Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.2912601282
246 pages

p. 45 à 68
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no 11 2004/2

2004 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier

Une réception de la sociologie américaine en France (1945-1960)

Jean-Christophe Marcel Université Paris IV-Sorbonne, France
La réception de la sociologie américaine par les « patrons » français de la sociologie universitaire des années 1950 présente des particularités. Si, sur la période, chacun d’eux définit dans la production américaine « les bons auteurs » dont il faut s’inspirer, et en même temps les références repoussoirs à ne pas imiter, cette sélection différenciée n’en présente pas moins de troublantes convergences. Les auteurs américains sont en effet commentés à la lumière d’une conception qui renvoie à un « holisme méthodologique » – héritée sans doute tout à la fois de la pensée durkheimienne, et du marxisme, dominant à l’époque. Au final, il s’agit de s’approprier des méthodes d’enquêtes const-tuées outre-Atlantique, tout en rebâtissant autour un cadre conceptuel compatible avec l’exigence d’expliquer en toutes circonstances les parties par le tout. De la sorte, la « refondation » de la sociologie française après 1945 n’est pas, du moins dans un premier temps, le ralliement tous azimuts à la sociologie empirique américaine, qu’on a parfois voulu voir.Mots-clés : histoire de la sociologie, marxisme, sociologie durkheimienne, Aron, Davy, Friedmann, Gurvitch, Stoetzel. The reception afforded to American sociology in the 1950s by the French « bosses » of sociology in academia reveals some particularities. If, at the time each of them identify separately in the American research output « the good authors » from which to be ins-pired, and at the same time the rejected references not to be copied, this differentiated selection presents some worrying convergences. The American authors are effectively critiqued by reference to a conception that refers to a « methodological holism » – in-herited undoubtedly at the same time from Durkheimian thought and from Marxism that were dominant at the time. In the end it is a case of appropriating the research me-thods developed across the Atlantic, while reconstructing a conceptual framework around them compatible with the need to explain in all circumstances the parts in terms of the whole. The « rebuilding » of French sociology after 1945 is not, at least initially, the unconditional rallying around the empirical American sociology, which some have wished to see.Keywords : history of sociology, marxism, durkheimian sociology, Aron, Davy, Firedmann, Gurvitch, Stœtzel.
 
Introduction
 
 
Les années 1945-1960 sont souvent perçues comme une période de « refonda-tion » de la sociologie française, qui marque la rupture avec la période précédente dominée par la sociologie durkheimienne, désormais considérée comme dogmatique.
Dans ce contexte historique de guerre froide en effet, les acteurs en présence insistent sur la nécessité de comprendre la société contemporaine pour rebâtir la France (et l’Europe), et partagent tous la conviction que la discipline sociologique est en crise, qu’elle est « inquiète » n’a plus de paradigme unifié, qu’il faut reconstruire l’explication en sociologie, selon les termes de Georges Gurvitch [1]. De plus, son assi-se institutionnelle reste très faible (5 chaires en 1948), et elle est concurrencée par des savoirs alternatifs et dominants sur la scène publique (existentialisme, marxisme, per-sonnalisme…) qui lui dénient tout droit à dire quelque chose sur la société française [2].
La référence à la sociologie américaine prise comme modèle devient à cette épo-que une constante, au point par exemple qu’un auteur comme Henri Mendras pouvait affirmer 40 ans après que c’est en lisant les sociologues américains qu’il a « rencon-tré » Durkheim [3]. Leurs travaux deviennent de fait une référence incontournable, et une source d’inspiration, un peu comme le sont les sciences sociales en Allemagne avant 1900 : Jean Stœtzel, Mendras, Alain Touraine par exemple ont fait leur voyage d’initiation aux États-Unis. Alors que la tradition sociologique française semble ne plus vraiment exister, son homologue outre-Atlantique offre, notamment avec Paul Lazarsfeld, un modèle de scientificité grâce à son utilisation de la quantification, dont L’American Soldier avait fourni le modèle archétypique [4].
Certains auteurs français qui se sont intéressés à cette question confortent cette importance de la sociologie américaine à cette époque, mais ils ne se sont guère pen-chés dans le détail sur le contenu cognitif de sa réception, tout occupés qu’ils sont à détailler les usages sociaux de la sociologie française, sa situation institutionnelle, et ses liens avec la commande publique. Tout au plus J.M. Chapoulie, par exemple, signale-t-il que la relation des sociologues français à la sociologie américaine était « ambivalente » et « passionnelle » [5], faisant surtout valoir un effet de contexte – les sociologues en France sont souvent des gens proches du Parti Communiste Français, et à ce titre s’inspirer de travaux américains apparaît idéologiquement suspect – tout en insistant sur la prégnance de cette source d’inspiration.
Une revue un peu plus serrée des arguments qui fondent une certaine réception de la sociologie américaine remet en cause une partie des idées reçues sur le mythe de la refondation de la sociologie française, selon lequel chacun, investissant un terrain d’études, aurait laissé ses élèves apprendre la sociologie « sur le tas », en s’inspirant des Américains. Cela fut, semble-t-il, bien plus « laborieux ». Certes, il est indéniable qu’après 1945 le champ de la discipline est balkanisé, fractionné en plusieurs « équi-pes » de recherche concurrentes groupées autour de « patrons » qui ont fait leurs dé-buts avant la guerre : Georges Davy, Georges Friedmann, Gurvitch, Stœtzel, et plus tardivement Raymond Aron [6]. Toutefois, aussi concurrents et différents soient-ils, oc-cupés les uns et les autres à imposer leur définition légitime de la science sociale, à contrôler postes et ressources [7], leur réception de la sociologie américaine présente quelques convergences à nos yeux dignes d’intérêt. En effet, ce que révèle leur lec-ture, c’est que tous partagent curieusement, malgré des pétitions de principe opposées comme dans le cas de Stœtzel, une sorte de « holisme méthodologique » (selon l’ex-pression de Raymond Boudon) – au nom duquel ils critiquent et commentent leurs homologues du Nouveau Monde – qui consiste à faire de la totalité de la société la seule entité signifiante pour construire l’explication, et à considérer que tous les élé-ments qui la composent sont susceptibles d’être des lieux d’observation et de compré-hension de cette totalité. Si l’on préfère, il s’agit certes de rompre avec la sociologie spéculative de l’ère précédente mais, en même temps, l’exigence d’empiricité qui se dégage conserve en quelque sorte la volonté de restituer le sens des observations de terrain dans le cadre de la « société globale » [8]. Malgré le caractère fort polysémique et flou de ce terme, il y a comme une sorte d’unanimité sur ce modèle scientifique, hérité de la tradition philosophique durkheimienne, et souvent mâtiné de marxisme (dans le cas de Friedmann et Gurvitch essentiellement).
Ainsi – avant que leurs élèves (les Mendras, Jean-Daniel Reynaud, Alain Touraine, François et Viviane Isambert…) ne terminent leurs parcours initiatiques et ne prennent leur « indépendance » dans les années 1960, avant que d’autres comme François Bourricaud avec le fonctionnalisme, ou Philippe Robert avec l’interaction-nisme, n’importent plus complètement d’Amérique des méthodes et les concepts qui les accompagnent –, la réception que leurs aînés font de certains travaux américains suggère que ceux-ci adoptent une position intellectuelle intermédiaire entre l’avant et l’après-durkheimisme, faite autant de ruptures que de continuités. La revue que propose cet article montre que certains auteurs ou courants de pensée (en général des « concurrents », ou susceptibles de l’être dans leur champ de recherche) que les maî-tres de la sociologie universitaire de l’époque prennent comme modèles ou « têtes de Turcs » sont continuellement évalués au nom d’arguments qui mettent en exergue leur manque d’ambition théorique. Ils entendent alors les réinterpréter de manière à combler les lacunes qu’ils croient discerner dans leur production (1ère partie). Cette double critique s’explique par une volonté largement partagée, malgré les divergences affichées, de faire une sociologie empirique de terrain susceptible de rapporter l’expli-cation des phénomènes micro, méso et macrosociologiques au cadre général de la société globale (2ème partie). C’est pourquoi les auteurs Américains, quand ils sont « adoubés », le sont essentiellement au titre de pourvoyeurs de méthodes permettant la collecte de données microsociologiques, ou, au mieux, d’intuitions conceptuelles demandant à être complétées et enrichies.
 
