2004
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier
France – États-Unis : influences croisées en sciences humaines
Olivier Martin
CERLIS – Université Paris V-René Descartes, France
Frédéric Keck
« Savoirs et textes » – Université Lille III, Franceavec la collaboration de
Jean-Christophe Marcel
GEMAS – Université Paris IV, France
L’activité et la pensée scientifiques ont parfois été pensées comme universelles. Il n’y aurait pas de barrière culturelle ou de logique nationale dans la recherche scien-tifique. Les figures des savants du XVIIème et surtout du XVIIIème siècle incarnent bien cette idée : Pierre de Fermat était en contact épistolaire avec Descartes, Pascal, Mersenne et Roberval mais aussi avec le mathématicien et physicien italien Torricelli, l’astronome et géomètre néerlandais Huygens. Quant à Newton, ses échanges et con-troverses avec Leibniz sont connus… Cette idée est également renforcée par les ima-ges qui nous proviennent des grands congrès scientifiques de la fin du XIXème siècle ou du début du XXème siècle : qui n’a pas vu les photographies rassemblant Schrödinger, Pauli, Heisenberg, Dirac, de Broglie, Marie Curie, Lorentz, Langevin, Einstein, Poincaré, Perrin ou encore Wilson lors des congrès internationaux de physi-que Solvay durant les années 1910 ou 1920 ? Et n’existe-t-il pas des associations savantes internationales dont la création est finalement assez ancienne à l’échelle de l’histoire de l’institutionnalisation des disciplines scientifiques : l’International Union of Pure and Applied Chemistry est née en 1919 ; l’International Mathematical Union organise des congrès quadriennaux depuis 1897 ?
Les sciences humaines et sociales ne sont d’ailleurs pas en reste : le premier congrès international de géographie date de 1871, celui d’anthropologie criminelle de 1885, l’Union géographique internationale a été fondée en 1922, l’
History of Science Society en 1924 et l’Académie Internationale d’Histoire des Sciences en 1928… Quant à l’Institut International de Sociologie (IIS), fondé en 1893 par René Worms, il a regroupé des sociologues d’origines très diverses « autant en Europe – de l’Angleterre à la Russie – qu’en Amérique du Nord et du Sud
[1] » : Franz Boas, Roger Bastide, Gustave Le Bon, Karl Mannheim, William F. Ogburn, Pitirim Sorokin, Georg Simmel, Werner Sombart, Gabriel Tarde, Ferdinand Tönnies, Thonrstein Veblen, Max Weber ou encore Florian Znaniecki en ont été membres.
« La science n’a pas de patrie » ?
Si les chercheurs ont des nationalités et si leurs activités se situent dans un espace national précis, les produits de leurs travaux de recherche dépassent le cadre de leur élaboration : « La science n’a pas de patrie, ou plutôt la patrie de la science embrasse l’humanité toute entière » disait Louis Pasteur. Si les cultures sont nationales, si elles correspondent à des aires géographiques et temporelles précises, la science, les théories et résultats scientifiques ne connaissent pas de frontières. Le positivisme a largement promu cette idée, en défendant la thèse d’un passage nécessaire et universel des religions particulières à la science. Et les analyses épistémologiques ou sociologiques de la science l’ont parfois renforcé. Ainsi, Célestin Bouglé écrivait-il : « Par définition, l’idée scientifique, pourrait-on dire, répudie son berceau. Elle refuse de rester attachée au sol où elle est née. Elle demande des ailes, pour faire au plus tôt le tour du monde. L’universel est son élément
[2] ». Ainsi, l’universalisme est pour le sociologue Robert Merton un des quatre traits essentiel de la science : les résultats de la recherche scientifique ont vocation à sortir du laboratoire, de l’université, du pays et de l’aire culturelle ; ils valent pour tous et s’imposent à tous sans aucune distinction
[3].
