Accueil Revue Numéro Article

Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2005/2 (no 13)

  • Pages : 240
  • ISBN : 2912601315
  • DOI : 10.3917/rhsh.013.0099
  • Éditeur : Ed. Sc. Humaines


Article précédent Pages 99 - 126 Article suivant

« (...) if you want to understand what a science is, you should look in the first instance not at its theories or its findings, and certainly not at what its apologists say about it ; you should look at what the practitioners of it do » [2]  Geertz, 1973, 5. [2] .

« (...) the various social sciences are the institutionalized products of social movements » [3]  Hughes, 1956, cité in Hughes, 1971, 451. [3] .

« Scientific culture is made up of all sorts of bits and pieces – material, social, conceptual – that stand in no necessary unitary relation to one another » [4]  Pickering, 1992, 8. [4] .

Introduction

1

Cet essai propose le cadre général d’interrogation pour l’histoire des sciences sociales qui a été progressivement élaboré au cours de recherches sur l’histoire de la sociologie française de 1945-1960 et sur celle de la sociologie de la tradition de Chicago entre 1892 et le début des années 1960 [5]  Les principaux comptes rendus de ces recherches se... [5] . Lorsque j’ai commencé ces recherches, les insuffisances en matière de questionnement, de sources documentaires et de rigueur d’analyse, de ce qui passait pour des contributions à l’histoire de la sociologie, semblaient déjà assez évidentes pour que ne soit pas retenu le programme implicite qui inspirait celles-ci [6]  Un bilan de l’état de l’histoire de la sociologie qui... [6] . Mais s’écarter des manières établies d’étudier l’histoire d’une discipline à laquelle on appartient soi-même ne s’accomplit pas par une simple décision de principe. Pour me tenir à l’écart des interrogations et des raisonnements conventionnels, j’ai utilisé au début comme fil conducteur l’histoire des méthodes de recherches, un sujet sur lequel j’ai découvert au moment de la publication d’un premier article qu’il y avait en Grande-Bretagne des travaux récents [7]  Platt, 1983 ; Bulmer, 1984. C’est aussi l’un des fils... [7] . Ce fil conducteur s’est ultérieurement avéré trop étroit pour organiser le matériel documentaire recueilli à propos des sociologues de la tradition de Chicago : lorsque l’on considère ceux-ci avec le recul temporel et une culture sociologique relevant d’une tradition nationale bien différente, certaines similitudes entre les thèmes de la sociologie de Park ou de Thomas et les éléments des débats publics de leur époque sont trop frappantes pour que l’on ne soit pas tenté d’en approfondir l’analyse de cette relation.

2

Dans une partie des publications d’histoire des sciences sociales américaines dans les années 1980, on pouvait également trouver, à défaut d’une critique développée et argumentée, des signes multiples d’insatisfaction à l’égard de la manière dont cette histoire était conçue. La critique de cette histoire conventionnelle avait débuté 15 ans plus tôt aux États-Unis. Réitérée sous des formes diverses, elle n’a cependant pas donné naissance à un examen d’ensemble des difficultés qui ont conduit au cours des trente dernières années une partie des recherches à s’écarter de cette histoire conventionnelle, ni a fortiori à la présentation d’un cadre d’analyse approprié pour développer cette histoire [8]  On peut prendre une première mesure de l’état des réflexions... [8] . Cet essai se propose de combler ces deux lacunes.

3

Je partirai des éléments quelque peu dispersés de la critique de l’histoire conventionnelle des sciences sociales. J’expliciterai ensuite la référence au cas de l’histoire des sciences de la nature, toujours laissée dans la pénombre, à l’arrière-plan de cette critique. L’histoire des sciences sociales est en effet liée par une comparaison aussi implicite qu’omniprésente à l’histoire des sciences de la nature. Je me propose ainsi de faire apparaître les difficultés qui ont conduit certains historiens des sciences à abandonner les conceptions de l’histoire de ces disciplines homologues à celles qui inspirent l’histoire conventionnelle des sciences sociales.

I - L’histoire conventionnelle des sciences sociales et sa critique

4

Dans un article promis à une durable notoriété, un historien de l’anthropologie, Georges Stocking, proposait en 1965 de distinguer deux manières différentes d’écrire l’histoire des sciences sociales [9]  Stocking, 1965. Le terme « sciences sociales » est... [9]  : l’histoire écrite d’un point de vue « présentiste », « aux fins du présent », et l’histoire écrite selon un point de vue « historiciste », c’est-à-dire ici pour comprendre le passé pour le passé » [10]  La catégorie que désigne le terme « présentiste » a... [10] . La caractérisation de l’histoire écrite d’un point de vue présentiste était peu engageante. Stocking lui imputait en effet les faiblesses suivantes : « anachronisme, distorsion, mauvaise interprétation, analogie trompeuse, négligence du contexte, simplification des processus » [11]  Stocking, 1965, 8. [11] . Mais Stocking, affirmait aussi qu’il y avait des raisons « légitimes et irrésistibles » qui poussaient à écrire l’histoire des sciences sociales de manière présentiste, et il concluait en faveur d’un « présentisme actif », qui n’oublierait pas les faiblesses des approches présentistes. Ce qui revenait peut-être, comme le suggèrent la dernière remarque de son article et ses propres travaux ultérieurs, à conclure en faveur d’une histoire écrite d’un point de vue historiciste, mais dans l’attente d’une utilisation présentiste. Stocking relevait également que l’histoire des sciences de la nature, qui avait accepté comme un dogme l’idée d’un progrès des sciences, et avait en conséquence érigé en modèle d’interprétation le présentisme, s’était récemment – avec l’ouvrage de T.S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques [12]  Kuhn, 1962. [12] – écartée aussi d’une conception présentiste, une remarque dont les travaux postérieurs d’histoire des sciences de la nature ont largement confirmé la pertinence.

5

La caractérisation des deux types idéaux retenus par Stocking est à la fois incomplète et non dépourvue d’équivoque [13]  On trouvera un autre examen des notions utilisées par... [13] . En ce qui concerne l’histoire des sciences sociales, l’histoire aux fins du présent n’est le plus souvent qu’une sorte de réinterprétation libre d’une partie du passé, à partir d’un canevas déterminé par des jugements de valeur (sur les œuvres « importantes », sur les démarches que « devraient » suivre les sciences sociales…) qui sont ceux des auteurs qui s’inscrivent dans l’état présent de ces disciplines. Il s’agit essentiellement d’une histoire défectueuse selon les critères du métier d’historien, au moins dans la définition que donnent de celui-ci Marc Bloch et Lucien Febvre. Cette histoire est toujours menacée d’anachronisme, sous-tendue par des jugements de valeurs soustraits à l’enquête, et postule par avance les dimensions du contexte susceptibles d’être prises en compte ; elle se focalise exclusivement sur des œuvres, qui sont d’ailleurs parfois rattachées arbitrairement a posteriori aux sciences sociales. J’utiliserai le terme « programme présentiste » pour désigner le programme de recherche qui inspire ce type d’histoire.

6

Il est utile – parce que les deux choses sont fréquemment liées empiriquement, mais pas liées logiquement – de distinguer de ce programme un type d’erreur dans la démarche historique que l’on peut rencontrer à propos de tout objet : celle-ci consiste dans l’application incontrôlée de catégories qui appartiennent au présent de l’observateur. Ce type d’erreur – l’erreur présentiste – se révèle notamment par l’introduction de jugements de valeur dans les opérations d’enquête (souvent sur le mode de l’évidence), par la recherche de filiations rétrospectives (« l’idole des origines » dans les termes de Lucien Febvre) et par l’interprétation des actions ou des activités par référence à des cadres de référence postérieurs à ceux-ci. L’erreur présentiste n’est qu’un cas particulier de l’anachronisme et nulle recherche n’est assurée d’y échapper. Mais – et c’est ici que la caractérisation trop globale utilisée par Stocking apparaît peu satisfaisante – reconnaître comme une erreur caractérisée le présentisme ne suffit pas : il faut simultanément reconnaître que le présent est un élément central de toute enquête historique – « intelligence du passé par le présent et du présent par le passé » comme le rappelait Lucien Febvre [14]  Febvre, 1992, 427 ; cf. aussi Bloch, 1949, chap. 1 [14]  : ce sont en effet des questions suggérées par le monde contemporain de l’historien qui inspirent pour partie son enquête ; par ailleurs, ses résultats s’adressent au public d’aujourd’hui, avec sa culture actuelle, différente de celle des publics de la période étudiée. Il faut ajouter, en ce qui concerne l’histoire des sciences sociales, que les analyses réalisées s’insèreront inévitablement dans les débats du jour et deviennent donc des éléments mobilisables dans les controverses du présent. Il est d’ailleurs facile de découvrir derrière des analyses historiques des sciences sociales qui ne suivent pas un programme présentiste une intention critique à l’égard, sinon des sciences sociales, du moins de l’interprétation que donnent celles-ci de leur passé.

7

Au moment où était publié l’article de Stocking, la plupart des contributions à l’histoire de l’anthropologie suivait ce que j’ai désigné comme un programme présentiste. La même observation s’appliquait à l’histoire de bien d’autres disciplines de sciences sociales, ainsi qu’à l’histoire des sciences sociales au dehors des États-Unis – le seul cas apparemment pris en compte par Stocking. Je développerai ici seulement le cas de l’histoire de la sociologie. Jusqu’à la fin des années 1960, l’histoire de la sociologie existait principalement sous la forme d’une histoire des œuvres, menées avec pour principale ressource (jamais ouvertement mentionnée comme telle) les techniques ordinaires de l’exégèse de textes littéraires ou philosophiques. La seule spécificité ces textes rattachés était leur rattachement, souvent d’ailleurs bien après leur publication, à la sociologie. L’interrogation sur ces œuvres n’était pas inspirée par le projet de comprendre le cadre dans lequel elles avaient été produites et ce qu’elles avaient signifié en leur temps, mais par des questions engendrées par l’état du moment de la sociologie et par le point de vue spécifique de son auteur – souvent en quête de « précurseur » ou de « compagnon de route » pour son « paradigme » favori. Il s’agit ainsi simplement d’une histoire des idées sur la société, conduite selon un programme présentiste tacitement accepté sans aucune reconnaissance des limites de celui-ci [15]  Les quelques exceptions à ce type d’histoire correspondaient,... [15] . Dans quelques cas, l’analyse des œuvres s’accompagnait d’une contextualisation sommaire de leur production, souvent limitée à des éléments de la biographie de l’auteur et à des éléments de l’histoire de son temps [16]  L’ouvrage de Lewis Coser, Masters of Intellectual Though... [16] . L’histoire de la sociologie comprenait aussi un second type de publication : des présentations rapides des évolutions des recherches correspondant à une époque et une tradition nationale ou un domaine particulier, appuyées sur une documentation généralement diffuse et sur l’examen des œuvres [17]  20 ans après la publication de l’article de Stocking,... [17] . Ce type de publication ignorait tout autant que l’autre les ressources principales de la démarche historique la plus ordinaire : la documentation d’archives, les témoignages et leurs critiques. Il répondait évidemment à des interrogations normatives dans le contexte de l’état des spécialités ou sous-spécialités du moment.

8

Pour qui cherche essentiellement à comprendre ce que furent les recherches passées – indépendamment de leur usage potentiel pour la sociologie actuelle – ces analyses relevant de ce que je désignerai ici comme l’histoire conventionnelle des sciences sociales présentaient bien d’autres faiblesses que celles que relevaient Stocking à propos des travaux d’histoire de l’anthropologie. Certaines de celles-ci tiennent à l’emprunt de conceptualisations et de raisonnements à une tradition d’études littéraires peu rigoureuse. Ainsi est souvent admis sans examen un postulat de cohérence interne des œuvres. Les œuvres (ou pire : les auteurs) sont en conséquence classées selon des « écoles de pensée » dont l’existence est postulée (comme les durkheimiens, le structuro-fonctionalisme, l’interactionnisme symbolique…). De même, les relations des « maîtres » à leurs « élèves » de la génération suivante sont constituées en explication recevable et suffisante du contenu des œuvres. Les références à d’autres œuvres sont interprétées comme un indice d’«influence » – un terme omniprésent mais jamais défini. Par contre, certains aspects dont il est difficile de récuser a priori l’incidence possible sur la production des analyses de sciences sociales elles-mêmes et sur leur contenu sont laissés dans l’ombre : l’attention portée aux aspects institutionnels et financiers de la production est au mieux superficielle, mais généralement inexistante, tout comme l’attention portée aux publics auxquels ces recherches furent destinées ; l’examen des méthodes documentaires et des styles d’argumentation est également ignoré.

9

On doit conclure que ces analyses n’offrent qu’une sorte d’histoire tronquée, qui s’intéresse restrictivement à un petit lot de questions dont la formulation prédétermine plus ou moins complètement le type de réponse ; qu’elles reposent sur des conceptualisations peu rigoureuses, directement empruntées aux catégories de la pratique (folk concepts) en usage dans le milieu étudié lui-même ; que des pans entiers des activités et des institutions qui contribuent à la production des sciences sociales sont soustraits à l’investigation. Je retiendrai comme les trois traits les plus caractéristiques de l’histoire conventionnelle des sciences sociales l’adoption d’un programme présentiste, une focalisation presque exclusive sur les idées générales qui peuvent être attribuées aux œuvres étudiées, et un usage très restreint et peu rigoureux des sources ordinaires de l’histoire [18]  Ces trois caractéristiques sont logiquement indépendantes :... [18] .

