2004
Revue d’histoire des sciences humaines
Varia
Le Conservatoire des Arts et Métiers et la « machine humaine » Naissance et développement des sciences de l’homme au travail au CNAM
[1] (1910-1990)
Thomas Le Bianic
Laboratoire d’Économie et de Sociologie du Travail, Aix-en-Provence, France
La trajectoire empruntée par les sciences du travail au CNAM depuis le début du XXème siècle témoigne bien des déplacements de la question du travail dans le champ scientifique et dans le débat politique et social. Trois périodes sont ici distinguées. Le projet initial d’une science positive du travail (1910-1945), qui permettrait de régler par des voies scientifiques la « question sociale » en se fondant sur les progrès de la physiologie et de la psychologie expérimentale, est progressivement supplanté par une logique productiviste, qui met la psychotechnique au service de la rationalisation industrielle (1947-1970). Le CNAM devient ainsi l’un des principaux pourvoyeurs de psychotechniciens dans la France de l’après-guerre. Les évolutions plus récentes de la psychologie du travail au CNAM (depuis 1970) ne peuvent être comprises que si elles sont replacées dans le contexte plus large des évolutions internes de la psychologie, caractérisées par un déclin relatif de la méthode expérimentale face à des méthodes concurrentes (psychosociologie et psychologie clinique).Mots-clés :
histoire de la psychologie appliquée, psychotechnique, psychologie du travail, sciences du travail, enseignement supérieur, Conservatoire national des arts et métiers, Henri Laugier.
The evolution of the scientific study of work at the Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM) reveals the changing conceptions of labor in the scientific field as well as in the social and political debate. Three periods are here distinguished. The initial project (1910-1945) was that of a positive science of work, based on physiology and applied psychology, that would give a scientific response to the social conflicts between capital and labor. In the postwar years (1945-1970) the focus changes radically, and industrial psychology contributes to the rationalization of a growing industry. The CNAM trained an important proportion of the industrial psychologists who exerted in this period. The more recent evolutions (since 1970) can be understood only if replaced in the wider context of the psychological discipline, characterized by a relative decline of the experimentalist methods in front of the clinical or psychosociological methods.Keywords :
history of applied psychology, industrial psychology, science of work, higher education, Conservatoire des arts et métiers, Henri Laugier.
En dépit de sa vocation initiale, qui était de rassembler les « outils et machines utiles aux arts et métiers »
[2], il a fallu plus d’un siècle, et un singulier retournement de perspective, pour que le Conservatoire des Arts et Métiers aborde la « machine hu-maine »
[3], elle aussi, sous l’angle de ses applications industrielles. Ce retournement s’opère au tournant du XX
ème siècle, avec la pénétration progressive d’un idiome ma-chiniste et techniciste dans les sciences de l’homme au travail. Depuis les années 1850, en effet, la métaphore de la machine imprègne fortement les représentations du corps humain
[4]. En témoignent les recherches des premiers physiologistes du travail français –Armand Imbert et Jules Amar – qui trouvent une source d’inspiration dans la mécanique et la thermodynamique de leur temps. Aux antipodes d’une approche tay-lorienne du travail, qui appréhende la machine humaine sous le seul angle de sa force physique, la physiologie du travail naissante se propose d’explorer la complexité du corps humain au travail à travers un schème énergétiste issu des sciences physiques
[5].
Les dirigeants du CNAM étaient disposés à accueillir favorablement ce discours machiniste, en raison de la solide implantation de la physique et de la mécanique au Conservatoire depuis la monarchie de Juillet. Cette convergence entre les centres d’in-térêt du CNAM et les préoccupations des premiers physiologistes du travail apparaît clairement dans l’œuvre d’Étienne-Jules Marey, qui affirme que « les lois de la méca-nique s’appliquent aussi bien aux moteurs animés qu’aux autres machines »
[6].
Nous proposons ici de retracer dans ses grandes lignes la trajectoire empruntée par les sciences de l’homme au travail au CNAM au cours du vingtième siècle. Nous entendons par « sciences de l’homme au travail » les disciplines qui traitent explicitement du fonctionnement psychique ou physiologique de l’organisme humain dans le procès de travail – physiologie du travail, psychotechnique, psychologie du travail, ergonomie. Seront donc exclues du champ d’investigation les disciplines « historiques » (histoire, sociologie ou économie du travail) qui relèvent d’une problématique tout à fait différente, tout au moins du point de vue de leur introduction au CNAM. Le schéma figurant en annexe 5 offre un aperçu d’ensemble du domaine d’étude, à travers une « généalogie » des chaires et enseignements relevant de ces disciplines au CNAM de 1910 à 1990.
Nous présenterons dans un premier temps les conditions d’introduction au CNAM des différentes chaires et enseignements relevant des sciences de l’homme au travail, du début du XX
ème siècle jusqu’à 1945. Nous montrerons ensuite que dans l’après-guerre le projet politique initial dont étaient porteuses ces disciplines – résoudre scientifiquement la question sociale – se vide peu à peu de son contenu, au profit d’une approche purement technicienne, qui les met au service d’une gestion macro-sociale de la main-d’œuvre, située principalement dans l’orbite publique. Ce passage du projet politique à la technique sociale se traduit concrètement au CNAM par la scission, en 1947, de la chaire de Laugier en deux chaires distinctes : l’une de physiologie du travail, qui deviendra la chaire d’ergonomie, et l’autre exclusivement consacrée aux questions de « sélection et d’orientation professionnelles ». À partir de cette date, les deux disciplines empruntent des voies nettement différentes, c’est pour-quoi nous nous pencherons sur la psychologie du travail qui porte, davantage que l’er-gonomie, la marque d’une dérive du projet politique initial des sciences du travail
[7]. Dans la dernière période (1970-1990) on assiste paradoxalement à un certain nombre de succès institutionnels de la psychologie du travail, à un moment où elle est préci-sément à la recherche d’un nouveau paradigme face à la contestation du paradigme positiviste. Comme l’a montré récemment Isabelle Billiard
[8], ce n’est qu’en s’inscri-vant dans une tradition radicalement différente de celle des sciences positives du travail et en se rapprochant de la psychopathologie que la psychologie du travail pour-ra se constituer sur des bases nouvelles, en s’interrogeant sur des questions telles que le stress ou la fatigue au travail.
I. L’héritage positiviste : la psychophysiologie du travail au Conservatoire (1913-1945)
Le CNAM forme, avec l’Institut de Psychologie de Paris et l’INOP
[9], le berceau d’un mouvement indissociablement scientifique et politique qui se développe entre 1920 et 1939 : l’« école française de psychotechnique »
[10]. Ce courant entend mettre la physiologie et la psychologie au service d’un projet de répartition sociale rationnelle des individus, qui seraient orientés selon leurs « aptitudes ». Si le souci de rationali-sation n’est pas absent des préoccupations des premiers psychophysiologistes du travail, ceux-ci se distinguent néanmoins radicalement du taylorisme en privilégiant l’exploration interne du « moteur humain », de ses lois de fonctionnement et d’équili-bre. La connaissance scientifique des aptitudes individuelles et de celles requises dans les emplois permet en effet d’éviter les déclassés sociaux et d’utiliser au mieux l’ensemble des énergies sociales tout en préservant la santé des travailleurs. Elle est aussi la condition d’un règlement de la question sociale, par l’arbitrage scientifique des conflits entre patrons et ouvriers. Faute de pouvoir trouver sa place dans une université où la psychologie reste sous la tutelle de la philosophie, c’est au
sein d’institutions situées « à la marge » – comme le CNAM ou l’Institut de psychologie – que la psychophysiologie du travail parvient à s’institutionnaliser.
Vers un règlement scientifique de la question sociale ? (1913-1928)
Les sciences du travail font leur entrée au CNAM dans un contexte doublement favorable. Au sein du CNAM, la période 1900-1914 se caractérise par une politique d’ouverture à de nouvelles disciplines, sous l’impulsion du ministre du Commerce Millerand
[11]. À la base d’enseignement traditionnel (mécanique, physique, chimie) viennent s’ajouter des cours à caractère socio-économique, dans les chaires d’assu-rances et prévoyance sociales (1900), de géographie industrielle (1908), ou d’histoire des associations ouvrières (1908)
[12]. En dehors du CNAM, la physiologie scientifique connaît d’importants développements, grâce aux travaux fondateurs de Marey. Un souffle d’optimisme positiviste laisse espérer que la question sociale sera bientôt réso-lue par l’arbitrage scientifique des conflits entre patrons et ouvriers. La physiologie, qui se dote progressivement d’instruments de mesure des aptitudes nécessaires à l’exercice de chaque profession, permettra d’établir sur une base objective le bien-fondé des revendications ouvrières en déterminant les lois scientifiques de la fatigue :
« L’entretien et le fonctionnement du moteur humain relèvent de lois spéciales à ce moteur ; toutes les questions sociales dans lesquelles l’organisme ouvrier intervient comme moteur ne peuvent dès lors être entièrement étudiées et résolues sans la considération de ces lois » [13].
De nombreuses personnalités de la classe politique – L. Bourgeois, E. Vaillant, P. Painlevé, R. Viviani ou Albert Thomas – portent un intérêt aux progrès de la phy-siologie du travail. Il s’agit en premier lieu d’établir scientifiquement les conditions de la fatigue ouvrière, dans un but de réglementation de la durée du travail. La création d’un grand laboratoire du travail en France est donc à l’ordre du jour depuis 1900
[14]. Jusqu’en 1913, les physiologistes Édouard Toulouse et Armand Imbert multiplient les interventions auprès des différents gouvernements en vue de créer un « laboratoire central du travail » qui fournirait des monographies sur chaque profession, et jouerait un rôle d’arbitre dans les conflits entre patrons et ouvriers. Dans l’esprit de ces deux savants, comme dans celui d’une partie de la classe politique, il existe une continuité entre l’équilibre du corps humain au travail et l’équilibre du corps social dans son en-semble. Cette continuité est clairement exprimée par le député Adrien Veber, chargé de rapporter devant la Chambre en 1914 un projet de création d’un laboratoire de psychophysiologie du travail :
« La prospérité d’une nation dépend du développement, de la conservation et de la meilleure utilisation de toutes les énergies productrices qu’elle renferme, énergies au nombre desquelles il faut compter toutes les unités qui accomplissent un travail profes-sionnel. Or chacune de ces énergies est un organisme vivant, c’est-à-dire une source d’énergie très spéciale dont le fonctionnement et la production totale peuvent être profondément altérés par un emploi non conforme à sa nature. La connaissance de cette nature du moteur humain et des lois de son fonctionnement est donc indispensable pour régler l’utilisation de ce moteur ».