I. La réception critique de la production américaine
 
 
De la dénonciation…
Du côté de la sociologie du travail
Georges Friedmann [9], dès les années 1930, s’intéresse au travail ouvrier, préoccu-pé qu’il est par la question de savoir s’il est possible de construire une morale nou-velle complémentaire de l’esprit scientifique (nécessaire mais insuffisant), afin de li-miter les conséquences néfastes de l’aliénation des hommes par le milieu technique. Après la guerre il occupe une chaire au Conservatoire National des Arts et Métiers, ainsi qu’une direction d’étude à l’École Pratique des Hautes Études.
De par son objet de recherche, et bien que d’obédience marxiste, Friedmann a de nombreux contacts avec la sociologie américaine. Il effectue par exemple en 1949 une mission dans le Nouveau Monde, à l’issue de laquelle il acquiert une connaissance certaine des œuvres de Mayo et de ses collaborateurs, mais aussi des travaux réalisés par le Commitee on human relations in industry de l’Université de Chicago. Il semble être resté durablement en relation avec Everett Hughes [10]. Il estime aussi que les travaux américains méritent d’être médités, et il les fait connaître aux chercheurs du Centre d’Études Sociologiques – unique laboratoire de sociologie en France dans les années 1950, à la création duquel il a œuvré (en 1946) et en particulier à ceux qui y forment avec lui l’équipe de sociologie du travail : Reynaud, Touraine, Jean-René Tréanton, entre autres.
C’est pour lui, qui dès les années trente partait déjà observer les ateliers le carnet à la main, une vocation et une absolue nécessité d’enquêter sur le terrain. Dès l’immé-diat après-guerre, il appelle de ses vœux une série d’enquêtes, d’observations, d’études « dans tous les secteurs où les machines de production, de transport, de relation, de communication ont pénétré la vie de nos contemporains » [11]. À ce titre, les travaux des Américains de Chicago incarnent un modèle, qu’il loue, et en particulier les travaux de L. Warner et surtout E. Hughes qui produit des « essais savoureux plein d’expé-rience sociologique » [12], et qui montrent par exemple de façon convaincante que dans l’usine les habitudes « d’irrégularité », « irresponsabilité » des « sous-privilégiés » ne sont pas dues à une perversité innée mais à des habitudes apprises dans le milieu [13]. De façon générale, dans les analyses des sociologues de Chicago « les faits sont domi-nés, éclairés d’idées directrices dont on apprécie, en bien des cas, la valeur de sugges-tion et d’explication » [14]. Il convient toutefois de ne pas s’enthousiasmer trop vite, car, à l’image des travaux de sociologie industrielle produits par W.F. Whyte, l’explica-tion ne va guère au delà de la mention d’une simple interdépendance des faits observés dans l’usine.
À cette « bonne » tradition de travaux américains, qui incarne à ses yeux « l’eth-nographie sociale » et les « observations participantes de la vie industrielle », il oppo-se les expériences de laboratoires poursuivies sur les « Small Groups » [15], où le groupe social se révèle être un déterminant de la conduite des sentiments individuels. Les psycho-sociologues, aussi pétris d’humanisme soient-ils, qui, comme Walter, recom-mandent de transformer le plus complètement possible les tâches en activités réflexes pour diminuer la souffrance physique des ouvriers, sont dans l’erreur. Ils oublient que le travail est collectif et s’appuie sur un groupe. En conséquence, l’entreprise certes a une organisation formelle qui se manifeste par la hiérarchie des fonctions, mais aussi une organisation non formelle qui renvoie aux liens sociaux et affectifs tissés entre travailleurs et employés d’une même usine [16].
Dix ans plus tard, le bilan qu’il esquisse dans le Traité de sociologie du travail débouche sur un constat aussi négatif, dans lequel la médiocrité de la production fran-çaise est comparée à l’indigence de certaines enquêtes américaines : évoquant la ma-jorité des précédentes enquêtes empiriques consacrées aux « divers groupes que les hommes forment entre eux à l’occasion des activités de travail », il estime que
« les travaux ont été de qualité très inégale. (…) On a vu se poursuivre (…) des enquêtes rapides, superficielles, commandées pour leurs besoins immédiats par des chefs d’entreprises soucieux d’un "climat" serein et d’une productivité accrue. (…) Il existe en France et partout en Europe des praticiens qui, abritant leurs manœuvres plus ou moins efficaces sous le paravent des "relations humaines", n’ont rien à envier à leurs homologues de Détroit ou de Chicago » [17].
Même son de cloche enfin, dans Où va le travail humain ?, où il écrit que la socio-logie industrielle française, à l’image de la sociologie industrielle américaine fait preuve d’une cruelle absence d’ambition théorique, présentant « des collections de faits jetés en vrac, sans idée directrice, sans interprétation », et menant à « un étrange éclectisme, où les doctrines les plus variées » sont « appelées à la rescousse » et mê-lent « en un pot-pourri troublant, Marx à Pareto, Bergson à Freud, Durkheim à Frazer, Piaget à Toynbee (…) et j’en passe (…) » [18].
À noter que Friedmann a tout de même toujours accordé une grande importance aux expériences menées dans les années 1920-1930 aux usines Hawthorne de la Wertern Electric. À ses yeux, les travaux de Mayo ont accompli un pas décisif vers la reconnaissance de l’importance des facteurs sociaux dans l’entreprise, conçue comme « système social » où organisation technique et organisation humaine sont en interdé-pendance [19]. Toutefois, il reproche essentiellement à Mayo, et aux psychosociologues qui se sont penchés sur les problèmes de l’entreprise en général, de ne pas voir que les gestes techniques tels que la limitation du rendement rattachent l’ouvrier à d’autres ouvriers et à la condition du travailleur salarié, faisant de l’entreprise un vase clos fermé, coupé de son environnement. Ce qui se passe sur la chaîne ne peut être isolé de l’appartenance des travailleurs à d’autres groupes sociaux. Cette critique est un leitmotiv récurrent dans les commentaires qu’il fait des travaux du mouvement dit des « Relations Humaines » :
« Les aptitudes d’un ouvrier ne sont pas des caractères bio-psychologiques purement individuels, mais, lors même qu’on pense les avoir détectés avec certitude, sont fonction de leur capacité de se réaliser socialement dans un groupe » [20].
Il importe dons de trouver des idées directrices aptes à replacer les problèmes de la réaction de l’homme face à la technique et à son travail dans le cadre de la société globale. Contre la propension de ces enquêtes à se noyer dans le détail des enquêtes empiriques et à perdre de vue que les relations du travail sont aussi d’ordre social, il rappelle encore : « Le sociologue ne doit pas oublier la relativité des attitudes et situa-tions de travail par rapport aux sociétés globales, aux systèmes économiques et aux normes culturelles » [21]. En somme, on doit retenir des Américains quelques descrip-tions et le souci de travailler sur le terrain, mais créer des concepts susceptibles de donner sens aux enquêtes en les rattachant à l’ensemble de la société.
La critique de Georges Gurvitch
Par-delà l’outrance verbale dont il a fait preuve, et le peu d’indulgence qu’il accor-de à toute sociologie autre que la sienne, la réception que fait Gurvitch de certains auteurs américains qui lui servent de repoussoirs, peut s’inscrire dans un cadre d’in-terprétation similaire.
Gurvitch (1894-1965) [22], a passé les années de guerre à New York où il a fondé l’École Libre des Hautes Études. Après l’armistice, il occupe une position quasi-
monopolistique dans le champ de la sociologie. Il a fondé en 1946 l’unique revue de sociologie : Les Cahiers Internationaux de Sociologie, il dirige La Bibliothèque de Philosophie Contemporaine aux Presses Universitaires de France, qui publie pour la première fois un recueil de textes de Marcel Mauss, et La Mémoire collective, livre posthume de Maurice Halbwachs. Il occupe la chaire de sociologie de la Sorbonne dès 1948. Il semblerait surtout que Gurvitch réussisse à s’imposer aussi parce qu’il apporte après la Libération un noyau de bibliothèque et de documentation sur la sociologie américaine et un capital de relations personnelles qui se révèlera très pré-cieux dans les premiers contacts avec les milieux universitaires d’outre-Atlantique [23]. Il a retrouvé là-bas Pitrim Sorokin, dont il avait déjà fait la connaissance en Russie. Il se lie d’amitié avec Jacob Moreno. Bref, il a noué de très nombreux liens, ce qui lui permet par exemple de revenir des États-Unis avec dans la poche le texte de La socio-logie au XXème siècle, initialement publié là-bas en 1945, qu’il co-dirige avec Wilbert Moore, et qui est édité en France par les Presses Universitaires de France en 1947, dans lequel il ne « paraît pas douteux que les exposés de différentes branches de la sociologie aient été faits de préférence en partant du cadre de la sociologie améri-caine » [24]. Il défend alors l’idée de la nécessaire coopération entre sociologies fran-çaise et américaine, sans plus préciser, cette dernière étant présentée comme l’arché-type de la sociologie contemporaine. De fait, on trouve dans l’ouvrage une recension assez complète des divers courants de la sociologie américaine, qu’illustrent les con-tributions de sociologues connus tels que Howard Becker, Ernest Burgess, Robert Mc Iver, Robert K. Merton, Talcott Parsons, Sorokin, Thomas Znaniecki, Moore. Ce capital de relations que Gurvitch se constitue à New York va par ailleurs s’avérer utile au rayonnement intellectuel des Cahiers Internationaux, auxquels William Thomas, Florian Znaniecki, Moreno, Louis Wirth et Sorokin par exemple, apporteront quel-ques articles. Il fait venir au Centre d’Études Sociologiques Moreno et Harold Laski, qui viennent donner des cycles de conférences aux jeunes apprentis chercheurs.
Or, les propos de Gurvitch sont par ailleurs rapidement très critiques à l’égard de certains de ses homologues américains. En effet, même s’il est conscient de la néces-sité de s’inspirer de leurs travaux, Gurvitch ne cesse d’en dénoncer les carences, pré-sentant dans son discours une certaine gradation, qui varie selon les auteurs, mais aus-si au fil du temps. De façon générale, il est assez indulgent avec l’École de Chicago, et il lui arrive de faire référence à G.H. Mead, à Rodolph Lynd, Thomas et Znaniecki, même s’il ne s’en inspire pas, car il considère que leurs recherches empiriques ne sont pas à la hauteur de celles de l’école leplaysienne [25]. Toutefois, dès le milieu des années 1950 Gurvitch émaille ses écrits de critiques acerbes contre ses « mauvais » auteurs américains. « L’exemple du renoncement complet ou quasi complet à toute explica-tion est donné aujourd’hui par la recherche empirique américaine » lance-t-il dans les Cahiers (4). « Aucun théoricien ou chercheur américain n’a poussé jusqu’à la véritable explication, ni Sorokin, ni son antipode, prétentieux et confus, Parsons, ni Merton » (5). Parsons et Merton sont impitoyablement écartés et constituent ses cibles privilégiées.
À leur encontre, Gurvitch avance que les groupes sociaux ne sont pas de simples assemblages de statuts et de rôles sociaux, ce sont des groupements préexistants qui acquièrent par des actions, des luttes et des compromis leur rôle dans la société ainsi que leur statut.
« Les groupements sociaux ne peuvent être réduits à des enchevêtrements de conduites interdépendants dont l’unité consisterait dans l’effectuation régulière de modèles, règles et normes précis » [26].
La critique de Parsons, dont la sociologie est perçue comme trop figée, renvoie à une polémique dans laquelle se lance Gurvitch pour imposer sa propre définition de ce que sont une classe sociale d’une part, et une structure sociale de l’autre. En ce sens, la critique de Parsons est à mettre sans doute au même plan que celle de Claude Lévi-Strauss, contre lequel Gurvitch entame une violente polémique [27]. Les deux concepts sont traités dans la foulée, Parsons et Lévi-Strauss mis sur le même plan dans un texte de 1955, intitulé « Le concept de structure sociale ». Gurvith s’y déclare inquiet du succès d’un terme mal compris, et qui pourtant lui paraît d’une importance fondamentale car il doit normalement permettre de faire le lien et la différence entre les organisations, et ce que Gurvitch appelle les « éléments spontanés et fluides de la réalité sociale », et les structures. Si ces dernières sont à n’en pas douter des points de repère empiriques qui permettent de dresser une typologie des sociétés globales, elles ne sauraient être envisagées comme les éléments derniers de l’explication.
Chez Lévi-Strauss, en nombre limité, elles conduisent à isoler artificiellement cer-tains faits sociaux, et à leur donner une régularité et une conformité à des lois scienti-fiques mathématisées qu’elles n’ont pas. Cela revient à faire appel à un ordre im-muable des choses et à laisser échapper la richesse d’un phénomène social total tou-jours en mouvement, qui force à envisager, pour bien faire, la structure comme un équilibre précaire sans cesse à refaire.
Chez Parsons et Merton, il y a, pense Gurvitch un cercle vicieux : la structure est l’ensemble des institutions, et les institutions sont considérées comme des manifesta-tions de la structure : cela révèlerait l’incapacité de ces auteurs à traiter des totalités sociales autrement que comme des collections de rapports sociaux. Parsons en parti-culier, bien que distinguant système social et structure sociale, dans la mesure où un système est un ensemble d’interactions se développant dans un milieu entre des acteurs motivés communiquant entre eux par la culture.
La structure sociale est une sorte de sublimation des échelles dominantes de va-leurs et des normes sociales qui en découlent. Elle désigne donc des types-idéaux de systèmes sociaux construits, et en même temps elle est combinaison et différenciation des institutions. Dans ce cadre, les rôles sociaux sont institutionnalisés quand les con-duites sociales sont conformes aux valeurs dominantes favorisées par la société. En conséquence, le concept défini ainsi est à la fois trop large et trop étroit. Trop étroit car il ne peut pas décrire les « conduites effervescentes ». Trop large car les croyan-ces, idées, valeurs, conduites n’ont pas le même caractère.