10

L’histoire conventionnelle n’a pas disparu aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’histoire de la sociologie, et elle trouve encore parfois des défenseurs [19]  On trouvera un plaidoyer en faveur de ce type d’histoire... [19] . Elle n’est même certainement pas près de disparaître, car elle possède de solides raisons d’être : la célébration académique des progrès accomplis par les générations successives de chercheurs, celle des précurseurs et des grands ancêtres ; et surtout la socialisation des nouvelles générations d’étudiants dans la discipline ; l’invention de la « véritable » pensée d’un auteur, si utile pour asseoir la reconnaissance « scientifique » lors de certaines étapes de la carrière des chercheurs… Elle possèdera un marché pour ses produits tant que l’enseignement de la sociologie donnera une place non négligeable à la célébration croisée du passé et du présent et que l’invocation d’un panthéon d’ancêtres fondateurs apparaîtra, sans doute faute d’alternative, une source d’autorité légitime [20]  Il est évidemment curieux que ceux des sociologues... [20] . Enfin – et ceci implique une difficulté particulière dans l’élaboration de toute autre manière d’écrire l’histoire – le rapport des chercheurs à leur propre discipline les incite à regarder le passé de celle-ci avec les yeux du présent, et donc à écrire des essais sous-tendus par le programme présentiste.

Un renouvellement de l’histoire des sciences sociales

11

Toutes les recherches d’histoire des sciences sociales ne relèvent plus cependant aujourd’hui de l’histoire conventionnelle. Si celle-ci n’est pas complètement absente des analyses publiées dans la principale revue américaine dans ce domaine, le Journal of the History of the Behavorial Sciences où parut l’article précédemment cité de Stocking, elle est loin d’en constituer l’essentiel. Cette revue publie des analyses dont l’inspiration offre une diversité semblable à celle que l’on trouve dans d’autres domaines de recherches historiques, mais dont l’orientation n’est que partiellement, et parfois pas du tout, présentiste. L’usage des ressources d’archives est par ailleurs maintenant fréquent.

12

Un profond mais progressif renouvellement de l’histoire des sciences sociales a en effet concerné à partir du milieu des années 1970, l’histoire des sciences sociales aux États-Unis [21]  J’ai examiné le renouvellement de l’histoire des sciences... [21] . Il semble s’être accompli sans rupture ouverte avec l’histoire conventionnelle, mais par abandon tacite par certaines recherches d’une partie ou d’une autre du cadre qui constituait celle-ci. Il a été accompli par des chercheurs dont les rattachements institutionnels étaient divers : parfois aux disciplines qu’ils étudiaient, mais plus souvent à l’histoire. Une partie des historiens qui contribuent à l’histoire des sciences sociales inscrivent leurs activités dans le cadre d’une histoire intellectuelle, d’une histoire culturelle ou d’une histoire de l’État, qui déborde de beaucoup l’histoire des sciences sociales. Les thèmes étudiés par ces recherches sont bien plus variés que ceux de l’histoire conventionnelle : à l’étude des œuvres, des relations intellectuelles entre œuvres, et des carrières intellectuelles des chercheurs, se sont notamment ajoutées l’étude des méthodes et ressources documentaires et de leur diffusion [22]  Cf., par exemple, Platt, 1996 – cet ouvrage reprend... [22] , celle des relations avec les commanditaires de recherches [23]  Lagemann, 1989 ; Fischer, 1993. [23] , celle des applications des connaissances produites (même lorsque ces connaissances n’ont pas longtemps, ou n’ont jamais, obtenu une reconnaissance de leur caractère « scientifique » [24]  Gillespie, 1991. [24] ). L’objet étudié n’est pas nécessairement une œuvre ou un ensemble d’œuvres individuelles, mais peut être une entreprise collective de recherche – ce genre d’entreprise qui constitua, en sciences sociales, l’une des nouveautés apparues au xxe siècle, malgré quelques exemples antérieurs isolés comme les recherches de Charles Booth. On trouve ainsi, à propos de l’histoire des sciences sociales aux États-Unis, comme dans de nombreux autres champs de recherches historiques, une mosaïque d’études qui reposent sur des découpages variés, aussi bien en ce qui concerne la chronologie que l’extension des objets retenus : biographies de chercheurs ; histoires d’entreprises à caractère collectif ; histoires d’institutions (de départements, de revues, de comités, de fondations) ; histoires des relations entre traditions nationales, de la diffusion de schèmes d’analyse ou des réactions suscitées par celle-ci ; histoires de méthodes ou de techniques de recherche…

13

Un renouvellement analogue, mais un peu plus tardif, a concerné les recherches sur les sciences sociales en France, même si la part de travaux réalisés par des historiens et celle des travaux ne relevant pas de l’histoire conventionnelle semble plus faible que pour les travaux portant sur les États-Unis [25]  On trouvera quelques-unes des contributions à la principale... [25] .

14

Il faut remarquer que ce domaine de recherches reste fortement structuré par la dimension nationale. L’histoire des sciences sociales est en effet encore principalement une histoire nationale, ou semi-nationale si l’on tient compte des études sur les contacts du pays considéré avec un autre, très souvent les États-Unis en ce qui concerne la sociologie d’après 1930. Elle reste aussi souvent une histoire disciplinaire [26]  Ce point était relevé par les deux chercheurs anglo-saxons,... [26] .

15

En France, comme aux États-Unis, le renouvellement de l’approche de l’histoire des sciences sociales semble avoir procédé essentiellement de la dynamique interne des recherches elles-mêmes : c’est la logique de leur interrogation, et les suggestions implicitement contenues dans le matériel documentaire qui ont conduit à un abandon, souvent d’ailleurs partiel, du programme de l’histoire conventionnelle. La réflexion critique sur le programme et les objectifs d’une histoire des sciences sociales semble avoir eu une part réduite dans cette évolution. Il faut cependant mentionner l’incidence, plus indirecte que directe, du renouvellement de l’histoire des sciences depuis les années 1960, sur lequel je reviens plus loin.

16

La séparation entre les travaux qui relèvent de l’histoire conventionnelle et les autres, reste actuellement floue. Des restes de présentisme – et parfois davantage – sont souvent décelables dans les travaux par ailleurs critiques à l’égard de l’histoire conventionnelle. Aussi bien à propos de la France que des États-Unis, le domaine des publications d’histoire des sciences sociales semble marqué par une sorte de coexistence pacifique entre ces deux types de publications, qui se marque par des citations croisées. La confrontation entre les deux types est réduite à des remarques dispersées, sans doute en partie en raison de l’absence de formulation explicite d’un programme de recherche chez ceux qui se sont écartés de l’histoire conventionnelle.

17

Il n’en va pas de même dans le domaine voisin de l’histoire des sciences de la nature. Des conceptions divergentes de l’histoire de ces disciplines y ont également longtemps coexisté. Mais les trente dernières années ont donné lieu à une explicitation de différentes conceptions de l’histoire des sciences. L’examen des controverses sur ces conceptions n’est pas seulement utile par ce qu’il suggère à propos de l’histoire des sciences sociales, il conduit aussi à clarifier ce qui distingue deux objets que semblent rapprocher leurs appellations. Il permet enfin de faire apparaître que la représentation des sciences que retiennent les défenseurs de l’histoire conventionnelle des sciences sociales est, pour reprendre la formule de Dominique Pestre, « l’image simpliste et édifiante – celle de Popper notamment – » contre laquelle s’est réalisée une partie des recherches d’histoire des sciences des trente dernières années [27]  Pestre, 1998, 53. [27] .

II - Les modèles de l’histoire des sciences de la nature et l’histoire des sciences sociales

18

Les raisons qui incitaient à suivre un programme présentiste sont plus clairement manifestes dans le cas de l’histoire des sciences que dans celui des sciences sociales. Je suivrai ici l’analyse proposée par l’historien des sciences de la vie Jacques Roger dans un essai resté longtemps inédit en français [28]  Cet article, publié en italien en 1984, ne fut accessible... [28] . Celui-ci remarque que l’histoire des sciences a longtemps été le domaine de chercheurs venus de disciplines diverses, avec des pondérations variées selon les pays. On y trouve notamment des recherches réalisées par des scientifiques – « des scientifiques à la retraite, des scientifiques désabusés, ou dont c’est le passe-temps favori », selon l’expression d’un historien des sciences de la génération précédente. Le type d’histoire développé par ceux-ci est généralement centré sur des problèmes, et plus précisément sur des problèmes considérés comme résolus par la science actuelle ou tout au moins qui ont une formulation dans les termes de celle-ci. Dans ce type d’histoire, selon Roger, « la science du passé est (…) évaluée et interprétée à la lumière d’un avenir qu’elle ignorait, et selon une logique qui n’était pas la sienne (…) » [29]  Roger, 1995, 47. [29] . Cette histoire « découpe (…) un ensemble de faits et d’idées (…), et impose à cet ensemble une rationalité extérieure, fondée sur la science moderne ».

19

Un second type d’histoire des sciences a été généralement produit par des philosophes dont les intérêts étaient tournés vers l’épistémologie. Une partie d’entre eux – en France à la suite de Bachelard et Canguilhem – ont explicitement revendiqué un programme présentiste, avec une dimension normative explicite. Dans une conférence de 1966, Bachelard insistait ainsi sur le caractère d’exception de l’histoire des sciences par rapport aux autres domaines de l’histoire : il s’agit d’une « histoire jugée », « (…) en opposition complète aux prescriptions qui recommandent à l’historien de ne pas juger, il faut au contraire, demander à l’historien des sciences des jugements de valeur » [30]  L’actualité de l’histoire des sciences, in Bachelard,... [30] . Une conception similaire se trouve chez une grande partie des historiens des sciences des années 1930-1960, et ailleurs qu’en France [31]  Cf. par exemple la position de l’historien américain... [31] . Elle reflète la légitimité culturelle presque incontestée reconnue aux sciences au cours du xxe siècle (et par les philosophes des sciences plus que par quiconque), et une représentation généralement acceptée de celles-ci : marquées, pour reprendre une formulation de J. Roger, par un progrès continu et la production de connaissances dont une grande part ne semble pas devoir être remise en cause dans un avenir prévisible.

20

Ces deux types d’histoire – celles de scientifiques et celles des philosophes – ne partagent pas seulement la caractéristique d’ériger en modèle l’état présent des sciences, elles sont aussi principalement centrées sur l’histoire de la pensée scientifique ou des théories scientifiques ; elles portent également une attention presque exclusive aux facteurs d’évolution internes aux sciences. On reconnaît des caractéristiques similaires à celles qui ont été précédemment relevées à propos de l’histoire conventionnelle des sciences sociales. Mais il y a une différence objective essentielle entre les deux groupes de disciplines : l’histoire des sciences de la nature fondait son présentisme sur la base d’un corpus de connaissances possédant un caractère de tranhistoricité qui ne peut être immédiatement accordé aux connaissances produites par les sciences sociales.

21

L’unanimité de la foi dans le caractère des connaissances produites par les sciences de la nature a cependant elle-même connu quelque ébranlement à partir des années 1960 ; l’ouvrage de Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques qui critiquait le postulat du développement continu et unilinéaire des sciences, marque l’étape initiale de cet ébranlement. À partir du début des années 1970, une partie des recherches d’histoire des sciences ont progressivement abandonné deux éléments du programme de recherche antérieurement poursuivi : l’objectif d’une reconstruction rationnelle selon les critères de la science du moment, un intérêt exclusif pour les facteurs internes à la science. Cette évolution a été renforcée par l’implication nouvelle dans ce domaine de sociologues étudiant les sciences en cours d’élaboration, et la constitution d’un nouveau domaine de recherche, les Social Studies of Science [32]  On peut trouver in Pickering (1992) un échantillon... [32] . Les thèses « radicales » développées dans celui-ci ont eu un mérite : de mettre en doute des aspects divers des représentations admises des activités scientifiques et de la science, et d’élargir ainsi la liste des sujets soumis à investigation [33]  Un bon inventaire se trouve in Pestre, 1995. [33] . La lecture des articles publiés au cours des années récentes dans Isis, l’une des revues principales en histoire des sciences, confirme immédiatement la réalité de ce changement.

Le programme de Jacques Roger pour l’histoire des sciences de la nature

22

C’est dans le contexte marqué par l’existence de ces approches variées de l’analyse historique et sociologique des sciences sociales que Jacques Roger a formulé clairement un programme non présentiste pour l’histoire des sciences – un programme illustré par ses propres travaux et d’autres. Il s’agit simplement d’appliquer au cas des sciences le programme qu’adoptent les historiens quand ils étudient n’importe quel autre domaine d’activités : une histoire à part entière, « sociale et politique » qui comprend le passé dans ses propres termes, ou plutôt, selon le correctif apporté par J. Roger à cette formulation, qui vise à une « connaissance approchée » de celui-ci, en utilisant les ressources du métier d’historien [34]  Roger, 1995, 66. Roger utilise dans cet article le... [34] . Cette histoire vise à « reconstituer et (…) comprendre l’histoire réelle de l’activité scientifique dans le passé, telle qu’elle a été et non telle qu’elle aurait pu être si les seuls facteurs intellectuels en avaient déterminé le cours. L’histoire des institutions d’enseignement et de recherche, des relations des savants avec le pouvoir politique, les rapports entre la science, la technique, les forces de production, l’image de la science et du savant dans la société, la professionnalisation de la science, l’origine sociale et la carrière des savants, tout cela, aux yeux de l’historien, fait partie de plein droit de l’histoire des sciences. Non pas à titre accessoire et secondaire, mais essentiel, au même titre que l’histoire des théories et des découvertes, car théories et découvertes ne naissent qu’à partir de ce qui les a précédé » [35]  Roger, 1995, 57. [35] . Jacques Roger remarque aussi en passant que « l’apparition des notions mêmes de "science" et de "vérité scientifique" est indissolublement un phénomène épistémologique, institutionnel et social (…) ».

