce consciencieux penseur resteront surtout comme une mine précieuse de réflexions et de suggestions sur toutes sortes de problèmes moyens, tenant d’un côté à la philosophie et de l’autre aux sciences. Ils forment à leur manière une philosophie positive dont la parfaite dissimilitude avec celle de Comte tient au contraste d’un esprit timide, hésitant, cherchant toujours, reméditant sans cesse, avec un autre esprit le plus dogmatique et le plus immodeste qu’on ait jamais vu. Aussi la fortune des deux systèmes a-t-elle été bien diverse, et M. Cournot ne laisse point d’école ».
Renouvier, 1877.
« Auguste Comte est tout farci de recommandations de sagesse : à chaque instant il défend ceci, il interdit cela, il déclare tel ou tel problème insoluble. Son Cours est une suite de tabous soi-disant scientifiques. (…) Chez Cournot, il n’y a jamais de ces interdictions, de ces ordres donnés à la science de ne pas aller plus loin ».
Tarde, 2002.
Si Comte et Cournot évoquent l’un et l’autre la pensée du XIXème siècle, on songe rarement, dans la conscience commune, à les rapprocher plus avant, tant leurs héritages modernes semblent antinomiques [1]. Cournot est en effet connu pour ses contributions à la théorie probabiliste et à l’économie mathématique, ni l’une ni l’autre du goût de Comte. Pourtant, les destinées intellectuelles de ces deux penseurs sont comparables. L’un et l’autre primitivement formés à l’étude mathématique, ils ont développé une œuvre philosophique encyclopédique pour déboucher sur une conception historique de la société. Cournot, comme Comte, mais aussi, comme Marx ou comme Spencer, appartient en effet, si l’on considère l’ensemble de son œuvre, à cette lignée d’auteurs qui va, au XIXème siècle, préparer philosophiquement la genèse des sciences sociales [2]. Si le rapprochement de Comte et Cournot peut étonner, c’est que le premier a été mis au Panthéon des sociologues, et cela d’abord pour avoir inventé ou plutôt réinventé le terme même de « sociologie » (dont Cournot dénonçait la formation « barbare » [3]), alors que le second a été « accaparé » par les économistes mathématiciens, au prix d’une lecture tronquée de son œuvre. On s’interdit alors de voir ce qui rapproche Comte de Cournot, que pourtant Émile Littré traitait en 1880 de « demi-positiviste » et que Gabriel Tarde définissait en 1896 comme « un Auguste Comte épuré, condensé, affiné » [4].
Mais ce rapprochement philosophique des œuvres doit être précédé d’un rapprochement biographique. Comte et Cournot ne se sont probablement jamais rencontrés ; ils ne se sont pas lu ou très peu. Et pourtant, ils ont en partie partagé le même destin et se sont, à leur insu peut-être, beaucoup côtoyés, dans leur jeunesse. S’ignoraient-ils vraiment totalement ? C’est peu vraisemblable, compte tenu de l’étroitesse du milieu dans lequel ils ont circulé. Après cette biographie croisée, nous confronterons les œuvres autour de deux questions articulées : le statut épistémologique des sciences appliquées et notamment de la mécanique industrielle ; le système de classification des sciences et la place attribuée à l’économie politique. Nous verrons alors se brouiller les figures consacrées des deux auteurs.
 
I. Deux jeunesses sous la Restauration
 
 
a. Les années de formation dans les tourments de l’histoire
L’étude comparative des jeunesses de Comte et Cournot ne peut être menée avec la pleine symétrie requise. En effet, si l’on dispose, pour Comte, des merveilleux ouvrages d’Henri Gouhier [5], il faut se contenter pour Cournot de ses œuvres publiées et de l’esquisse biographique, fort pauvre en confessions personnelles, qu’il a lui-même rédigée en 1859 [6]. Suffisamment d’éléments toutefois invitent au rapprochement.
Soulignons d’abord que quatre ans seulement séparent Comte, né en 1797 à Montpellier, et Cournot, né en 1801 à Gray (Haute-Saône). Ce sont deux jeunes provinciaux qui « montent » à Paris dans ces nouvelles « grandes écoles » issues de la Révolution : Comte à Polytechnique en 1814, Cournot à Normale en 1821. Ils sont tous deux issus de cette nouvelle classe moyenne cultivée. Ils ont tous deux connu aussi cette atmosphère si particulière des premières années du siècle, marquée par les souvenirs encore chauds de la période révolutionnaire qui avait divisé les familles. Cette jeunesse incitait à la passion politique, que Comte embrassa dans sa jeunesse, de laquelle Cournot se prémunit, mais qui transparaît pourtant dans ses Souvenirs. En l’espace d’une génération, le monde « changeait de base » ; malgré le Concordat de 1803 et la Restauration de 1815, l’autorité de l’Église comme celle du Roi ne retrouveraient jamais leur évidence d’antan. Qu’on fut, comme le jeune Comte, fervent républicain, ou, comme le jeune Cournot, plutôt légitimiste, était finalement de peu d’importance. C’étaient les mêmes débats, imprégnés des souvenirs d’enfance et des romans familiaux, qui bouillonnaient dans les têtes. Le récit de Gouhier, comme les Souvenirs de Cournot sont sur ce point éloquents.
Gouhier nous a donné un récit suggestif du milieu familial de Comte, de son enfance et de son adolescence ; on peut donc se contenter d’en résumer les grandes lignes. Son père, employé à la recette générale de l’Hérault était légitimiste et sa mère, comme sa sœur, plutôt bigotes. Il entre à neuf ans comme interne au lycée de Montpellier. C’est là qu’il perd la foi, à l’âge de quatorze ans. C’est là aussi qu’il acquiert un tempérament frondeur et un esprit libéral. C’est un fervent républicain qui arrive ainsi à Polytechnique à l’automne 1814. Enflammé comme la plupart de ses congénères par les Cent-Jours, il fut un des « meneurs » les plus actifs de cette promotion, frappée, avec celles de 1813 et de 1815, par un licenciement général en avril 1816. Renvoyé dans sa famille à Montpellier, il retourne à Paris dès l’automne 1816. Il espère alors partir aux États-Unis avec le général Bernard, qui avait mission d’y créer une école analogue à Polytechnique. Après l’échec de ce projet, renonçant à se présenter aux concours d’ingénieurs ouverts à l’automne 1817 aux élèves licenciés, il achève sa formation de façon autodidacte en vivant de leçons de mathématiques. C’est alors, en août 1817, sa rencontre avec Saint-Simon, qui scellera son destin littéraire.
Cournot était également issu de la moyenne bourgeoisie provinciale. Descendant d’une famille de paysans enrichis, son grand-père paternel avait fait ses études chez les Jésuites et acheté en 1745 une étude de notaire à Gray, ensuite reprise par son oncle; son grand-père maternel était médecin, son père, négociant. Il fut élevé en bonne part par son oncle paternel aux positions politiques et religieuses « ultra » et par ses deux tantes, dont l’une était, selon ses mots, « étroitement liée avec la coterie constitutionnelle de la ville » [7]. Un autre de ses oncles, curé défroqué, professait également des idées révolutionnaires. Il entra en 1809 au collège de Gray, d’où il sortit en 1816. Suivent quatre années, qu’il « passa à niaiser » en « travaillant en amateur dans une étude d’avoué » [8]. C’est en 1820, qu’apprenant le séjour à Besançon de deux inspecteurs de l’Université dont Louis Poinsot, qui joua un rôle important dans sa vie, et encore plus dans celle de Comte, qu’il lui vint à l’idée de s’informer des démarches à accomplir pour entrer à l’École normale. Pour ce faire, il accomplit sa classe de mathématiques spéciales au Collège de Besançon, où il entre à titre de maître surnuméraire. À l’automne 1821, un arrêté le nommait élève de l’École normale pour les sciences. En août 1822, un chahut anti-gouvernemental trouble une distribution des prix ; le 6 septembre suivant, une ordonnance royale supprimait l’École normale. La moitié des élèves étaient placés dans l’enseignement, l’autre moitié, dont Cournot, laissés sans place avec un secours de 50 francs par mois pendant vingt mois [9].
La Restauration se méfiait de ces « grandes écoles », legs de la Révolution, où la jeunesse frondait volontiers : « L’esprit des élèves, il faut le reconnaître, était (ce qu’on devait attendre de leur âge et de la situation) un libéralisme des plus ardents, qui me paraissait dès lors, ce qu’il nous paraîtrait à tous aujourd’hui, un peu ridicule. (…) J’étais presque le seul à prêcher le juste milieu ; et comme au fond nous ne péchions ni les uns ni les autres par manque d’esprit ou de sentiments honnêtes, cela n’a jamais mis entre nous le moindre refroidissement » [10].