Au bout du compte, Parsons en serait réduit à un « spiritualisme dogmatique » en ramenant tout à un ensemble de valeurs communes dont l’échelle n’est pas contestée dans la société. Il aboutirait pour finir à une sorte de « nominalisme » puisque sa sociologie est incapable de penser le phénomène social total [28]. « Système social », « institution » et « structure sociale », sont trois concepts qui dissimulent, dans la théorie fonctionnaliste, l’impossibilité d’expliquer les bases de l’unification des socié-tés réelles. La violence de la critique suggère le danger que Gurvitch identifiait sans doute en la sociologie de Parsons qui proposait des solutions efficientes aux questions scientifiques que se posaient les sociologues français, et lui-même en particulier :
Ainsi, jusque dans le Traité de sociologie que Gurvitch dirige et publie en 1960, Roger Bastide, professeur à la Sorbonne, qui traite du chapitre intitulé « Sociologie et psychanalyse » compare les mérites de Durkheim et de Parsons, et se prononce nettement en faveur de ce dernier car la théorie de l’action, dans la mesure où elle se complète avec une théorie des « systèmes d’orientation », c’est-à-dire des motivations permet mieux de réconcilier analyse microscopique et analyse macrosociologique [29].
Enfin, c’est surtout George Gallup qui donne « l’exemple déplorable du soi-disant "sondage" de l’opinion publique (…) spécialement fait pour prouver toute la vanité des calculs statistiques de moyennes non adaptées à des cadres sociaux concrets » [30]. Dans un texte posthume, Gurvitch explique encore qu’à travers « le mécanisme technique de sondages, de calculs et de statistiques, le problème majeur de l’expli-cation en sociologie était sacrifié à des descriptions dépourvues d’intérêt et auxquelles on sacrifiait, post factum, n’importe quelle théorie sociologique » [31]. Gallup incarne de façon idealtypique à ses yeux la « quantophrénie » qui s’empare de la sociologie et qui la « technocratise », et dont certains Américains sont comme lui les promoteurs.
En somme, « l’énorme travail descriptif fourni par la sociologie américaine a montré (…) la voie », mais il a « besoin pour porter ses fruits, et même pour devenir utilisable, d’être assis sur des schèmes conceptuels, mieux clarifiés, plus raffinés et plus flexibles, tels que ceux qui font la force de la pensée sociologique française » [32]. Cette nécessité de compléter la théorie sociologique américaine, lacunaire sur le plan conceptuel, est un leitmotiv, y compris dans les discours du « plus Américain des Français » : Jean Stœtzel.
…À des propositions de reformulation
Jean Stœtzel : « importateur » français des sondages d’opinion publique
C’est paradoxalement, en effet, chez celui qui se présente le plus visiblement comme un des « importateurs » de la sociologie américaine en France, si l’on examine la façon dont il se met en scène dans le champ de la sociologie [33], que ce discours est le plus visible.
Jean Stœtzel (1910-1987) avait fait en 1937 un voyage d’étude d’un an en tant que professeur détaché à la Columbia University de New York. C’est là-bas, au contact des travaux de George Gallup – l’un des inventeurs de la méthode des sondages [34] – qu’il a la « révélation », parfait sa formation de statisticien, et commence à s’intéresser très sérieusement à la technique du sondage et aux notions d’attitude et d’opinion [35].
Après son séjour à Columbia, et une fois rentré en France, Stœtzel crée en no-vembre 1938 l’Institut Français d’Opinion Publique, qui est le premier organisme français à produire des sondages. Avec l’IFOP c’est à la fois une méthode d’investi-gation scientifique, mais aussi de nouvelles façons de penser la société que Stœtzel ramène d’Amérique.
En adoptant la posture psychosociologique, il s’agit, selon lui, de « combler une lacune entre la psychologie et la sociologie », en gardant à l’esprit que la conception psychosociale, qui a pour tâche de voir comment l’être biologique et psychique s’est socialisé et comment il utilise et exprime les types sociaux qui l’environnent. En lisant la littérature américaine, et en particulier Gallup, Louis Thurstone et Rensis Likert, il découvre « à la source des conduites concrètes, certaines formes de prépara-tion à l’action », dénommées des « attitudes », et « dont l’expression verbale n’est au-tre chose que l’opinion » [36]. L’opinion, forme verbale de la volonté du public, est re-cueillie, comme on sait, par des questionnaires auprès d’un échantillon représentatif de la population. Les réponses aux questions, une fois traitées, sont résumées en une courbe dont la forme permet alors de dire s’il se dégage un consensus (qui suggère alors qu’il existe un noyau d’attitudes collectivement partagées, signe de la stabilité de la société) ou si au contraire le groupe est partagé, voire indifférent sur la question.
Or, les concepts d’attitude et d’opinion sont l’objet chez lui d’une retraduction : il s’agit d’élaborer une théorie véritable, c’est-à-dire « un ensemble de concepts et de rapports systématisés rationnellement, sans relation apparente avec l’expérience, mais qui permet de retrouver par voie déductive les lois expérimentales » [37]. Pour atteindre cet objectif « l’intuition interprétative des auteurs continentaux doit apporter sa contri-bution pour corriger l’empirisme aveugle des Américains ; la subjectivité sans contrô-le des premiers doit être tenue en lisière par la discipline scientifique des seconds » (16). Alors que pour les auteurs américains, la notion d’opinion est essentiellement psychologique, Stœtzel considère qu’exprimer une opinion manifeste le statut social possédé ou postulé de l’individu dans son groupe. Dans les questions d’opinion publi-que, l’individu prend en compte la solution collective à un problème, donnée par le groupe.
« L’efficacité de l’opinion de la majorité ne vient donc pas d’une puissance mysté-rieuse attachée (…) au simple poids du nombre. En réalité la majorité tient son prestige de ce qu’elle est la preuve sensible du sentiment du groupe » (359).
L’opinion publique est le reflet des valeurs auxquelles souscrit le corps social de manière quasi unanime, et ces valeurs reflètent à leur tour des positions que la société adopte face aux problèmes qui se posent à elle. Le concept d’attitude devient lui aussi heuristique – à condition de le définir comme une « disposition mentale », une « pré-paration à l’action à l’égard de certains objets ou certaines situations déterminées » (67) – Stœtzel ne retient donc de ces mentors américains qu’une méthode, un principe heuristique, et des éléments cognitifs en un sens assez restreints [38]. Dans son genre, et quoi que de façon beaucoup moins achevée, c’est la même attitude qui caractérise la réception que fait Davy du culturalisme.
Georges Davy ou comment défendre la sociologie de Durkheim
Il est à peine exagéré de dire qu’après la guerre l’œuvre scientifique de Davy [39] est quasiment achevée, et que ses derniers écrits consistent principalement en des ma-nuels ou des textes dans lesquels il s’efforce de montrer l’actualité de la pensée de Durkheim, à l’image de ses Éléments de sociologie, publiés en 1950 chez Vrin, où il dialogue principalement avec les juristes Duguit et Hauriou pour vanter les mérites de la sociologie juridique d’inspiration durkheimienne, et où pas un auteur américain contemporain n’est cité.
Sa position de « défense et illustration » de la sociologie universitaire française d’avant-guerre est assez proche de celle d’un professeur agrégé qui se fait une spécia-lité de défendre la sociologie durkheimienne, et qui gravite un temps dans la mouvan-ce de Gurvitch : Armand Cuvillier. Ce dernier, dans Où va la sociologie française ? pousse un cri d’alarme et en appelle à un retour d’une sociologie durkheimienne, où les théories et les faits se fécondent mutuellement, héritée de ses maîtres Célestin Bouglé et François Simiand [40]. Sa défense, tout comme celle de Davy, s’inscrit contre ce que l’on pourrait appeler une sociologie compréhensive d’inspiration phénoméno-logique, dont tous deux dénoncent souvent l’ascendance germanique, contexte de l’après-guerre oblige.
Davy livre à notre connaissance son premier commentaire significatif de la socio-logie américaine dans un numéro de l’Année Sociologique, où il continue de tenir la rubrique de « sociologie générale », avec un compte rendu groupé, et introduit ainsi son propos.
« Il n’est pas question ici de défendre envers et contre tout une orthodoxie durkheimienne. La sociologie n’est pas immobile, et l’on peut non seulement dégager de la méthode durkheimienne des conséquences que son auteur n’a pas tirées, mais aussi l’infléchir ou l’enrichir ou la modifier au contact de l’expérience ou de disciplines nouvelles, sans pour cela renoncer à parler de la sociologie comme d’une science qui ne se révèle pas moins humaine par son objet que science par sa méthode » [41].
À Jules Monnerot qui a alors récemment publié Les faits sociaux ne sont pas des choses, dont il rend compte dans la foulée, Davy rétorque que l’ostracisme de Durkheim à l’égard de l’individu est « bien plus de méthode que de doctrine » (186). À ses yeux, une sociologie
« plus compréhensive est parfaitement compatible avec les exigences scientifiques auxquelles une science humaine ne peut renoncer sans cesser d’être une science. (…) Il faudrait montrer comment le facteur individuel peut, à la condition de ne pas apparaître comme ce qui produit mais défie toute explication, être réintégré dans l’explication sociologique sans la ruiner, ni en exclure les causes sociales auxquelles s’associent au contraire sa propre causalité nodale… » (187).
Dans ce programme, il convoque une sociologie américaine, essentiellement inter-actionniste et/ou culturaliste, il semble un peu amalgamer les deux, qui prend des di-rections « vers lesquelles tout ce que nous venons de dire nous attire » [42]. Ainsi la sociologie de G.H. Mead ouvre-t-elle des voies que Davy juge dignes d’intérêts, dans la mesure où on peut admettre que par la pratique de l’intercommunication, – où cha-cun a son rôle et pour le jouer doit se représenter le rôle d’autrui –, l’individu sent émerger le soi qui transformera la société. La perspective de la production de la so-ciété par l’individu en interaction vient donc utilement compléter l’apport de Durkheim. Même diagnostic à propos du Handbook of Sociology de William Ogburn, où, si l’on laisse de côté les considérations psychanalytiques sur les expériences des jeunes enfants, on tire plus de profit à retenir cette idée selon laquelle « chacun va jouant dans la vie des rôles qui sont des réponses aux attitudes d’autrui, et en vue surtout de l’estime ou du blâme (…) les être humains doivent en réalité être considé-rés comme agissant par référence à l’opinion des autres » (190). Ainsi, l’individu et le groupe se trouvent intégrés au sein d’un même tout. La notion de personnalité de base, à condition d’être interprétée « d’une façon nettement sociologique » (191) comme chez Kardiner, est elle aussi riche d’enseignements, car elle a mis au jour les « conditions structurelles de base qui font, dans le champ social total, le facteur individuel et le facteur social indissolublement liés » (193). Dans un champ discipli-naire, préparé sans doute par des travaux précurseurs comme ceux de B. Malinowski à gommer le hiatus entre individu et société, A. Kardiner et R. Linton ont achevé plus complètement cette conjonction en montrant
« qu’il existe, entre la structure et les conditions du milieu, et en particulier de l’am-biance familiale, d’une part, et la structure de la personnalité type de l’individu qu’on y rencontre normalement, une influence causale réciproque : par une sorte de chassé-croisé, personnalité et milieu se créent réciproquement à l’image l’un de l’autre (…) » (194).
Au final, à la lecture, de The cultural background of personnality de Linton, ou de The Study of a man de Kardiner, Davy en conclut à la légitimité d’une démarche qui consisterait à réintégrer le facteur individuel dans une compréhension à la fois objec-tive et explicative du tout social. En somme les travaux américains mentionnés ou-vrent la voie à un programme suggéré par le travail de Durkheim quand il quitte une explication morphologique et mécaniste et laisse la conscience collective « prendre de la hauteur pour assumer sa transcendance » et filtrer le caractère spécifiquement humain des phénomènes sociaux issus de cette association des consciences indivi-duelles (186). Davy se serait d’ailleurs proclamé « l’instigateur de l’intérêt en France pour "la personnalité de base" » [43].
Dans la livraison de l’Année de 1951, c’est encore le « problème des influences culturelles » qui retient son attention, et en particulier le Cultural Sciences, de Znaniecki, où il loue l’auteur de montrer qu’existe un ordre culturel des relations hu-maines qui s’ordonne suivant les diverses perspectives qu’on peut prendre de l’activi-té des hommes en société. L’initiative individuelle devient un « cultural datum » à condition de l’analyser dans son contexte culturel et de ne jamais la prendre comme facteur absolu. C’est la même leçon qu’il tire de la lecture de Social organization de Robert Lowie, où il appuie l’utilisation du terme « groupement humain » par l’auteur, mais lui reproche de ne pas toujours assez préciser qu’il ne peut s’agir, dès lors qu’on veut faire œuvre de science sociale, que du « groupement d’individus humains, qui a lui-même valeur structurante et signifiante, c’est-à-dire offre aux virtualités psychologiques qui sont dans l’individu la stimulation et le cadre qui permettent leur développement » [44]. La culture oui, mais à condition de ne jamais perdre de vue le point de vue holiste et objectiviste qui doit rester celui du sociologue…
 