23

Il faut insister d’abord sur la différence d’objectifs qui sépare ce type d’histoire des autres : il ne s’agit pas ici de glorifier les progrès accomplis selon les critères de la science reconnue d’aujourd’hui, et pas davantage de fournir des arguments en faveur de l’adoption de telle conception épistémologique, mais de comprendre ce que furent ces sciences en leur temps, et ce qui lie (ou non) tel de leurs états à leurs états ultérieurs et antérieurs ainsi qu’à leur environnement. Parce qu’elle évite des hypothèses a priori sur la nature des sciences ou plutôt sur les pratiques scientifiques et sur les facteurs susceptibles de les déterminer, la liste des questions soumises à l’investigation est plus longue que celle de l’histoire conventionnelle, et les ordres de phénomènes à prendre en compte plus divers ; il convient d’ailleurs d’en faire cas par cas l’inventaire [36]  D’autres domaines de l’histoire – l’éducation, la religion,... [36] . Cette histoire n’est pas aveuglément dépendante de l’état présent du domaine scientifique considéré et des convictions épistémologiques de celui qui l’écrit.

Sciences de la nature et sciences sociales

24

Un programme analogue peut être appliqué aux sciences sociales, comme d’ailleurs à d’autres domaines de « connaissances » qui se trouvent en dehors du champ d’application du label de « science » (comme la théologie catholique ou les humanités du xviie siècle). Mais la comparaison entre le cas des sciences de la nature et celui des sciences sociales fait apparaître quel élément faisait défaut dans le cas des sciences sociales pour justifier l’adoption d’un programme présentiste : une histoire qui s’appuie sur les normes du présent peut sembler momentanément convaincante et utilisable quand celles-ci sont largement partagées et que leurs variations dans le temps sont limitées, ce qui est, au moins par période, le cas dans les sciences de la nature. Il n’en va sûrement pas ainsi en ce qui concerne les sciences sociales, et notamment la sociologie : une histoire présentiste des sciences sociales apparaît tributaire des opinions de son auteur dans un ensemble de domaines où les normes d’appréciation – en matière d’épistémologie, d’intérêt et de rigueur des recherches – sont plus controversées et plus variables que dans les sciences de la nature. Ces normes sont de plus laissées implicites, ce qui rend les jugements obscurs et peu utilisables à des fins autres que la simple polémique [37]  Pour une illustration de la manière dont l’histoire... [37] . Autrement dit, il manque à une histoire présentiste des sciences sociales, l’élément central qui pouvait être retenu en faveur d’une histoire présentiste des sciences de la nature.

25

Une histoire à part entière des sciences sociales ne règle évidemment pas les difficultés que suscite la diversité interne des orientations à l’intérieur de ces disciplines. Mais, au lieu d’évincer subrepticement cette diversité en traitant comme des évidences les opinions dont découlent les découpages retenus, elle donne une place centrale à l’investigation des normes qui définissent les activités et les appréciations des produits des sciences sociales. Elle part d’une définition englobante de ces disciplines et refuse donc de circonscrire d’avance l’ensemble des pratiques, œuvres ou auteurs à prendre en compte : bref elle considère ce qui désigne les différentes spécialités comme des labels dont la signification est à déterminer pour chaque période et dans chaque situation nationale. En incluant ainsi les usages de labels comme « science sociale », « sociologie »…, à l’intérieur du domaine d’étude dans la période et le domaine concerné, on évite de grever des analyses sur le passé étudié par une prise de partie arbitraire, et nécessairement aveugle en ce qui concerne les déterminants de la définition de ces labels.

26

Le programme d’une histoire à part entière qui vient d’être évoqué ne correspond qu’à une orientation générale pour l’histoire des sciences sociales [38]  Pestre met ce programme sous le patronage de Marc Bloch... [38] . Plusieurs types d’objets différents peuvent être – et pour certains ont été – placés au centre des analyses : les œuvres elles-mêmes, les institutions savantes, les chercheurs, l’ensemble des pratiques qui concourent à la production des sciences sociales, les controverses, voire le « savoir » – mais il est clair que les caractéristiques de celui-ci ne peuvent être, dans le cas des sciences sociales, déterminées qu’à l’issue d’une enquête. L’analyse peut également prendre comme objet l’ensemble d’un domaine – un champ dans la terminologie de Bourdieu – si celui-ci possède une certaine structure et dispose d’une autonomie au moins relative. Tous ces choix, et d’autres, sont également défendables, mais l’une de ces options m’est apparue mieux appropriée pour appréhender l’objet que j’étudiais – une tradition de recherche dont les différentes générations étaient liées par des relations à déterminer –, en évitant les erreurs du présentisme.

27

Je présenterai maintenant le cadre d’analyse correspondant à la perspective adoptée dans La tradition sociologique de Chicago. Il s’agit en quelque sorte des conclusions abstraites de mes propres recherches : un guide d’interrogation susceptible d’être mis en œuvre pour d’autres objets. Il découle de ce qui précède qu’il ne s’agit pas de formuler un programme nouveau et original pour l’histoire des sciences sociales, mais au contraire de préciser un cadre général pour l’adapter au cas particulier des sciences sociales. Il s’agit également de mettre en évidence ce qu’éclaire la spécificité historique du cas que j’ai étudié.

III - Les sciences sociales comme activités

28

L’idée de base de la perspective ici proposée correspond à l’un des points de vue avec lequel on peut aborder l’histoire de n’importe quel domaine plus ou moins clairement circonscrit : en partant des activités de ceux qui appartiennent à ce domaine, à un titre ou un autre (y compris éventuellement celui d’exclu, de renégat ou de concurrent). La définition du domaine dans lequel s’inscrivent ces activités collectives n’est pas ici une donnée préalable à l’enquête, mais elle doit nécessairement constituer un thème essentiel de celle-ci. L’idée de base de cette perspective prétend d’autant moins à l’originalité qu’il s’agit aussi d’utiliser les ressources d’une démarche comparative. Cette perspective était esquissée, il y a près d’un demi-siècle, par plusieurs essais d’Everett Hughes à propos de l’histoire de la sociologie [39]  Cf. notamment 3 articles : Going Concerns : The Study... [39] . Hughes complétait cette approche par un autre fil d’interrogation emprunté à sa sociologie du travail : après tout, remarquait-il, le travail des chercheurs de sciences sociales est un travail comme un autre, avec ses techniques de production, ses problèmes de carrière, ses revendications collectives, ses idéologies professionnelles. L’un des avantages de ce point de départ tient à ce qu’il permet un éventail de comparaisons particulièrement large, et donc propre à faciliter l’analyse critique des représentations indigènes (comme le montre la sociologie du travail de Hughes).

29

Les activités concrètes de production, l’inventaire de ceux qui participent à celles-ci à un titre ou un autre, des institutions qu’ils créent ou investissent – sont des phénomènes aisément saisissables. Ce point de départ évite un certain nombre d’hypothèses a priori, admises sans examen par l’histoire conventionnelle (mais aussi par d’autres recherches) sur les sciences sociales et leurs produits : l’hypothèse de la spécificité des activités qui prennent place dans ce domaine, ou si l’on préfère celle de la signification du label de la discipline considérée ; l’hypothèse qu’implique une liste restrictive et fermée des déterminations possibles des produits, souvent limitée à des facteurs intellectuels internes au champ d’activité considéré. Je reviens plus loin sur ce point.

30

La définition des labels revendiqués (« sociologie », « psychologie sociale »…) et leur application à des publications ou des chercheurs est, comme on l’a vu, l’un des objets soumis à l’enquête, sans qu’il convienne de préjuger des fondements matériels, intellectuels, symboliques ou autres, de ces labels, bref de leurs propriétés sociales. L’éventail des comparaisons mobilisables n’inclut pas seulement les entreprises de sciences sociales et leurs produits, mais également d’autres types d’entreprises produisant des « savoirs » qui ne bénéficient pas du label de science. Elle évite également de tenir pour acquise la constance dans le temps et dans l’espace de ces définitions. Ce dernier point est particulièrement important car plusieurs études ont montré les changements profonds qu’ont parfois subi au cours de leurs évolutions les disciplines de sciences sociales. Il en est allé ainsi pour l’anthropologie avec l’effondrement des empires coloniaux européens, mais aussi pour la sociologie américaine dont l’insertion sociale et académique changea rapidement à la fin des années 1930, puis de nouveau dans les années 1970 [40]  Un exemple se trouve dans l’analyse de la sociologie... [40] . Ces changements ne peuvent sûrement pas être réduits à un « progrès » continu ou par étape vers un état plus conforme à de (supposés) canons de la méthode scientifique, comme le soutient l’histoire conventionnelle. En adoptant une définition aussi pauvre que possible en substance du domaine étudié, on évite d’attribuer d’avance à celui-ci les propriétés que revendiquent certains des acteurs du domaine. Les caractères spécifiques des activités et des produits des sciences sociales se trouvent ainsi non pas postulés, mais placés dans la liste des sujets d’investigation empirique [41]  Les analyses sur le maintien des limites dans les disciplines... [41] .

Un inventaire du contexte d’existence des entreprises de recherche en sciences sociales

31

Cette approche conduit aussi à étudier le système d’interaction (pour reprendre la formulation de Hughes) dans lequel se trouve prise chaque entreprise de recherche en sciences sociales [42]  Je reprends ici en l’adaptant l’inventaire proposé... [42] . Celui-ci comprend notamment les entreprises « rivales » – à l’intérieur ou non des disciplines académiques – dont les produits sont potentiellement substituables dans tel ou tel contexte à ceux que l’on étudie.

32

Dans le cas de l’histoire de la sociologie américaine entre 1890 et 1940, il faut prendre en considération différentes disciplines académiques – à commencer par l’économie politique, dont la constitution comme discipline est un peu antérieure à celle de la sociologie qui, pour une part, s’en est détachée. Mais il n’est pas moins nécessaire de prendre en considération la relation de cette discipline avec le journalisme, le travail social, le mouvement de réforme progressiste et ses enquêtes. Avec chacune de ces entités plus ou moins constituées, la sociologie partage une partie d’un même « marché », non seulement en ce qui concerne les sujets de recherche, mais aussi pour les publications et pour des formes d’expertises [43]  Même en ce qui concerne un domaine aussi étudié que... [43] . La sociologie française de la même période s’est développée dans un univers très différent, aussi bien en ce qui concerne les disciplines académiques voisines et rivales (l’économie, qui dispose alors d’une faible autonomie par rapport au droit, est moins présente que la philosophie), qu’en ce qui concerne l’environnement extérieur – avec par exemple l’existence d’un mouvement ouvrier structuré, et une grande distance entre l’université et le travail social dont le développement est plus tardif en France qu’aux États-Unis.

33

Il faut inclure dans le système d’interaction dans lequel s’insèrent les entreprises de sciences sociales du xxe siècle sinon les sciences de la nature, du moins les représentations de celles-ci élaborées par certains scientifiques et par les philosophes des sciences. La référence à un « modèle scientifique » est certainement très différente selon les disciplines, les périodes, les situations nationales [44]  On pourrait mentionner aussi la part qu’ont prise dans... [44] . Relativement rare et limitée à certaines périodes en ce qui concerne l’histoire ou l’anthropologie, elle est au contraire presque continuellement présente derrière les débats et les évolutions tendancielles dans le cas de la sociologie, aussi bien en France qu’aux États-Unis – mais il n’est nullement assuré qu’il en aille ainsi partout ailleurs [45]  En ce qui concerne les États-Unis, cf. Bannister, ... [45] .

34

Les financeurs et commanditaires de recherche, ainsi que ceux qui fournissent des soutiens politiques à une discipline, sont d’autres éléments toujours importants, fût-ce par défaut, de ce système d’interaction, et là encore, la constance dans le temps et l’espace de l’existence et de la forme de leur soutien ne peut être tenue pour acquise.

35

Les commanditaires de recherche sont un élément d’un ensemble plus vaste : les « publics » des produits des sciences sociales – aussi bien productions savantes ou de « vulgarisation » qu’activités d’expertise. Le cas de la sociologie est ici particulièrement intéressant car ses publics sont susceptibles d’être particulièrement diversifiés. Il convient en effet d’inclure dans le système d’interaction l’ensemble des instances auxquelles est reconnue une légitimité quant à la définition d’un secteur de la vie sociale intégré au domaine des sujets étudiés par la sociologie : dans le cas de la France actuelle, par exemple, on y trouve non seulement les partis et organisations politiques, mais aussi certains groupes de métiers, les syndicats et différents mouvements sociaux constitués, les porte-parole de grandes institutions… Le système d’interaction de l’anthropologie du xixe siècle et du début du xxe siècle était certainement moins large, mais il comprenait, en France ou en Grande-Bretagne, les missionnaires et les administrateurs coloniaux [46]  Salamone, 1977. [46] .

36

La question de ses « publics » a été particulièrement négligée jusqu’ici par l’histoire de la sociologie, sans doute parce qu’il était admis sur le mode de l’évidence que le public des sciences sociales devait être, ou tendre à être, l’analogue du « public » des recherches des sciences de la nature : les chercheurs de la même spécialité ou de spécialités voisines. Un rapprochement avec le cas de l’histoire, en France notamment, fait au contraire apparaître que des disciplines académiques peuvent durablement s’adresser à un public qui comprend une part significative de non-spécialistes. Il suggère aussi que les publics visés déterminent certains caractères des œuvres, et par conséquent de leur production. L’une des oppositions entre la sociologie inspirée aux États-Unis par Robert Park, et celle qui lui succède à partir de la fin des années trente, est intelligible à partir de cette différence dans le public visé : pour la première, un public large de classe moyenne, qu’il s’agit par exemple d’éclairer sur un phénomène social comme la délinquance juvénile dans les villes ; pour la seconde, des commanditaires qui visent à informer les politique d’une administration d’État qui intervient alors dans un nombre croissant de domaines – dont le chômage. On ne peut s’étonner que le mode de rédaction et la rhétorique des comptes rendus de recherche ne soient pas la même dans les deux cas, ni l’intérêt pour les techniques statistiques et pour les formes de « preuve » [47]  L’ouvrage de Bennett (1981) sur l’usage des autobiographies... [47] . Le domaine de l’ethnographie urbaine est l’un de ceux où s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui une définition du public analogue à celle que concevait Park, avec des ouvrages qui ont d’ailleurs effectivement connu une large diffusion comme Tally’s Corner d’Elliot Liebow, ou aujourd’hui Code of the Street d’Elijah Anderson.