Comme à Polytechnique en 1816, on préféra crever l’abcès que trier le bon grain de l’ivraie. Ainsi, Comte, le meneur libéral, et Cournot, le légitimiste, se virent traiter de façon analogue. Mais le récit de Cournot nous éclaire sur sa posture politique. Il décrit avec tendresse quelques-uns de ses camarades les plus engagés alors dans le camp libéral, et notamment son ami Jacques Saigey (1797-1871), « républicain de la plus vieille roche » [11]. Il raconte aussi comment, approché par la police politique, « on (lui) avait fait des ouvertures d’enrôlements qu’(il) n’avait pas goûtées », ce qu’il n’avait pu manquer de faire sentir, comme, quand, plus de trente ans plus tard, il refusera, comme Recteur à Dijon, de jouer les auxiliaires de police de Napoléon III [12].
b. Deux tempéraments face à l’institution académique
En 1822, Cournot se retrouve donc dans une position comparable à celle de Comte en 1816. Il lui faut simultanément achever sa formation et trouver des moyens de subsistance. Sur les deux points, les choix divergents des deux hommes marquent bien leurs différences de tempérament. Comte, après l’échec de son rêve américain, s’enferme avec ses livres pour parachever de façon autodidacte sa formation mathématique et entamer sa formation politique; il ne passera en revanche jamais aucun examen devant l’Université. Cournot, lui, va accomplir dans la seule année 1823 les deux ans de la Licence en science et, en 1827, une Licence en droit; enfin, en 1829, il soutient sa thèse de mécanique [13]. De 1826 à 1829, il contribue abondamment au Bulletin de Férussac, dirigé par son ami Saigey. Rédigeant de nombreux comptes rendus sur les sujets les plus divers, il s’y forge une culture scientifique encyclopédique qui vaut celle de Comte [14]. Il donne aussi une importante série d’articles et de comptes rendus à une revue à vocation mi-pédagogique, mi-syndicale, lancée en 1827 par de jeunes libéraux, souvent issus de l’École normale supérieure et groupés autour de Victor Cousin : Le Lycée, Journal de l’instruction rédigé par une société de professeurs, d’anciens élèves de l’École normale, de savants et de gens de lettres [15].
Sur les bancs de la Sorbonne, Cournot fréquente les enseignants que Comte avait précédemment rencontrés à Polytechnique. Les deux premiers qu’il cite dans ses Souvenirs sont Lacroix et Hachette, qui, nous dit-il « nous témoignaient alors et nous ont toujours témoigné depuis l’intérêt le plus affectueux » [16]. Lacroix figurait parmi les examinateurs qui avaient reçu Comte à Polytechnique en 1814. Quant à Hachette, il fut l’un des principaux soutiens de Comte [17]. De son côté, Cournot raconte sa fréquentation du salon de Hachette, où il rencontra notamment le physicien danois Oerstedt en 1823 dans une soirée, honorée aussi par Ampère, également professeur à Polytechnique pendant les études de Comte [18]. Dans ce salon, Cournot aurait fort bien pu rencontrer Comte, autre protégé du vieux professeur. À tout le moins, il n’est pas improbable qu’Hachette ait parlé de Comte à Cournot ou de Cournot à Comte. Dans ces mêmes années, Cournot commença à fréquenter Poisson, dont il devait devenir très proche dans les années 1830.
C’est aussi dans leur période de formation que Cournot et Comte étudient, à quelques années d’intervalle, l’économie politique, et cela dans les mêmes sources : les œuvres d’Adam Smith et de Jean-Baptiste Say. Selon Gouhier, Comte a commencé à lire l’économie politique vers mai ou juin 1817, avant même sa rencontre avec Saint-Simon [19]. Il était probablement difficile pour la jeunesse intellectuelle de cette génération d’échapper à cette littérature, qui constituait alors la version politiquement admissible d’un libéralisme récusé par le régime de la Restauration. C’est sur cette base que Saint-Simon put recruter auprès des jeunes polytechniciens [20]. De façon générale, la pensée d’ingénieur des années 1820-1830 est imprégnée de considérations économiques. Il n’est donc pas étonnant que certains polytechniciens de cette génération, comme, Jules Dupuit (1804-1866) ou Michel Chevalier (1806-1879) soient devenus des économistes « professionnels ». En ce qui concerne Cournot, il est difficile de savoir à quelle époque exactement il s’est penché sur l’économie politique ; on peut supposer toutefois que c’est vers 1827 alors qu’il faisait à la Sorbonne une licence en droit [21].
Les tempéraments différents de Cournot et de Comte se révèlent aussi dans leurs attitudes face aux contraintes matérielles. Pour subvenir à ses besoins, Comte donna des leçons particulières de mathématiques et fit appel à la générosité de sa famille. Très attaché à sa liberté, il négligea en revanche les soutiens que lui offraient de généreux protecteurs comme son ancien maître Hachette ou le Général Campredon [22]. Très révélateur à cet égard fut son peu d’empressement face à la proposition faite en 1817 d’une place de précepteur et de secrétaire auprès de Casimir Périer : « C’était une charge de précepteur dans une grande maison de Paris, c’est-à-dire de premier esclave de Monsieur, de Madame et de leur progéniture. (…) Le papa était député et à la charge de précepteur, j’aurais joint l’entreprise des discours prononcés à la tribune nationale par M.C.P….r et par quelques-uns de ses parents. Il y avait, je crois, outre l’assurance d’une petite rente viagère après l’éducation terminée, pour le présent cent louis, la table et le logement à gagner ; mais il y avait la liberté à perdre. N’était-ce pas un jeu de dupe ou de brute ? » [23]. Refusant ce statut de « domestique », comme il avait refusé de devenir ingénieur, Comte préféra s’engager sans solde auprès du sulfureux Saint-Simon. Or, c’est en revanche, très précisément le « jeu de dupe » dénoncé par Comte qu’accepta Cournot en 1823 quand son subside public eut pris fin. Il resta dix ans auprès du Maréchal de Gouvion Saint-Cyr dont il rédigea les mémoires [24] et instruisit le fils.
Comme Comte, Cournot a donc subi les aléas politiques de la Restauration. Alors que nombre de leurs maîtres, parfois à peine plus âgés, avaient pu commencer une carrière universitaire très précoce, devenant parfois professeur ou académicien à moins de vingt-cinq ans, les jeunes intellectuels de cette génération durent subir un long purgatoire. Mais si Cournot a vite rattrapé le temps perdu, Comte s’est installé dans une situation précaire, aux marges de l’institution académique. Au sein de l’université, Cournot fut le protégé de Poisson, qui lui obtînt la chaire d’analyse et de mécanique à la Faculté des sciences de Lyon en 1833, puis le rectorat de Grenoble en 1834 et, enfin, qui le fit en 1839, Inspecteur général, mais aussi Président du jury d’agrégation de mathématiques, et, son remplaçant de fait au Conseil supérieur d’instruction publique, charges que, malade, il ne pouvait plus assumer. Comte, en revanche, n’obtiendra qu’en 1832, un « strapontin » à Polytechnique comme répétiteur, complété en 1835 par une place d’examinateur. Ses tentatives pour obtenir une chaire se solderont par des échecs répétés. Finalement, en 1845, au moment même où Cournot était parvenu au faîte de sa carrière, Comte fit tant et si bien qu’il fut évincé de son poste d’examinateur, puis en 1851 de son poste de répétiteur. Celui qui s’était alors institué « grand-prêtre » de l’Humanité avait perdu tout lien avec l’institution universitaire.
À lire le récit par Gouhier des tribulations académiques de Comte, on peut parler d’une véritable « conduite d’échec » à la mesure d’un orgueil démesuré : « Auguste Comte n’est plus ce de monde. Son drame coïncide avec celui de l’Esprit. Ses querelles personnelles marquent la rencontre de forces hostiles qui jaillissent de la plus ancienne Histoire » [25]. Comme le montre Gouhier, le philosophe a phagocyté le mathématicien et ce phagocytage rend impossible toute reconnaissance par ses pairs. Comte n’a que mépris pour ce qu’il nomme lui-même la « pédantocratie », ce corps de spécialistes incapables de comprendre l’unité fondamentale du savoir qu’il pose dans sa philosophie positive. C’est du haut de cette épistémologie qu’il prétend régenter le savoir et l’enseignement. Or, curieusement, c’est ce même penchant à préférer la philosophie à la science qui aboutit chez Cournot au phénomène inverse : une grande humilité, non feinte, face aux « vrais » savants (les « pédantocrates » de Comte). Ces deux postures personnelles différentes face à une même question induisirent leurs carrières universitaires respectives : un succès ambigu, car décalé par rapport à ses vraies ambitions, pour Cournot, une marginalisation progressive pour Comte.
