2004
Revue d’histoire des sciences humaines
Livres
Livres
• Bourdeau (Michel), Braunstein (Jean-François), Petit (Annie), (eds) – Auguste Comte aujourd’hui – 2003, Paris, Kimé, 325 pages, 23,00 €. Petit (Annie), (ed.) – Auguste Comte, Trajectoires positivistes, 1798-1998 – 2003, Paris, l’Harmattan
• Affergan (Francis), Borutti (Silvana), Calame (Claude), Fabietti (Ugo), Kilani (Mondher), remotti (Francesco) – Figures de l’humain. Les représentations de l’anthropologie – 2003, Paris, École des Hautes Études en Sciences Sociales, 355 pages, 25,00 €. Calame (Claude), Kilani (Mondher), (eds) – La fabrication de l’humain dans les cultures et en anthropologie – 1999, Lausanne, Payot, 164 pages, 120,00 francs
Cahiers Jaurès – Lucien Febvre et l’Encyclopédie française – janvier-juin 2002, 163-164, 159-160
Dans la littérature critique sur Lucien Febvre et, de façon plus générale, sur l’historiographie et la culture françaises du XXème siècle, l’Encyclopédie française n’a pas encore obtenu la considération qu’elle mérite. Ce numéro des Cahiers Jaurès (issu de deux journées d’études tenues à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine en 1997) contribue sans doute, dans les limites d’une recherche encore en cours, à pallier cette lacune. Il apporte également un concours précieux au savoir historiographique grâce à un travail critique sur des sources pas ou très peu connues : une partie des archives de Lucien Febvre avant qu’elles ne soient déposées aux Archives Nationales ainsi que des dossiers appartenant aux Archives Larousse. Un fait qui est d’autant plus important que les archives éditoriales de l’Encyclopédie ont disparu ou restent introuvables.
Inaugurée avec beaucoup d’enthousiasme en 1934, l’
Encyclopédie française eut une vie longue (elle s’achève en 1966) mais discontinue car, interrompue volontaire-ment sous l’Occupation, elle ne reprendra qu’après la guerre
[1]. Des études réunies ici émergent trois axes principaux qui, dans la perspective d’une historiographie des sciences humaines, méritent d’être mis en valeur : le premier propose une réflexion autour de l’inscription de l’
Encyclopédie dans le projet intellectuel de Lucien Febvre. Le deuxième met au premier plan la figure de ce dernier comme entrepreneur culturel et, surtout, comme un animateur remarquable de réseaux intellectuels ; le troisième enfin, réintroduit le contexte de cette entreprise intellectuelle qui est, dès l’origine, profondément inscrite dans la conjoncture politique et intellectuelle des années 1930. Arrêtons-nous sur quelques cas concrets.
Bertrand Muller nous fait participer à l’esprit de ce qu’il définit comme « l’œuvre cachée de l’historien » : bien qu’entreprise collective, l’Encyclopédie porte incontesta-blement la marque de son concepteur. D’abord sur le plan de l’organisation intellec-tuelle : elle prévoit un responsable par volume qui choisit ses collaborateurs en étroite collaboration avec Lucien Febvre. Ensuite sur le terrain méthodologique et concep-tuel. Nous évoquerons trois aspects :
1°) L’inscription, revendiquée à plusieurs reprises, de l’
Encyclopédie dans l’expérience d’une génération, celle des années 1930, fortement imprégnée par la crise du déterminisme scientifique ; elle s’inspire ainsi d’une approche pragmatique qui veut mettre au centre « l’homme pensant et le suivre dans ses activités »
[2].
2°) Elle se caractérise également, à côté du maintien de formes traditionnelles de sociabilités intellectuelles, par des conceptions originales du travail scientifique et éditorial. Il s’agit du projet d’une encyclopédie permanente (grâce au système des ca-hiers reliés mis à jour) et étroitement liée à une structure collective de recherche char-gée des enquêtes (la Commission des recherches collectives).
3°) Dernier aspect, le public visé : un public cultivé mais non spécialisé qui doit pouvoir trouver dans cette encyclopédie une réponse aux problèmes de l’époque. « Viser les problèmes que l’homme non spécialisé porte en lui »
[3]. On retrouve ici la notion de problème, concept fondateur de l’approche des sciences humaines privi-légiée par Febvre.
Les contributions de Gilles Candar et Nicole Racine déplacent ensuite l’analyse vers le réseau des relations intellectuelles. Deux « modèles » sont particulièrement intéressants. Dans le premier, c’est la relation instable et fragile entre le politique et l’intellectuel qui est représentée à travers le suivi des rapports entre le cofondateur des
Annales et Anatole de Monzie qui, ministre de l’Éducation nationale en 1932, lança le projet de l’
Encyclopédie en recrutant Febvre comme maître d’œuvre. Gilles Candar montre que la complémentarité entre l’homme de pouvoir et l’universitaire, entre la gestion « politique » et celle plus proprement scientifique et élitiste
[4], n’était pas sans poser problème. D’une part, Febvre refusait toute influence de nature politique quant au choix de ses collaborateurs. D’autre part, les bonnes relations initiales, qui s’inscri-vaient dans l’appartenance à une même mouvance de gauche républicaine
[5], sont minées par des prises de positions divergentes devant le cours des événements, en particulier lorsque De Monzie s’oriente plus à droite et se tourne vers l’esprit muni-chois. Leurs relations deviennent plus difficiles et ambiguës comme le montrent leurs échanges pendant l’Occupation à propos d’une éventuelle collaboration avec les Allemands pour poursuivre l’
Encyclopédie
[6].
Nicole Racine propose le portrait d’un tout autre type de relations, celles entre Febvre et Pierre Abraham. Cette relation de nature plus intellectuelle est aussi assez originale et insolite. Elle est à l’origine des tomes XVI et XVII consacrés aux Arts et Littératures. Ancien polytechnicien, Abraham abandonne sa brillante carrière d’ingé-nieur pour se consacrer aux recherches sur la morphologie humaine et la création intellectuelle, à la frontière entre la psychologie et la médecine. L’originalité de sa problématique et le profil de non-professionnel porté par sa curiosité intellectuelle : voici les traits qui expliquent l’intérêt de Febvre pour cette collaboration à laquelle il restera fortement attaché.