Thèmes d’investigation

37

Sans entrer dans un inventaire détaillé des sujets d’investigation sur lesquels débouche ce programme, on peut mentionner l’importance de l’acquisition d’une compréhension quasi ethnographique des comportements des acteurs des entreprises collectives de recherches étudiées, des logiques d’actions et de carrière, des normes en usage dans une période et un domaine donnés dans les relations de travail. Une partie au moins de ces normes varient avec la période, la discipline et le groupe de chercheurs concerné, même pour des aspects aussi simples que la déférence entre générations successives. Elles doivent donc être apprises, et non postulées, par familiarisation approfondie avec les univers étudiés. Une compréhension ethnographique est nécessaire à l’analyse de la documentation d’archives. Pour l’acquérir, la correspondance professionnelle ou personnelle est une ressource essentielle. Ce type de documentation permet simultanément d’accéder à la dimension subjective du rapport des producteurs aux œuvres et aux carrières intellectuelles et institutionnelles, un autre sujet d’investigation dont l’importance dans la détermination des activités et des produits semble largement sous-estimée [48]  Les analyses de Bannister (1987) appuyées sur les riches... [48] .

38

Les dispositifs institutionnels (départements universitaires, comités, revues, associations savantes et professionnelles…), sont d’autres sujets d’investigation, à côté des œuvres intellectuelles qui sont les principaux éléments pris en compte par l’histoire conventionnelle. Il en va de même des techniques de production, des sources documentaires et des méthodes de traitement de celles-ci, ainsi que des modes de rédaction des œuvres de sciences sociales. Et bien sûr, quoique le sujet soit à peu près vierge, des relations entre ces divers éléments.

39

Autre sujet d’investigation : les éléments des idéologies fondatrices des disciplines qui constituent ce qu’on peut appeler leur matrice intellectuelle. Celle-ci peut comprendre des « théories », des « variables de base », des programmes de recherche, des sources documentaires et des méthodes de recueil et de traitement de celles-ci, un « métier » pour la réalisation des œuvres, éventuellement de « grands ancêtres » dans lesquels s’incarnent les uns ou les autres. Les relations entre ces divers éléments doivent être étudiées, ainsi que les évolutions de la légitimité académique des disciplines et la contribution de ces différents éléments à celle-ci.

40

La question de la légitimité académique semble particulièrement intéressante dans le cas de la sociologie, car celle-ci, semble-t-il, possède toujours un caractère précaire et incertain. Thème de déploration rituelle pour les chercheurs de cette discipline, ce phénomène doit être mis en relation avec la proximité – dans le temps et l’espace – des sociologues avec les « objets » qu’ils étudient. Il n’y a guère que dans l’étude des populations pauvres et aux comportements disposant d’une faible légitimité culturelle – un sujet depuis leurs débuts largement fréquenté par les sociologies française et américaine – que cette discipline ne rencontre pas nécessairement d’autres catégories disposant d’une légitimité égale ou supérieure à la sienne.

41

L’examen de la nature du « savoir » produit par les sciences sociales constitue un sujet d’investigation qui a paradoxalement été négligé jusqu’ici, et qu’il convient d’examiner par rapport à la diffusion de ces « savoirs » aussi bien parmi les spécialistes de sciences sociales que dans un public plus large. De nombreux exemples suggèrent que la robustesse des analyses – selon les ressources documentaires et les critères d’appréciation des « preuves » du moment – n’est pas un élément qui conditionne étroitement la diffusion que connaissent celles-ci [49]  J’ai évoqué plus haut le cas des Formes élémentaires... [49] . Cette question est évidemment liée à celle de l’autonomie de jugement des communautés scientifiques.

42

Le programme qui vient d’être esquissé conduit à traiter la définition d’elle-même que propose chaque discipline (ou sous spécialité) comme une définition indigène (folk concept), variable dans le temps et l’espace, et non à accepter celle-ci comme une délimitation « naturelle », inscrite dans la nature des choses, comme le font l’histoire conventionnelle, et aussi différentes tentatives des chercheurs concernés [50]  La sociologie, en raison de la reconnaissance mitigée... [50] . Il fait ainsi l’économie de l’adhésion a priori aux représentations d’elle-même que cherche à promouvoir toute discipline, ainsi qu’aux finalités que celle-ci revendique.

43

Pour ceux qui tiennent pour clairement et définitivement définies a priori les frontières de la « science » – et qui découpent selon un tel principe la partie des sciences sociales dont l’histoire devrait, selon eux, se soucier, un tel programme de recherche apparaît inévitablement comme marqué par une forme pernicieuse de relativisme. Tel est cependant le prix de l’adoption d’une véritable démarche historique : la question des critères de définition de l’appartenance d’une œuvre aux sciences sociales ne peut pas davantage être tranchée indépendamment des temps et des lieux pour celles-ci que pour les sciences de la nature. Il faut au contraire reconnaître que les sciences sociales constituent un univers hétérogène, traversé par des controverses durablement non résolues. Et les préférences idiosyncrasiques de chaque historien sont sûrement, dans ce cas comme en ce qui concerne tout autre objet d’études, ce qu’il lui faut contrôler.

IV - Des difficultés spécifiques à l’histoire des sciences sociales : proximité culturelle et représentations indigènes

44

Quelle que soit sa discipline de rattachement, celui qui effectue des recherches sur l’histoire des sciences sociales au xxe siècle étudie un univers dont il est particulièrement proche [51]  Cette affirmation est moins exacte quand il s’agit... [51] . Il possède une connaissance pratique au moins partielle des normes et des moeurs présentes dans la fraction de cet univers à laquelle il appartient. Il occupe aussi une position définie dans celui-ci, ce qui implique un type de rapport particulier à l’égard des produits, des carrières, et des institutions des sciences sociales [52]  Ce point est développé in Bourdieu, 1997. [52] . Il adhère au moins pour une part (fût-ce à son insu) à l’une des variantes de l’idéologie professionnelle des chercheurs en sciences sociales. De plus, les instruments d’analyse dont il dispose – catégories de perception et de classement des œuvres intellectuelles, des actions des producteurs, des démarches documentaires… – sont un mixte de variantes et d’alternatives à ceux qui figurent parmi les objets sur lesquels portent ses analyses en tant qu’historien. Enfin, il se trouve confronté à une pluralité de jugements de valeurs – sur les œuvres, leurs producteurs, les institutions, les orientations des disciplines… – selon les critères du milieu qu’il étudie, mais aussi selon ceux du milieu auquel il appartient lui-même.

45

Une telle proximité entre l’univers du chercheur et celui qu’il étudie n’est pas dépourvue d’avantages : l’apprentissage de la signification de divers phénomènes pour les acteurs du milieu dans lequel ils prennent place s’en trouve grandement facilité [53]  La question des effets de la distance à l’objet d’étude... [53] . Elle constitue toutefois simultanément un obstacle, depuis longtemps identifié, au travail d’objectivation qu’implique toute analyse historique. C’est d’ailleurs, pour une part, de cette proximité que découle le présentisme inconscient de lui-même qui imprègne tant d’analyses d’histoire des sciences sociales. Cette proximité est aussi à l’origine de la faiblesse générale du contrôle des « faits » parce que ceux-ci sont connus sur le mode de l’évidence à l’intérieur de chaque discipline [54]  La contribution de Martin Albrow sur la sociologie... [54] . Elle contribue également à l’accent mis sur les déterminations internes aux disciplines étudiées – et explique la longue négligence de facteurs comme les commanditaires et les « publics » des recherches.

46

Passer d’une connaissance pratique d’un univers à une connaissance réflexive exige l’explicitation des catégories de perception et de jugement en usage dans celui-ci. Qui occupe une position dans un univers voisin risque toujours de projeter sur l’objet qu’il étudie les critères d’appréciation de ce qu’est, dans son propre univers, une « bonne » analyse. Il risque d’utiliser ses critères personnels d’appréciation pour définir la liste des œuvres ou des producteurs qui « méritent » d’être pris en compte, et pour décider des aspects de celles-ci et des démarches qui doivent retenir son attention. Une compréhension historique des activités et des œuvres des sciences sociales exige au contraire de prendre en compte non seulement celles qui ont bénéficié d’une reconnaissance, mais aussi les autres – y compris celles qui se sont vues refuser le label de « scientifiques » ou qui ne l’ont pas sollicité. Les œuvres qui sont restées inachevées ou inédites doivent également être parfois prises en compte, tout comme les chercheurs qui ont fait des carrières obscures ou demi-obscures : la prise en compte de tels cas est par exemple nécessaire pour comprendre ce qui détermine à un moment donné une œuvre significative ou une carrière « à succès » ; elle l’est également pour comprendre les relations entre l’apparition d’un schème d’analyse et une conjoncture.

47

L’omniprésence des controverses dans les sciences sociales – sur les démarches et les raisonnements acceptables, sur les finalités des analyses elles-mêmes – contribue à compliquer l’explicitation des catégories d’analyse nécessaires. Les positions dans ces controverses qui sont celles d’un chercheur actuel ont presque toujours des antécédents dans le passé, si bien que l’adoption d’un point de vue implicitement normatif est d’autant plus probable qu’il existe des affinités entre les positions établies dans le domaine étudié et dans le domaine auquel appartient le chercheur.

48

Une recherche d’histoire des sciences sociales exige ainsi tout au long de son déroulement une sorte de dédoublement entre l’attitude nécessaire pour appréhender l’objet étudié – le délimiter, comprendre les activités de production et les œuvres, et suspendre tout jugement de valeur selon les normes de l’observateur – et l’attitude intellectuellement engagée sans laquelle il ne peut y avoir d’analyse rigoureuse.

49

Avec l’attention aux facteurs qui viennent d’être évoqués, l’adoption d’une démarche comparative est le principal instrument pour rompre avec une familiarité excessive. Plusieurs types de comparaison peuvent être utilisées, moins à des fins heuristiques que pour engendrer des interrogations dégagées des controverses internes aux disciplines elles-mêmes. On peut retenir pour élément de base de ces comparaisons, soit les produits (les œuvres), soit les activités ou les institutions. C’est pour ce dernier type de comparaison que les études d’histoire des sciences de la nature peuvent surtout se révéler utiles : les sciences sociales ont largement modelé leur forme d’organisation académiques – sociétés savantes, revues, normes dans les controverses… – sur celui des sciences de la nature. Un autre cadre de comparaison possible est celui qu’offrent les analyses historiques des différents domaines culturels (arts, littérature…). Mieux que le précédent, il permet de s’interroger sur les caractéristiques des « savoirs » produits par les sciences sociales, à travers leur diffusion dans différents secteurs des sociétés concernées, ainsi qu’aux conséquences du statut accordé à ce savoir. L’histoire culturelle offre également un guide pour l’analyse des significations des œuvres dans leur contexte d’époque – un genre pratiqué à propos de divers produits culturels et pour lequel l’ouvrage de Lucien Febvre, Le problème de l’incroyance au xvie siècle, fournit un modèle non dépassé [55]  Febvre, 1968. [55] .

50

Les activités de production et les catégories qu’elles définissent, peuvent être mobilisées pour d’autres comparaisons. Ce sont alors les groupes que constituent les producteurs de sciences sociales comme catégories définies par la division sociale du travail qui sont comparés à d’autres groupes de même nature : tel est le fil directeur des analyses du développement des sciences sociales en termes de professionnalisation (au sens anglo-saxon du terme) [56]  Il est frappant que ce modèle, dont des sociologues... [56] . Les chercheurs de sciences sociales peuvent également être considérés en tant que groupes engagés dans des transactions « politiques » avec un ensemble de catégories qui disposent des ressources qui contribuent à l’acquisition de crédit scientifique – et comparés à d’autres groupes engagés dans des transactions similaires, mais à d’autres fins [57]  Ce modèle a inspiré certaines analyses sur les sciences... [57] .

V - Les produits des sciences sociales

51

Une contribution à l’histoire des sciences sociales accorde nécessairement une attention soutenue à ce qui justifie socialement leur existence : certains de leurs produits. Les sciences sociales ont certes donné naissance au cours de leur existence à des institutions (associations, départements universitaires, comités…), à des enseignements et à des activités d’expertise sociale [58]  Ce dernier type d’activités a été peu étudié jusqu’ici :... [58] , mais c’est la publication d’analyses sous forme d’ouvrages ou d’articles qui est la justification principale de leur existence (de leur financement, de leur place institutionnelle dans les universités…) [59]  Les fondateurs institutionnels de la sociologie en... [59] . Parmi ces publications, on peut distinguer plus ou moins clairement entre celles qui sont destinées à l’enseignement ou à un public large (manuel, encyclopédie…) et celles qui s’adressent d’abord aux spécialistes du domaine ou des domaines voisins et qui se donnent pour des contributions à « l’avancement » des connaissances dans la discipline considérée. Ce type de produit constitue l’objectif premier des recherches et la raison d’être de la discipline.

52

Parmi les obstacles que les représentations indigènes opposent à l’analyse historique, l’un des plus redoutables concerne la « nature » de ces produits. La prégnance du modèle des sciences de la nature dans la conception néopositiviste qui a marqué les années 1930 à 1960 (avec différentes variantes) a été suffisamment forte sur les sciences sociales des pays occidentaux – notamment la sociologie – pour que certains membres de celles-ci s’efforcent de définir le produit des recherches comme des « lois » ou des « théories », ou encore parfois des « paradigmes », des « modèles ». Ces représentations reflètent des idéologies professionnelles particulières, qui s’accordent mal avec les pratiques de recherches et l’utilisation des « résultats » de celles-ci par d’autres chercheurs. Elles interdisent d’analyser convenablement les activités des chercheurs ainsi que la diffusion des « savoirs » produits dans les sociétés ambiantes. C’est de l’examen des propriétés sociales des produits principaux des sciences sociales qu’il convient de partir.