Comte s’est fait une gloire de n’avoir jamais contribué à la science « positive », car sa mission était autrement importante : fonder la philosophie et la politique positives. Cournot en revanche, dont la production proprement scientifique fut réelle, garda toujours le regret qu’elle fut si faible : « Grâce à une certaine aptitude générale aux choses qui sont du domaine de la raison, j’ai toujours été prisé trop haut à tous mes débuts, tandis que j’avais très nettement conscience de ce qui me manquait, à savoir du don spécial d’invention, qui procure à bon droit la renommée et les honneurs académiques, ou de la puissance de travail qui, dans un champ circonscrit, y supplée quelquefois, et qui m’a toujours été refusée par suite de l’infirmité de ma vue » [26]. Or, c’est selon lui cette aptitude philosophique masquant sa faiblesse scientifique qui explique son succès auprès de Poisson : « Quelques-uns de ces articles (parus dans le Bulletin de Férussac, F.V.) tombèrent sous les yeux de M. Poisson, qui tenait alors le sceptre des mathématiques à l’Institut et surtout à l’Université, et lui plurent singulièrement. Il y trouva de la pénétration philosophique, en quoi je pense bonnement qu’il n’avait pas tout à fait tort; et de plus, il en augura que je ferais un grand chemin dans le champ de la pure spéculation mathématique, ce qui fut, (je l’ai toujours pensé et n’ai jamais hésité à le dire), une de ces erreurs » [27].
En somme, Cournot et Comte furent tous les deux d’abord des « philosophes de la science » [28]. Mais, ils dessinèrent de façon différente les relations entre la philosophie et la science [29]. Comte entendait soumettre la science à la philosophie, à sa philosophie. C’est ce projet qui l’autorisa, comme le souligne Gouhier, à progressivement renoncer à lire la science en train de se faire, au risque d’entacher sa philosophie d’erreurs scientifiques et, pour le moins, à ne pas pouvoir y intégrer les nouveaux pans du savoir [30]. Cournot au contraire a toujours pensé qu’il fallait soumettre la philosophie à la science. Sans doute, il a, comme Comte, accumulé dans sa jeunesse l’essentiel du savoir encyclopédique qu’il exploite dans son œuvre de maturité, et celle-ci en est restée marquée. Mais il ne s’en fit pas gloire et, tout au contraire de Comte, il ne cessa, au fil de ses ouvrages, de remodeler sa pensée en la confrontant aux nouveaux matériaux que lui fournissaient ses lectures [31].
Cournot et Comte auraient pu se rencontrer dans leur jeunesse. Ils n’ont pu totalement s’ignorer dans leur âge mûr. La figure du Président du jury d’Agrégation de mathématiques ne pouvait être inconnue de Comte. Inversement, à la place qu’il occupait, Cournot n’a pu manquer de suivre les tribulations de Comte chez les polytechniciens. En 1840, à la mort de Poisson, le ministère nomme son ennemi Poinsot pour assurer sa succession au Conseil royal [32]. À son grand étonnement, Cournot voit Poinsot lui conserver son poste [33]. C’est donc comme proche collaborateur de celui-ci qu’il a dû suivre « l’affaire Comte » à Polytechnique, consécutive précisément à la candidature de ce dernier sur la chaire de Poisson. Or Poinsot était parmi les plus fidèles soutiens de Comte; il était de l’auditoire du cours inaugural en 1826 et encore de sa réouverture, après la crise cérébrale, en 1829. C’est à ses deux amis académiciens, Blainville et Poinsot, que Comte s’adressa pour faire lire en séance la lettre qu’il avait écrite au Président de l’Académie des sciences et qui allait précipiter son échec. Comment imaginer que Poinsot n’ait jamais parlé à Cournot de son protégé, de ses pitoyables démêlés avec les institutions académiques et, pourtant, de l’estime dans lequel il tenait l’auteur du cours de philosophie positive [34] ?
En 1829, Cournot soutient sa thèse de mécanique. La même année, Comte ouvre pour la seconde fois son cours de philosophie positive. Parmi les mathématiciens mécaniciens assistant à cette seconde leçon inaugurale figurent Poinsot, mais aussi Joseph Fourier et Claude-Louis Navier. Une ligne de partage se dessine ici, qui oppose deux réseaux personnels, mais aussi idéologiques et scientifiques. Nous avons déjà souligné l’inimitié de Poisson et Poinsot. De son côté, Fourier, personnalité éminente tant sur le plan scientifique que par son rôle politique sous l’Empire, entretenait avec Poisson une relation passablement difficile, où se jouait notamment la prééminence scientifique à propos de la théorie mathématique de la chaleur [35]. En 1828, c’est entre Poisson et Navier, lui-même très proche de Fourier, qu’éclata une querelle sur un autre domaine de physique mathématique : la théorie de l’élasticité [36]. Au delà des chamailleries de savants ce sont, dans ces débats qui déchirent périodiquement le milieu des mécaniciens des années 1820, des questions essentielles qui sont posées sur l’héritage scientifique du XVIIIème siècle et les voies de développement à promouvoir. Nous allons voir maintenant les positions contrastées et à certains égards paradoxales de Comte et Cournot en cette matière.
 
II. Mathématique, mécanique et science appliquée
 
 
a. Auguste Comte face aux sciences de l’ingénieur
Parmi les points de contact biographique entre Comte et Cournot, il y a Jean-Nicolas Pierre Hachette (1769-1834), l’héritier spirituel de Gaspard Monge. Ce dernier l’avait fait nommer professeur suppléant à l’École royale du génie de Mézières, sa ville natale, puis fait venir comme son adjoint à Polytechnique, dès l’ouverture de l’école en 1794. Il y enseigna la « géométrie descriptive » conçue par Monge, mais également, à partir de 1805, la « science des machines », jusque-là enseignée à l’École des mines par Jean-Henri Hassenfratz (1755-1827), autre disciple de Monge [37]. Hachette connut et apprécia Comte à Polytechnique et chercha à l’aider après le licenciement de l’école. Il partageait son sort, puisqu’il fut, avec le professeur de grammaire et belles-lettres, l’Idéologue François Andrieux (1759-1833), parmi les personnels non repris après le licenciement de 1816. Il conserva toutefois sa chaire à la Sorbonne, obtenue 1810, où Cournot fit sa connaissance en 1822.
Nul doute qu’Hachette ne s’attacha à Comte en partie parce qu’il retrouvait chez le jeune homme l’exaltation de sa jeunesse révolutionnaire. Mais il chercha aussi à l’attirer dans son espace intellectuel. Après l’échec du projet américain, il associa Comte au travail qu’il menait dans le prolongement de Monge [38]. Après la parution en 1818 d’un premier travail, il chercha à l’associer à sa nouvelle édition de son Traité élémentaire des machines, initialement paru en 1811 [39]. Mais Comte avait déjà alors commencé sa collaboration avec Saint-Simon et se souciait peu de science des machines. Dans une lettre à son ami Valat, en avril 1818, il expédiait ainsi en quelques mots sa collaboration avec Hachette : « J’ai fait avec Hachette un mauvais livre qui n’a rien rapporté » [40].
L’échec de la collaboration entre Comte et Hachette ne s’explique pas seulement par le tempérament déjà peu commode du futur philosophe ni par l’attrait exercé sur lui par Saint-Simon, mais aussi parce que Comte ne pouvait souscrire au projet d’Hachette d’une science résolument tournée vers la pratique industrielle. Le fondateur du positivisme ne niait pas l’importance des sciences « appliquées », mais il pensait, comme il l’affirma dès 1817 dans l’organe de Saint-Simon, qu’elles étaient ontologiquement distinctes des « sciences théoriques » et ne devaient pas être servies par les mêmes hommes : « Mais la division des sciences de la théorie et des sciences d’application est des plus frappantes encore sous le rapport des capacités que chacun de ces deux ordres de travaux exige dans les hommes qui s’y livrent. Non seulement il y a dans tout et partout une théorie et une pratique, mais il y a surtout des théoriciens et des praticiens ; des hommes qui ne sont susceptibles que de combiner des idées, abstraction faite de toute application ; d’autres qui ne sont propres qu’à appliquer les résultats des recherches scientifiques » [41].
Il est inutile de se demander dans laquelle des deux classes se plaçait Comte. Mais il faut souligner la portée d’un tel jugement de la part d’un jeune homme qui venait à peine de sortir de Polytechnique, école qui se proposait précisément de former des savants praticiens et qui le fit avec succès comme en témoigne la carrière de nombre de ses membres les plus éminents tout au long du XIXème siècle. Ce qui est curieusement absent chez Comte, c’est l’idée que la pratique industrielle pourrait être en elle-même source d’une inspiration pour le savant, comme en témoigne, par exemple, les Réflexions sur la puissance motrice du feu de Sadi Carnot. Treize ans plus tard, quand il rédige les premières leçons de son Cours, il n’a pas changé de doctrine en la matière; les sciences d’application sont toujours jugées aussi utiles que les sciences pures, mais leur étude est renvoyée aux calendes grecques : « Entre les savants proprement dits et les directeurs effectifs des travaux productifs, il commence à se former de nos jours une classe intermédiaire, celle des ingénieurs, dont la destination spéciale est d’organiser la relation de la théorie et de la pratique. (…) Le corps de doctrines propre à cette classe nouvelle, et qui doit constituer les véritables théories directes des différents arts, pourrait sans doute donner lieu à des considérations philosophique d’un grand intérêt et d’une importance réelle. Mais un travail qui les embrasserait conjointement avec celles fondées sur les sciences proprement dites serait aujourd’hui tout à fait prématuré ; car ces doctrines intermédiaires entre la théorie pure et la pratique directe ne sont point encore formées » [42].