Giuliana Gemelli, enfin, avec son étude sur la gestation (les plans préparatoires) et l’élaboration du célèbre tome X sur l’État moderne, fait ressortir l’importance de la réflexion de Febvre sur le couple État-nation. Son souci d’approfondir les possibles critères de définition de l’État joue le rôle de « conscience critique » dans l’élabo-ration du volume. Ensuite, à travers l’analyse des versions successives des plans et des débats dont elles furent l’objet, G. Gemelli met en évidence l’éloignement pro-gressif entre les conceptions d’un certain nombre de collaborateurs (menés par deux conseillers de De Monzie, H. Puget et P. Tissier) et le projet de Febvre. Un clivage s’installe au niveau des personnes (les universitaires et les chercheurs contre les hauts fonctionnaires de l’administration) mais aussi des idées. Tandis que l’historien veut rester fidèle à une approche éminemment intellectuelle, tournée vers l’innovation et à l’exploration des dynamiques internes du monde moderne, un certain nombre de collaborateurs veulent privilégier une vision plus techniciste et rationaliste des fonc-tions de l’État. L’excès de technicisme et d’esprit bureaucratique est ressenti comme un danger par Febvre. Il présupposait, en outre, selon lui, la prééminence d’une orientation plus gestionnaire et soucieuse de rentabilité qui aurait conduit à une appro-che trop informative et de vulgarisation. Dans ses propres contributions au volume, Febvre trouve l’occasion pour défendre son idée de l’Encyclopédie, par des prises de distance ouvertement affirmées à l’égard des textes plus sensibles comme, par exemple, celui d’Hubert Lagardelle sur le fascisme.
L’intérêt de ce numéro spécial des Cahiers Jaurès dépasse celui d’une enquête particulière sur l’œuvre encyclopédique. À travers la multiplicité d’éclairages diffé-rents, allant de l’analyse des enjeux politiques, des contraintes financières jusqu’à l’é-laboration intellectuelle et la gestion éditoriale, c’est le modèle républicain de con-ception et de partage du savoir qui est mis au premier plan. Un modèle qui tirait sa force de l’interaction, malléable et ouverte, entre des spécialités et des appartenances différentes et de la confiance mise dans la culture et la science pour faire évoluer la société moderne et démocratique.
Maria Novella Borghetti
mn.borghetti@tiscali.fr
Chappey (Jean-Luc) – La Société des Observateurs de l’homme (1799-1804). Des anthropologues au temps de Bonaparte – 2002, Paris, Société des Études Robespierristes, 573 pages, Index
Pour faire de la Société des Observateurs de l’homme un objet d’histoire, Jean-Luc Chappey croise les problématiques de l’histoire culturelle de la Révolution fran-çaise et celles de l’histoire des sciences humaines ; il parvient ainsi à mettre en lumière à la fois les logiques sociales des réseaux savants et les recompositions des domaines de savoir à l’œuvre au tournant du XVIIIème et du XIXème siècles. Ce ques-tionnement, nourri par des problématiques distinctes de celles de l’histoire des idées, permet à l’historien de revisiter le statut d’une société savante que Claude Blanckaert désigne dans la préface du livre de Jean-Luc Chappey comme l’un des « lieux de mémoire de l’anthropologie » (7).
C’est en effet au cours des années 1860 que cette institution est érigée en matrice de l’anthropologie. En 1862, Boudin, qui est président de la Société d’anthropologie de Paris, présente à ses collègues un mémoire que Jauffret avait lui-même soumis aux Observateurs en 1801 et enclenche ainsi le processus d’historicisation de la Société des Observateurs de l’homme. L’institution est alors définie pour la première fois comme le « glorieux ancêtre » de l’anthropologie française, celle qui fonde l’étude de l’homme sur les mesures craniologiques, des mesures propres à dresser des compa-raisons et des classements des individus et des « races ». C’est donc au prix d’une lecture partielle, voire d’un détournement des travaux produits entre 1799 et 1804 que les anthropologues de la seconde moitié du XIXème siècle parviennent à faire des Observateurs les défenseurs de l’anthropologie physique. Pourtant, l’image histo-riographique de la Société est ainsi posée et c’est en fonction d’elle que chacun prend ensuite position, du moins jusqu’à ce que dans les années 1880 une lecture alternative de l’histoire de la Société jette les bases d’un autre topos et donne naissance à l’amal-game entre les Observateurs et les Idéologues. Dès la fin du XIXème siècle, l’institu-tion est donc regardée comme « l’antichambre de l’Idéologie », et se voit ainsi attri-buer une rigueur et une cohérence exagérées. Dans son introduction, Jean-Luc Chappey examine les réappropriations successives de la Société des Observateurs de l’homme par ceux qui en ont écrit l’histoire, qu’il s’agisse de membres de la Société d’anthropologie de Paris ou bien d’historiens des idées. Ces « interprétations canoni-ques » qui s’appuient toutes sur les deux généalogies que nous venons d’évoquer permettent à Jean-Luc Chappey de poser une démarcation nette entre son approche du sujet et celles développées jusqu’alors. C’est en effet en croisant les échelles d’ana-lyse, en allant du biographique au prosopographique, qu’il restitue à la fois l’histoire d’un groupe de savants aux positions complexes et la construction d’un domaine de savoir aux larges contours.
En 1799, lorsque cette Société est fondée, elle se donne pour programme d’« ob-server l’homme » et de considérer à la fois l’homme physique, l’homme intellectuel et l’homme moral. L’année suivante, cette science générale de l’homme à laquelle se consacrent les Observateurs est nommée « anthropologie ». Il s’agit pour eux de cons-truire une science capable de donner une certaine cohérence à la réunion d’un ensem-ble de savoirs très variés. Ce programme rallie des savants de renom – les médecins comme Hallé et Pinel côtoient les naturalistes Jussieu, et Cuvier, les orientalistes d’Ansse de Villoison et Silvestre de Sacy, etc. – mais aussi des personnages moins connus que Jean-Luc Chappey désignent comme des « seconds couteaux » de la science. En dépit de ce programme ambitieux et de l’engouement qu’il suscite chez les savants, la Société des Observateurs de l’homme n’a qu’une existence brève puis-qu’en 1804 elle disparaît d’une manière mystérieuse, au point qu’aucun de ses anciens membres ne l’évoque dans ses souvenirs.
Pour écrire l’histoire de cette institution, Jean-Luc Chappey adopte un plan chro-nologique. Il s’attache d’abord à la genèse inattendue de la Société, il observe ensuite son apparition dans le microcosme savant du Directoire, s’intéresse aux succès et aux fragilités de la Société, puis il étudie l’organisation réglementaire de l’institution, exa-mine l’anthropologie hybride qu’elle diffuse et analyse enfin les conditions de sa dis-parition. Pour restituer chacune de ces étapes, Jean-Luc Chappey ne se contente pas des archives, d’ailleurs lacunaires, de la Société des Observateurs de l’homme – la lis-te du personnel de la Société a par exemple disparu –, il exploite celles de nombreux pôles du microcosme savant (Académie des sciences, Académie des sciences morales et politiques, Muséum national d’histoire naturelle, etc.), les papiers de quelques-uns des Observateurs les plus marquants, des correspondances, des périodiques, les procès-verbaux de sociétés savantes, et bien sûr les mémoires et ouvrages publiés par les Observateurs. Jean-Luc Chappey met ainsi en lumière des moments qui avaient disparu de l’histoire de la société et recontextualise des événements qui, au contraire, avaient été étudiés isolément. Il montre notamment les enjeux intellectuels et financiers qui se cachent derrière l’affaire de l’enfant sauvage de l’Aveyron.