Des liens étroits unissent donc les savants républicains œuvrant dans le domaine de la physiologie à ceux qui militent en faveur d’une réforme politique et sociale. Dans les deux cas, il s’agit bien de faire reculer, grâce à la science, les différentes formes de pathologies sociales que produit le libéralisme. Ainsi, la position de psychophysiologistes comme Édouard Toulouse, Armand Imbert ou J.M. Lahy est à rapprocher de celle des sociologues durkheimiens et d’économistes solidaristes tels que Charles Gide, Charles Rist ou Léon Bourgeois. Des deux côtés, on recherche avant tout les conditions de la paix et de l’harmonie sociale, à travers une vision orga-niciste de la société inscrite en réaction contre la montée d’une économie libérale. Les efforts de Toulouse et Imbert conduisent à la création par le ministère du Travail d’une « Commission chargée de préparer un programme d’études relatives à la phy-siologie du travail professionnel, aux conditions de l’existence, aux aptitudes profes-sionnelles et à leur formation, dans les familles ouvrières et paysannes » (décret du 17 mai 1913). C’est dans ce contexte que le ministre du Travail, Édouard Vaillant
[15], demande, en février 1913, l’implantation au CNAM d’un centre de recherches sur le travail professionnel, grâce à un budget spécial alloué par le ministère du Travail
[16]. Comment cette proposition fut-elle accueillie par les administrateurs du CNAM ? Les débats au sein du conseil d’administration montrent la méfiance que certains membres entretenaient vis-à-vis de la physiologie du travail. Il y a tout d’abord le souci de ne pas prendre de décisions qui soient de nature à « inspirer la défiance au monde indus-triel »
[17]. Or, la proposition d’Édouard Vaillant, qui vise explicitement à s’appuyer sur la physiologie pour réglementer la durée du travail, ne peut être accueillie qu’avec hostilité par certains membres du Conseil d’administration (notamment le Président de la Chambre de Commerce). Croyant concilier au mieux les intérêts des industriels et ceux du ministère du Travail, Paul Painlevé
[18] détourne le sens initial de la propo-sition de Vaillant en proposant de faire de ce laboratoire un avant-poste du « système Taylor » en France
[19] :
« Le but essentiel de ces recherches est d’établir scientifiquement la meilleure utilisation de la force musculaire (…) elles se rattachent ainsi intimement à l’application ou à l’adaptation du système Taylor. Ces études paraissent être le meilleur moyen de faire accepter par les ouvriers cette méthode à laquelle ils se sont montrés, jusqu’ici, assez hostiles : les ouvriers viendront à ce laboratoire et constateront eux-mêmes, à l’aide des dynamomètres et des appareils enregistreurs, comment peut s’utiliser la force musculaire ».
Une autre question est présente à l’esprit des administrateurs : celle de l’identité disciplinaire de la physiologie du travail. Le premier souci est de distinguer la physio-logie du travail de l’hygiène industrielle, présente au Conservatoire depuis 1905. Ain-si, le titulaire de la Chaire d’Hygiène industrielle (Heim de Balsac), proteste contre la création du nouveau laboratoire, estimant que les recherches envisagées sont compri-ses dans son enseignement. Le point de vue finalement adopté par les membres du conseil est intéressant, car il délimite bien le territoire de la nouvelle discipline : l’hy-giène industrielle traite des conditions extérieures au travail alors que la physiologie du travail traite du fonctionnement du corps humain au travail, ce que Léon Bourgeois (président du conseil d’administration du Conservatoire) résume de la façon suivante : « La machine humaine n’a pas encore été étudiée ». On note enfin le souci de ne pas introduire une science qui serait trop éloignée du socle disciplinaire traditionnel du Conservatoire. Le terme de « physiologie » (qui n’apparaîtra finalement pas dans l’in-titulé du laboratoire) est accueilli avec une certaine réticence par les membres du Conseil, qui craignent une assimilation avec la médecine, domaine réservé de la faculté de médecine.
Le « laboratoire de recherches sur le travail musculaire professionnel » est finalement créé le 27 septembre 1913. La direction en est confiée à Jules Amar
[20], physiologiste français qui s’était construit une solide réputation dans le domaine de la physiologie du travail depuis la publication d’une thèse sur le
Rendement de la machine humaine (1909). Les archives livrent peu d’informations sur le fonctionne-ment du laboratoire lui-même. Les crédits annuels alloués par le ministère du Travail se sont accrus constamment de 1913 à 1920, permettant à Amar de poursuivre des recherches sur les prothèses destinées aux mutilés de guerre. Malgré cela, la position d’Amar au CNAM n’est pas assurée. Le laboratoire n’est qu’un « service » du Conservatoire où Amar n’a aucun enseignement. Ses projets initiaux, qui étaient de se servir du laboratoire comme tremplin vers une future chaire de physiologie du travail, sont peu à peu contrariés par les refus de la direction à ses différentes propositions. Ainsi, sa proposition en 1916 d’organiser un cours sur l’Organisation Scientifique du Travail est rejetée par le Conseil, au motif qu’il n’est « nullement qualifié pour traiter les questions d’organisation du travail dans les usines (méthode Taylor et autres) »
[21]. Face aux demandes renouvelées du ministère du Travail, qui estime que « l’organisa-tion du laboratoire ne paraît pas en rapport avec l’importance du but à atteindre »
[22], le Conseil d’Administration du CNAM décide de transformer le laboratoire en « chaire d’organisation technique du travail humain » en 1919. La candidature d’Amar est rejetée, au terme d’une campagne de discrédit évoquant le manque de probité intellectuelle du candidat et le caractère trop théorique de ses recherches, jugées trop éloignées des visées pratiques du Conservatoire :
« Les recherches de laboratoire, prépondérantes dans l’œuvre d’Amar, n’ont pas paru le préparer, autant que d’autres candidats, aux buts essentiellement pratiques auxquels doit répondre la nouvelle chaire. C’est aussi, il faut le dire, parce que M. Amar tire de ses expériences des conclusions qui sont, à l’heure présente, trop discutées pour former la base d’un enseignement. La technique du travail humain ne constitue pas, en l’état actuel, une science ; son étude exige une grande probité intellectuelle, une rigoureuse conscience scientifique. Or, M. Amar a une tendance marquée à considérer qu’il n’existe qu’une seule méthode : la sienne. Il a d’ailleurs, usé de procédés peu dignes d’un savant en organisant une publicité tapageuse autour de son nom » [23].
En réalité, l’homosexualité d’Amar et ses origines juives ont certainement davan-tage joué que la teneur scientifique de ses travaux
[24]. C’est un professeur de la faculté de médecine, Jean-Paul Langlois, qui est désigné pour occuper la nouvelle chaire (classé devant J.M. Lahy et M. Magnan). On note chez Langlois – comme chez Amar – le souci de mettre avant tout la physiologie du travail au service de la santé des travailleurs. Le programme de son enseignement est de ce point de vue très explicite : son but n’est pas de rechercher « la plus grande quantité de travail exécuté en un temps déterminé, mais surtout le maximum de travail accompli
tout en maintenant l’organisme humain dans son intégrité complète, physique, morale et intellectuelle »
[25]. À travers la distinction qu’il opère entre «
maximum de travail » (approche taylorienne) et «
optimum de travail » (qui tient compte des facteurs phy-siologiques), Langlois reprend la critique développée par Lahy quelques années plus tôt à l’encontre du « système Taylor », accusé de se désintéresser des lois physiolo-giques du corps humain au travail, au profit d’une approche guidée par la seule re-cherche de la production maximale
[26]. Contrairement à l’ingénieur taylorien qui sélec-tionne seulement les meilleurs, le physiologiste doit veiller à ce que les ouvriers re-crutés présentent les aptitudes requises en vue d’optimiser l’utilisation des forces so-ciales, dans un contexte de rareté relative de la main-d’œuvre. Optimiser, c’est-à-dire rechercher le point d’équilibre entre les besoins de la société et le bien-être des travailleurs :
« Au lieu d’adopter aveuglément les principes de W. Taylor, ils [les directeurs d’usines] auront avantage à recruter, au fur et à mesure des besoins, un jeune personnel possédant les qualités psychologiques nécessaires au parfait exercice de leur profession. Ceux qui ne sauraient être agréés chercheront, avec l’aide du psycho-physiologiste, des occupations conformes à leurs aptitudes. Au bout de quelques années, on verra diminuer le nombre des déclassés et augmenter le rendement industriel » [27].
On est bien chez Lahy et Langlois aux antipodes de la conception d’un Taylor, qui cherche au contraire le rendement maximum à court terme en exploitant les capacités productives de l’ouvrier, sans souci de leurs lois de régénération et d’équilibre. On voit donc que si le taylorisme conduit inévitablement à la sélection des plus perfor-mants et à l’exclusion des moins aptes, dans une perspective darwiniste et eugéniste, la physiologie du travail française revêt davantage le caractère d’un hygiénisme, d’une « médecine sociale », soucieuse d’utiliser au mieux les aptitudes de chacun : utilisation dispendieuse d’un réservoir de forces inépuisables d’un côté, conservation de l’énergie et optimisation des forces existantes de l’autre
[28]. Ces conceptions diver-gentes ne doivent pas simplement être rapportées aux engagements politiques ou phi-lanthropiques des physiologistes du travail français du début du siècle. Elles tiennent davantage à la situation démographique de la France et à l’influence du courant hygié-niste
[29]. La France et les États-Unis connaissent en effet des situations radicalement opposées. Au moment où naît le taylorisme, les États-Unis disposent d’une main-d’œuvre abondante, provenant d’une immigration massive et ininterrompue
[30], alors que la France vit dans la même temps la crainte d’un déclin démographique inélucta-ble, qui la pousse à préserver la santé de sa main-d’œuvre et à tirer le meilleur parti des capacités de chacun.
Langlois, qui meurt prématurément d’une pleurésie en 1923 n’aura toutefois pas le temps de réaliser cet ambitieux projet. De fait, la chaire ne fonctionna que pendant trois ans, de 1920 à 1923. Lorsqu’elle est déclarée vacante, le conseil d’administration souhaite lui donner une nouvelle orientation, mettant davantage l’accent sur les ques-tions d’organisation des ateliers et des usines que sur la dimension proprement phy-siologique. Comme en 1916, on voit s’afficher la préférence des membres du conseil pour une chaire d’ingénieur plutôt que de médecin, dont la présence au Conservatoire est jugée déplacée. Dans un rapport rédigé à la demande du conseil de perfectionne-ment, François Simiand
[31] demande le maintien au CNAM d’un enseignement de physiologie du travail, qui ne se réduirait ni aux enseignements techniques (hygiène industrielle) ni aux enseignements économiques (économie industrielle, organisation du travail) mais porterait toute son attention au facteur humain et à ses conditions op-timales de fonctionnement manifestant par là un souci de se démarquer du taylorisme (« sauvegarde de la santé du travailleur, mesure et diminution de la fatigue… »). Un compromis est finalement trouvé par le rattachement de la physiologie du travail à la chaire d’hygiène générale, dont le titulaire était alors Jean Pottevin. Cette chaire est donc rebaptisée en juillet 1924 chaire d’« Hygiène et physiologie du travail ». Pottevin occupe la chaire jusqu’à sa mort, en 1928. Pas plus que son prédécesseur, il ne donnera une véritable ampleur à la physiologie du travail au CNAM : son approche reste très centrée sur l’hygiène industrielle et sur les conditions extérieures, d’environnement ou de milieu, et délaisse quelque peu la dimension physiologique (et plus encore psychologique) du travail. Ainsi, sur 85 leçons annuelles, 60 étaient consacrées à l’hygiène industrielle et 25 seulement à la physiologie du travail. Cette situation s’inverse totalement en 1928, lorsque Henri Laugier reprend la chaire, sous un nouveau nom, et avec un nouveau contenu d’enseignement.
