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Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2004/1 (no 10)

  • Pages : 208
  • ISBN : 2912601266
  • DOI : 10.3917/rhsh.010.0125
  • Éditeur : Ed. Sc. Humaines


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Il en est des sociétés savantes comme de toutes les institutions humaines : leur existence connaît une succession d’épanouissement puis de déclin, avec ou sans sur-vie. La SAP fondée en 1859 par Paul Broca, première société au monde à utiliser le vocable de cette nouvelle science, connut son apogée autour de la période du décès du fondateur en 1880. Elle déclina ensuite en nombre d’adhérents, en créativité et en in-fluence jusqu’à la grande guerre pour tenter à l’issue de celle-ci un nouveau départ sur des bases internationales. Elle affronta un permanent problème de définition de sa propre matière, de ses limites, de sa nomenclature. Profondément marquée par la pri-mauté des recherches sur les caractères physiques du corps humain, primauté impul-sée par son créateur, elle se débattit après la mort de ce dernier dans les difficultés d’une adaptation de son objet scientifique. Société du glorieux XIXème siècle, elle con-tribua à certaines de ses avancées (le préhistorique), participa à plusieurs de ses vic-toires (le transformisme), épousa quelques-uns de ses travers (?) (le patriotisme, la colonisation). La qualité initiale de ses adhérents établit sa renommée mais l’atrophie progressive d’envergure des successeurs précipita sa décrépitude. Joua également une orientation erronée : définissant l’anthropologie comme une des sciences naturelles, la SAP privilégia la recherche anatomique et physiologique et lui subordonna l’ethnolo-gie culturelle. Elle s’empêtra en outre dans la raciologie. Le XXème siècle établit une approche inverse : Paul Rivet, Arnold Van Gennep et Marcel Mauss, tous trois adhé-rents marginalisés, écartèrent ou réduisirent la raciologie et affirmèrent la primauté de l’ethnographie et de la sociologie. Ces orientations se réalisèrent finalement en dehors de la société de Broca.

La gloire centenaire de Paul Broca

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Paul Mengal [2]  Mengal, 2000. [2] fait remonter au tout début du XVIème siècle l’usage du terme an-thropologie, nom d’une nouvelle discipline scientifique appelée à se diviser dans les décennies suivantes entre anatomie ou science du corps et psychologie ou science de l’âme. Homo duplex offrant par sa nature deux pistes de connaissances, la science épousa cette bivalence, examinant d’une part le corps, son squelette et ses fluides, traquant d’autre part pensées, sentiments, passions ainsi que leur prolongement dans les cultes et institutions. Le réel ancrage scientifique de cette discipline se réalisa au XVIIIème siècle avec Buffon : la science de l’homme quittait les récitations ontolo-giques de la métaphysique pour s’installer au Jardin du Roi. Le XIXème siècle allait précipiter les choses. La monarchie de Juillet créa une chaire d’histoire naturelle de l’homme rebaptisée d’anthropologie par son troisième titulaire Armand de Quatrefages. Sous le Second Empire naissaient quasi simultanément (1858-1859) deux sociétés savantes, la Société d’ethnographie orientale et américaine [3]  Cf. tableau ci-dessous : la SEOA eut son impulsion... [3] tournée en priorité vers l’approche religieuse et culturelle des sociétés humaines, l’autre, la Société d’anthropologie de Paris, fondée par le chirurgien Paul Broca, penchée bien davantage sur la réalité anatomique de cette espèce. Cette dualité correspondait, pourrait-on dire en parodiant Charles Letourneau (le troisième secrétaire général) à l’atavisme hérité de la naissan-ce du XVIème siècle. Quoiqu’ayant quelques membres communs, les deux sociétés furent rivales, clamant chacune la supériorité de ses recherches avec une ombre d’in-tolérance mutuelle.

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Pierre Paul Broca était originaire de Sainte-Foy-la-Grande, une modeste ville d’Aquitaine où les clivages religieux (catholiques contre protestants) gardaient leur virulence, utile prise de conscience initiale des passions sociales et de leur effet des-tructeur. Homme de grande intelligence et de culture remarquablement étendue, méti-culeux bourreau de travail, médecin puis chirurgien hors pair, il devint membre fort actif des Sociétés de biologie et de chirurgie. Son intérêt s’ouvrit alors davantage aux sciences naturelles. Broca s’aperçut notamment que la définition classique de l’espè-ce, fondée sur la fécondité, souffrait des exceptions. Il observa également à quel point le milieu peut altérer la taille et l’aspect d’une espèce dûment enregistrée, aster tripo-lium en l’occurrence. Les réticences du président de la Société de biologie à lui laisser exposer ses vues, les manœuvres pour la création de la Société d’ethnographie com-mencées en 1857 le pressaient d’agir. En outre, les travaux de Boucher de Perthes dans le diluvium de la vallée de la Somme, la découverte des fragments du squelette de Néanderthal (1856), la multiplication des autres fouilles en Scandinavie, Suisse ou dans le Sud-Ouest français, dévoilaient les premières richesses d’une discipline nou-velle, celle des vestiges préhistoriques de l’homme. Broca s’engagea donc en 1858 dans la fondation d’une société savante qui tenterait d’incorporer à côté d’un descrip-tif naturaliste de l’espèce humaine, ses variétés géographiques et la connaissance de son plus lointain passé. Il choisit le nom de Société d’anthropologie de Paris.

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La difficulté consistait à s’aventurer dans une science largement à créer, l’anthro-pologie n’ayant à l’époque pour antécédents que les désirs et projections de Buffon (1749-1778), Chavannes (1787), Blumenbach (1795) et pour seule base d’exercice la chaire du Muséum. Quoiqu’en rupture avec la Société de biologie, la SAP naquit dans le milieu universitaire médical qui allait, de pair avec les convictions du fondateur, marquer profondément son état d’esprit et ses orientations. Assumant fondamentale-ment l’impulsion donnée par Buffon et corroborée par l’adhésion d’Armand de Quatrefages, titulaire de la chaire du Museum, la SAP affirma vouloir développer l’option science naturelle : elle se consacrait à l’histoire naturelle de l’Homme et visait la biologie du genre humain, insistant sur ce qui faisait la singularité et la supériorité de ses représentants (l’emplacement du trou occipital, les mains, les jam-bes) relevant aussi parentés ou éloignements avec les espèces de proximité (grands singes). Monographie d’une espèce ou d’un genre (l’emploi de l’un ou de l’autre terme impliquait des retombées mono ou polygénistes) elle devait fournir la descrip-tion physique, puis les modes d’existence et les mœurs de ce groupe.

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Alors que la SAP était encore embryonnaire, Broca fit en deux fois, les 7 et 21 juillet 1859 le seul exposé de ces réunions de mise en route. Ce galop d’essai, moyennement original, concernait l’ethnologie de la France. Il partait des deux races mentionnées par César, Celtes et Belges (Kymris) et tentait d’affiner le tableau par des inductions sur les races antérieures ou sur les métissages ultérieurs. La démarche révélait les bases de ce qui, dans la pensée du fondateur, formait un chapitre essentiel du sous-ensemble ethnologie contenu dans la nouvelle discipline : Broca tirait en effet de William Edwards, fondateur admiré de la Société (française) d’ethnologie en 1839, cette définition qu’elle consistait en la science des races. L’anatomie et la craniologie permettraient donc d’assurer d’une manière scientifique l’approche de la variété hu-maine. Broca assurait que le recours au terme races fournissait une solution d’attente à l’imbroglio des nomenclatures et ainsi amortissait les passions : « Le genre humain lui aussi se décompose en un certain nombre de groupes secondaires, distingués les uns des autres par des caractères héréditaires. Ces différences sont-elles primor-diales ? Il y aurait alors plusieurs espèces d’hommes ; c’était l’opinion des polygénistes. Sont-elles au contraire l’effet d’influences séculaires qui auraient modifié suivant plusieurs directions divergentes, un type primitivement unique ? S’il en est ainsi, les groupes secondaires du genre humain ne sont plus des espèces, mais seule-ment des variétés ; c’était l’opinion des monogénistes. On ne pourrait donc désigner ces groupes ni sous le nom d’espèces, ni sous le nom de variétés, sans supposer réso-lue à l’avance une question très controversée ; c’est pourquoi l’on est convenu de leur donner le nom de races, qui ne préjuge rien, et laisse la question ouverte » [4]  Broca, 1876, 16-17. [4] .

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Si on représente l’anthropologie Broca sous la forme d’un bloc carré de disci-plines et connaissances (cf. figure 1), cinq sous-ensembles y apparaissent, quatre d’entr’eux marqués par une allégeance à l’anatomie (surtout crânienne), chacun affec-té par la possibilité de dérive raciologique. Sûr de son fait cependant, connaissant la valeur contraignante des nomenclatures (Blanckaert), le créateur en réitéra de multiples fois la définition et les limites : l’anthropologie était la science de l’homme pris dans sa collectivité d’espèce, elle rassemblait les données fournies par une dou-zaine de sciences, de la médecine à la sociologie en passant par la paléontologie. Après avoir écarté de ces sciences ce qui était trop spécialisé ou seulement consacré à l’homme individuel, elle se devait d’introduire classement et hiérarchie parmi les multiples frondaisons de ses branches et rameaux (l’anatomie craniologique ne devait certes pas être loin de constituer la tige principale). L’anthropologie coiffait la science préhistorique encore dans les limbes ; la linguistique et l’ethnologie lui étaient subor-données. Tributaire d’une douzaine d’autres sciences, mais les supervisant cependant, cette science nouvelle devait déboucher sur une synthèse cruciale pour la connais-sance et la réflexion puisque, tel un très positif miroir, elle réfléchissait l’image recomposée de l’espèce qui l’étudiait.

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L’inclination positiviste de la SAP est peut-être un artefact d’historien [5]  Blanckaert, 2003. [5] . Le terme de positiviste enregistra cependant une telle amplitude d’adhésions, semi-adhésions et de parcours d’accompagnement qu’il peut à bon droit être maintenu. Quelques décla-rations et débats en illustrèrent l’écho. L’épistémologie comtienne proscrivait toute spéculation métaphysique sur les causes premières ou finales. Lagneau, dans son allo-cution de président sortant de la SAP s’en félicitait le 2 janvier 1875 : « Depuis sa fondation, notre société, en s’efforçant d’écarter de ses discussions tout surnaturalis-me, en s’attachant surtout à recueillir, à comparer, à discuter des faits observés, est parvenue à donner à ses travaux ce double caractère de positivisme et de scepticisme propre à la science véritable » [6]  BSAP, 1875, 2. [6] . Cette positivité, Broca était fier de l’avoir renforcée par l’exigence de méthodes d’observation méticuleuses : « ce qui a fait la force de cette science, ce qui lui donne un caractère positif, ce qui lui a permis de passer rapi-dement de l’enfance à la maturité, c’est l’emploi des méthodes rigoureuses d’observa-tion [7]  Congrès International des Sciences Anthropologiques,... [7] . Il voyait dans les caractères physiques du squelette, des tissus et des relations organiques « un groupe central de connaissances positives » [8]  Broca, 1989, 7ème texte, 501. [8] .

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Ni Lagneau, ni surtout Broca n’auraient accepté le point de dogme de Comte que la sociologie coiffât la biologie comme science suprême, mais cependant ils pouvaient trouver utile et réconfortant qu’une doctrine de leur siècle permette de contrer l’aspi-ration de certains des membres de la SAP à conserver des inclinations métaphysiques (une des phobies de Comte). Pourfendeur implacable de la métaphysique, le positi-visme permettait de déclasser ces aspirations romantiques. C’est ce que de Jouvencel, ce jour-là porte-parole de Broca, exprima très durement à Gratiolet le 21 mars 1861 [9]  BSAP, 1861, 284. [9] . La SAP visait un homme différent de celui de la métaphysique, affirma-t-il impérieu-sement. L’encyclopédisme de l’anthropologie correspondait à un autre fondement po-sitiviste. Régulièrement acariâtre contre le monde de la science académique, Auguste Comte dénonçait systématiquement « la spécialisation aveugle et dispersive » [10]  Comte, 1995, 191. [10] . Ras-semblant des médecins, des linguistes, des palethnologues, des administrateurs, des artistes, etc., la SAP constituait une réaction contre la parcellisation croissante du tra-vail intellectuel. Elle revendiquait une impérieuse visée de synthèse scientifique et philosophique.

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L’anthropologie posséda avec Broca un animateur doté d’esprit créatif, d’énergie inlassable et de sens pratique. Dans sa spécialité craniologique et anatomique, il créa ou améliora plus de trente appareils. Ses prises de mesures se comptèrent en dizaines de milliers. Converti (en partie par son ami Adolphe Bertillon) à l’importance des statistiques, il en généralisa l’usage en anthropologie physique et en fit ressortir les bénéfices épistémologiques. Secrétaire sténographe des séances, esprit ouvert à la plu-ralité des disciplines inscrites dans la science qu’il fondait, Broca utilisa régulière-ment la méthode des récapitulations de l’activité, mise au point éclairante des problè-mes posés, des questions résolues et de celles à poursuivre. Ces comptes rendus de travaux s’organisèrent soit dans le cadre interne des réunions de la SAP soit éven-tuellement dans un cadre externe, manifestations liées aux expositions internationales ou congrès. L’anthropologie bénéficia en effet très vite de divers types de congrès in-ternationaux, soit ceux initiés par Édouard Desor et Gabriel de Mortillet [11]  Tous deux membres de la SAP. Gabriel de Mortillet mb... [11] et concer-nant l’anthropologie préhistorique [12]  Kaeser, 2001, 201-230. [12] , soit ceux de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences, créée sur le modèle britannique en 1872 et où l’anthropo-logie fut instituée 11ème section [13]  Blanckaert, 1998. [13] , soit enfin les congrès d’anthropologie générale, réunis comme tels, ainsi le Congrès de l’Exposition de 1878, puis celui de Moscou en 1879 [14]  Le livre de J. Harvey sur Clémence Royer (bibliographie)... [14] .

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La renommée de la SAP, devenue modèle pour toute une pléïade de sociétés européennes et américaines d’anthropologie, devait beaucoup à l’énorme culture scientifique de son secrétaire général, à son intelligence des questions fondamentales et à la dialectique scientifique avec laquelle il savait les faire progresser. La dialec-tique en sciences naturelles s’appuie sur une foison de cas d’observation et aborde nécessairement des questions référentes, multipliant alors des détours qu’il faut savoir utiliser sans s’y perdre. Un remarquable exemple en est donné dans la communication Sur le tranformisme [15]  Broca, 1989, 3ème texte. [15] . Broca s’adressait à Darwin et rivalisait avec lui dans le développement d’exemples précis (en l’occurrence les caractères anatomiques de Prosatyrus, l’orang-outang). La chance de la SAP-Broca fut de regrouper une pléïade d’interlocuteurs aussi férus que le secrétaire général, aussi bien dans le domaine des sciences naturelles et médicales que dans celui des sciences sociales, sorte de savants universels capables de suivre l’inventaire exhaustif des ossements d’un squelette ani-mal ou humain comme d’intervenir dans la description des pratiques tribales primiti-ves, ainsi Adolphe Bertillon, médecin et démographe, Prüner-bey, médecin, craniolo-gue et linguiste d’origine bavaroise régulièrement encensé pour son encyclopédisme, Armand de Quatrefages naturaliste et ethnologue, Édouard Lartet et Gabriel de Mortillet précurseurs de la science préhistorique… Parmi les médecins, se trouvaient d’éminents spécialistes de tératologie et d’embryologie [16]  Deux sous-disciplines en pleine expansion aussi bien... [16] comme Dareste, Giraldes, Gratiolet, etc. Du coup la renommée venait de la haute qualité fréquente des débats, marqués par la précision, la vivacité des répliques et l’élégance d’expression des intervenants. Courtoisie et tolérance étaient de règle.

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La SAP atteignait une plaisante allure de croisière dans des débats contradictoires de qualité. Les deux représentants monogénistes, Quatrefages et Prüner-bey, s’avé-raient dotés du même génie dialectique méticuleux que le secrétaire général dont ils étaient régulièrement les adversaires courtois mais résolus. Nombre de leurs affronte-ments restèrent des modèles exemplaires de duels mi-académiques mi-mondains. Dans la discussion sur les crânes des Eyzies, discussion légitimant la reconnaissance d’une nouvelle race préhistorique, celle de Cro-Magnon, Broca et Prüner-Bey apparurent nettement comme deux partenaires d’un jeu oratoire impliquant politesse ampoulée, contre-argumentation serrée et petites perfidies destinées à déconsidérer l’adversaire [17]  BSAP, 1868, 561-574. [17] . À l’issue de l’une de ces joutes oratoires, celle sur le sentiment reli-gieux, Broca adressa ce compliment sincère aux esprits si déliés de sa société : « Cha-cun a su respecter les convictions de son voisin, et l’urbanité du langage, conséquence d’une estime réciproque, a constamment maintenu la lutte dans les hauteurs sereines de la science » [18]  Broca, 1989, 6ème document, 486. [18] .

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Si l’anthropologie de Broca répudiait la métaphysique, elle accrochait l’intérêt du public en croisant fréquemment de questions fondamentales. L’origine de l’espèce hu-maine et de ses variétés interpellait toutes les curiosités. Le grand débat hérité de la première moitié du siècle concernait la querelle monogénistes contre polygénistes. Le camp spiritualiste restait monogéniste, convaincu de l’unité de l’espèce humaine et de sa souche. Broca affichait avec éclat des sympathies polygénistes, fondées sur l’antiquité de la distinction des races [19]  Blanckaert, 1996b, 3031-3033. [19] . L’enjeu de l’affrontement était évident au sujet des inégalités raciales. Ce débat perdit progressivement de son acuité, relayé par celui du transformisme. Les principaux livres de Charles Darwin parurent en effet pendant la période Broca. La sélection naturelle brouillait les pistes précédentes car elle pouvait expliquer la constitution de races différentes (et inégales) à partir du monogénisme. Cependant l’adoption de la théorie darwinienne rencontra de longues résistances à la SAP. Quatrefages la voyait dépourvue de preuves quant à son méca-nisme. Broca la jugeait utile mais insuffisante en tant que seul élément d’évolution. Giraldès, Lartet et Sanson, respectivement professeur de chirurgie, paléontologue et zoologiste, professaient une opposition résolue. Ces réticences françaises stimulaient Darwin qui développa la théorie complémentaire de la sélection sexuelle. Broca et Quatrefages demeurèrent non convaincus. Les supporters les plus déterminés de la nouvelle théorie furent les matérialistes, heureux d’évacuer tout plan divin sur la vie et sur l’homme ; encore ce groupe se rallia-t-il à une position mitigée, faisant la part belle à Lamarck, précurseur français de Darwin. Finalement Broca orienta le long et passionné débat vers une issue où il se sentait plus à l’aise, celle d’un transformisme polygénique [20]  BSAP, 1870, 165. [20] . Problème en corrélation, l’ordre des primates resta fluctuant : dans sa dernière proposition (1877-1880) Broca y introduisait les anthropoïdes entre les hommes et les singes [21]  Topinard, 1891, 168-170 ; Blanckaert, 1995c, 130. [21] . D’autres controverses, plus spécialisées car provenant de la nouvelle science préhistorique, de l’ethnologie, de la linguistique, etc., naissaient à l’occasion du progrès des recherches.