II. Au nom de la « totalité »
 
 
À l’évidence, cette réception très sélective s’explique par des considérations stra-tégiques liées au contexte social et intellectuel. Il s’agit de reconstruire une tradition sociologique. Dans cette « course » à la définition légitime de la discipline, quelques équipes s’affrontent et tentent d’imposer leur point de vue. C’est particulièrement net par exemple dans le cas du groupe Gurvitch [45].
Reste que, on peut s’interroger sur la signification de cette volonté de produire une science certes empirique mais qui concilierait une tradition de recherche de terrain avec une réflexion plus générale sur la société considérée dans son ensemble. Pour y faire référence, sont utilisées indifféremment par différents auteurs et parfois par les mêmes, comme on a pu déjà le constater, les termes de « totalité », « société globa-le », « système social », « milieu social »… Curieusement, cette particularité a été jus-qu’ici ignorée, considérée comme peu importante ou allant de soi, y compris par les acteurs de cette époque eux-mêmes. Pourtant elle transparaît comme un leitmotiv dans les commentaires des uns et des autres.
« Elle reconnaît peu la réalité des ensembles ou des totalités »
Ainsi s’exprime explicitement Raymond Aron [46] sur l’appréciation qu’on peut faire de la sociologie américaine dans un article qui fut publié dans les Cahiers Internationaux de Sociologie [47]. Son propos y est d’apprécier la capacité d’explication du discours sociologique des Américains d’un point de sociologie de la connaissance.
À ce titre, il n’est pas étonnant que grâce à leur esprit pragmatique issu du puri-tanisme les Américains aient essayé de dominer l’environnement extérieur, et en par-ticulier le milieu social. De même, les questions que pose sa sociologie intéressent la société elle-même, à savoir la relation entre les diversités raciales et religieuses.
Les théories du genre structuraliste fonctionnel appartiennent aussi à ce type de pensée :
« Les théories structuralistes – fonctionnelles, qu’elles soient du type Parsons du ty-pe Merton, ont en commun le point de départ, l’individu, et un penchant à dissoudre les collectivités dans ce que nous appelons des relations inter-individuelles. La réduction des phénomènes globaux de la collectivité à des relations entre les individus, la tendance à expliquer le phénomène total par la pluralité des éléments et des aspects me paraissent aller dans le sens de la société américaine » (63).
Bref, c’est une sociologie foncièrement analytique qui « cherche à dissoudre les totalités ou les réalités globales en autant d’éléments qu’il est possible, à les éclairer de plusieurs points de vue ; elle reconnaît peu la réalité des ensembles ou des totalités » (64).
Se pose alors la question de savoir quel est le degré de valeur de sa méthode et de ses concepts. La réponse est alors sans appel : s’il s’agit de sociographie et d’enquêtes empiriques, alors les Américains ont fait plus que tous les autres sociologues, mais quand on va au delà de l’aspect empirique et sociographique, on peut se poser des questions sur la portée de concepts à tendance psychologique et individualiste : à l’é-vidence ce système conceptuel est trop analytique et pas assez global. Après ce texte, qui est manifestement une transcription de conférence, s’est ensuivie une discussion, en partie retranscrite elle aussi, au cours de laquelle Aron tombe d’accord avec Gurvitch pour souligner qu’il « n’existe nulle part pour l’instant une jonction satisfai-sante entre théorie et empirie » (76).
Ses interrogations sur les sociétés industrielles ont conduit Aron à se pencher sur la littérature américaine. Pourtant, notre recension de ses écrits sociologiques montre très peu d’autres allusions directes à la production américaine, mis à part dans la Lutte des classes où, ironie du sort, son diagnostic concorde assez bien avec celui de Gurvitch, car il dénonce pareillement le caractère inopérant des enquêtes américaines pour comprendre le phénomène des classes sociales. Ainsi l’enquête de Lloyd Warner, Democracy in Jonesville décrit-elle selon lui un monde statique, et trahit-elle une conception conservatrice car elle suggère le caractère atemporel des divisions sociales mises au jour. Il lui oppose le travail d’Halbwachs dans lequel l’appartenance de classe renvoie à des manières de vivre, et de la sorte « les phénomènes saisis par Halbwachs sont réels, importants » [48]. La définition américaine de la classe sociale met l’accent sur les relations interindividuelles de prestige, elle est nominaliste et considère comme l’essence des phénomènes la psychologie des individus. La sociolo-gie, « si elle cesse d’être inspirée ou orientée par des questions de portée philoso-phique, (elle) risque de se perdre dans des études de détail dont la rigueur même ne suffirait pas à assurer l’intérêt » (347). C’est par une autre voie, qu’on peut saisir chez Friedmann ce souci de comprendre les « totalités ».
 
III. Georges Friedmann : une nouvelle science de « l’homme total »
 
 
Friedmann défend comme on sait l’idée que l’analyse physiologique et psycho-technique détaillée du travail à la chaîne montre en celui-ci d’abord un fait technique, à travers le fait technique un fait psychologique, à travers le fait psychologique un fait social.
Dans le cadre de ce programme de recherche, il se réfère, à Marx, mais surtout à la notion d’homme total de Mauss, dont il tire des enseignements qui eux aussi, au bout du compte, ne sont pas si éloignés de la lecture qu’en propose Gurvitch. En ce sens, il rejoint la question de la « réciprocité des perspectives » [49], notamment à travers l’utili-sation de ces références communes. Ainsi, il refuse de penser comme Durkheim que les tâches parcellisées et reliées les unes aux autres sont en elles-mêmes porteuses de solidarité sociale, et qu’il suffit de créer une réglementation qui coordonnerait les fonctions afin de libérer la solidarité inhérente à la division du travail [50].
En s’intéressant à l’aliénation des hommes par des techniques qu’ils élaborent pour les servir, en particulier aux méfaits du progrès techniques sur les métiers et sur l’exis-tence des ouvriers, Friedmann développe une conception de l’homme plongé dans son milieu, et a l’ambition de construire une science de « l’homme total », quelque peu inspirée de Mauss. Ce qui suppose de pouvoir rendre compte des particularismes re-plongés et analysés dans le cadre de la société globale. Pour appréhender les significa-tions et les conséquences sociales du progrès technique, le sociologue se doit d’adop-ter comme objet d’étude les groupes que les hommes constituent dans et par le travail. Ces groupes ont une réalité qui évolue avec les techniques de production et la division du travail.
Une science sociale reste à construire, qui considèrerait enfin que :
« le travail est un phénomène essentiellement complexe, qui met en jeu l’homme tout entier et réagit sur sa sensibilité, son attitude mentale, son comportement individuel et social. Le temps où le travail pouvait être considéré exclusivement comme un fait technique ou psychologique est définitivement révolu » [51].
Il en résulte que toute sociologie est inséparable d’une psychologie du travail et de ses effets sur l’homme, qui suppose une compréhension simultanée de l’action du pro-grès technique sur la mentalité humaine considérée dans son individualité mais aussi replacée dans les groupes où elle est plongée.
Aussi, dans le prolongement de l’idée qu’il se fait de l’insertion des hommes dans leur milieu, Friedmann travaille à l’élaboration d’une psycho-sociologie du travail à la chaîne, où celle-ci doit être considérée comme un fait à la fois historique, technique, physiologique, psychologique et social.
« Les rythmes du corps humain, et en particulier ceux du travail professionnel, se sont lentement constitués au sein de groupes et de civilisations, ils expriment des traditions séculaires, parfois millénaires, et relèvent de causes non seulement biologiques mais sociologiques » [52]. Friedmann se réfère bien sûr ici à Mauss qui « a démontré » ce façonnement des corps par les civilisations « à propos de ce qu’il appelle "les techniques du corps", entendant par là celles des techniques où le corps lui-même est l’instrument de l’homme » (37). « Les techniques, dont le complexe caractérise le nouveau milieu, répondent à la définition des "faits de civilisation", telle que la donne Marcel Mauss, et se rencontrent dans des sociétés de structures économiques fort diverses » (418).
Les conditions particulières d’existence qui résultent de l’immersion dans le milieu naturel façonnent la mentalité et la manière de raisonner, lesquelles arrivent à une certaine harmonie. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le progrès technique n’est pas bon en soi car toutes les techniques peuvent être retournées contre l’homme, du fait de la perte d’une vie réglée sur le rythme vital. Et les changements sont si rapides qu’aucune potentialité n’a le temps de se changer en quelque chose de stable. En conséquence l’homme a de plus en plus de doutes sur sa capacité à dominer les forces qu’il a déchaînées.
À ce titre, le travail des ouvriers, reste un objet d’étude privilégié, car les change-ments dans le travail sont tellement importants que c’est dans l’activité laborieuse que l’homme perd de la façon la plus flagrante le contact avec son milieu naturel.
C’est aussi dans ce domaine qu’on voit de la façon la plus évidente l’insertion de la technique et ses conséquences sur la vie des hommes. « Nul plus vigoureusement que Marx n’a analysé le rapport de l’homme avec la nature dans l’activité de travail. Le travail est essentiellement, à travers la technique, la transformation par l’homme de la nature qui, à son tour, réagit sur l’homme en le modifiant » [53]. Par exemple le machi-nisme crée du chômage structurel du fait des progrès de l’automation. Le travail à la chaîne impose un rythme obligatoire intolérable pour le travailleur qui se retrouve dans un monde totalement déshumanisé. La soumission physique du travailleur à ce rythme, doublée de la dépossession de tout savoir professionnel digne de ce nom a des implications psychologiques certaines que le chercheur doit s’efforcer de mettre au jour, parce qu’elles se répercutent ensuite au niveau de la perception qu’ont les tra-vailleurs de l’univers social.
À un niveau supérieur, certes l’entreprise a une organisation formelle qui se mani-feste par la hiérarchie des fonctions, mais aussi une organisation non formelle qui renvoie aux liens sociaux et affectifs tissés entre travailleurs et employés d’une même usine, si bien qu’au bout du compte, les implications sociales du machinisme dépas-sent le cadre de l’entreprise, et que ce qui est en jeu, c’est le risque de dissolution du lien social, du fait de l’exclusion du travailleur, qui n’est plus intégré à la finalité sociale, et n’adhère plus aux buts de la collectivité où il travaille.
En somme, l’usine transpose aux relations de travail des représentations sociales à l’œuvre dans l’ensemble de la société. Elle est le reflet, par les relations de travail, des relations que l’ouvrier entretient avec tous ses autres groupes d’appartenance, c’est pourquoi il est nécessaire de prendre en compte la relation psychologique du travail-leur avec tous les groupes dont il fait partie : syndicat, profession, parti politique, clas-se sociale, nation. Le machinisme industriel apparaît comme un « test géant » qui met en lumière le retentissement des facteurs sociaux sur l’activité mentale et morale de l’homme contemporain. Bref, l’analyse physiologique et psychotechnique détaillée du travail à la chaîne montre en celui-ci d’abord un fait technique, à travers le fait techni-que un fait psychologique, à travers le fait psychologique un fait social [54].
Bref, afin de rendre compte du phénomène du travail dans toute sa complexité, c’est une conception pluraliste et pluridisciplinaire, mêlant sociologie, histoire et psy-chologie, que Friedmann appelle de ses vœux. C’est une nouvelle science de l’homme total inspirée de Mauss, qui suppose une compréhension simultanée de l’action du progrès technique sur la mentalité humaine considérée dans son individualité mais aussi replacée dans les groupes où elle est plongée. La référence commune à Mauss n’est sans doute pas un hasard, et elle fonctionne en quelque sorte de la même façon : contribuer à bâtir une sociologie qui a pour vocation de comprendre tout fait micro-méso ou macrosociologique, à condition d’en retrouver la signification au niveau de la société prise dans son ensemble. On retrouve là aussi un leitmotiv de la sociologie de Gurvitch, et en particulier la volonté de comprendre les phénomènes sociaux à dif-férents niveaux de la réalité sociale (les fameux « paliers en profondeur » de Gurvitch).
Dans un premier temps du moins, la problématique de Friedmann est explicite-ment revendiquée par ses élèves et autres jeunes chercheurs qui gravitent autour de lui au Centre d’Études Sociologiques. Ici et là, leurs commentaires soulignent cette lacu-ne, à l’image de V. Isambert par exemple, qui à propos d’un livre de W.F. Whyte qui traite du problème du conflit du travail dans une usine de Chicago, écrit : « Une fois établie la définition des divers points de vue que l’on peut prendre sur les relations, l’auteur ne va guère au delà d’une affirmation assez imprécise : l’interdépendance des faits observés aux divers niveaux. La relation entre une situation sociale d’entreprise et la situation globale est totalement ignorée » [55].
Parmi ceux-ci, il faut sans doute faire aussi une place à part à François Bourricaud, Michel Crozier et Alain Touraine, que leurs centres d’intérêts conduisent à réitérer des déclarations d’intentions de bâtir une explication rapportée à la totalité de la so-ciété, sur des objets d’études relevant de la sociologie du travail et des entreprises.
Bourricaud, intéressé comme on sait par le concept d’action, et donc par la socio-logie fonctionnaliste, se fait le relais de ce discours sur le travail et la technique en précisant, dans une livraison des Cahiers Internationaux de Sociologie, que « les rela-tions sociales, engendrées par les règles de la division du travail (…) ne témoignent pas seulement de l’adaptation des individus à leur milieu technique, mais de la réac-tion totale de ces individus à leur milieu total » [56]. Car en fait « l’action n’a (…) pas seulement une dimension technique ou instrumentale : les sentiments de satisfaction ou d’insatisfaction qui résultent de l’action, affectent l’acteur lui-même, et par consé-quent son adaptation à son "milieu", c’est-à-dire à l’ensemble des données sur les-quelles s’exerce son action » [57]. Au début des années 1950, il écrit, en sus de celui d’où est tirée cette citation, plusieurs textes dans l’Année Sociologique et dans les Cahiers qui sont des commentaires de la production américaine à la lumière de cette conception de l’action rapportée à la totalité du milieu social [58].
Mais c’est Touraine, sans doute, qui va de la manière la plus flagrante se faire une spécialité de l’exégèse de la sociologie américaine, en vue de la construction d’un dis-cours théorique plus globalisant. Les titres de deux parmi les articles qu’il livre à cette époque sur la question sont d’ailleurs explicites : « Ambiguïté de la sociologie indus-trielle américaine », 1952, et « Le traitement de la société globale dans la sociologie américaine contemporaine », 1954. Du premier de ces textes il ressort que la sociolo-gie industrielle américaine n’est pas un ensemble de pratiques et de recherches scientifiques mais un document sur la société américaine. Si les travaux de l’école de Harvard et de Mayo sont louables parce qu’ils aident à réfléchir sur la condition ou-vrière pour opérer une revalorisation de son travail, « il est impossible (…) de s’en tenir à l’analyse comparée des divers systèmes, impossible de ne pas rechercher une vue d’ensemble des problèmes sociaux de l’industrie » (133). Et « le choix, dès le départ, de l’établissement industriel comme terrain d’étude est l’expression privilé-giée accordée par cette sociologie aux relations interpersonnelles considérées indé-pendamment des structures de la société globale » (137). Or, c’est faire preuve d’é-troitesse d’esprit que de réduire le social aux relations interpersonnelles et d’accorder arbitrairement le privilège à un niveau d’analyse abstraitement isolé, sans se pencher sur la question des rapports entre le technique et le social.
Dans le deuxième texte, Touraine déplore la disparition apparente des problèmes touchant la structure socio-historique de la société globale. Il est impossible d’y trou-ver une quelconque conception de l’agencement des différentes manifestations de la vie sociale. Ainsi les travaux de Warner sur la stratification sociale dépouillent-ils la notion de prestige de tout pouvoir heuristique en supprimant de son explication la possession de certains attributs sociaux et surtout la valeur que la société ou certaines de ses parties leur attribue, de même que les développements de l’American Soldier passent sous silence la question de savoir ce qui fait la particularité de la solidarité entre soldats américains et plus généralement de leur comportement par rapports à d’autres soldats. À noter que dans ce développement Touraine fait référence à Gurvitch dont il réutilise les arguments critiques.
Le modèle de Gurvitch
Comme dans le cas de Friedmann, il importe de faire un bref retour sur la concep-tion de Gurvitch pour mieux comprendre l’appréciation qu’il fait des travaux améri-cains. Comme on sait, il se fait une conception de la société découpée en étages, les paliers en profondeur, au nombre de 10 au final, qui sont des entités sociales, les-quelles offrent un point de vue sur une réalité sociale en train de se construire avec les phénomènes sociaux totaux.
Par exemple, ce sont « La surface morphologique ou écologique », c’est-à-dire l’inscription de la société dans l’espace, ou encore « la trame des rôles sociaux », qui révèle des enchevêtrements de rôles assumés par des individus ou des ensembles d’in-dividus qui y participent sont de tels paliers. Mais, ce qui impulse le véritable mou-vement de la vie sociale, ce sont des phénomènes sociaux, concept inspiré de Mauss, qui sont à comprendre comme des ensembles d’attitudes collectives, lesquelles traver-sent « horizontalement », si l’on peut dire, les paliers en profondeur, et qu’on observe dans leur mouvement à travers différents types de groupements dont ils sont le fondement.
Si bien qu’on peut aller jusqu’à dire « que tout groupe est d’abord un "phénomène social total" capable de se manifester dans tous les paliers en profondeur de la réalité sociale » [59]. Les classes sociales par exemple, qui englobent la famille, les professions, les groupes d’âges… sont pour Gurvitch des phénomènes sociaux totaux. Chaque groupement particulier peut être étudié comme phénomène total, mais à condition qu’on le considère comme intégré dans des sociétés globales diversifiées. En somme, son ambition est de fournir, une grille d’analyse susceptible d’appréhender concrète-ment le phénomène social total à tous les niveaux de la réalité sociale, et à toutes les échelles, du groupement le plus particulier au plus général, ce qu’il croit possible en vertu de la « réciprocité des perspectives » qui pose que consciences individuelles et consciences de groupes sont immanentes à tous les niveaux de la réalité sociale.
La société, au final, est mue par des « forces volcaniques » qui expriment l’évolu-tion discontinue dont la vie sociale est en permanence l’objet, et avec les paliers en profondeur, l’explication de l’individuel replacé dans la totalité de la société est d’au-tant plus garantie que non contents d’être des « postes variés d’observation de la vie sociale » en quelque sorte, les paliers sont censés s’interpénétrer et s’imprégner mu-tuellement, si bien qu’ils sont l’enjeu de luttes et de tensions.
Dans ces conditions, il importe de réussir une synthèse entre micro et macrosocio-logie pour bien capter les phénomènes totaux dans leur multi-dimensionnalité. Reste aussi à créer une véritable microsociologie destinée à travailler au niveau du palier en profondeur les plus individuels : les états mentaux et actes psychiques, et à puiser ses objets dans la théorie gurvitchéenne des formes de sociabilité laquelle est seule à décrire correctement
« Les éléments microsociologiques (…) qui s’actualisent, se combinent, se combat-tent et s’équilibrent de la façon la plus variée en fonction de chaque type de groupe-ments particuliers et de chaque type de sociétés globales, où ces groupements sont intégrés, ainsi que de chaque conjoncture sociale singulière » [60].
Dans ce but, il invente aussi le concept de phénomène psychique total, dans le cadre duquel il entend faire fonctionner cette microsociologie. Du côté des méthodes d’investigation sur le terrain, on peut, une fois ces précautions prises, faire appel à la sociologie américaine, et plus particulièrement à la sociométrie de Moreno, qui seule trouve grâce à ses yeux. Une collaboration étroite entre sociologie américaine more-nienne et sociologie française est souhaitable, qui se fonde sur cette division du travail. À la sociologie française incombe la tâche de clarifier d’une façon définitive le domaine de la psychosociologie en produisant une synthèse décisive de la théorie et de la recherche empirique, à la sociologie américaine est dévolue la tâche de fournir les techniques d’investigation et de mesures diverses qui permettent d’appréhender la réalité des petits groupes. Car, les travaux de Moreno, comme tout ce qui relève de la psychologie sociale américaine restent « malgré eux, partiellement handicapés par un psychologisme individualiste inavoué et latent » [61].
Ainsi comme Moreno adopte à ses yeux une position qui n’a en fait pas dépassé le point de vue du rapport intermental, il entend reprendre certains des tests élaborés par ce dernier, et les modifier dans un sens favorable à la prise en compte de l’imbrication de l’individuel et du social [62]. Par exemple, au test sociométrique (qui consiste à éva-luer les relations croisées d’attraction et répulsion et à dégager les figures des leaders, en demandant par exemple à des enfants à côté de quels membres du groupe ils aime-raient être assis), on peut ajouter le test combiné de scission. Il s’agit d’annoncer aux individus que leur groupe va éclater et de leur demander avec qui ils iraient pour former un sous-groupe. Ce test aurait l’avantage de rendre les « Nous » plus actifs [63], et donc les résultats plus fiables, car alors les tensions sont au maximum de leur intensité.
Il est difficile de mesurer l’influence qu’a eue la pensée de Gurvitch, tant elle paraît aujourd’hui discréditée, y compris par ceux qui ont pu le côtoyer et qui, il faut bien le dire, ont souvent eu à pâtir de son mauvais caractère et de ses « coups de sang ». À cela, il faut ajouter qu’elle ne suscita pas à proprement parler, d’applica-tions à des en-quêtes de terrain, si ce n’est de manière très indirecte dans le travail de P.H. Maucorps qui gravita un temps dans l’équipe Gurvitch.
Sans doute ce dernier constituait-il aussi pour les jeunes chercheurs de l’époque un « point de passage obligé » tant il est puissant sur le plan institutionnel au moins jusque vers 1955. Reste qu’à nos yeux son influence intellectuelle reste aujourd’hui largement sous-estimé. Nous nous sommes risqués ailleurs à essayer de la retrouver dans les travaux d’auteurs tels qu’Edgar Morin et Alain Touraine [64]. Mais ce travail reste à faire : Alain Girard, peu suspect d’accointances ni intellectuelles, ni scientifi-ques, ni idéologiques avec Gurvitch, n’écrivait-il à la fin des années 1950 : les faits démographiques «même les mieux établis, ne peuvent être saisis, en effet, comme tous les faits sociaux, que dans le contexte plus général de la société globale » [65] ?
 
Conclusion
 
 
Cet aperçu des principaux arguments qui caractérisent la réception de la sociologie américaine par les maîtres de la sociologie universitaire française des années 1950, met au jour certaines convergences dans leurs critiques et leurs commentaires, malgré la pluralité des références et des programmes de recherche. La lecture qu’ils font des Américains est typique, nous semble-t-il, d’une axiomatique et de principes épistémi-ques qui renvoient à ce qu’on pourrait appeler grossièrement un paradigme de type holiste. En ce sens, relevant à la fois des apports de Durkheim et de Marx comme l’écrit Vannier [66], la sociologie française ne rompt pas encore tout à fait avec la pério-de antérieure. Certes, les ambitions durkheimiennes sont abandonnées, et la produc-tion sociologique, des sociologues du travail notamment, se caractérise par un ensemble de monographies assez descriptives [67]. Toutefois l’ambition de reconstruire une tradition française, qui n’a jamais vraiment été prise au sérieux à notre connais-sance par les historiens de la discipline, transparaît derrière cette appropriation, somme toute assez orientée, de certains ouvrages américains de l’époque. Selon Reynaud, « la tradition française est une tradition de réflexion sociale menée par des philosophes » [68]. Ou encore : « Une des grandes choses sur lesquelles s’est constitué Friedmann, c’est l’idée qu’il fallait quand même garder ce qu’il y avait de fondamental dans l’interrogation des philosophes (…) mais essayer d’apporter des réponses quanti-fiables – cela, tout à fait explicitement » [69]. Aron exprime un sentiment voisin dans ses Mémoires, même si pour lui la persistance d’une interrogation philosophique n’a pas les mêmes conséquences :
« J’appartiens à une génération intermédiaire entre celle des disciples directs de Durkheim et la génération pour laquelle la conversion de la philosophie à la sociologie implique des recherches empiriques (…) Georges Friedmann n’est pas allé jusqu’au bout de la conversion » [70].
Sans doute fallait-il en effet le temps d’une génération pour que la sociologie française se débarrasse de ses « vieux démons » et abandonne son ambition philoso-phique à dire quelque chose sur la société qui se rapproche le plus possible de l’uni-versalité. C’est, semble-t-il, plus tard, dans les années 1960, alors que ces prétentions disparaissent à mesure que se développent de plus en plus des champs de recherche séparés et autonomes, que les Français entretiendront un dialogue plus « apaisé » avec leurs homologues outre-Atlantique, notamment avec les interactionnistes qui vont ins-pirer alors fortement la sociologie criminelle – et en particulier Philippe Robert [71] –, ainsi que la sociologie du travail ; la sociologie de Lazarsfeld investie par Raymond Boudon ; ou encore « l’individualisme institutionnel » de Bourricaud inspiré par Parsons. Subsistent aussi quelques énigmes : pourquoi cette bienveillance dans les années 1950 à l’égard des interactionnistes de la « première école de Chicago » alors que souvent ces références élogieuses sont plutôt des pétitions de principe ? Pourquoi Stœtzel, Gurvitch, Davy, mais surtout Friedmann, ignorent-t-ils Merton ? Dans notre recension (qui n’a néanmoins pas la prétention d’être exhaustive) nous n’avons trouvé aucun commentaire substantiel et discuté de son œuvre.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Aron R., 1959, La société américaine et sa sociologie, Cahiers Internationaux de Sociologie, 26, 55-80.
·  Aron R., 1964, La lutte des classes, Paris, Gallimard.
·  Aron R., 1985, Mémoires, Paris, Julliard.
·  Balandier G., 1972, Gurvitch, Paris, Presses Universitaires de France.
·  Bastide R., 1968, Sociologie et psychanalyse, in Gurvitch G., (ed.), Traité de sociologie, II, Paris, Presses Universitaires de France, 402-420.
·  Blondiaux L., 1998, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil.
·  Bourricaud F., 1951, M. Parsons et la « théorie générale de l’action », Année Sociologique, 1953, 106-129.
·  Bourricaud F., 1952a, Sur la prédominance de l’analyse microsociologique dans la sociologie américaine, Cahiers Internationaux de Sociologie, 13, 105-121.
·  Bourricaud F., 1952b, Note sur le concept de culture, Année Sociologique, 1952, 229-239.
·  Bourricaud F., 1953, Essai sur le lien personnel, Cahiers Internationaux de Sociologie, 15, 64-93.
·  Chapoulie J.M., 1991, La seconde fondation de la sociologie française, les États-Unis et la classe ouvrière, Revue Française de Sociologie, 32, 1, 321-364.
·  Clark T.N., 1973, Prophets and Patrons, Cambridge, Cambridge University Press.
·  Cuvillier A., 1953, Où va la sociologie française ?, Paris, M. Rivière.
·  Davy G., 1949, Sur les conditions de l’explication sociologique et la part qu’elle peut faire à l’individuel, Année Sociologique, 1940-1948, 182-196.
·  Davy G., 1951, Problèmes généraux. Le problèmes des influences culturelles, Année Sociologique, 1953, 93-103.
·  Desmarez P., 2004, Georges Friedmann, médiateur de la sociologie industrielle, in Grémion P., Piotet F., (ed.), Georges Friedmann. Un sociologue dans le siècle, Paris, CNRS Éditions, 103-118.
·  Farrugia F., 2000, La reconstruction de la sociologie française (1945-1965), Paris, l’Harmattan.
·  Friedmann G., 1940-1948, Technologie, Année Sociologique, 1949, 2, 761-765.
·  Friedmann G., 1955, La thèse de Durkheim et les formes contemporaines de la division du travail, Cahiers Internationaux de Sociologie, 18-19, 45-58.
·  Friedmann G., 1962 (1946), Problèmes humains du machinisme industriel, Paris, Gallimard.
·  Friedmann G., 1963 (1950), Où va le travail humain ?, Paris, Gallimard (3ème édition).
·  Friedmann G., 1970, La puissance et la sagesse, Paris, Gallimard.
·  Friedmann G., Naville P., (eds.), 1961, Traité de sociologie du travail, Paris, Armand Colin.
·  Friedmann G., Tréanton J.R., 1951, Généralités, Année Sociologique, 1953, 441-443.
·  Girard A., 1957-1958, Morphologie sociale, Année Sociologique, 1957-1958, 271-334.
·  Gurvitch G., 1947-1948, Microsociologie et sociométrie, Cahiers Internationaux de Sociologie, 3-4, 24-67.
·  Gurvitch G., 1950, La vocation actuelle de la sociologie, Paris, Presses Universitaires de France.
·  Gurvitch G., 1955, Le concept de structure sociale, Cahiers Internationaux de Sociologie, 19, 3-44.
·  Gurvitch G., 1956, La crise de l’explication en sociologie, Cahiers Internationaux de Sociologie, 21, 3-18.
·  Gurvitch G., 1959, Les cadres sociaux de la connaissance sociologique, Cahiers Internationaux de Sociologie, 26, 165-172.
·  Gurvitch G., 1966, Mon itinéraire intellectuel ou l’exclu de la horde, L’Homme et la Société, 1, 3-12.
·  Gurvitch G., 1968 (1960), Traité de sociologie, Paris, Presses Universitaires de France.
·  Gurvitch G., Moore W., (eds.), 1947, La sociologie au vingtième siècle, Paris, Presses Universitaires de France (2 tomes).
·  Isambert V., 1951, Syndicalisme et mouvement ouvrier (compte rendu de Whyte William F. : Pattern for industrial Peace), Année Sociologique, 1953, 476-478.
·  Marcel J.Ch., 1997, Les avatars de l’héritage durkheimien. Une histoire de la sociologie en France (1920-1958), thèse de doctorat en sociologie, Université Paris I-Panthéon-Sorbonne.
·  Marcel J.Ch., 1998, Jean Stœtzel élève de Maurice Halbwachs : les origines françaises de la théorie des opinions, Année Sociologique, 48, 2, 319-351.
·  Marcel J.Ch., 2001, Georges Gurvitch : les raisons d’un succès, Cahiers Internationaux de Sociologie, CX, 97-119.
·  Mendras H., 1995, Comment j’ai rencontré Durkheim, in Borlandi M., Mucchielli L., (eds.), La sociologie et sa méthode (les Règles de Durkheim un siècle après), Paris, l’Harmattan, 401-405.
·  Moreno J.L., 1947, La méthode sociométrique en sociologie, Cahiers Internationaux de Sociologie, II, 88-101.
·  Mucchielli L., 1997, Une sociologie militante du contrôle social. Naissance du projet et formation de l’équipe francophone. Déviance et société, des origines au milieu des années quatre-vingts, Déviance et Société, 21, 1, 7-45.
·  Reynaud J.D., 1961, Sociologie et « raison dialectique », Revue Française de Sociologie, 2, 1, 50-66.
·  Schweber L., 2002, Wartime research and the quantification of american sociology. The view from « the American Soldier », Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 6, 65-94.
·  Stœtzel J., 1943, Théorie des opinions, Paris, Presses Universitaires de France.
·  Stœtzel J., 1948, Les sondages d’opinion publique, Paris, Les Éditions du Scarabée.
·  Stœtzel J., 1957, Sociology in France : an empiricist view, in Becker H., Boskoff A., (eds.), Modern Sociological Theory in Continuity and Change, New York, Holt Rinehart and Winston, 623-658.
·  Stœtzel J., 1976, Georges Davy (1883-1976), Revue Française de Sociologie, 18, 2, 157-163.
·  Touraine A., 1951, Classe sociale et statut socio-économique. (À propos de quelques travaux en langue anglaise), Cahiers Internationaux de Sociologie, 11, 155-176.
·  Touraine A., 1952, Ambiguïté de la sociologie industrielle américaine, Cahiers Internationaux de Sociologie, 12, 131-146.
·  Touraine A., 1953, Compte rendu de Parsons, Shills : « Vers une théorie générale de l’action », Cahiers Internationaux de Sociologie, 14, 182-186.
·  Touraine A., 1954, Le traitement de la société globale dans la sociologie américaine contemporaine, Cahiers Internationaux de Sociologie, 16, 126-145.
·  Tréanton J.R., 1991, Les premières années du Centre d’Études Sociologiques, Revue Française de Sociologie, 32, 3, 381-404.
·  Vannier P., 2000, Les caractéristiques dominantes de la production du Centre d’Études Sociologiques, Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 3, 125-146.

Autres sources

·  Entretien avec Jean-Daniel Reynaud, à son bureau du CNAM, le 24 janvier 1992.
·  Lettre de J.R. Tréanton du 24 janvier 1993.
 
NOTES
 
[1]Gurvitch, 1956 et 1959.
[2]Cf. Reynaud, 1961.
[3]Mendras, 1995, 403.
[4]Schweber, 2002.
[5]Chapoulie, 1991.
[6]Nous entendons le terme « patron » au sens de Clark (1973), à savoir un professeur de sociologie, titulaire d’une chaire d’enseignement, et disposant de ressources pour lancer et diriger des recherches. À ce titre si G. Davy enseigne à la Sorbonne jusqu’en 1955, son influence sur les recherches des jeunes cher-cheurs est négligeable. Nous tiendrons compte pourtant de sa réception dans la mesure où il incarne à cette époque le dernier bastion de la sociologie durkheimienne, et enseigne à des étudiants. Raymond Aron n’enseigne qu’à partir de 1955, il a auparavant essentiellement une activité de journaliste. Cela explique sans doute que nous ayons trouvé peu de choses sur sa lecture de la sociologie américaine durant la décen-nie qui nous intéresse.
[7]La direction du Centre d’Études Sociologiques, seul laboratoire publique de sociologie fondé en 1946, en est un bon indice par exemple, puisque c’est successivement Gurvitch (1946-1949), Friedmann (1949-1951), Stœtzel (1955-1968) qui en prennent la direction.
[8]Pour une analyse plus détaillée sur ce point, cf. Marcel, 1997, 2ème partie.
[9]Georges Friedmann est né en 1902. Fils de banquier, il commence à préparer, sous la pression de son père les concours de l’École de Physique et Chimie industrielle de la ville de Paris et de l’Institut de Chimie de Paris, qu’il réussit en 1920. Il arrache ensuite à son père le droit de préparer l’ENS et il est reçu à l’agré-gation de philosophie en 1926. Il entre alors dans un nouveau milieu social qui l’empêche, dit-il de « périr » (Friedmann, 1970). Très influencé dans un premier temps par le marxisme, il adhère au PCF jusqu’en 1938. À l’ENS il côtoie un autre normalien célèbre, marxiste lui aussi : Paul Nizan. Il entre dans les milieux de la Résistance de la région de Toulouse durant la guerre. En 1946, Friedmann, qui est alors inspecteur général de l’enseignement technique, obtient un poste de professeur au CNAM, dans la chaire d’histoire du travail. La même année, il présente comme thèse de doctorat d’État ès lettres les Problèmes humains du machinisme industriel (Friedmann, 1962 [1946]). Il s’impose désormais clairement dans le champ intellectuel comme un spécialiste de la sociologie industrielle et de la sociologie du travail. Il participe rapidement à la mise sur pied et au fonctionnement du Centre d’Études Sociologiques. En 1948, il est nommé directeur d’études à la sixième section de l’École Pratique des Hautes Études. Sous son impulsion la sociologie du travail en France se développe et se professionnalise. En 1951 est créé l’Institut des Sciences Sociales du Travail. En janvier 1958, il crée avec Fernand Braudel le Laboratoire de Sociologie Industrielle de l’EPHE. En 1959, sous sa tutelle bienveillante, la revue Sociologie du travail est fondée conjointement par ses élèves : Alain Touraine, Michel Crozier, Jean-Daniel Reynaud et Jean-René Tréanton. En 1960 est créé par exemple le Centre d’Études des Communications de Masse, dans le cadre de la sixième section de l’EPHE, dirigé par Friedmann. Il meurt en 1977.
[10]Chapoulie, 1991, 343.
[11]Friedmann, 1940-1948, 763.
[12]Friedmann, 1963, 184.
[13]Ibid.
[14]Ibid., 213.
[15]Friedmann, Tréanton, 1951, 443.
[16]Pour une analyse croisée de la réception de Friedmann et de celle de ses travaux par ses homologues américains dans le champ de la sociologie industrielle, cf. Desmarez, 2004.
[17]Friedmann, Naville, 1961, 26.
[18]Friedmann, 1963, 212.
[19]Friedmann, 1962 (1946).
[20]Friedmann, 1963, 251.
[21]Friedmann, Naville, 1961, 34.
[22]Il est né le 20 octobre 1894 à Nouvarossisk, en Russie, d’un père banquier. Il fait ses études à Saint-Pétersbourg, complète sa formation en Allemagne, puis revient en Russie. Quand la Révolution d’octobre éclate, il s’enfuit en Tchécoslovaquie où il réside de 1920 à 1925, rédigeant un mémoire sur Fichte, et l’au-tre sur Rousseau. En 1925, il s’établit définitivement en France, où il reprend des études et soutient en 1932 ses deux thèses sur l’Idée du droit social. Il commence à se faire une réputation, d’abord sous la houlette de Brunschvicg. Il fait la connaissance de Mauss, Halbwachs et L. Lévy-Bruhl, et à partir de 1935 sa carrière de sociologue est lancée (il remplace Halbwachs à Strasbourg). Pour plus de renseignements sur sa biogra-phie, cf. Gurvitch, 1966 ; Balandier, 1972.
[23]Tréanton, 1991, 383.
[24]Gurvitch, Avertissement, in Gurvitch, Moore, 1947.
[25]Cf., par exemple, Gurvitch, 1956, 4-5.
[26]Gurvitch, 1956, 21.
[27]Pour avoir quelques éléments sur ces controverses, cf. Farrugia, 2000, chapitre 4.
[28]Gurvitch, 1955, 28.
[29]Bastide, 1968, 417.
[30]Gurvitch, 1950, 130.
[31]Gurvitch, 1966, 9.
[32]Gurvitch, 1950, 4.
[33]Cf. Stœtzel, 1957.
[34]Pour plus de renseignements sur Gallup et l’histoire des sondages, cf. Blondiaux, 1998.
[35]Vosgien d’origine, il entre à l’ENS en 1932, et obtient l’agrégation de philosophie en 1935. Après la guerre, il enseigne la psychologie sociale à Bordeaux, puis à la Sorbonne, effectue des enquêtes sous les auspices de l’Institut National d’Études Démographiques, tout en continuant à diriger l’IFOP.
[36]Stœtzel, 1948, 8.
[37]Stœtzel, 1943, 15.
[38]Pour plus de précisions sur cette question, cf. Marcel, 1998.
[39]Davy (1883-1976), normalien et agrégé de philosophie, professeur aux lycées de Nice et de Lyon, professeur puis doyen de la faculté des Lettres de Dijon, recteur de l’Académie de Rennes et inspecteur général de philosophie, président du jury de l’agrégation de philosophie 25 années durant, finit sa carrière à la Sorbonne, sur une chaire de sociologie. Durkheimien de la première heure, il soutient avec le maître une thèse sur la foi juré (1922) qui consacre sa carrière de sociologue du droit.
[40]Cf. Cuvillier, 1953.
[41]Davy, 1949, 185.
[42]Ibid.
[43]D’après Stœtzel, 1976, 163.
[44]Davy, 1951, 103.
[45]Cf. Marcel, 2001.
[46]Raymond Aron (1905-1983), a été élève à l’ENS (1924-1928), agrégé de philosophie, docteur ès-lettres. Après quelques années en lycée, il est nommé par Bouglé secrétaire du Centre de Documentation Sociale de l’ENS, puis durant la guerre, il rejoint De Gaulle à Londres où il est rédacteur en chef du journal la France Libre. Après 1945, il entame une carrière de journaliste au Figaro, avant d’être nommé sur une chaire de la Sorbonne en 1955. En 1970, il entre au Collège de France.
[47]Aron, 1959.
[48]Aron, 1964, 84. Le livre est constitué de conférences professées à la Sorbonne en 1955-1956, c’est pourquoi nous l’avons adjoint à notre corpus.
[49]Cf. supra pour des renseignements sur le modèle de Gurvitch.
[50]Friedmann, 1955.
[51]Friedmann, 1940-1948, 763.
[52]Friedmann, 1963, 37.
[53]Friedmann, Naville, 1961, 12.
[54]Friedmann, 1962.
[55]Cf. Isambert, 1951, 478.
[56]Bourricaud, 1953, 69, en italiques dans le texte.
[57]Ibid., 70.
[58]Bourricaud, 1951, 1952a et 1952b.
[59]Gurvitch, 1950, 23.
[60]Gurvitch, 1947-1948, 46.
[61]Ibid., 48.
[62]Moreno considère que l’humanité peut être appréhendée comme une unité sociale et organique, dont les parties intégrantes se meuvent selon un principe d’attraction et de répulsion. En conséquence, l’humanité est telle que « son organisation se développe et s’étale dans l’espace apparemment selon le principe de gra-vitation sociale qui semble jouer pour toute espèce de groupement, indépendamment du caractère de ses membres » (Moreno, 1947, 91). Moreno estime par ailleurs que les formes les plus compliquées d’organi-sation groupale sont sorties de formes simples : entre les uns et les autres il n’y a une différence que de de-grés. Il est donc possible d’obtenir des renseignements sur la société en examinant la dynamique sociale en œuvre à l’intérieur des groupes, et plus spécialement en rendant aux relations leur spontanéité créatrice. Tel est le but du sociodrame, expérimentation qui consiste à faire jouer aux individus, placés sur une scène et guidés par un « directeur », leur rôle social. On s’aperçoit alors que quelques individus rassemblent le maximum de suffrages de la part des autres, ce qui leur permet de s’imposer comme des leaders, alors qu’un nombre important reste non choisi et négligé. En constatant que le fossé ne cesse de se creuser entre les élus et la masse des négligés, l’observateur examine le processus de répulsion-attraction fonctionner, qui, parce qu’il affecte toutes les relations humaines (des échanges interpersonnels aux relations inter-groupales), don-ne une idée du « socius » en train de se construire. D’où l’utilité de mettre en place un certain nombre de tests qui, appliqués aux « atomes sociaux », mesurent comment l’individu projette ses émotions sur le grou-pe qui l’entoure, et comment en retour le groupe en question projette collectivement par l’intermédiaire de ses membres ses émotions à lui.
[63]Les « Nous » sont la forme d’association la plus spontanée et la plus inconsciente, en opposition aux rapports avec autrui.
[64]Marcel, 2001.
[65]Girard, 1957-1958, 271.
[66]Vannier, 2000.
[67]Chapoulie, 1991.
[68]Entretien avec l’auteur, 24 janvier 1992.
[69]Cité par Chapoulie, 1991, 337.
[70]Aron, 1985, 483.
[71]Sur ce point précis, cf. Mucchielli, 1997.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Gurvitch, 1956 et 1959. Suite de la note...
[2]
Cf. Reynaud, 1961. Suite de la note...
[3]
Mendras, 1995, 403. Suite de la note...
[4]
Schweber, 2002. Suite de la note...
[5]
Chapoulie, 1991. Suite de la note...
[6]
Nous entendons le terme « patron » au sens de Clark (1973),...
[suite] Suite de la note...
[7]
La direction du Centre d’Études Sociologiques, seul laborat...
[suite] Suite de la note...
[8]
Pour une analyse plus détaillée sur ce point, cf. Marcel, 1...
[suite] Suite de la note...
[9]
Georges Friedmann est né en 1902. Fils de banquier, il comm...
[suite] Suite de la note...
[10]
Chapoulie, 1991, 343. Suite de la note...
[11]
Friedmann, 1940-1948, 763. Suite de la note...
[12]
Friedmann, 1963, 184. Suite de la note...
[13]
Ibid. Suite de la note...
[14]
Ibid., 213. Suite de la note...
[15]
Friedmann, Tréanton, 1951, 443. Suite de la note...
[16]
Pour une analyse croisée de la réception de Friedmann et de...
[suite] Suite de la note...
[17]
Friedmann, Naville, 1961, 26. Suite de la note...
[18]
Friedmann, 1963, 212. Suite de la note...
[19]
Friedmann, 1962 (1946). Suite de la note...
[20]
Friedmann, 1963, 251. Suite de la note...
[21]
Friedmann, Naville, 1961, 34. Suite de la note...
[22]
Il est né le 20 octobre 1894 à Nouvarossisk, en Russie, d’u...
[suite] Suite de la note...
[23]
Tréanton, 1991, 383. Suite de la note...
[24]
Gurvitch, Avertissement, in Gurvitch, Moore, 1947. Suite de la note...
[25]
Cf., par exemple, Gurvitch, 1956, 4-5. Suite de la note...
[26]
Gurvitch, 1956, 21. Suite de la note...
[27]
Pour avoir quelques éléments sur ces controverses, cf. Farr...
[suite] Suite de la note...
[28]
Gurvitch, 1955, 28. Suite de la note...
[29]
Bastide, 1968, 417. Suite de la note...
[30]
Gurvitch, 1950, 130. Suite de la note...
[31]
Gurvitch, 1966, 9. Suite de la note...
[32]
Gurvitch, 1950, 4. Suite de la note...
[33]
Cf. Stœtzel, 1957. Suite de la note...
[34]
Pour plus de renseignements sur Gallup et l’histoire des so...
[suite] Suite de la note...
[35]
Vosgien d’origine, il entre à l’ENS en 1932, et obtient l’a...
[suite] Suite de la note...
[36]
Stœtzel, 1948, 8. Suite de la note...
[37]
Stœtzel, 1943, 15. Suite de la note...
[38]
Pour plus de précisions sur cette question, cf. Marcel, 199...
[suite] Suite de la note...
[39]
Davy (1883-1976), normalien et agrégé de philosophie, profe...
[suite] Suite de la note...
[40]
Cf. Cuvillier, 1953. Suite de la note...
[41]
Davy, 1949, 185. Suite de la note...
[42]
Ibid. Suite de la note...
[43]
D’après Stœtzel, 1976, 163. Suite de la note...
[44]
Davy, 1951, 103. Suite de la note...
[45]
Cf. Marcel, 2001. Suite de la note...
[46]
Raymond Aron (1905-1983), a été élève à l’ENS (1924-1928), ...
[suite] Suite de la note...
[47]
Aron, 1959. Suite de la note...
[48]
Aron, 1964, 84. Le livre est constitué de conférences profe...
[suite] Suite de la note...
[49]
Cf. supra pour des renseignements sur le modèle de Gurvitch...
[suite] Suite de la note...
[50]
Friedmann, 1955. Suite de la note...
[51]
Friedmann, 1940-1948, 763. Suite de la note...
[52]
Friedmann, 1963, 37. Suite de la note...
[53]
Friedmann, Naville, 1961, 12. Suite de la note...
[54]
Friedmann, 1962. Suite de la note...
[55]
Cf. Isambert, 1951, 478. Suite de la note...
[56]
Bourricaud, 1953, 69, en italiques dans le texte. Suite de la note...
[57]
Ibid., 70. Suite de la note...
[58]
Bourricaud, 1951, 1952a et 1952b. Suite de la note...
[59]
Gurvitch, 1950, 23. Suite de la note...
[60]
Gurvitch, 1947-1948, 46. Suite de la note...
[61]
Ibid., 48. Suite de la note...
[62]
Moreno considère que l’humanité peut être appréhendée comme...
[suite] Suite de la note...
[63]
Les « Nous » sont la forme d’association la plus spontanée ...
[suite] Suite de la note...
[64]
Marcel, 2001. Suite de la note...
[65]
Girard, 1957-1958, 271. Suite de la note...
[66]
Vannier, 2000. Suite de la note...
[67]
Chapoulie, 1991. Suite de la note...
[68]
Entretien avec l’auteur, 24 janvier 1992. Suite de la note...
[69]
Cité par Chapoulie, 1991, 337. Suite de la note...
[70]
Aron, 1985, 483. Suite de la note...
[71]
Sur ce point précis, cf. Mucchielli, 1997. Suite de la note...