Les travaux récents en ethnoscience, les recherches historiques sur les traditions nationales, les interrogations sur les enjeux sociaux et politiques de la science ont am-plement corrigé cette idée d’universalité de la science
[4]. Les savoirs scientifiques peu-vent être façonnés par les contextes de leur élaboration, par les cosmologies ou les
épistémès en vigueur. Leur circulation et leur réception sont conditionnées par ces mêmes cadres culturels et épistémiques. Cette dernière affirmation vaut pour les sciences mathématiques, pour les sciences de l’univers, de la nature ou de la vie. Mais elle vaut probablement davantage pour les sciences de l’homme et de la société, en raison de l’ancrage local et historique de leurs objets, voire en raison de leur plus grande dépendance vis-à-vis des langues nationales.
L’histoire des sciences humaines et sociale est riche de traditions dites « nationa-les », d’écoles de pensée n’ayant pas d’équivalent strict à l’étranger… La philosophie peut être « française », « allemande » ou « anglo-saxonne ». La psychologie alleman-de du XIX
ème siècle se distingue de sa consœur française. L’enquête statistique auprès des populations renvoie à des pratiques différentes, selon qu’il s’agit de l’Allemagne, de l’Angleterre ou bien de la France
[5]. L’Italie a vu naître une école de « microstoria » qui a revendiqué une nouvelle façon de concevoir le travail historique et d’écrire l’histoire
[6]. L’Allemagne a forgé l’idée d’une histoire du temps présent (
Zeitgeschichte, histoire de son temps) dans les années 1930
[7]. La psychologie cognitive a émergé aux États-Unis aux alentours de 1960 et n’a pas eu d’équivalents à l’étranger qui lui soit contemporain. L’analyse statistique des données « à la française », large-ment utilisée dans les recherches quantitatives en sociologie, en anthropologie ou en linguistique durant les années 1960 et 1970 (analyse factorielle des correspondances, classifications automatiques), est longtemps restée une spécificité française… Les exemples pourraient être multipliés.
Ce constat de l’existence de spécificités nationales, de façons de faire propres à des aires culturelles et nationales, n’est toutefois nullement synonyme d’une idée d’é-tanchéité, d’autonomie radicale, des traditions et écoles nationales vis-à-vis des tradi-tions et écoles étrangères. Si, pour reprendre les exemples précédents, la psychologie allemande du XIX
ème siècle se distingue de ses consœurs, il est également indéniable que cette psychologie a irrigué, dès la fin de ce même siècle, la pensée des psycholo-gues américains
[8]. Si la sociologie et la psychologie françaises du milieu du XX
ème siècle utilisent parfois des techniques statistiques et mathématiques, elles les doivent essentiellement aux travaux des psychologues et psycho-sociologues américains
[9]. Si la
microstoria italienne a pris ses sources dans les travaux de Carlo Ginzburg, Carlo Poni et Giovanni Levi autour de la revue
Quaderni Storici à partir des années 1970, cette nouvelle école historique a alimenté les débats français et a influencé les historiens héritiers de l’« école des Annales » durant les années 1980 et 1990. Si la recherche en sciences cognitives est longtemps restée confinée aux États-Unis, ce secteur de recherche s’est développé à partir de 1980 en France et a bénéficié des travaux américains
[10]… Plus anciennement, rappelons l’influence du positivisme et des travaux d’Auguste Comte à l’extérieur des frontières françaises, notamment en Amérique du Sud et spécifiquement au Brésil
[11].
Modalités des circulations
Les modalités de la circulation de travaux savants, de théories scientifiques ou de résultats expérimentaux sont très variables d’une situation à une autre. Il est néanmoins possible, en première approche, de distinguer les situations suivantes.
La première modalité générale est celle de la circulation des chercheurs : voyageant, ils découvrent des travaux étrangers à leurs milieux intellectuels d’origine. Avant même les programmes de collaboration scientifique internationale, avant l’avènement de collectifs de recherche transnationaux, avant l’émergence de structures d’envergure internationale, des chercheurs ont voyagé pour leur agrément ou leur curiosité personnelle. Et même si les formes mythiques des origines des idées et des innovations savantes ont parfois abusé de l’idée de voyage initiatique et révélateur, il existe des situations attestées où un voyage, une rencontre fortuite à l’étranger, permet à des idées, théories ou méthodes de circuler. Citons le cas du psychologue américain Henry Herbert Goddard qui, lors d’un voyage à Paris au début du XX
ème siècle, découvre les techniques mises au point par Alfred Binet pour évaluer les capacités intellectuelles les enfants. Ces techniques, importées aux États-Unis par Goddard, donneront naissance à d’amples recherches et à de nombreuses applications
[12].