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Dans son personnel, la SAP innova en accueillant une femme, Clémence Royer. Cela se produisit logiquement car tout au long de l’année 1869 s’était développé le débat sur le darwinisme. Or, Clémence Royer, première traductrice de L’origine des espèces, venait d’en terminer la troisième traduction. Elle fut reçue à la SAP en jan-vier 1870 [22]  Harvey, 1997, 105. [22] premier et seul membre féminin jusqu’à la mort de Broca dans « cette petite église ». Malgré les préjugés favorables qui accompagnèrent cette admission, sa présence fut une source régulière de perplexités pour le savant auditoire. D’abord et malgré sa culture en sciences naturelles, elle intervenait essentiellement comme philo-sophe et non pas vraiment comme scientifique. Son système philosophique était d’un monisme radical, partant des molécules mises en giration lors du refroidissement de la terre pour aboutir aux sociétés évoluées. Si, par cette phylogenèse de la vie, elle se trouvait en avance sur la pensée scientifique du temps, une curieuse lecture de Darwin (et qui irritait celui-ci) inclinait Clémence Royer au social-darwinisme. La lutte entre espèces ou entre variétés (races) constituait une loi de la vie, spécialement quand ces espèces ou ces races étaient éloignées. Cette lutte était non seulement légitime mais recommandable, car constituant le bien de l’espèce ou de la race en question. Dérive annexe, celle de l’eugénisme : une espèce consciente comme celle des hommes, se de-vait de limiter les risques de produire des handicapés naturels et se méfier des ou-trances de la pitié envers les infirmes et les malades. Dans une assemblée médicale, ce genre d’opinion était forcément malvenu. L’écriture et les interventions de Madame Royer présentaient enfin un aspect touffu et déroutant, le raisonnement poussant fréquemment des branches parasites comme ornements du discours.

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Le principal accrochage se produisit en juillet 1874. Féministe, Clémence Royer laissa éclater son irritation lorsque l’assemblée de ses confrères disserta de la baisse de la natalité en France sans s’interroger sur les motivations des femmes [23]  Harvey, 1997, 125-133 et 193-203. [23] . Le compte rendu du débat fit l’objet de la seule décision de censure interne de l’histoire de la SAP [24]  Ducros, Blanckaert, 1991. [24] . L’interpellation resta célèbre sous le titre d’une remarque employée vers le début, habile projectile de l’intervenante contre la bonne conscience masculine et anthropologique : « De tout ce qui a été écrit sur la femme, il faut conclure qu’elle est l’animal de la création que l’homme connaît le moins ». Clémence Royer, à côté de remarques pertinentes, aborda sans retenue le domaine dangereux de la sexualité fé-minine, à l’époque plutôt tabou. Le démarrage était louable : l’absence d’une informa-tion minimale sur la nature d’un accouchement accentuait le danger de celui-ci. L’in-tervenante bondissait ensuite dans la question des plaisirs sexuels que les maîtresses offraient à leurs amants, plaisirs jugés légitimes : désireuse d’éviter un trop grand nombre d’enfants, souvent convaincue des infidélités du mari, la femme en prend à son aisese fait maîtresse parce qu’elle ne veut plus être mère. Aux yeux de Clémence Royer, la femme française se trouvait être la moins femelle de toutes les femmes : la dégénérescence de ses activités de reproductrice accompagnait la chute du civisme des jeunes hommes, désireux d’échapper au service militaire. Spectre de la décadence ! Les mentalités restaient sous l’influence catholique, laquelle exaltait le célibat. Et de proposer les voies du salut suivantes : l’émancipation de la femme dans le futur couple moderne, la promotion des droits maternels dans ou hors mariage, la conquête de nouvelles terres par les races supérieures (ce qui fouetterait les vertus de leur sang), la vie des jeunes couples résidant séparément pendant plusieurs années chez leurs parents respectifs (les bébés de ces couples séparés maternés par les aïeules)… un eugénisme de type carcéral imposé aux débiles… On comprend que de-vant un tel amphigouri, garni d’analyses et de suggestions provocantes, Broca qui en outre développait des négociations pour l’expansion de son groupe anthropologique, ait demandé à Clémence Royer de revoir profondément sa copie. N’acceptant de faire que des coupures partielles, l’auteur enregistra avec dépit le refus de publication.

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Broca nourrissait d’ambitieuses visées pour l’avenir de l’anthropologie française qu’il parvint en grande partie à réaliser par le développement d’un complexe d’insti-tutions. Il enregistrait avec une légitime satisfaction la croissance de la société-mère. La SAP passa de 19 membres fondateurs en 1859 (dont trois fictifs qui ne donnèrent leur nom que par courtoisie) à 676 membres en 1880. Sur ces 676, 450 à peu près étaient les véritables membres, nommés Titulaires (T), payant 20 francs de droit d’en-trée et 30 francs de cotisation annuelle [25]  La SAP était donc une société chère (le franc 1860... [25] . Les Correspondants nationaux (CN) ne payaient que le droit d’entrée. Les autres, membres Honoraires (H), Associés étran-gers [26]  Charles Darwin, AE le 7.12.1871. [26] , Correspondants étrangers (CÉ) ne payaient rien. La structure de direction de la SAP était originale (cf. tableau 2 : cinq sociétés savantes parisiennes). Le Comité Central, institué en 1863 sur proposition de Bureau primitif, formait l’instance princi-pale, limitée à trente membres. Il décidait lui-même du remplacement de ses membres décédés ou démissionnaires. Toutefois, les anciens présidents en devenaient automati-quement membres. Chaque année, le Comité Central préparait les élections du Bureau. Le vote, limité aux membres T, survenait à la fin de l’année. Quoique secret, il n’était qu’une formalité, avec sa liste unique quasi-officielle. Celle-ci passait sans problème, les ratures sur certains noms étant négligeables. Le Bureau comportait un président et deux vices-présidents, fixant ainsi l’ordre des présidents pour trois ans. Avant la SAP, la Société de géographie avait établi la règle des présidents non réé-ligibles. Broca, qui n’ambitionna jamais le titre et resta vingt-et-un ans secrétaire-général, pariait avec raison que ce système de présidence annuelle permettait une rota-tion des talents et pouvait satisfaire le goût des titres qui sommeille en beaucoup de personnalités. Le filtrage des candidatures et des nominations garantissait que la so-ciété restait dans la ligne de ses créateurs. Originalité notable dans le système scienti-fique français, la SAP et plus tard son satellite l’École d’Anthropologie échappaient au monde académique et universitaire (quoique Broca fût membre de l’Académie de mé-decine et professeur à la faculté de médecine) et en conséquence, ces deux institutions fonctionnèrent avec une confiance spontanée envers la décentralisation [27]  Blanckaert, 1998, 168. [27] . La SAP disposait d’une bibliothèque, en grande partie alimentée par les dons des membres.

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En créant la SAP, Broca l’avait fait bénéficier de son laboratoire de professeur : celui-ci devint rapidement le Laboratoire d’Anthropologie. Lorsqu’en 1868 fut orga-nisée l’École des Hautes Études, le laboratoire y fut rattaché, ce qui permettait d’obte-nir la rémunération publique de deux préparateurs. La Revue d’Anthropologie fut créée en 1872. Outre la possibilité de fournir des études plus développées que les in-terventions à la SAP, lesquelles étaient reproduites sous deux séries de publications Bulletins et Mémoires, la Revue d’Anthropologie offrait un cadre international. Le Musée d’Anthropologie fut la quatrième institution, réalisé à partir des dons de Broca à sa Société et continuellement enrichi par les offrandes d’autres membres ou de vo-yageurs. Une allocation de 10 000 francs du ministère de l’Instruction publique per-mit de l’aménager en 1872. Broca couronna son œuvre institutionnelle en lançant la Société pour l’enseignement des sciences anthropologiques alias l’École d’Anthropo-logie [28]  Le titre d’École fut proscrit pour des raisons d’opportunité... [28] . Celle-ci put naître grâce à la fortune de plusieurs des membres de la SAP (la part de fondateur était à 1 000 francs) et à la générosité de quelques mécènes libé-raux [29]  Salmon, 1896, 8. L’industriel du chocolat Menier, l’homme... [29] . Ses six chaires initiales, dont les professeurs étaient rémunérés, comportaient deux enseignements d’anthropologie physique, correspondant aux sciences naturelles et médicales, puis deux enseignements d’anthropologie socio-culturelle (linguistique et ethnologie) et deux disciplines intermédiaires (préhistorique et démographie). Intermédiaires entre matières scientifiques et sociales, ces deux disciplines récentes étaient en outre novatrices par leurs méthodes (statistique, fouilles et exploration). Les cours de l’École permettaient d’obtenir en une année universitaire de six mois une initiation jugée suffisante à ce qui était la dernière des sciences encyclopédiques. L’équilibre approximatif entre ces trois soubassements correspondait en gros à celui des développements réalisés devant la SAP et consignés dans les Bulletins.

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Grâce aux fonds récoltés en 1875 et avec l’appui bienveillant du doyen Würtz, l’ensemble de institutions anthropologiques de Broca put se regrouper dans la cha-pelle des Cordeliers. Ce logement dans l’enceinte de la faculté de médecine révélait l’inclination médicale de la Société. Lors du jubilé de 1909, le secrétaire général Manouvrier établit que 609 des 1102 membres reçus comme titulaires en cinquante ans étaient des médecins civils ou militaires, soit 55 % du recrutement [30]  Des sondages réalisés sur les Titulaires montrent qu’effectivement... [30] . L’École quant à elle, trouvait ses plus nombreux étudiants parmi les jeunes médecins. Broca cautionnait ce recrutement, source d’une formation réaliste et scientifique, mais il ap-préciait tout autant la formation largement autodidacte des anthropologues de terrain, ceux qui avaient voyagé, fouillé, observé, négocié, mesuré. Broca avait baptisé l’en-semble de ces institutions regroupées sous ses yeux (lui-même venant fréquemment travailler au Laboratoire) Institut anthropologique de Paris, appellation qui ne pouvait être que formelle, vu la diversité des statuts et l’enchevêtrement des intérêts publics et privés.

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L’apothéose de Paul Broca en tant qu’anthropologue survint lors du Congrès international des sciences anthropologiques tenu à Paris en août 1878 dans le cadre de l’Exposition universelle. Président du Comité d’organisation, il en prononça le discours d’ouverture. Après un satisfecit sur « un essor… presque sans exemple dans l’histoire des sciences », il discernait trois raisons à ce succès éclair : d’une part l’em-ploi de méthodes rigoureuses d’observation, et sa modestie ne lui permettait pas de mentionner son insigne contribution, d’autre part le développement des collections et dans l’actualité du Congrès, leur présentation en parallèle dans une vaste galerie du Trocadéro, et enfin l’écho provoqué chez l’honnête homme moderne, par des ques-tions souvent de nature à soulever « des controverses dont tous les esprits cultivés comprennent la portée » [31]  Congrès International des Sciences Anthropologiques,... [31] . Ce discours rendait un hommage appuyé à l’Abbé Bourgeois, préhistorien récemment décédé. Broca saluait sa mémoire pour avoir donné « ce noble et rare exemple d’un esprit profondément religieux dont la foi est assez solide pour ne pas craindre la vérité scientifique ».

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Officier de la Légion d’Honneur le 27 juillet 1879, Broca fut élu sénateur inamo-vible le 5 février 1880, sur présentation de l’Union républicaine, la coalition centre gauche au pouvoir. Cet aboutissement politique d’une carrière jusque-là exclusive-ment scientifique n’était point une déviation. De nombreux membres de la SAP avaient déjà accepté d’assumer les responsabilités de députés ou de sénateurs. Cela traduisait davantage un sens civique qu’un calcul d’ambition, caution pour la République modérée et laïque qui était en train de s’installer. L’élection de Broca fut d’ailleurs la source d’un minuscule remue-ménage politique, l’ancien ministre Dufaure ayant cherché à la faire échouer [32]  Dictionnaire des Parlementaires, 1889, 501. [32] . Ayant montré qu’il avait à cœur la pro-motion de l’éducation féminine (il avait appuyé la promotion de Madeleine Brès, pre-mière femme docteur en médecine, 1875), il fut rapporteur du projet de loi sur l’ensei-gnement secondaire des jeunes filles. Par prudence tacticienne, son projet de loi du 21 juin 1880, envisageait un enseignement plutôt orienté vers les responsabilités fami-liales [33]  Schiller, 1990, 360. [33] . Depuis une année, la santé du Maître s’altérait. Frappé d’un malaise car-diaque au Sénat dans la séance du 8 juillet 1880, il mourut dans la nuit, âgé de 56 ans.

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Paul Broca resta un notable honoré voire glorifié jusqu’aux fastes (modestes) des centenaires : centenaire de sa naissance le 3 décembre 1924 (discours de Manouvrier), cérémonie du centième anniversaire de la naissance de la SAP en 1959 (article de H. Vallois), exposition du centenaire de l’École d’Anthropologie aux Cordeliers en 1976. Dans cette manifestation organisée sur les lieux-mêmes de l’ex-Institut anthro-pologique, 80 des 120 objets exposés le concernaient directement. Le virage se produi-sit après le centenaire de sa mort : bien que l’exposition à la faculté de médecine fin juin 1980 affirmât que « son activité, son rayonnement comme sa personnalité furent exceptionnels ». Claude Blanckaert reconsidéra et dénonça les positions contestables et surtout les comportements de mauvaise foi du maître. Le polygénisme aux accoin-tances racistes constituait son péché majeur : ne fut-il pas coupable d’avoir cautionné « sur le terrain scientifique les auteurs esclavagistes américains (Nott et Gliddon) (ou le britannique James Hunt, du même acabit) ? » [34]  Blanckaert, 1995a, 416. [34] . N’a-t-il pas biaisé avec l’honnêteté intellectuelle en insistant sur la permanence des types humains « qu’il n’a jamais dési-gnés, ni tenté de définir vraiment » pour s’opposer au transformisme ? « C’est affir-mer qu’il refuse, au regard de la pluralité des types, la communauté d’origine des hommes » [35]  Blanckaert, 1989a, XXV. [35] .

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Cette sévérité peut sembler excessive envers un homme soucieux d’ouverture à toutes les opinions, un homme capable de faire amende honorable une fois fournies les preuves de son erreur [36]  Blanckaert, 1989a, XXVI ; 1994a, 53. [36] , un homme engagé dans le premier âge d’une discipline forcément incertaine sur plusieurs questions fondamentales. Le monogénisme par exemple ne sera pas universellement accepté par la communauté scientifique avant le début du XXème siècle. D’ailleurs, ce monogénisme, à partir de quand faut-il le faire démarrer ? À partir de sapiens antiqua et des deux centres repérés de l’Afrique australe et du Moyen-Orient ? Broca abusa il est vrai du mot race concernant les variétés de l’espèce humaine, mais, si ce terme était déjà tenu comme très discutable de son temps [37]  Topinard, 1879, 657. [37] , il n’était pas encore frappé de l’ostracisme du politiquement correct (le terme racisme n’apparut en français qu’en 1901). En outre, ayant sollicité l’enga-gement à ses côtés de son ami Louis Adolphe Bertillon, médecin devenu expert en démographie, Broca avait institutionnalisé la valeur des statistiques dans les sciences d’observation : or, le recours aux statistiques nourrit par essence une épistémologie de l’approximatif et de l’indécis puisque la théorie est forcée d’une part de prendre en compte et d’expliquer les écarts et que d’autre part, la pratique pousse à affiner sans cesse les nuances pour mieux exprimer la complexité et les transitions du réel. En démographie comme en craniologie, les statistiques s’opposaient à toute échelle simpliste de valeur comme le sera celle du racisme. Certes Broca fut peut-être pris plus d’une fois en flagrant délit de jonglerie avec des résultats statistiques qui ne lui convenaient pas, ainsi sur le trou occipital [38]  Blanckaert, 1990, 289. [38] ou sur les cerveaux germaniques [39]  Hecht, 1997, 223. [39] . Mais, par un juste retour des choses, « la méthode numérique donnait à lire les destins sin-guliers et la lente érosion des types. L’anthropologie physique… s’obligeait à penser l’histoire réelle des hommes sous les espèces du désordre » [40]  Blanckaert, 1991b, 235. [40] .

Le Secrétariat Général de Topinard (1880-1886)

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Deux personnages marquèrent la période de transition 1880-1886. Ils sont tous deux présents sur la photo du Congrès de Moscou (1879) mentionnée dans la note 14. Le docteur Gustave Le Bon (1841-1931) suivit les Cours de l’École dès la première année de fonctionnement (1876-1877) et s’avéra doué pour les recherches au Laboratoire. Reçu membre T le 18.7.1878, il postula l’année suivante pour le prix Godard. Ce prix, nommé d’après le donateur Ernest Godard (1826-1862), l’un des créateurs de la SAP en 1859, récompensait des recherches originales sur l’anthropo-logie au sens large. Il fut attribué à Le Bon qui avait fait paraître dans la Revue d’anthropologie de Broca un article assez technique sur la pondération et les capacités du cerveau : Recherches… sur les lois de variation du volume du cerveau et sur leurs relations avec l’intelligence [41]  Le Bon, 1879, 27-104. [41] . L’auteur y rendait hommage à la collaboration étroite qui s’était instaurée entre son professeur et lui. Broca avait apprécié une étude qui valorisait son registre personnel d’intérêt, étude qui en outre se montrait inventive au point de vue de l’approche mathématique (l’article était illustré de graphiques origi-naux) et développait une problématique qui depuis longtemps attirait les réflexions du Maître (comment obtenir un poids relatif sincère du cerveau ?). Pourtant la brutalité de formulation des résultats amenait le rapporteur du prix (sur demande même de Broca) à exprimer des réserves. Elles concernaient l’infériorité de poids relatif du cerveau féminin et donc selon Le Bon, l’infériorité intellectuelle flagrante de ce sexe. Le jury du prix trouvait abusif le lien automatique établi entre poids du cerveau et intelligence (il y a bien des formes d’intelligence [42]  BSAP, 1879, 383. [42] ) et refusait de partager le pessi-misme de l’auteur sur l’impossibilité de corriger ce handicap par le développement de l’instruction féminine. Dans les années suivantes, Le Bon allait s’accrocher plusieurs fois avec Manouvrier sur cette question technique et morale [43]  BSAP, 1882, 97-100 ; Hecht, 2003, 217-227. [43] . Par ailleurs, Le Bon suivit la veine de vulgarisation de Clémence Royer et publia en 1881 L’homme et les sociétés, état des connaissances anthropologiques de l’heure. Déjà y perçaient ses convictions sur l’importance de la question raciale (une marque indélébile de l’hom-me) ; bien sûr les races pures n’existaient plus mais l’auteur rajeunissait le concept avec la notion de race historique, qui acquerrait autant de force que l’ancienne notion de race anatomique. À concept élastique, réalité sociale de même : Le Bon appuyait les recherches de psychologie collective. Après son départ de la SAP en 1888, il allait faire carrière dans la prospection de l’anthropo-sociologie, discipline qui prétendait inventorier les caractères des groupes sociaux, nationaux, raciaux, pseudo-science destinée aux gogos selon Manouvrier. Le Bon publia en 1895 un best-seller encore réédité, La psychologie des foules. Il reste de nos jours un des garants scientifiques de l’extrême-droite nationaliste [44]  Taguieff, 1998, 89-90. [44] .