53

Les produits de disciplines comme la sociologie, l’anthropologie ou l’histoire, sont avant tout des textes, qui recèlent, comme tous les textes, des ambiguïtés : c’est ce que montrent clairement leurs utilisations, ainsi que les discussions interminables sur leur interprétation, auxquelles prennent part parfois leurs signataires. On doit donc partir du constat que ces textes n’ont pas une signification unique, qui pourrait être formulée dans un langage formel sur lequel s’accorderait la communauté des membres de la discipline [60]  On peut soutenir également – comme le fait Pestre,... [60] . Ils possèdent aussi des propriétés particulières, qui les distinguent d’autres types de textes.

Caractéristiques spécifiques des textes de sciences sociales

54

Ces textes utilisent très généralement des notions empruntées au monde social étudié, ainsi que des notions qui appartiennent à la culture du milieu auquel appartiennent les chercheurs (plus précisément : à la culture des diplômés de l’enseignement supérieur). Ils comprennent aussi généralement des notions plus ou moins élaborées des sciences sociales qui existent pour certains domaines (par exemple pour la démographie, pour les systèmes de parenté), ainsi que (parfois) des notions définies explicitement dans l’analyse particulière qui les met en œuvre, mais qui n’appartiennent pas au langage commun de la discipline. Comme on l’a souvent remarqué, les notions des sciences sociales restent indexées par le temps et la culture – ce sont des semi-noms propres pour reprendre l’expression de J.C. Passeron [61]  Passeron, 1991, 60-61. Cf. aussi, avec des justifications... [61] – et peu d’entre elles, sinon aucune, sont unanimement tenues pour des notions génériques [62]  Ce point a été pour la première fois développé dans... [62] . C’est ce qui explique d’ailleurs l’impossibilité de donner une traduction univoque des textes de sciences sociales en un corpus de définitions et de propositions.

55

L’approche néopositiviste dont relève la majeure partie des recherches quantitatives publiées depuis trente ans dans les deux grandes revues de sociologie américaine, illustre à son corps défendant par ses tentatives répétées, signe d’un échec non moins répété, l’impossibilité de cette réduction. Ce sont notamment les analyses classiques (celles des « pères fondateurs » du xixe siècle) qui sont prises comme objet, à la suite du premier exemple de ces tentatives concernant Le suicide qui se trouve dans un article de Merton de 1945 [63]  Il n’existe pas, à ma connaissance, d’analyse de la... [63] . On peut constater que la signification empirique des termes abstraits mis en œuvre dans ce type de réduction n’est jamais que très partiellement définie, et conclure que les modèles proposés s’apparentent bien davantage à un système de sténographie qu’à un modèle formalisé [64]  Une autre de leur faiblesse tient à l’usage de la notion... [64] . On peut par ailleurs observer que ceux qui considèrent comme adéquate cette représentation des finalités de leurs activités livrent en général simultanément leurs analyses sous la forme d’un texte qui mêle langage ordinaire et notions, au mieux à demi élaborées par les sciences sociales. Ces pratiques apportent, s’il en est besoin, une justification supplémentaire à l’accent mis ici sur le caractère de texte des produits principaux des sciences sociales.

56

Les textes produits par les recherches en sciences sociales possèdent une seconde caractéristique : ils renvoient à un système d’éléments de validation qui comprend des sources documentaires et le « traitement » savant de celles-ci [65]  On peut reprendre ici mutatis mutandis la caractérisation... [65] . Ces éléments de validation sont associés à la possibilité pour le lecteur de contrôler les opérations de validation sur lesquelles s’appuient les conclusions des recherches. On peut observer que les critères de jugement sur les éléments de validation acceptés sont extrêmement variables selon les disciplines, dans le temps et selon les traditions nationales, tout comme les normes qui déterminent l’acceptabilité des sources documentaires et les pratiques de traitement des données : il s’agit là d’un champ de recherche laissé jusqu’ici presque en friches, mais qui est ouvert à l’investigation historique [66]  Il n’est peut-être pas inutile d’observer que l’histoire,... [66] .

57

On peut évidemment appliquer aux textes de sciences sociales les interrogations qui ont été appliquées à d’autres types de textes : le mode d’argumentation et la rhétorique, le mode de référence à la documentation alléguée, mais aussi les relations possibles entre différents textes, constituent autant de thèmes d’investigation qui ne peuvent être négligés.

58

Une partie des historiens ont été depuis longtemps conscients de cette caractéristique de leur production. Il n’en va pas de même pour l’anthropologie et surtout pour la sociologie. En dépit de l’attention portée – au moins depuis un essai de Clifford Geertz [67]  Geertz (1973). [67] – sur l’écriture des analyses de sciences sociales, ce guide d’interrogation a été peu mis en œuvre jusqu’ici : c’est seulement assez récemment que les notes de terrain des anthropologues, cet élément préparatoire à leurs analyses, ont été prises pour objet d’analyse [68]  Cf. Sanjek (1990). [68] . Les considérations sur la rhétorique des comptes rendus de recherche de sociologie sont encore toutes ou presque des réflexions de sociologues sur les pratiques de leur époque, extérieures à l’interrogation sur l’histoire de cette discipline [69]  Une des rares exceptions se trouve in Bennett, 1981 ;... [69] .

59

La reconnaissance de ce que les produits des sciences sociales sont des textes conduit à poser dans des termes relativement inhabituels pour la sociologie, mais au contraire familiers pour l’histoire, la question du « savoir » produit par ces disciplines, ou, plus précisément des éléments transférables à d’autres analyses – visant à des investigations sur d’autres temps, d’autres lieux et d’autres objets. Puisque les analyses sont inévitablement dépendantes de l’usage de la langue du contexte étudié et de celle du contexte de production des sciences sociales, ce ne sont pas des propositions générales qui sont susceptibles d’être utilisées comme des fondations solides durablement acquises de nouvelles propositions – selon le modèle qu’illustrent certaines branches des sciences de la nature. Par contre les catégorisations élaborées par des recherches antérieures et des hypothèses concernant les relations entre différents phénomènes ainsi catégorisés sont susceptibles d’être empruntées à d’autres recherches, avec les modifications qu’imposent leur adaptation à un nouveau contexte. C’est ce qu’avançait déjà Veyne quand il attribuait à la recherche historique l’objectif de « l’allongement du questionnaire », ou, parmi les sociologues, et avec une autre formulation, Gusfield [70]  Veyne, 1971 ; Gusfield, 1984. [70] .

60

Le programme de recherche qui vient d’être esquissé débouche sur une conception des disciplines de sciences sociales et de leurs produits qui se distingue nettement des représentations que mettent en avant ceux qui appartiennent à ces disciplines. Elle se distingue notamment de ces conceptions indigènes par l’attention qu’elle porte à des aspects concrets laissés dans l’ombre par celles-ci et par ses interrogations sur les convictions admises sur le mode de l’évidence par les acteurs du domaine considéré. On rencontre des décalages analogues entre représentations indigènes et conceptions élaborées par l’analyse historique de n’importe quel autre domaine de la vie sociale : c’est l’un des objectifs d’une analyse historique que de porter au jour les éléments du contexte qui donnent sens aux représentations indigènes et de traduire celles-ci à l’intention d’un lecteur contemporain et profane. On a vu également que, par comparaison avec la liste des déterminants pris en compte par l’histoire conventionnelle, cette histoire allonge significativement la liste des questions soumises à investigation. Les systèmes généraux d’idées sur le monde social – l’objet principal de l’histoire conventionnelle – n’apparaissent plus dans cette approche que comme un élément parmi d’autres. L’analyse historique des œuvres de sciences sociales porte sur un ensemble d’éléments hétérogènes – les sources documentaires, le mode de traitement de la documentation, les catégories d’analyses et les questionnements, la rhétorique, les contextes sociaux de réalisation des recherches, y compris les conditions de financement, l’expérience biographique des producteurs, les contextes de publication et de réception. La manière – variable selon les disciplines, les conjonctures, bref, selon les contingences historiques ordinaires – dont ces éléments composent leurs effets constitue l’un des principaux thèmes d’une histoire des sciences sociales.

VI - La diffusion des œuvres et les rapports entre générations de chercheurs

61

À titre d’illustration des prolongements possibles de cette approche, je me propose de présenter rapidement l’usage que j’ai fait dans mes recherches sur la tradition de Chicago en sociologie de certaines distinctions auxquelles ce cadre d’analyse conduit à prêter attention : la question des relations entre œuvres et chercheurs.

62

Affirmer « l’influence » d’un chercheur (ou d’une œuvre) sur un (ou une) autre a été et reste un thème omniprésent dans les analyses historiques des sciences sociales. La notion « d’influence » ne fait cependant l’objet d’aucune élaboration précise, et le terme sert donc simplement à qualifier des propriétés, sans que cette qualification s’accompagne d’une quelconque justification [71]  Les seules élaborations de l’idée d’influence se trouvent... [71] . Si l’on considère les différents éléments précédemment distingués qui concourent à la production des textes de sciences sociales, il est pourtant clair que l’emprunt de chacun de ceux-ci est soumis à des contraintes spécifiques.

63

L’emprunt d’une « nouvelle » ressource documentaire dépend de sa recevabilité dans le milieu considéré et des compétences techniques nécessaires pour son utilisation. Dans le contexte dans lequel s’est développée la sociologie depuis 1920, il semble clair que la légitimité acquise ailleurs de cette ressource est plus discriminante que la maîtrise technique de son usage : des techniques statistiques diverses ont connu une diffusion parfois rapide sans être maîtrisées par leurs utilisateurs comme la suite devait souvent le montrer.

64

Un mode de rédaction est un autre élément qui peut être facilement emprunté : qu’il s’agisse du mode d’insertion de « données » dans les comptes rendus, de la référence aux travaux antérieurs, du style proprement dit, la diffusion dépend de la signification accordée à chacun des éléments distingués dans les univers de réception. Ces éléments jouent parfois un grand rôle dans l’identification des textes comme appartenant à une discipline de sciences sociales ou comme relevant à l’intérieur de celle-ci de tel courant d’analyse. Dans le cas de la tradition de Chicago en sociologie, on peut montrer que des propriétés rédactionnelles ont bien davantage défini la perception du rattachement à la tradition que l’usage même des notions d’analyse [72]  Cf. l’examen de la diffusion des analyses de Nels Anderson... [72] .

65

L’analyse de la diffusion ou de la transmission d’une génération à une autre de schèmes d’analyse est beaucoup plus délicate que celles des éléments aisément objectivables comme les normes de rédaction ou les ressources documentaires. Elle ne peut s’appuyer sur la seule analyse de la définition et de la diffusion de mots ou d’expressions, ni sur celles des références à des textes déclarés « fondateurs » : on sait que la « carrière » de certaines notions, qui furent un temps les emblèmes d’une orientation théorique, a débouché sur leur dissolution. Il en fut ainsi, par exemple, du totémisme, de l’anomie et de la désorganisation sociale [73]  Cf. respectivement Lévi-Strauss, 1965 ; Besnard, 1987 ;... [73] . Dans le cas de la désorganisation sociale, une notion centrale de la sociologie américaine entre les années 1920 et les années 1940, la force de conviction un temps inscrit dans cette notion reposait à la fois sur l’existence d’un appareil statistique, sur un mode d’exploitation et d’interprétation de ses produits (cartographie…), et sur son association avec un autre genre de documents, des autobiographies constituées à l’initiative des chercheurs [74]  Benett, 1981. [74] . Le lien entre ces deux types de sources documentaires restait faible, et l’on ne peut s’étonner de l’abandon ultérieur de la notion de désorganisation, lorsque le quasi-arrêt de l’immigration européenne conduit à porter attention à l’appartenance de classe des jeunes délinquants et non à l’ancienneté de leur arrivée dans les villes [75]  Cf. Chapoulie, 2001a, chap. 7. [75] . Cet exemple suggère que la diffusion d’un schème d’analyse ne peut pas être séparée de celle des sources et des techniques documentaires liées à son usage [76]  Il existe de même, comme le suggère Hacking (1989 (1983)),... [76] . La recevabilité d’une notion ou d’un ensemble de notions dans une discipline dépend aussi de sa signification par rapport aux interrogations constituées de l’époque, et éventuellement par rapport à des intérêts propres (professionnels, intellectuels…) à la discipline considérée. La désorganisation sociale fournissait, en 1920, un instrument de validation d’une interprétation sociale – c’est-à-dire non biologique – de certains comportements et s’accordait avec une justification de l’implication dans ce domaine des sociologues (par rapport aux travailleurs sociaux, aux psychiatres…).

66

À côté des logiques d’emprunt des éléments précédemment distingués, il faut faire une place aux relations entre œuvres ou chercheurs qui renvoient à des oppositions, ce que l’on peut désigner comme une « influence par réaction » [77]  Chapoulie, 2001a. [77] . Une partie non négligeable des œuvres de sciences sociales est en effet centrée sur la réfutation d’un schème d’analyse en vogue au moment de leur réalisation ou dans la période juste précédente. Il en va ainsi par exemple pour les monographies de sociologie urbaine de la tradition de Chicago dans les années trente qui reposent sur la récusation de l’existence des déterminations biologiques des comportements. Mais ce type de relation entre analyses est parfois plus dissimulé, y compris peut-être pour les auteurs eux-mêmes. Sa fréquence est favorisée par l’acceptation unanime et durable par les sciences sociales d’une norme d’innovation essentielle dans l’appréciation des analyses : récuser les analyses de devanciers immédiats – notamment des chercheurs de la génération précédente –, ou simplement des analyses qui sont dans l’air du temps, est l’un des moyens les plus simples pour satisfaire à cette norme.