De la physiologie du travail à la psychologie appliquée (1928-1945)
La nomination d’Henri Laugier à la chaire de physiologie du travail (1928) ouvre de nouvelles perspectives pour les sciences du travail au Conservatoire. La période de l’entre-deux-guerres se caractérise par le déclin de l’enseignement d’hygiène indus-trielle et la montée de nouvelles disciplines : psychologie appliquée et orientation pro-fessionnelle. Alors que la physiologie du travail d’Amar ou Imbert était restée essen-tiellement tournée vers l’étude de la fatigue musculaire, la psychologie appliquée – qui est synonyme jusqu’aux années 1950 de psychotechnique – postule que les dé-terminants de la réussite ou de l’échec sont localisés dans les fonctions supérieures : mémoire, attention, volonté, acuité visuelle, etc. Cette attention portée aux facteurs psychologiques vient en partie du constat que la fatigue dans les nouvelles professions n’est pas exclusivement musculaire : « c’est à un effort d’ordre différent qu’est due la fatigue dans les professions modernes. Son siège n’est plus dans les muscles, mais dans le système nerveux »
[32]. Ce sont donc ces fonctions qu’il faut explorer en priorité dans les processus d’orientation
[33]. Parallèlement, à partir des années 1930, la psycho-logie se professionnalise et cette nouvelle profession cherche à promouvoir l’affecta-tion rationnelle des individus selon leurs aptitudes, à la sortie du système scolaire (orientation professionnelle) ou au sein de l’usine (sélection professionnelle).
Des réseaux politiques efficaces
Comme en 1913, les réseaux tissés entre les savants et le monde politique jouent un rôle de premier plan dans la nouvelle impulsion donnée à la physiologie du travail au CNAM à la fin des années 1920. Le ministre de l’Instruction Publique, Édouard Herriot, et plus encore son directeur de l’enseignement technique, Edmond Labbé, soutiennent activement la jeune discipline dans ses applications scolaires et indus-trielles. Les milieux politiques de la gauche radicale pensent en effet que les progrès de la physiologie du travail et de la psychotechnique permettront de construire une société organisée rationnellement sur la base des « aptitudes » individuelles. On re-trouve bien ici le projet politique évoqué précédemment puisque la sélection scolaire, par les inégalités qu’elle entraîne
[34], est source de gaspillage des ressources du pays ; il faut donc veiller à ce que les individus occupent les positions sociales que leur dési-gnent leurs aptitudes naturelles. Les tests élaborés par les physiologistes et les psy-chologues permettent de réaliser cette répartition rationnelle de la main-d’œuvre, qui se concrétisera en 1928 par la création de l’INOP – Institut National de l’Orientation Professionnelle – et l’institutionnalisation progressive de l’orientation professionnelle (rendue obligatoire à partir de 1938).
Les réseaux de connaissance interpersonnelle qui unissent les grandes figures de la physiologie du travail – Laugier, Lahy, Piéron – au monde politique, expliquent en grande partie les succès de la discipline dans l’entre-deux-guerres
[35]. Laugier, plus par-ticulièrement, se distinguait par ses talents d’intermédiaire avec le monde politique. Après des études de médecine et un passage par le laboratoire de physiologie de Richet, il entre en politique et participe activement, dès 1917 au mouvement des « Compagnons de l’université nouvelle ». Cette période d’activité politique lui ouvre les portes de différents ministères et le met au contact de nombreuses personnalités de la gauche radicale – É. Herriot, P. Painlevé, Y. Delbos
[36]… Des liens particulièrement étroits unissaient les milieux de l’orientation professionnelle et le ministère de l’Instruction Publique, tutelle du CNAM depuis 1919 (date de rattachement de l’Enseignement Technique à l’Instruction publique). Sans toutefois mentionner le nom de Laugier, Édouard Herriot appuie très clairement sa candidature en remplacement de Pottevin :
« Une chaire consacrée à la physiologie du travail et à toutes les recherches théo-riques et appliquées que comporte un pareil objet d’études a sa place marquée au Conservatoire. (…) Toutefois, la physiologie du travail est une science si vaste qu’il y aurait avantage à signaler dans la nouvelle appellation qui sera donnée à la chaire l’une des questions pratiques les plus immédiatement abordables sur lesquelles elle devra concentrer son effort. (…) C’est pourquoi la chaire pourrait être appelée : physiologie du travail et biométrie humaine ou, si l’on hésite devant une dénomination trop nou-velle, physiologie du travail et orientation professionnelle. (…) Préciser les différences fonctionnelles entre les individus, fixer par des chiffres autant que faire se pourra l’état de chacune de ces fonctions de l’individu, réaliser ainsi des profils physiologiques ca-ractéristiques de l’état d’un sujet, tel serait le but essentiel de la biométrie humaine [c’est l’auteur qui souligne], science encore dans l’enfance, branche importante de la physiologie du travail et qui serait aussi à la base même de l’orientation professionnelle et de la sélection industrielle » [37].
Les références appuyées à la « biométrie humaine » et aux « différences fonction-nelles entre les individus » suggèrent sans équivoque possible que Laugier est aux yeux d’Herriot un candidat tout désigné, même si ses travaux sont assez éloignés du contenu d’enseignement initial de la chaire. Herriot propose donc « de ne pas limiter l’enseignement de cette chaire à des enseignements de physiologie générale et d’hy-giène qui existent déjà dans toutes les facultés de médecine de France » et insiste sur la nécessité de développer au CNAM un enseignement proprement physiologique, qui puisse être directement mis en œuvre dans le monde du travail. Pour explicite que fut la demande d’Herriot, les membres du conseil d’administration ne sont pas décidés à abandonner totalement l’enseignement de l’hygiène du travail. Ils décident donc de donner à la nouvelle chaire le titre de « chaire de physiologie du travail, d’hygiène industrielle et d’orientation professionnelle »
[38] et de maintenir certains des enseigne-ments précédents.
De la physiologie à la biotypologie : une dérive eugéniste ?
Laugier donna une coloration particulière aux enseignements de la chaire en introduisant de nombreux enseignements de psychotechnique et d’orientation profession-nelle, disciplines en plein essor depuis la loi Astier de 1919 qui créa les offices d’o-rientation professionnelle. Ce n’est toutefois pas dans ses enseignements de psychotechnique que réside toute l’originalité de Laugier. Il manifestait en effet un certain scepticisme à l’égard de cette discipline, qui avait le défaut de traiter séparé-ment chacune des fonctions mentales et biologiques des individus, au détriment de l’approche globale qu’il appelait de ses vœux. Le projet de Laugier était bien plutôt de rassembler les résultats épars obtenus par les différentes méthodes scientifiques d’ob-servation (chimie, anthropométrie, psychologie, physiologie, etc.) en vue de découvrir des « types humains ». Il s’attacha ainsi à créer une nouvelle science, au croisement de la psychologie et de la biologie : la « biotypologie »
[39]. Cette quête l’éloigna des vi-sées essentiellement pratiques du CNAM et le poussa vers des recherches empreintes d’un certain eugénisme, dont l’issue se révéla plus qu’hasardeuse
[40]. Une rapide com-paraison des positions épistémologiques de Lahy et de Laugier permet d’éclairer les raisons de cette dérive eugéniste chez Laugier. Pour Lahy, l’« aptitude » est une no-tion complexe, qui ne se réduit pas à une métrique unidimensionnelle ; les différentes caractéristiques psychophysiologiques de l’individu peuvent se compenser mutuelle-ment, à tel point qu’il vaudrait mieux parler d’
aptitudes (au pluriel) que d’une apti-tude globale qui serait un facteur général d’adaptation : « L’organisme humain est un complexe de fonctions diverses dont les activités se chevauchent et dont les valeurs, variables avec chaque individu, se suppléent les unes les autres (…) en d’autres termes, le rendement pour un seul test ne peut classer un groupe de sujets dans une activité professionnelle, en raison des suppléances qui se créent entre les diverses fonctions mises en jeu »
[41]. Rien de tel dans la pensée de Laugier : pour lui, le but de la biotypologie est de trouver l’unité de l’individu derrière la diversité des mesures psychophysiologiques, d’où la recherche de « types » humains, permettant de hiérar-chiser les individus et de confier les meilleures positions sociales aux plus aptes. L’ar-ticulation entre le projet scientifique et le projet politique trouve sa forme la plus ex-trême dans la « biocratie » envisagée par Laugier et Édouard Toulouse, société idéale dont l’organisation serait fondée sur des seuls critères biologiques
[42].
Si ses travaux scientifiques sont contestables sur plus d’un point, Laugier contri-bua, par sa réputation internationale et ses talents d’administrateur, à asseoir dura-blement l’enseignement des sciences de l’homme au travail au CNAM. D’une part il développa, en parallèle, l’enseignement de la physiologie et de la psychologie appli-quée, parvenant à maintenir un équilibre entre ces deux disciplines. Au départ de Laugier, elles furent prises en charge par des enseignants différents – Bonnardel pour la psychologie appliquée, Faillie pour la physiologie. Cette séparation aboutira finale-ment à la création de deux chaires distinctes, l’une correspondant à la physiologie (créée en 1946), l’autre à la psychotechnique (1947). D’autre part, la personnalité et la notoriété de Laugier conférèrent un certain prestige à l’enseignement des sciences de l’homme au travail au CNAM, y compris au delà des frontières. Laugier nourrissait de grandes ambitions, voulant faire du Conservatoire le terrain de cette rencontre entre science et société à laquelle il avait toujours œuvré
[43]. C’est dans cette perspec-tive qu’il demande, en 1930, la création au Conservatoire d’un « Institut du Travail » dont la finalité serait « l’étude méthodique du moteur humain et des conditions
opti-ma de son fonctionnement » (lettre au directeur du Conservatoire, 19 octobre 1930)
[44]. L’Institut rassemblerait l’ensemble des laboratoires conduisant des recherches sur le travail humain : le laboratoire de physiologie du travail du CNAM, en premier lieu, mais également le service de recherches de l’INOP, le laboratoire de psychologie appliquée de l’EPHE et les laboratoires de la chaire de prévention des accidents du travail (CNAM). L’éventail des disciplines concernées était très large et ne se limitait nullement à la physiologie du travail et à la psychotechnique. Onze disciplines étaient concernées : 1) Physiologie du travail, 2) Psychotechnique, 3) Orientation profession-nelle, 4) Statistiques appliquées à la biométrie humaine et aux questions de main d’œuvre, 5) Hygiène industrielle, 6) Maladies professionnelles, 7) Accidents du travail, 8) Organisation du travail, 9) Associations ouvrières, 10)
Histoire
du travail, 11) Législation industrielle.
Le projet puisait son inspiration dans les différents centres de recherches sur le travail qui avaient vu le jour à l’étranger au cours des années 1920 : le
Kaisers Wilhelm Institut fur Arbeitsphysiologie de Berlin,
l’Industrial Fatigue Research Board, en Grande-Bretagne, et le laboratoire de physiologie de la
School of Business Administration à l’université d’Harvard
[45], alors dirigé par Elton Mayo. Le projet ne put finalement aboutir, faute de moyens très certainement
[46], mais aussi parce que la construction de nouveaux bâtiments pour l’INOP, rue Gay-Lussac, permettait d’ac-cueillir une partie des disciplines et des laboratoires concernés par le projet. Le des-sein de Laugier de rassembler au sein d’un même centre de recherches les sciences psychophysiologiques et les disciplines socio-économiques ne se réalisera finalement pas.