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Également présent sur la photo du Congrès de Moscou, se trouvait Paul Topinard. Né à L’Isle-Adam en 1830, l’installation provisoire de sa famille en Nouvelle-Angleterre (États-Unis) pour l’exploitation d’une grande propriété fit de sa jeunesse et de son adolescence une attachante existence de jeune pionnier qui le rendit bilingue. Ses études médicales débutées à Paris furent poursuivies en Angleterre. Revenu à Paris, il fut séduit par le prestige de Broca et devint l’un de ses préparateurs. Converti à l’anthropologie, il en rédigea en 1876 un livre programmatique L’Anthropologie, dûment salué par son Maître et qui fut un indiscutable succès éditorial. Assumant des responsabilités au Laboratoire et à la Revue d’Anthropologie, il fut naturellement pro-posé à la fonction de secrétaire général après la mort du Maître, d’autant qu’initiale-ment ses relations avec les Matérialistes étaient confiantes. Théoriquement Topinard aurait dû convenir à la réorientation nécessaire de l’anthropologie française car il avait regretté dès 1876 l’abus d’interprétation raciologique que Broca avait donné à l’ethnologie en reprenant le thème de science des races de William Edwards. Cette interpellation, mal reçue par le Maître [45]  BSAP, 1876, 216. [45] demeura ensuite une des lignes de conduite méthodologiques du nouveau secrétaire général. Topinard répéta fréquemment que comme Gerdy (l’un des professeurs de Broca), il ne croyait plus à l’existence de races pures et que déjà depuis l’Antiquité, l’humanité n’était formée que de métis. Les races représentaient pour lui le très lointain passé. La réalité contemporaine observable offrait le spectacle des peuples. Corollairement, Topinard ne voyait aucune substance sérieuse derrière le thème tellement en vogue de l’inégalité raciale. Dans un but d’enquête ethnographique, il alla visiter plusieurs fois en 1881 les Fuégiens parqués au Jardin d’acclimatation. Il déclara dans son compte rendu : « Je ne crois pas plus que M. Bordier aux races supérieure et inférieure d’une façon absolue » [46]  BSAP, 1881, 787. [46] .

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La mise en garde contre les dangers de la raciologie était d’autant plus nécessaire que l’actualité enregistrait le développement en Europe des perversions pangerma-niste et antisémite. Le 1er février 1883, le secrétaire général mentionnait que « Renan a établi que le judaïsme n’est pas une race… Évidemment M. Renan est dans le vrai ». L’orateur prit même le soin de réfuter la question du faciès au nez crochu [47]  BSAP, 1883, 84. [47] . Quant à l’ouverture des domaines ethnographique, sociologique voire psychologique, une adaptation nécessaire consistait à corriger les questionnaires existants et à en créer d’un type nouveau. Fort de son expérience de déchiffreur d’enquêtes menées à partir des questionnaires de la période Broca, Topinard révélait l’impossibilité fré-quente d’exploitation de questions trop ambitieuses, démesurées dans leur volume et ne s’adaptant pas du tout aux conditions pratiques du travail sur le terrain. Plus l’uni-formisation des techniques de mesures visait la précision, plus la réalité de la pratique se compliquait et moins on obtenait de résultats utilisables. Il fallait élaguer, se con-tenter au besoin du coup d’œil. Invité au Congrès de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences [48]  Blanckaert, 1998, 153-172. [48] qui se tenait en Algérie en 1881, il désira en profiter pour mener une enquête ethnographique rapide sur les types berbère et arabe. Son compte rendu mettait en cause une précédente enquête du colonel Duhousset (T 1861). Celui-ci, soutenu par la majorité, étrilla l’imprudent qui avait effectivement fait preuve de légèreté dans son repérage des types au jugé [49]  BSAP, 1881, 472-476. [49] . Les questionnaires phy-siques furent cependant allégés. La grande affaire concernait la mise au point de ques-tionnaires de sociologie et d’ethnographie dont l’élaboration se réalisa en 1882-1883. Le principal rédacteur en fut Charles Letourneau, qui reprit et adapta une première rédaction italienne [50]  Dénoncé comme ayant eu des sympathies communalistes,... [50] .

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Ce questionnaire fit l’objet d’un débat animé mais en partie de grande mauvaise foi, amorce d’un règlement de comptes entre matérialistes et positivistes [51]  Blanckaert, 1995b, 53-55. [51] . Il se pré-sentait sous un volume maniable, 17 pages rassemblant près de 350 questions. L’ap-proche des groupes ethniques à étudier y était réalisée sous cinq rubriques de vie (vie nutritive, vie sensitive, vie affective, vie sociale, vie intellectuelle ; cette dernière fournissait le plus étendu des questionnements mais elle consacrait quatre pages à l’industrie, chasse, pêche, agriculture, métallurgie…). Le questionnaire se voulait un guide pratique pour son utilisateur et lui donnait quelques conseils sur la façon de procéder. Cela accentuait d’ailleurs le clivage observateur européen-indigène observé (« Supporte-t-on la lumière solaire plus ou moins bien que nous autres Européens ? ») mais les affirmations de supériorité civilisée étaient pour ainsi dire absentes sauf dans le détour, fréquent à l’époque, sur l’anthropophagie qui procurait un frisson d’exotis-me [52]  Boetsch, Fonton, 1994, 145. [52] . In fine, l’observateur était invité à bâtir un schéma du fonctionnement de la langue du groupe visité. Dans l’ensemble, le questionnaire Letourneau offrait un outil de travail peu ambitieux, utile pour la phase de collecte de données ethnographiques. Dans les dix ans qui suivirent sa publication, il connut plusieurs utilisations in extenso lues en séance de la SAP (les Fuégiens, les Néo-Calédoniens…). Réédité en 1889, il ne déboucha cependant sur aucune synthèse.

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Dans son discours d’installation du 7 janvier 1881, Topinard avait tenu à glisser in fine une mise en garde au sujet de la prudence nécessaire des prises de position publi-ques : « certainement rien ne nous est interdit ; notre but c’est la recherche de la vérité sur l’homme, dans le présent, dans le passé et dans l’avenir ; nous avons le droit de tout examiner. Mais il faut de la mesure : la première condition pour convaincre, c’est de ne pas froisser. Travaillons, luttons d’ardeur, mais entre nous. Ne prêtons pas l’o-reille aux bruits extérieurs, ne faisons pas une vaine parade de nos idées, ménageons les croyances des autres, et, comme me le disait fréquemment Broca à propos du transformisme : n’affirmons pas bruyamment, prouvons ! » [53]  BSAP, 1881, 9. [53] . En fait un antagonisme de zizanies s’installait dans l’édifice anthropologique privé de son modérateur. Les partisans de la tradition Broca s’opposaient aux matérialistes scientifiques. Ces deux courants se choisirent chacun une bannière emblématique. Deux séries de conférences annuelles furent en effet organisées : les matérialistes suscitèrent la conférence trans-formiste (première le 10 mai 1883), les fidèles du Maître disparu répliquèrent par la conférence Broca, dont la première fut un éloge du fondateur de la SAP prononcé par Dally (27 novembre 1884). Face à ces querelles, Topinard était loin d’avoir la puis-sance, le prestige et les talents d’arbitrage de son ancien maître. Une certaine infatua-tion lui faisait multiplier les éloges sur sa propre action (l’abus de la 1ère personne du singulier était révélateur) et le rendait occasionnellement insupportable aux deux camps. À la différence de Broca, il ne savait pas prodiguer les compliments, étant fa-cilement cassant dans ses appréciations. Les incidents de séance se multiplièrent. Après avoir réalisé la nouvelle mouture d’un manuel d’anthropologie générale (1885, 1157 pages !), il affirma son intention de se consacrer à une gigantesque enquête sur les couleurs des yeux et des cheveux en France ; pour lui, l’anthropologie quittait dé-sormais la phase de construction et entrait dans sa phase adulte. Fatigué par les fré-quentes et malveillantes interpellations, il annonça ne pas se représenter comme se-crétaire général. En quittant son poste, il renouvelait ses réticences raciologiques : « l’une des vérités dernières les mieux démontrées, c’est que les races ne se présentent nulle part à l’état de chose tangible » [54]  BSAP, 1886, 590. [54] .

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Cependant dans une des dernières séances où il siégeait encore comme secrétaire général, le 2 décembre 1886, Topinard annonça favorablement l’ouverture par un des anciens élèves de l’École, M. Vacher de Lapouge, d’un cours libre d’anthropologie à l’université de Montpellier. Il lui avait déjà demandé quelques comptes rendus de lecture pour la Revue d’Anthropologie. Il maintint ensuite cette collaboration [55]  Massin, 2001, 299. [55] et poussa la complaisance jusqu’à accepter la publication des cours de Montpellier. Les deux cours de 1887 reproduits en 1888 offraient pourtant matière à faire sursauter le lecteur, véritables surgeons du darwinisme social qui bousculaient l’appréciation mo-rale de la nature humaine et édifiaient une géopolitique raciale de l’Europe et du mon-de. La nouvelle géo-ethnologie européenne affichait une race supérieure, les dolicho-céphales blonds, restés tant soit peu préservés des métissages, une autre race de valeur, les Juifs, à qui il manquait cependant deux ou trois qualités maîtresses, une race méditerranéenne très affaiblie et décadente au sud et une masse majoritaire de brachycéphales bruns, braves gens assez limités et marqués par l’esprit de troupeau. En conséquence, la nouvelle science politique devait proscrire le dogme métaphysi-que de l’égalité des hommes, et fonder une politique eugénique s’inspirant de Galton [56]  Francis Galton (1822-1911) explorateur, savant et inventeur... [56] ainsi que de la technique des éleveurs : Lapouge croyait aux vertus de la consanguinité et souhaitait une stricte limitation des croisements. Comme plusieurs naturalistes de la SAP, il pensait que les métissages étaient source de dégénérescence, voire de retour à la plus grossière des races primitives, dégénérescence prétendue manifeste par l’infécondité au bout de quelques générations. La présence de tels arti-cles dans la Revue d’anthropologie oblige à s’interroger sur la clairvoyance de Topinard.

Le matérialisme scientifique

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Au sein de cette galaxie que Broca avait voulu nommer l’Institut anthropologique, s’était développée une véritable nébuleuse parasite, Le Matérialisme scientifique, maintenant très bien connu [57]  Hammond, 1980, 122-127 ; Harvey, 1984, 387-405 ; Blanckaert,... [57] . Lorsqu’il le dénonça ultérieurement, Topinard mention-na que l’activité de ce groupe commença à se manifester du vivant de Broca par des dîners d’abord informels puis intitulés de la Libre pensée. Lui-même y assistait, sym-pathisant d’ailleurs avec le dynamisme des convives et vaguement encouragé par son Maître. La création de la Société d’Autopsie mutuelle fut la seconde étape. Le quoti-dien de centre gauche Le Bien Public, dirigé par Yves Guyot, l’annonça le 24 octobre 1876. Cette société que Le Gaulois épingla comme « Le cadavre mutuel » engageait ses membres à léguer leur dépouille mortelle aux bons soins des services d’autopsie du Laboratoire d’Anthropologie [58]  Dias, 1991, 26-36 ; Hecht, 2003, 8-39. [58] . Elle revendiquait l’honneur d’apporter ainsi une contribution précieuse à la science médicale en fournissant une sauvegarde contre le développement des maladies héréditaires et en même temps, d’être un stimulant privi-légié pour l’essor des sciences du cerveau. C’était en effet essentiellement cet organe que le futur autopsié devait léguer pour étude. L’origine socio-culturelle des dona-teurs était assurément prometteuse, « individus appartenant à la classe cultivée… ayant eu une valeur comme savants, littérateurs, industriels, politiques, etc. L’étude comparative des circonvolutions saines et facultés en action, devra conduire à des no-tions positives [59]  Statuts de la Société d’Autopsie mutuelle, extraits... [59]  ». Quoique les buts affirmés fussent proclamés exemplairement uti-litaristes, il n’échappait à personne que la retombée incidente d’un tel militantisme fût celle d’un combat contre les pratiques funéraires traditionnelles, en particulier religieuses.

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La liste des vingt membres fondateurs de la Société d’Autopsie mutuelle, permet de cerner le noyau du groupe matérialiste au sein de la SAP ; le tableau ci-dessous inscrit au regard de leurs nom et activité, leur date d’adhésion à la SAP.

Membres fondateurs de la Société d’Autopsie Mutuelle

Nom et titre

Date d’adhésion éventuelle à la SAP

Dr Adolphe Bertillon

Fondateur 1859

Dr Paul Topinard

19.07.1860

Dr Charles Letourneau

19.01.1865

Gabriel de Mortillet

02.02.1865

Dr Auguste Coudereau

20.07.1865

Abel Hovelacque, linguiste

17.01.1867

Dr Alfred Collineau

04.06.1867

Dr Henri Thulié

07.05.1868

Ernest Chantre, chercheur

07.05.1868

Cyprien Issaurat, pédagogue

07.05.1874

Yves Guyot, publiciste

07.05.1874

Louis Asseline, publiciste

07.05.1874

Edmond Barbier, publiciste

07.05.1874

Th.Gillet-Vital ingénieur

20.05.1875

Dr Michel Obédénare

02.12.1875

Dr Gaétan Delaunay

16.11.1876

Eugène Véron, publiciste

07.12.1876

Jacquet (?)

(non)

Robert Halt, publiciste

(non)

Giry (?)

(non)

Légende : (non) : non adhérent de la SAP
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Ainsi, sur vingt membres fondateurs de la Société d’Autopsie Mutuelle, dix-sept étaient membres de la SAP. La chronologie des admissions dans la SAP révèle que ce noyau matérialiste résultait de l’agrégat de deux groupes : le premier, constitué progressivement entre les années 1859 et 1868 eut pour activistes l’étoile montante de l’archéologie française Gabriel de Mortillet, le docteur pharmacien Coudereau et le linguiste Abel Hovelacque. Le second était formé des amis du journaliste politique Yves Guyot, que l’industriel du chocolat Menier, entré lui-même en politique après la crise de 1871, avait installé à la tête d’un groupe de presse ad hoc. Guyot, homme aux profondes convictions matérialistes et individualistes [60]  Wartelle, 1998, 97. [60] était entré à la SAP en même temps que trois de ses amis qui, pas plus que lui n’avaient de lumières spéciales sur l’anthropologie, Louis Asseline polémiste, Edmond Barbier, second traducteur de Darwin et Cyprien Issaurat, instituteur attiré par la pédagogie. Actif recruteur, Guyot avait par la suite aiguillé le médecin d’origine roumaine Obédénare ainsi que le philosophe et critique d’art Eugène Véron vers la double adhésion à la SAP et à l’Autopsie mutuelle.

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Assistant aux dîners, Paul Topinard était inscrit parmi les signataires de la Société d’Autopsie mutuelle, mais il expliqua ultérieurement qu’il ne l’avait fait qu’avec réticence : « La proposition en fut faite par Coudereau. Notre but dit-il est de procurer au Laboratoire de Broca des cerveaux d’hommes plus intelligents que ceux qu’on a généralement dans les hôpitaux. Mais il est évident qu’il y avait un second objectif, celui de s’élever contre l’une des croyances les plus respectables de la société : le respect des morts. Je ne pouvais que me rallier au premier mais le second ne m’allait pas » [61]  Topinard, 1890, 15. [61] . En conséquence il refusa de signer le testament spécial demandant l’opération de collecte du cerveau post mortem. Après un succès d’annonce initial, la Société d’Autopsie mutuelle n’eut qu’un recrutement restreint (une centaine de personnes), freiné par les réticences des pouvoirs publics et par de nombreux obstacles pratiques. Ces difficultés d’application furent levées lorsque deux des membres devenus dépu-tés, Gabriel de Mortillet et Yves Guyot, obtinrent le vote de la loi du 15 novembre 1887 sur la liberté des funérailles, loi que Mathias Duval salua au nom de la SAP [62]  BSAP, 1989, 5. [62] . L’analyse des cerveaux récupérés donna matière régulièrement à des communications très détaillées et la Société d’Autopsie Mutuelle put disposer d’une vitrine spéciale à l’exposition de 1889. Par décence, on n’y montrait que des moulages. Le plus célèbre de ces pionniers utilitaristes fut le général Faidherbe, adhérent de la SAP en 1867 et son président en 1874. Il rédigea le 28 avril 1878 un codicille à son testament, indi-quant sa volonté expresse que son cerveau et son crâne soient légués au Laboratoire d’anthropologie. La pièce fut reproduite en fac-similé dans la notice nécrologique que la SAP consacra à son glorieux adhérent, qui échappa néanmoins à l’autopsie pour cause de funérailles nationales [63]  Laborde, Hervé, 1889, 5. [63] .

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En plus de leurs affinités philosophiques, les membres du groupe matérialiste, qu’ils fussent de la génération de Bertillon et de Mortillet (nés dans les années 1820) ou de celle de Guyot et Hovelacque (nés dans les années 1840) partageaient un idéal d’engagement politique démocratique qu’ils avaient amorcé soit en participant à la révolution de 1848 et à la résistance au coup d’État de 1851, soit vingt ans plus tard en s’opposant à l’Empire puis en rejoignant la Défense Nationale. Lorsque la Commune avait pris possession de Paris tandis que le gouvernement de Thiers ras-semblait son armée à Versailles, plusieurs membres de cette future obédience avaient créé un organe de négociation pour tenter d’éviter la guerre civile : La Ligue d’Union républicaine des Droits de Paris. Celle-ci réussit bien à contacter les instances dirigeantes des deux camps mais ne put empêcher le déclenchement des hostilités. L’un des membres les plus actifs du Matérialisme scientifique, André Lefèvre fut ul-térieurement le mémorialiste de cette Ligue [64]  Membres de la Ligue d’Union républicaine des Droits... [64] .

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L’engagement politique des membres de ce groupe se situait indubitablement à gauche mais dans le sens que le radicalisme donnait à ce mot : la justice sociale y dé-pendait des préalables politiques démocratiques. Cet engagement s’accentua pendant la période d’incertitude que connurent les institutions entre 1873 et 1877 où, par deux fois, les tenants de l’Ordre Moral songèrent à rétablir la monarchie. Après le succès républicain aux élections d’octobre 1877 et contre les catholiques qui avaient surtout incliné vers Mac Mahon, le groupe matérialiste se retrouva pour communier dans la victoire en lançant le projet du centenaire de la mort de Voltaire pour l’année 1878. Dans le comité de cinq personnes qui lança la souscription nationale pour l’organisa-tion de la fête, se trouvaient quatre membres de la SAP [65]  Comité d’organisation du centenaire de la mort de Voltaire... [65] . L’inspiration de cette célébration était explicitement celle du combat anticlérical.

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Face à ces démonstrations militantes des membres de sa société, Broca ne se manifestait pas : Topinard prétendit qu’il en était cependant irrité, spécialement contre les meneurs Hovelacque et Mortillet [66]  Topinard, 1890, 17. [66] . Ces deux chefs de file avaient à l’époque une solide réputation scientifique : ils faisaient autorité dans leur discipline d’origine, ce dont témoignait le succès de leurs livres d’initiation, La Linguistique et Le Préhisto-rique. Leur triomphe anthropologique fut de pronostiquer dès 1873 la découverte d’un des chaînons entre singe et homme, événement qu’ils purent savourer après l’exhuma-tion des vestiges du pithécanthrope de Java, officialisé en 1893 [67]  Ducros, Ducros, 1993, 458. [67] . De formation non médicale, ils avaient accepté les préalables physiques de l’anthropologie fixés par Broca et acquis une remarquable maîtrise en anatomie. Ils en avaient hérité une vision assez globale de l’anthropologie, équilibrant données physiques et socioculturelles. Auteurs érudits et prolixes, directeurs de revues [68]  Mortillet lança deux revues anthropologiques Les Matériaux... [68] , ces deux hommes aux engage-ments politiques notables professaient un athéisme de combat, non exempt de ridi-cule, qui provoqua plusieurs fois tollés et sarcasmes. Les réticences de Paul Broca face aux incartades du groupe matérialiste venaient de ses convictions tolérantes. Il devait aussi tenir compte de la diversité de la SAP qui rassemblait un éventail très contrasté d’opinions politiques.