Son ouvrage est dense, tant par sa présentation typographique que par son conte-nu ; on ne doit cependant pas le réduire à une monographie érudite. En effet, dans ce livre, Jean-Luc Chappey ne se contente pas de revisiter l’histoire d’une institution, la méthode qu’il met en œuvre lui permet aussi de rendre compte de la structuration du monde savant au tournant du XVIIIème et du XIXème siècle et d’attirer l’attention sur des parcours savants mineurs, ceux des « seconds couteaux ». Traditionnellement, lorsque les travaux de la Société étaient évoqués, les noms de Degérando et de Cuvier étaient ceux qui revenaient le plus. Mais, en reconsidérant l’histoire de cette institu-tion savante, Jean-Luc Chappey met en lumière le rôle de quelques figures singulières comme Louis-François Jauffret ou Joseph de Maimieux, il révèle aussi le rôle de quelques groupes jusqu’alors méconnus, dont celui des publicistes ecclésiastiques. Outre que ce constat lui permet de mettre un terme au lien devenu classique entre les Observateurs et les Idéologues, il apporte des éléments essentiels sur le fonctionne-ment des sociétés savantes du Directoire et sur leur personnel. Jean-Luc Chappey parvient en effet à montrer comment des individus guidés par des mobiles différents se réunissent pour défendre un projet savant ambitieux et complexe. À partir d’une étude de cas, ce livre revient sur les problèmes que pose la définition d’une science à la fin du XVIIIème siècle. En étudiant le fonctionnement de cette société, Jean-Luc Chappey questionne en effet ce qui fait science à une période où les barrières entre savants et amateurs ne sont pas nettement posées et où les critères de distinction entre science sérieuse et science vulgaire ne sont pas nettement établis. L’auteur ne pose pas de différence a priori entre les travaux des Observateurs, il étudie au contraire de la même manière toutes les formes de productions savantes. Il témoigne ainsi de la pertinence que recèle l’étude des courants et des pratiques qui, au regard de l’histoire des idées, n’ont pas toujours abouti mais qui ne doivent pourtant pas être occultés si l’on veut restituer les configurations de savoir d’une époque donnée.
Si les recherches de Jean-Luc Chappey ne lui permettent pas de résoudre tous les mystères qui entourent l’histoire de la Société des Observateurs de l’homme, elles parviennent toutefois à replacer l’institution à l’intérieur des rouages du microcosme savant et à la resituer par rapport aux perpétuelles recompositions politiques, sociales et intellectuelles du Directoire. Par son projet encyclopédique, la Société des Observateurs de l’homme n’entre pas dans les catégories classiques de l’histoire des idées ; par son recrutement, elle semble se démarquer des institutions savantes offi-cielles. Mais, en dépit de cette originalité et de ce non-conformisme, Jean-Luc Chappey la considère comme représentative. Les transformations épistémologiques qui fragilisent le projet scientifique des Observateurs font en effet songer aux aléas que traverse l’ensemble des institutions de savoir pendant la période consulaire ; ce sont là autant d’exemples concrets qui contribuent à l’intelligibilité du processus de spécialisation des savoirs souvent évoqué dans les travaux qui s’attachent à cette pé-riode mais rarement explicité. L’histoire de la Société des Observateurs de l’homme que propose Jean-Luc Chappey permet de voir de manière très concrète comment pouvaient cohabiter à l’intérieur d’une même institution l’attachement à des concep-tions anciennes du savoir, voire l’affirmation d’un certain conservatisme, et la promo-tion d’une science en cours de construction. Ce livre parvient à se détacher des lectu-res disciplinaires qui jusqu’alors avait rattaché l’histoire de cette institution à la seule histoire de l’anthropologie ; il montre au contraire la coexistence au sein de la Société d’une volonté de réunir des domaines de savoir jusqu’alors disjoints et expose les rai-sons de l’impossible construction d’un système cohérent. En revisitant l’histoire de ce « lieu de mémoire de l’anthropologie », Jean-Luc Chappey met un terme aux lectures présentistes et aux généalogies réductrices ; il rend toute sa complexité à cette concep-tion du savoir anthropologique et à ce groupe de savants aux profils hétérogènes.
Isabelle Laboulais-Lesage
Université Strasbourg II-Marc Bloch
isabelle.laboulais-lesage@wanadoo.fr
Gaillard (Gérald) – Dictionnaire des ethnologues et des anthropologues – 1997, Paris, Armand Colin, 286 pages, 17,00 €. Gaillard (Gérald) – The Routledge Dictionary of Anthropologists – 2004, Londres-New York, Routledge, 394 pages, 80 £ (traduction : P.J. Bowman)
Gérald Gaillard, maître de conférences à l’Université de Lille I, a entrepris depuis plusieurs années, parallèlement à ses recherches en Guinée-Conakry et Guinée-Bissau, un travail de documentation important sur l’histoire de l’anthropologie, assez analogue à celui que mènent Adam Kuper en Grande-Bretagne et George W. Stocking aux États-Unis. Il a publié en 1997 un Dictionnaire des ethnologues et des anthro-pologues dans une collection pédagogique, qui vient d’être traduit avec de nom-breuses révisions et additions dans la prestigieuse édition Routledge en paperback. Ce dictionnaire constitue un précieux instrument de travail pour tous les anthropologues, et à ce titre il complète le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie publié aux Presses Universitaires de France en 1991 sous la direction de Pierre Bonte et Michel Izard, et dont les articles, écrits par des anthropologues de diverses spécialités, étaient plus thématiques ; mais il constitue également et surtout un véritable ouvrage d’histoire de l’anthropologie, puisque ses articles sont présentés par ordre chronolo-gique et non alphabétique, et s’étendent des fondateurs de la discipline (Herder, Humbolt, Pritchard, Darwin) jusqu’aux chercheurs les plus récents, l’auteur s’arrêtant aux anthropologues nés autour de 1940.