Les dernières années de présence de Laugier au Conservatoire sont marquées par un certain désengagement, tant dans l’activité d’enseignement que sur un plan institu-tionnel. Les cours sont assurés de plus en plus fréquemment par ses chargés d’enseignement et les effectifs d’auditeurs en physiologie, après une forte hausse de 1928 à 1933, s’orientent nettement à la baisse à partir de cette date
[47] :
Graphique 1
Auditeurs du CNAM en physiologie du travail (1928-1940)
Au total, si Laugier contribua indéniablement à revaloriser l’image des sciences de l’homme au travail au sein du Conservatoire, on peut s’interroger sur son réel enga-gement au sein de l’établissement. Il semble avoir rapidement abandonné l’idée de faire du Conservatoire le fer de lance de ces disciplines en France. L’essentiel de ses activités se concentrait bien plus au Laboratoire des chemins de fer de l’État de Viroflay (du point de vue de ses recherches) et à l’INOP (pour ses enseignements) qu’au Conservatoire.
Après le départ de Laugier
[48], la physiologie et la psychologie du travail traversent au CNAM une période difficile. Faute d’un remplaçant de la stature de Laugier, la chaire est transformée en cours en 1938, sur les recommandations de Raoul Dautry. L’enseignement est assuré par Raymond Bonnardel et Robert Faillie jusqu’en 1939, puis par Faillie seul, de 1939 à la fin de la guerre, Bonnardel se consacrant exclusi-vement aux activités du laboratoire de psychotechnique qu’il avait créé aux usines Peugeot de Sochaux.
La psychologie au service de la productivité et de la rationalisation industrielle : Paul-René Bize au Conservatoire (1947-1970)
La disparition de Robert Faillie en 1945, et l’indisponibilité de Bonnardel, appelé à d’autres fonctions par des institutions prestigieuses (Institut de Psychologie, labora-toire de psychologie appliquée de l’EPHE), laissent l’enseignement de physiologie du travail orphelin au lendemain de la guerre. Aucun candidat ne semble pouvoir rempla-cer Laugier sur les deux fronts de la physiologie du travail et de la psychologie appli-quée, tant les deux disciplines empruntent à partir de cette période des voies différentes.
La séparation de la physiologie et de la psychologie
Des deux candidats qui se présentent pour reprendre l’enseignement de Faillie, aucun ne satisfait pleinement le conseil d’administration
[49]. Le premier, Camille Soula, est un physiologiste pur, et n’a qu’une mince expérience de l’enseignement. Sa carrière l’a jusque-là conduit essentiellement vers des recherches de laboratoire et il se montre peu préoccupé par les applications industrielles de la discipline. Le second, Paul-René Bize, a déjà une réputation bien assise dans les milieux de l’orientation profession-nelle lorsqu’il se présente à la succession de Faillie. Médecin de formation, il avait créé un service de psychotechnique aux usines Citroën peu avant la guerre (en 1936), ce qui lui avait permis d’entrer en contact avec le Dr Bonnardel. Il devient en 1943 médecin du travail au Centre de la rue Dareau, où sont formés les psychotechniciens du ministère du travail
[50] et côtoie à cette occasion une partie des futurs professionnels de la psychotechnique, que l’on retrouvera dans les services de sélection du ministère du Travail ou dans l’industrie privée dans les années 1950.
Soula obtient les faveurs du conseil de perfectionnement, en raison de l’ampleur de ses travaux scientifiques mais aussi grâce au soutien de Georges Friedmann, d’Henri Wallon et d’Henri Piéron. Bize apparaît plus comme un homme d’action et un bon pédagogue, qualités auxquelles le conseil d’administration se montre très sensible, en raison de la nature du public du Conservatoire. Les représentants du monde indus-triel au sein du conseil d’administration du CNAM, surtout, tiennent à ce que l’ensei-gnement de la psychotechnique et de l’orientation professionnelle ne soit pas délaissé, à un moment où l’industrie manifeste un intérêt croissant pour ces méthodes. Un ter-rain d’entente entre les différentes tendances est finalement trouvé par la création de deux enseignements distincts. L’un, de physiologie du travail, est financé sur le bud-get du CNAM et vient remplacer le cours de Faillie. Cet enseignement donnera nais-sance quelques années plus tard à la chaire d’ergonomie occupée par Jean Scherrer en 1958, puis par Alain Wisner en 1966. L’autre cours, de « sélection professionnelle », est destiné aux cadres des services du personnel des entreprises et financé par les milieux industriels (essentiellement le CNPF, la Chambre de Commerce de Paris et le Centre Technique des Industries de la Fonderie). L’objet du cours est précisé dans une lettre de Louis Ragey (directeur du CNAM) à Georges Villiers (Président du CNPF) :
« Ce cours visera à améliorer les méthodes applicables au classement humain dans les fonctions industrielles (…) Le conseil a pensé qu’il vaudrait mieux donner au cours un titre plus facilement accessible au grand public [51]. Le Conseil suggère l’expression "sélection et orientation professionnelle" » (4 novembre 1946).
Le décret créant le nouveau cours paraît en mars 1947 et l’audition des candidats a lieu en juin de la même année. Bize se porte candidat, ainsi qu’un autre spécialiste de la psychotechnique : le Dr Morali-Daninos, préparateur à la Faculté de Médecine d’Alger et ancien psychotechnicien des Armées. Les militaires présents au conseil d’administration (le général Dassault et l’Amiral Lacaze) manifestent une nette préférence pour Morali-Daninos, qui est ancien résistant. Mais c’est finalement Bize qui est présenté en première ligne en raison de sa plus haute stature scientifique – il est chef de Clinique de la Faculté de Paris et auteur de plus de 80 publications – et de sa longue pratique de la psychotechnique dans l’industrie. La crainte de certains membres du conseil d’administration de décevoir les mécènes du cours (le CNPF et la Chambre d’Industrie de Paris) en choisissant Morali-Daninos (plus penché vers la physiologie que vers les questions de sélection et d’orientation) a certainement contri-bué à faire pencher la balance en faveur de Bize : les finalités pratiques du cours passent au premier plan
[52].
L’épanouissement d’un paradigme différentialiste
Le programme des cours de Bize
[53] révèle une nouvelle orientation, différente de celle donnée par Laugier. L’hygiène industrielle, la physiologie et la biométrie dispa-raissent presque complètement du programme, au profit d’autres sujets aux applica-tions pratiques plus immédiates, tels que le reclassement professionnel des déficients, l’organisation des services de sélection des usines, les méthodes de recrutement aux différents emplois. Cette évolution traduit les besoins croissants des entreprises en personnel qualifié dans le domaine de la psychotechnique.
L’approche de la psychologie privilégiée par Bize le conduit à délaisser quelque peu l’analyse du travail pour s’intéresser presque exclusivement aux différences inter-individuelles et aux questions de sélection professionnelle. Dans sa leçon inaugurale, il pose le psychotechnicien en « expert du facteur humain », facteur en quelque sorte détaché de son milieu de travail :
« Il fallait qu’à côté du tayloriste, qui étudie l’organisation matérielle du travail, et seulement ce côté matériel, puisse prendre place un spécialiste de l’humain,
préoccupé avant tout de l’homme qui œuvre, de son adaptation au travail, de ses besoins bio-psychologiques. C’est à ce spécialiste qu’actuellement on donne couramment le nom de psychotechnicien, quoique bio-technicien eût été préférable, ce terme permettant d’englober l’homme dans sa totalité physique et psychologique. Car de même qu’il existe une technique de la matière, il peut bien exister une technique de l’humain, et c’est en l’étude de cette dernière que consiste la bio-psychotechnique » (leçon inaugurale, 29 janvier 1948) [54].
L’examen des programmes de cours de Bize montre bien qu’il s’inscrit dans la lignée de la « théorie des aptitudes » promue par Piéron, construite autour de l’idée que chaque individu est porteur, dès sa naissance, d’un certain nombre de dispositions natives susceptibles d’être révélées par des tests appropriés. Bize pousse même ce paradigme plus loin que Piéron lui-même, en consacrant par exemple de longs chapi-tres de son cours aux différences génétiques entre les individus
[55], là où Piéron se limi-tait aux différences psychologiques et physiologiques. Ainsi, les processus de sélec-tion et d’orientation des individus se détachent de plus en plus de l’analyse du travail concret, qui avait pourtant été au cœur de la psychologie du travail de l’avant guerre. Les différences inter-individuelles, en revanche, sont explorées de façon systématique dans toutes leurs dimensions (différences physiologiques, psychologiques, génétiques, sociales, etc.).
II. L’après-guerre : demande sociale de classement et professionnalisation de la psychotechnique
La période de la guerre a considérablement modifié le visage de la psychologie appliquée. L’épisode de Vichy permet à la discipline de « sortir du laboratoire », où elle est restée pour l’essentiel cantonnée dans l’entre-deux-guerres. Une politique active d’orientation professionnelle est ainsi mise en place par le Secrétariat Général à la Jeunesse qui crée en 1942, près de Clermont-Ferrand
[56], une école de formation d’orienteurs destinée à essaimer les méthodes psychologiques dans les écoles, les entreprises et les établissements de formation professionnelle de la jeunesse. Une structure similaire avait été mise en place à Paris, rue Dareau : le Centre de Formation des Cadres Professionnels (embryon des services de sélection de la future ANIFRMO
[57]). Ces deux établissements assurèrent la formation de nombreux psycho-techniciens qui devaient exercer après 1945 dans les grandes entreprises publiques ou dans les services de l’ANIFRMO
[58].
La tendance à la professionnalisation se poursuit au lendemain de la guerre, en réponse à une demande sociale de classement, dans un contexte marqué par le plein emploi et la recherche de la productivité. La justification de la psychotechnique réside alors dans la réalisation d’un projet national, tout entier tourné vers l’accroissement de la productivité. Ce souci productiviste apparaît clairement dans l’exposé des motifs qui accompagne le décret de création d’un « diplôme d’État de psychotechnicien » en 1953 :
« Depuis quelques années, la psychologie appliquée s’impose en France (…). Mais si l’application de la psychotechnique à l’affectation aux postes de travail des entreprises du personnel le plus qualifié est admise comme une nécessité en vue d’atteindre les lois du plein rendement, il est bien certain que sa pratique, pour ne pas conduire à de graves erreurs, doit reposer sur des connaissances théoriques et scientifiques certaines » [59].
Le recours à la psychotechnique répond également à l’esprit planificateur qui ani-me les pouvoirs publics au cours de la période 1945-1970 : contrairement à la période précédente, où le lien entre offre et demande de travail n’était pas réellement appré-hendé d’un point de vue macro-économique, on voit émerger l’idée d’une intervention active des pouvoirs publics sur le marché du travail, la main-d’œuvre étant vue com-me une ressource, qui doit être adaptée aux besoins de l’économie. La psychotech-nique, massivement utilisée par les entreprises publiques et les services de sélection du ministère du Travail (notamment l’ANIFRMO) répond à cette exigence « adéqua-tionniste » entre offre et demande de travail, qui se dessine au cours des trente glorieuses.