Ce point de vue épistémologique lui fera « manquer » la mécanique industrielle [43]. Mais, comme souvent chez Comte, la doctrine n’est-elle pas une façon de rationaliser ses propres penchants ? Comte ne s’intéressait pas aux pratiques de l’ingénieur. Il l’a montré en renonçant à se présenter en 1817 au concours ouvert aux licenciés de Polytechnique et, un an plus tard, en refusant le poste d’ingénieur chimiste qu’on lui proposait [44]. Il avouait alors à Valat : « Je n’ai jamais été amoureux du métier d’ingénieur, dans quelque genre que ce soit » [45]. Son projet, affirmé dès 1822 dans son Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société [46] était de réformer la science et la politique. La réforme des sciences de l’ingénieur devait trouver sa place dans ce vaste projet. Il n’en a jamais douté. Mais ce n’était pas la tâche la plus urgente. L’ouvrage qu’il devait consacrer aux questions proprement industrielles, prévu dès 1822, ne sera finalement jamais publié [47].
Ce désintérêt de Comte pour les questions techniques et industrielles doit être souligné, si l’on songe à sa formation polytechnicienne, à sa longue fréquentation de Saint-Simon, à l’atmosphère de la « révolution industrielle » dans laquelle il vivait. On s’en convaincra à la lecture d’un échange épistolaire datant de 1825 avec son ami Valat, alors ingénieur à Rodez, dans lequel il prépare l’argument de la leçon 2 du Cours que nous venons de citer. Valat s’inquiétait de l’influence « capucine » et Comte le rassure sur le développement de l’esprit positif en lui citant le mouvement de formation ouvrière alors lancé par Charles Dupin depuis sa chaire du Conservatoire [48] : « Si tu regardes bien, tu verras que d’ici à deux ans, il n’y aura peut-être pas un seul chef d’arrondissement qui n’ait un cours de géométrie, de mécanique ou de chimie pour les ouvriers ; il y en a déjà dans presque toutes les préfectures ; et tout cela au vu et au su de l’autorité ou protégée par elle. Crois bien que par-là on ruine bien plus les jésuites qu’on ne les sert par d’autres mesures » [49].
Aussi engage-t-il son ami, qui s’ennuie à Rodez, à se lancer dans le mouvement : « Je t’y engage fortement, comme moyen d’utilité publique d’abord, et ensuite comme issue pour déverser le trop plein d’activité qui te tourmente » [50]. Suite à cette lettre, Valat lui demanda conseil sur le type d’enseignement à dispenser. La réponse de Comte est éloquente :
« Je ne puis te donner, du moins en ce moment, aucun conseil positif sur le cours que je t’ai engagé à faire. Mais je t’exhorte toujours très vivement à l’exécuter, soit pour toi, soit pour le public. À te dire le fond de ma pensée, je ne pense pas que les cours de ce genre puissent être faits convenablement aujourd’hui, car les conceptions très spéciales qui se rapportent à ce genre d’enseignement manquent encore absolument ; c’est un milieu entre la théorie pure et la pratique pure, qui n’est pas encore nettement déterminé. Je ne connais que la pensée de notre grand Monge sur la géométrie descriptive qui puisse être regardée comme un rudiment réel de ce système intermédiaire, qui en exigerait bien d’autres encore. Je ne suis donc pas étonné de l’espèce d’hésitation que tu éprouves, mais je te conseille fort de passer outre, en pensant que la cause réelle de cet embarras ne tient pas à toi, mais essentiellement à l’état présent de l’esprit humain, qui n’est vraiment pas encore mûr pour un enseignement méthodique de ce genre. En attendant, considère que tout ce qui pourra entrer d’idées positives dans la tête du peuple sera, dès ce moment et pour l’avenir, politiquement très utile, n’importe pour ainsi dire la manière qu’elles y rendent, et cela suffit ; ne t’embarrasse pas du reste. Prends hardiment en géométrie et en mécanique (et même, si on te laisse faire, en physique et en chimie) tout ce que tu croiras pouvoir être compris de ton auditoire, et ne t’inquiète pas si tout cela forme un véritable ensemble qui puisse satisfaire un esprit méthodique, car cela n’est pas possible actuellement. Le cours de Dupin ici est excessivement mauvais, et je ne doute pas que tu fasses mieux ; aussi soit tranquille sur ce point et va bon train. L’essentiel c’est que les ouvriers se frottent à la science pour prendre en dégoût toute théologie et toute métaphysique et qu’en même temps ils contractent l’habitude de voir dans les savants leurs pères spirituels ; le temps fera le reste et mettra de l’ordre dans une chose où aujourd’hui il ne peut guère y en avoir, et qui n’en est pas moins, à mes yeux, d’une importance majeure » [51].
Il y a dans ce texte un étonnant condensé de la personne et de la pensée de Comte. On notera d’abord, outre la remarque acerbe sur Dupin, une absence totale de référence à son ancien maître Hachette. On notera aussi comment il applique sa « lois des trois états » (dégagée en 1822) de façon passablement déterministe pour situer les conditions de sa propre existence. Mais surtout, il faut bien voir qu’il invite Valat à trahir l’esprit même du projet de Dupin en le travestissant en une opération purement idéologique. Sans doute, comme Comte, Dupin envisageait la formation comme un enjeu politique. Mais ses conceptions politiques étaient libérales : il s’agissait, en formant les ouvriers, d’en faire aussi des citoyens responsables. En revanche, pour Comte, prémuni, dès 1822, contre les illusions libérales par la lecture des auteurs « contre-révolutionnaires », il s’agit d’instaurer une « scientocratie » dont il se verra bientôt le « grand-prêtre ». Enfin et surtout, Comte néglige totalement la dimension technique de la formation ouvrière promue par Dupin. Pour ce dernier en effet, comme pour ses nombreux émules alors, l’effet politique et moral d’une telle formation est indissociable de son effet technique. Il s’agit d’abord de former des ouvriers compétents ; c’est ainsi qu’ils seront prospères et c’est parce qu’ils seront prospères qu’ils pourront s’intégrer harmonieusement à la nation [52].
Une telle cécité peut étonner. Que Comte, à la différence de la plupart des polytechniciens de sa génération, s’intéresse peu à la technique et à l’industrie, c’est affaire de tempérament personnel. Qu’il pense que la réforme intellectuelle qu’il promeut doit d’abord passer par un parcours critique de l’ensemble des sciences « pures », avant d’aborder les « sciences appliquées », c’est une thèse qui aurait encore aujourd’hui bien des adeptes. Mais comment peut-il ignorer que la géométrie, la mécanique, la physique et la chimie puissent être mises au service de l’industrie, ce que Dupin soulignait alors avec un grand luxe de détails ? Il invite expressément Valat à négliger toute cette dimension de la question. Apprendre les sciences aux ouvriers c’est pour lui uniquement chasser de leurs esprits théologie et métaphysique ; ce n’est aucunement les aider à mieux travailler et, pourquoi pas, à s’enrichir. D’ailleurs, quand Comte lui-même décidera après la révolution de 1830 de s’adresser directement au public populaire, c’est uniquement, pendant dix-huit ans, l’astronomie qu’il leur enseignera [53].
b. Cournot et la mécanique industrielle
Le rapprochement avec Cournot est à cet égard instructif. Les premiers ouvrages publiés par ce dernier sont, outre les mémoires de Gouvion Saint-Cyr en 1831, deux traductions de l’anglais en 1834 : celles du Traité d’astronomie de John Hershel et d’un traité élémentaire de mécanique de Dyonisius Lardner [54]. Dans les deux cas, Cournot ajoute une contribution personnelle : à son édition d’Hershel une étude sur « la distribution des orbites cométaires », où, selon ses propres termes, il applique la « théorie des chances » à la « philosophie naturelle » [55] ; à celle de Lardner un chapitre additif sur « la mesure des forces et le travail des machines » [56]. En 1834, la notion de travail venait seulement de faire son apparition « officielle » dans le glossaire de la physique [57]. Sans doute, le produit « force par distance » et son importance dans la mécanique pratique étaient connus depuis longtemps, et, à la fin du XVIIIème siècle, des physiciens comme Charles-Augustin Coulomb et Lazare Carnot employaient spontanément le terme « travail » pour désigner l’ « activité » des machines mesurable par ce produit. Mais ce n’est que dans les années 1815-1830 que la « science des machines » de l’âge classique se mua en « mécanique industrielle » sous la houlette d’un groupe d’ingénieurs polytechniciens, notamment composé de Claude-Louis Navier, Victor Poncelet et Gaspard Coriolis. Enfin, c’est en 1829 seulement que Coriolis proposa et imposa définitivement l’expression de « travail mécanique » dans un ouvrage auquel Cournot empruntait beaucoup en 1834 [58].