Plus naturellement aptes à faire circuler les idées et les connaissances sont les voyages et les séjours à l’étranger, dans le cadre d’une invitation, d’une nomination temporaire, d’une collaboration scientifique instituée. Si de tels séjours dans une université ou dans un centre de recherche étrangers sont parfois utilisés comme faire-valoir pour ses propres travaux et ses propres vues par son bénéficiaire, il est indéniable que de tels séjours favorisent les échanges et la circulation des idées – il s’agit d’ailleurs de leur raison d’être officielle. Lorsque Jean Stoetzel séjourne à Columbia University (New York) durant l’année universitaire 1937-1938, il y découvre les méthodes statistiques de la psychologie et psychosociologie américaines mais aussi, et surtout, la théorie et la pratique des enquêtes d’opinion par sondage développées par Georg Gallup. Revenu en France il fonde l’Institut Français d’Opinion Publique et diffuse, au sein de la discipline sociologique comme à l’extérieur, la technique du sondage d’opinion. Nous connaissons le destin de cette technique et des modèles sociologiques qui y sont associés dans l’espace français, à la fois au sein de l’université mais aussi, et surtout, à l’extérieur, auprès de la presse, des responsables politiques et des services commerciaux
[13].
L’accueil de chercheurs étrangers peut être à ce point organisé et stimulé que plusieurs acteurs peuvent en bénéficier et, ainsi, participer à une profonde réorientation d’une discipline, à un renouveau intellectuel dans le pays d’origine. Pensons à tous les psychologues américains ayant séjourné à Leipzig auprès de Wundt durant les toutes dernières décennies du XIX
ème siècle : James Mark Baldwin, Stanley Hall, James McKeen Cattell, Edward Wheeler Scripture, Edward Bradfrod Titchener… À leur retour aux États-Unis, tous influenceront la psychologie américaine, en contribuant à lui faire quitter les rivages de la philosophie et en la dotant des méthodes expérimentales de la psychophysique allemande
[14]. Des phénomènes migratoires internationaux, liés à des crises politiques ou économiques, à des guerres, peuvent être à l’origine de ces mouvements : pour fuir le nazisme et ses politiques de répression, le « Cercle de Vienne » s’est exilé aux États-Unis (majoritairement) et nous savons l’influence que ce groupe de philosophes ou scientifiques a eue sur l’orientation de la philosophie américaine
[15].
Il arrive parfois que l’itinéraire « géographique » comme les parcours intellectuel et biographique de certains chercheurs fassent d’eux des savants cosmopolites, dont le rayonnement s’étend bien au delà des frontières nationales : l’influence du sociologue Paul F. Lazarsfeld est exemplaire de ce point de vue. Originaire d’Europe centrale, ayant conduit l’essentiel de sa carrière aux États-Unis, il a vu ses travaux et sa notoriété dépasser le seul cadre de la sociologie américaine probablement en raison de son identité culturelle « bariolée »
[16].
La deuxième modalité générale de circulation est celle des livres et des articles. Même si la barrière linguistique constitue un obstacle objectif, les textes traversent parfois les frontières. Les efforts des bibliothèques et le travail de recension d’ouvrages ou d’articles dans les revues scientifiques contribuent à cette diffusion : l’
Année Sociologique, pour ne citer qu’elle, comprend dans ses premiers numéros, d’innom-brables analyses de textes étrangers – et notamment des textes allemands, y compris de Max Weber
[17]. Quant au travail de traduction, il participe, et probablement plus que tout autre, à la diffusion des travaux étrangers. Les sociologues ont tous en tête l’exemple de la collection « Le sens commun » créée en 1966 par Pierre Bourdieu aux Éditions de Minuit : outre les travaux de chercheurs français proches de la démarche théorique de ce dernier, cette collection a permis à quelques ouvrages étrangers ma-jeurs de trouver un fort écho en France (Cassirer, Goffman, Panofsky…). L’exemple de cette collection est presque unique et, finalement, les œuvres traduites sont rares : Alain Chenu a estimé à une centaine le nombre d’ouvrages américains de sociologie traduits en France entre 1880 et 1998
[18]. Une centaine de livres en plus de cent ans d’histoire de la sociologie, c’est peu.