Le cours de Bize occupe une place importante dans la professionnalisation de la psychotechnique au lendemain de la guerre. C’est en effet principalement autour du CNAM que se noue le modèle de la profession de « psychotechnicien ». Bize assura la formation d’une part importante des psychotechniciens en exercice dans le secteur public ou l’industrie privée entre 1947 et 1970
[60]. Le « diplôme d’État de psychotech-nicien », créé par le Secrétariat d’État à l’enseignement technique est également étroi-tement associé au CNAM, même s’il est en principe ouvert à tous
[61]. La préparation au diplôme est assurée par Bize, et le directeur du Conservatoire, Louis Ragey, préside le jury du diplôme de 1953 à 1968. Le CNAM apporte également sa contribution à la mise en place du diplôme, en assurant l’organisation matérielle des épreuves
[62].
L’examen des publics qui assistent au cours de Bize éclaire particulièrement bien la tendance à la professionnalisation de la psychotechnique dans l’immédiat après-guerre (tableau 1). D’une part, on constate un net accroissement du nombre d’audi-teurs par rapport à la période 1928-1939 (graphique 1), alors même que la Chaire de Laugier se trouve scindée en deux cours distincts. Sur un plan plus qualitatif, on s’aperçoit que la demande de psychotechniciens provient essentiellement du secteur public (ANIFRMO, conseillers du travail, médecins du travail…), des grandes entre-prises publiques (PTT, SNCF, RATP…) et, à un degré nettement moindre, du secteur privé (services du personnel, ingénieurs-conseil en organisation, etc.)
[63]. Ainsi, en comparaison des auditeurs de la chaire de Laugier, dont le profil était relativement hétéroclite (on y trouvait notamment beaucoup d’ouvriers), on voit le profil de la pro-fession se resserrer dans l’après-guerre autour d’un modèle de « service public », ré-pondant au besoin de planifier la main-d’œuvre face à l’impératif de productivité. Le monde de l’industrie privée, en revanche, est assez peu représenté parmi les auditeurs du cours de Bize, fait paradoxal si l’on songe que c’est le patronat lui-même qui avait financé la mise en place du cours de « sélection et orientation professionnelles ».
Tableau 1
Répartition professionnelle des auditeurs de la chaire de Laugier (1928-1935) et de Bize (1947-1948)
Profession Laugier Bize Cadres, ingénieurs et professions libérales 13,9 % 9,0 % Enseignants 6,0 % 10,0 % Cadres moyens, professions intermédiaires, commerçants 4,6 % 3,0 % Professions du travail social (dont "psychotechniciens") 5,0 % 37,0 % Employés administratifs, techniques et commerciaux 30,8 % 17,0 % Ouvriers 14,8 % 11,0 % Étudiants 20,4 % 11,0 % Sans profession 4,3 % 1,0 %
Les autres établissements universitaires qui s’étaient engagés dans la formation de psychologues professionnels au lendemain de la guerre empruntaient des voies sensiblement différentes de celle du CNAM. La licence de psychologie, créée par Lagache en 1947 était davantage marquée du sceau de la psychologie clinique que de celui de la psychophysiologie du travail. Or les deux psychologies se nourrissaient de paradigmes profondément différents, quels qu’aient été les efforts de Lagache pour restaurer une « unité de la psychologie » au delà des divisions entre tendance clinique et expérimentale
[64]. L’Institut de Psychologie accordait lui aussi une place croissante aux dimensions cliniques ou psychopédagogiques, délaissant quelque peu l’héritage positiviste de la psychologie appliquée qui avait contribué à asseoir sa réputation dans l’entre-deux-guerres. Ainsi, on voit la part des diplômés en psychologie appliquée décliner continûment au fil des années :
Tableau 2
Part de diplômés en psychologie industrielleà l’Institut de Psychologie de Paris
Années 1946 1947 1950 1953 1956
1959 1962 1965 % des diplômés en psychologie industrielle dans la totalité des diplômés de l’Institut 29 % 30 % 29 % 26 % 18 % 19 % 19 % 14 %
Finalement, ce sont les enseignements de Bize et ceux de Reuchlin à l’INOP (éga-lement rattaché au CNAM depuis 1941) qui apparaissent comme les derniers héritiers de l’ancienne tradition positiviste des sciences du travail entre 1945 et 1970.
Les enseignements de Bize, qui s’enfermaient au départ dans une conception étroi-te et scientiste de la psychotechnique, prennent au fil des années une orientation psy-chosociologique plus marquée, avec la mise en place de cours sur « la communication dans le cadre du groupe de travail » ou encore sur « les communications inter-personnes dans l’entreprise » (1965). La théorie des aptitudes, théorisée et diffusée par Piéron depuis les années 1920 commence à s’essouffler. Celle-ci se fonde en effet sur l’idée d’une correspondance biunivoque entre des aptitudes individuelles et des situa-tions de travail, alors que de nouvelles disciplines (comme l’ergonomie, la sociologie du travail ou la théorie des organisations) mettent davantage l’accent sur le caractère mouvant des cadres de travail et sur les processus d’adaptation réciproque entre des individus et des postes de travail. Ces évolutions se traduisent notamment par un changement d’appellation de la charge de cours en 1966, fait symboliquement impor-tant à une période où la psychotechnique et la thématique de la « sélection profes-sionnelle » faisaient l’objet de vives contestations
[65]. Le cours de « sélection et orien-tation professionnelles » devient ainsi cours de « psychologie du travail » en 1966. Les justifications avancées par Bize font état des évolutions internes de la discipline et des nouvelles missions des praticiens :
« La sélection et l’orientation professionnelles ne sont plus qu’une partie des tâches du psychologue d’entreprise. De plus en plus, il est demandé à celui-ci, non seulement de s’occuper des problèmes de psychologie appliquée relatifs à l’embauche, mais aussi de participer à l’étude des questions concernant les postes de travail et leur évaluation, la notation professionnelle, l’adaptation au travail, la prévention des accidents, les relations inter-humaines, le moral des groupes et même la formation psychologique des cadres, la conduite des réunions, le commandement etc. Dans ces conditions, le titre actuel du cours apparaît par trop limitatif ».
La dimension psychométrique, tournée vers la « mesure des aptitudes », est progressivement délaissée. Elle cède la place à une psychologie du travail d’orientation tantôt sociologique, tantôt clinicienne, qui aborde de nouveaux thèmes tels que le « projet personnel et professionnel », la « formation psychosociale » ou encore « les besoins des hommes et des entreprises ». Mais cette évolution permet-elle véritablement à la discipline de sortir d’une crise qui s’est amorcée depuis la fin des années 1950 avec le déclin de la méthode des tests ?
III. À la recherche du paradigme perdu. La psychologie du travail au CNAM de 1970 à 1990
Le départ en 1970 du Professeur Bize, qui est remplacé par Pierre Goguelin, ouvre une période nouvelle dans l’enseignement de la psychologie du travail au CNAM, mais ne permet pas véritablement à la discipline d’échapper à la sclérose, ni au déca-lage croissant entre les modèles théoriques et leurs applications pratiques. L’analyse fine du travail, sur laquelle se fondait la pratique des psychophysiologistes du travail de l’entre-deux-guerres, est délaissée par les praticiens au profit de tests ou de techniques psychosociologiques standardisées, véhiculées d’une entreprise à l’autre. Cette évolution est constatée avec inquiétude par les derniers représentants de l’école française de psychotechnique, notamment Suzanne Pacaud, l’ancienne collaboratrice de Lahy, qui écrivait en 1954 :
« (…) nous assistons aujourd’hui à ce fait inquiétant que l’extension extrêmement rapide des applications psychotechniques aboutit à l’abandon par certains psychotechniciens de l’analyse du travail. En effet, celle-ci exigeant des connaissances psychologiques, psychophysiologiques et souvent physiologiques étendues, la plupart des applicateurs s’en affranchissent, en portant ainsi préjudice aussi bien à l’enrichissement des connaissances en psychologie du travail qu’à l’efficacité des techniques psychologiques, pour l’industrie qui les utilise ».
La multiplication des champs d’intervention du psychologue souhaitée par Goguelin, dans des domaines tels que la psychosociologie ou la « formation », ne semble pas renouer ce lien perdu entre une discipline et ses applications pratiques, ni permettre à la psychologie du travail de sortir de la profonde crise qu’elle traverse.
Le psychologue du travail au service de l’épanouissement personnel
Contrairement à Bize, Goguelin fait partie de cette première génération de psycho-logues praticiens, formés dans l’immédiat après-guerre
[66], qui ont eu une véritable pratique de la psychologie au sein de l’industrie. Tout au long de sa carrière extra-universitaire, il témoigne d’une volonté de ne pas s’enfermer dans le carcan de l’an-cienne « école française de psychotechnique », en élargissant sa pratique à des thèmes tels que la psychosociologie et la formation des adultes. Entre 1947 et 1970, il exerce une activité de psychosociologue à EDF, qui le conduit à mettre en place des pro-grammes de formation et des pratiques d’intervention et de conseil
[67]. Parallèlement, il a une activité de consultant en recrutement et crée son propre cabinet : la Société Française d’Étude du Travail. Par sa pratique, Goguelin apparaît donc davantage com-me le produit d’une tradition nord-américaine de psychologie des organisations que comme l’héritier de la psychologie du travail française, qu’il connaît pourtant très bien
[68]. Son voyage aux États-Unis en 1953, dans le cadre des missions de producti-vité de l’AFAP (association française pour l’accroissement de la productivité) a certainement joué un rôle déterminant dans l’orientation ultérieure de ses travaux.
En dehors de ses activités de praticien, Goguelin maintient un lien constant avec le monde universitaire, par des activités d’enseignement et de recherche à l’Institut de Psychologie et au CNAM dès 1948. Ce double profil – praticien et universitaire – explique que le choix du Conseil de perfectionnement se soit porté sur Goguelin, en réponse là encore à la spécificité des publics du CNAM.
Le profil de Goguelin se distingue nettement de celui de son prédécesseur : Bize était médecin, Goguelin est ingénieur
[69]. Sur un plan théorique, Bize s’intéresse princi-palement à la psychologie différentielle et aux différences biologiques entre les individus, alors que Goguelin s’éloigne de cette perspective dès le début des années 1950. Dans ses enseignements du CNAM, Goguelin est malgré tout soucieux de maintenir un équilibre entre les thèmes traditionnels de la psychologie du travail (l’adaptation de l’homme à sa tâche, la sélection et l’orientation) et des thèmes plus novateurs, tels que « le perfectionnement », « la dynamique de groupe », « l’homme dans l’organisation », etc.
[70]. Cette évolution répond également bien aux changements qui affectent l’organisation du CNAM : l’enseignement de psychologie du travail est rattaché depuis 1967 à un département « Travail et entreprise », qui regroupe diffé-rents enseignements : organisation scientifique du travail, ergonomie, droit du travail, sociologie du travail. L’intégration du cours de psychologie au sein de ce département nécessitait de sortir de la thématique étroite de la « sélection » pour s’ouvrir à des questions plus larges touchant à l’organisation de l’entreprise, au travail en groupe, etc.