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Après la mort de Broca, le groupe matérialiste formalisa davantage ses dîners qui prirent le nom de dîners du matérialisme scientifique. L’admission de nouveaux con-vives y était filtrée par une enquête qui portait sur les idées philosophiques, opinions et actes politiques, titres ou travaux scientifiques ou littéraires [69]  Archives Yves Guyot (AD Paris) n° 732. [69] . L’esprit carabin s’y manifestait à l’occasion par des mises en scène d’un goût douteux [70]  Richard, 1989, 235. [70] . Le groupe déve-loppa fortement sa production d’œuvres imprimées, soit qu’elles fussent écrites en collaboration, soit qu’elles fussent intégrées dans des collections à thèmes.

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Le Dictionnaire des sciences anthropologiques fut édité en fascicules entre mai 1881 et mai 1889 [71]  Hecht, 2003, 97-102. [71] . Son comité de publication [72]  Comité de publication du Dictionnaire des sciences... [72] comprenait initialement neuf mem-bres mais trois d’entre eux moururent en cours de publication. Sa composition mon-trait une prise de distance avec l’anthropologie physique puisqu’aucun de ces hommes n’était anatomiste ou biologiste ; en conséquence les développements physiques de ce Dictionnaire furent limités tandis que l’anthropologie sociologique (ethnologie et linguistique) ainsi que l’archéologie préhistorique eurent des références nombreuses et des développements abondants. Le Dictionnaire remplissait son rôle de faire cons-ciencieusement le point des connaissances dans ces rubriques, mais il s’écartait de la bonne tenue scientifique par son militantisme politique et ses ardeurs anti-religieuses. Charles Letourneau se chargeait des articles de sociologie : ses prises de position se ressentaient de son ancienne sympathie pour les thèses communalistes et inclinaient vers le socialisme de Proudhon (cf. article « Industrie-sociologie »). Le philosophe André Lefèvre était le lancinant porte-plume de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Il jubilait particulièrement d’enregistrer le déclin des pratiques religieuses et de pronos-tiquer la fin prochaine de cette aliénation.

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En plus, de la revue L’Homme de leur affidé Mortillet, les auteurs du Dictionnaire pouvaient développer leurs idées dans les ouvrages monographiques de La Biblio-thèque anthropologique [73]  Bibliothèque anthropologique : dirigée par Messieurs... [73] . Le tract publicitaire de 1889 qui présentait les dix volumes déjà édités assurait que le Comité éditorial veillait « au maintien de l’homogénéité entre les ouvrages ». Les volumes de cette collection eurent heureusement davantage de tenue que le Dictionnaire. Les matérialistes pouvaient également se faire éditer chez leur ami Reinwald (reçu à la SAP le 03.02.1876) dans la collection Bibliothèque des sciences contemporaines qui, si elle débordait l’anthropologie offrait néanmoins sur sa liste des vingt-deux premières parutions, dix-neuf écrits des membres de la SAP (dont le fameux Préhistorique de Mortillet). Dernière manifestation notable du grou-pe, la Réunion Lamarck naquit en octobre 1884 : quoique comptant quelques sympa-thisants extérieurs, son encadrement était fortement assuré par le cénacle matérialiste qui en 1889 fournissait vingt des vingt-six membres du comité. Le président en était Gabriel de Mortillet. La réunion Lamarck se voulait spécialement militante sur le transformisme et sur l’origine française de son précurseur. Sur ce point elle manifes-tait une certaine susceptibilité cocardière qui avait eu un premier résultat : lorsqu’à la mort de Darwin et après lui avoir rendu hommage, la SAP avait décidé d’instituer une conférence annuelle illustrant le bien-fondé de la nouvelle doctrine, Mortillet avait obtenu que l’appellation de conférence darwiniste soit repoussée au profit de confé-rence transformiste [74]  BSAP, 1882, 416 ; Blanckaert, 1994b, 614. [74] . Cette prise de distance avec Darwin correspondait également au plus grand optimisme de l’évolutionnisme classique, convaincu que « la vie hu-maine sur terre n’était pas gouvernée par des processus darwiniens opérant au hasard mais qu’elle avait une direction globalement progressive » [75]  Stocking, 1987, 325. [75] . La réunion Lamarck produisit une biographie réparatrice, dans laquelle les mécomptes et les tribulations d’existence de ce pionnier offraient une édifiante symétrie de style avec les publi-cations saint-sulpiciennes [76]  Lamarck par un groupe de transformistes, ses disciples... [76] . Elle obtint un petit espace dans l’exposition de 1889.

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Un ciment complémentaire du groupe se trouva dans la franc-maçonnerie. Depuis le mémorable convent de 1877, le Grand Orient de France avait répudié la croyance au Grand Architecte De L’Univers (GADLU) et s’était résolument engagé dans la voie de la laïcisation de la société [77]  Wartelle, 1993. [77] . Rejeté pour cela par les principales obédiences maçonniques internationales, sa fuite en avant vers un anticléricalisme de combat fut appuyée par un certain nombre de Loges progressistes. Parmi celles-ci, Le matéria-lisme scientifique naquit en 1886 comme une émanation directe du noyau matérialiste de la SAP : on y trouvait en effet l’encadrement suivant (tous membres de la SAP) :

Le matérialisme scientifique (à l’Orient de Paris)

Vénérable : Docteur Henri THULIÉ

Premier surveillant :

Th. Henri GILLET-VITAL

Deuxième surveillant :

Abel HOVELACQUE

Orateur : Julien VINSON

Secrétaire : Georges HERVÉ

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Cette Loge eut cependant des difficultés à se constituer d’une manière active et ne démarra qu’en 1887. Son recrutement n’était pas uniquement anthropologique mais en plus des précités, la SAP lui fournit les docteurs Collineau, Marmottan, Fauvelle et Letourneau, lequel y fût initié le 4 mai 1887, ainsi que Cyprien Issaurat et Yves Guyot. Elle enregistra même l’adhésion de Félix Flandinette, préparateur et appariteur à l’École d’Anthropologie. Par suite sans doute des multiples activités de ses princi-paux adhérents, elle souffrit d’une assiduité médiocre et fut mise en sommeil en 1899 [78]  BN Manuscrits Rés. FM 2 –23. [78] .

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La nébuleuse matérialiste était donc étoffée et multiforme. Activée par une tren-taine de membres de la SAP, elle cherchait incontestablement à noyauter cette der-nière et à y imposer ses vues. Elle développait une pratique engagée de la science qui était évidemment grosse de risques pour la qualité de la recherche, car celle-ci n’était plus à perspective ouverte comme sous Broca, mais plombée par des hypothèses préa-lables qu’on ne voulait remettre en cause.

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Cependant, la volonté de dépasser le positivisme pour s’épanouir dans le matéria-lisme ouvrait l’éventail socio-culturel de la discipline, un objectif jusque-là affiché mais en fait minoré par l’anthropologie française. L’offensive de Charles Letourneau qui en 1882 élabora les questionnaires ethnologiques de la SAP, ancra les prémisses de l’anthropologie culturelle en France [79]  Blanckaert, 1995b. [79] , valant à son auteur la réputation de créa-teur de la socio-anthropologie. Dans le fond, le groupe matérialiste cherchait une sor-te de nombre d’or, un principe unitaire qui aurait fourni la base de compréhension de l’humain dans sa totalité, clé d’interprétation du fonctionnement tant physiologique que cérébral et moral. Letourneau croyait tenir une amorce de cette pierre philoso-phale avec le terme de besoins, dont il fit la définition dans le Dictionnaire des sciences anthropologiques et qui apparaît comme le mot-clé de son questionnaire et de sa sociologie : « La gradation des besoins… est en rapport avec le perfectionne-ment et la spécialisation des tissus et des organes. Plus un besoin se relie étroitement à la vie de conscience, plus il est élevé, noble, moins nombreux sont les êtres suscep-tibles de l’éprouver » [80]  Letourneau, 1878, 23-24. [80] . Ces besoins enclenchaient l’évolution. Pour la plupart des matérialistes, la théorie transformiste agrémentée de son postulat spencérien que tout évoluait vers la complication croissante des attributs et des mécanismes, suffisait à tout expliquer et le deuxième mot-clé du savoir était ainsi évolution qu’ils déclinaient sous toutes ses formes ainsi qu’en témoignèrent plusieurs titres des conférences transformistes.

5 mai 1884

Charles Letourneau

L’évolution de la morale

9 mai 1885

Abel Hovelacque

L’évolution du langage

27 mai 1886

Gabriel de Mortillet

L’évolution paléontologique

12 mai 1887

Clémence Royer

L’évolution mentale dans la série organique

15 juin 1892

Julien Vinson

L’évolution du bouddhisme

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Le groupe du matérialisme scientifique n’eut cependant qu’une quinzaine d’an-nées de relatifs succès entre 1886 (avènement de Letourneau à la présidence puis au secrétariat général) et le début du siècle suivant. La mort de ses membres les plus marquants, Jean-Louis Fauvelle (1892), Abel Hovelacque (1896), Gabriel de Mortillet (1898), Cyprien Issaurat (1899), Charles Letourneau (1902) et André Lefèvre (1904), l’absence d’issue d’une position aussi rigide que fermée, conduisirent à ce que les francs-maçons dénomment joliment sa mise en sommeil. Si ses positions de fond étaient intenables car finalement stérilisantes, ce courant légua plusieurs avancées bénéfiques à la SAP : d’abord le refoulement de l’anti-féminisme. Mortillet et Letourneau insistèrent dans leurs écrits pour expliquer l’infériorité du statut de la femme par l’héritage d’un rapport de force et non par un quelconque handicap physiologique ou intellectuel. Les adhésions féminines à la SAP augmentèrent sensi-blement, trois pendant le secrétariat de Topinard, quinze pendant celui de Letourneau. Le deuxième legs des matérialistes à la SAP fut la volonté de rééquilibrer l’anthropo-logie du côté culturel et l’accompagnant, une insistance accrue sur la vulgarisation : les Mortillet par exemple, avaient constitué une remarquable collection de photogra-phies et d’objets ethnographiques et archéologiques. Pour l’exposition de 1889, ils lancèrent l’original projet de réalisation d’un Album des plus beaux types de femmes. Ils sollicitèrent le public pour la collecte des documents. N’aboutissant pas en 1889, ce projet fut néanmoins relancé avec l’appui de Manouvrier lors des préparatifs de l’exposition de 1900, sans plus de suite [81]  Il déboucha finalement lorsqu’Adrien de Mortillet fit... [81] . Paul Sébillot [82]  Paul Sebillot était le beau-frère d’Yves Guyot et devint... [82] (1843-1918), ancien artiste peintre (T 1878), grand collectionneur de récits et d’objets folkloriques ouvrit un do-maine nouveau : il créa en mars 1886 la Revue des Traditions populaires, appelée à un long avenir. À la SAP il était secondé par Lionel Bonnemère (1843-1905), artiste et homme de lettres (T 1880). La collaboration des artistes fut entretenue. Le peintre Paul Jamin (T 1892) travailla quasiment sous la dictée de son ami le préhistorien Capitan (T 1881) pour réaliser entre autres la célèbre fuite devant le mammouth [83]  Reproduction in Poutrin, 1995, 2. [83] .

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Rééquilibrée du côté de la « sociologie » (au moins celle de culture générale, dif-fusée par exemple par la Revue internationale de sociologie [84]  Le directeur de cette revue, René Worms, se fit recevoir... [84] ) l’anthropologie gagna aussi le stimulant de la recherche mésologique (la science de l’action des milieux sur l’homme et les sociétés). En ce sens le ralliement à Lamarck fut positif pour la SAP [85]  Blanckaert, 1994b, 624-625. [85] . Le refoulement du physique au bénéfice du social recelait cependant un risque, inhérent à la nature spéciale de cette branche des sciences humaines. Y trouvant des anomalies, elle était rapidement tentée d’y offrir des diagnostics et des remèdes. De science pure ( !) elle devenait science appliquée, avec le risque supplémentaire de se muer en anthropotechnie et de fournir des recettes pour corriger les tares physiques ou sociales. Broca avait bien veillé à limiter ce risque : quoique conscient de promou-voir une science d’observation « qui touchât de tous côtés à des questions spécula-tives », sa prudence le portait à fermer l’oreille aux bruits du dehors, contenant par exemple dans des limites prudentes les débats sur la taille des conscrits ou sur l’ac-climatement des Européens aux colonies [86]  Blanckaert, 2001, 106 et 114. [86] . Or, les militants du Matérialisme scienti-fique se faisaient un devoir de l’engagement civique ou social [87]  Blanckaert, 1994c, 79. [87] .

La SAP de Charles Letourneau (1886-1902)

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Quoiqu’étant un des piliers du Matérialisme scientifique, Charles Letourneau fut un secrétaire général tolérant. Depuis 1885 une chaire nouvelle de sociologie avait été créée pour lui à l’École d’Anthropologie. Curieuse sociologie ! Basée sur l’histoire, l’archéologie, les évocations préhistoriques et l’ethnographie des sauvages contem-porains, elle devait permettre de suivre la marche du progrès et ainsi apprendre aux contemporains l’évolution progressivement perfectionnée du mariage, de la propriété, de la famille. Analyse dynamique de l’humanité, elle devait enseigner aux sociétés civilisées à éviter leur déclin. Affectionnant les collections de faits, d’épisodes, de portraits singuliers, peu portée aux analyses, la sociologie matérialiste était linéaire, « fluctuant indifféremment entre le niveau biologique et le niveau culturel » [88]  Zerilli, 1998, 25. [88] . Elle expliquait les situations, les rapports sociaux par une évolution logique des comporte-ments, forcés de s’adapter à telle situation, de donner réponse à tel ou tel problème. Ses preuves se fondaient sur le bon sens de l’introspection ainsi que sur les analogies établies avec le comportement des primitifs ou des enfants. Délivrée des superstitions et des préjugés religieux, ayant régulièrement la dent dure contre le libre-arbitre d’hé-ritage métaphysique, le nouveau secrétaire général ne s’écartait point pour cela du consensus raciologique. Sa Physiologie des passions éprouva le besoin de consacrer un chapitre aux races humaines (livre V, chapitre 1). Il tirait les clichés de sa vulgate de la première génération de la SAP, Broca, Pruner-bey, Gratiolet. Physiquement et psychologiquement, le nègre, le canaque et l’aborigène australien (le type humain le plus simien) n’avaient plus qu’à bien se tenir devant « le type humain le plus parfait, celui de l’Indo-Européen » [89]  Letourneau, 1878, 333. [89] . Lui-même peut-être un modèle de cette race privilégiée, vaguement socialiste, jamais véhément, enclin aux généreuses projections utopiques, Charles Letourneau développa des rapports courtois avec tous les membres de sa so-ciété (Topinard y compris). Il exerça sa tutelle sur la SAP dans un sens libéral, peu directif.

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En 1876, un de ses amis italiens, le docteur Cesare Lombroso fit paraître L’uomo delinquente, partout salué initialement avec faveur. L’auteur y développait la thèse qu’une partie majoritaire (60 %) des délinquants dangereux présentait une innéité cri-minelle, offrant ici un faciès, là des tares physiologiques, ailleurs une hérédité voire un atavisme (marque héréditaire ayant sauté une ou plusieurs générations) qui les pré-disposaient au crime. Les sociétés civilisées recelaient en leur sein des criminels nés, véritables sauvages dont les souches remontaient peut-être à Néanderthal à moins qu’ils ne fussent épileptiques ou fous. Cela contribua à lancer une branche nouvelle, quoiqu’annexe, l’anthropologie criminelle.

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En honneur à la primauté de l’École italienne, le premier Congrès d’anthropolo-gie criminelle se tint à Rome en 1885. Le professeur Lacassagne y mena un assaut peu convaincant contre les thèses lombrosiennes. Le débat était en effet faussé d’une part parce que Lombroso avait nettement baissé, de 60 à 30 % sa proportion de criminels-nés et que d’autre part il ne niait nullement l’influence multiforme du milieu sur le crime. Rivalité d’école, l’antagonisme franco-italien se trouvait clairon-né et évolua vers une victoire tactique des Français qui tablaient sur la division des Italiens [90]  Mucchielli, 1994, 203. [90] . L’opinion nationale s’y sentait concernée par les discussions ouvertes à propos de la Loi sur les récidivistes (1885). Une édition française de L’homme criminel suivit. Letourneau, ami de l’auteur, en écrivit la préface. S’il pondérait les suggestions de l’auteur jugées trop rigoureuses en matière de répression, il saluait avec estime la partie descriptive et la thèse de l’ouvrage : « cette enquête scientifique, minutieusement faite, a mis en lumière l’existence d’un type humain voué au crime par son organisation même » [91]  Letourneau, Préface, in Lombroso, 1887, IV. [91] . L’approche anthropologique du livre devait plaire à Letourneau car elle offrait un tour d’horizon complet du criminel, partant de ses caractères physiques et examinant ensuite ses travers psychologiques (le goût des tatouages) et la restructuration sociale instituée par la pratique d’un argot joliment expressif. Malgré ses changements depuis la première édition, le livre restait cepen-dant vulnérable par ses excès de vulgarisation populiste, établissant une sorte de por-trait caricatural du criminel, créature patibulaire à l’inquiétant faciès de vampire. Ana-lysant le livre pour la Revue d’Anthropologie [92]  Lombroso, 1887, 658-691. [92] Topinard en relevait facilement « le manque de sérieux anthropologique » et pointait « les excès de Lombroso sur l’atavisme ».

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Manouvrier entra alors en scène. Ancien adjoint de laboratoire de Broca comme Topinard, il venait de débuter en 1887 comme professeur d’anthropologie physiologi-que à l’École d’Anthropologie. Il avait initialement reconnu la légitimité de l’étude craniologique des criminels mais, après avoir lu Lombroso, il estima nécessaire de marquer ses distances, fût-ce contre les opinions du secrétaire général. Son virage s’amorça au deuxième Congrès d’anthropologie criminelle en 1889 (en parallèle à l’Exposition Universelle) et se mua en opposition résolue au troisième Congrès, celui de Bruxelles en 1892, où d’ailleurs les Italiens déclarèrent forfait. L’arlequinade italienne manquait de sérieux avec ses imputations en partie métaphysiques sur l’ata-visme. Cependant l’étude craniologique et physiologique des criminels révélait de fréquentes et indubitables altérations, et il convenait de maintenir une position ouverte sur les inductions de la néo-phrénologie : sans le nommer et sans doute sans l’estimer beaucoup, Manouvrier ne voulait point rompre avec Lacassagne [93]  Renneville, 1994, 124. [93] . Le milieu social et souvent le propre comportement des malandrins (alcoolisme) constituaient un élément prégnant du crime. L’anthropologie criminelle française renouait par là avec l’inspi-ration lamarckienne. La criminologie naissante montrait la nécessité d’une collabora-tion de l’anthropologie et de la sociologie. Pas plus que les matérialistes, Manouvrier ne croyait au libre-arbitre intégral. Cependant, face à l’héritage que chacun réalisait de son organisme physique, de l’influence de son éducation, du jeu de ses relations personnelles, il voyait subsister une marge de manœuvre où pouvait se loger un éven-tail assez ouvert voire contrasté de comportements. Quoique certains aient des prédis-positions au crime, nul n’y était prédestiné [94]  Blanckaert, 1994c, 74. [94] . Ainsi s’élabora dans les années 1890 une position originale de l’anthropologie criminelle française, fondée sur la légitimité de l’étude physique des délinquants, sur les analyses d’éventuelles dégénérescences provoquées par le milieu social (exemple inquiétant à l’époque des maladies véné-riennes), sur la reconnaissance des milieux criminogènes.