L’originalité de cet ouvrage est de ne pas s’en tenir à une aire géographique ou à un programme théorique, comme ont pu le faire G. Stocking et A. Kuper pour l’anth-ropologie victorienne, le culturalisme américain et le fonctionnalisme britannique, auxquels ils ont consacré à chaque fois un ouvrage différent. G. Gaillard traite succes-sivement l’évolutionnisme britannique, la constitution d’une ethnographie scienti-fique, le diffusionnisme allemand, autrichien et anglais, l’anthropologie culturelle américaine, puis l’école durkheimienne (même si aucun article n’est consacré à Durkheim pour lui-même, ni à l’École d’Anthropologie de Broca qu’il a éclipsée) et les chercheurs autour de l’Institut d’Ethnologie et de l’École Coloniale, puis le fonctionnalisme britannique. Après cette mise en place historique des grands courants fondateurs rattachés à leur aire géographique, l’analyse s’étend à d’autres pays européens (Italie, Espagne, Portugal, Hollande, Scandinavie, Russie, Hongrie) puis à l’Amérique Latine (Brésil, Mexique, Pérou) et à l’Asie (Japon, Inde, Chine). Enfin, une dernière partie de l’ouvrage décrit les trajectoires des chercheurs les plus récents dans les trois grandes écoles, française, américaine et britannique.
Si la forme du dictionnaire semble adopter une neutralité académique, la lecture révèle des choix forts et des thèses historiques stimulantes. Chaque école est précédée d’une présentation assez longue qui fournit des éléments synoptiques permettant d’en comprendre les grandes lignes, dans ses aspects théorique et institutionnel. Ainsi cette analyse de l’anthropologie américaine, qui mériterait d’être prolongée par une recher-che comparative à part entière : « J’ai pour thèse que, pour des raisons historiques, l’anthropologie américaine a été depuis son origine le réceptacle aux États-Unis des mouvements et des conflits sociaux, occupant en cela une place identique à celle de la philosophie en France. Comme cette dernière, elle fut plus que d’autres disciplines un point d’articulation entre la nation et ses intellectuels. Du point de vue national, une Mead n’y est comparable qu’à un Sartre, et vice versa » (61 en français – 55 en anglais). L’article consacré à chaque chercheur couvre autant les étapes de la carrière institutionnelle et les grandes étapes bibliographiques que les découvertes majeures au plan ethnographique ou conceptuel, et il ajoute parfois des éléments critiques, comme par exemple sur Engels ou Mead. À côté des grands noms et des carrières glorieuses, figurent aussi les oubliés de la discipline et les carrières brisées par la mort, comme dans l’exemple de Christian Geffray. Enfin, une bibliographie importante suit chaque chapitre. L’index et un système de surlignage des noms propres permettent enfin de circuler librement de façon transversale aux différentes périodes et aires géographiques.
Si l’anthropologie est aux yeux du grand public un collage surréaliste de masques, de rituels et de mythes, elle apparaît ici aux yeux du chercheur curieux de la discipline en général ou de la position de ses pairs en particulier comme un ensemble d’hommes et de femmes, d’institutions, d’écoles théoriques, d’aires géographiques et de livres.
Frédéric Keck
Université Lille III
keck.soler@wanadoo.fr
Bourdeau (Michel), Braunstein (Jean-François), Petit (Annie), (eds) – Auguste Comte aujourd’hui – 2003, Paris, Kimé, 325 pages, 23,00 €. Petit (Annie), (ed.) – Auguste Comte, Trajectoires positivistes, 1798-1998 – 2003, Paris, l’Harmattan
Le bicentenaire de la naissance d’Auguste Comte a donné lieu à des rencontres d’envergure sur le fondateur du positivisme : un colloque international organisé par Annie Petit à Montpellier et Paris en 1998, publié chez l’Harmattan, et une décade de Cerisy en 2001, dont une moitié a été publié dans le numéro 8 de la Revue d’Histoire des Sciences Humaines sous le titre « La réception du positivisme (1843-1928) », et l’autre, consacrée davantage à la pensée comtienne, chez Kimé. Alors que la lecture du Cours de philosophie positive fait de moins en moins partie des programmes de philosophie, après avoir joué pendant longtemps le rôle de bréviaire laïque, de nombreux spécialistes se tournent vers ce penseur dont la vie, entre 1798 et 1853, puis la renommée, ont épousé les mouvements passionnés et contradictoires du XIXème siècle. C’est une nouvelle figure de Comte qui apparaît au terme de ce travail : non plus seulement l’inspirateur de la pensée républicaine, comme l’avait bien illustré l’ouvrage de référence de Claude Nicolet, mais le penseur de l’unité des sciences, de l’activité du peuple et de l’affectivité féminine, fondateur d’une nouvelle religion dont le rayonnement s’étendit en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, au Brésil… Un Comte étrangement socialiste, féministe et internationaliste : telle est la première image qui ressort de ces ouvrages.
La méthode adoptée par la plupart des auteurs est résumée par Jean-François Braunstein à travers l’expression « Comte in context » : lire « Auguste Comte aujour-d’hui » , pour reprendre le titre sous lequel est publié le colloque de Cerisy, ce n’est pas chercher dans Comte une réponse définitive aux questions éternelles, qu’il suffi-rait alors de traduire dans des termes actuels, c’est le replacer dans le contexte du XIXème siècle, où se croisent sciences, politique et littérature (voir la belle étude d’A. Vaillant sur Comte et Balzac), en une configuration singulière dont le XXème siècle et le début du XIXème siècle ont rebattu les cartes. Selon une méthode analogue à celle de Quentin Skinner lisant Machiavel sur le fond de la pensée républicaine de la Renaissance, il s’agit de lire Comte sur le fond de la pensée scientifique post-révolutionnaire (que reconstitue ici F. Azouvi), afin de mieux dégager sa force et sa singularité. Il s’agit aussi, en suivant la méthode de Georges Canguilhem, de retrouver l’ensemble des innovations théoriques dont la pensée comtienne s’est faite la caisse de résonance, par exemple la traduction de la dualité kantienne sujet/objet dans le couple organisme/milieu. « L’étude du contexte politique et scientifique, loin d’annuler l’originalité de Comte, permet au contraire de mieux prendre la mesure de la nouveauté irréductible de son œuvre : le « contexte » n’est en aucune façon le milieu, en un sens plat et déterministe, que Comte a si justement critiqué » (AC aujourd’hui, 311). Il s’agit, autrement dit, de voir comment l’individu Auguste Comte « réagit » à son milieu, à tous les sens, politique et intellectuel, de ce terme – car ce sont bien souvent les divergences qui apparaissent, davantage que les convergences, entre Comte et ses contemporains (on peut regretter, de ce point de vue, que l’inspiration trouvée par Comte dans la pensée « réactionnaire » de Bonald n’ait pas fait l’objet d’une étude, car ce point aurait expliqué bien des divergences entre Comte et ses contemporains que les articles se contentent de relever). Ces ouvrages offrent donc un tableau contrasté du XIXème siècle, dans lequel la figure de Comte se dégage dans toute sa singularité.