Cet ouvrage a fait date parce que Coriolis ne s’y contente pas de reprendre l’approche macro-physique des ingénieurs mais installe le concept de travail dans la mécanique rationnelle en définissant un concept de « travail élémentaire » (infinitésimal) dont le « travail » envisagé jusque-là de façon macroscopique par les ingénieurs devient une somme intégrale. Mais il faut souligner que ce n’est pas à ce niveau que se situe Cournot, qui ne fait aucunement appel aux mathématiques dans son texte de 1834. Il s’agit pour lui, dans la lignée de Coulomb, de Navier et de Poncelet, de développer une économie de la machine à vocation pratique, de « rattacher », comme le disait Claude Burdin (1788-1873) en 1815, « la mécanique à l’économie politique » [59]. Or, Cournot, va loin dans cette direction, en développant la métaphore de la « monnaie mécanique » par laquelle Navier avait en 1819 définit la « force vive » ou « travail » [60] : « En un mot la force vive est de tous les effets mécaniques, le seul qui se conserve, s’emmagasine, se transmet, s’échange, se fractionne ; et il faudrait être bien peu initié dans la science économique pour ne pas voir qu’à ce titre seul, la force vive devrait devenir l’étalon dynamique… » [61].
Pour autant, Cournot n’était pas un ingénieur. Sans doute souhaitait-il s’adresser au plus grand nombre, mais son intérêt réel est ailleurs ; il est épistémologique, car il a compris, comme le soulignait également Burdin en 1815, que cette nouvelle conception de la mécanique était aussi une voie de renouvellement de la science pure [62]. Burdin semble sur ce point s’adresser par anticipation à Comte : « La mécanique, en suivant cette direction vers l’utilité publique et particulière, direction qui devrait lui être commune avec toutes les autres sciences, mériterait à ceux qui la cultivent la considération et la reconnaissance publiques, et leur offrirait en même temps cet attrait puissant qui accompagne l’étude des sciences spéculatives. La nécessité de recourir sans cesse à l’expérience, les difficultés et les incertitudes qui se présentent dans la mesure rigoureuse des forces, tant actives que passives, qui agissent dans les machines, n’ont pas peu contribué à rebuter les esprits qui se sont jetés de préférence dans l’étude de l’astronomie et de la haute physique, qui donnent plus de prise aux calculs, et présentent à l’imagination des résultats plus vastes et attrayants » [63].
Pourtant, Comte n’ignorait pas la mécanique industrielle. Nous en avons donné de nombreuses preuves : il avait travaillé avec Hachette et disposait de son Traité élémentaire des machines ; il avait également dans sa bibliothèque l’ouvrage de Coriolis [64] ; il connaissait le cours de Dupin au Conservatoire ; enfin il était lié avec Navier. Et pourtant, dans sa dix-huitième leçon, il affirme sans ambages que tout reste encore à faire en la matière : « La véritable théorie propre de la mécanique industrielle, qui n’est nullement, ainsi qu’on le croit souvent, une simple dérivation de la phoronomie ou mécanique rationnelle, et qui se rapporte à un ordre d’idées complètement distinct, n’a point encore été conçue. Il en est à cet égard, comme de toute autre science d’application dont l’esprit humain ne possède jusqu’ici que quelques éléments, selon la remarque indiquée dans notre seconde leçon » [65].
Jean-Pierre Séris a souligné cette négligence coupable de Comte [66]. Nous pensons que la question est à poser à un niveau plus épistémologique. Comte, comme souvent, ne voyait pas ce qu’il ne voulait pas voir. Le développement de la mécanique industrielle installait la mécanique dans la physique. Or, cette conception de la mécanique lui était étrangère. Comme le montre le plan du Cours, la mécanique appartient pour lui en totalité aux mathématiques [67]. Aucun lien n’est alors possible avec la physique, qui se présente comme une suite de chapitres détachés les uns des autres : barologie, thermologie, acoustique, optique, électrologie. Dans un tel contexte, Comte ne pouvait imaginer la prochaine synthèse de la physique qui va intégrer la mécanique dans un ensemble plus large : la thermodynamique [68]. Or, comme l’a souligné notamment Thomas Kuhn, c’est bien dans la mécanique industrielle (et, nous ajouterons, dans d’autres savoirs pratiques, comme l’agronomie) que prend naissance l’énergétisme, confirmant ainsi le pronostic de Burdin sur les promesses de la mécanique industrielle dans le domaine « purement spéculatif ».
Une fois de plus, le contraste entre Comte et Cournot est frappant. La leçon épistémologique en est pourtant complexe et nous renvoie aux débats sur la mécanique du début du XIXème siècle [69]. Si Cournot s’intéresse en 1834 à la mécanique industrielle, c’est, qu’à la différence de Comte, il est philosophiquement préparé à l’énergétisme. On sent en effet poindre, dès ses travaux de jeunesse, une philosophie de la force qu’il poursuivra dans toute son œuvre et qui s’ancre dans une référence à Leibniz. Or c’est à Leibniz que l’on doit le concept de « force vive » sur la base duquel les ingénieurs mécaniciens français élaborèrent au début du XIXème celui de « travail ». Cette référence leibnizienne s’articule dans les travaux de jeunesse de Cournot à une adhésion aux doctrines de son maître Poisson dans la querelle qui opposait alors celui-ci aux disciples orthodoxes de Lagrange, au premier rang desquels Poinsot. Le projet scientifique de Poisson, affirmé en 1814 à partir d’une inspiration trouvée chez Laplace, visait à compléter la « mécanique analytique » de Lagrange, adaptée aux phénomènes célestes, par une « mécanique terrestre » ou « physique » [70].
On a pris coutume de considérer après Pierre Duhem et Léon Brunschwicg, dans le sillage de l’épistémologie comtienne, que Poisson avait mené là un combat d’arrière-garde contre une conception abstraite de la physique en termes de « champs » dont Lagrange aurait fourni le modèle dans sa « mécanique analytique » [71]. Sur le plan proprement scientifique, les choses sont plus complexes qu’il y paraît comme l’a récemment montré Amy Dahan-Dalmedico [72]. Mais surtout ce procès scientifique nous paraît reposer sur un anachronisme. Sans doute l’énergétisme a-t-il pu être reconstruit en termes de champs à la fin du XIXème siècle [73]. Mais cette reconstruction de l’énergétisme « à la manière de Lagrange » n’aurait pas été possible sans cette première approche « physique » menée par les ingénieurs au cours du XIXème siècle. En ce sens, la « mécanique physique » de Poisson, telle qu’elle inspira par exemple Cournot, constitua un socle épistémologique susceptible de détacher la mécanique de son lien ontologique avec les mathématiques pour en faire une branche à part entière de la physique.
Ainsi, l’adhésion de Cournot à la « métaphysique » de Leibniz le conduit en matière mécanique à une conception « positive » du savoir que Comte ne peut en revanche intégrer dans son système. On peut ainsi appliquer à Comte et Cournot, le paradoxe que Cournot souligna dans sa comparaison de Newton et Leibniz : « [chose singulière] le géomètre aux tendances idéalistes [Leibniz, F.V.] serrera ici, de plus près que le physicien [Newton, F.V.], le fait concret et sensible. Il ne prendra pas pour point de départ l’idée d’attraction qui lui semble trop rappeler les qualités occultes des scolastiques, mais l’idée de traction qui nous est si familière et se réalise journellement dans notre mécanique industrielle. Le parangon des forces mécaniques ce sera pour Newton l’action mystérieuse de la pesanteur: pour Leibniz ce sera le poids, dont nous comprenons si bien la fonction et l’emploi comme moteur, sans être obligés de comprendre la nature et la cause de la pesanteur » [74].