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À propos de ce long débat, Manouvrier avait parlé d’une anthropotechnie, suppu-tant et espérant sa naissance mais redoutant des imprudences possibles dans ses mani-pulations. Sous-produit utilitaire de la criminologie, l’anthropotechnie criminelle vit en effet le jour à cette époque et la « gloire » de la SAP fut d’en héberger le deus ex machina, membre d’ailleurs d’une véritable lignée anthropologique. Le père, Adolphe Bertillon, membre fondateur de la SAP et grand adepte de l’outil statistique, poussa en effet deux de ses fils à adhérer : Jacques, éminent démographe (T 07.02.1878) fut suivi par son frère Alphonse le 1er avril 1880, peu de temps après l’entrée de ce der-nier au service des fichiers de la Préfecture de police. Initialement conseillé par son père, Alphonse mit progressivement au point de 1882 à 1886 les procédés de l’an-thropométrie judiciaire, laquelle fut officialisée en 1887 par le lancement d’un vaste fichier de tous les détenus. L’identification s’appuyait sur neuf mesures disparates (tête, auriculaire, pied…) mais à la conjonction efficace : les délinquants dissimula-teurs s’y trouvèrent piégés. Alphonse Bertillon mit au point le dossier de base du détenu (une fiche individuelle criminologique en 271 questions ! plus un aperçu héréditaire). Lacassagne baptisa cette littérature bertillonnage, terme péjoratif qui subsista.

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Entre les deux grands débats de la période Letourneau se plaça un épisode déplaisant, l’éviction de Topinard du personnel enseignant de l’École. Ce dernier restait en butte à l’hostilité de la coterie matérialiste qu’il désignait sous le nom de groupe Mortillet [95]  Topinard, 1890, 14. [95] . Dans le fond, il accusait ce groupe d’être intransigeant. La créa-tion de la conférence transformiste lui semblait vouloir forcer la SAP à se donner une doctrine trop astreignante : « C’était absolument contraire aux traditions les mieux ar-rêtées de la Société qui avait toujours évité de prendre collectivement position dans n’importe quelle question, surtout de doctrine. Tout corps savant en est là. L’erreur aujourd’hui peut être la vérité de demain » [96]  Ibid., 22. [96] . En dehors du sectarisme des matéria-listes intransigeants, Topinard discernait une autre source de tension dans la situation disparate de l’héritage Broca : le Maître avait selon lui, toujours rêvé d’unifier les diverses composantes créées au fil du temps, la SAP, le Laboratoire, l’École, le Musée et les Revues dans un Institut anthropologique. La diversité de leurs statuts et de leur financement rendit l’unification impossible. Ce morcellement laissait la porte ouverte aux rivalités.

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La préparation de la section d’anthropologie pour l’exposition de 1889 activa les animosités : la Commission de préparation se scinda en deux et il y eut ainsi dans des salles attenantes, deux expositions jointives se présentant toutes deux sous les aus-pices de la SAP [97]  Ibid., 23. [97] . Le groupe matérialiste tenait l’une des salles où il exposait les tra-vaux et références de ses différents satellites ; la Société d’autopsie mutuelle présen-tait des moulages de cerveaux et leur descriptif ; la Réunion Lamarck et la Biblio-thèque d’Anthropologie montraient leurs publications ; le Dictionnaire des sciences anthropologiques, juste terminé, était évidemment à la place d’honneur. Topinard, responsable de l’autre salle, davantage tournée vers le grand public, fut à cette oc-casion décoré de la Légion d’Honneur. Sans doute voulut-il mettre à profit cette mar-que officielle d’estime : il écrivit un rapport confidentiel au Directeur de l’Enseigne-ment supérieur (Louis Liard), dont dépendait l’École, pour lui proposer de réaliser une épuration anti-matérialiste puis « de mettre par contrat les choses au net entre la Société, le Laboratoire, l’École et le Musée [98]  Le brouillon est dans les papiers Topinard au Musée... [98]  ». Ce grave manquement aux règles confraternelles fut éventé et la sanction tomba le 18 décembre 1889 : après un conseil de discipline tenu à huis clos en l’absence de l’intéressé, l’École d’Anthropologie congédiait le professeur Topinard.

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Ce dernier ameuta immédiatement la presse nationale (Rappel, Matin, Paix) et anglo-saxonne, rédigeant lui-même un pseudo-reportage pour la revue Nature sur le « great hurricane » qui venait de se produire à ses dépens. Il écrivit peu après la brochure justificative La Société, l’École, le Laboratoire et le Musée Broca. Parue en mars 1890, celle-ci fut analysée au Comité central de la SAP le 10 juillet 1890 [99]  Registre des procès-verbaux du Comité central 1890-1901 ;... [99]  : après s’être défoulés un long moment sur les défauts de caractère et d’organisation de leur ancien secrétaire général, les membres présents jugèrent que ses allégations sur l’existence d’une coterie étaient « des propos de concierge, des racontars » mais ils suivirent la sage suggestion du rapporteur Julien Vinson de ne pas envenimer la que-relle par le vote d’un blâme et de passer à l’ordre du jour. On n’osa pas exclure Topinard de la SAP (dont il était d’ailleurs membre à vie, ayant racheté ses cotisa-tions) et où il gardait des appuis, notamment Arthur Chervin. La brouille se résorba cependant et Topinard revint aux réunions du Comité central à partir de janvier 1892, n’assistant plus désormais qu’à la première réunion de l’année. Estimant son renvoi de 1889 abusif et injustifié, il avait intenté une action en justice mais le tribunal le débouta en 1893. Cette querelle fréquemment sordide précipita un certain nombre de démissions et inhiba le recrutement : les lendemains de l’Exposition de 1889 ne virent pas l’afflux d’inscriptions qui avait caractérisé l’après 1878.

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Avec l’entrée d’Adolphe Bertillon dans la SAP, puis le renfort de Gustave Lagneau, d’Arthur Chervin, de Jacques Bertillon, d’Arsène Dumont et d’Émile Macquart [100]  Adolphe Bertillon médecin et démographe, Mb fondateur... [100] , la SAP de la fin du XIXème siècle vit se constituer en son sein une équipe de démographes scientifiques de valeur. Par suite de l’ébranlement provoqué dans les consciences nationales par la défaite de 1870, l’amputation alsacienne-lorraine et l’érection du puissant Empire allemand, la stagnation démographique française accen-tuait une préoccupation diffuse qu’Adolphe Bertillon avait développée à la suite du recensement de 1872 [101]  BSAP, 1873, 463. [101] . Un premier débat avait eu lieu, débordant sur les questions de société [102]  Lagneau, 1873, 22-24. [102] . Cela avait été circonscrit en 1874-1875 lorsque Broca avait censuré les propos provocants de Clémence Royer sur l’évolution souhaitable des mœurs (cf. plus haut). L’inquiétude patriotique restait mesurée et incidente et le questionnement ne sortait pas des problèmes de démographie générale.

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Les résultats des recensements de 1881 et 1886 relancèrent le débat en constatant que le décalage démographique entre la France et ses voisins s’accentuait. La question du recul de la natalité française taraudait désormais l’opinion et était débattue dans les grandes institutions comme l’Académie des sciences morales et politiques. Elle s’installa comme débat d’envergure à la SAP entre 1888 et 1901, atteignant un pic d’intensité en 1891. Elle avait nettement changé de perspective depuis l’époque de Broca : l’inquiétude patriotique y était systématiquement proclamée [103]  BSAP, 1891, 285 ; 1892, 148 ; 1894, 659… [103] . Elle était le péril national selon le titre de la brochure (1890) que le marquis de Nadaillac offrit à la SAP. Ainsi, pendant ces quinze ans qui correspondirent au secrétariat général de Letourneau (1887-1902), la SAP se trouva emportée par son inclination patriotique et ses aspirations aux responsabilités civiques : elle se retrouvait partie prenante d’une grande anxiété nationale, la peur de la disparition de la France.

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Par le nombre et la fréquence des interventions et discussions, ce débat-fleuve provoqua à vingt-cinq ans de distance une mobilisation aussi intense que les échanges sur le transformisme. L’intérêt scientifique en était malheureusement moindre, limité à une situation nationale particulière même si, comme on le soupçonnait, cette évolution française était une devancière du comportement moderne des couples. La modification de portée et d’éclairage des exposés et discussions illustrait un réel danger pour la SAP, celui de quitter les hauteurs scientifiques de l’analyse pour se soumettre aux aléas du débat d’actualité. Piège incident, le problème de la natalité ouvrait la porte aux prises de position passionnelles ou aberrantes, qui par leur extrémisme ou leur médiocrité portaient ombrage à la réputation de la Société. Les prophéties de Vacher de Lapouge en fournissaient témoignage. De même, l’exposé de Clémence Royer le 2 octobre 1890 [104]  BSAP, 1890, 680-701. [104] relancé cinq ans plus tard par l’envoi d’une lettre ouverte [105]  BSAP, 1895, 653-656. [105] restait dans la ligne d’un parcours touche-à-tout tel qu’elle les affec-tionnait. La dénatalité relevait pour elle des conditions de logement à Paris, du coût croissant de la vie, des criailleries insupportables des enfants mal élevés, des défi-ciences pédagogiques de nombreux parents, des tares inévitables de l’aristocratie, de l’hypocrisie du refus légal de toute recherche en paternité pour les enfants naturels, de la sourde oreille des Compagnies de chemins de fer pour établir des billets de famille à prix réduit, de l’injustice flagrante du Code civil concernant les femmes (elle restait adepte de l’héritage en ligne féminine exclusive). Le panorama apparaissait cependant moins sombre à la conférencière car « la race française » s’avérait « plus intellec-tuelle, plus artiste, plus cérébrale » que ses voisines, à qui elle donnait d’ailleurs un modèle de comportement démographique qui serait suivi, et « peut-être, le goût de la guerre passera-t-il aux Allemands comme à nous » [106]  BSAP, 1890, 701. [106] .

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Le débat fut heureusement remis à chaque fois sur les rails par les interventions des démographes professionnels ou simplement des observateurs sensés. La commu-nication de Blanche Edwards [107]  BSAP, 1890, 838-845. Interne des hôpitaux, fille du... [107] était basée sur ses observations hospitalières. Elle mentionna les réseaux d’avortement clandestin et le taux incroyablement élevé de la mortalité infantile qu’elle avait enregistré : 1 100 décès de moins d’un an sur 4 000 naissances [108]  La moyenne nationale était à cette époque de 165 décès... [108] . Elle conclut sobrement sur la mortalité des jeunes adultes « La misère physiologique, la syphilis et l’alcoolisme, voilà trois grands ennemis qu’il est du devoir de l’hygiéniste de signaler au législateur soucieux de relever la natalité ». Se penchant sur l’écheveau des causes de la chute de la natalité française depuis le début du XIXème siècle, les observateurs éprouvaient du mal à les débrouiller et à les hiérar-chiser. Cependant un point rallia assez vite leurs suffrages au sujet de la cause numéro 1 : la décroissance de la natalité représentait un phénomène volontaire et sa moti-vation égoïste se lisait parfaitement sur les cartes. Les bourgades de petite bourgeoisie aisée et les campagnes où la petite propriété paysanne dominait se classaient championnes des couples à enfant unique.

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Suivaient légitimement les causes sociologiques et morales : la dénatalité accom-pagnait la mutation économique du XIXème siècle et les grandes villes comme Paris apparaissaient comme des foyers de démographie négative, d’autant que la mise en nourrice en banlieue ou dans les départements s’avérait particulièrement meurtrière. Au creux de la crise morale de leur temps, les démographes voyaient surtout (et ils rejoignaient par là les affirmations de Clémence Royer) l’essor de l’individualisme qui, tacitement ou explicitement, encourageait la limitation des « charges de famille ». Pour le démographe Arsène Dumont, le bilan s’avérait inquiétant d’autant que les symptômes du mal restaient invisibles : « La dépopulation est une maladie unique-ment sociale, maladie abstraite qu’aucun sens ne perçoit ; on ne la voit pas, surtout à Paris, on ne l’entend pas. Elle peut tuer une nation sans causer ni souffrance ni préju-dice à aucun des individus dont elle se compose » [109]  Dumont, 1898, 29. [109] . Si, culturellement le sort de la civilisation française était en jeu, géopolitiquement le destin de la nation était directe-ment menacé : « Dans vingt ans calculait Jacques Bertillon en 1894, il y aura deux conscrits allemands contre un français ».

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Un tel débat, et c’était là son piège, débouchait forcément sur des propositions de réformes et d’action. Le volontarisme du comportement malthusien des Français ap-paraissait tellement évident que Chervin, faisant la conférence annuelle Broca du 13 décembre 1894 sur ce sujet [110]  BSAP, 1894, 648-686. [110] , ne crut pas pouvoir attendre beaucoup des incita-tions matérielles venues des pouvoirs publics. Remarquant par contre qu’il y avait déjà plus d’un million de non-nationaux en France (sur 39 millions d’habitants), il appuyait le recours accru à la population immigrée, « seul moyen pratique, facile, non seulement de faire monter la natalité française mais aussi d’acquérir des habitants adultes ». Il savait cependant que la mesure touchait un domaine sensible : déjà plusieurs émeutes anti-italiennes avaient éclaté dans le midi. La modulation de la fiscalité en faveur des familles nombreuses ou les vertus d’un dynamisme économi-que encadré par un minimum de législation sociale furent également considérées.

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Les effectifs de la Société connurent une progression régulière depuis la cinquan-taine de membres de la première année (1859) jusqu’en 1885, où ils atteignirent le total de 757 (dont 489 T). Ils décrurent ensuite assez régulièrement pour revenir à 501 membres en 1902 (dont 301 T). Il est sans doute significatif que le tournant de fortune de la SAP se situe dans la décennie 1880-1890, alors que le Dictionnaire des sciences anthropologiques était en cours de publication : le groupe matérialiste qui le publiait manifestait alors une belle vitalité mais celle-ci n’était attirante que pour une minorité. Les billevesées anticléricales d’André Lefèvre (1834-1904) ne pouvaient passer pour de la science. Curieusement, le courant régulier de démissions qui allait ronger une partie des effectifs de la SAP commença en 1886 [111]  Cette année porrait être caractérisée comme l’année... [111] . Entre 1886 et 1902, la SAP enregistra près de 85 démissions officiellement transmises et procéda à plus de 50 radiations pour non-paiement de cotisation. Encore le Comité central, cherchant à limiter l’image des dégâts, repoussait-il de plusieurs années l’application de l’article 16 concernant la radiation. Le résultat fut que la SAP gardait un stock de membres fictifs. À ces désertions s’ajoutait un net fléchissement du recrutement : celui-ci avait connu son apogée entre 1875 et 1880, c’est-à-dire entre la création de l’École et la mort de Broca, culminant très précisément avec le Congrès anthropologique de 1878 [112]  BSAP, 1902, 375. [112] . Le grand fléchissement se produisit vers le milieu des années 1880 et le recrutement tomba à moins de 25 par an entre 1885 et le début du siècle. En fait la moyenne de recrutement des véritables membres (les titulaires) fut de moins de 15 par an sur la période 1885-1902 contre 22 pour la période ascensionnelle de 1859 à 1884.

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Ami de Topinard, Arthur Chervin [113]  Arthur Claudius Félix Chervin (1850-1921) directeur... [113] président en 1901, porta hardiment le fer sur la plaie de la décadence numérique qu’il fut le premier à révéler publiquement [114]  BSAP, 1902, 4-12. [114] . Voulant réagir vigoureusement il mentionnait d’abord quelques critiques accessoires : prix élevé de la cotisation, 30 francs par an, irrégularité de publication des Bulletins, rôle restreint des échanges avec les sociétés étrangères similaires, insuffisance de pu-blicité sur la matière par absence de conférences de vulgarisation. Il proposa d’accor-der une sorte de prime aux nouveaux adhérents en leur offrant un lot d’anciens bulle-tins, il stimula la Commission de publication pour sortir du lancinant problème des retards, il développa les échanges d’information avec quelques sociétés du Vieux et du Nouveau continent ; il échoua par contre sur le projet de conférences de vulgarisa-tion car les professeurs de l’École craignaient une concurrence néfaste pour leurs cours. Sa critique principale portait beaucoup plus profond : il affirma que les mal-heurs de la SAP provenaient en partie de la structure quasi féodale du pouvoir, avec un Comité Central « qui se recrute de lui-même » et dont les pouvoirs s’exerçaient « sans contrôle » [115]  Ibid., 10. [115] . En conséquence il demandait la démocratisation dudit Comité par l’élection annuelle du tiers au moins de ses membres. D’ailleurs l’actualité de la loi sur les Associations (1901) y poussait. Cette déclaration effaroucha la majorité con-servatrice et fut repoussée.

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Charles Letourneau mourut le 21 février 1902. Il léguait 5 000 francs à sa chère société plus 5 000 francs à l’école. Sa photo agrandie fut placée dans la salle des séances. Il avait produit l’année précédente un onzième volume de sociologie (La so-ciologie d’après l’ethnographie) [116]  Le douzième volume fut posthume et présenté à la SAP... [116] . Sa renommée paraissait solide (un Spencer fran-çais pour d’Écherac). Pourtant à l’extérieur de la SAP, la valeur de sa sociologie fut d’emblée contestée, moins pour les convictions matérialistes qui y affleuraient que pour sa faiblesse intellectuelle, classée à juste titre par l’école durkheimienne comme une œuvre simpliste de vulgarisation [117]  Blanckaert, 1995b, 65-66. [117] . Professeur d’histoire des civilisations (puis de sociologie), il restait par exemple assez indifférent à la psychologie allemande et aux méthodes expérimentales de la psychologie anglaise et écossaise malgré la présence de Théodule Ribot [118]  Théodule Ribot (1839-1916) adhéra à la SAP le 05.02.1880... [118] dans la SAP.

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Dévoué corps et âme (!) à la SAP, Letourneau en fut un honnête gestionnaire. Au point de vue scientifique et philosophique, le bilan de ses quinze ans de secrétariat n’était pas négligeable : le matérialisme connut son apogée, le transformisme (à domi-nante lamarckienne) prit valeur officieuse, l’anti-féminisme fut refoulé en paroles et en actions, l’anthropologie criminelle s’institutionnalisa quoique faiblement, le darwi-nisme social outrancier fut écarté (mais pas l’eugénisme) et la démographie nationale devint un étendard de ralliement. S’y ajoutaient les acquis d’une anthropologie mieux équilibrée du côté socio-culturel et la modernité muséographique et pédagogique : la SAP innovait avec la création d’une collection glosso-phonographique (1900) c’est-à-dire de rouleaux d’enregistrements sonores dont le docteur Léon Azoulay fut le promoteur. Le recours au cinéma fut également très tôt encouragé.