Jean-François Braunstein donne l’exemple de cette méthode à travers deux articles, l’un sur la position de la sociologie parmi l’ensemble des autres sciences (critique de la psychologie, refus de l’économie, analogie avec la biologie), l’autre sur la position de la philosophie de la médecine, entre une philosophie biologique dont la visée théorique est de penser la spécificité des rapports entre le vivant et son milieu, et une réhabilitation de la médecine comme art pratique attentif à la singularité des conjonctures. Ces deux articles, ainsi que d’autres portant sur des sujets analogues (ceux de A. Kremer-Marietti, Z. Ben Chaïd Ferni, L. Fedi, C. Blanckaert, J. Grondeux), permettent de cerner l’intérêt de Comte pour une réflexion sur l’histoire des sciences humaines : s’il n’a pas véritablement contribué à l’élaboration d’une science humaine particulière (sa sociologie est surtout une histoire générale de l’hu-manité), il a en revanche déterminé l’espace des relations conflictuelles dans lequel se positionnent les sciences humaines en France, qui ne cessent de jouer sur les ambi-guïtés de la classification comtienne des sciences (par exemple, à travers l’analogie du biologique et du social, ou dans la recherche d’une psychologie collective, ou encore dans les rapports entre savoir théorique et savoir appliqué).
Un autre centre d’intérêt de ces deux ouvrages est la définition du terme « positivisme ». Si Comte en est l’auteur, désignant par là l’esprit d’un temps épris de connaissances scientifiques précises et utiles à la société, le terme lui a échappé au point d’être revendiqué par des auteurs bien opposés à sa pensée : des anthropologues étudiant les races biologiques sans attention au contexte social, des logiciens soucieux d’une reconstruction scientifique du monde là où Comte refusait toute perspective cosmique et se limitait au point de vue anthropologique, des savants épris d’induction et d’accumulation de faits là où Comte privilégiait les hypothèses théoriques auda-cieuses. Le positivisme, en ce sens, n’a rien d’un empirisme : il est au contraire l’af-firmation d’un sujet collectif, L’Humanité, dont l’initiative précède l’observation du milieu, et dont tout homme peut retrouver en lui l’impulsion. Mais le positivisme apparaît aussi, au travers de ces contributions, comme un courant politique répondant au problème de la réorganisation de la société moderne sur des bases scientifiques. À ce titre, il entre en tension avec d’autres courants analogues : le socialisme des disciples de Fourier ou Saint-Simon (auxquels sont consacrées des études novatrices de M. Gane et A. Le Bras-Chopard), le scientisme et la Libre Pensée (dont le positi-visme de Comte se distingue en tant qu’il affirme à la fois la pluralité irréductible des sciences dans leur réalisation historique et la soumission nécessaire des esprits indivi-duels à l’unité du sujet collectif dont l’activité hiérarchise les différentes sciences). En se faisant politique, le positivisme doit également ajouter à l’organisation rationnelle de la science un ensemble de moyens affectifs nécessaires à sa diffusion : mythologie de la femme, esthétique du peuple, organisation d’un culte religieux, dont différents articles décrivent les bizarreries. Mais le positivisme, c’est aussi un ensemble de réseaux internationaux reliant des utilitaristes anglais (Harriett Martineau, traductrice du Cours de philosophie positive, avec lequel elle était en désaccord, mais qui lui arrachait des larmes lorsqu’elle le traduisait, comme le décrit Daniel Becquemont), des libres penseurs hollandais (qui finiront par substituer Spinoza à Comte, comme le montre Kaat Wils) ou des nationalistes italiens (dont l’appréciation sur la Révolution diverge singulièrement de celle de Comte, comme le rappelle Maria Donzelli). Ces articles sur la réception du positivisme, à joindre à ceux déjà publiés par la Revue d’Histoire des Sciences Humaines, sont sans doute parmi les plus novateurs de ces dernières années, en ce qu’ils témoignent d’une internationalisation de l’intérêt pour Comte en même temps que d’une prise de distance nécessaire par rapport à son imposante stature. Comte avait lui-même prévu la diffusion du positivisme à d’autres pays dans ses écrits, mais il est intéressant d’observer comment l’histoire a déjoué ses prévisions, notamment en installant le positivisme comme doctrine quasi-officielle dans un pays qui avait peu d’importance à ses yeux : le Brésil.
Le positivisme, au delà des multiples trajectoires qui l’ont constitué en phénomène historique, est aussi un programme théorique dont l’actualité n’a pas cessé de relancer l’exigence : c’est le projet de penser ensemble la science et le politique, le savoir et le pouvoir, d’une façon qui donne à la modernité une nouvelle stabilité. L’unité systé-matique des sciences est le modèle le plus apparent pour réaliser ce projet, comme le rappellent les articles d’A. Petit, O. Haac et H. Trindade ; mais il conduit à chercher cette unité dans le pouvoir politique sous une forme dictatoriale à laquelle Comte lui-même a semblé se rallier. Le plus difficile est de comprendre comment une forme de pouvoir émerge de l’intérieur même des sciences qui n’en annule pas la diversité et la contingence historique. Les articles de M. Pickering sur les « arts de mémoire » et la « sphère publique » permettent d’avancer dans la réflexion sur ce problème, puisqu’il s’agit bien de remémorer l’ensemble des savoirs constitués et de les transmettre au peuple par la voie de la vulgarisation, comme le rappelle B. Bensaude-Vincent, et non de limiter à l’avance de façon arbitraire le développement, comme avait pu le penser Michel Serres. Mais c’est peut-être dans une notion forgée par Comte lui-même, et qui reste énigmatique pour la modernité tant elle semble prendre ses sources dans la pensée médiévale, que se trouve la solution du problème : celle de « pouvoir spiri-tuel » des éducateurs et des savants, en tant qu’elle se distingue du « pouvoir tempo-rel » des industriels et des politiques. Dans la belle étude qu’il lui consacre, Thierry Leterre montre l’étonnante actualité de cette notion, qui désigne un pouvoir fonctionnant non par ordres mais par avis (sur le modèle d’un Comité Consultatif des Sages ou des Experts), en agissant non sur des actions mais sur des prévisions, en touchant non pas les corps présents mais les affects relatifs à l’avenir. La science n’est plus alors ce qui détermine de toute éternité ce qui est, mais ce qui prévoit, avec une marge d’incertitude qu’elle doit compenser de façon affective, ce qui doit être : elle ne fournit donc pas des lois, mais des normes. « D’une part, et cela pour la première fois, le comtisme ouvre une réflexion sur la science comme activité sociale ; d’autre part, il tire les conséquences de cette première découverte en évaluant les capacités normatives de cette activité apparemment dévouée à l’objectivation de ce qui est, et non pas attachée à dire – ce qu’est une norme – ce qui doit être » (AC aujourd’hui, 208). Science des normes, et non norme de la science, le pouvoir spirituel moderne tient son existence paradoxale dans cet espace entre ce qui est et ce qui doit être, en ce qu’il insère le devoir-être dans l’être, par le moyen de l’éducation et de la prévision. « Le pouvoir spirituel comtien ne représente donc pas forcément une reprise « laïque » de la tradition religieuse ; il en constitue plutôt l’inversion, puisqu’il ne s’agit pas de découvrir une vérité au nom d’une norme (au sens où l’Église prétendait que la parole biblique était une physique exacte, par exemple) mais bien de compren-dre que l’activité (le « pouvoir ») intellectuelle produit nécessairement une attitude normative par rapport au monde » (ibid., 215). L’échec du positivisme à unifier l’ensemble des sciences serait ainsi la contrepartie de son succès à décrire de façon réflexive l’activité scientifique dans son orientation politique : l’impossibilité de dire ce que va prévoir la science s’explique par sa diffusion à un nombre croissant d’indi-vidus, qui s’en approprient les enseignements de façon diverse. Ainsi la description historique des « trajectoires positivistes » est-elle l’occasion d’une réflexion sur notre rapport actuel à la science et à la politique.