Tout ce débat du début du XIXème siècle porte finalement sur le statut accordé à l’œuvre de Lagrange. Depuis sa prime jeunesse, Comte y voyait le chef-d’œuvre de la science, un point d’aboutissement indépassable. Il ne pouvait comprendre pourquoi le débat sur la mécanique industrielle relançait la stérile « querelle des forces vives » définitivement résolue par Lagrange après d’Alembert [75]. A contrario, suivant Lagrange, il ne dissimulait pas son aversion pour les formulations préclassiques de la mécanique, par trop entachées de métaphysique, comme le principe leibnizien des « forces vives ». Il était pourtant conscient, comme son mentor, de l’intérêt de ce principe pour la mécanique industrielle [76]. Mais il n’imaginait pas que cette problématique pratique puisse, en retour, féconder la science elle-même. C’est alors, en renvoyant la question au registre des « sciences appliquées » qu’il se débarrasse du problème : « Sous ce point de vue, la fameuse discussion soulevée par Leibnitz au sujet des forces vives et à laquelle prirent part tous les grands géomètres de cette époque, ne doit point être regardée comme aussi dépourvue de réalité que d’Alembert a paru le croire. On s’était sans doute mépris en pensant que la mécanique rationnelle était intéressée dans cette contestation, qui ne saurait, en effet, selon la remarque de d’Alembert exercer sur elle la moindre influence. Le point de vue théorique et le point de vue pratique n’avaient pas été assez soigneusement distingués par les géomètres qui suivirent cette discussion » [77].
Cournot en revanche s’attaque dès ses œuvres de jeunesse à la conception condillacienne de la science comme « langue bien faite ». Si, dans ses premiers travaux, Lagrange n’est jamais directement visé, il n’hésite pas en revanche à critiquer d’Alembert et Lazare Carnot [78]. Dans sa maturité épistémologique, il fera clairement de Lagrange le symbole de cette conception logiciste de la science : « La mécanique analytique de Lagrange restera le chef-d’œuvre de l’analyse ainsi entendue. Cette prééminence accordée au signe sur l’image ou sur l’idée, cette confiance dans la vertu du langage, au point d’en faire non seulement l’outil mais encore l’artisan de la pensée, ne tenaient pas uniquement à la phase que traversaient alors les mathématiques : elle cadrait avec les dispositions générales des esprits, avec la philosophie régnante. Sur ce point encore il était réservé au siècle suivant de réagir contre des tendances trop exclusives » [79].
Pour Cournot, l’erreur fondamentale de la conception lagrangienne à laquelle adhérait Comte, est d’avoir tenté de réduire la mécanique à la mathématique. Dès ses travaux de jeunesse, il insistait sur le fait qu’on ne peut fonder la mécanique sans faire d’hypothèses sur le statut du concept de « force ». Dans son œuvre épistémologique, il proposera de scinder la mécanique entre une partie strictement géométrique : la « cinématique » (selon le néologisme d’Ampère [80]), pure mathématique des mouvements, et une partie physique reposant sur le concept de force. Or, s’il est d’après lui effectivement mathématiquement possible d’élaborer la mécanique physique à partir de la mécanique géométrique, c’est au prix d’hypothèses ad hoc, peu satisfaisantes pour l’esprit, qui visent à combler un saut conceptuel que la « philosophie des sciences » doit au contraire mettre en valeur. La question lui paraît d’autant plus importante à traiter, qu’il s’agit là précisément de la première rupture dans le système des connaissances: « La question est philosophiquement des plus importantes et des plus curieuses: elle est d’autant plus curieuse et importante qu’il s’agit du premier exemple du passage d’un ordre d’idées et de facultés à un autre » [81].
Ainsi, en mettant en évidence cette première « rupture » dans l’ordre du savoir, Cournot en impose à Comte sur son propre terrain : le positivisme scientifique. Nous allons voir que ce débat d’apparence limitée n’est pas sans conséquence sur l’ensemble de l’organisation des sciences chez ces deux auteurs et, consécutivement, sur le statut qu’ils accordent à l’économie politique.
 
III. L’économie politique et l’ordre du savoir
 
 
a. L’ignorance réciproque de Comte et de Cournot
Dans ses œuvres épistémologiques, publiées entre 1851 et 1875, Cournot entame un parcours général de la connaissance, qui, comme le Cours de Comte, va des mathématiques aux sciences de l’homme [82]. Si l’on en juge seulement par les dates de publications, la comparaison avec Comte paraît infondée. Mais il faut rappeler, comme nous l’avons fait, que Comte et Cournot ont évolué dans la même atmosphère scientifique et idéologique sous la Restauration et que c’est durant cette période qu’ils ont l’un et l’autre acquis tant leur culture scientifique que leur tempérament philosophique. L’œuvre philosophique de Cournot est sans doute tardive, mais, si l’on en croit son témoignage de 1851, il en avait « tracé l’esquisse » plus de vingt ans auparavant [83], ce qui nous ramène précisément à l’époque du Cours de Comte. Or, il n’y a pas lieu de douter de la véracité de ce témoignage quand on observe le caractère très philosophique des contributions de Cournot au Bulletin de Férussac et au Lycée entre 1826 et 1830 [84].
À partir de là, une question se pose immanquablement : quelle connaissance chacun des auteurs avait-il de l’autre ? La réponse est simple pour Comte. Mort en 1857, le seul des ouvrages proprement philosophiques de Cournot qu’il aurait pu connaître est l’Essai de 1851. Il est peu probable qu’il ait pu s’intéresser à un tel ouvrage [85]. Le nom de Cournot, comme nous y avons insisté, ne lui était sûrement pas inconnu, mais il devait l’associer à ses fonctions académiques et peut-être aussi à la « théorie des chances ». Si Cournot, jamais explicitement cité par Comte, peut être implicitement visé dans ses œuvres, c’est, à notre sens, uniquement comme probabiliste [86]. Nous conclurons donc que Comte a totalement ignoré qu’un de ces contemporains menait, de façon très différente, un projet philosophique à certains égards comparable au sien. C’est son disciple dissident Émile Littré qui devait le découvrir tardivement, en 1880, soit vingt-trois ans après la mort de Comte et trois ans après celle de Cournot [87].
La question est en revanche plus complexe dans l’autre sens. Cournot ne cite explicitement Comte et le positivisme (fort peu) que dans ses Considérations… en 1872 et dans Matérialisme, vitalisme, rationalisme en 1875. Cela ne veut pas dire qu’il ne les connaissait pas auparavant. Si Cournot cite Comte à partir de 1872, ce n’est pas seulement parce que ce philosophe commence alors à « faire école », mais parce que le rapprochement avec sa propre œuvre avait été fait en 1867 par Félix Ravaisson dans son important rapport sur l’état de la philosophie en France :
« Les conclusions auxquelles il (Cournot) arrive ne s’éloignent pas beaucoup de celles qui forment la doctrine positiviste, telle que la constitua d’abord Auguste Comte ; mais il y arrive par des considérations qui lui sont propres et desquelles les conclusions même se ressentent » [88].
La remarque ne manquait pas de pertinence. Mais elle a dû être peu du goût de Cournot, surtout en 1872, quand il mettait au point ses Considérations, achevées en 1868, mais dont les événements politiques avaient empêché la publication. Alors que le débat faisait rage entre « matérialistes », « positivistes » et catholiques, que Mgr Dupanloup démissionnait de l’Académie française après l’élection de Littré en 1871 (qu’il accusait d’être responsable par sa pensée impie du drame de la Commune [89]), Cournot se trouvait ainsi philosophiquement assimilé à ces dangereux agitateurs. C’est, via Ravaisson, qu’il cite alors Comte pour la première fois nommément, de façon incidente [90]. Il aborde plus loin le positivisme de façon impersonnelle mais plus significative : « comme les fondateurs du positivisme, malgré quelques excentricités d’esprit, avaient fait une étude sérieuse des sciences, ils n’ont pu se méprendre sur leur coordination par étages, et cette portion de leurs idées est sans doute la meilleure » [91]. Dans Matérialisme…, il citera l’école de Comte de façon plus apaisée, quoique critique, louant « les disciples de d’Auguste Comte, bien supérieurs à leur maître, pour le style comme pour la doctrine » [92]. Assurément, le rapprochement avec l’école positiviste hétérodoxe, celle de Littré et de Stuart-Mill, lui paraissait acceptable, dans la mesure où ceux-ci avaient eux-mêmes trié le bon grain de l’ivraie [93].
À la fin de sa vie, Cournot n’ignorait donc pas le positivisme comtien, même si ses références étaient peut-être de seconde main, ce qui est chez lui fréquent [94]. Avait-il pour autant lu Comte ? Rien n’est moins sûr. François Mentré plaide pour l’ignorance totale : « quand on prétend que Cournot a dû connaître Comte, on commet une erreur de perspective trop fréquente; on s’imagine que les contemporains d’A. Comte le jugeaient avec les yeux de la postérité, avec nos yeux. (…) La vogue d’A. Comte n’est pas contemporaine de ses travaux » [95]. Et il ajoute un argument psychologique : « Il n’est fait aucune mention expresse de Comte, ni aucune allusion à sa doctrine dans l’Essai (1851), ni dans le Traité (1861), ni dans les Souvenirs écrits en 1859 : un auteur aussi loyal que Cournot n’eût pas manqué de le citer s’il l’eût connu, par exemple à propos de la classification des sciences » [96]. Sur le premier point, Mentré a assurément raison, et cette considération suffit à expliquer la négligence de Cournot vis-à-vis du comtisme jusque dans les années 1870, même si les croisements biographiques interdisent à notre sens de plaider pour l’ignorance totale. Sur le second point, notre longue fréquentation avec Cournot nous a convaincu qu’il était loin d’être aussi « loyal » que l’imaginait Mentré [97].