Manouvrier ou la non-mutation de la SAP (1902 à 1914)

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Secrétaire général adjoint depuis une dizaine d’années, Léonce Manouvrier succé-da sans difficulté à Letourneau. La netteté du signal d’alarme que Chervin avait tiré en quittant son poste en janvier 1902, le fait aussi qu’il communiqua ses appréciations à d’autres revues, ce dont il fut expressément blâmé, obligèrent le nouveau secrétaire général à établir un diagnostic détaillé [119]  BSAP, 1902, 371-384. [119] sur L’état de la Société d’Anthropologie en 1901, texte lu à la séance du 1er mai 1902. Chervin y était étrillé pour avoir dénoncé un danger imaginaire et surtout pour l’avoir « crié par dessus les toits. Car si notre si-tuation est excellente, il ne faudrait pas beaucoup de publicité de ce genre pour la ren-dre moins bonne ». Manouvrier ne contestait pas la diminution d’effectifs, il en dépla-çait la cause : là où Chervin imputait le recul à la série de démissions, Manouvrier arguait du taux de décès, qui effectivement avait enregistré un accroissement sensible depuis 1884 par suite des tranches d’âge. Le secrétaire général voulait surtout panser le moral des membres et, manipulant les chiffres et pourcentages avec habileté (illus-trant son exposé de graphiques), alors qu’il avait justement accusé Chervin d’avoir pris trop de liberté avec les statistiques, il parvenait à leur faire dire qu’après une décroissance « inévitable », l’amélioration était déjà perceptible et que « non seule-ment la Société n’est pas en danger, mais encore que notre prétendue malade est en parfaite santé » [120]  BSAP, 1902, 379. [120] . Tout juste concédait-il que « pendant un certain nombre d’années son recrutement pourrait s’affaiblir encore » mais la tonalité optimiste restait mainte-nue grâce à un vœu pieux « qu’il suffirait que les 300 membres titulaires actuels réunissent leurs efforts pour attirer un seul entrant de plus du nombre moyen annuel pour que la décroissance commencée en 1885 fût arrêtée complètement » [121]  Ibid., 381. [121] . Quant aux causes de cette « décroissance numérique », le secrétaire général affirmait qu’il était « facile » de les découvrir : il citait la mort de Broca tout en en minimisant les effets, puis parlait du stock non extensible de candidats suscités par l’École d’Anthropologie et de l’apparition de Sociétés savantes concurrentes et en particulier des sociétés d’anthropologie de Lyon et Grenoble. Sur le fond, la réplique de Manouvrier aux rudes imputations de Chervin concernant le féodalisme des structures de direction et le conservatisme d’une partie des membres, relevait de l’escamotage. Le volumineux rapport regrettait que les statuts rédigés par Broca aient été remis en cause et affectait de voir des menaces de désintégration dans la proposition de leur révision. Le lénifiant secrétaire général optait pour le statu quo. Question certaine-ment tabou, que d’ailleurs Chervin n’avait lui-même pas osé aborder, Manouvrier se gardait bien d’envisager la baisse de qualité des travaux et débats.

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Le relatif optimisme du secrétaire général ne se vérifia pas et les effectifs continuèrent à baisser, passant d’un total de 501 en 1902 (dont 301 T) à 405 en 1914 (dont 235 T), chiffres qui demeuraient assez fictifs vu la répugnance du Comité Central à radier ceux qui étaient en retard de cotisation. En 1911, les retards allaient de trois à neuf ans de cotisation ! Cause certainement sensible de ce nouveau recul, la SAP avait perdu début 1904 le monopole national de fait qu’elle exerçait sur la palethnologie et sur la science préhistorique. En effet, la Société Préhistorique Française naquit cette année-là et connut tout de suite un vif essor d’effectifs [122]  Sur les 73 membres de la liste initiale de la Société... [122] l’amenant à parité d’adhérents avec la SAP à la veille de la guerre. Heureusement la matière était riche et plusieurs ténors restaient affiliés des deux côtés, ce qui permet-tait de maintenir des publications préhistoriques suffisamment volumineuses dans le BSAP. Malgré le déclassement des vestiges soi-disant tertiaires de Thenay, une que-relle nouvelle se développait, celle des éolithes [123]  Ce terme inventé par Gabriel de Mortillet désignait... [123] . Elle ajoutait son lot d’animosités à une atmosphère déjà frelatée [124]  À l’origine collaborateur loué par Mortillet père et... [124] .

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L’incidence du déclin numérique se répercutait évidemment dans le budget de la Société dont les recettes d’inscription et de cotisation réellement encaissées chutaient de 6 500 francs en 1902 à 4 100 francs en 1913. Un autre embarras frappa d’ailleurs la Société, victime d’un important détournement (9 000 francs) commis par son secré-taire, Lerouge, et découvert au début 1904 [125]  Le Comité Central extraordinaire du 20.2.1904 vota... [125] . Heureusement l’importance des dons et legs permit d’atténuer ces baisses de ressources. Praticien soucieux de redresser l’état physique du malade en revigorant son moral, Manouvrier joua systématiquement le rôle du docteur Tant-mieux, heureux d’affirmer le sérieux (incontestable) des travaux de la Société, le volume positivement appréciable de ses publications mesuré au nom-bre de pages éditées et l’état satisfaisant de ses finances. Le déclin continuait cepen-dant à aigrir les relations internes. Plus grave et plus révélatrice certainement fut la baisse d’assiduité aux deux réunions mensuelles : après lamentations de quelques membres, Manouvrier fit des pointages qui donnèrent une présence moyenne de 25 à 30 membres par séance. Si le présent portait ce goût d’amertume, restait le refuge du passé : cette même année 1909 où la faible assiduité faisait rougir d’Échérac, fut l’occasion d’une double cérémonie. Le 6 juin 1909, les deux statues de Buffon et Lamarck furent inaugurées au Jardin des Plantes. Le Comité central de la SAP avait voté à l’unanimité 200 francs pour la statue du second. L’inauguration se déroula en présence du président de la République Armand Fallières. Un mois plus tard, du 6 au 11 juillet 1909 eurent lieu les fêtes du Jubilé du cinquantenaire de la SAP, en présence d’une foule de délégations anthropologiques internationales. Les mânes de Broca furent copieusement encensés.

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Léonce Manouvrier allait rester secrétaire général jusqu’à sa mort le 18 janvier 1927 soit vingt-cinq ans de mandat et donc un terme plus long que celui de Broca (21 ans) dont il s’honorait d’avoir été l’élève puis le préparateur. De tempérament [126]  Terme valorisé par Manouvrier comme on va le voir pour... [126] incliné vers la modestie et la discrétion, il demeure assez peu connu [127]  Hecht, 1997, 221. [127] . Comme les deux précédents secrétaires généraux, l’anthropologie fut en tout cas sa seule ligne de vie. Disciple direct de Broca, il épousait absolument la conviction du Maître que cette discipline avait prioritairement une base physique et médicale : « la seule présence de tant de médecins ou de naturalistes a contribué à maintenir chez nous le caractère fondamentalement biologique dont Broca indiquait avec tant de soin l’importance capitale » [128]  BSAP, 1909, 323. [128] . En conséquence l’anthropologie physique reprit un peu du terrain perdu sous Letourneau, surtout à partir de 1908.

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Postulant en 1904 pour une chaire d’Histoire des sciences au Collège de France, Manouvrier s’auto-décernait ce compliment : « il (lui-même) sait détecter les incom-pétences pernicieuses ». En dehors de Le Bon, il faisait par là allusion à sa dénoncia-tion de quelques autres supercheries anthropologiques. Son duel contre Lombroso [129]  L’expression est de lui. [129] a été examiné. Puis était venu le darwinisme social, fruit vénéneux de la greffe de l’é-conomie politique sur l’anthropologie. Un des premiers adeptes du message eugéni-que avait été Vacher de Lapouge au temps de sa collaboration avec L’Anthropologie. Obnubilé par la primauté du fait racial dans les sociétés humaines, et s’appuyant sur la vision pessimiste de la décadence démographique française, Lapouge recommandait une double sélection, positive en faveur de la natalité de l’élite, et négative contre les métissages et les dégénérés. Il acceptait bien l’idée de Broca que la sélection sociale était plus importante dans l’espèce humaine que la sélection naturelle mais, il en fai-sait ressortir les nombreux fléaux [130]  Clark, 1984, 146. [130] . D’où pour lui la nécessité de l’eugénisme, dont il ne voyait l’application possible que sous un régime socialiste autoritaire, sans doute avec un anthroposociologue dans le rôle de Big Brother. Cette société produirait des humains améliorés, des eugéniques, voués à la béatitude et au sacerdoce de la repro-duction [131]  Taguieff, 1998, 128-130. [131] . Avec l’Affaire Dreyfus, son œuvre d’anthroposociologie dériva vers l’an-tisémitisme [132]  Dans son système, les Juifs restaient classés comme... [132] , et s’enjoliva de onze lois fondamentales à fondement craniologique. Ses élucubrations anti-démocratiques et pro-aryennes furent disqualifiées sans ména-gement par l’article de Manouvrier sur « L’indice céphalique et la pseudo-sociologie ». Après avoir flétri l’inacceptable simplification racialiste de Le Bon [133]  Manouvrier, 1899, 239. [133] , l’article s’en prenait surtout à Lapouge, qui avec quelques autres, prétendait fournir des chiffres explicitant les impressions de voyage de Gobineau. Manouvrier dévelop-pait une critique implacable contre les analyses et les prévisions de l’anthroposociolo-gue de Montpellier [134]  Ibid., 284-293. [134] . Le secrétaire général rejetait comme s’écartant de la réalité toute vision de hiérarchie raciale, fût-ce celle à laquelle adhérait son prédécesseur Letourneau.

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Fier d’être un rigoureux détecteur de faussaires, contempteur des erreurs de Le Bon ou de Vacher de Lapouge, sourcilleux défenseur des traditions d’une anthropo-logie d’abord physique, le secrétaire général voulait cependant rester fidèle à l’esprit de synthèse relationnelle si cher à Auguste Comte. Invité officiel à l’exposition de Saint-Louis (États-Unis), il concluait son adresse de salut au gotha de l’anthropologie mondiale en disant « Qu’il s’agisse des sexes, des races, des classes ou des couches sociales, des criminels, de catégories humaines ou de personnes quelconques, cette liaison entre les points de vue somatologique, mental, sociologique ne doit jamais être oubliée » [135]  In REA, 1904, 410. [135] . Il était sans doute convaincu que l’anthropologie physique pouvait dé-sormais outrepasser son point de départ anatomique pour s’ancrer dans la physiologie et mettre en évidence certaines connexions psychologiques.

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Les recherches de psycho-anthropologie de Manouvrier furent sérieuses. À l’in-verse de Letourneau, il suivait et pratiquait régulièrement les expérimentations de psychologie inspirées des Écossais ou des Allemands et recommandées par son ami Théodule Ribot. Il rattachait cette piste de recherche aux analyses des dizaines de cerveaux qu’il avait autopsiés. Cela s’apercevait déjà dans l’étude comparative des cerveaux de Gambetta et de Bertillon [136]  Revue Philosophique, 1888, 453-461. [136] où il cherchait dans les circonvolutions du premier si l’on pouvait déceler pourquoi il était « hardi, entreprenant, communicatif, loquace » et dans celles du second pourquoi celui-ci se montrait « réfléchi, réservé, silencieux et si mauvais orateur ». L’honnêteté intellectuelle le forçait à reconnaître la maigreur des observations significatives. Il devint également l’ami de J.M. Charcot et membre de la Société de psycho-physiologie. Manouvrier suivait avec attention les expériences du célèbre aliéniste. Déjà l’une des pratiques préalables de Charcot lui apparaissait comme positive, celle de faire déambuler nu devant lui le malade mental examiné pour la première fois, examen qui pouvait révéler plusieurs anomalies de démarche ou d’organes ; en outre et très spectaculaires, les fameuses expériences d’hypnose et de délire provoqué montraient dans les contractions et déformations de telle ou telle partie du corps, de significatives associations du physique et du mental. Mais la psycho-physiologie ne procédait pas uniquement sur des malades et Manouvrier eut le plaisir d’être choisi pour établir les mesures des athlètes en compétition lors des championnats du monde allant de pair avec l’exposition de 1900. Il sympathisa par exemple avec l’Américain Sheldon, magnifique vainqueur et cham-pion du monde pour le lancer du disque et du poids [137]  In REA, 1911, 419. [137] . Et cependant, le résultat de ses mesures et de ses enquêtes aussi bien sur les malades que sur les athlètes le conduisait à une néces-saire humilité. De même que pour les criminels, aucun élément physique n’apparaissait totalement déterminant. Finalement la psycho-physiologie devait, au delà d’un certain nombre d’observations fragmentaires utiles, reconnaître la force des contraintes sociologiques et la capacité des aptitudes morales individuelles.

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Léonce Manouvrier se voyait forcé de s’éloigner des certitudes de l’analyse chif-frée pour s’engager dans une anthropologie indéterminée [138]  Hecht, 2003, 255. [138] .

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La « crise » de l’anthropologie traditionnelle française se révélait par de multiples craquements. L’arrière-plan raciologique des études craniométriques faisait l’objet de contestations. Depuis l’origine de ces études, l’impossibilité d’un accord sur le nom-bre de races existantes introduisait des doutes sur l’importance réelle des différen-ciations. L’article « race » de J. Deniker (T 1881, président de la SAP en 1904) dans la Grande Encyclopédie reconnaissait d’ailleurs l’impasse. Puis, si certains anthropo-logues comme Vacher de Lapouge enseignaient le racisme (le mot apparut au début du siècle) une large majorité d’entre eux le refusaient ou à l’instar de Manouvrier, le disqualifiaient. Un double sursaut moral s’affirmait en philosophie (le solidarisme d’Alfred Fouillée) comme dans l’opinion publique : de ce côté le dynamique anima-teur en fut le publiciste Jean Finot, auteur du livre Le préjugé des races en 1905 [139]  Hecht, 2003, 269-272. [139] et co-organisateur du premier Congrès universel des races à Londres en 1911. L’anthro-pologie racialiste s’y trouvait nettement dénoncée. L’un des repères les plus usités de l’héritage Broca-Topinard était l’angle facial, qui offrait le double avantage de distinguer la structure de la tête humaine de celle des primates et des singes et d’autre part de proposer un classement sériaire des différents groupes humains. Or, l’angle facial mettait en relief le prognathisme de certains indigènes et incitait facilement les commentateurs polygénistes à y détecter une parenté simiesque plus forte. Venu à la SAP par le biais du laboratoire du Muséum, Paul Rivet (T 1902) reprit la question : après la prise de mesures sur plus de 6 000 crânes humains et animaux, il établit en 1910 que si l’angle facial permettait de différencier hommes et primates, il ne per-mettait pas de sérier les races [140]  Zerilli, 1998, 66. [140] . Élargissant ensuite ses conclusions, il en venait à conclure que les mesures physiques pouvaient prouver des atavismes mais non des in-fériorités intellectuelles. Ainsi, à l’équivalence prognathe donc inférieur, Rivet substi-tuait l’hypothèse du prognathisme comme un indicateur de divers degrés de métissage.

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Pour une connaissance plus effective et plus riche (plus signifiante) de l’humain, deux courants modernes de la recherche accaparaient l’attention. Ces deux courants, liés entre eux, représentés quoique marginalement dans la SAP de Manouvrier, n’y furent pas suivis ni même écoutés. Le premier concernait l’ethnographie, non pas celle de l’ancienne rivale de la SAP, elle-même en crise, mais celle que voulait déve-lopper l’approche d’Arnold Van Gennep (1873-1957 ; T 1904) dénonciateur régulier du retard de l’ethnographie française. La brochure qu’il offrit en 1905 à la Société et qu’il y commenta [141]  In BSAP, 1905, 103-112. [141] , révélait l’originalité de son approche. Il s’agissait De l’héraldi-sation de la marque de propriété et des origines du blason. Il relevait l’ancienneté et l’universalité de la pratique : depuis l’Antiquité, de l’Europe au Japon et à l’Afrique noire, les chefs ou les riches propriétaires ont imposé des marquages bien visibles sur les domestiques, le bétail, les armes, les outils, les véhicules leur appartenant. Réalisés sous des formes très diverses, ces marquages ont généralement évolué vers une sim-plification les rapprochant du blason, y compris par exemple les fers rougis au feu pour marquer le bétail. À partir de cette constatation dont l’analyse pouvait s’affiner, une discussion sur la nature humaine risquait d’être plus enrichissante que d’argumen-ter sur la dolichocéphalie en Europe [142]  Van Gennep présenta encore un ouvrage à la SAP, Mythes... [142] . Lié d’amitié avec l’administrateur colonial Maurice Delafosse, Van Gennep pensait comme lui que « la prétendue simplicité des primitifs mesure surtout l’ignorance des observateurs » [143]  Sibeud, 1998, 182. [143] .

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La deuxième piste de rénovation possible de l’anthropologie provenait de la socio-logie de Durkheim, dont le neveu et bras droit Marcel Mauss adhéra à la SAP en 1905. Leur revue, L’Année Sociologique fixait d’abord une méthode beaucoup plus active et synthétique que les pratiques énumératives et descriptives dans lesquelles la SAP aimait désormais à se cantonner. À la réflexion, cette méthode recroisait la dia-lectique de la grande époque Broca-Quatrefages. La seconde aspiration de la sociolo-gie durkheimienne consistait à restreindre autant que possible (mais non pas à élimi-ner ainsi que le désirait Van Gennep) les développements physiques de l’anthropolo-gie pour fonder la connaissance de l’homme sur l’ethnographie, recueil de faits so-ciaux, et créer une véritable ethnologie, science débarrassée de ses superfluités racia-les. Comme Franz Boas, Frazer et Van Gennep, Mauss était convaincu de l’unité psychique fondamentale de l’espèce humaine. Il affirmait qu’il n’existait pas de peu-ples non civilisés. Pour comprendre les « primitifs » il importait de les observer sans préjugé de supériorité et avec bienveillance, seul moyen d’ailleurs d’en tirer un profit tout autant moral que documentaire.

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Cependant, de même que Van Gennep ne pouvait être suivi en exigeant la mise à l’écart de l’anthropologie physique, un des obstacles du ralliement de la SAP aux idées de Mauss tenait aux ambitions nouvelles de la sociologie. Durkheim le percevait bien : faisant appel à l’économie sociale, au droit, aux religions, puis recourant systé-matiquement aux données de l’ethnographie, la sociologie devenait la nouvelle scien-ce de synthèse de l’Homme [144]  Zerilli, 1998, 42. [144] . La SAP ne pouvait entériner de telles prétentions. Ce-pendant un timide écho des positions nouvelles résonnait parfois, comme lorsque Piéron fit référence à Lévy-Bruhl et à Mauss pour qu’on veillât à se débarrasser de l’européomorphisme dans l’appréciation des mentalités primitives [145]  BSAP, 1910, 175-178. [145] .