Conclusion

67

J’ai cherché d’abord dans cet essai à rendre explicite les insuffisances de la perspective et du programme suivis par les recherches qui ont constitué longtemps ce qui a passé – à tort – pour des contributions à l’histoire des sciences sociales. J’ai pour cela dégagé et discuté certains postulats implicites à cette manière d’écrire une histoire des sciences sociales. J’ai ensuite proposé un cadre d’analyse utilisable – parmi d’autres, également recevables – pour une « histoire à part entière » des sciences sociales. La présentation de ce cadre m’a conduit à développer un examen critique de certaines représentations constituées qui relèvent des idéologies professionnelles des chercheurs en sciences sociales et qui sont autant d’obstacles à l’analyse historique. J’ai enfin proposé un inventaire partiel de questions dont des analyses historiques menées depuis une trentaine d’années, principalement à propos des sciences sociales américaines, suggèrent la fécondité.

68

En illustrant la présentation de ce cadre d’analyse, j’ai suggéré qu’une histoire à part entière des sciences sociales débouche sur une représentation de l’activité de production des sciences sociales et de leurs produits profondément différente de celles qu’accréditent une grande partie des chercheurs eux-mêmes, notamment dans le cas de la sociologie. Cette représentation peut être qualifiée de « plus réaliste » que celles-ci, en ce sens qu’elle intègre davantage d’aspects des activités et des produits finis que sont les textes de sciences sociales. L’histoire des sciences sociales peut ainsi apporter une contribution majeure à la réflexion sur les fondements de ces disciplines. Par l’attention qu’elle accorde à des éléments laissés dans l’ombre par les idéologies professionnelles, elle peut également permettre un contrôle au moins partiel de l’incidence que les conditions de production des sciences sociales ont sur ces produits finis. C’est ce qu’avançait, avec une autre formulation, un historien anglais des sciences sociales, Stefan Collini dans sa contribution à la première réunion des chercheurs français du domaine : « une partie de la fonction de l’historien est de nous permettre de nous dégager, au moins en partie, de ces catégories de pensée que nous tenons pour acquises au point de devenir presque inconscients de leur existence » [78]  Collini, 1988, 387. [78] .


Bibliographie

  • Abbott A., 1999, Department and Discipline, Chicago, University of Chicago Press.
  • Anderson E., 1999, Code of the Street. Decency, Violence, and the Moral Life of the Inner City, New York, Norton.
  • Bachelard G., 1972, L’engagement rationaliste, Paris, Presses Universitaires de France.
  • Bannister R.C., 1987, Sociology and Scientism. The American Quest for Objectivity (1880-1940), Chapel Hill, University of North Carolina Press.
  • Baxandall M., 1991, Formes de l’intention, Nîmes, Jacqueline Chmabon (traduction française de Patterns of Intention, Yale, Yale University Press, 1985).
  • Bazerman Ch., 1988, Shaping Written Knowledge. The Genre and Activity of the Experimental Article in Science, Madison, University of Wisconsin Press.
  • Becker H.S., 1986, Writing for Social Scientists, Chicago, University of Chicago Press.
  • Bennett J., 1981, Oral History and Delinquency. The Rhetoric of Criminology, Chicago, University of Chicago Press.
  • Besnard Ph., 1987, L’anomie, ses usages et ses fonctions dans la discipline sociologique, Paris, Presses Universitaires de France.
  • Blanckaert C., 1993, La société française pour l’histoire des sciences de l’homme, Genèses, 10, 124-135.
  • Blanckaert C., Blondiaux L., Loty L., Renneville M., Richard N., (eds.), 1999, L’histoire des sciences de l’homme. Trajectoires, enjeux et questions vives, Paris, l’Harmattan.
  • Blondiaux L., Richard N., 1999, À quoi sert l’histoire des sciences de l’homme ?, in Blanckaert C., Blondiaux L., Loty L., Renneville M., Richard N., (eds.), 1999, L’histoire des sciences de l’homme. Trajectoires, enjeux et questions vives, Paris, l’Harmattan, 109-130.
  • Bloch M., 1949, Apologie pour l’histoire, Paris, Armand Colin.
  • Bloor D., 1976, Knowledge and Social Imagery, London, Routledge and Kegan Paul.
  • Blumer H., 1969, Symbolic Interactionism. Perspective and Method, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice Hall.
  • Boudon R., 1992, Comment écrire l’histoire des sciences sociales, Communications, 54, 299-317.
  • Bourdieu P., 1975, La spécificité du champ scientifique et les conditions sociales du progrès de la raison, Sociologie et Sociétés, 7, 1, 91-117.
  • Bourdieu P., 1997, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil.
  • Bourdieu P., 2001, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’Agir.
  • Bulmer M., 1984, The Chicago School of Sociology. Institutionalization, Diversity, and the Rise of Sociological Research, Chicago, University of Chicago Press.
  • Butterfield H., 1965 (1931), The Whig Interpretation of History, New York, WW Norton and Co.
  • Canguilhem G., 1968, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin.
  • Carey J.T., 1975, Sociology and Public Affairs. The Chicago School, Beverly Hills, Sage Publications.
  • Chapoulie J.M., 1984, E.C. Hughes et le développement du travail de terrain en France, Revue Française de Sociologie, 25, 4, 582-608.
  • Chapoulie J.M., 1991, La seconde fondation de la sociologie française, les États-Unis et la classe ouvrière, Revue Française de Sociologie, 32, 3, 321-364.
  • Chapoulie J.M., 1995, Critical remarks about recent research on the history of the social sciences, Communication pour le Network for the History of Empirical Resarch in the Social Sciences, Galway (Irlande), 19-21 mai 1995.
  • Chapoulie J.M., 2000, L’étrange carrière de la notion de classe sociale dans la tradition de Chicago en sociologie, Archives Européennes de Sociologie, 46, 1, 53-70.
  • Chapoulie J.M., 2001a, La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Paris, Seuil.
  • Chapoulie J.M., 2001b, Comment écrire l’histoire de la sociologie : l’exemple d’un classique ignoré, Le paysan Polonais en Europe et en Amérique, et l’histoire de la sociologie, Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 5, 143-169.
  • Coleman J.S., 1990, Foundations of Social Theory, Cambridge, Harvard University Press.
  • Collini S., 1988, Reflexions on the historiography of the social sciences in Britain and France, Revue de Synthèse, 3-4, 387-399.
  • Coser L., 1971, Masters of Intellectual Thought, New York, Harcourt Brace.
  • Cozzens S.E., Gieryn Th.F., (eds.), 1990, Theories of Science in Society, Bloomington-Indianapolis, Indiana University Press.
  • Davis F., 1973, The Martian and the convert : ontological polarities in social research, Urban Life, 2, 3, 333-343.
  • Desrosières A., 1993, La politique des grands nombres, Paris, La Découverte.
  • Faris R.E.L., 1970, Chicago Sociology. 1920-1932, Chicago, University of Chicago Press (1ère édition : 1967, San Francisco, Chandler).
  • Febvre L., 1968 (1942), Le problème de l’incroyance au xvie siècle. La religion de Rabelais, Paris, Albin Michel.
  • Febvre L., 1992 (1953), Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin/Pocket.
  • Fisher D., 1993, Fundamental Development of the Social Sciences, Ann Arbor, University of Michigan Press.
  • Furner M., 1975, Advocacy and Objectivity. A Crisis in the Professionnalisation of American Social Science (1865-1905), Lexington, University of Kentucky Press.
  • Geertz C., 1973, Thick description : toward an interpretative theory of culture, in The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books, 3-30.
  • Genov N., (ed.), 1989, National Traditions in Sociology, London, Sage Publications.
  • Gieryn Th.F., 1983, Boundary-work and the demarcation of science from non-science : strains and interests in professional ideologies of scientists, American Sociological Review, 48, 6, 781-795.
  • Gillespie R., 1991, Manufacturing Knowledge. A History of the Hawthorne Experiments, Cambridge, Cambridge University Press.
  • Goldthorpe J.H., 2000, On Sociology. Numbers, Narratives, and the Integration of Research and Theory, Oxford, Oxford University Press.
  • Graham L., Lepenies W., Weingart P., 1983, Functions and Uses of Disciplinary Histories, Dordrecht, D. Reidel Pub. Comp.
  • Gusfield J.R., 1976, The literary rhetoric of science : comedy and pathos in drinking driver resarch, American Sociological Review, 41, 1, 16-34.
  • Gusfield J.R., 1984, On the side : practical action and social constructivism in social problem theory, in Schneider J.W., Kitsuse J.I., (eds.), Studies in the Sociology of Social Problems, Norwood, Ablex Publishing Corporation, 31-51.
  • Hacking I., 1989, Concevoir et expérimenter, Paris, Bourgois (traduction française de : Representing and Intervening, 1983, Cambridge, Cambridge University Press),
  • Haskell Th.L., 1977, The Emergence of Professional Social Science, Urbana, University of Illinois Press.
  • Hughes E.C., 1956, The improper study of man, in White L. Jr., (ed.), Frontiers of Knowledge, New York, Harper, 255-268 (repris in Hughes E.C., 1971, The Sociological Eye. Selected Papers, Chicago, Aldine, 431-442).
  • Hughes E.C., 1959, The dual mandate of social science : remarks on the academic division of labor, Canadian Journal of Economics and Political Science, 25, 401-410 (repris in Hughes E.C., 1971, The Sociological Eye. Selected Papers, Chicago, Aldine, 443-454).
  • Hughes E.C., 1962, Going concerns : the study of American institutions, communication pour la Southwestern Sociological Society (repris in Hughes E.C., 1971, The Sociological Eye. Selected Papers, Chicago, Aldine, 52-64 ; traduction française in Hughes E.C., 1996, Le regard sociologique, Paris, Éditions de l’EHESS, 139-154).
  • Hughes E.C., 1971, The Sociological Eye. Selected Papers, Chicago, Aldine.
  • Hughes E.C., 1996, Le regard sociologique, Paris, Éditions de l’EHESS.
  • Jones R.A., 1983, The new history of sociology, Annual Review of Sociology, 9, 447-469.
  • Kuklick H., 1980, Boundary maintenance in American sociology : limitations ot academic « professionalization », Journal of the History of the Behavorial Science, 16, 3, 201-219.
  • Kuklick H., 1999, Assessing research in the history of sociology and anthropology, Journal of the History of the Behavorial Sciences, 53, 3, 227-237.
  • Kuhn Th.S., 1972, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion (traduction française de : The Structure of Scientific Revolutions, 1962, Chicago, University of Chicago Press).
  • Lagemann E.C., 1989, The Politics of Knowledge. The Carnegie Corporation, Philanthropy, and Public Policy, Middletown, Wesleyan University Press.
  • Lazarsfeld P.F., 1961, Notes on the history of quantification in sociology, Isis, 52, 2, 277-333.
  • Lévi-Strauss C., 1965, Le totémisme aujourd’hui, Paris, Presses Universitaires de France.
  • Matthews F.H., 1977, Quest for an American Sociology : Robert E. Park and the Chicago School, Montréal, Mc Gill-Queen’s University Press.
  • Masson Ph., 2001, La fabrication des Héritiers, Revue Française de Sociologie, 42, 3, 477-507.
  • Mazon B., 1988, Aux origines des Hautes Études en Sciences Sociales : le rôle du mécénat américain, 1920-1960, Paris, Cerf.
  • Merton R.K., 1945, Sociological theory, American Journal of Sociology, 50, 462-473.
  • Merton R.K., 1967, On the history and systematics of sociological theory, in Merton R.K., On Theoretical Sociology, New York, Free Press, 1-37.
  • Obershall A., 1965, Empirical Social Research in Germany. 1848-1914, Paris, Mouton.
  • Passeron J.C., 1991, Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan.
  • Pestre D., 1995, Pour une histoire culturelle des sciences, Annales, 50, 3, 487-522.
  • Pestre D., 1998, Sciences des philosophes, sciences des historiens, Le Débat, 102, 99-106.
  • Pickering A., 1992, From science as knowledge to science as practive, in Pickering A., (ed.), Science as Practice and Culture, Chicago, University of Chicago Press, 1-26.
  • Platt J., 1983, The development of the « participant observation » method in sociology : origin myth and history, Journal of the History of the Behavorial Sciences, 19, 4, 379-383.
  • Platt J., 1996, A History of Sociological Research Methods in America, 1920-1960, Cambridge, Cambridge University Press.
  • Pomian K., 1999, Sur l’histoire, Paris, Gallimard.
  • Redondi P., 2001, Ernest Coumet et l’histoire des sciences, Revue de Synthèse, 2-3-4, 291-296.
  • Roger J., 1995, Pour une histoire des sciences à part entière, Paris, Albin Michel.
  • Roth J.A., 1974, Turning adversity into account, Urban Life, 3, 3, 347-361.
  • Salamone F.A., 1977, Anthropologists and missionaries : competition or reciprocities, Human Organization, 36, 4, 407-412.
  • Sanjek R., 1990, Fieldnotes. The Making of Anthropology, Ithaca, Cornell University Press.
  • Sarton G., 1936, The Study of the History of Science, Cambridge, Harvard University Press.
  • Shapin S., 1982, History of science and its social reconstructions, History of Science, 20, 3, 49, 157-211.
  • Stocking G.W. Jr, 1965, On the limits of « presentism » and « historicism » in the historiography of the behavorial sciences, Journal of the History of the Behavorial Sciences, 1, 211-218 (repris in Stocking G.W. Jr, 1968, Race, Culture and Evolution, Free Press, 1-12).
  • Stocking G.W. Jr, 1983, The ethnographer’s magic. Fieldwork in British anthropology from Tylor to Malinowski, in Stocking G.W. Jr, (ed.), Observers Observed, Madison, University of Wisconsin Press, 70-121.
  • Szacki J., 1981, Réflexions sur l’histoire de la sociologie, Revue Internationale des Sciences Sociales, 33, 2, 270-281.
  • Tilly Ch., 1981, As Sociology Meets History, New York, Academic Press.
  • Topalov Ch., 1991, La ville, « terre inconnue » : l’enquête de Charles Booth et le peuple de Londres, 1886-1891, Genèses, 5, 5-34.
  • Toulmin S., 1977, From form to fonction, philosophy and history of science in the 1950s and now, Daedalus, 106, 3, 143-162.
  • Veyne P., 1971, Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie, Paris, Seuil.
  • Wax M.L., 1972, Tenting with Malinowski, American Sociological Review, 37, 1, 1-13.