La troisième situation générale favorisant ou rendant possible la circulation sont les rencontres internationales : congrès, colloques, symposiums, assemblées… D’un point de vue sociologique général, ces rencontres ont au moins deux fonctions : per-mettre la mise en l’épreuve collective et tester la validation des idées et théories scien-tifiques devant les membres de la communauté ; faire la publicité et ainsi favoriser la circulation des idées. C’est cette seconde fonction qui doit, ici, être soulignée.
Circulation, réception, traduction, transformation…
Dire que les chercheurs voyagent et discutent par delà les frontières qui les sépa-rent
a priori, dire que les textes circulent et sont parfois traduits, dire que les savants se réunissent à période régulière pour échanger leurs résultats et discuter de leurs travaux, ne dit toutefois rien sur l’usage réel, sur l’effet concret, de ces mouvements sur l’évolution de la pensée et de la recherche. Étudier la circulation des acteurs et des textes soulève la difficile question de l’influence, de la réception, dans le développe-ment des idées. Selon la terminologie et la perspective bourdieusiennes, « les textes circulent sans leur contexte ; ils n’importent pas avec eux le champ de production dont ils sont le produit, et les récepteurs, étant eux-mêmes insérés dans un champ de pro-duction différent, les réinterprètent en fonction de leur position dans le champ de ré-ception
[19] ». Les circonstances de circulation des textes et des idées, la diversité des lieux de leur réception, les motifs de leurs déplacements, les modalités de leur (ré)in-terprétation, la variété des jeux institutionnels et des débats théoriques dans lesquels les « récepteurs » sont engagés, etc., sont autant de raisons pour que l’identité initiale d’un texte, que son dessein premier, soient transformés. Il est possible d’identifier une grande variété de causes et de facteurs d’« utilisation », de « réinterprétation », de « transformation » voire de « trahison » des textes ou idées qui voyagent
[20]. Une « in-fluence » est toujours un processus complexe, dont l’objectivation est une tâche déli-cate pour l’historien. Quelles sont, de manière succincte, ces difficultés ?
Toutes les œuvres ne circulent pas. Il n’y a rien de très surprenant à cela, sauf à constater que cette affirmation vaut également, parfois, pour des œuvres jugées ma-jeures dans leur contexte d’origine. L’article de Jean-Christophe Marcel publié ici en fournit une belle illustration : le sociologue américain Robert K. Merton, figure essen-tielle de la sociologie américaine, a très peu été traduit et utilisé en France alors que d’autres figures qui lui sont contemporaines ont joué un rôle essentiel dans la pensée sociologique française. Ce problème de la sélection des idées demande un modèle pour être pensé : l’anthropologie cognitive, qui défend la thèse néo-darwinienne selon laquelle les idées sélectionnées sont celles qui s’adaptent au plus grand nombre de milieux, ce qui serait le signe de leur pertinence multiple, apporte des éléments, mais elle ne peut être suffisante
[21].
Et lorsque les œuvres circulent, leur utilisation, les modalités de leur mobilisation, présentent une grande variété : tel texte peut être jugé central chez un groupe d’au-teurs, alors qu’il sera presque anonyme chez d’autres. La situation se complique un peu plus si l’on songe que nombreuses sont les raisons de masquer, au moins partiel-lement, ses emprunts, ou, au contraire, de revendiquer une filiation qui n’existe pas réellement. Les jeux de l’écriture, du positionnement intellectuel, des stratégies d’al-liance et de rejet constituent autant d’obstacles au travail savant d’objectivation des influences, à la recherche des mouvements de circulation et d’échange des pensées et des théories. Le repérage des auteurs cités, des textes utilisés dans une publication, n’est chose facile qu’en apparence : il est possible de taire une influence comme il est possible de revendiquer une filiation partiellement imaginaire.
Les motifs de la résistance à une influence sont évidemment nombreuses : bar-rières linguistiques ; difficultés à transposer des leçons ou des démarches qui valent essentiellement dans un cadre social et historique déterminé et qui ne semblent pas pouvoir être adaptées facilement à d’autres cadres ; concurrences intellectuelles voire personnelles ; volonté de maintenir une spécificité nationale… La résistance peut d’ailleurs constituer une ressource et une motivation pour faire émerger des disci-plines et des traditions nationales propres
[22]. Inversement, l’attrait de la nouveauté ou un certain goût pour « l’exotisme » peut favoriser le développement du recours à des pensées « étrangères » dans un contexte national donné. Ces pensées étrangères peu-vent constituer des alliées.
Indépendamment des raisons et des circonstances de la circulation d’une œuvre, soulignons que toute réception, toute circulation, est une « traduction » donc une adaptation, une transformation : adaptation aux traditions ou aux contextes politico-intellectuel ; transformation des visées, des schèmes ou du contenu cognitif de l’œu-vre. Il semble en tout cas bien difficile de citer une situation à la circulation de textes ou de pensées qui ne s’est pas accompagnée d’une « trahison », même mineure, de ces textes ou de ces pensées. Le cas du destin de la
French Theory dans les universités et la pensée américaine est, de ce point de vue, exemplaire
[23]. Il s’agit ici davantage de la circulation d’un ensemble de citations, voire de mots d’ordre (« Il n’y a pas de hors-texte » de Derrida, «
Knowledge is Power » de Foucault…) ou de concepts (rhizome deleuzien, biopouvoir foucaldien) que de livres à proprement parler, lus pour eux-mêmes dans leur contexte spécifique. La constitution de «
readers » permet la consti-tution d’un corpus entièrement original, appelé «
French Theory » ou tout simplement « Theory », unissant, comme dans un collage surréaliste, des textes par ailleurs très différents de Foucault, Deleuze, Derrida, Blanchot, Baudrillard, Lyotard, Latour ou Nietzsche. Il faut souligner par ailleurs le rôle des préfaces, parfois plus importantes et plus citées que les livres eux-mêmes, comme la préface rédigée par G. Spivak à
De la grammatologie de Derrida, considérée comme fondatrice des « subaltern studies ». La diffraction de la «
French Theory » en départements divers (
women studies, gay and lesbian studies, queer studies, law studies, science studies) à partir de leur première réception dans les départements de littérature ou de français, est également un phénomène intéressant à étudier.
Au delà de leur intérêt historiographique spécifique, les textes rassemblés ici per-mettent d’illustrer quelques-unes de ces difficultés majeures inhérentes à toute étude de processus d’influences intellectuelles et scientifiques. Dans son article consacré à la genèse de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, Laurent Jeanpierre souligne le rôle de sa position d’exilé aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale dans la production et la diffusion d’une œuvre, et montre, en comparant la position de Lévi-Strauss à celle de Georges Gurvitch, que l’exil peut être bénéfique mais qu’il ne suffit pas à expliquer le succès des travaux du premier. Analysant le rôle de la sociologie américaine dans le développement de la sociologie française de l’a-près 1945, Jean-Christophe Marcel montre comment les méthodes américaines ont été appropriées pour être intégrées dans une conception théorique française, dans une « épistémologie » nationale propre, dont les racines sont anciennes et n’ont pas disparu avec l’arrivée de la sociologie américaine. Ce sont également des spécificités de l’espace de réception (en l’occurrence la particularité de la figure de l’intellectuel et les modalités du fonctionnement de la discipline philosophique) qui permettent d’expliquer, selon Romain Pudal, la longue mise à l’écart et la réception tardive de la philosophie analytique américaine en France. L’article de Rebecca Rogers montre ainsi comment s’est constitué le champ des études féminines aux États-Unis autour du concept de genre (gender, distingué du sexe en tant qu’il est une construction sociale des rôles et non une réalité biologique), à partir des réflexions de Foucault et Derrida sur la différence, prolongées notamment par Judith Butler et Joan Scott ; mais il mon-tre aussi la difficulté de la France à réimporter un concept ainsi transformé à l’étran-ger, notamment dans le champ de l’histoire des femmes. Les influences croisées mon-trent ainsi comment, à partir d’un concept élaboré dans un champ, un tout autre concept se forme dans un autre champ, en sorte que les retours au champ de départ deviennent difficiles. Ces articles sont complétés par un document, le récit du séjour de Charles Merriam à Paris en 1929 : ce professeur de science politique était venu à Paris pour dresser l’état des sciences sociales en vue du développement de l’action de la fondation Rockfeller en la matière. Ce document est présenté et analysé par Pierre-Yves Saunier : il souligne les multiples contraintes pesant sur l’analyse produite par Charles Merriam.
Une œuvre ne reste jamais ce que l’auteur a voulu faire d’elle ou ce que le contexte de son énonciation initiale a fait d’elle ; son destin est propre à chaque con-texte de réception. Peut-il y avoir d’autres conclusions générales aux recherches con-sacrées à la circulation des idées que celles-ci ? Est-il possible d’identifier des cons-tantes dans les processus de circulation, d’adaptation ou de traduction ? La circulation internationale des idées présente-t-elle une spécificité qui la distinguerait des cas, plus ordinaires, de circulation au sein d’une communauté scientifique nationale ou au sein d’une discipline particulière ? Le débat est ouvert.
La relation France – États-Unis : une relation récente et refondatrice pour les sciences humaines
Pourquoi avoir décidé finalement de centrer l’étude générale des relations croisées en sciences humaines au cas particulier du rapport France-États-Unis ? Il ne s’agit pas d’un choix contingent, car il prend en compte une évolution récente et majeure des sciences humaines en France. Risquons une hypothèse, qui pourra être éprouvée et contredite par des travaux ultérieurs, et qui tranche dans l’ensemble complexe des re-lations internationales croisées pour mettre en lumière une tendance dominante. Les sciences humaines se sont constituées en France comme sciences positives en réfé-rence au modèle allemand à la fin du dix-neuvième siècle, rompant alors avec le discours philosophique qui était encore le cadre du positivisme comtien ou saint-simonien. C’est en particulier dans la période 1880-1914, au lendemain de la défaite contre l’Allemagne, que se sont constituées les grandes écoles françaises (psychologie autour de Ribot, sociologie autour de Durkheim, géographie autour de Vidal de la Blache, histoire autour de Henri Berr) dans la référence explicite au modèle alle-mand : constitution de revues scientifiques avec comptes rendus des ouvrages interna-tionaux, congrès réunissant tous les acteurs de la science, échange d’ouvrages et d’é-tudiants
[24]… Cette première période s’est continuée après la Première Guerre mon-diale, au cours de laquelle les échanges ont été interrompus, mais elle a subi dans les années 1920-1930 une coloration différente : c’est la philosophie qui a pris les de-vants dans l’importation d’ouvrages allemands, en utilisant la critique phénoménolo-gique des sciences humaines contre le modèle de scientificité construit pendant la première période à l’imitation du modèle allemand ; c’est le moment où Sartre trouve chez Husserl et Heidegger les moyens d’une critique de la psychologie
[25], où Aron emprunte à Weber les concepts pour une critique de la sociologie durkheimienne. Un cas particulier devrait être fait pour la psychanalyse freudienne, qui n’est pas vérita-blement importée par des acteurs de premier rang, les psychologues dominants faisant au contraire barrage contre les théories freudiennes pour leur pansexualisme, en sorte que ce sont des acteurs plus marginaux, comme les surréalistes, ou en rupture avec la philosophie, comme Politzer, qui lisent et défendent Freud
[26]. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qui a vu le départ d’un grand nombre de savants allemands et, dans une moindre mesure, français, aux États-Unis, c’est le modèle américain qui permet de penser la reconstruction des sciences humaines en France, dans le cadre général du Plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe, en sorte qu’on pourrait parler d’une « marshallisation » des sciences humaines françaises après 1945 comme d’une « wundtisation » après 1870, le modèle du laboratoire et de la bibliothèque cédant la place au modèle de la statistique et de l’enquête. Cependant, la réception des sciences humaines américaines en France a connu, comme la réception des sciences allemandes, deux étapes : dans un premier moment, qui va en gros de 1945 à 1960, c’est la reconstruction des sciences sociales qui prime, avec les programmes ambi-tieux lancés par Lévi-Strauss, Gurvitch, Friedman ou Stoetzel. Mais dans un deuxiè-me temps, qui irait de 1960 à 1980, c’est au contraire la critique des sciences sociales, ou l’usage critique des sciences sociales, qui prime : réception massive de Foucault, Deleuze et Derrida aux États-Unis et constitution de la «
French Theory », qui per-mettent de critiquer les préjugés coloniaux, sexistes ou racistes dans les sciences sociales
[27], importation accrue en France des analyses de l’École de Chicago et de la micro-sociologie, de façon critique envers une forme dominante de macro-structuralisme. Il se peut que nous entrions depuis une dizaine d’années dans une troisième période, marquée par la critique de cette critique, à travers la réception tardive en France de la philosophie analytique anglo-américaine, et l’arrivée encore controversée des sciences cognitives
[28]. Mais s’agit-il encore de sciences humaines spécifiquement américaines, comme l’étaient les analyses statistiques de l’après-guerre ou les enquêtes ethnographiques de l’École de Chicago, si implantées dans la réalité urbaine des États-Unis ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une nouvelle forme de recherche internationale et décentrée, rassemblant des chercheurs issus aussi bien de Finlande, du Japon, d’Afrique du Sud, etc. que des États-Unis, et communiquant à travers cette nouvelle forme de langue universelle qu’est, pour le meilleur et pour le pire, l’anglais international ? L’avenir dira si cette nouvelle forme d’internationalisme est le nouveau masque de rivalités nationales ou la promesse de sciences humaines, sinon universelles, du moins cosmopolites.
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[1]
Schuerkens, 1996, 7.
[2]
Bouglé, 1931.
[3]
Merton, 1942.
[4]
Paty, 1999 ;
Löwy, 2000.
[5]
Desrosières, 1993.
[6]
Revel, 1996.
[7]
Sur la notion d’histoire du temps présent et les différentes situations nationales,
cf. le dossier « L’histoire du temps présent » de la
Revue pour l’Histoire du CNRS (2003).
[8]
Paicheler, 1992.
[9]
Martin, Vannier, 2002.
[10]
Cf. les travaux de Brigitte Chamak : notamment
Chamak, 1999 ; ainsi que le dossier spécial de la
Revue pour l’Histoire du CNRS (2004).
[11]
Nous renvoyons le lecteur à un précédent numéro de la
Revue d’Histoire des Sciences Humaines consacré à la réception du positivisme (2003).
[12]
Zenderland, 1998 ;
Martin, 1997.
[13]
Blondiaux, 1998 ;
Marcel, 2002.
[14]
Paicheler, 1992.
[15]
Songeons également, dans un autre contexte, à la migration internationale des étudiants entre 1890 et 1940 étudiée par Victor
Karady (2002).
[16]
Lautman, Lécuyer, 1998.
[17]
Steiner, 1992 ;
Mucchielli, 2004.
[20]
Cela vaut pour les textes, idées mais aussi pour les pratiques, les méthodes ou les politiques :
cf. le numéro récent de la revue
Histoire et sociétés (2004, 11) consacré à la circulation des politiques sociales entre les États-Unis et la France.
[23]
Cusset, 2003.
Cf. également
Keck, 2004, ainsi que le compte rendu de l’ouvrage dans la dernière livraison de la
Revue d’Histoire des Sciences Humaines (2004, 10, 186-189).
[24]
Mucchielli, 2004 ;
Espagne, 1998.
[26]
Roudinesco, 1986.