Le passage de Goguelin au CNAM se traduit par un renforcement institutionnel de la discipline. En 1976, l’enseignement de psychologie du travail, qui n’avait qu’un statut de cours depuis sa création en 1947 est transformé en « chaire ». À cette occa-sion, le conseil d’administration fait état du « développement considérable que Goguelin a su donner à l’enseignement de la psychologie du travail au CNAM » et de la place prépondérante qu’occupe le CNAM dans la formation des futurs psycho-logues du travail
[71]. Les effectifs de cet enseignement connaissent en effet un accroissement continu pendant toute la période de Goguelin : 600 inscriptions en 1970, 1 600 en 1975, 3 200 en 1987. En 1977, Goguelin obtient également de la di-rection du CNAM que soit créé un « diplôme de psychologue du travail », reconnu par le ministère de l’Éducation nationale. Dans l’argumentaire qu’il rédige à la de-mande du conseil d’administration, Goguelin souligne la nécessité de remplacer le di-plôme d’État de psychotechnicien « qui est totalement dépassé et qu’il faut abandon-ner à l’histoire ». Il souligne également la forte demande sociale dont la psychologie du travail fait l’objet, notamment « dans les domaines de l’étude des postes, de la sélection et orientation professionnelles, de la formation et pédagogie des adultes et dans les études de motivations (besoins, attitudes, attentes, etc.) ». En 1977, un « di-plôme de psychologue du travail », calqué sur le titre d’ingénieur CNAM, est donc créé. Ce titre correspond à peu près au niveau du DESS et donne accès, depuis la loi de 1985, au titre de psychologue.
Ces divers succès institutionnels ne doivent pourtant pas masquer la profonde crise d’identité disciplinaire que traverse la psychologie du travail. Celle-ci cherche en effet à sortir du paradigme positiviste de la psychotechnique, construit autour de la mesure des différences individuelles, sans pour autant trouver de nouveau paradigme unificateur. La psychosociologie et la formation en entreprise séduisent une partie de la profession, à l’image de Goguelin, mais ces nouveaux domaines n’ont pas les bases scientifiques ni surtout la portée sociale de la psychotechnique. Le projet utopique d’une société hiérarchisée par les aptitudes individuelles perd peu à peu de sa vigueur, alors que la psychologie du travail rejoint la boîte à outils des gestionnaires de ressources humaines. Ces évolutions placent le psychologue dans une situation déli-cate : au lieu de formuler un diagnostic d’adaptabilité du travailleur, il lui est de plus en plus demandé de contribuer à l’intégration des travailleurs dans l’entreprise ou de participer à l’amélioration des relations de travail. La neutralité scientifique affichée par les psychotechniciens de l’entre-deux-guerres est donc mise à mal ; certains, comme Suzanne Pacaud, qui croient encore à une psychotechnique mise au service des travailleurs, craignent qu’elle ne soit utilisée au seul profit des
entreprises :
« Comme dans la famille et à l’école, au travail aussi on nous demande de conseiller d’orienter, de défendre, d’arbitrer, de réconcilier, d’apaiser, de consoler (…) et pour accomplir des tâches d’une si noble et si haute responsabilité, on nous propose de dépendre d’un quelconque chef d’une quelconque entreprise. Allons, c’est une plaisanterie que cela ! (…) nous ne voulons dépendre que de la Science » [72].
D’autres, comme les membres du syndicat CGT-psychotechniciens, sont plus critiques encore vis-à-vis des méthodes psychosociologiques importées des États-Unis, qui sont suspectées d’assujettir les travailleurs à la volonté patronale, sous cou-vert d’objectivité scientifique : « Selon nous, toutes les tentatives (psychanalyse, psy-chodrame, public relations, réarmement moral, etc.) pour tenter de résoudre la ques-tion sociale, pour améliorer le climat social par des moyens autres qu’un changement fondamental dans le domaine de la propriété des moyens de production, ne peuvent finalement aboutir qu’à un échec total »
[73].
« Psychologues » ou « psychologues du travail » ?
Outre la crise d’identité disciplinaire qui vient d’être évoquée, la psychologie du travail se trouve confrontée dès les années 1960 à des menaces provenant du sein même de la profession : les psychologues cliniciens. La position du CNAM dans ce débat est là encore emblématique des évolutions plus larges de la psychologie du travail. Comme nous l’avons vu, cette dernière s’est développée au CNAM autour d’un paradigme positiviste et expérimentaliste dans lequel se reconnaissaient la plu-part des psychologues de l’entre-deux-guerres. Ce paysage scientifique et institution-nel se modifie assez profondément à partir de 1947, puisqu’une « licence de psycho-logie » est créée cette année-là, à Paris d’abord, puis dans quelques universités de province. La nomination de Daniel Lagache comme professeur à la Sorbonne en 1948 explique en partie la forte orientation clinique qui est donnée à la psychologie dans les universités à partir de cette date et l’éloignement progressif du paradigme expérimen-taliste. Lagache, qui est élu à la Sorbonne grâce au soutien des sociologues (Davy) et des philosophes (Bachelard), suscite la méfiance des psychologues expérimentalistes (Piéron, Guillaume, Fraisse). Il parvient malgré tout à asseoir durablement son in-fluence sur la discipline en multipliant les gages de bonne foi en direction des psycho-logues « scientifiques », notamment à travers son texte de 1947, L’unité de la psycho-logie, qui apparaît comme une manifeste de cœxistence pacifique entre psychologie expérimentale et psychologie clinique. L’influence croissante de la psychanalyse sur l’enseignement universitaire de la psychologie à partir des années 1960 (à travers les disciples de Lagache Juliette Favez-Boutonnier et Didier Anzieu) contribue elle aussi à éloigner la psychologie du travail, aux bases principalement expérimentales, du reste de la profession.
La position du CNAM illustre bien la forte segmentation de la profession de psy-chologue en France au tournant des années 1960, qui se traduit par l’opposition de deux groupes : d’un côté les jeunes diplômés, issus de la licence de psychologie, et de l’autre les « psychotechniciens » issus d’autres formations (CNAM, INOP, Institut de psychologie…) ou formés sur le tas dans la période de l’entre-deux-guerres. Cette segmentation de la profession joue à deux niveaux. Sur un plan épistémologique, les références du premier groupe sont davantage cliniques qu’expérimentales, car la psychologie appliquée n’a qu’une place réduite dans les certificats qui composent la licence de psychologie alors que la psychologie clinique et pathologique y est forte-ment représentée. Mais le principal clivage est d’ordre institutionnel. Les psychotech-niciens sont en général moins diplômés et plus âgés que les licenciés de psychologie. Ils ont le plus souvent été conduits à la psychologie par les hasards d’une carrière dans l’industrie ou dans le milieu scolaire. Les intérêts des deux groupes sont donc assez largement divergents et la nature de ces enjeux éclate au grand jour en 1969 lorsque Didier Anzieu (professeur de psychologie à la Sorbonne) présente, à la de-mande du gouvernement, un projet de loi sur la « protection du titre de psychologue ».
Les psychologues du travail réclamaient de longue date des mesures législatives visant à protéger leur champ d’activité vis-à-vis d’autres professions (notamment les ingénieurs-conseil et les graphologues, qui proposaient eux aussi des méthodes de recrutement et de sélection « scientifiques »). À cet effet, ils s’étaient même regrou-pés, en 1947, au sein d’une association : l’association professionnelle des psychotech-niciens diplômés (APPD). Un début de reconnaissance officielle avait été obtenu, en 1953, par la création d’un « diplôme d’État de psychotechnicien ». Mais les psycho-logues du travail, notamment ceux du CNAM, n’étaient guère disposés, en 1969, à soutenir une mesure qui protège un titre « unique » de psychologue, commun à tous les champs d’application de la discipline. Les raisons de cette opposition sont claire-ment exprimées dans une lettre du professeur Bize à la secrétaire générale de la socié-té française de psychologie, Hélène Gratiot-Alphandéry
[74]. Bize juge le projet Anzieu tout à la fois « sympathiquement universitaire, fort peu démocratique et trop axé sur la psychologie clinique ». Il défend avant tout l’idée d’une profession ancrée dans la pratique et répondant aux besoins de l’économie, alors que le projet Anzieu est princi-palement universitaire :
« le programme est trop conçu sur le mode universitaire traditionnel, c’est-à-dire en consacrant les deux dernières années à la culture générale et aux techniques annexes. Pourquoi ne pas débuter d’emblée par la psychologie et les différentes techniques d’examen de la psychosociologie (…) ainsi serait substitué au « penser par le haut », à la méthode déductive, le « penser par le bas », c’est-à-dire la démarche inductive ».
Mais la réaction de Bize met surtout en lumière la crainte que la psychologie du travail ne soit totalement absorbée par la clinique, à un moment où celle-ci commence à avoir de solides bases institutionnelles dans les universités
[75]. Pour Bize, le domaine de la psychologie du travail est davantage celui des conduites normales que celui de la pathologie. Elle doit donc résister au discours envahissant de la clinique :
« Si la psychologie clinique offre d’incontestables et intéressants débouchés aux psychologues, n’oublions pas qu’il en est bien d’autres ; citons notamment : l’orientation professionnelle et scolaire, la psychologie du travail, la formation professionnelle et le recyclage, le reclassement, la rééducation des divers inadaptés, la publicité… ».
Le débat entre psychologie clinique et psychologie du travail réapparaît avec une acuité plus grande encore au moment du départ à la retraite de Pierre Goguelin, en 1989. Sur les sept candidatures, deux retiennent plus particulièrement l’attention du CNAM. Le premier candidat, Bernard Gillet, incarne bien la tradition française de psychologie différentielle telle qu’elle s’est développée au CNAM depuis les années 1970. Gillet a commencé sa carrière comme instituteur puis conseiller d’orientation psychologue et est entré au CNAM en 1970, où il s’est surtout illustré par des activi-tés d’enseignement. Ses recherches portent principalement sur deux thèmes classiques de la psychologie du travail : la sélection des ouvriers et cadres et la psychologie appliquée à la formation des adultes, dans la lignée des travaux de Goguelin. Sa candidature est d’ailleurs activement soutenue par ce dernier, qui voit là l’occasion de poursuivre la ligne d’enseignement qu’il a suivie depuis les années 1970.
L’autre candidat, Christophe Dejours, incarne une toute autre conception de la psychologie du travail. Il se distingue de son concurrent sur plusieurs points : Gillet est conseiller d’orientation (et a par conséquent une solide formation en psychologie différentielle) alors que Dejours est psychiatre (donc plus proche de la psychologie clinique) ; Dejours a un profil de chercheur et une renommée internationale alors que Gillet a davantage un profil d’enseignant et une notoriété scientifique plus limitée. Enfin, les deux candidats s’inscrivent dans deux paradigmes de la psychologie du tra-vail radicalement opposés : Gillet est l’héritier de la tradition de psychologie différen-tielle alors que Dejours souhaite renouveler la discipline en étudiant les dimensions « pathologiques » du travail. Dans le projet qu’il soumet au CNAM, il envisage en effet de s’intéresser aux répercussions des conditions matérielles du travail sur le stress ou la santé mentale des individus, champ jusqu’alors peu exploré en France
[76]. Le choix du CNAM se porte finalement sur Dejours, témoignant peut-être
d’une vo-lonté de sortir des impasses d’une psychologie « différentielle » du travail en explo-rant de nouvelles dimensions. Signe des temps, la chaire sera rebaptisée « chaire de psychopathologie du travail » en 1990, mais c’est certainement là le début d’une nouvelle histoire.
Nées au début du XXème siècle de la question de la fatigue ouvrière et du « surme-nage professionnel », les sciences de l’homme au travail se penchent aujourd’hui de nouveau sur ces questions, par un singulier retour de balancier. Entre les deux, se loge cette « excroissance monstrueuse » qu’est la psychologie du travail : projet d’appli-quer à l’homme au travail les méthodes scientifiques du laboratoire. Ayant progressi-vement déserté l’étude de la fatigue ouvrière, celle-ci s’est rapidement transformée en une technique sociale au service de la sélection et de la rationalisation industrielle, comme en témoigne la trajectoire de cette discipline au CNAM. Car c’est bien le même projet qui anime toute l’histoire des chaires de psychologie du travail du CNAM, d’Henri Laugier à Pierre Goguelin : celui d’appliquer au travail humain le savoir positif de l’ingénieur, que ce soit au plan individuel, à travers la thématique de la « sélection professionnelle » (Laugier et Bize) ou au plan collectif avec la « psy-chosociologie des groupes » (Goguelin). Le projet de l’ergonomie, qui émerge pro-gressivement au CNAM à partir des années 1950, est de ce point de vue moins ambigu que celui de la psychologie du travail puisqu’il vise davantage à transformer l’environnement du travail humain que l’homme au travail lui-même. Au lieu d’envisager les aptitudes individuelles et celles requises dans les postes de travail dans une perspective statique (où l’individu serait le réceptacle d’aptitudes qui de-vraient être ajustées à des situations de travail elles aussi immuables) l’ergonomie se penche au contraire sur la relation entre les caractéristiques individuelles et les milieux de travail.
Le glissement actuel de la psychologie du travail vers une « psychopathologie du travail »
[77] souligne une évolution interne de la psychologie du travail face aux limites d’une approche scientiste de l’homme au travail, qui traite davantage l’homme com-me un objet que comme sujet agissant. Au delà du CNAM, cette évolution interne ne saurait toutefois être comprise si elle n’est pas replacée pas dans les évolutions plus larges de la psychologie, caractérisées notamment par la place croissante occupée par le paradigme clinique face au paradigme expérimental.
ANNEXES
Annexe 1
Cours de l’année 1950-1951 (cours du Pr Bize)
Date Intitulé du cours
9 novembre 1950 Le psychotechnicien – sa personnalité
16 novembre Étude des métiers – méthodologie générale
23 novembre Étude des métiers (suite)
30 novembre Classification des métiers
7 décembre Les travailleurs de capacité professionnelle réduite
21 décembre Les infirmes moteurs
4 janvier 1951 Les épileptiques et arriérés
11 janvier Psychoses et névroses – orientation et adaptation
18 janvier Le problème des caractères et des délinquants
25 janvier Le problème de la délinquance
1er février Les déficients de la vue
8 février Les déficients de l’ouïe et du langage
15 février Le problème de l’homme normal
22 février Les travailleurs âgés
1er mars Le travail chez les fermiers
8 mars Le travail des jeunes
15 mars Le problème des aptitudes raciales différentielles
5 avril La sélection des conducteurs
12 avril La sélection dans les emplois manuels
19 avril La sélection des employés
25 avril Le problème des artistes
10 mai Le problème du recrutement des cadres
17 mai Facteur humain et prévention des accidents
24 mai Facteur humain et prévention des maladies professionnelles
31 mai Les gestes professionnels
7 juin Notions de psychologie industrielle
Annexe 2
Cours de l’année 1973-1974 (cours du Pr Goguelin)
Date Intitulé du cours
27 octobre 1973 Historique et méthode de la psychologie
3 novembre Communication et psychologie
17 novembre Aspect psychologique des structures
24 novembre Besoins des hommes et des entreprises
1er décembre Besoins des hommes et des entreprises
15 décembre La direction participative par les objectifs
5 janvier 1974 La direction participative par les objectifs
12 janvier La décision
19 janvier Sociométrie et dynamique de groupe
26 janvier La dynamique de groupe
23 février L’étude de poste
2 mars L’étude de poste
9 mars L’étude de poste
16 mars Techniques objectives et subjectives
23 mars Critères et examen d’un travail
27 avril Les tests
11 mai Les problèmes pratiques de sélection
11 mai Prévention des accidents et orientation professionnelle
25 mai La formation psychologique
8 juin La formation psychologique
Annexe 3. Principaux services de psychotechnique en France au début des années 1950
Administrations :
Services psychotechniques de l’Armée (Paris)
Caisse primaire centrale de sécurité sociale de la région parisienne (Paris)
Services de sélection du ministère du Travail (CERP, Paris)
Association Française pour l’accroissement de la productivité (Paris)
Centre de recherches scientifiques, industrielles et maritimes (Marseille)
Centre de sélection professionnelle du gouvernement général de l’Algérie (Alger)
Service psychotechnique des PTT (Paris)
Entreprises publiques :
Électricité de France – Gaz de France (Paris)
SEITA (Paris)
SNCF (Paris)
Régie Nationale des Usines Renault (Boulogne)
RATP (Paris)
Direction des Études et Fabriques d’Armement (Saint-Cloud)
SNECMA (Billancourt)
Air France (Paris)
Organisations patronales :
Fédération Nationale des transports Routiers (Colombes)
Chambre de commerce de Marseille
Chambre de commerce de Lyon
Chambre de commerce de Saint-Étienne
Entreprises privées :
Usines Peugeot (Sochaux)
Simca (Nanterre)
Calor (Lyon)
Société Rhodiaceta (Lyon)
Compagnie des machines Bull (Paris)
Compagnie Générale d’Électricité (Lyon)
Société savoisienne de constructions électriques (Aix-Les-Bains)
Compteurs et matériels d’usine à gaz de Montrouge (Montrouge)
Compagnie des forges de Châtillon Commentry (Montluçon)
SOLLAC (Moselle)
Société « Lorraine-Escaut » (Thionville)
Centre de Psychologie Appliquée (Paris)
Bureau de psychologie industrielle de la CEGOS (Paris)
Source : C.H.A.N., F
17 17940 (diplôme d’État de psychotechnicien)
Annexe 4
Effectifs de la chaire de physiologie du travail du CNAM (1929-1960)
Annexe 5
Les sciences de l’homme au travail au CNAM (1905-1990) : généalogie des chaires et enseignements
·
Archives du CNAM, Dépôt du Cadran Solaire (Arch. CNAM) :
- Conseils de perfectionnement 2AA – 1912-1985
- Conseils d’administration : 1912-1985
- Dossiers de vacance de chaire :
- . « Hygiène et physiologie du travail » (1928, non inventorié)
- . « Psychotechnique du travail – sélection et OP » (1946-1947, non inventorié)
- Dossiers de chaires :
- . 2CC/5 : « Chaire de physiologie du travail (1930-1942) »
- . 3 EE/63 : « Chaire de psychologie du travail »
·
Archives du CNAM, Dossiers des correspondances entre la direction et les chaires
·
Archives Nationales, C.H.A.N. :
- Archives personnelles Henri Piéron – 520 AP 7 – correspondance avec H. Laugier
- Archives du Secrétariat d’État à l’Enseignement Technique (1947-1955) – F17 17940 (diplôme d’État de psychotechnicien)
Bibliographie
·
Amar J., 1909, Le rendement de la machine humaine, Paris, Baillère.
·
Barjonet A., 1957, La CGT et la psychotechnique, Revue de Psychologie Appliquée, 7, 71-80.
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Billiard I., 2001, Santé mentale et travail. L’émergence de la psychopathologie du travail en France, Paris, La Dispute.
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Bize P.R., 1948, La notion d’aptitude en psychotechnique, Archives Hospitalières, 10, 271-274.
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Bize P.R., 1958, Les cours du Conservatoire National des Arts et Métiers. Sélection et orientation professionnelles, Paris, Centre de Documentation universitaire et SEDES (I-II, 1ère année).
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Dänzer-Kantof B., 1999, Former pour l’emploi. L’AFPA : 50 ans de formation professionnelle des adultes, Paris, Imprimerie Nationale.
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Grelon A., Fontanon C., 1988, Le Conservatoire des Arts et Métiers et ses auditeurs entre les deux guerres (1920-1939), XVI Simposio Internactional ICOHTEC, Madrid, 5-9 septembre.
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Huteau M., 1995, L’École française de psychotechnique 1900-1940, in Clot Y., (ed.), Les histoires de la psychologie du travail, Toulouse, Octarès Éditions, 29-46.
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Imbert A., 1907, Le surmenage professionnel, Année Psychologique, 8, 232-248.
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Imbert A., 1909, Rôle de la physiologie dans les conflits entre le capital et le travail, Tiré à part du Bulletin des sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques, Paris, Imprimerie Nationale.
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Jakob P., 1995, Laugier chercheur : le cheminement d’une pensée de la physiologie à la sociométrie et à la biotypologie, in Crémieux-Brilhac J.L., Picard J.F., (ed.), Henri Laugier en son siècle, Paris, CNRS Éditions.
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Lagache D., 1947, L’unité de la psychologie, Paris, Presses Universitaires de France.
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Marey E.J., 1873, La machine animale. Locomotion terrestre et aérienne, Paris, Baillière.
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Monod H., Monod D., 1979, Jules Amar (1879-1935) – À propos d’un centenaire, Histoire des Sciences Médicales, 3, 227-235.
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Montmollin M. de, 1972, Les psychopîtres, Paris, Presses Universitaires de France.
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Pacaud S., 1953-1954, Compte rendu du XIème Congrès International de Psychotechnique, Bulletin de Psychologie, 190-201.
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Pacaud S., 1954, Analyse psychologique et psychophysiologique du travail, in Piéron H., (ed.), Traité de psychologie appliquée, III, 579-620.
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Rabinbach A., 1992 (1990), The Human Motor. Energy, Fatigue and the Modernity, New York, Basic Books.
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Schneider W.H., 1991, The scientific study of labor in interwar France, French Historical Studies, XVII, 2, 410-446.
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Toulouse E., 1932, L’activité de la Société de biotypologie, Biotypologie, 1, 35-39.
·
Vaillant E., 1901, La législation ouvrière et l’hygiène, Paris, Bibliothèque Socialiste.
·
Vatin F., 1999, Le travail, sciences et société : essais d’épistémologie et de sociologie du travail, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles.
·
Vigarello G., 1978, Le corps redressé, Paris, Delarge.
[1]
CNAM : Conservatoire National des Arts et Métiers.
[2]
Décret du 10 octobre 1794 créant le Conservatoire des Arts et Métiers.
[3]
Expression empruntée à
Amar (1909), premier directeur du « laboratoire de recherches sur le travail » au CNAM.
[4]
Cf. notamment
Rabinbach, 1990, et
Vigarello, 1978.
[5]
Vatin, 1999, 47-65.
[6]
Marey, 1873, 61.
[7]
En se constituant explicitement sur un modèle puisant à la fois aux sciences de l’ingénieur et à la médecine, l’ergonomie revendique un champ d’application plus étroit que la psychologie du travail et d’une certaine façon plus éloigné du débat social. C’est peut-être ce qui en fait une discipline moins sujette aux polémiques que cette dernière.
[8]
Billiard, 2001.
[9]
Institut National d’Orientation Professionnelle.
[10]
Expression empruntée à
Huteau, 1995, 29-46.
[11]
Rappelons que le CNAM est placé sous la tutelle du ministère du Commerce jusqu’à la loi Astier de 1919 sur l’apprentissage.
[12]
Grelon, Fontanon, 1988.
[13]
Imbert, 1909, 8.
[14]
Le CNAM avait été saisi par Millerand, dès 1901, d’un projet visant à créer, au CNAM un « service d’expériences anthropotechniques ». Malgré les demandes renouvelées de Millerand et du Dr Toulouse, cette demande n’aboutira pas (Arch. CNAM, PV du CA, 24.04.1913).
[15]
Édouard Vaillant, médecin de formation, s’était intéressé dès 1901 à la physiologie du travail comme en témoignent certains passages de
La législation ouvrière et l’hygiène (1901). Il était soucieux de fonder ses actions politiques sur les découvertes scientifiques de son temps. Ainsi, le discours qu’il prononce à la Chambre en 1912 en faveur de la journée de 8 heures contient de nombreuses références aux recherches des physiologistes du travail : « Il y a à la vitesse des mouvements du travail une limite qu’il ne faut pas dépasser. C’est ainsi que Maggiora en Italie, Richet et Broca en France ont montré dans quelles conditions, grâce à un rythme normal, à des intervalles de repos séparant les mouvements successifs, le muscle était capable de produire une quantité de travail beaucoup plus grande qu’il n’en donne si, sa fatigue croissant, ces intervalles de repos se réduisent, disparaissent » (Discours à la Chambre, 11 mars 1912).
[16]
Arch. CNAM, lettre du 21 février 1913 du ministre du Travail au ministre du Commerce.
[17]
Arch. CNAM, PV du CA, 15.05.1913.
[18]
Paul Painlevé est alors président du conseil de perfectionnement du
CNAM.
[19]
Contresens total si l’on songe au gouffre qui séparait la physiologie du travail française de l’approche taylorienne au cours de cette période, divergence que l’on trouve exprimée dans le célèbre ouvrage de
Lahy, 1916.
[20]
La candidature de Jules Amar fut préférée à celle d’Armand Imbert car ce dernier, résidant à Montpellier, ne pouvait se rendre régulièrement à Paris. Le conseil d’administration jugeait par ailleurs les conclusions des travaux d’Amar plus « modérées » que celles d’Imbert (les prises de position politiques étaient en effet plus marquées chez ce dernier).
Cf. notamment
Imbert, 1907, 245-259.
[21]
Arch. CNAM, PV du Conseil de Perfectionnement, 13.12.1916.
[22]
Arch. CNAM, PV du CA, 07.07.1916.
[23]
Arch. CNAM, PV du CA, 20.10.1920.
[24]
Pour les détails de l’éviction d’Amar du CNAM en 1919,
cf. Monod, Monod, 1979.
[25]
Souligné par nous.
[28]
Rabinbach (1992 [1990], 179) relie cette différence entre la France et les États-Unis à des ancrages philosophiques différents : « La loi de conservation de l’énergie fut la réponse de l’Europe continentale à la vision darwinienne ou spencerienne d’une société guidée par les lois naturelles du conflit et du combat ».
[29]
Bourdelais, 2001.
[30]
Les États-Unis accueillent dix millions d’immigrants entre 1885 et 1900 et plus de treize millions entre 1900 et 1915.
[31]
Arch. CNAM, « Hygiène et physiologie du travail (1928) », rapport de la commission chargée d’établir le programme d’enseignement de la chaire d’organisation technique du travail humain (commission du 10 octobre 1923). Simiand était alors titulaire de la chaire d’« économie politique et législation industrielle ».
[32]
Lahy, 1916, 156.
[33]
La distinction entre physiologie du travail et psychologie appliquée n’est alors pas aussi nette qu’elle le deviendra par la suite. Lahy, Laugier ou Pacaud par exemple, peuvent être qualifiés de « psychophysiolo-gistes » (peut-être dirait-on aujourd’hui « ergonomes ») car les tests qu’ils mettent au point explorent simultanément les processus psychologiques et physiologiques. Ainsi le test « d’attention diffusée » de Lahy étudie à la fois les réactions musculaires d’un conducteur de bus face à des stimuli externe (bruits, lu-mières…) et son attention, sa rapidité de réaction et son acuité visuelle. À l’inverse, les tests de QI mis aux point par Cattell dès les années 1910 aux États-Unis se concentrent exclusivement sur des processus psy-chologiques, tout comme les batteries de tests de Bonnardel, largement diffusées en France après la Seconde Guerre mondiale, fondées sur l’exploration des « facteurs » psychologiques (facteur verbal, spatial, numérique…).
[34]
Il faut rappeler que le système d’enseignement est encore fortement cloisonné entre l’enseignement primaire, et l’enseignement secondaire et que les passages de l’un à l’autre sont extrêmement rares.
[35]
Sur ce point,
cf. Schneider, 1991, 410-446.
[36]
Laugier fera même en 1925 un bref passage au cabinet de Delbos, au ministère de l’Instruction Publique.
[37]
Lettre au directeur du CNAM, 21 septembre 1928.
[38]
Arch. CNAM, PV du CA, 18.10.1928.
[39]
Le premier bulletin de la société de biotypologie prend de ce point de vue l’allure d’un manifeste.
Cf. notamment
Laugier,
Toulouse,
Weinberg, 1932, 27-34.
[40]
Sur l’évolution de la pensée de Laugier,
cf. Jakob, 1995.
[41]
Lahy, 1916, 130.
[42]
Toulouse (1932) définit d’ailleurs la biotypologie comme « la science de la personnalité humaine, en vue notamment d’un classement social ».
[43]
Cette doctrine trouve une traduction concrète quelques années plus tard dans la création du Centre national de la recherche scientifique, dont Laugier fut le premier directeur.
Cf. Schneider, 1991, 428-444.
[44]
Arch. CNAM, 2 CC/5, « physiologie du travail – 1930-1942 ».
[45]
Notons que Laugier avait établi de nombreux contacts, dès 1929, avec Elton Mayo. Sur ce point, voir AN, 520 AP 7, Correspondance entre Laugier et Piéron.
[46]
Laugier demandait 5 millions de francs au fonds de l’outillage national.
[47]
Arch. CNAM, annexe 1 au PV du CA, 07.05.1941.
[48]
Sa nomination à la chaire de physiologie générale de la Sorbonne et à la direction du Service central de la recherche scientifique en 1937, empêche Laugier de poursuivre ses activités au Conservatoire. Il présente sa démission du Conservatoire le 1
er octobre 1937.
[49]
Arch. CNAM, PV du CP, 06.05.1946 et PV du CA, 24.06.1946.
[50]
Entretien avec Raymond Carpentier (26.08.2001), ancien directeur des services psychotechniques de la RATP, chargé de cours au CNAM de 1952 à 1970.
[51]
Le CNPF avait proposé comme titre « Psychotechnie du travail », en écho aux différents enseignements qui se développaient dans la même période à la CEGOS (compagnie générale d’organisation scientifique), à l’EOST (école d’organisation scientifique du travail) ou à la CORT (Compagnie d’organisation rationnelle du travail).
[52]
Bize était bien introduit dans les milieux industriels, ce qui peut expliquer que sa candidature ait été préférée à celle de Morali. Sur les détails de sa nomination,
cf. Arch. CNAM, annexe au PV du CA, 11.07.1947.
[54]
Bize, 1948, 271-274.
[55]
Bize, 1958, 23-37.
[56]
Cet établissement est connu sous le nom de « Belle-Ombre ».
[57]
L’ANIFRMO (Agence nationale interprofessionnelle pour la formation rationnelle de la main-d’œuvre) deviendra l’AFPA (Association professionnelle pour la formation des adultes) en 1966.
[58]
Sur l’histoire de la psychologie appliquée à l’ANIFRMO,
cf. Dänzer-Kantof, 1999, 23-41.
[59]
Souligné par nous en italique. A.N., F17 17940, « diplôme d’état de psychotechnicien ».
[60]
Environ 40 % des membres de la principale association professionnelle de psychotechniciens l’APPD (Association professionnelle des psychotechniciens diplômés) avaient suivi les enseignements de Bize. Plus de 60 % des titulaires du diplôme d’État de psychotechnicien étaient également passés par le CNAM.
[61]
Il faut également mentionner, parmi les raisons ayant motivé la création de ce diplôme, les demandes réitérées des associations professionnelles de psychologues et psychotechniciens soucieuses de se protéger de la concurrence des « charlatans » de la psychologie.
[62]
Les membres du jury du diplôme d’État sont pour la plupart enseignants au CNAM ou à l’INOP : M. Reuchlin en psychologie différentielle, P.R. Bize en psychotechnique, G. Friedmann, puis J.D. Reynaud en sociologie du travail.
[63]
Cf. sur ce point la localisation des principaux services de psychotechnique au début des années 1950 (annexe 3).
[65]
Pour une critique de la psychologie du travail voir notamment l’ouvrage de
Montmollin, 1972.
Cf. également, en réponse aux critiques des années 1960, la brochure diffusée par la Société Française de Psychologie en 1968 :
Des psychologues du travail pour faire quoi ?
[66]
Après avoir obtenu le diplôme de psychologie appliquée de l’Institut de Psychologie, Goguelin complète sa formation au Laboratoire de Psychologie Appliquée du Dr Bonnardel (entretien avec Pierre Goguelin, 12 juin 2001).
[67]
Goguelin est parmi les premiers à avoir introduit en France des méthodes d’origine américaine telles que le TWI (
Training Within Industry) et le « psychodrame » de Moreno. Le récit des expériences d’EDF dans ce domaine peut être trouvé
in Meynaud, 1996.
[68]
Les premiers travaux de Goguelin, publiés dans le
Travail Humain entre 1948 et 1955 montrent bien qu’il avait une connaissance approfondie de la psychologie différentielle. Son passage par le laboratoire de Bonnardel, puis de Suzanne Pacaud l’avait mis au contact de cette tradition française de psychophysiologie du travail.
[69]
Il est diplômé de l’école navale.
[70]
Sur le détail des enseignements de Goguelin,
cf. annexe 2.
[71]
Arch. CNAM, PV du CA, 01.03.1976.
[72]
Pacaud, 1953-1954, 195.
[73]
Conférence de M. Barjonet, Secrétaire confédéral d’études économiques et sociales de la CGT devant l’APPD, 25.02.1957 (reproduit
in Barjonet, 1957).
[74]
Arch. CNAM (non inventorié), Lettre de P.R. Bize à H. Gratiot-Alphandéry, 27.02.1969.
[75]
Une UER de « sciences humaines cliniques » avait été créée l’année précédente par Juliette Favez-Boutonnier, disciple de Lagache, à l’Université Paris VII en décembre 1968. Cette UER allait devenir le berceau de la psychologie clinique française.
[76]
À l’exception de quelques psychiatres de renom comme Claude Veil, Paul Sivadon ou Louis Le Guillant. Sur l’histoire de la psychopathologie du travail,
cf. Billiard, 2001.
[77]
Tout au moins au CNAM, car l’université semble moins ouverte à cette nouvelle dimension.