A contrario, Nelly Bruyères suggère dans ses notes à l’édition du Traité de 1861 que le positivisme de Comte était bien connu de Cournot et visé, par exemple, dans la formule suivante :
« Si l’on tient (comme de bons esprits y tiennent) à affranchir autant que possible le système de nos connaissances de toutes considérations métaphysiques, il faudra certainement regarder le principe d’inertie, celui de la proportionnalité des vitesses aux forces, etc. comme des données de l’observation » [98].
Il ne nous semble pas que Cournot ait ici pensé à Comte qu’il ne considérait probablement pas comme un « bon esprit » ; d’ailleurs, il cite dans la phrase suivante Laplace comme le « chef de l’école où l’on est le plus en garde contre les illusions de la métaphysique » [99]. Nelly Bruyères cite aussi dans ce même ouvrage : « D’où le nom de physique sociale, proposé par quelques écrivains » [100]. Or, elle souligne que cette expression, déjà employée dans l’Essai de 1851 [101], renvoie à Quételet autant qu’à Comte ; or c’est bien à ce dernier auteur que Cournot semble ici se référer, puisque l’enjeu est la similitude dégagée par Cournot entre les lois du monde social et celle du monde physique, que Cournot, comme Quételet, et à la différence de Comte, explique par la « loi des grands nombres ». Finalement, Nelly Bruyères explique le silence de Cournot « par les démêlés du chef de l’école positiviste avec l’École Polytechnique et les savants amis de Cournot (qui) ne pouvaient que l’inciter à l’éloignement » [102].
Ni la démonstration de François Mentré en faveur de la totale ignorance de Comte par Cournot, ni les suggestions inverses de Nelly Bruyères en faveur d’une inspiration cachée pour des raisons tactiques ne semblent emporter l’adhésion. Pour nous, Cournot n’a probablement jamais ignoré l’existence de Comte ; il a dû être informé de la tenue du cours de philosophie positive et des grandes idées qui y étaient débattues. Mais il ne s’est probablement jamais donné la peine d’en prendre connaissance plus amplement. Comme Comte à cet égard, il avait assez à faire à mettre en ordre l’ensemble de son savoir pour s’embarrasser de confronter sa construction à celle de ses contemporains. La réputation passablement sulfureuse de Comte, le désir, légitime eu égard à l’opposition de leurs choix idéologiques, de ne pas lui être assimilé, justifient amplement qu’il n’ait pas été y regarder de plus près. Dans les années 1870, la place reconnue au positivisme dans les débats philosophiques, les figures respectables de Littré et de Mill comme nouvelles incarnations de cette philosophie, enfin, le rapprochement opéré par Ravaisson ne lui permettaient plus d’ignorer cet auteur. Cela ne veut pas dire que, dès lors, Cournot ait lu Comte de façon approfondie ; c’est même peu probable, car ce qui pouvait l’intéresser chez cet auteur, il l’avait lui-même déjà dit avec d’autres mots. Ainsi, il nous faut considérer les œuvres de Cournot et de Comte comme indépendantes l’une de l’autre et chercher l’origine de leurs similitudes dans un climat intellectuel dont ils participent tous deux et que nous avons tenté de décrire dans notre première partie.
b. La mathématisation et l’ordre des sciences
Nous ne reprendrons pas ici la comparaison terme à terme du système de classification des sciences de ces deux auteurs [103]. Notre objectif est seulement de montrer pourquoi, malgré de nombreuses similitudes entre ces deux systèmes, celui de Cournot laisse une place à la théorie économique, évincée par Comte. Or nous verrons que ce n’est pas sans lien avec les statuts différents accordés par ces deux auteurs à la mécanique. La similitude des systèmes philosophiques de Comte et de Cournot ne tient pas seulement à leur projet commun de classification des sciences qu’ils n’ont ni l’un ni l’autre initié [104]. Un principe commun organise leurs constructions respectives : l’idée qu’un étage « inférieur » du système des sciences conditionne le niveau « supérieur » sans pour autant le contenir ; autrement dit que chaque science doit définir son propre cadre épistémologique. C’est ainsi que Cournot, se référant à Comte, via Ravaisson critiqua le réductionnisme mécaniste en biologie : « C’est vouloir, comme le dit Auguste Comte, et c’est peut-être ce qu’il a dit de mieux, « expliquer le supérieur par l’inférieur » ; tandis qu’il est dans le plan de la Nature que le supérieur s’ajoute à l’inférieur, que l’inférieur supporte le supérieur, mais ne le contienne pas ou n’en rende pas raison » [105].
Par delà ce principe commun, leurs constructions diffèrent. Pour Comte, les sciences sont organisées sous la forme d’une « pyramide », ce qui induit une linéarité logique de la base vers le sommet, des mathématiques vers la sociologie. Les sciences s’organisent alors selon ordre de « mathématisabilité » décroissante. Le rejet de tout argumentaire mathématique en sociologie est préparé par le rejet déjà des mathématiques en biologie, voire même dans certaines branches de la chimie ou de la physique. Le refus de toute forme d’« arithmétique politique » est, dans son dispositif théorique, le pendant de sa confiance en une conception classique des mathématiques intégrant la physique newtonienne dont Lagrange reste pour lui le modèle indépassable. Dans un tel schéma, aucune symétrie n’est possible entre la base et le sommet. La récusation radicale de la « théorie des chances » vise alors autant la capacité que lui prêtent ses promoteurs à mathématiser les sciences de la vie et de la société que le doute qu’elle introduit selon lui sur la positivité du savoir en astronomie par exemple [106].
Le cas de la biologie est exemplaire. La « variabilité » des phénomènes biologiques interdit pour Comte toute élaboration de « lois » mathématiques en ce domaine et même toute réelle expérimentation, ce qui différencie radicalement pour lui la « philosophie biologique » de la « philosophie physique », la « philosophie chimique » se trouvant dans une situation intermédiaire. Mais, justement, le statisticien à la Quételet, peut résoudre cette variabilité dans des lois statistiques. Comte enjoint donc les biologistes à ne pas céder en la matière à « l’irrésistible ascendant des géomètres » [107], alors même qu’il invite, non seulement à former les biologistes à l’esprit mathématique, mais aussi, se référant à la notion de « mécanique animale », à « introduire convenablement l’usage philosophique de la mécanique rationnelle dans toute biologie positive » [108]. Ainsi, la question n’est aucunement pour lui de mettre en doute la « subordination nécessaire » de la biologie, comme de toute science, à l’égard de la « vraie » mathématique. Si la mathématisation du savoir biologique s’avère impossible, c’est parce qu’elle devrait recourir à une « fausse » mathématique : le calcul des chances, qui emprunte au formalisme mathématique, mais qui repose sur une philosophie viciée, celle du hasard, susceptible par son caractère « métaphysique » de jeter un doute sur l’ensemble de la positivité du savoir. C’est ainsi, non par défiance envers l’esprit mathématique, mais, en quelque sorte, à l’inverse, par idéalisation de la positivité mathématique que Comte va jeter l’anathème sur la mathématisation des sciences biologiques comme des sciences sociales.
Le contraste avec Cournot est frappant. Si la mathématisation des sciences sociales apparaît à ce dernier, dans le principe, possible, c’est justement en raison de sa conception probabiliste de la connaissance, même dans les domaines les plus élevés de la pyramide comtienne. Le calcul des probabilités, chapitre à part entière de la mathématique, est alors l’instrument qui l’autorise à traiter symétriquement les sciences de l’homme et celles de la nature. Cette symétrie intervient très tôt dans son œuvre, comme en témoignent ses études, respectivement publiées en 1834 et 1838, sur « la distribution des orbites cométaires dans l’espace » et sur « les applications du calcul des chances à la statistique judiciaire ». Pour Cournot, dès lors qu’on sort des pures idéalités mathématiques pour pénétrer dans l’ordre des faits, la connaissance n’est plus que probable et l’astronomie elle-même est redevable du calcul des probabilités. Inversement, il n’y a pas d’obstacles épistémologiques à raisonner dans les sciences de l’homme sur des lois qui n’ont qu’une valeur statistique. C’est ainsi qu’il justifie en 1838 sa « loi du débit » sur laquelle repose intégralement la construction des Recherches [109].