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La SAP avait toujours flirté soit avec la bio-sociologie soit avec l’anthropo-sociologie, fruits tant soit peu empoisonnés du darwinisme social. La bio-sociologie recoupait une question assez trouble que la SAP traînait depuis son origine, marque atavique de son penchant pour le polygénisme : quelle était la valeur ou le danger des métissages ? Georges Hervé (1855-1932 ; T 05.11.1880) professeur d’ethnologie à l’École d’anthropologie restait convaincu de la dégénérescence ethnique causée par les métissages trop éloignés. Il relança le débat en 1906 par un article sur la situation des mulâtres aux États-Unis [146]  REA, 1906, 337-358. [146] . Convaincu de leur faible fécondité et de leur dégrada-tion morale, il pronostiquait un échec de la politique de fusion ethnique rêvée par certains libéraux. Paul Rivet, fort de son expérience andine, contesta que ces observa-tions puissent être généralisées. Le métissage général de l’Amérique andine lui sem-blait au contraire avoir amélioré les deux races d’origine [147]  Zerilli, 1998, 87. [147] . Une commission d’en-quête fut décidée au sein de la SAP (1908). Elle n’aboutit qu’à envenimer les relations personnelles entre les tenants de la tradition (spécialement l’École d’anthropologie) et l’équipe du Muséum (Rivet, Verneau) qui finalement préféra démissionner de cette Commission (1910). Cette année-là, le Comité Central de la SAP était devenu un champ clos d’affrontements et d’insultes, voire de horions [148]  La séance du 25 avril 1910 fut particulièrement mouvementée.... [148] .

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L’ethno-sociologie pouvait se recommander de Letourneau (mais aussi de Le Bon et de Vacher de Lapouge), chercheurs soucieux de faire l’inventaire des qualités et dé-fauts des peuples et des races. Elle recoupa l’inquiétude qui alimenta le long débat sur le péril de l’évolution démographique française. La conjoncture de rivalité internatio-nale qui s’installait autour de la Méditerranée et en Afrique noire ainsi que le débat national sur la durée du service militaire accentuaient de nouveau cette préoccupation. Par ailleurs, sans adhérer activement à l’exaltation de la nouvelle grandeur coloniale de la France, la SAP y était de plus en plus liée, ne fût-ce que par l’adhésion chez elle de nombreux médecins militaires ou administrateurs coloniaux. Ce fut dans ces cir-constances qu’elle fut victime consentante du coup médiatique d’un véritable lobby colonial. Ce lobby, formé d’officiers et de hauts fonctionnaires, s’était rallié aux vues que le colonel Charles Mangin exposait dans son livre de 1910, La force noire, favo-rable à l’emploi de troupes noires sinon immédiatement dans un conflit européen, au moins au titre de maintien de l’ordre dans les territoires d’Afrique du nord. Le livre préfacé par le général Louis Archinard avait soulevé un débat politique [149]  Michel, 1982, 10. [149] tandis que le colonel avait été chargé d’une mission officielle d’étude des conditions de recrute-ment. Rentré d’Afrique en 1911, il était désireux de faire la promotion de ses idées. La SAP, présidée alors par Henri Weisgerber, Alsacien d’origine, accueillit avec fa-veur la demande d’une intervention. Ainsi survint l’étonnante conférence du 2 mars 1911. La salle de réunion de la SAP fut ce jour-là l’objet d’un investissement militaire impressionnant, puisque cinq généraux, huit autres officiers supérieurs et quelques hauts fonctionnaires étaient venus accompagner le colonel Mangin dont l’exposé portait sur L’utilisation des troupes noires [150]  La prestation du colonel Mangin, préparée avec des... [150] . Le bénéfice anthropologique n’était qu’un alibi et fut expédié en quelques minutes. Le conférencier sollicita cependant in fine l’aide des ethnologues pour une meilleure connaissance des ethnies de l’Afrique de l’Ouest. Manouvrier, sans se dissocier diplomatiquement des louanges faites au conférencier, refusa tout net d’organiser une séance ultérieure sur le même sujet car « l’on sortirait du domaine anthropologique pour pénétrer sur le terrain du droit, de l’art militaire et de la politique » [151]  BSAP, 1911, 99. [151] . Il appliquait par là un principe hérité disait-il, de Broca : « La sociologie et l’anthropologie sont des sciences, tandis que la politique est un art » [152]  REA, 1906, 250. [152] .

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Outre le camp des anthropologues patriotes, la SAP conservait un noyau laïque qui aimait cultiver ses phobies anticléricales. Le groupe du matérialisme scientifique était désagrégé par la mort de ses membres les plus notoires. Le flambeau demeurait pour-tant vivace, porté soit par les libres-penseurs de la vieille génération (Yves Guyot, Dr Thulié, Julien Vinson), soit par de nouvelles recrues comme Ch. Lejeune et A. Guebhard. Certes le prestige nouveau du sacré et de la religion dans les hautes études imposait désormais une retenue dans l’approche de ces domaines et l’effort pour limiter les commentaires dégradants fut sensible. Véritable croisé laïque, Charles Lejeune avait dû à regret reconnaître les erreurs de Mortillet sur l’absence de prati-ques religieuses au paléolithique [153]  BSAP, 1903, 628. [153] et celles de Hovelacque sur le grand nombre de tribus primitives athées [154]  BSAP, 1906, 197. [154] . Il fit le 7 juillet 1910 le compte rendu du livre Orpheus de Salomon Reinach, consacré à l’histoire et à l’analyse incidente du rôle des religions comme matrices des civilisations. Bien sûr Lejeune multipliait les réserves, spéciale-ment à l’égard du christianisme, bien sûr il regrettait que les historiens maison comme Lefèvre, Letourneau ou Vinson ne fussent pas même cités en bibliographie mais fina-lement l’œuvre était louée comme un « excellent ouvrage » et le rôle (très) occasion-nellement méritoire du clergé reconnu.

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Si la SAP vivait dans la quiétude de son héritage, l’évolution de l’anthropologie et de l’ethnologie ne s’arrêtait pas : simplement, elle se faisait désormais en dehors des sociétés lancées par Broca. L’impulsion venait soit du Muséum soit de certaines instances universitaires, soit de chercheurs indépendants. L’équipe de L’Année Sociologique, le tandem Rivet Verneau du Muséum ou les initiatives de publication d’Arnold Van Gennep jouaient un rôle actif. Le début de l’année 1911 vit ainsi une nouveauté institutionnelle, la naissance de l’Institut Français d’Anthropologie, conçu comme une Académie au petit pied et rassemblant les sommités de l’archéologie, de la sociologie et de l’ethnologie [155]  Premier président Salomon Reinach ; Vice-président... [155] . Commentant l’apparition de ce nouveau venu, le docteur Verneau qui en était membre et avait démissionné de la SAP, parlait de cette dernière avec condescendance, notant que de nombreux savants faisant autorité se tenaient systématiquement à l’écart de la vieille société fondée par Broca [156]  L’Anthropologie, 1911, 110. [156] . L’Institut français d’anthropologie hérita des difficultés françaises concernant la définition, la hiérarchie et les rapports entre les trois termes ethnographie, ethnologie, anthropologie [157]  Zerilli, 1998, 103-106. [157] . La place (voire l’existence) de l’anthropologie physique demeurait incertaine. Pour Van Gennep, elle devait disparaître de l’ethnographie. Pour Mauss comme pour Rivet et Verneau, la race n’était pas une imposture théorique. Catégorie biologique, il s’agissait de la fonder et de la cerner avec discernement [158]  Jamin, 1989, 285. [158] . Ils affir-maient en outre que l’anatomie demeurait indispensable pour la sûreté de l’archéolo-gie. La SAP passa sous silence la naissance de cet organisme concurrent : prisonnière de ses traditions, tétanisée, elle ne participait plus au renouvellement de sa propre matière.

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Initialement le secrétaire général Manouvrier revenait avec satisfaction sur le refus manifesté très majoritairement par ses collègues de suivre les conseils de Chervin et de modifier les statuts d’origine. Pourtant la chose devint nécessaire à cause de la loi de 1901 sur les Associations. Après l’avoir souhaité verbalement plusieurs fois, la Préfecture de la Seine le demanda officiellement à l’été 1909. Indubitablement con-servatrice, la SAP procéda avec lenteur. Les nouveaux statuts avec Assemblée géné-rale élisant directement un Conseil d’administration furent votés le 9 avril 1914 et approuvés par décret du 25 décembre 1914. Une série d’accrochages assez vifs eut lieu au printemps 1915 pour savoir s’il convenait de les appliquer immédiatement ou d’attendre pour cela la fin de la guerre : un compromis décida de laisser le Comité Central en place mais avec l’appellation de « faisant fonction de Conseil d’adminis-tration ». La guerre mit de toute façon la SAP en veilleuse réduisant présences, activi-tés et cotisations (un moratoire fut décidé pour les mobilisés). Les prix Godard, Broca, Bertillon, Fauvelle, récompensant des travaux de recherche furent suspendus, les publications furent comprimées par la raréfaction des études, la cherté nouvelle du coût de la vie et les difficultés matérielles de toutes sortes. La guerre instilla en outre un ferment d’animosité internationale bien éloigné de la communion scientifique qui avait prévalu jusque-là : le 1er octobre 1914 on décida de radier les Allemands de la liste des Associés étrangers et de décrocher les portraits de Haeckel et de Virchow de la salle des séances (l’épuration des Autrichiens eut lieu en 1916). Pour meubler l’ordre du jour de l’automne 1914, Yves Guyot et Chervin firent des exposés géopoli-tiques sur la situation ethnique de l’Europe centrale et balkanique. Les interventions plus nettement anthropologiques ne reprirent le dessus qu’en décembre 1914. Ayant cependant abordé la question sensible du sort des femmes françaises violées par les soldats allemands et pris position contre l’avortement et contre l’incitation à l’aban-don [159]  L’incitation à l’avortement, venue de certains milieux... [159] , le Bulletin fit en 1915 l’expérience de la censure (4 mars 1915 : 4 blancs entre les pages 61 et 66). Le XXème siècle était là. Bénéfice assez atroce du conflit, la chi-rurgie progressa fortement et par exemple les milliers de trépanations permirent une meilleure connaissance du fonctionnement du cerveau [160]  BSAP, 1917, 40-66. [160] .

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Dès 1917, plusieurs professeurs de l’École (dont Yves Guyot assura la direction pendant toute la durée du conflit) envisagèrent des pourparlers pour une Société inter-alliée d’anthropologie. Cela se concrétisa avec la victoire et un Appel aux anthropolo-gistes alliés fut lancé le 20 novembre 1918 [161]  REA, 1919, 52-54. Elle était devenue Revue Anthrop... [161] . En septembre 1920, dans les locaux mêmes de la Société et de l’École d’Anthropologie, douze délégations scientifiques provenant des états vainqueurs et des nouveaux venus protégés de la France (Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie…) créèrent l’Institut International d’An-thropologie. Les Français le dominaient davantage pour des raisons de circonstance que scientifiques. Le prince Roland Bonaparte (T 1884), mécène et providence de plu-sieurs sociétés savantes, président élu de la SAP, accepta également de diriger son prolongement international. Mais, à son handicap d’être limité au camp des vain-queurs, le nouvel organisme ajoutait celui de maintenir l’idéologie scientifique des té-nors de la raciologie et de la tradition. Accueillant les délégations étrangères, Capitan fit un vigoureux plaidoyer pour dégager l’ethnologie de l’ornière où elle était enlisée et pour en faire la véritable « science des races humaines » [162]  REA, 1920, 213. [162] . La socio-ethnologie, la hantise des dégénérescences demeuraient à ses yeux des orientations capitales : la SAP et l’École d’Anthropologie ne sortant pas des concepts de l’époque Letourneau, le déclin ne pouvait que se poursuivre. L’Institut International d’Anthropologie se désagrégea.

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Et pourtant la SAP ne disparut pas. Le déclin se poursuivit [163]  En 1933 par exemple, le Bulletin n’a plus que 39 pages... [163] jusqu’à l’avant Deuxième Guerre mondiale, époque ou, en face, s’imposait la vision « d’ethnologie au sens large » de Paul Rivet, qui triompha avec l’ouverture du Musée de l’Homme (1937-1938). La SAP fut sauvée de l’extinction par Henri Vallois (T 1912), secré-taire général à partir de 1939, qui parvint à maintenir la société en activité à travers les tribulations de la deuxième guerre (déménagement) puis impulsa son renouveau à partir de 1946. Le recrutement reprit, une forte subvention publique remit les finances à flot, puis le CNRS prit en charge les frais de publication à partir de 1947. Curieuse-ment, le contenu des bulletins retrouvait une partie de l’héritage Broca, maintenant les recherches anatomiques et physiologiques en tête de leurs préoccupations.

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Née sous l’emprise d’un homme remarquable, fière d’être française, la SAP eut à subir les assauts de ce virus typiquement français qu’était l’anticléricalisme dégéné-rant en athéisme de combat. Il était d’autant plus valorisé qu’il se paraît d’une impec-cable parure matérialiste et scientifique. La SAP parvint à sortir de ce fâcheux guê-pier, mais elle en fut diminuée. L’air du temps volontiers cocardier lui laissa aussi un héritage politique et patriotique plus difficile à évacuer.

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Sa grande époque fut celle, initiale, des savants polyvalents et des débats fonda-mentaux sur la phylogénèse de l’homme (mono ou polygénisme), sur les rapports de l’espèce humaine avec les espèces animales proches (la question des primates), sur l’évolution des espèces, ses causes et ses mécanismes. Ensuite les dirigeants rétrécirent et les problèmes traités suivirent malheureusement la même évolution.

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Au début du XXème siècle, le déclin était avéré, reconnu avec tristesse par les ad-hérents. Ce travail suggère qu’il y eut une erreur initiale qui tient à son positionne-ment dans les sciences naturelles. La connaissance physique de l’anatomie et de la physiologie humaines, l’analyse physique du cerveau de cette espèce, la recherche scientifique de ses différences raciales, poussèrent à la promotion du matérialisme puis facilitèrent à la longue une méthodologie descriptive qui négligea le principal, à savoir la richesse sociale de l’homme, sa créativité en matière d’institutions, d’expli-cations, ainsi que la correction de ses tendances meurtrières ou égoïstes par le sens de l’entraide.

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Comme l’a pointé Stocking (what’s in a name ?), comme y a insisté Zerilli, la question du vocabulaire de dénomination constitua en permanence un détour crucial de ce faisceau de sciences. Trois mots s’y retrouvaient en rivalité, anthropologie, ethnographie et ethnologie. Fallait-il les intégrer par le biais des sciences naturelles ou celui des sciences humaines ? À distance il apparaît que Paul Broca n’a choisi ni les bonnes définitions ni la bonne hiérarchie.

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  • Penniman T.K., 1965, A Hundred Years of Anthropology, London, Cox-Wyman.
  • Poutrin I., (dir.), 1995, Le XIXème siècle. Science, politique et tradition, Paris, Berger-Levrault.
  • Quatrefages A. de, 1892, Darwin et ses précurseurs français, Paris, Félix Alcan (Bibliothèque Scientifique Internationale).
  • Quatrefages A. de, 1988, Hommes fossiles et hommes sauvages, Paris, Jean Michel Place (Les Cahiers de Gradhiva).
  • Renneville M., 1994, La réception de Lombroso en France (1880-1900), in Mucchielli L., (dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, l’Harmattan, 107-135.
  • Reinach S., 1996, Cultes, mythes et religions, Paris, Robert Laffont (Bouquins).
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  • Richard N., 1989, La revue L’homme de G. de Mortillet, BMSAP,1, 3-4, 231-256.
  • Richard N., 1995, La fondation de la préhistoire, in Poutrin I., (dir.), Le XIXème siècle, Science, politique et tradition, Paris, Berger-Levrault, 43-65.
  • Richard N., 2001, Les lieux de mémoire de l’anthropologie 1859-1900, in Blanckaert C., (dir.), Les politiques de l’anthropologie, Paris, l’Harmattan, 337-363.
  • Royer C., 1990, Origines de l’homme et des sociétés, Paris, J.M. Place (Les Cahiers de Gradhiva).
  • Salmon Ph., 1896, L’École d’Anthropologie de Paris, Paris, Félix Alcan.
  • Sanson A., 1900, L’espèce et la race en biologie générale, Paris, Reinwald-Schleicher.
  • Schiller F., 1990, Paul Broca, explorateur du cerveau, Paris, Odile Jacob.
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  • Stocking G.W. Jr., 1973, James Cowles Prichard, Chicago, University Chicago Press.
  • Stocking G.W. Jr., 1984, What’s in a name ?, Histoire de l’Anthropologie XVIème-XIXème siècles, Paris, Klincksiek, 421-431.
  • Stocking G.W. Jr., 1987, Victorian Anthropology, London, Macmillan.
  • Stocking G.W. Jr., 1992, Essays (n° 8 Paradigmatic traditions in the history of anthropology), Madison, University of Wisconsin Press.
  • Taguieff P.A., 1998, La couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, Paris, Les Mille et une Nuits, Collection « Les Petits Livres ».
  • Thulié H., 1885, La femme, essai de sociologie physiologique, Paris, Delahaye (Bibliothèque Anthropologique).
  • Topinard P., 1879, De la nation de race en anthropologie, Revue d’Anthropologie, 2, 589-660.
  • Topinard P., 1885, Éléments d’anthropologie générale, Paris, Delahaye et Lecrosnier.
  • Topinard P., 1890, À la mémoire de Paul Broca. La Société, l’École, le Laboratoire et le Musée Broca, Paris (pas de nom d’éditeur).
  • Topinard P., 1891, L’homme dans la nature, Paris, Félix Alcan.
  • Topinard P., 1900, L’anthropologie et la science sociale, Paris, Masson.
  • Wartelle J.C., 1993, Les tribulations de GADLU, Grand architecte de son état. Le problème de Dieu dans la Franc-Maçonnerie, Le Mans, Borrego.
  • Wartelle J.C., 1998, Yves Guyot ou le libéralisme de combat, Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, 7, 73-109.
  • Zerilli F.M., 1998, Il lato oscuro dell’etnologia, Roma, Cisu.

Notes

[1]

Elle sera désignée comme la SAP ; les références aux Bulletins de la SAP ont été simplifiées et ne mentionnent ni la série ni le tome – par exemple, BSAP, 1891, 285, renvoie aux BSAP 4ème série, tome 2, 1891, page 285 ; RÉA = Revue de l’École d’Anthropologie. Abréviations concernant les membres de la SAP : T = Titulaire, H = Honoraire, AE = Associé étranger, CN = Correspondant national et CÉ = Correspondant étranger.

[2]

Mengal, 2000.

[3]

Cf. tableau ci-dessous : la SEOA eut son impulsion d’origine du côté de l’Institut et de l’École des Langues Orientales. L’animateur en fut Léon de Rosny, secrétaire général de 1859 à 1902. Des appuis aristocratiques en facilitèrent la naissance à l’inverse de la SAP qui fut initialement surveillée par la police du Second Empire. De Rosny eut à l’occasion des rapports orageux avec Paul Broca au sujet de l’importance de la craniologie.

[4]

Broca, 1876, 16-17.

[5]

Blanckaert, 2003.

[6]

BSAP, 1875, 2.

[7]

Congrès International des Sciences Anthropologiques, 1880, 20.

[8]

Broca, 1989, 7ème texte, 501.

[9]

BSAP, 1861, 284.

[10]

Comte, 1995, 191.

[11]

Tous deux membres de la SAP. Gabriel de Mortillet mb T 2.2.1865 ; Édouard Desor AÉ 15.10.1874.

[12]

Kaeser, 2001, 201-230.

[13]

Blanckaert, 1998.

[14]

Le livre de J. Harvey sur Clémence Royer (bibliographie) reproduit une photo de l’équipe dirigeante de la SAP au Congrès de Moscou en 1879 (hors-texte). Broca, Quatrefages et Gabriel de Mortillet y représentent le centre de la vieille génération. Cette photo est également reproduite dans le livre de Hecht 2003 (figure 5, hors texte et jaquette).

[15]

Broca, 1989, 3ème texte.

[16]

Deux sous-disciplines en pleine expansion aussi bien à la Société de biologie qu’à la SAP : Tératologie = science des monstruosités naturelles ; embryologie, science du développement des œufs ou des fœtus.

[17]

BSAP, 1868, 561-574.

[18]

Broca, 1989, 6ème document, 486.

[19]

Blanckaert, 1996b, 3031-3033.

[20]

BSAP, 1870, 165.

[21]

Topinard, 1891, 168-170 ; Blanckaert, 1995c, 130.

[22]

Harvey, 1997, 105.

[23]

Harvey, 1997, 125-133 et 193-203.

[24]

Ducros, Blanckaert, 1991.

[25]

La SAP était donc une société chère (le franc 1860 est estimé par l’INSEE à 2,2 €uros et celui de 1880 à 2,4 €uros). L’assiduité aux séances s’imposait, sous peine d’amendes.

[26]

Charles Darwin, AE le 7.12.1871.

[27]

Blanckaert, 1998, 168.

[28]

Le titre d’École fut proscrit pour des raisons d’opportunité politique. On était sous l’Ordre Moral et les cléricaux auraient pu s’alarmer de cette École de la Libre Pensée. Administrativement, une École à l’intérieur de l’École de Médecine posait d’ailleurs problème. Au bout de quelques années, l’Ordre Moral s’étant dissipé, le terme École fut utilisé couramment, sans devenir officiel.

[29]

Salmon, 1896, 8. L’industriel du chocolat Menier, l’homme d’affaires et amateur d’art Cernuschi et quatre des Rothschild furent fondateurs-donateurs c’est-à-dire qu’en plus de leur part de 1 000 francs, ils firent des donations de plusieurs milliers de francs. Cette double entrée avait été imaginée pour empêcher le contrôle financier du Conseil d’Administration par les gros investisseurs : en effet, seule la part de fondateur donnait une voix au Conseil.

[30]

Des sondages réalisés sur les Titulaires montrent qu’effectivement en additionnant les DMP (docteurs en médecine pratiquant), plus les professeurs de médecine, plus les hauts responsables ayant une formation médicale, l’ensemble constitua un peu plus de 50 % des membres tout au long de la période.

[31]

Congrès International des Sciences Anthropologiques, 1880, 19.

[32]

Dictionnaire des Parlementaires, 1889, 501.

[33]

Schiller, 1990, 360.

[34]

Blanckaert, 1995a, 416.

[35]

Blanckaert, 1989a, XXV.

[36]

Blanckaert, 1989a, XXVI ; 1994a, 53.

[37]

Topinard, 1879, 657.

[38]

Blanckaert, 1990, 289.

[39]

Hecht, 1997, 223.

[40]

Blanckaert, 1991b, 235.

[41]

Le Bon, 1879, 27-104.

[42]

BSAP, 1879, 383.

[43]

BSAP, 1882, 97-100 ; Hecht, 2003, 217-227.

[44]

Taguieff, 1998, 89-90.

[45]

BSAP, 1876, 216.

[46]

BSAP, 1881, 787.

[47]

BSAP, 1883, 84.

[48]

Blanckaert, 1998, 153-172.

[49]

BSAP, 1881, 472-476.

[50]

Dénoncé comme ayant eu des sympathies communalistes, Letourneau préféra s’exiler en Italie après 1871 et y vécut jusqu’en 1878. Il y travailla avec Paolo Mantegazza (1831-1910) AE de la SAP depuis 1863. Les deux hommes rédigèrent un questionnaire de psicologia comparata en 1873.

[51]

Blanckaert, 1995b, 53-55.

[52]

Boetsch, Fonton, 1994, 145.

[53]

BSAP, 1881, 9.

[54]

BSAP, 1886, 590.

[55]

Massin, 2001, 299.

[56]

Francis Galton (1822-1911) explorateur, savant et inventeur britannique était le cousin de Darwin. Il créa en 1884 un laboratoire qui se spécialisa dans la science « eugénique », science d’étude de l’hérédité nourrissant le projet d’amélioration de l’espèce humaine.

[57]

Hammond, 1980, 122-127 ; Harvey, 1984, 387-405 ; Blanckaert, 1995b, 55-57.

[58]

Dias, 1991, 26-36 ; Hecht, 2003, 8-39.

[59]

Statuts de la Société d’Autopsie mutuelle, extraits du Bien Public du 24 octobre 1876, feuillet publicitaire de 4 pages, Archives de la SAP, Musée de l’Homme.

[60]

Wartelle, 1998, 97.

[61]

Topinard, 1890, 15.

[62]

BSAP, 1989, 5.

[63]

Laborde, Hervé, 1889, 5.

[64]

Membres de la Ligue d’Union républicaine des Droits de Paris retrouvés à la SAP, avec date d’adhésion à celle-ci : Adolphe Bertillon, membre Fondateur 1859 ; Émile Brelay 3.6.1875 ; Georges Clemenceau 16.12.1875 ; Dr Collineau 4.6.1867 ; Dr Coudereau 20.7.1865 ; Th.H. Gillet-Vital 20.5.1875 ; Léon Laurent-Pichat 4.3.1875 ; André Lefèvre 7.5.1874 ; Dr Letourneau 19.1.1865 ; Yves Guyot 7.5.1874. (Papiers Floquet 49 AP 1 aux A.N).

[65]

Comité d’organisation du centenaire de la mort de Voltaire (avec date d’adhésion à la SAP) : Dr Gavarret (23.8.1860) ; Gillet-Vital, ingénieur (20.5.1875) ; le chocolatier Menier, député (15.10.1874) ; Wilson, député (1.06.1876). Le cinquième était le député Dréo, non membre de la SAP.

[66]

Topinard, 1890, 17.

[67]

Ducros, Ducros, 1993, 458.

[68]

Mortillet lança deux revues anthropologiques Les Matériaux pour l’Histoire positive et philoso-phique de l’Homme, en 1864, puis L’Homme en 1884. Pour celle-ci, cf. Richard, 1989, 231-256. Hovelacque dirigeait depuis 1867 la Revue de linguistique et de philologie comparée, cf. Desmet, 1994, 49-80.

[69]

Archives Yves Guyot (AD Paris) n° 732.

[70]

Richard, 1989, 235.

[71]

Hecht, 2003, 97-102.

[72]

Comité de publication du Dictionnaire des sciences anthropologiques (O. Doin, éditeur) : A. Bertillon (†) ; A. Coudereau (†) ; C. Issaurat ; A. Hovelacque, A. Lefèvre ; Ch. Letourneau ; G. de Mortillet ; Dr Thulié ; E. Véron (†) [(†) : décédé avant que la publication ne soit achevée].

[73]

Bibliothèque anthropologique : dirigée par Messieurs M. Duval (T 19.06.1873) ; G. Hervé (T 05.11.1880) ; A. Hovelacque, Ch. Letourneau, G. de Mortillet et H. Thulié (l’adhésion de ces quatre derniers déjà mentionnée), éditée par Lecrosnier et Babé.

[74]

BSAP, 1882, 416 ; Blanckaert, 1994b, 614.

[75]

Stocking, 1987, 325.

[76]

Lamarck par un groupe de transformistes, ses disciples – brochure, 1887.

[77]

Wartelle, 1993.

[78]

BN Manuscrits Rés. FM 2 –23.

[79]

Blanckaert, 1995b.

[80]

Letourneau, 1878, 23-24.

[81]

Il déboucha finalement lorsqu’Adrien de Mortillet fit à la fête de la Société Préhistorique Française en 1910 un exposé illustré de projections sur La femme et la beauté dans le monde.

[82]

Paul Sebillot était le beau-frère d’Yves Guyot et devint son directeur de cabinet quand ce dernier fut appelé comme ministre des Travaux Publics entre 1889 et 1892.

[83]

Reproduction in Poutrin, 1995, 2.

[84]

Le directeur de cette revue, René Worms, se fit recevoir à la SAP en 1893. La Revue internationale de sociologie visait l’œcuménisme pour l’élaboration de la nouvelle science, citant Spencer, Durkheim, Tarde, Delbet (positiviste) et… Letourneau.

[85]

Blanckaert, 1994b, 624-625.

[86]

Blanckaert, 2001, 106 et 114.

[87]

Blanckaert, 1994c, 79.

[88]

Zerilli, 1998, 25.

[89]

Letourneau, 1878, 333.

[90]

Mucchielli, 1994, 203.

[91]

Letourneau, Préface, in Lombroso, 1887, IV.

[92]

Lombroso, 1887, 658-691.

[93]

Renneville, 1994, 124.

[94]

Blanckaert, 1994c, 74.

[95]

Topinard, 1890, 14.

[96]

Ibid., 22.

[97]

Ibid., 23.

[98]

Le brouillon est dans les papiers Topinard au Musée de l’Homme. Non daté, il fait une allusion à l’exposition (de 1889).

[99]

Registre des procès-verbaux du Comité central 1890-1901 ; Archives de la SAP au Musée de l’Homme.

[100]

Adolphe Bertillon médecin et démographe, Mb fondateur 1859 ; Gustave Lagneau médecin, savant, T 20.12.1860 ; Arthur Chervin, directeur de l’Institut des bègues, T 15.02.1877 ; Jacques Bertillon, démographe, T 07.02.1878 ; Arsène Dumont, démographe, T 02.05.1889 ; Émile Macquard, économiste, T 04.01.1900.

[101]

BSAP, 1873, 463.

[102]

Lagneau, 1873, 22-24.

[103]

BSAP, 1891, 285 ; 1892, 148 ; 1894, 659…

[104]

BSAP, 1890, 680-701.

[105]

BSAP, 1895, 653-656.

[106]

BSAP, 1890, 701.

[107]

BSAP, 1890, 838-845. Interne des hôpitaux, fille du savant Henri Milne Edwards (1800-1885) lui-même membre de la SAP. Blanche Edwards devint membre titulaire le 21.04.1887 mais abandonna la SAP après son mariage (Madame Pilliet, radiée 1896). Elle demeura une amie attentionnée de Clémence Royer.

[108]

La moyenne nationale était à cette époque de 165 décès pour 1 000 naissances, ce qui donnerait 660 pour 4 000.

[109]

Dumont, 1898, 29.

[110]

BSAP, 1894, 648-686.

[111]

Cette année porrait être caractérisée comme l’année Fauvelle, vu la participation très active de Jean-Louis Fauvelle (1830-1892), membre T depuis 1883 (Richard, 1989, 236-240). Animé d’une boulimie d’interventions au point de gêner ses amis du Matérialisme historique, ses affirmations audacieuses et son toupet irritant contribuèrent à ternir le renom de la SAP. Ses antécédents se présentaient pourtant comme édifiants : médecin rural dans le département de l’Aisne, il avait décidé de reprendre ses études après la vie active afin de se mettre au diapason de la modernité scientifique : il suivit des cours en faculté de médecine ou au Muséum, participa à des opérations chirurgicales, à des dissections, travailla au Laboratoire, lut beau-coup. Son radicalisme au sujet de l’intelligence, sous-produit des échanges cellulaires d’oxygène ne heur-tait pas la logique. Mais, tempérament impulsif, vibrion anarchisant, Fauvelle attaquait tous azimuts, les hommes comme les idéologies. Parmi ses cibles de prédilection, se trouvait volontiers tout ce qui s’appa-rentait aux pouvoirs établis, les universitaires en particulier. Il fit quatorze interventions de longue durée en 1886. On le nomma secrétaire de séance pour tenter de restreindre ce déluge oratoire. Point n’y fit, il resta prolixe et agressif, attaquant le 21 avril 1887 les philosophes comme des individus atteints de difformité cé-rébrale, ravalant les positivistes au rang de gens aussi bornés que les catholiques. Cette pétulance de gros-sièretés lui mettait la majorité de l’auditoire à dos. Plusieurs fois des appréciations cinglantes (Sanson, Clémence Royer, Manouvrier…) le reprirent mais son tempérament réagissait comme fouetté par l’outrage et chaque fois, l’enfant terrible du matérialisme contr’attaquait (BSAP, 1887, 279, 285 et 323). Devenu trésorier de la SAP, il remit les finances en ordre. Président de la Société d’Autopsie mutuelle, il s’affirma cependant opposé aux longs descriptifs post-mortem du cerveau des adhérents : cette anatomie statique ne mènerait à rien tant que la physiologie de fonctionnement des réseaux nerveux ne serait pas débrouillée. À sa mort en 1892, il légua un capital pouvant alimenter un prix triennal de 2 000 francs. Le prix Fauvelle, décerné par un jury de la SAP, couronnait les meilleures études d’anatomie ou de physiologie du système nerveux.

[112]

BSAP, 1902, 375.

[113]

Arthur Claudius Félix Chervin (1850-1921) directeur de l’Institut des bègues, démographe, membre T de la SAP le 15.02.1877.

[114]

BSAP, 1902, 4-12.

[115]

Ibid., 10.

[116]

Le douzième volume fut posthume et présenté à la SAP le 8 janvier 1903 par le fils de l’ex-secrétaire général. Il s’agissait de La condition de la femme dans les diverses races et civilisations.

[117]

Blanckaert, 1995b, 65-66.

[118]

Théodule Ribot (1839-1916) adhéra à la SAP le 05.02.1880 mais sans guère y venir. Il estimait élogieusement Léonce Manouvrier.

[119]

BSAP, 1902, 371-384.

[120]

BSAP, 1902, 379.

[121]

Ibid., 381.

[122]

Sur les 73 membres de la liste initiale de la Société Préhistorique française, 30 appartenaient à la SAP.

[123]

Ce terme inventé par Gabriel de Mortillet désignait les pierres de petite taille ou grossièrement travaillées qui auraient pu provenir des plus anciennes périodes du paléolithique. Le problème consistait à y prouver la réalité de l’intervention humaine.

[124]

À l’origine collaborateur loué par Mortillet père et fils, Thieullen (T 1883) devint l’ennemi veni-meux d’Adrien de Mortillet qui refusait la légitimité de sa collection de petits cailloux. Le naturaliste belge Rutot (CÉ 1901) demeura un propagandiste convaincu des éolithes tertiaires.

[125]

Le Comité Central extraordinaire du 20.2.1904 vota pour le dépôt d’une plainte judiciaire. Topinard, particulièrement énergique, y fut applaudi (Registre des procès-verbaux 1901-1917, Archives de la SAP au Musée de l’Homme).

[126]

Terme valorisé par Manouvrier comme on va le voir pour son programme de recherche. Dans ses cours de psycho-physiologie à l’École d’Anthropologie en 1895-1896, il avait présenté « le tempérament » (REA, 1896, 425-449).

[127]

Hecht, 1997, 221.

[128]

BSAP, 1909, 323.

[129]

L’expression est de lui.

[130]

Clark, 1984, 146.

[131]

Taguieff, 1998, 128-130.

[132]

Dans son système, les Juifs restaient classés comme une race supérieurement douée et donc d’autant plus menaçante.

[133]

Manouvrier, 1899, 239.

[134]

Ibid., 284-293.

[135]

In REA, 1904, 410.

[136]

Revue Philosophique, 1888, 453-461.

[137]

In REA, 1911, 419.

[138]

Hecht, 2003, 255.

[139]

Hecht, 2003, 269-272.

[140]

Zerilli, 1998, 66.

[141]

In BSAP, 1905, 103-112.

[142]

Van Gennep présenta encore un ouvrage à la SAP, Mythes et légendes d’Australie (05.07.1906 ; BSAP, 291-292). Trois ans plus tard, en 1909, mais il avait alors quitté la SAP, il fit paraître son livre le plus célèbre Les rites de passage, classique de la littérature ethnographique. Ce livre fut toutefois analysé in REA, 1909, 141-142.

[143]

Sibeud, 1998, 182.

[144]

Zerilli, 1998, 42.

[145]

BSAP, 1910, 175-178.

[146]

REA, 1906, 337-358.

[147]

Zerilli, 1998, 87.

[148]

La séance du 25 avril 1910 fut particulièrement mouvementée. Adrien de Mortillet ayant précé-demment accusé Verneau de vouloir prendre le contrôle de la SAP, Verneau avait fait connaître sa démis-sion. Mortillet continuant son attaque contre Piéron qu’il accusait d’être l’homme lige de Verneau, Piéron de rage se précipita sur Mortillet et un bref pugilat s’ensuivit, interrompu par l’appariteur de l’École, stupé-fait de ces mœurs de terrassiers. L’affaire provoqua huit démissions dans le groupe issu du Museum.

[149]

Michel, 1982, 10.

[150]

La prestation du colonel Mangin, préparée avec des photos de tirailleurs, fut reproduite à la fois in BSAP, 1911, 80-95, et in REA, 1911, 113-128.

[151]

BSAP, 1911, 99.

[152]

REA, 1906, 250.

[153]

BSAP, 1903, 628.

[154]

BSAP, 1906, 197.

[155]

Premier président Salomon Reinach ; Vice-président Marcelin Boule ; Conseillers : Durkheim, Verneau ; Archiviste Rivet ; parmi les adhérents : M. Mauss. L. Lévy-Bruhl… (Zerilli, 1998, 95).

[156]

L’Anthropologie, 1911, 110.

[157]

Zerilli, 1998, 103-106.

[158]

Jamin, 1989, 285.

[159]

L’incitation à l’avortement, venue de certains milieux patriotes était répudiée par les pouvoirs pu-blics. Ceux-ci favorisaient l’abandon des enfants à la naissance car les orphelinats les intègreraient plus facilement dans la masse des petits Français.

[160]

BSAP, 1917, 40-66.

[161]

REA, 1919, 52-54. Elle était devenue Revue Anthropologique.

[162]

REA, 1920, 213.

[163]

En 1933 par exemple, le Bulletin n’a plus que 39 pages et 7 articles. La SAP annonce 220 membres, mais 75 d’entre eux ont 2 ou 3 années de retard de cotisation.

Résumé

Français

Fondée par Paul Broca en 1859, la notoire Société d’Anthropologie de Paris connut quatre secrétaires généraux entre sa naissance et son périlleux déclin de l’entre-deux-guerres, ce qui structure cette étude en quatre principales séquences. S’y intercale un développement sur le matérialisme scientifique, travers fréquent de l’intelligentsia française de l’époque. L’article interroge l’inscription initiale de cette discipline dans le domaine des sciences naturelles, ce qui entraîna la considérable différence avec les anthropologies anglo-saxonnes ainsi qu’avec l’orientation moderne de cette discipline.

Mots-clés

  • anthropologie
  • Broca
  • Manouvrier

English

Founded by the surgeon Paul Broca in 1859, the quite famous Société d’Anthropologie de Paris was managed by four secretaries till its sort of lethal doom during the twentieth century’ nineteen thirties. The study is divided into five parts, one for each secretary and in-between a special record of the « matérialisme scientifique », a typical atheistic group within French intelligentsia. The study ponders over the original location of French anthropology inside natural sciences, a fact which produced a marked difference with its Anglo-saxon sisters and with the modern anthropological vision.

Keywords

  • anthropology
  • Broca
  • Manouvrier

Plan de l'article

  1. La gloire centenaire de Paul Broca
  2. Le Secrétariat Général de Topinard (1880-1886)
  3. Le matérialisme scientifique
  4. La SAP de Charles Letourneau (1886-1902)
  5. Manouvrier ou la non-mutation de la SAP (1902 à 1914)

Pour citer cet article

Wartelle Jean-Claude, « La Société d'Anthropologie de Paris de 1859 à 1920 », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 1/ 2004 (no 10), p. 125-171
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2004-1-page-125.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.010.0125


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