Notes

[1]

Une première version de ce texte a été présentée sous le titre « A Framework for the History of Social and Behavioural Science » comme communication au colloque « The History and Practice of Sociology and Social Research » organisé en l’honneur de Jennifer Platt à l’Université de Sussex, 27-28 septembre 2002. J’ai bénéficié de remarques de Jean-Pierre Briand et de Philippe Masson sur cette première version.

[2]

Geertz, 1973, 5.

[3]

Hughes, 1956, cité in Hughes, 1971, 451.

[4]

Pickering, 1992, 8.

[5]

Les principaux comptes rendus de ces recherches se trouvent dans mes articles de 1984, qui relèvent de l’histoire des méthodes, de 1991 sur les débuts de la sociologie française, et dans un livre et un article publiés en 2001. Une recherche en cours porte sur les relations en France entre les sociologues et les statisticiens d’État, le Plan et la politique scolaire dans la période 1955-1970.

[6]

Un bilan de l’état de l’histoire de la sociologie qui dégage une partie de ces insuffisances se trouve in Szacki, 1981. Mon insatisfaction vis-à-vis de l’histoire conventionnelle découlait pour une part d’une recherche antérieure en histoire de l’éducation : j’avais été frappé au cours de celle-ci des ravages provoqués par l’application irréfléchie des catégories du présent pour analyser l’état des institutions scolaires passées. En ce qui concerne les analyses consacrées à la sociologie de Chicago antérieures à mes propres travaux, je ne méconnaissais pas les mérites de l’ouvrage de Robert Faris sur la sociologie de Chicago (publié en 1967, centré sur les recherches de la période 1920-1932), mais il me semblait qu’un point de vue plus large que celui qu’avait adopté Faris permettrait d’écrire une histoire plus intéressante. C’était aussi ce que suggérait le livre du sociologue James Carey, publié en 1975, qui montrait l’intérêt d’une analyse fine de la relation entre la conjoncture des années 1920 et les productions des sociologues.

[7]

Platt, 1983 ; Bulmer, 1984. C’est aussi l’un des fils conducteurs retenus par certains des travaux novateurs d’histoire de l’anthropologie : cf. Stocking, 1983.

[8]

On peut prendre une première mesure de l’état des réflexions récentes dans ce domaine dans le numéro spécial du Journal of the History of the Behavorial Sciences, 1999, 53, 4.

[9]

Stocking, 1965. Le terme « sciences sociales » est utilisé ici dans son extension large, aujourd’hui fréquente (social and behavioral sciences), mais je m’appuie principalement sur les analyses consacrées à l’histoire de la sociologie, de l’anthropologie et de l’histoire. J’ai laissé cependant de côté dans la suite la plupart des références aux travaux et aux débats concernant l’histoire elle-même, qui demanderaient un examen particulier, pour des raisons qui découlent d’ailleurs directement des analyses ci-dessous.

[10]

La catégorie que désigne le terme « présentiste » a été discutée dans un court essai publié en 1931 de l’historien anglais Herbert Butterfield (auquel renvoie Stocking), qui adopte le terme Whig history, toujours utilisé en anglais. Stocking utilise le terme « historiciste » dans le sens – inhabituel – précisé plus haut et sans connotation négative, et non dans le sens avec lequel il figure dans le débat sur les spécificités ou non des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature.

[11]

Stocking, 1965, 8.

[12]

Kuhn, 1962.

[13]

On trouvera un autre examen des notions utilisées par Stocking dans l’article de Blondiaux, Richard, 1999.

[14]

Febvre, 1992, 427 ; cf. aussi Bloch, 1949, chap. 1.

[15]

Les quelques exceptions à ce type d’histoire correspondaient, avant 1970, à des études sur des sujets relevant de l’histoire des méthodes : cf. Lazarsfeld, 1961 ; Obershall, 1965 ; les premiers travaux de B.P. Lécuyer. On peut mentionner aussi les travaux d’histoire intellectuelle de V. Karady sur les durkheimiens. Dans les deux derniers cas, il s’agissait d’analyses appuyées sur un travail d’archive.

[16]

L’ouvrage de Lewis Coser, Masters of Intellectual Though (1971), a été un temps cité comme un exemple abouti de cette conception : cf. Szacki, 1981 ; Jones, 1983. Ce dernier article témoigne par ailleurs d’une première étape dans la critique de la perspective conventionnelle sur l’histoire de la sociologie – une étape que l’auteur rapporte lui-même aux travaux de Kuhn.

[17]

20 ans après la publication de l’article de Stocking, le recueil de Genov (1989) inclut principalement des exemples de ce type d’analyse.

[18]

Ces trois caractéristiques sont logiquement indépendantes : on peut par exemple écrire une histoire présentiste sur la base d’archives et en s’intéressant moins au contenu d’idées des œuvres qu’à leur rhétorique. On constate cependant que les trois caractéristiques se rencontrent rarement séparées dans les études d’histoire des sciences sociales.

[19]

On trouvera un plaidoyer en faveur de ce type d’histoire (baptisée ici « cognitive ») dans un article de Boudon (1992) ; celui-ci invoque curieusement le patronage relativiste de Simmel pour reconnaître qu’il existe d’autres points de vue pour écrire l’histoire des sciences sociales (comme celles d’autres objets), mais critique comme relativistes d’autres manières d’écrire cette histoire. On peut relever que la question des sources est ignorée par Boudon et qu’un accent est mis sur le caractère « scientifique » de certaines recherches, sans que la signification de termes comme « science » ou « objectivité » soit un tant soit peu précisée.

[20]

Il est évidemment curieux que ceux des sociologues qui attachent le plus d’importance à soutenir que leur discipline est une « science » s’abritent aussi volontiers sous l’autorité traditionnelle de pères fondateurs, d’une façon qui fait penser à la médecine préscientifique.

[21]

J’ai examiné le renouvellement de l’histoire des sciences sociales aux États-Unis – qui n’est pas une histoire exclusivement écrite par des Américains – dans une communication présentée en 1995 à une réunion du petit groupe informel de chercheurs animé par Jennifer Platt. J’avançais l’hypothèse que plusieurs facteurs indépendants les uns des autres avaient contribué à ce renouvellement : le dépôt aux archives et l’accessibilité ultérieure de documents issus d’institutions d’enseignement et de recherche, de documents personnels de chercheurs et d’administrateurs ; un élargissement des thèmes de recherches chez les historiens, avec la publication de recherches sur les universités, des mouvements culturels ou sociaux ; le développement d’approches nouvelles dans les études de sociologie des sciences de la nature vers la fin des années 1970, à la suite de la publication des ouvrages de Kuhn (1962), de Bloor (1976) et des recherches ethnographiques dans des laboratoires (dont l’impact me semble avoir été plus indirect que direct sur l’histoire des sciences sociales). Parmi les premières publications qui témoignent de ce renouvellement de l’histoire des sciences sociales, on trouve les premières publications de Stocking, des ouvrages, signés par des historiens, sur les débuts des sciences sociales américaines – Furner (1975) ; Haskell (1977) ; quelques ouvrages isolés, dont la biographie de Park par F. Matthews (1977). Robert Merton avait tout à fait indépendamment de ces travaux, en 1967, proposé une distinction entre « systematics » et « history » qui, tout en limitant le domaine à l’histoire des idées sociologique, aurait également pu inspirer un renouvellement partiel de l’histoire de la sociologie, mais qui, à ma connaissance, n’a pas eu cette postérité. Le renouvellement a commencé un peu plus tôt pour l’histoire de l’anthropologie que pour l’histoire de la sociologie.

[22]

Cf., par exemple, Platt, 1996 – cet ouvrage reprend des analyses publiées parfois une dizaine d’années plus tôt.

[23]

Lagemann, 1989 ; Fischer, 1993.

[24]

Gillespie, 1991.

[25]

On trouvera quelques-unes des contributions à la principale tentative collective pour faire émerger en France le domaine de l’histoire des sciences sociales dans le n° 3-4 de 1988 de la Revue de Synthèse, qui fait apparaître la diversité des perspectives adoptées (la contribution de S. Auroux sur l’histoire de la linguistique relève de l’histoire conventionnelle dans sa forme la plus plate, alors que C. Blanckaert plaide pour une histoire à part entière de l’anthropologie – cf. infra) ; cf. aussi Blanckaert, 1993 ; et, pour un bilan récent, Blanckaert, et al., 1999. Des exemples des premières recherches non conventionnelles se trouvent dans le numéro 5 de Genèses (1991) sur les « représentations savantes de la société », notamment dans la contribution de Christian Topalov ; cf. aussi Mazon, 1988 ; Desrosières, 1993. On peut relever aussi l’intérêt pour le sujet de la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales, dont témoignent deux numéros spéciaux en 1995.

[26]

Ce point était relevé par les deux chercheurs anglo-saxons, Charles Gillispie et Stefan Collini, dans leurs contributions au colloque dont sont issus les articles du numéro de 1988 de la Revue de Synthèse citée supra. C’est pour l’anthropologie que le caractère national des recherches est le moins marqué, pour des raisons presque évidentes.

[27]

Pestre, 1998, 53.

[28]

Cet article, publié en italien en 1984, ne fut accessible en français que dans le recueil des articles de Roger publié en 1995. Il formule, à ma connaissance pour la première fois de manière systématique, un programme pour l’histoire des sciences dégagé de toute forme de présentisme.

[29]

Roger, 1995, 47.

[30]

L’actualité de l’histoire des sciences, in Bachelard, 1972, 137-152 et 141 ; cf. aussi Canguilhem, 1968, 9-23. En France, une autre partie des historiens des sciences a suivi l’orientation différente de Koyré qui avait au moins le mérite de conduire à l’étude philologique des publications savantes.

[31]

Cf. par exemple la position de l’historien américain George Sarton (1936, 5) : « l’histoire des sciences est la seule histoire qui peut illustrer les progrès de l’esprit humain », ce qui justifie d’écrire cette histoire du point de vue de son état présent. On trouvera une analyse suggestive des tendances et des évolutions de l’histoire des sciences en Grande-Bretagne et aux États-Unis entre les années 1950 et 1960 dans un article de Stephen Toulmin (1977). Une évocation rapide de la situation française au cours de la même période se trouve dans Redondi (2001). L’une des différences concernant ce domaine entre la Grande-Bretagne et les États-Unis d’un côté, la France de l’autre, tient à la place plus grande occupée par les philosophes dans ce dernier cas.

[32]

On peut trouver in Pickering (1992) un échantillon de ces recherches ; Shapin (1982) offre une présentation et un plaidoyer en faveur des premières analyses réalisées.

[33]

Un bon inventaire se trouve in Pestre, 1995.

[34]

Roger, 1995, 66. Roger utilise dans cet article le terme « histoire historienne », mais le terme « histoire à part entière » que j’utilise ici figure dans le titre du recueil posthume où parut cet article. Dominique Pestre (1995) a récemment développé une analyse analogue, qui correspond à ses propres recherches publiées vingt ans plus tôt sur les physiciens français de l’entre-deux-guerres. Les points de vue dans la controverse sur la manière d’écrire l’histoire des sciences sont exposés dans plusieurs articles (dont celui de Pestre), in Le Débat, 1998, 102. Le point de vue de l’histoire à part entière n’est sans doute pas le plus fréquemment adopté aujourd’hui par les historiens des sciences en France.

[35]

Roger, 1995, 57.

[36]

D’autres domaines de l’histoire – l’éducation, la religion, la médecine… – ont connu une évolution parallèle à celle de l’histoire des sciences : domaines initialement investis par des acteurs souvent éminents du secteur d’activité concerné, ces histoires ont commencé par offrir des études limitées à certains sujets directement liés à un programme présentiste en affinité avec la position des premiers chercheurs.

[37]

Pour une illustration de la manière dont l’histoire conventionnelle procède, cf. les remarques de Boudon, 1992 ; celui-ci tient les œuvres du Panthéon des pères fondateurs qu’il organise lui-même pour un bastion de « théories solides », d’« hypothèses robustes » et de « découvertes incontestables ». Ces deux dernières expressions semblent s’appliquer aux analyses des Formes élémentaires de la vie religieuse. Faut-il rappeler que la base documentaire de cet ouvrage n’était pas apparue lors de la publication bien solide aux spécialistes de l’anthropologie australienne (y compris au durkheimien Radcliffe-Brown), que le totémisme est une catégorie depuis longtemps abandonnée… ? L’exemple, justement parce que l’intérêt pour l’ouvrage n’a pas disparu dans les sciences sociales, suggère tout autre chose : que le « savoir « que recèle l’ouvrage est de nature tout à fait différente du « savoir » qu’offrent les disciplines des sciences de la nature et de la vie.

[38]

Pestre met ce programme sous le patronage de Marc Bloch et Lucien Febvre, mais d’autres conceptions du travail historique sont évidemment compatibles avec cette orientation générale.

[39]

Cf. notamment 3 articles : Going Concerns : The Study of American Institutions, 1962 ; The Improper Study of Man, 1956 ; The Dual Mandate of Social Science, 1959 – repris in Hughes, 1971. Le premier de ces essais figure dans la traduction en français d’essais choisis de Hughes. Le troisième de ces articles, centré sur les sciences sociales, ajoute à ce point de vue des suggestions concernant les effets du développement de professions (dans le sens où Hughes utilise ce terme). Rappelons également que la perspective d’une partie des sociologues de la science des Social Studies of Science est analogue.