Frédéric Keck
Université Lille III
keck.soler@wanadoo.fr
Courtault (Jean-Michel), Kabanov (Youri), (eds) – Louis Bachelier. Aux origines de la finance mathématique – 2002, Besançon, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 216 pages
L’ouvrage est issu du colloque organisé en 2000 à l’Université de Besançon, à l’occasion du centenaire de la soutenance de la thèse de Louis Bachelier, « Théorie de la spéculation », thèse doublement décisive, en ce qu’elle est au fondement des mathématiques financières et inaugure la théorie mathématique des processus sto-chastiques en temps continu, Bachelier donnant ainsi la première théorie mathémati-que du mouvement brownien. L’ouvrage ne reprend pas la totalité des communica-tions du colloque, mais se propose de situer, par quatre études, l’œuvre de Bachelier (1888-1946) d’un point de vue à la fois historique et épistémologique, afin d’en évaluer la nouveauté et la portée.
Les deux premiers articles visent à éclairer la situation historique de cette œuvre, situation apparemment paradoxale, car marquée par une indifférence presque géné-rale : sa théorie mathématique des marchés financiers s’adresse à un public qui ne peut d’abord la recevoir, et sa contribution à la théorie des probabilités ne bénéficiera pas initialement de l’accueil qu’elle mérite, et cela surtout dans son propre pays. Ivar Ekeland note dans sa courte préface que Bachelier reste marginal dans la communauté scientifique française : « fondamentalement, on ne le prend pas au sérieux. Il faut que Kolmogorov le cite pour que Paul Lévy accepte de le lire ».
Le premier article
[7], contribution collective de J.M. Courtault, Y. Kabanov, B. Bru, P. Crépel, I. Lebon et A. Le Marchand, s’appuyant sur une forte documenta-tion, fournie en annexe et largement commentée, s’efforce de retrouver la genèse de la théorie de la spéculation, et plus largement de l’œuvre de Bachelier, et de rendre compte de son insuccès originaire. La biographie de Bachelier révèle sa situation marginale dans l’Université : ayant interrompu ses études, suite à la mort de ses parents, il ne passe par aucune grande école, et n’obtiendra que laborieusement sa Licence es Sciences ; il mènera, de plus, une carrière chaotique de chargé de cours, n’obtenant un poste de professeur titulaire qu’à 57 ans. La documentation qui accom-pagne l’article montre clairement que les travaux financiers de Bachelier ne pouvaient susciter d’intérêt chez ses contemporains, et ceci malgré le jugement favorable porté par Poincaré sur cette application originale du calcul des probabilités aux opérations boursières, application dont il aperçoit la possible extension (Rapport de pré-soutenance de la thèse). Bachelier en a d’ailleurs parfaitement conscience, et gomme ultérieurement toute référence à cette partie de son travail dans les deux notices qu’il rédige sur ses propres travaux. Cette documentation revient également sur le rôle joué par Paul Lévy dans la carrière de Bachelier, fournissant la lettre de protestation de Bachelier contre ses critiques, qui lui valurent d’être écarté de la chaire de calcul différentiel et intégral de Dijon, ainsi que celle de Paul Lévy à Benoît Mandelbrot où il reconnaît sa méprise.
Dans un second article (conversation avec Bernard Bru menée par Murad S. Taqqu), Bernard Bru revient sur le contexte intellectuel (mais aussi économique et institutionnel) dans lequel prend naissance l’œuvre de Bachelier, en rappelant la situation qui était celle du calcul des probabilités, de la physique mathématique et des phénomènes boursiers à Paris en 1900. Il permet ainsi de mieux appréhender ce qui, dans cette configuration conceptuelle, était connu ou ignoré et par qui ; la distribution du savoir en traditions et perspectives différentes, en domaine d’objets et instruments théoriques distincts rendant compte à la fois de la façon dont les travaux de Bachelier seront reçus par ses contemporains, mais aussi de la démarche que lui-même met en œuvre. On comprend notamment que la thèse de Bachelier s’offre moins originaire-ment comme une contribution à la théorie des probabilités, que comme une thèse de physique mathématique appliquée aux phénomènes boursiers. Bernard Bru insiste également sur l’importance de l’article de 1906, « Sur les probabilités continues », par lequel Bachelier prépare la théorie des processus markoviens qui sera ensuite déve-loppée par Kolmogorov. L’œuvre probabiliste de Bachelier, de même que son inscrip-tion dans le milieu scientifique de l’époque, se trouvent ainsi situées par rapport aux travaux de Poincaré, Borel, Lévy, Kolmogorov, mais aussi Rayleigh, Einstein et Perrin, d’une façon très claire, sans que cela exige du lecteur une connaissance techni-que de leurs contributions mathématiques
[8].
Les deux articles suivants considèrent l’œuvre de Bachelier dans sa dimension financière et économique. Dans le premier
[9], écrit en anglais, Christian Walter entend marquer la place et le poids de l’œuvre de Bachelier dans le débat concernant l’effi-cience des marchés financiers, l’efficience désignant l’adéquation entre le prix coté et la réalité économique correspondante, donc la fidélité de l’information transmise par les prix (d’où l’appellation également d’« efficience informationnelle »), c’est-à-dire le fait, pour l’acheteur ou le vendeur, que la prise de décision repose sur une connais-sance fiable. Ch. Walter montre que l’analyse développée par Bachelier dans sa thèse mobilise deux hypothèses conjointes pour penser l’évolution des marchés financiers résultant des fluctuations boursières, à savoir celle de la marche au hasard et celle d’une distribution de Gauss. La question qui se trouve alors posée est celle de la pré-visibilité des rentabilités boursières. Et cette question ouvre sur le débat opposant les partisans d’une gestion active des portefeuilles boursiers aux partisans d’une gestion passive, dans la mesure où la théorie financière a été conduite à admettre qu’il n’est pas possible pour un gérant de portefeuille de réaliser de façon durable une perfor-mance supérieure à celle du marché lui-même. C’est ainsi le rôle du modèle de Bachelier dans l’édification de la théorie et la pratique de l’industrie financières jusqu’aux années 1990 que Ch. Walter étudie.
Enfin, l’article de Franck Jovanovic et Philippe Le Gall met en lumière ce que l’œuvre économique de Bachelier doit au contexte scientifique de son édification, et notamment aux travaux de Jules Regnault et, dans une moindre mesure, d’Henri Lefèvre. En interrogeant ainsi la dépendance théorique et méthodologique de l’œuvre de Bachelier à l’égard de ses prédécesseurs, les auteurs se proposent à la fois de nuancer considérablement l’image de Bachelier précurseur et d’étudier sa relation à l’histoire de l’économétrie, via notamment l’usage des représentations graphiques. Ils montrent comment les hypothèses faites par Bachelier sur la loi de variation des cours boursiers ne résultent pas d’une analyse économique ou financière : elles sont postu-lées, et ceci parce que le projet de Bachelier n’est pas de construire une théorie économique, mais d’utiliser les phénomènes boursiers pour élaborer la théorie mathé-matique des probabilités en temps continu. C’est pourquoi il reprend simplement le modèle et les concepts économiques de Regnault. Et ce projet s’inscrit lui-même dans une entreprise plus large qui commande l’ensemble de l’œuvre de Bachelier : édifier une théorie générale et unifiée des probabilités comme « science générale, méthodi-que et rationnelle ». En même temps, Bachelier confronte le modèle mathématique qu’il élabore aux données empiriques afin de chiffrer les paramètres utilisés et de mettre à l’épreuve les relations conceptuelles que la théorie aperçoit ; par où son tra-vail peut s’inscrire dans le cadre des pratiques économétriques qui, au même moment, commencent à se mettre en place. F. Jovanovic et Ph. Le Gall montrent alors en quoi la façon dont Bachelier envisage la confrontation de la théorie aux observations oriente vers une conception probabiliste et statistique qui sera celle du XXème siècle.
En définitive, et par delà le cas propre de Bachelier, ce livre peut être considéré comme une contribution à la discussion, classique aujourd’hui, sur la légitimité de la notion de précurseur. Si ce débat n’est pas clos, c’est parce que, derrière cette notion, dont le sens, ou plutôt les sens, mériteraient d’être interrogés, est engagée une ques-tion, essentielle à toute histoire des sciences, et dont celle-ci ne peut faire l’économie malgré sa difficulté, consistant à penser conjointement l’inscription historique d’une œuvre ou d’un moment théorique et son originalité propre par laquelle elle va au delà de ce dont elle hérite.
Thierry Martin
Université de Franche-Comté, Besançon, France
thierry.martin@univ-fcomte.fr
Affergan (Francis), Borutti (Silvana), Calame (Claude), Fabietti (Ugo), Kilani (Mondher), remotti (Francesco) – Figures de l’humain. Les représentations de l’anthropologie – 2003, Paris, École des Hautes Études en Sciences Sociales, 355 pages, 25,00 €. Calame (Claude), Kilani (Mondher), (eds) – La fabrication de l’humain dans les cultures et en anthropologie – 1999, Lausanne, Payot, 164 pages, 120,00 francs
Ces deux ouvrages sont issus d’un travail collectif très productif rassemblant des chercheurs en sciences humaines issus de Paris, Lausanne, Milan, Turin et Pavie, ainsi que des participants plus occasionnels venant de Cambridge ou Berkeley, autour d’une redéfinition du discours anthropologique. Ce travail interdisciplinaire tente de lier la philosophie, l’histoire ancienne et moderne ainsi que les sciences cognitives à la réflexion critique que l’anthropologie mène depuis une vingtaine d’années sur ses concepts et ses modèles, en vue de produire une réflexion générale sur le statut de l’humain, qui en couvre l’étendue sans en limiter les possibilités. Le concept fédérateur de cette entreprise est celui d’anthropopoiesis, qu’il faut comprendre comme un façonnement configurant de l’homme par lui-même, en un double sens : au sens de l’ensemble des techniques par lesquelles l’homme produit sa propre existence dans les sociétés les plus diverses, telles que les a étudiées l’anthropologie depuis sa formation (cannibalisme, rites d’initiation, usage des masques, esthétique du corps, définition de l’identité collective, contrôle de la reproduction et de la parenté…), et au sens de l’ensemble des discours que l’anthropologie tient elle-même sur ces objets, contribuant ainsi à les reconfigurer dans les lieux mêmes où ils sont décrits. « L’idée d’anthropopoiesis a un double statut, soulignent d’emblée les auteurs. Catégorie intentionnellement floue dans son contenu et son extension, elle recouvre les innombrables processus de fabrication, de représentation et d’effectuation de l’être humain, femmes et hommes, par les moyens symboliques les plus variés, ceux-là mêmes dont la collaboration nous permet d’identifier une culture, dans ses limites spatialement indécises et temporellement mouvantes. Par ailleurs, notion élaborée dans le champ de l’anthropologie, elle comporte un aspect opératoire qui l’institue en indicateur. L’anthropopoiesis est active à la fois comme ensemble de représentations et de procédures concrètes propres à chaque communauté culturelle et comme mode d’emploi comparatif pour une discipline désormais réflexive et consciente de ses présupposés épistémologiques » (Figures de l’humain, 16).
On peut faire gré aux auteurs de prendre en compte l’ensemble des réflexions critiques montrant que l’anthropologie, loin d’être un savoir neutre, contribue à transformer l’objet qu’elle décrit, sans céder pour autant au désenchantement post-colonialiste ou au textualisme post-moderne. Si les tropes rhétoriques à travers lesquels sont décrits les sociétés exotiques sont repérés (article de W. Stockowski sur la paléoanthropologie), si les modèles comparatifs trop statiques sont mis en question (article de F. Affergan), si l’idée même de raison classificatoire est mise en question à travers son lien avec le discours des races (article de C. Blanckaert), ce n’est pas pour abandonner l’ambition de la discipline anthropologique, mais au contraire pour mieux définir le statut de son objet particulier. C’est alors la philosophie qui permet à tous ceux qui tiennent au mot « anthropologie » de relégitimer son projet, notamment à travers les figures de Heidegger et de Wittgenstein. La phénoménologie existentielle permet de mettre en question la figure de l’homme comme objet se tenant devant l’observateur, pour poser la question de l’ontologie de l’humain comme ouverture au possible. De ce point de vue, le discours de l’anthropologue fait partie de l’ensemble des discours critiques par lesquels les hommes disent leur propre inachèvement et agissent dans le monde en conséquence ; il est une « construction de second degré » pour reprendre une expression de Schütz, que ne citent pas les auteurs mais qui donne bien le sens de leur projet, entre phénoménologie et sciences de l’homme. D’autre part, la philosophie du langage de Wittgenstein permet d’interroger les limites auxquelles se porte toute analyse visant à dépasser le langage de sa propre société, et d’entrevoir les possibilités qu’offre la fiction configurante pour dégager des possibilités d’intelligibilité dans l’immanence même des formes de vie – ce que Wittgenstein appelle « voir comme », « sehen als » (articles de F. Affergan et C. Blanckaert). Enfin, c’est dans la philosophie de Kant, fondateur de l’« Anthro-pologie du point de vue pragmatique », que des ressources sont cherchées pour penser le travail de schématisation qui est celui de l’imagination anthropologique. De l’ensemble de ces analyses philosophiques et critiques, la notion de fiction se dégage comme l’indice d’une opérativité spécifique au discours anthropologique, qui ne se contente pas de produire des textes sur des sociétés éloignées, mais qui vise aussi à faire percevoir par la configuration imaginative des possibilités de vie et de pensée, grâce au décentrement du regard qu’implique la déplacement ethnographique.
Il faut alors souligner que l’ensemble de ces réflexions critiques sur le discours anthropologique visent à contribuer à une compréhension générale de l’humain – selon la double signification, à la fois épistémologique et ontologique, du concept d’anthropopoiesis. C’est chez Herder que les auteurs trouvent l’idée que l’homme est fondamentalement inachevé, ce qui met en question tout modèle du progrès comme passage nécessaire des sociétés primitives aux sociétés modernes (article de F. Remotti). Chaque culture, selon Herder, exprime en effet une possibilité de l’être humain, en sorte qu’un discours général sur ce qu’est l’homme, tenu depuis une société particulière, est impossible. Mais c’est dans les sciences cognitives qu’apparaît une reprise de cette idée : contrairement au projet d’une cartographie de l’esprit humain, les recherches neurologiques font apparaître une plasticité du cerveau qui oblige à être attentif à l’ensemble des configurations créatrices qu’il produit. Le déterminisme culturel comme le déterminisme biologique sont ainsi renvoyés dos-à-dos, au profit d’une conception ouverte de l’être humain, dont les possibilités sont le produit du langage et de l’histoire.
Le discours anthropologique apparaît ainsi comme un des moyens à travers lesquels l’inachèvement de l’homme se dit et se pense, en se donnant ainsi un horizon élargi de sens. C’est finalement le lien entre l’anthropologie et ces deux thèmes que sont la culture et l’altérité qui est affirmé. L’anthropologie, davantage qu’un discours sur les cultures, apparaît comme une modalité de production de la culture comme horizon de sens, dans le rapport que la culture – chaque culture – établit avec l’altérité : altérité de l’autre homme (le primitif, le sauvage, le cannibale), altérité de l’animal (sauvage ou de compagnie : cf. articles de G. Lloyd et A. Rivera), altérité de la mort enfin, impossibilité primordiale qui constitue le travail de suppléance de la culture (article de S. Borutti).
Au terme de la lecture, une question, parmi d’autres, se pose : si la pertinence du concept d’anthropopoiesis est bien démontrée tant dans sa dimension ontologique qu’épistémologique, et au travers d’analyses très riches issues de sociétés anciennes ou contemporaines, on peut s’interroger sur sa dimension morale et politique. Si l’anthropopoiesis décrit l’ensemble des techniques et des discours par lesquels l’homme se façonne lui-même, à la fois dans les cultures humaines et dans le savoir anthropologique, qu’est-ce qui permet la critique des mauvaises formes d’anthropopoiesis, aussi bien dans les discours indigènes que dans les discours savants ? Autrement dit, si l’homme n’est pas un objet bien délimité mais un champ de possibles rapporté à un horizon de sens toujours ouvert, qu’est-ce qui fait que tout n’est pourtant pas possible et que des limites s’instaurent ? L’article de M. Kilani sur le cannibalisme effleure ces questions, en abordant les raisons pour lesquelles la pratique de l’anthropophagie a été considérée comme impossible, ce qui a permis à l’anthropologie d’éviter de s’interroger sur ses propres pratiques de prédation et de dévoration symboliques. Mais cette question se pose surtout à la lecture des articles de F. Héritier sur les fantasmes de clonage dans les sociétés primitives et contem-poraines, et de T. Laqueur sur l’apparition du discours humanitaire au XVIIème siècle. Ces deux objets font l’objet de vifs débats dans notre société, et nul ne doute qu’ils contribuent à transformer l’humain par une nouvelle sorte d’anthropopoiesis. Mais qu’est-ce qui permet de dire que le clonage est impensable en regard des fonda-mentaux anthropologiques, alors que le discours humanitaire est une nouvelle façon positive de penser l’homme à travers la distinction human/humane ? Ici l’anthropo-logue se fait le relais de discours critiques qui ont lieu dans sa propre société sur les nouvelles formes d’anthropopoiesis, il ne se contente pas d’exprimer une des moda-lités de configuration imaginative de l’humain. Le discours sur l’humain ne configure l’anthropopoiesis qu’en instaurant des limites dans ce que l’homme peut faire de lui-même. La notion d’altérité permet-elle de penser ce travail de découpe des limites ? C’est ici à une interrogation sur la pensée critique de l’humain qu’invitent ces ouvrages.
Frédéric Keck
Université Lille III
keck.soler@wanadoo.fr
[1]
La sortie du premier volume date de 1935 et neuf autres seront publiés jusqu’en 1939. Après la rupture de la guerre, la production reprendra tardivement en 1955.
[2]
Cf. la contribution de B.
Müller dans ce même volume, 33-63.
[3]
Ibid., 55 (citation de Lucien Febvre).
[4]
« Mon
Encyclopédie, c’est une Encyclopédie
par l’élite… Comme collaborateurs, les meilleurs. Qu’ils croient au Dieu des Chrétiens ou au Paradis des Moscovites, peu me chaut. Je leur demande la meilleure physique, la meilleure biologie, la meilleure psychologie. C’est tout » (
cf. la contribution de M. Wessel dans ce même volume, 152).
[5]
Cette commune appartenance fait de l’
Encyclopédie une réelle entreprise républicaine. Cet aspect est très bien mis en valeur par la contribution de Michel Trebitsch.
[6]
Cf., en particulier, la contribution de M. Wessel dans ce même volume.
[7]
Une première version en fut donnée
in Mathematical Finance, 2000, 10, 3, 341-353.
[8]
Une version étendue a été publiée
in Journal de la Société Française de Statistique, 2001, 142, 2, 3-40.
[9]
Version augmentée et enrichie de « Une histoire du concept d’efficience sur les marchés financiers »,
in Annales HSS, 1996, 51, 4, 873-905.