Dans le Traité de 1861, Cournot va produire un système complexe de classification des connaissances qui fonde épistémologiquement ce traitement symétrique des sciences de l’homme et des sciences de la nature [110]. Pour lui, les connaissances sont organisées, non sur le modèle de la pyramide de Comte, mais sur celui d’un sablier formé de deux pyramides superposées: sur la pyramide inférieure, on monte des phénomènes cosmiques à la physique puis à la chimie; sur la pyramide supérieure, on descend de la société humaine organisée à la vie animale puis à la vie végétative. Le « nœud » de ce sablier est donc le phénomène vital, qui est destiné à rester le plus obscur et autour duquel les divers ordres de connaissance peuvent se ranger par rationalité croissante selon un principe de symétrie [111]. Dans ce schéma, le principe de rationalité est symétriquement à l’œuvre au sommet et à la base de l’édifice. Mais il s’agit de deux niveaux différents que l’on ne saurait confondre: à la base, la rationalité figure a priori selon les règles d’une pensée « pure », qui domine les mathématiques et la mécanique rationnelle ; au sommet, la rationalité n’apparaît qu’a posteriori, dans une histoire de la civilisation qui s’apparente à la progression en « trois états » de Comte, dépouillée de toute conception normative du « progrès » [112].
C’est ce processus de rationalisation sous l’effet de la « civilisation » qui autorise pour Cournot l’application aux sciences de l’homme de la méthode mathématique [113]. Selon ce modèle du sablier, sciences humaines et sciences mathématiques peuvent donc à la fois être à l’opposé (comme chez Comte) et se rejoindre dans un effet de symétrie: « Il faut maintenant faire un retour en arrière, à l’effet d’indiquer le parallèle entre les idées dont l’économiste s’occupe et celles qui guident le mécanicien ou le géomètre (…). Il est bien curieux que le développement progressif des sociétés humaines aboutisse à les replacer, en grande partie du moins, sous l’empire de lois mathématiques ou physiques, fort semblables à celles qui gouvernent les phénomènes les plus généraux et à certains égards les plus grossiers du monde physique, de sorte qu’on peut dire que, dans cette circonstance encore, les extrêmes se rejoignent » [114].
Cette symétrie dans l’organisation de la connaissance n’est toutefois que partielle, puisqu’elle repose sur la coexistence de deux types de rationalité: la première logique, la seconde généalogique. Si les phénomènes cosmiques se prêtent par leur nature même à l’analyse mathématique, il n’en est pas de même des phénomènes sociaux; aussi, la mathématisation des sciences sociales ne peut progresser qu’au rythme de la rationalisation des pratiques sociales elles-mêmes. La différence entre ces deux types de rationalité ne doit toutefois être hypostasiée; elle n’est à certains égards qu’une question d’échelle. En effet, pour Cournot, les sciences de la nature présentent également un caractère historique [115]. Ainsi, pour lui, aucun champ du savoir, à l’exception des mathématiques, n’est réductible à un système abstrait de propositions, d’où serait exclue toute donnée de fait, c’est-à-dire historique et contingente. Cela est évident de la biologie, ce qui justifie selon lui l’expression ancienne d’histoire naturelle [116]. Mais cela reste vrai, à une autre échelle temporelle, de ce qu’il appelle la « cosmologie physique », c’est-à-dire l’histoire du monde [117].
Après avoir présenté ce principe de symétrie des extrêmes, il nous faut examiner une autre conséquence de cette étonnante construction épistémologique : la place nodale accordée au phénomène de vie comme lieu de la plus grande obscurité. Cette idée n’est assurément pas sans lien chez Cournot avec une forme de religiosité vitaliste qui annonce Bergson ou Teilhard de Chardin. Mais, sous un autre angle, elle s’inscrit dans une perspective que Cournot partage avec Comte : le refus de la psychologie et notamment de sa variante idéologique, condillacienne, comme articulation rationnelle entre les sciences de la nature et celle de la société [118]. Comme Comte, Cournot est en cette matière inspiré par la pensée contre-révolutionnaire ; comme lui, il rejette la conception « métaphysique » d’un homme universel: « l’homme individuel au point de vue de la science n’est qu’une pure abstraction. Où le prenez-vous ? À quelle époque fait-il son apparition dans le monde ? À quelle race appartient-il ? Dans quel milieu s’est-il formé? » [119]. Comme lui, il pense que c’est la société qui produit les individus et non l’inverse : « Non seulement il est vrai de dire, comme on l’a dit de tous temps, que l’homme est fait pour la vie sociale, attribut qui lui est commun avec d’autres espèces; mais il est vrai aussi que l’homme individuel, avec les facultés perfectionnées qu’on lui connaît, est le produit de la vie sociale, et que l’organisation sociale est la véritable condition organique de l’apparition de ces hautes facultés : proposition qui n’a point d’analogue pour les autres espèces vivantes » [120].
Ce n’est donc pas sous ce registre que Cournot se distingue de Comte. Il est comme on le voit largement aussi critique que lui sur l’anthropologie individualiste qui fonde la plupart des doctrines économiques. Comme Comte, comme Marx aussi, Cournot ne saurait penser une science de la société hors de l’historicité. Or cette idée n’est pas, comme l’a soutenu Claude Ménard, advenue tardivement chez Cournot, qui aurait substitué au modèle mécaniste de sa jeunesse un modèle biologique et historique [121]. Réfutant toute science des idées comme maillon nécessaire entre les sciences de la nature et celles de l’homme, Cournot organise comme Comte son plan des connaissances dans le Traité de 1861 en passant directement de la biologie à ce qu’il faut bien nommer, malgré ses réserves philologiques, la « sociologie ». Comme Comte, il mène la démarche en deux temps : d’abord en traitant de façon synchronique des « sociétés humaines », ensuite en abordant sur un mode diachronique « l’histoire et la civilisation ». En ce sens, l’économie politique figure chez Cournot comme un chapitre de la sociologie. Elle est subordonnée à une réflexion plus générale sur les sociétés humaines et leur histoire [122].
Dans les Considérations de 1872, Cournot va enfin devoir discuter Comte. S’il adhère à son principe d’enchaînement des connaissances, il critique en revanche l’idée d’un mouvement linéaire qui conduirait à l’affranchissement successif des différents étages scientifiques, des états « théologique » et « métaphysique » pour accéder à l’état « positif ». C’est alors qu’il peut justifier le crédit qu’il accorde, à la différence de Comte, à une théorie économique abstraite : « Est-il vrai que l’élimination progressive, d’abord de l’influence religieuse, puis de l’influence métaphysique ait lieu suivant l’ordre de superposition des étages scientifiques ? (…) il faudrait que l’obscurité s’épaissît à mesure que l’on s’élève dans l’ordre de superposition des étages que l’école positiviste admet et qu’elle a raison d’admettre. Or, il n’en est rien. Si imparfaite que soit la science de l’économie politique, elle est loin d’offrir les obscurités de la physiologie et de la médecine. (…) En réalité la plus grande masse d’ombre ne se trouve pas à la sommité, mais plutôt à la région nodale ou moyenne dans la série des étages » [123].
Cournot déverrouille ainsi l’interdit comtien sur l’économie politique sans pour autant affranchir cette discipline de tout contrôle épistémologique [124]. On voit combien il est erroné d’en faire à cet égard un « précurseur » du courant néoclassique auquel il a seulement légué une méthode : l’analyse mathématique fonctionnelle appliquée à l’économie. Cette assimilation est d’autant moins fondée, qu’en 1863, Cournot avait renoncé à l’usage des mathématiques en économie. Il doute en effet maintenant que l’on puisse en économie établir les hypothèses communément acceptées sur lesquelles on pourrait fonder le raisonnement déductif : « L’appareil mathématique, très propre à conduire promptement aux conséquences de certaines hypothèses abstraites a l’inconvénient de donner à penser qu’on attribue à ces hypothèses une valeur qu’elles ont effectivement dans l’interprétation des phénomènes naturels, et qu’elles ne sauraient avoir au même degré dans l’interprétation des phénomènes sociaux. On n’en doit user qu’avec de grandes précautions, ou même on doit se résigner à ne pas en user du tout, si le jugement du public y paraît contraire… » [125].
Comme on le voit, Cournot ne renonce pas à l’idée qu’une mathématisation de l’économie et plus généralement de la sociologie serait à terme possible ; c’est là qu’il se distingue de Comte. Mais le temps ne lui paraît pas mûr et il critique implicitement sa première démarche. Au terme de son existence, après avoir vécu plusieurs changements de régimes politiques et assisté à la montée de l’industrialisation, il n’est plus aussi convaincu que la société soit assez proche de l’état « stationnaire » qui autoriserait la formalisation de son organisation économique dans un corps théorique mathématisé. La mathématisation de la physique n’est possible que parce que les lois physiques sont relativement stabilisées, ce qui n’était pas le cas à l’origine du monde. De m&