[40]

Un exemple se trouve dans l’analyse de la sociologie américaine à travers les évolutions de l’American Journal of Sociology par Abbott (1999). Pour la sociologie française depuis 1945, on peut distinguer au moins trois périodes très différentes si l’on prend en compte les usages sociaux de la discipline, ses commanditaires et son mode d’insertion parmi les disciplines universitaires : la première correspond à une entreprise de recherche basée au CNRS, dépourvue de commanditaire, autour de G. Friedmann (Chapoulie, 1992) ; la seconde à la période où la sociologie trouve une place dans le système universitaire et, par quelques ouvrages, comme Les Héritiers de P. Bourdieu et J.C. Passeron, un public plus large (Masson, 2001) ; la troisième, au début des années 1970, correspond à une période d’élargissement de l’éventail des commanditaires, comme le montre une recherche en cours de P. Masson.

[41]

Les analyses sur le maintien des limites dans les disciplines des sciences de la nature contiennent évidemment des arguments en faveur d’une perspective qui ne soustrait pas la question des labels à l’investigation : cf. Gieryn, 1983 ; ainsi que les analyses rassemblées in Cozzens, Gieryn, 1990.

[42]

Je reprends ici en l’adaptant l’inventaire proposé par Hughes, 1962.

[43]

Même en ce qui concerne un domaine aussi étudié que l’histoire des recherches de sociologie urbaine autour de Park dans les années 1920-1930, aucune analyse n’a, à ma connaissance, accordé toute l’attention nécessaire aux planificateurs urbains et aux journalistes (comme Paul H. Douglas).

[44]

On pourrait mentionner aussi la part qu’ont prise dans ces disciplines les chercheurs ayant reçu une formation dans les sciences de la nature, en mathématiques, ou comme ingénieurs.

[45]

En ce qui concerne les États-Unis, cf. Bannister, 1987.

[46]

Salamone, 1977.

[47]

L’ouvrage de Bennett (1981) sur l’usage des autobiographies de délinquants pour obtenir le soutien d’un public aux entreprises des criminologues fut, à ma connaissance, le premier à attirer l’attention sur ce type de relations.

[48]

Les analyses de Bannister (1987) appuyées sur les riches archives laissées par le sociologue Luther Bernard fournissent une illustration de ce point qui devrait être évident pour ceux qui possèdent un minimum de connaissance de l’état actuel de la sociologie ou de l’histoire en France (et probablement n’importe où et dans n’importe quelle période).

[49]

J’ai évoqué plus haut le cas des Formes élémentaires de la vie religieuse, et étudié en détail le cas du Polish Peasant in Europe and America : Chapoulie, 2001b. Le cas des expériences de la Hawthorne est maintenant bien connu : cf. Gillespie, 1991 ; cf. aussi Wax, 1972, à propos des Argonauts of Western Pacific. Hormis le second exemple qui vient d’être mentionné, tous ces ouvrages ou recherches occupent aujourd’hui une place importante dans l’enseignement de telle ou telle discipline de sciences sociales.

[50]

La sociologie, en raison de la reconnaissance mitigée dont elle bénéficie, a été sans doute parmi les disciplines de sciences sociales, la plus portée à s’attribuer une définition en termes strictement intellectuels (dont Durkheim fournit souvent la formulation standard ; cf. aussi plus récemment les tentatives pour adopter comme « formule fondatrice » la « Rational Action Theory », par exemple, Coleman, 1990 ; Goldthorpe, 2000). En France, l’histoire, mieux établie, se satisfait – ou plutôt s’est longtemps satisfaite – d’une définition plus vague, où le « métier » a davantage de place qu’un programme explicite. Les définitions purement intellectuelles des disciplines contribuent par contrecoup à favoriser l’adoption d’une perspective disciplinaire pour l’histoire des sciences sociales, qui reste encore défendue par une revue comme le Journal of the History of the Behavioral Sciences.

[51]

Cette affirmation est moins exacte quand il s’agit des périodes où les disciplines de sciences sociales étaient seulement en cours d’institutionnalisation académique que pour la période actuelle. Une grande partie des travaux réalisés jusqu’à aujourd’hui ont porté sur ces périodes, mais il n’en sera sûrement pas de même dans les années à venir. La documentation d’archive conservée est d’ailleurs probablement plus riche pour le xxe siècle que pour la fin du xixe siècle.

[52]

Ce point est développé in Bourdieu, 1997.

[53]

La question des effets de la distance à l’objet d’étude est au centre des réflexions de sociologues qui ont étudié leur société avec une démarche ethnographique : cf. entre autres passim les volumes d’Urban Life de 1972 à 1992, et notamment Roth, 1974 ; Davis, 1973.

[54]

La contribution de Martin Albrow sur la sociologie de la Grande-Bretagne depuis 1945 dans le recueil de Genov (1989) fournit une illustration de cette affirmation. Toutes les contributions à ce recueil reposent d’ailleurs sur la documentation typique utilisée par l’histoire conventionnelle des sciences sociales : les œuvres publiées et une connaissance diffuse du milieu. Il n’est évidemment pas certain que ce genre d’analyse poursuive un objectif véritablement historique : il s’agit parfois simplement d’offrir une sorte de guide pour une visite rapide d’une sociologie nationale ou d’un secteur de celle-ci. De tels guides sont cependant considérés ultérieurement comme des analyses historiques.

[55]

Febvre, 1968.

[56]

Il est frappant que ce modèle, dont des sociologues ont, de manière répétée, critiqué les inconvénients analytiques dans l’étude du travail, et qui avait perdu à peu près tout crédit en sociologie depuis les années 1970, ait été emprunté au même moment par les premiers historiens à s’intéresser à l’histoire de la sociologie comme Furner et Haskell. Une critique de l’orientation présentiste de ce modèle est développée par Kuklick, 1980.

[57]

Ce modèle a inspiré certaines analyses sur les sciences de la nature qui se placent sous le label des Social Studies of Sciences, mais en s’accompagnant de la récusation de la dimension non politique (notamment intellectuelle et expérimentale) des activités des chercheurs.

[58]

Ce dernier type d’activités a été peu étudié jusqu’ici : cf. cependant Gillespie, 1991 ; Lagemann, 1989.

[59]

Les fondateurs institutionnels de la sociologie en France en Grande-Bretagne ou aux États-Unis semblent d’ailleurs avoir toujours eu pour souci premier la fondation d’une revue.

[60]

On peut soutenir également – comme le fait Pestre, 1995 – que les sciences de la nature produisent aussi des textes non dépourvus d’ambiguïté (comme le suggèrent les constats des historiens des sciences qui parviennent à grand peine à reconstituer en laboratoire des expériences de physique du xviiie ou du xixe siècle). Mais une partie de ces disciplines possèdent aussi, en particulier à des fins d’enseignement, des énoncés dans des langages formalisés dépourvus ou presque d’ambiguïté – et qui peuvent ainsi être compris de la même manière par des chercheurs relevant de différentes traditions nationales. Pestre (1995, 495) croit utile de récuser explicitement à propos des sciences de la nature l’adéquation de la conception que je récuse ici à propos des sciences sociales. Quoiqu’il en soit pour les sciences de la nature, il est clair que les analyses des sciences sociales comprennent nécessairement, pour être intelligibles par un lecteur, des « traductions » de l’univers étudié dans un langage accessible à celui-ci. Le mode de rédaction habituel chez les historiens montre que ceux-ci sont attentifs à cette nécessité.

[61]

Passeron, 1991, 60-61. Cf. aussi, avec des justifications autres, Tilly, 1981, 1-51.

[62]

Ce point a été pour la première fois développé dans deux articles d’Herbert Blumer : What is wrong with social theory ?, 1954 ; Sociological analysis and the « variable », 1956 – qui figurent in Blumer, 1969.

[63]

Il n’existe pas, à ma connaissance, d’analyse de la diffusion de ce modèle qui, depuis le début des années 1940, a cherché à réduire toute analyse à la vérification ou à la réfutation d’un corpus de propositions.

[64]

Une autre de leur faiblesse tient à l’usage de la notion définitivement équivoque de « causalité ».

[65]

On peut reprendre ici mutatis mutandis la caractérisation minimale qu’acceptent très généralement les historiens de leur production : « une narration se donne pour historique quand elle affiche l’intention de se soumettre à un contrôle de son adéquation à la réalité extra-textuelle passée dont elle traite ». Pomian, 1999, 34.

[66]

Il n’est peut-être pas inutile d’observer que l’histoire, avec ses dépôts d’archives, a jusqu’ici offert davantage de possibilités effectives de contrôle que la sociologie et que l’anthropologie dont la documentation appartient généralement au chercheur lui-même ou à des institutions. Dans ces deux disciplines, c’est sans doute la répétition d’enquêtes partiellement semblables qui constitue les éléments essentiels du processus de validation. Le souci de conservation et de mise à disposition ultérieure des données d’enquêtes sociologiques est d’apparition très récente.

[67]

Geertz (1973).

[68]

Cf. Sanjek (1990).

[69]

Une des rares exceptions se trouve in Bennett, 1981 ; cf. aussi mes analyses des conséquences des modes de rédaction sur les pratiques de l’observation in Chapoulie, 1984 ; 2001a, 247-249. Parmi les premières réflexions de sociologues sur l’écriture figurent celles de Gusfield (1976) et de Becker (1986). Les relations avec les études de sociologie de la science sont, dans les deux cas, évidentes. Cf. aussi, à propos des sciences politiques, l’analyse de Bazerman, 1988, 277-288.

[70]

Veyne, 1971 ; Gusfield, 1984.

[71]

Les seules élaborations de l’idée d’influence se trouvent chez des musicologues comme Charles Rosen et des historiens de l’art comme Michael Baxandall (1991 (1985), 106-111).

[72]

Cf. l’examen de la diffusion des analyses de Nels Anderson et de Don Roy, in Chapoulie, 2001a, chap. 9.

[73]

Cf. respectivement Lévi-Strauss, 1965 ; Besnard, 1987 ; Chapoulie, 2001a.

[74]

Benett, 1981.

[75]

Cf. Chapoulie, 2001a, chap. 7.

[76]

Il existe de même, comme le suggère Hacking (1989 (1983)), une dynamique propre aux dispositifs expérimentaux dans les sciences de la nature.

[77]

Chapoulie, 2001a.

[78]

Collini, 1988, 387.

Résumé

Français

L’article présente le cadre général d’interrogation qui s’est progressivement dégagé au cours des recherches de l’auteur sur l’histoire de la sociologie à l’Université de Chicago. Il rappelle d’abord les critiques (présentisme, normativité...) développées depuis 1965 contre le point de vue conventionnel qui a inspiré jusqu’à ces dernières années l’histoire des sciences sociales. La perspective proposée, analogue à celle qu’adoptent à la suite de Jacques Roger certains historiens des sciences, ne prétend à aucune originalité, mais vise à introduire simplement rigueur logique et clarté conceptuelle : c’est celle de "l’histoire historienne" pour reprendre l’expression de Lucien Febvre. Les sciences sociales sont ici considérées comme des activités sociales dont la finalité première est la production de textes dont la spécificité, historiquement variable, doit être établie et non postulée. Le programme de recherche qui en découle conduit à la prise en compte de différentes catégories qui participent à un titre ou un autre à la production, à la diffusion et à labellisation des œuvres : chercheurs, concurrents d’autres spécialités, commanditaires, institutions savantes, public cultivé... L’article examine également deux difficultés spécifiques à l’approche historique des sciences sociales : la proximité culturelle entre l’historien et son objet et la prégnance des représentations indigènes.

Mots-clés

  • épistémologie
  • histoire des sciences sociales
  • école de Chicago

English

A General Framework for History of the Social SciencesThis essay presents a general framework, stemming from research in the history of sociology at the University of Chicago. It sum up the criticisms (presentism, covert and implicit judgements) developped from the mid-sixties against the conventional perspective in the history of the social sciences. The proposed point of departure for research in the history of the social sciences is similar to the basic perspective of history proposed by Lucien Febvre and later by Jacques Roger for the history of natural sciences. Social sciences are to be considered as social practices whose primary ends are the production of texts, with historical and thus changing properties. Investigations must look at every catégories concerned directly or indirectly (or even in abstentia) with the production of social sciences : researcher, concurrent researcher of other specialities or disciplines, scolarly and learned institutions, those who finance research, general audience... Two problems of the historical approach of social sciences are discussed : the cultural closeness of the historian with his subject matter and the pregnancy of folk representations.

Keywords

  • epistemology
  • history of social sciences
  • Chicago School of sociology

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. L’histoire conventionnelle des sciences sociales et sa critique
    1. Un renouvellement de l’histoire des sciences sociales
  3. Les modèles de l’histoire des sciences de la nature et l’histoire des sciences sociales
    1. Le programme de Jacques Roger pour l’histoire des sciences de la nature
    2. Sciences de la nature et sciences sociales
  4. Les sciences sociales comme activités
    1. Un inventaire du contexte d’existence des entreprises de recherche en sciences sociales
    2. Thèmes d’investigation
  5. Des difficultés spécifiques à l’histoire des sciences sociales : proximité culturelle et représentations indigènes
  6. Les produits des sciences sociales
    1. Caractéristiques spécifiques des textes de sciences sociales
  7. La diffusion des œuvres et les rapports entre générations de chercheurs
  8. Conclusion

Pour citer cet article

Chapoulie Jean-Michel, « Un cadre d'analyse pour l'histoire des sciences sociales », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 2/ 2005 (no 13), p. 99-126
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2005-2-page-99.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.013.0099


Article précédent Pages 99 - 126 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback