Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2912601282
246 pages

p. 157 à 184
doi: en cours

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Varia

no 11 2004/2

2004 Revue d’histoire des sciences humaines Varia

Quand Robert Park écrit « La ville » (1915). Essai de scientométrie qualitative

Pierre Lannoy Université Catholique de Louvain (Belgique)
La production sociologique est, comme toute autre activité sociale, une activité située et incarnée, assurée par des individus insérés dans des rapports sociaux concrets. L’hypothèse suivie ici pose que cette situation influe sur le contenu même des écrits savants et, par conséquent, que celle-ci peut en retour y être décelée. Ce point de vue nous a amené à découvrir dans l’article que le sociologue américain Robert Park rédigea en 1915 au sujet de la ville une préoccupation intellectuelle qui n’est pas celle communément identifiée aujourd’hui. Plutôt, en effet, que d’y trouver la présentation d’un programme de recherche, nous y avons décelé la réponse à une injonction contradictoire (enseigner une démarche de recherche, l’enquête sociale, dont Park doutait de la valeur) que seules la trajectoire et la position sociales de son auteur permettent de saisir pleinement. Sur la base de données biographiques précises, notre étude décrit la genèse de l’extériorité et de l’hostilité que Park entretenait vis-à-vis du mouvement d’enquête sociale, alors dominant dans la sociologie américaine, et montre que cette opposition explique largement la logique et l’originalité de son texte sur la ville.Mots-clés : Robert Park, École de Chicago, biographie, enquête sociale, réformisme américain, sociologie urbaine. Sociological production is a situated and embodied activity carried out by individuals inserted in actual social relations. It is here hypothesized that this feature has an influence upon the content of scholarly literature and that it can be revealed in the scientific text itself. This hypothesis is followed in order to shed a new light on The City, the famous paper written in 1915 by the American sociologist Robert E. Park. Generally presented as a manifesto for an autonomous urban sociology, our study shows that its conception was actually motivated by Park’s hostility and exteriority towards the social survey movement which dominated the American sociological field at the time and about which Park was asked to teach when he affiliated with the Sociology Department at the University of Chicago. Biographical evidences are presented in order to describe the genesis of Park’s animosity towards the social survey movement and its influence on the 1915 version of The City is carefully evaluated.Keywords : Robert E. Park, Chicago School of Sociology, biography, social survey, American reform, urban sociology.
« Lorsque nous rencontrons les mots dans l’écriture et dans l’imprimé, ce qui nous égare c’est l’uniformité de leur aspect. Car leur utilisation n’apparaît pas si clairement ».
Wittgenstein, Investigations philosophiques.
L’article que le sociologue américain Robert E. Park publie dans le numéro de mars 1915 de l’American Journal of Sociology, sous le titre « The City : Suggestions for the Investigation of Human Behavior in the City Environment », est généralement présenté comme le texte fondateur de la sociologie urbaine en général, et de la fameuse école de Chicago en particulier [1]. S’il est en effet une constante dans les nombreuses études qui ont fleuri depuis les années 1970 au sujet des productions associées à la tradition sociologique de Chicago, c’est bien cette idée selon laquelle ce premier article de Park sur la ville doit être lu comme l’exposition d’un programme de recherche dont les études menées ultérieurement à Chicago ne seront en réalité que l’accomplissement. C’est sans doute Everett Hughes qui énonce pour la première fois ce récit dans son introduction à la réédition posthume des œuvres de Park :
« Au moment où il arriva à l’Université de Chicago, Park rédigea et publia un long article intitulé "La ville : quelques suggestions pour l’étude du comportement humain dans l’environnement urbain". Les propositions qu’il contient devinrent le programme de recherche de Park lui-même, de ses étudiants et de nombreux collègues autant dans d’autres disciplines qu’en sociologie ; un programme réalisé en partie dans The Hobo, The Gold Coast and the Slum, The Ghetto, The Gang et d’autres études des types citadins et des espaces urbains. Ces suggestions n’ont pas été épuisées par près de trente-cinq ans de travail intense mené par une armée sans cesse croissante d’observateurs des villes et de la vie citadine » [2].
L’étude qui suit voudrait précisément démontrer que, contrairement à cette accep-tion commune, la logique qui présida à la rédaction originelle de The City relève moins de la présentation d’un programme de recherche sur la ville que d’une critique radicale d’une pratique dominante dans la sociologie de l’époque, généralement dési-gnée sous l’expression de mouvement d’enquête sociale, social survey movement en anglais [3]. L’idée selon laquelle Park tenait à prendre distance par rapport à ce courant sociologique n’est certes pas inédite ; différents auteurs ont mis en évidence le rapport ambigu qu’entretenait Park vis-à-vis de ce mouvement [4]. Mais si tous trouvent des indices de cette ambiguïté dans les textes tardifs de Park (ceux publiés après la Première Guerre mondiale, et généralement après 1925, c’est-à-dire une fois établies la réputation et l’autorité académiques de Park), aucun n’a posé la question de savoir si sa position avait eu une influence sur la rédaction même de ses premiers textes et en particulier sur celle de The City. Répondre à cette interrogation exige cependant de rompre avec une conception symbolique de Park en terme de maître ou de figure de la sociologie [5] et d’admettre que la position qu’il occupait en 1914-1915 dans le champ de la sociologie américaine était objectivement une position marginale. Ce n’est qu’une fois cette rupture accomplie qu’il est possible de rendre intelligible l’économie générale de la rédaction de The City – intelligibilité aujourd’hui perdue (au profit de ce récit en terme de programme) pour des raisons que nous mettrons également en lumière en comparant les deux versions de ce texte, parues à dix ans d’intervalle. En effet, l’évidence selon laquelle ce texte a un statut programmatique repose en partie sur cette idée fausse mais largement répandue selon laquelle ces deux versions se-raient identiques [6]. Or, on voudrait précisément montrer que les circonstances de la conception initiale de The City et celles de sa réédition une décennie plus tard, sous une forme modifiée, ne sont pas identiques et que, par conséquent, ces deux versions exigent chacune une lecture distincte pour saisir pleinement leur visée et leur portée respectives.
Cette posture analytique suppose de considérer que l’écriture sociologique peut révéler tout à la fois le contexte social général dans lequel elle est produite et la trajec-toire socio-biographique singulière d’un auteur [7]. Toute production savante est en effet une prise de position intellectuelle mais également sociale, c’est-à-dire qu’elle possè-de tout à la fois une dimension cognitive et une dimension pratique, précisément parce qu’elle positionne son auteur dans un faisceau de relations concrètes avec des autres producteurs de savoirs (par définition immatériels). On peut alors considérer une publication comme l’inscription matérielle de cette prise de position et y déceler la cartographie de ces relations telle que la dessine l’auteur lui-même. La tâche de ce qui pourrait être appelé une scientométrie qualitative consisterait alors à rendre intelligible cette inscription, à la décoder, à en (re)trouver la clé de lecture [8]. Travail-lant sur un texte ou un corpus de textes limité, cette approche tente d’élucider les rapports qui existent entre son économie rédactionnelle (dont les thématiques, les cita-tions, les emprunts conceptuels… sont les indices) et la trajectoire socio-biographique de son auteur (sur laquelle nous renseigne la recherche historiographique). Ne visant donc pas à dégager la logique d’une œuvre (qui est généralement celle d’une vie, ou du moins d’une carrière) mais bien d’une production savante précise, une telle posture cherche à éviter les biais interprétatifs qui guettent généralement l’histoire des seules idées pour mieux retrouver, au cœur même des textes scientifiques, « les interro-gations et les préoccupations réelles des acteurs historiques » [9].
Appliquée à l’étude du texte de Park sur la ville, cette démarche nous amène à dé-fendre la thèse suivante : celui-ci doit être interprété comme l’expression de la posi-tion de son auteur sur la question de l’enquête sociale, entendue comme pratique so-ciologique, bien plus que sur la ville en tant qu’objet sociologique. Park fut en effet dans l’obligation, en prenant ses nouvelles fonctions à Chicago, de prodiguer un enseignement sur l’enquête sociale, dont ledit texte sera l’expression académique. Mais la trajectoire socio-biographique de Park va l’amener à produire un texte décalé par comparaison aux autres productions de même statut publiées à l’époque sur cette question, trajectoire qui rend intelligible l’économie générale de la version initiale de The City. Le texte qui suit expose les étapes qui permettent d’étayer cette interpréta-tion. Dans un premier temps seront précisées les circonstances biographiques et institutionnelles dans lesquelles Park produira son article sur la ville – ou plus exacte-ment sur l’investigation du milieu citadin, apanage des enquêteurs sociaux. Ensuite, on précisera les relations qu’entretint Park avec ses animateurs. Dans un troisième temps, le traitement que ce dernier réserve aux objets et aux acteurs de ce mouvement dans The City, au niveau cognitif si l’on peut dire, sera détaillé, sans entrer cependant dans un exposé pur de la théorie parkienne. Enfin, on s’attachera à montrer les diffé-rences qui existent entre la première et la seconde version de ce texte, parues à dix ans d’intervalle, à la fois en terme de contenu et de contexte. Cette comparaison viendra soutenir notre interprétation des motivations qui ont présidé à sa rédaction originale.
 
Les circonstances d’une production
 
 
Pour retrouver la logique qui présida à la rédaction de The City, il faut rappeler à quel point de sa trajectoire biographique se situait Park à ce moment précis mais éga-lement établir les responsabilités et obligations institutionnelles auxquelles il devait faire face et qui pesèrent d’un poids certain sur la genèse de son article de 1915.
Une étape dans la vie de Robert Park
Lorsque parut The City, en mars 1915, Park venait de fêter ses 51 ans (il était né le 14 février 1864). Il avait passé sa première année complète à l’Université de Chicago où il exerçait alors en tant que professorial lecturer au sein du Département de socio-logie (titre qui s’apparente à celui de maître de conférence aujourd’hui). Il avait en effet quitté sa fonction antérieure dans le courant de l’année 1912, celle d’assistant, de conseiller et de chargé des relations publiques du leader noir Booker T. Washington, qu’il exerçait depuis 1905. En cette qualité, il avait partagé son temps entre le Normal and Industrial Institut fondé en 1881 par ce dernier à Tuskegee en Alabama et sa résidence familiale de Wollaston, une commune de la banlieue de Boston, où vivaient son épouse et ses quatre enfants. C’est à Tuskegee, lors d’une conférence internatio-nale sur la situation des Noirs organisée en avril 1912, que Park rencontre pour la première fois William I. Thomas, alors professeur au département de sociologie de l’Université de Chicago. Attirés intellectuellement l’un par l’autre, ils vont établir entre eux un commerce épistolaire intense qui va amener Thomas à proposer la candidature de Park à l’Université de Chicago. Son engagement se fait quelque peu attendre mais, alors que Park avait déjà signifié à Washington son intention de le quitter, il est invité à prononcer une conférence à la réunion de septembre 1913 de la Société Américaine de Sociologie. Intitulée « Racial Assimilation in Secondary Groups, with Particular Reference to the Negro », celle-ci sera ensuite publiée dans le numéro de mars 1914 de l’American Journal of Sociology (ci-après AJS), soit exactement un an avant The City.
Pour Park, c’est le premier texte au statut académique qu’il publie et également le seul qu’il comptera à son actif lors de la parution de The City – à l’exception de sa thèse, rédigée en allemand et publiée en 1904, qui ne sera jamais traduite de son vivant (elle ne le sera qu’en 1972). Jusque là, il n’avait en effet publié que des articles (et des ouvrages, tous signés par Washington) de teneur journalistique, certains au ton dénonciateur en vogue à l’époque [10]. Au contenu conceptuel plus que ténu, ils por-taient tous sur la question du statut des Noirs, en Amérique ou ailleurs, et tout particu-lièrement de leur rapport avec le monde rural. Dans aucun de ces textes Park ne s’intéresse au phénomène urbain ou ne mentionne l’influence de la ville sur les sujets qu’il traite [11]. En fait, son expérience de la vie métropolitaine remonte aux années où il fut journaliste et s’étend jusqu’à son retour d’Allemagne, où il séjourna de 1899 à 1903 pour rédiger sa thèse. Les dix années passées dans le sud rural aux côtés de Washington peuvent-elles alors être envisagées comme une simple parenthèse dans la vie de Park, au point de pouvoir considérer la rédaction de The City comme la traduc-tion directe de son expérience journalistique antérieure en un langage sociologique ? Telle est la thèse développée par Park lui-même et qui sera communément admise par les historiens de la sociologie, en particulier par Rolf Lindner qui présente la sociologie de Park, notamment urbaine, comme le produit de son habitus de journa-liste [12]. Mais cette interprétation omet de répondre à deux questions fondamentales. La première est celle de savoir pourquoi Park publie un texte sur la ville en 1915, alors qu’il n’avait jamais traité ce thème auparavant. La seconde concerne l’identification des influences qui ont pesé sur la conception et la rédaction de cet article.
Un texte sur la ville pour fixer l’enquête sociale
Si Park fut repéré par Thomas à cause de l’originalité de son analyse de la question raciale, son recrutement à l’Université de Chicago le confronta à de nouvelles obligations, notamment en matière d’enseignement. Outre le cours intitulé « The Negro in America » qu’il donna dès 1914, Park fut chargé pour l’année 1915 de trois autres cours : « Crowd and the Public », « The Newspaper » et « The Survey ». Les trois premiers correspondaient à ses centres d’intérêt : le problème noir aux États-Unis, auquel il avait déjà consacré une dizaine d’années de sa vie ; la question des comportements collectifs et de la distinction entre une foule et un public, qui fut le sujet de sa thèse défendue à l’Université de Heidelberg en 1903 ; l’analyse de la presse, dont il avait une connaissance interne, ayant travaillé comme journaliste pen-dant plusieurs années avant son séjour en Allemagne [13]. Par contre, le thème (et la pratique) de l’enquête devaient lui être moins familiers. En effet, comme nous le montrerons en détail dans le paragraphe suivant, il semble non seulement que Park n’ait jamais réalisé d’enquête au sens plein du terme, mais en outre qu’il n’ait pas entretenu à l’époque beaucoup d’accointances avec les animateurs de ce qui consti-tuait alors un véritable mouvement social. Toujours est-il qu’il se voyait dans la situa-tion de professer ce cours sur l’enquête sociale et qu’il lui revenait de lui donner une structure et un support – ce que Park réalisa en écrivant The City. Cette interpréta-tion, inédite à notre connaissance, se fonde sur trois éléments factuels.
Le premier élément se rapporte aux enseignements dont Park fut chargé à Chicago. Le tableau 1 fournit la liste des cours dispensés au département de sociolo-gie de l’Université de Chicago pour la période où il y était professeur [14]. On constate alors que l’enseignement de la sociologie urbaine fut monopolisé jusqu’en 1925 par Scott Bedford, année où il quitta l’Université. À partir de cette date, c’est Burgess, et non Park, qui prend en charge l’enseignement de la sociologie urbaine proprement dite. The City n’a donc pas pu servir à Park de support pour un cours de sociologie de la ville, puisque celui-ci ne fut jamais en situation d’enseigner cette matière, laquelle ne fut d’ailleurs pas constituée en discipline académique avant le milieu des années 1920. Par conséquent, si l’on suit l’idée que la rédaction de The City constitue néan-moins pour Park un « prolongement de ses activités d’enseignement » [15], elle ne peut être rapportée logiquement qu’à son cours sur l’enquête sociale.

Tableau 1
Enseignements relatifs à la ville et enseignements de Park au Département de sociologie de l’Université de Chicago, 1914-1933
Cours sur la ville et titulaireCours donnés par Park
Modern Cities – Bedford, 1914-1925The Negro in America – 1914-1933
- n. disp. 1926-1939Crowd & Public – 1915-1933
Urban Communities – n. disp. 1914-1917The Newspaper – 1915-1933
Municipal Sociology – n. disp. 1918The (Social) Survey – 1915-1933
- Bedford 1919-1923- n. disp. 1921-1933
Urban Sociology – Bedford 1924-1925Field Studies – 1917-1919, 1925-1931
- n. disp. 1926-1928Research in Social Psychology – 1917-1928
Growth & the City – Burgess 1926-1932Race and Nationalities – 1919-1930
Local Community Studies – Burgess 1925-1936Social Forces – 1920-1932
Teaching Sociology in Colleges – 1921-1933
Study of Society – 1923
Human Ecology – 1925-1933(McKenzie 1929)
Human Migrations – 1926-1933
Modern German Sociology - 1926

Un deuxième argument en faveur de cette interprétation est fourni par les témoi-gnages des étudiants de Park. Helen McGill Hughes rapporte ainsi que « dans son cours "The Survey", il [Park] avait organisé ses théories du comportement urbain ; celui-ci fut bientôt rebaptisé The City » [16]. Même si rien n’indique que cette dénomi-nation nouvelle eût jamais un caractère officiel, ce souvenir – le seul, à notre connais-sance, à le faire en ces termes – établit clairement le recouvrement des deux problé-matiques dans l’esprit de Park.
Le troisième élément sur lequel s’appuie notre interprétation concerne la forme même du texte de The City. Celui-ci est en effet composé de paragraphes théoriques alternant avec des listes de questions pouvant être posées dans l’optique proposée par l’auteur, ce qui incite à penser que Park les utilisa comme les questions typiques de sa propre démarche d’analyse de la vie citadine. Dans cette optique, la présence même de ces interrogations relève moins d’une logique de construction et d’élaboration d’un programme de recherche proprement dit que de l’obligation de fournir des éléments susceptibles de constituer une « enquête » (Park dira une « investigation ») censée servir de modèle aux étudiants ou aux lecteurs. Si certes les questions que posent Park sont largement différentes de celles que posent habituellement les enquêteurs sociaux, il n’en reste pas moins que la structure de son texte vise clairement à introduire à l’exercice de la recherche de terrain. Barbara Lal fait ainsi remarquer : « Pris conjoin-tement, les sujets que Park présentait comme étant susceptibles de nourrir l’investi-gation de la ville constituait le profil pour une étude complète de communauté. D’un autre côté, chaque sujet pris isolément pouvait être utilisé comme base pour l’étude d’un aspect spécifique de la vie sociale » [17]. En d’autres mots, tout étudiant intéressé par la réalisation d’une enquête sociale (au sens où il pouvait l’entendre à l’époque) pouvait trouver son compte dans le texte de Park – même si ce dernier, comme nous le montrerons en détail, en avait complètement redéfini la signification et la portée.
Tous ces éléments soutiennent l’idée selon laquelle Park, dans The City, traite bien de la question de l’enquête sociale et du rapport que la sociologie devait selon lui entretenir avec elle. Comme nous allons le montrer, Park était cependant largement étranger et hostile au milieu des enquêteurs sociaux, extériorité qui le plaçait face à une sorte d’injonction contradictoire, puisque fraîchement arrivé à Chicago, il se vit chargé d’un cours censé introduire les étudiants aux démarches et objectifs de la démarche de ceux dont il s’était progressivement détaché au cours de la période qui sépare son retour d’Allemagne en 1903 et son installation à Chicago en 1914.
 
Park et les enquêteurs sociaux : extériorité et concurrence
 
 
Si l’on veut comprendre pleinement l’économie rédactionnelle de The City, il faut prendre connaissance d’un certain nombre d’événements qui vont marquer la vie professionnelle de Park et, par là, qui vont influencer sa conception de l’investigation sociologique du milieu urbain et de la sociologie en général. Comme on l’a dit, celui-ci entre dans le monde académique à un âge avancé et sa véritable reconnaissance par le milieu sociologique ne sera pas gagnée avant 1921, date de parution de l’Introduction to the Science of Sociology, ouvrage magistral rédigé avec Ernest Burgess. Avant cela, Park sera plusieurs fois mis en concurrence sur le marché de l’emploi avec des producteurs établis du savoir – concurrence qui allait engendrer une distance définitive d’avec le mouvement d’enquête sociale.
Fils de son temps, Park possédait pourtant un profil qui le destinait à entretenir la plus grande proximité avec le milieu des reformers et des social scientists dont les enquêtes de communautés urbaines étaient l’outil d’action privilégié. Travaillant comme journaliste au cours des années 1890 dans les principales métropoles améri-caines, il participe à l’élan réformiste de la presse à scandales et comme il le dira lui-même plus tard : « Je devins un réformiste » [18]. Poursuivant cette orientation, il entre-prend une thèse à Harvard qui porte sur le public comme forme sociale, partageant comme nombre de ses contemporains cette conception selon laquelle le changement social passe par la formation d’une opinion publique éclairée et la généralisation d’une information de qualité [19]. Mais sa thèse, ainsi que la vie académique, le déçoi-vent [20]. Il s’engage alors dans la Congo Reform Association, dont il fonde la branche américaine en 1904, organisation typiquement réformiste visant à dénoncer et trans-former la situation du Congo, alors propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique. Il sort cependant déçu de cette expérience, découvrant assez naïvement les motivations inavouées de l’engagement des missionnaires baptistes dans cette cause. Cette expérience, qui pour la première fois fit naître en lui un sentiment d’aversion pour ceux qu’il appellera plus tard les do-gooders, ne fera cependant qu’annoncer une série non négligeable d’événements qui scelleront définitivement son opposition aux sociologues ouvertement réformistes.
Le premier de ces événements concerne l’engagement de Park aux côtés de B.T. Washington, dont il devient officieusement le nègre (ghost-writer). Ce poste fut en fait initialement proposé à William E.B. Du Bois (1868-1963), alors professeur de sciences sociales à l’Université d’Atlanta. Avant de devenir une figure emblématique de la lutte des Noirs américains pour la défense de leurs droits, Du Bois enseigna la sociologie et développa dans ce cadre un large programme d’enquête sociale portant principalement sur la ville, auquel il attribuait, tout comme ses contemporains, des vertus à la fois scientifiques et sociales [21]. S’il refuse cependant le poste que lui propo-se Washington dès 1903, c’est non seulement à cause de ses divergences de vue avec le maître de Tuskegee, mais également parce que la fonction lui eût conféré très peu de prestige [22]. Park, par contre, peu sûr de lui, accepte la proposition de Washington et taira son nom d’auteur pendant huit ans, malgré une production prolifique.
Si le début de la carrière de Park à Tuskegee est marqué par cette concurrence avec une figure montante de la politique américaine, son interruption donnera lieu elle aussi à de vives contrariétés. Bien qu’au cours de cette période Park explora d’une manière toute journalistique mais passionnée les populations modestes aussi bien du Sud américain que d’Europe, il ne réalisa cependant aucune enquête au sens strict du terme, c’est-à-dire une enquête aux visées scientifiques. L’opportunité d’en mener une se présente néanmoins en 1912 lorsqu’il est pressenti comme étant l’homme le plus apte à effectuer une enquête sur la situation des écoles noires aux États-Unis, dont une donation du millionnaire blanc Anson Phelps Stokes à l’établissement de Booker Washington couvrira les frais. Malgré l’entier soutien de ce dernier, la direction de cette enquête est confiée au sociologue blanc Thomas Jesse Jones, formé par Giddings à l’Université Columbia de New York [23]. Cette décision laissa Park plein d’amertume et nourrit son interrogation quant à la teneur scientifique des enquêtes sociales. Constituant une nouvelle déception personnelle quant à son engagement réformiste, elle fut surtout un adjuvant majeur dans sa décision d’accepter l’offre que venait de lui avancer Thomas. La connexion entre les deux événements est clairement établie par ce courrier que Park adresse à Washington le 3 décembre 1912 :
« Je fus marqué, en parlant avec M. Stokes, par le fait que la raison pour laquelle je n’obtiendrais pas ce travail [i.e. la réalisation de l’enquête] ou aurais peu de chance de l’obtenir est que je ne semblais pas représenter la science. Peut-être y avait-il aussi une méfiance quant à la capacité de quelqu’un attaché à une école noire de réaliser un travail scientifique. Ceci supporte le bien-fondé de mon projet de connexion avec l’Université de Chicago. M. Thomas me l’a proposé. Ainsi, lorsque je voudrai faire du travail sociologique à partir de Tuskegee, j’aurai un titre et le soutien de l’Université » [24].
Si la concurrence new-yorkaise fut donc fatale à ses ambitions d’enquêteur, l’arri-vée de Park à Chicago, même si elle se présentait sous de meilleurs auspices, fut marquée par des circonstances qui auraient pu également tourner à son désavantage et qui, incontestablement, le mirent face à un certain nombre de défis. Chicago était à l’époque un centre extrêmement important en matière de production d’enquêtes socia-les urbaines, tout autant sinon plus que New York ou Boston. C’est là en effet qu’était née la très prolifique tradition féminine d’enquête sociale, incarnée et stimulée par Jane Addams (1860-1935). Figure fondatrice et emblématique des mouvements fémi-niste et réformiste, Addams (qui recevra le Prix Nobel de la Paix en 1931) dirige et anime depuis sa création le settlement féminin dit de la Hull House situé sur un terrain mitoyen de l’Université de Chicago, où le travail des résidantes consiste notamment à enquêter, c’est-à-dire à récolter des données sur les conditions de vie des habitants de la métropole, notamment de ses populations les plus défavorisées, immigrés et gens de couleur [25]. De cette entreprise collective naîtront en 1895 les célèbres Hull House Maps and Papers (un ouvrage en double volume décrivant très minutieusement les conditions sociales d’existence dans les quartiers les plus déshérités de Chicago) mais également, dans la même veine, une série imposante d’articles dans l’AJS, tous consa-crés à la description des différents quartiers et groupes sociaux de la ville de Chicago [26]. Park, qui n’avait plus séjourné à Chicago depuis 1898, n’entretenait cependant aucun lien avec la Hull House et nourrissait d’ailleurs un dédain avéré pour les travaux émanant des « dames réformistes », comme il les nommait lui-même [27]. De ce point de vue, il se distinguait des autres membres du département dont il venait de rejoindre les rangs. Qu’il s’agisse de Small, Henderson, Zeublin, Vincent ou même Thomas, tous en effet avaient tissé des liens intellectuels ou professionnels avec Addams et ses collaboratrices et reconnaissaient à des degrés divers l’apport de leur travail à la sociologie [28]. Mais, pour Park, Addams n’était pas seulement distante en terme de réseau social, ce qui peut se comprendre par le fait qu’il venait d’arriver à Chicago ; elle était également une concurrente sur le marché académique. En effet, en 1913, quelques temps avant que Park ne se vît offrir un poste au département de sociologie de l’Université de Chicago, Jane Addams déclina la même offre que lui avait faite Albion Small, alors président du département, qui cherchait à remplacer Vincent, largement engagé dans l’action sociale [29]. Il semble bien que ces deux offres aient été mutuellement exclusives : d’une part, dans une lettre adressée à Addams, Small se présenta lui-même comme étant confronté à l’obligation de choisir entre « un homme qui développerait son travail dans la lignée de la psychologie sociale » (c’était le souhait de Thomas, qui soutenait la candidature de Park) et une personne qui « ferait glisser l’accent plus dans la ligne du service social » (c’était là la préférence de Small, qui voyait en Addams la personne idéale) [30] ; d’autre part, les difficultés de Small à engager Park aussi rapidement que Thomas l’eût souhaité [31] laissent penser que Small attendait effectivement la réponse d’Addams (qui ne vint pas). Toujours est-il que Park ne fut pas directement engagé comme professeur, mais comme professorial lecturer (un titre inférieur), alors qu’un poste de professeur (certes à mi-temps) fut bien proposé à Addams, qui était à l’époque une figure incontournable du paysage social et sociologique, contrairement à Park qui était inconnu [32]. Elle aurait été la personne la plus habilitée à donner ce cours sur l’enquête sociale, elle qui était une pionnière de cette démarche aux États-Unis [33].
Tous les éléments que nous venons de rassembler permettent de comprendre un peu mieux ce qui peut avoir poussé Park à produire un texte à la fois si proche et si différent de ce qui se faisait à l’époque. Traiter d’un débat brûlant dont les protago-nistes étaient pour lui à la fois des étrangers et des concurrents sur le marché de la connaissance était en effet l’injonction contradictoire à laquelle il fut confronté en ar-rivant à Chicago. Sa trajectoire spécifique l’autorisa cependant à répondre à cette charge d’une manière toute particulière : occupant une position objectivement margi-nale dans le champ académique, Park bénéficiait néanmoins d’une marge de manœu-vre qu’il devait précisément à son indépendance, tout à la fois intellectuelle et sociale, vis-à-vis des figures dominantes du monde académique du moment. Il était en mesu-re, d’une certaine manière, de choisir ses propres filiations et d’offrir un regard exté-rieur sur les pratiques établies de la recherche urbaine de l’époque.
 
Le texte sociologique comme inscription sublimée des rapports sociaux
 
 
Park ne pouvait cependant exprimer par écrit son aversion pour le monde des do-gooders et autres reformers, sentiment dont la genèse biographique vient d’être décrite. Sa position allait par contre s’inscrire de manière sublimée dans les formes de l’écriture académique. Ceci va se traduire au niveau intellectuel par différentes stratégies de traitement d’un objet, l’enquête sociale, dont la mise à distance est sa première préoccupation. En effet, à partir du moment où l’on considère The City comme un texte traitant, à sa manière bien sûr, de l’enquête sociale, on peut en opérer une lecture nouvelle qui dégage la conception qu’avait Park de cette pratique et, par là, qui éclaire également la théorie sociale générale qu’il était occupé à développer à l’époque. Le poids qu’ont pu avoir sur le développement de sa pensée son extériorité et son hostilité vis-à-vis du milieu des producteurs d’enquêtes sociales apparaît d’autant plus clairement si l’on compare son article à d’autres textes produits sur cette question à la même époque. Cette comparaison met alors en évidence deux singula-rités de son texte : d’une part l’impasse qui y est faite sur les enquêtes urbaines exis-tantes et, d’autre part, au niveau théorique, le recours non pas à la problématique d’a-nalyse du phénomène urbain répandue à l’époque mais à la seule problématisation qu’il maîtrisait parfaitement à ce moment, à savoir celle qu’il avait lui-même dévelop-pée au sujet des phénomènes collectifs et plus particulièrement des relations ethni-ques. Ces deux caractères vont nous permettre de déceler autre chose qu’une « inten-tion programmatique bien arrêtée » dans son article de 1915 [34].
Des citations et des omissions significatives
Si l’on part du niveau le plus pragmatique de l’écriture académique, à savoir celui du choix du vocabulaire et des références à d’autres travaux, on peut identifier le premier déplacement qu’opère Park par rapport à ses contemporains sur la question de l’enquête sociale. Tout d’abord, au niveau lexical, celui-ci évite soigneusement d’uti-liser les expressions survey ou social surveys, qui désignaient un type bien défini de pratique sociologique. Sur les 36 pages de son article, il n’utilisera en effet le mot survey qu’à une seule reprise et de manière déictique, pour désigner certaines enquê-tes sociales entrant dans le type des pratiques de publicité sociale [35]. À aucun autre moment il n’a recours à ce vocable ; il lui préfère celui d’« investigation » (qui, en plus de figurer dans le titre de l’article, sera utilisé à dix reprises) ou d’« étude » (utilisé à treize reprises). Ce choix de vocabulaire n’est pas le fruit du hasard mais bien d’une stratégie pratique de mise à distance d’une position tout à la fois intellectuelle et sociale. Il constitue une première modalité de réponse à l’injonction contradictoire à laquelle Park était confronté. Si l’on compare son texte à celui que publie Burgess un an plus tard, alors qu’il n’était pas encore attaché à l’Université de Chicago, et qui porte également sur l’étude sociologique des communautés urbai-nes [36], on voit que le mot survey, en plus de figurer dans le titre, est utilisé à 70 re-prises, soit près de huit fois par page !
Cette négation de l’enquête sociale se marquera également au niveau de la syntaxe académique, et notamment des citations. Park fera très parcimonieusement référence aux enquêtes existantes et à leurs auteurs. Dans leurs modalités de citation, et aussi dans leur absence même, on peut lire la différence radicale qui caractérise Park par rapport aux autres observateurs de la vie urbaine.
Les seules enquêtes sociales qu’il cite explicitement dans The City sont celles de Paul Kellogg sur Pittsburgh (publiées entre 1910 et 1914 et sans doute les plus célèbres à l’époque) et celles menées notamment par la fondation Russell Sage qui avait créé un département d’enquête en 1912 [37]. Park les présente comme « une forme supérieure de journalisme » ayant un « objectif pratique » cherchant à réaliser des « réformes radicales » ; autrement dit, ces enquêtes sont intéressantes moins par leurs contenus ou conclusions que par leur existence même en tant qu’incarnations de ce mouvement – dit de « publicité sociale » (social advertising) – visant à exercer un contrôle social en modifiant l’opinion publique. Et de généraliser ensuite son propos : « C’est comme source de contrôle social que l’opinion publique devient importante dans des sociétés fondées sur les relations secondaires, sociétés dont les grandes villes sont un type » [38]. On comprend mieux toute la distance qui sépare un tel propos de la conception commune du rôle et du statut des enquêtes de communauté telles que développées à l’époque non seulement, comme on l’a déjà vu, en comparant le style de Park à la manière dont Burgess, par exemple, s’exprime encore dans son article de 1916 sur l’enquête sociale [39], mais également en dégageant les raisons théoriques pour lesquelles Park leur confère un tel statut.
Sa conception comporte en effet une dimension plus générale dans la mesure où elle redéfinit implicitement l’ontologie des phénomènes sociaux. Selon Park, les ob-jets sur lesquels enquêtent les sociologues « engagés » ou « appliqués » ne valent pas pour eux-mêmes. L’investigation idéale n’a en effet pas pour but de produire des connaissances permettant d’agir sur eux ; l’objectif de la science sociale, selon lui, est de décrire le « comportement humain » et, par conséquent, les phénomènes sur les-quels enquêtent les « pathologistes sociaux » (comme dira Mills) ne doivent être envi-sagés que comme un accès à cette réalité fondamentale et générale de la « nature humaine ». Dans son paragraphe consacré à l’unité de voisinage, Park signale que les animateurs des « œuvres sociales » « ont développé certaines méthodes et une techni-que de stimulation et de contrôle des communautés locales », faisant une référence évidente, même si implicite, à l’enquête sociale. Il précise alors : « nous devrions mener, parallèlement à l’étude de ces organismes, l’étude de ces méthodes et de cette technique, puisque c’est bien la méthode par laquelle les objets sont contrôlés en pratique qui révèle leur nature essentielle, c’est-à-dire leur caractère prévisible » [40]. Un peu plus loin, toujours au sujet des dispositifs développés par les travailleurs so-ciaux, il ajoute que ceux-ci « devraient être étudiés non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour ce qu’ils peuvent nous révéler du comportement humain et de la natu-re humaine en général » [41]. Park suggère donc un changement de focale dans l’obser-vation des phénomènes urbains : plutôt que de les envisager comme des « problè-mes » sociétaux que la science sociale doit traiter, le sociologue devrait les considérer comme des expressions d’une réalité fondamentale, celle de la nature humaine et de sa dimension collective, dont il faut chercher l’essence nomologique.
C’est là le sens qu’il donne également à l’idée de la ville comme laboratoire, idée développée et défendue par le mouvement d’enquête sociale, mais dont il transforme la signification. Si dès la fin du XIXème siècle les social settlements étaient présentés comme des « laboratoires de la science sociale », c’est parce qu’ils offraient un accès, selon leurs animateurs, à un microcosme de tous les problèmes sociaux. L’expression est reprise par les sociologues académiques et acquiert un pouvoir attractif auprès de la clientèle étudiante considérée comme avide d’intervention sociale [42]. Park, de son côté, substitue à cette conception « la vue qui ferait de la ville un laboratoire ou une clinique dans lesquels la nature humaine et les processus sociaux peuvent être étudiés de la manière la plus aisée et la plus profitable » [43]. Il ne s’agit pas d’étudier la ville pour y intervenir (but de toute « enquête » à l’époque), ni même d’étudier la ville pour elle-même (Park ne cherche pas encore à fonder le programme d’une sous-discipline sociologique, comme il le fera plus tard avec ses collègues Burgess et Wirth), mais de profiter de la ville comme lieu d’expression, d’incarnation, d’observation privilégiées des réalités sociales et humaines fondamentales [44]. Le laboratoire, c’est le monde social et la nature humaine en réduction, à portée de main, placé sous la loupe, dans un environnement d’observation exceptionnel. Le recours à la notion de laboratoire ne peut donc se comprendre uniquement par référence au contexte général qui en faisait une idée du temps ; il s’explique aussi, et peut-être d’abord, par référence à la con-joncture dans laquelle se trouvait Park et qui le contraignait à traiter de ce mouvement social dont il ne partageait pas les orientations. Confronté à cette sorte d’injonction contradictoire, Park use alors de la notion tout en en modifiant radicalement la signification.
Il en va de même avec la notion de « voisinage » (neighborhood) et pour la référence que fait Park à une conférence prononcée sur ce sujet par un des animateurs du settlement movement les plus en vue à l’époque, Robert Woods. Ce dernier était en effet, au même titre que Jane Addams par exemple, un pionnier du mouvement aux États-Unis ; il avait fondé le renommé South End Settlement de Boston ; et c’est lui qui, le premier, définit les settlements comme des laboratoires de la science sociale [45]. On pourrait donc en déduire que, à l’instar de ses contemporains, Park cherche en citant le travail de Woods à s’inscrire dans la lignée du mouvement d’enquête sociale. Or, il se fait que Park entretint un rapport particulier avec Woods, ce qui confère une autre connotation à cette référence. Il semble d’abord plus que probable que Park connaissait Woods au moins depuis son installation dans la banlieue de Boston en 1904. En effet, il obtint de l’Université de Harvard et au profit de John Daniels une bourse de résident dans la South End House pour les années 1905-1906 afin que ce dernier y étudie la population noire de Boston (Daniels était, comme Park, un jour-naliste et un prosélyte blanc de la cause de B.T. Washington ; il succéda également à Park au poste de secrétaire de la Congo Reform Association). Cette étude déboucha en 1914 sur la publication d’un ouvrage intitulé In Freedom Birthplace dans lequel Daniels exprime sa gratitude envers Woods et Park respectivement [46]. D’autre part, durant les dix années passées à Boston, l’épouse de Park, Clara Cahill, qui était une artiste ainsi qu’une militante socialiste et féministe, s’investit activement dans le travail social au profit des Bostoniens les plus défavorisés, fréquentant ainsi intensi-vement le milieu des travailleurs et enquêteurs sociaux de la ville [47]. Il semble donc peu vraisemblable que les actions et productions de ce Woods n’étaient pas déjà connues de Park à cette époque. Enfin, les deux hommes en vinrent à se rencontrer lors de la huitième réunion annuelle de la Société Américaine de Sociologie qui se tint à Minneapolis en septembre 1913. C’est à cette occasion que Woods prononça sa conférence sur « le rôle du quartier dans la reconstruction sociale » et que Park exposa ses idées au sujet de « l’assimilation raciale dans les groupes secondaires ». Ce dernier, fréquentant dorénavant, comme Woods, le milieu sociologique académique, se vit donc pour la première fois dans la situation de pouvoir faire référence à un de ses écrits. C’est pour cela que le seul représentant de la « sociologie appliquée » que mentionne Park dans The City réside bien à Boston et non à Chicago (ville dont Park n’avait plus de connaissance intime depuis qu’il y avait séjourné en 1897-1898) et qu’on peut affirmer qu’il y figure pour des raisons non pas philosophiques ou politiques mais bien conjoncturelles ou biographiques. C’est d’ailleurs pour le même type de raisons que Park passe sous silence les travaux de Addams, Du Bois ou Jones, pourtant connus de lui et pertinents par rapport à l’objet de son article.
Une problématique proprement parkienne mais pas spécifiquement urbaine
Le second trait qui caractérise en propre la version originale de The City concerne ses aspects épistémologique et théorique. Si le paragraphe précédent a décrit la mise à distance de l’enquête sociale qu’opère Park en recourant à une stratégie rédactionnelle d’évitement, celui qui suit va détailler la manière dont ce dernier traite les principales préoccupations qui animaient les enquêteurs sociaux. Tout d’abord, au plan épistémo-logique, Park insiste sur la nécessité d’étudier les matériaux sociaux issus de l’inves-tigation de manière « désintéressée » [48]. Il délivre explicitement cette consigne à la fin du paragraphe qu’il consacre à la politique locale et où il traite du phénomène des « boss » urbains et des « machines » qu’ils ont mises en place dans toutes les grandes villes américaines. Or, cette machinerie politique est précisément ce que combattent les acteurs du mouvement réformiste, et notamment les activistes en matière de social settlements, grands producteurs et consommateurs d’enquêtes sociales. On voit claire-ment que Park enjoint ses lecteurs à ne pas adopter l’attitude de ces derniers, en tant qu’elle nuit, selon lui, à la qualité d’une investigation véritablement scientifique. Certes, cet appel à la neutralité axiologique n’est pas complètement inédit au moment où Park publie son article ; plusieurs de ses collègues académiques avaient déjà souligné l’importance d’une approche froide ou dépassionnée des problèmes sociaux les plus « chauds » du moment. Mais pour eux, cette attitude devait permettre, en der-nière instance, un meilleur traitement de ces problèmes, bien plus qu’elle ne promet-tait des avancées en matière théorique [49]. Park opère quant à lui un déplacement conceptuel qui s’inscrit dans le prolongement des débats de son temps tout en les dépassant. En effet, ce que les réformistes en général et les social scientists en parti-culier défendaient comme idée nouvelle était le fait que les « problèmes sociaux » relevaient moins de la responsabilité morale des individus pris comme personnes que de facteurs structurels tels que le cadre de vie, l’organisation politique, la division du travail, etc., toutes dimensions désignées de manière générale sous le vocable d’envi-ronnement. Ceci les amenait donc à déplacer le débat du registre moral vers une lecture plus systémique des phénomènes sociaux. Selon eux, l’amélioration des infra-structures (équipements collectifs, urbanisme…) et des structures (politiques, écono-miques, administratives…) élèvera la moralité des individus et donc de la société en général.
S’inscrivant dans cette vision des choses, Park, plutôt que d’opposer ou de privi-légier un de ces pôles, avance l’idée qu’ils sont indissociables et qu’ils s’influencent mutuellement, et pour l’exprimer propose pour la première fois une paire conceptuelle distinguant « structure physique » et « ordre moral », « organisation morale » et « or-ganisation physique ». L’idée de cette distinction, ainsi que la réflexion sur leurs rap-ports mutuels, s’inspire implicitement mais indubitablement des travaux d’un célèbre intellectuel du mouvement de réforme de l’époque, Frederic C. Howe, longtemps engagé dans la politique locale à Cleveland [50]. Celui-ci avait publié en 1905 un ou-vrage, précisément intitulé The City, dans lequel il proposait cette distinction. Il la présentera à nouveau dans un article paru en 1912 dans l’AJS consacré aux effets « socialisateurs » (entendez moralisants) de « la base physique de la ville ». Park ne reprendra pas seulement à Howe, sans le citer cependant, le titre de son livre ainsi que celui de son article (« The city plan » figure dans le titre du premier paragraphe de The City) ; plusieurs thématiques qu’il aborde peuvent également être directement rapportées aux textes de Howe, notamment celles relatives à l’importance des infra-structures urbaines, au caractère non planifié de l’urbanisme, au vote populaire. Mais l’originalité de Park, par rapport à Howe et à ses contemporains, consiste à utiliser le qualificatif « moral » sans connotation éthique, comme concept permettant de dési-gner un ordre de réalité tout aussi objectif ou « naturel » que les éléments physiques de la ville. Dans The City, est désigné par le qualificatif « moral » non ce qui touche au Bien ou au Mal mais tout ce qui relève des folkways (Park fait ici référence à Sumner mais adoptera plus tard la notion de culture), des « habitudes », des « tradi-tions », ou encore des « passions », des « goûts » ou des « intérêts » qui réunissent les individus en milieux sociaux caractérisés ; en d’autres mots, il s’agit de tout ce qui concerne les mœurs (mores) entendues comme habitudes culturelles. Une « région morale » est alors définie par Park comme un espace « dans lequel les pulsions vaga-bondes ou refoulées, les passions et les idéaux s’émancipent de l’ordre moral domi-nant », un espace « dans lequel prévaut un code moral divergent » [51]. Autrement dit, Park opère un double déplacement épistémologique, d’abord en appelant à la neutra-lité axiologique du sociologue et, ensuite, en faisant de la notion de « moral » un usage non plus normatif mais descriptif, ce qui le distingue des social scientists qui inscrivaient toujours leurs travaux dans une visée d’éthique sociale. Les pratiques so-ciales doivent être considérées comme des « matériaux » de la recherche, et non comme des « problèmes » qu’il faut traiter en fonction de critères éthiques.
À cette substitution épistémologique de l’investigation des « régions morales » aux enquêtes sur les facteurs de l’immoralité correspond une interprétation théorique au travers de laquelle la pratique de l’enquête sociale devient elle-même un objet de la recherche. Il ne suffit pas, selon Park, de considérer les problèmes sociaux comme des expressions critiques de la réalité sociale ; il faut également admettre que le phéno-mène des enquêtes sociales est lui-même une expression et une incarnation des di-mensions constitutives de la société contemporaine. La rédaction de The City va être en fait pour Park l’occasion de préciser, d’exposer et d’illustrer sa théorie générale sur la spécificité du social moderne, axée selon lui autour des phénomènes d’affaiblisse-ment des appartenances sociales primaires au profit d’une régulation des relations par signes conventionnels et par l’opinion publique dans une société structurée autour de groupes secondaires, d’individualisation des comportements et de mobilité spatiale et sociale [52]. Dans cette optique, le reformer et le boss représentent deux types d’acteurs politiques, l’un fonctionnant sur des relations secondaires, et l’autre sur des relations primaires. Leur opposition n’est plus alors celle du bien et du mal, de la vertu et du vice, mais celle de deux ordres différents de construction du lien social dont la coexis-tence représente en réalité une étape historique dans la substitution de l’un à l’autre. Le caractère novateur généralement attribué à ce texte ne doit cependant pas nous empêcher de voir qu’il reprend en grande partie les schèmes interprétatifs que Park avait développés au sujet d’autres phénomènes que la ville. À l’exception du premier paragraphe où sont traitées les questions qui préoccupent les enquêteurs sociaux et qui constitue le seul endroit de son texte où Park fait des références explicites et impli-cites à leurs travaux, la plupart des autres passages sont en effet consacrés à des phénomènes qui avaient déjà précédemment attiré son intérêt académique : la foule, l’opinion publique, l’action collective, la presse, la bourse, mais également la « secon-darisation » des relations sociales, hypothèse que Park avait présentée un an plus tôt dans son texte sur l’assimilation raciale [53]. La nouveauté que représente The City par rapport aux productions antérieures de Park est de présenter la ville comme le lieu d’incarnation privilégié de ces phénomènes, perspective qu’il n’avait jamais évoquée par écrit précédemment.
Néanmoins, tout indéniable que soit l’originalité de l’interprétation ainsi présen-tée, une reprise aussi évidente mais surtout aussi fidèle de son cadre théorique anté-rieur témoigne non seulement de la distance qui séparait Park du paradigme socio-académique de l’enquête sociale mais également du caractère relativement improvisé ou immature de sa conception théorique du phénomène urbain. Outre l’absence de références à des travaux déjà publiés sur cette question – élément qui soutient lui aussi l’idée que The City s’attaque plus à l’enquête sociale qu’à la question de la ville en elle-même –, on soulignera le fait que la définition de la ville comme institution, présentée en ouverture de l’article, disparaîtra complètement dans la version révisée de 1925, au profit d’une caractérisation en termes écologiques. Autrement dit, en écrivant The City en 1914, Park n’avait pas de théorie de la ville, mais bien une théorie du social contemporain. Avoir été chargé d’un cours sur l’enquête sociale fut en fait pour Park l’occasion d’appliquer à la réalité urbaine le paradigme interprétatif de la société contemporaine qu’il était en train de construire, tout en répondant aux demandes (mais sûrement pas aux attentes) de l’institution à laquelle il appartenait désormais. On peut en effet affirmer que de sa conférence de 1913 sur l’assimilation à la parution de l’Introduction to the Science of Sociology en 1921, Park est animé de cette volonté de définir un cadre théorique général et du comportement collectif et du social contemporain. La rédaction de The City s’inscrit dans cette quête intellectuelle et ne peut être qu’incomplètement comprise en dehors de ce contexte. L’Introduction de 1921, où apparaissent les linéaments de sa théorie écologique des phénomènes sociaux, articule ces deux préoccupations dans un exposé magistral, dont Park ne modifiera ni n’abandonnera jamais la structure générale [54]. Mais cette théorie, qui par ailleurs aura une portée indéniable [55], traduisait avant tout au niveau conceptuel la distance sociale et axiologique qui séparait son auteur du milieu des social scientists de l’époque.
 
La ville re-présentée
 
 
En exprimant cette distance dans The City, Park définissait sa propre conception de la sociologie et de la recherche sociologique, bien plus qu’il ne cherchait, du moins en 1915, à établir une nouvelle spécialité disciplinaire. Au plan paradigmatique, com-me on l’a vu au paragraphe précédent, son article suggère une posture innovante pour l’investigation du « comportement humain » en alliant les vues des sociologues spé-culatifs de la génération précédente (qui réfléchissaient sur les fondements généraux, « naturels », de l’ordre social) et l’orientation empirique de la nouvelle génération intra- et extra-académique [56]. D’un point de vue social, cette innovation s’exprime dans la mise à distance, par la critique ou le silence, des productions d’une certaine communauté de social scientists, auxquels la mémoire sociologique académique ac-corde aujourd’hui encore peu de place [57] – destin qui n’est sans doute pas sans rapport avec l’entreprise que Robert Park et ses plus jeunes collègues développeront après la Première Guerre mondiale.
Les circonstances d’une reproduction
Les circonstances qui sont à la base de la révision et surtout de la réception de la seconde publication de The City sont en effet radicalement différentes de celles qui expliquent sa genèse initiale. Les États-Unis sont sortis victorieux du conflit 1914-1918 et ont acquis depuis lors le statut de première puissance mondiale. Les années 1920 sont une période de grande prospérité économique, ce qui transforme profondé-ment les aspects matériels et culturels de la vie quotidienne et fait considérablement augmenter la quantité de ressources et d’utilisateurs du système universitaire. C’est également une décennie marquée par la professionnalisation et la spécialisation des expertises relatives à l’espace urbain, aussi bien dans les matières techniques que sociales [58]. Le mouvement réformiste, que Park présentait en 1915 comme « sport national », perd sa consistance sous le coup de ses différentes évolutions, tandis que la réalisation des enquêtes urbaines se voit monopolisée par les universitaires [59].
Au département de sociologie de l’Université de Chicago, le décès en 1915 de Charles Henderson, sans doute le professeur le plus actif en matière d’enquêtes socia-les, amène l’engagement de Burgess, lequel va entrer fortuitement mais durablement dans une relation de collaboration avec Park [60]. L’immédiat après-guerre est quant à lui marqué par le départ forcé de Thomas en 1918, événement malheureux qui profite involontairement mais indéniablement à Park qui devient en quelque sorte le nouveau leader intellectuel de la sociologie à Chicago. L’Introduction to the Science of Sociology qu’il publie en 1921 connaît un énorme succès de librairie, tandis que le rapport qu’il dirige sur les émeutes racistes de 1919 à Chicago est particulièrement remarqué. Par contre, son article sur la ville passe inaperçu dans la période qui suit immédiatement sa publication. Le premier auteur à y faire référence dans l’AJS est McKenzie dans sa série d’articles sur l’étude d’un quartier de Columbus, dont le premier paraît en 1921. Park, quant à lui, citera à plusieurs reprises son propre texte dans l’Introduction. Bien sûr, The City a dû être lu par ses étudiants, qui à partir de 1921 cependant n’avaient plus l’occasion de suivre un cours sur l’enquête sociale (Park avait décidé d’abandonner cette charge) mais bien une introduction aux « études de terrain » dont la philosophie se distingue explicitement de celle des enquêtes sociales [61]. Plusieurs thèses portant sur la ville de Chicago sont ainsi entreprises sous la direction de Park à partir des années vingt, qui devient très apprécié des étudiants, notamment au travers de la création en 1920 de la Society for Social Research où étudiants et enseignants de Chicago échangeaient à propos des recherches en cours [62].
Mais c’est sous l’impulsion du politologue Charles Merriam, particulièrement bien intégré dans les réseaux sociaux chicagolais, que va être fondé, en 1923, le Local Community Research Committee, structure de recherche autonome interdisciplinaire, qui depuis sa fondation jusqu’à la Seconde Guerre mondiale sera généreusement fi-nancée par des fondations privées, principalement le Laura Spelman Rockfeller Memorial, du nom de l’épouse du fondateur de l’Université de Chicago [63]. Toujours en 1923, Park non seulement acquiert le titre de professeur mais lance également une collection aux presses de l’Université (The University of Chicago Sociological Series) dans laquelle seront publiées les monographies urbaines qui feront la réputation de l’École de Chicago. C’est dans ce contexte que les sociologues vont préparer un ou-vrage collectif présentant leurs perspectives de recherche qui paraîtra en 1925 sous le titre The City, titre de l’article de Park de 1915 (mais aussi de l’ouvrage de Howe, comme on l’a vu). La même année, Park est nommé président de la Société Sociologique Américaine et propose la ville comme thème de la réunion annuelle [64], dont les actes seront publiés par Burgess sous le titre The Urban Community. Ces deux ouvrages témoignent des changements survenus depuis 1915 dans le champ académique et reflètent la position que Park y occupe dorénavant.
La programmation d’un récit
En chapitre introductif de The City, on trouve l’article de Park du même nom paru dix ans plus tôt, mais sous une forme modifiée. La révision que l’auteur y apporte consiste principalement en deux points. Premièrement, il supprime sa définition de la ville comme institution, et donc élimine la référence à Sumner, et propose un cadre théorique articulé autour des notions de culture et d’écologie, donnant ainsi une por-tée conceptuelle à sa distinction originelle (mais pas originale, on l’a vu) entre « orga-nisation morale » et « organisation physique » de la ville. Park s’appuie dorénavant sur Spengler et Boas pour introduire la notion de culture, laquelle prend sens dans son opposition à ce qui est qualifié de « naturel », principalement les aires urbaines [65]. C’est le « point de vue » développé « récemment » sous le nom d’« écologie », écrit Park, qui permet de décrire les forces qui définissent l’ordre naturel de la ville [66]. Park reprend ici l’approche proposée pour la première fois un an plus tôt par McKenzie dans un article de l’AJS, et qui constitue le troisième chapitre de The City. Ce recours au vocabulaire écologique va permettre la désignation d’un paradigme nouveau ainsi que l’identification même d’une « École de Chicago » [67].
La deuxième modification que Park apporte à son texte est moins d’ordre conceptuel que d’ordre rhétorique. Celui-ci va d’abord introduire l’idée que son texte doit être lu comme un programme de recherche. Il conclut ainsi son introduction, laquelle est entièrement neuve, par cette phrase : « Les observations qui suivent ont pour but de définir un point de vue et d’indiquer un programme pour l’étude de la vie urbaine : son organisation physique, ses occupations et sa culture » [68]. De même ajoute-t-il un passage inédit à la fin du paragraphe II où il écrit : « La ville, et particulièrement la grande ville, (…) est au sens propre un laboratoire pour l’inves-tigation du comportement collectif. (…) Les questions qui suivent pourront peut-être suggérer des pistes d’investigation qui pourraient être suivies avec profit par ceux qui étudient la vie urbaine » [69]. En faisant ces précisions, Park propose une lecture nouvelle de son propre texte : devenu entrepreneur et directeur de recherche, reconnu par ses pairs et entouré de collaborateurs et d’étudiants industrieux et dévoués (Bedford quitte l’Université en 1925, et Park se retrouve seul sur les questions urbai-nes avec Burgess, Wirth, Palmer, et ses étudiants), il est en position de présenter un texte qui peut et qui doit dorénavant apparaître comme un programme de recherche, mais qui n’en était pas un à l’origine. L’autre modification rhétorique d’importance est le recours au qualificatif « urbain » : outre son apparition dans le titre (où l’expres-sion urban environment est substituée à celle de city environment), Park en fait un usage systématique dans tous les nouveaux passages qu’il introduit dans son texte. Ainsi écrit-il autant de fois urban dans son introduction de 1925 (qui fait trois pages) que dans tout son texte de 1915. Comme l’a bien noté Lindner [70], ce changement lexi-cal témoigne de la volonté des sociologues urbains de marquer la spécificité socio-logique de leur objet par rapport à ce qui est qualifié de rural, et par là même de rivaliser avec la sociologie rurale, spécialité déjà largement établie et institutionna-lisée à l’époque, contrairement à la sociologie urbaine. Toujours est-il que ces divers investissements (institutionnels, conceptuels, rhétoriques) assureront à Park et ses chercheurs une prise forte sur ce « laboratoire » qu’était déjà depuis longtemps Chicago mais les placeront également en position dominante dans le champ des pro-ductions relatives à l’analyse de l’urbain, reléguant les enquêteurs extra-universitaires au rang de précurseurs pré-scientifiques, de sociologues appliqués ou d’observateurs amateurs.
Park ne sera pas seulement un protagoniste central de cette « histoire naturelle » de la recherche sociologique, et plus particulièrement de la sociologie urbaine ; il en sera également le premier narrateur. On trouve déjà dans l’Introduction de 1921 cette idée selon laquelle les enquêtes sociales constituent, au même titre que le journalisme dénonciateur, une étape historique dans le développement de la science sociale, dont la sociologie est l’étape ultime :
« L’intérêt social pour la ville fut stimulé initialement par les polémiques au sujet des désordres politiques et sociaux de la vie urbaine. Il y avait ceux qui voulaient détruire la ville en vue de remédier à ses maux et de restaurer la simplicité de la vie campagnarde. La sociologie recherchait une base plus sûre pour solutionner les problèmes en étudiant les faits de la vie citadine. Les statistiques démographiques produites par les administrations gouvernementales fournissent des chiffres sur les conditions et les tendances. Les enquêtes de communauté ont traduit dans une forme compréhensible une masse d’informations au sujet des aspects formels de la vie de la ville. Assez naturellement, des images compatissantes et étonnantes de la vie citadine ont été proposées par les résidents des établissements sociaux [settlements], comme par Jane Addams dans Twenty Years at Hull House, par Robert Woods dans The City Wilderness, par Lillian Wald dans The House on Henry Street et par Mademoiselle Simkhovitch dans The City Worker’s World » [71].
Si ces enquêtes ne fournissent que des « images compatissantes », c’est parce que leurs auteurs ne dépassent pas la réflexion de sens commun, précise Park un peu plus loin. Dans le chapitre consacré aux forces sociales, on peut lire en effet :
« L’idée qu’il y a des forces en action derrière les manifestations de la nature physique et de la société est une notion qui émerge naturellement de l’expérience de l’homme ordinaire. Les historiens, les réformistes sociaux et les observateurs de la vie communautaire ont utilisé ce terme au sens que lui donne le langage du sens commun afin de qualifier des facteurs qu’ils reconnaissaient dans des situations sociales, mais ils n’arrivèrent pas à le décrire ou à le définir. (…) Les sociologues ont fait franchir à l’analyse une étape supplémentaire » [72].
Dans un article destiné aux travailleurs sociaux publié en 1924 dans le Journal of Applied Sociology, Park expose la même idée :
« Si le service social doit étendre ses activités en vue de rencontrer tous les besoins [fondamentaux de la nature humaine], cela exigera un type d’étude de communauté très différent de ce qui existait dans le passé. Mais ces formes nouvelles d’étude sociale sont en train d’apparaître. Si je parle d’études réalisées à Chicago, c’est parce que ce sont celles qui me sont données de mieux connaître. Une étude du type auquel je songe est celle de Nels Anderson sur le "Hobo" » [73].
Mais c’est dans son article de 1929 intitulé « La ville comme laboratoire social » que Park donne la version la plus explicite et la plus complète de son récit sur l’évo-lution de la recherche urbaine. Il y décrit « les premières études locales » comme étant de caractère « pratique plutôt que théorique » ; et il inclut parmi celles-ci les Hull House Maps and Papers de Addams, The City Wilderness de Woods, les ouvrages de Booth et de Rowntree, la Pittsburgh Survey ainsi que la série d’articles publiés entre 1910 et 1915 dans l’AJS par l’équipe des enquêtrices de la Chicago School of Civics and Philanthropy. Après avoir souligné les apports de ces études en termes de quan-tité de matériaux récoltés, Park signale néanmoins qu’elles « n’offrent pas de généra-lisations de portée large ou générale ». Et de préciser dans le paragraphe suivant, celui où est décrite la situation présente de la recherche sur l’urbain, que cette préoccu-pation comparative et généralisante « est le thème central d’une série d’études spéci-fiques de la communauté urbaine de Chicago, certaines ayant déjà été publiées, d’au-tres étant encore en cours d’élaboration » [74]. Il s’agit, on l’aura compris, de toutes les recherches menées sous sa direction et qui constitueront les contributions considérées aujourd’hui comme constitutives de « l’École de Chicago » [75].
En apportant les modifications à son texte de 1915, tout comme en diffusant ce récit sur l’évolution de la recherche urbaine, Park écrira donc bien, à partir de ce moment, un chapitre de l’histoire de la sociologie, fournissant délibérément à des gé-nérations ultérieures de sociologues un programme d’investigation et offrant explicite-ment à ses contemporains comme aux historiens de la discipline une représentation téléologique de sa genèse. Sans doute nulle autre histoire naturelle n’a-t-elle été aussi socialement construite que celle-ci.
 
Conclusion
 
 
La production sociologique est, comme toute autre activité sociale, une activité située et incarnée, assurée par des individus insérés dans des rapports sociaux con-crets. L’hypothèse que nous avons suivie consiste alors à penser que cette situation influe sur le contenu même des écrits savants et, par conséquent, que celle-ci peut en retour y être décelée. C’est ce point de vue qui nous a amené à découvrir dans l’article que Robert Park rédigea en 1915 au sujet de la ville une préoccupation intellectuelle qui n’est pas celle communément identifiée aujourd’hui. Plutôt que d’y trouver la présentation d’un programme de recherche (dont l’auteur aurait eu en quelque sorte la prescience), nous y avons décelé la réponse à une injonction contradictoire que seules la trajectoire et la position sociales de son auteur permettent de saisir pleinement. Débarquant à Chicago affublé d’un statut professionnel secondaire, et devant y enseigner une démarche qu’il n’avait jamais pratiquée dans les formes reconnues de l’époque, Park répond à ses obligations avec toute la latitude que lui autorisait, précisément, son statut d’outsider. Mais si, comme on l’a vu, en écrivant The City Park prenait position (et distance) par rapport à la question de l’enquête sociale (laquelle constitue, en ce temps, le point de convergence d’un mouvement social et d’un courant dominant de la sociologie), il ne le faisait pas seulement pour des raisons intellectuelles. Son texte peut en effet être considéré également comme l’inscription, dans les formes académiques de l’écriture sociologique de l’époque, de sa trajectoire sociale et plus particulièrement de son opposition grandissante (parce que nourrie d’événements biographiques) à la pratique de l’enquête sociale telle que conçue avant la Première Guerre mondiale. En d’autres mots, il y a une homologie dynamique entre la position interprétative défendue par Park et la position qu’il occupe dans le champ des productions intellectuelles. Ceci signifie que les interprétations qu’il avance, et la manière dont il les formule, peuvent être mises en rapport avec les relations objectives qu’il entretient avec les autres producteurs de savoirs, et notamment les promoteurs des enquêtes sociales, milieu lui-même fragmenté mais duquel Park est largement étranger, suite à son long séjour à Tuskegee au côté de Booker Washington, et ce malgré les affinités intellectuelles et sociales qu’il entretenait indéniablement avec lui une décennie plus tôt.
La seconde version de The City offre quant à elle une représentation renouvelée de la recherche sur la ville autant qu’elle témoigne de la trajectoire de son auteur et de la modification de son statut dans le champ des producteurs de savoirs. Jouissant d’un statut bien différent de celui dont il bénéficiait en 1915, Park se retrouve en 1925 au centre d’une entreprise collective de recherche performante dont il est le moteur autant que le bénéficiaire, le contexte intellectuel, académique, matériel et culturel ayant largement changé depuis la fin du premier conflit mondial. Son article sur la ville est alors présenté comme un programme de recherche « révolutionnaire » préci-sément parce qu’ayant rompu avec les pratiques du « passé ».
Tout ceci ne signifie pas que l’écriture sociologique soit purement circonstancielle et puisse être réduite à son contexte de production. Les formes mêmes dans lesquelles doit s’exprimer la production sociologique pour être reconnue comme telle (et qui varient elles aussi à la fois dans l’espace et dans le temps) ouvrent en effet la possibi-lité que se transforment les significations des mots et des références en même temps que se modifie le contexte dans lequel elles sont perçues. Il se peut alors que les préoccupations personnelles qui alimentent l’économie rédactionnelle d’un auteur perdent leur visibilité au fil du temps, sans pour autant que les textes de celui-ci ne perdent leur pertinence pour les générations postérieures. Il est néanmoins indéniable que les circonstances qui affectent la trajectoire sociobiographique d’un savant, jouent une part non négligeable dans le processus d’innovation intellectuelle, et que parmi ces circonstances, il faut compter les relations personnelles qu’entretient un auteur avec ses contemporains. Leur identification, qui suppose un travail minutieux à la fois du point de vue d’une histoire des idées et d’une historiographie sociale, autorise ce-pendant une sorte de sociologie compréhensive de la production sociologique (ce que nous avons appelé une scientométrie qualitative) qui fait apparaître cette dernière comme une forme de vie soumise aux mêmes contraintes et aux mêmes forces que celles de toute autre entreprise humaine.
 
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NOTES
 
[1]Remy, 1989 ; Saint-Arnaud, 1997 ; Raulin, 2001.
[2]Hughes, 1952, 5-6.
[3]Pour des présentations éclairantes de ce courant, cf. Gordon, 1973 ; Leclerc, 1979, 64-72 ; Cuin, Gresle, 1992, 96-101 ; Saint-Arnaud, 1997, 73-78 ; Chapoulie, 2001, 51-56.
[4]Matthews, 1977 ; Bulmer, 1984 ; Breslau, 1988 ; Lal, 1990 ; Chapoulie, 2001.
[5]Hughes, 1969 ; Coser, 1971.
[6]Dans la préface de l’ouvrage de 1925 où il fait paraître pour la seconde fois The City, Park précise qu’il s’agit d’une version modifiée du texte qui avait été publié antérieurement. Mais Hughes, dans sa réédition des œuvres de Park, est le premier à trahir ces précisions : il y propose la version de 1925 en affirmant qu’elle fut publiée dans le numéro de mars 1916 (sic) de l’American Journal of Sociology, puis rééditée dans l’ouvrage The City, sans signaler que les deux versions sont différentes. La réédition de The City que présente M. Janowitz en 1967 dans sa collection The Heritage of Sociology ne comprend pas la préface originale, mais une nouvelle introduction de l’éditeur, qui ne mentionne pas ce point de détail. Lindner (1996, 50) recense les auteurs anglophones faisant preuve de la même imprécision. En France, le plus célèbre des ouvrages consacrés à l’École de Chicago, celui qui l’a fait (re)découvrir au lectorat francophone (Grafmeyer, Joseph, 1990), situe lui aussi la parution de l’article de Park sur la ville en 1916 et contient également la traduction de la version de 1925, sans préciser qu’il s’agit d’une version modifiée. À l’heure actuelle, la traduction française de la version de 1915 n’a encore jamais été publiée.
[7]Laslett, 1991; Kaeser, 2003.
[8]Pour une présentation générale de la scientométrie, cf. Callon, et al., 1993, et en particulier 22-24 pour l’esquisse d’un programme de scientométrie qualitative.
[9]Kaeser, 2003, 139. Deux pièges sont à éviter : le présentocentrisme interprétatif qui amène à juger de la validité ou de l’invalidité de travaux anciens à partir de critères épistémologiques actuels et de l’état présent des connaissances ; l’idéalisme réducteur qui fait voir le rapport des sociologues à leur objet uniquement comme une question intellectuelle et non aussi comme un problème pratique, c’est-à-dire incarné et situé, engageant des valeurs, bien sûr, mais également des prises de positions scientifiques au sens symbolique, institutionnel et matériel du terme (Breslau, 1988).
[10]Il s’agit du ton caractéristique du mouvement dit de muckraking (littéralement « raclage de boue » ou « déterrement des scandales ») qui transforma la pratique journalistique au cours de la première décennie du XXème siècle (Saint-Arnaud, 1997, 58-60). Il s’agit en fait d’un journalisme de dénonciation basé sur l’observation et la récolte de faits touchant aux problèmes sociaux et économiques du temps, et s’exprimant dans des journaux et magazines à grand tirage. On trouvera les principaux articles de Park écrits entre 1900 et 1913 dans le livre de Lyman (1992).
[11]Même dans sa thèse (Park, 1972) on ne trouve aucune référence à la ville, que ce soit comme concept, milieu ou contexte des formes de l’action collective qu’elle cherche à définir d’un point de vue sociologique.
[12]Baker, 1973, 254 ; Shils, 1991, 126 ; Lindner, 1996.
[13]Lal, 1990, 22-23.
[14]Les données du tableau 1 sont reprises à Harvey, 1987.
[15]Chapoulie, 2001, 97.
[16]Hughes, 1980, 73.
[17]Lal, 1990, 23.
[18]Baker, 1973, 254.
[19]Mattson, 1998.
[20]C’est pour cette raison qu’il aurait décliné l’offre que lui fit Albion Small en 1904 de rejoindre le département de sociologie de l’Université de Chicago. Sur cet événement et ses sentiments à cette époque, cf. Raushenbush, 1979, 41.
[21]Cf. les études éditées sous la direction de Du Bois par les presses de l’Université d’Atlanta entre 1896 et 1906 (Du Bois, 1968). Réalisées par ses étudiants, et avec très peu de moyens matériels, elles constituent les premières tentatives d’une exploration sociologique extensive de la communauté urbaine noire. Du Bois, auteur de The Philadephia Negro (1899), la première étude de communauté urbaine américaine, est l’initiateur d’une lecture de la ségrégation urbaine en termes à la fois économiques (selon les classes sociales) et ethniques, la population noire souffrant selon lui de l’addition des effets de ces deux facteurs (Simon, 1991 ; Saint-Arnaud, 2003).
[22]St. Clair, 1983, 84 ; Lindner, 1996, 45.
[23]Harlan, 1983, 201. Jones, auteur d’une thèse publiée en 1904 sous le titre The Sociology of a New York City Block, collabora également avec les frères Kellogg, auteurs de la célèbre Pittsburgh Survey et fondateurs de la revue The Survey. Comme le précise Odum (1951, 15), « les Kellogg et Jones étaient [à cette époque] des "sociologues prometteurs" », contrairement à Park.
[24]Marshall, 1994, 215.
[25]Institutions de quartier, les social settlements (littéralement « établissements sociaux ») avaient pour but de développer au niveau local des formes nouvelles de solidarité et d’animation sociales (formations pour adultes, commerces et banques coopératives, centres culturels, bibliothèques, infrastructures récréatives, crèches, etc.) à destination des populations défavorisées, dont les enquêtes avaient pour but de déterminer les besoins (Kellogg, 1934 ; Carson, 1990).
[26]Entre septembre 1910 et novembre 1915 paraîtront ainsi dix articles décrivant les conditions résidentielles à Chicago (« Chicago Housing Conditions »), tous étant signés par des femmes attachées à la Chicago School of Civics and Philanthropy (école indépendante pour la formation des travailleurs sociaux qui deviendra en 1920 un département de l’Université) et qui fréquentaient la Hull House.
[27]Park déclarera ouvertement son aversion pour l’œuvre des enquêtrices devant ses étudiants : « Le plus grand dommage fait à la ville de Chicago n’est pas le produit des politiciens corrompus ou des criminels, mais des dames réformistes » (cité in Raushenbush, 1979, 97).
[28]Diner, 1980, 56 ; Deegan, 2000, 164.
[29]Deegan, 2000, 81.
[30]Diner, 1997, 40.
[31]Raushenbush, 1979, 75-76.
[32]Park était parfaitement conscient du caractère marginal de son statut : « Je n’ai pas atterri à Chicago d’une manière régulière, mais comme maître de conférence [professorial lecturer], se souvient-il en 1927. Un maître de conférence était supposé posséder une connaissance spécifique. J’avais une connaissance spécifique au sujet du Noir, et j’avais écrit une thèse sur la psychologie collective » (Baker, 1973, 259-260). Il ne lui était donc reconnu aucune compétence spéciale ni en matière d’enquête, ni en matière de sociologie urbaine.
[33]La description que fit Small à Addams de l’enseignement qu’elle aurait à assurer si elle acceptait un poste au département de sociologie précisait bien qu’il s’agissait de l’encadrement des étudiants dans la réalisation de travaux de terrain (Diner, 1997, 40 ; Deegan, 2000, 81).
[34]Saint-Arnaud, 1997, 78.
[35]Park, 1915a, 605.
[36]Burgess, 1916.
[37]Bulmer, 1984, 66.
[38]Park, 1915a, 605.
[39]Cet article, écrit alors que Burgess était encore à l’Université d’Ohio, montre par comparaison toute l’originalité du texte de Park, surtout lorsque l’on sait le destin commun que partageront les deux hommes par la suite. Il s’ouvre sur cette phrase : « L’enquête sociale de communauté est l’étude scientifique de ses conditions et besoins dans le but de présenter un programme constructif pour le progrès social [social advance] » (Burgess, 1916, 492). On y retrouve bien ce qui constituait les ingrédients de la sociologie « urbaine » de l’époque : la volonté de science dans le but de l’action sociale. En outre, Burgess fait référence à un grand nombre d’enquêtes urbaines effectuées avant lui : celle de Booth sur Londres, celle de Rowntree sur la pauvreté, celle de Addams sur Chicago, ou encore la Pittsburgh Survey de Kellogg, avant de signaler ses propres expériences au Kansas et en Ohio.
[40]Park, 1915a, 581.
[41]Ibid., 582.
[42]Kurtz, 1984, 60 ; Leclerc, 1979, 68 ; Saint-Arnaud, 1997, 85.
[43]Park, 1915a, 612.
[44]La même année, en 1915, Park publie un ouvrage intitulé The Principles of Human Behavior (Park, 1915b).
[45]Meyerand, 1934 ; Carson, 1990 ; Woods, « University Settlements as Laboratories in Social Science » (1893), cité par Deegan, 2000, 35.
[46]Daniels, 1968, v.
[47]Traverso, 2003.
[48]Park, 1915a, 604.
[49]Cette attitude s’exprime clairement dans des articles comme ceux de Riley, 1911 ou Burgess, 1916, qui appellent non à rompre avec la pratique de l’enquête mais à la mener « scientifiquement » et à confier cette tâche aux sociologues universitaires.
[50]Lubove, 1977 ; Mattson, 1998, 32-41.
[51]Park, 1915a, 610-612.
[52]Grafmeyer, Joseph, 1990 ; Martuccelli, 1999.
[53]Park affirme emprunter la distinction entre groupes primaires et secondaires à Cooley. Pourtant, si Cooley utilise pour la première fois la notion de « relations primaires » en 1909 dans son ouvrage Social Organization, il n’utilisera par contre jamais le qualificatif « secondaire » pour désigner les relations non-primaires ; il parlera de « groupes nucléés » (nucleated groups) dans son livre Social Process de 1918 (Hinkle, 1980, 161). Serait-ce Park qui a introduit la notion pour la première fois ?
[54]Il est intéressant de noter que l’Introduction contient presque la totalité du texte des Principles of Human Behavior de 1915, ainsi que deux passages de sa thèse (qui date de 1904) et quatre extraits de The City, dont un seul est renseigné dans l’entrée « ville » de l’index, ce qui témoigne de l’intérêt avant tout théorique que Park voyait dans son propre texte.
[55]Martuccelli, 1999.
[56]Double inscription intellectuelle qui se marque concrètement dans les références que fait Park d’une part à Sumner (la première citation du texte) et d’autre part à Thomas (notamment la note 2, 596).
[57]Dans la littérature francophone, une figure comme celle de Jane Addams est totalement absente, alors que l’œuvre de Du Bois n’est évoquée que très marginalement (Simon, 1991 ; Saint-Arnaud, 2003).
[58]Lubove, 1965 ; Lannoy, 2003.
[59]Lasker, 1922 ; Bulmer, et al., 1991 ; Platt, 1996.
[60]Burgess, en entamant ses nouvelles fonctions à Chicago, prend d’abord contact avec Scott Bedford, qui était alors professeur associé (soit un titre plus élevé que celui que portait Park à l’époque), spécialisé en matière de problèmes urbains et chargé d’un cours d’introduction à la sociologie, et ceci afin d’obtenir des conseils de sa part en matière pédagogique. Bedford lui refuse toute aide et toute collaboration ; Burgess se retourne alors vers Park, qu’il ne connaissait pas. De leur association intellectuelle naîtra en 1921 la fameuse Introduction to the Science of Sociology (Raushenbush, 1979, 81).
[61]Palmer, 1926.
[62]Chapoulie, 2001, 139.
[63]Bulmer, 1980 ; Matthews, 1977.
[64]Park, 1925a.
[65]Les notions de « culture » et d’ « aire naturelle » sont totalement absentes du texte de 1915. Park y utilisa à une occasion l’expression « aire citadine » [city area], qui se retrouve également dans la version de 1925 (Park, 1915a, 583 ; 1925b, 11).
[66]Park, 1925b, 1.
[67]Alihan, 1964 ; Saint-Arnaud, 1997, 81. Le premier auteur à utiliser l’expression « École de Chicago » est Jessie Bernard (une femme !) qui, dans un texte de 1929, présente la caractéristique de cette « école » comme étant l’usage intensif de « la méthode de l’enquête locale » [local survey method]. Ironie du sort pour Park (qui voulait tant se distancer de l’enquête sociale), à qui n’est d’ailleurs reconnue aucune paternité, les initiateurs cités étant Thomas et Henderson (Bernard, 1929, 25-26).
[68]Park, 1925b, 3.
[69]Ibid., 22.
[70]Lindner, 1996, 50.
[71]Park, Burgess, 1924, 331.
[72]Ibid., 435-437.
[73]Park, 1924, 267.
[74]Park, 1929, 5-9.
[75]Coulon, 1992.
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Remy, 1989 ; Saint-Arnaud, 1997 ; Raulin, 2001. Suite de la note...
[2]
Hughes, 1952, 5-6. Suite de la note...
[3]
Pour des présentations éclairantes de ce courant, cf. Gordo...
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[4]
Matthews, 1977 ; Bulmer, 1984 ; Breslau, 1988 ; Lal, 1990 ;...
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[5]
Hughes, 1969 ; Coser, 1971. Suite de la note...
[6]
Dans la préface de l’ouvrage de 1925 où il fait paraître po...
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[7]
Laslett, 1991; Kaeser, 2003. Suite de la note...
[8]
Pour une présentation générale de la scientométrie, cf. Cal...
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[9]
Kaeser, 2003, 139. Deux pièges sont à éviter : le présentoc...
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[10]
Il s’agit du ton caractéristique du mouvement dit de muckra...
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Même dans sa thèse (Park, 1972) on ne trouve aucune référen...
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Baker, 1973, 254 ; Shils, 1991, 126 ; Lindner, 1996. Suite de la note...
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Lal, 1990, 22-23. Suite de la note...
[14]
Les données du tableau 1 sont reprises à Harvey, 1987. Suite de la note...
[15]
Chapoulie, 2001, 97. Suite de la note...
[16]
Hughes, 1980, 73. Suite de la note...
[17]
Lal, 1990, 23. Suite de la note...
[18]
Baker, 1973, 254. Suite de la note...
[19]
Mattson, 1998. Suite de la note...
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C’est pour cette raison qu’il aurait décliné l’offre que lu...
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[21]
Cf. les études éditées sous la direction de Du Bois par les...
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St. Clair, 1983, 84 ; Lindner, 1996, 45. Suite de la note...
[23]
Harlan, 1983, 201. Jones, auteur d’une thèse publiée en 190...
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Marshall, 1994, 215. Suite de la note...
[25]
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Entre septembre 1910 et novembre 1915 paraîtront ainsi dix ...
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Park déclarera ouvertement son aversion pour l’œuvre des en...
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