Dossier : Naissances de la science sociale (1750-1855)
Vous consultezLa science de l’économie politique et les sciences sociales en France (1750-1830)
Université de Lille iii et PHARE, Université Paris iphilippe.steiner@dauphine.fr
L’économie politique est la science sociale qui se constitue la première dans la deuxième moitié du xviiie siècle. L’économie politique dont il est alors question diffère sensiblement de la discipline académique qu’elle est devenue dans le monde universitaire contemporain, ne serait-ce qu’en raison de la présence des études sur la population – la démographie – au sein du domaine couvert par l’économie politique.
2 Mais au delà de ces remarques assez triviales et attendues, la période qui va de 1750 à 1830 offre le moyen de marquer quelques particularités de l’économie politique dignes de l’intérêt de l’historien des sciences sociales. Aussi, la première question que nous proposons d’examiner est celle de la nature du savoir qui prend le nom d’économie politique au début de la période considérée. Que désigne en effet ce terme qui nous semble aujourd’hui si familier sous le label de sciences économiques, label d’ailleurs rapidement présent dans un siècle féru de scientificité (§ 1) ? Une fois ce terme éclairci, se pose la question de quels sont les rapports que l’économie politique entretient avec d’autres domaines des sciences sociales naissantes, comme la morale ou la politique. En d’autres termes, quelle signification attacher au fait que l’économie politique est communément rangée dans un ensemble de savoirs formant les sciences morales et politiques ou la science sociale (§ 2) ? Finalement, ces interrogations nous conduiront à soutenir l’idée selon laquelle le siècle considéré ici voit s’affirmer une tension fondatrice à l’intérieur des sciences sociales avec l’économie politique d’un côté et la sociologie de l’autre, au sens où le discours politique qu’est devenue l’économie politique durant cette période engendre progressivement, et cela n’a eu de cesse depuis, un contre-discours dans lequel la dimension axiologique de l’action – celle fondée sur des valeurs ultimes, d’ordre politique, moral ou religieux – est prise en compte pour faire face au discours économique fondé sur le seul comportement intéressé rationnel.
I - De l’origine de la « science économique »
3 Au milieu du xviiie siècle, les vocables économie politique, sciences de l’économie politique ou science économique apparaissent, ainsi que quelques autres comme philosophe économiste ou, plus simplement encore, économiste[1] [1] On trouvera infra des références précises de l’occurrence...
suite. Mais il ne faudrait pas croire que la réflexion sur l’activité économique ait été absente des débats en France dans la période précédente. Cela serait bien étonnant compte tenu de l’impact qu’a eu l’expérience de John Law dans les années 1718-1720 et, surtout, de la prise en compte de la nature de l’Angleterre, nouvelle puissance dominante en Europe, ainsi que le comprennent ceux qui se penchent sur les relations diplomatiques (l’abbé de Mably) et sur le négoce international (Jacques Vincent de Gournay). Toutefois, avant les années 1750, la réflexion sur l’activité économique passe par deux canaux : l’œconomie et la science du commerce.
4 L’œconomie est issue d’une vieille tradition de pensée qui remonte à l’Antiquité grecque pour désigner l’administration – le ménagement dit-on souvent – des ressources d’un groupe social particularisé : la famille ou une communauté religieuse. L’œconomie est alors une œconomie domestique au sens d’une communauté humaine définie par des liens sociaux forts (famille, communauté religieuse pour l’essentiel). L’œconome est celui qui sait ménager les ressources pour attribuer à chacun dans la communauté la part qui lui revient dans les ressources disponibles. Mais dès la fin du xviie siècle[2] [2] Comme on le constate dans les grands dictionnaires de la...
suite, le terme comporte un sens figuré qui s’applique à l’État : on parle donc de l’œconomie d’un État pour désigner l’administration et l’organisation qui le soutiennent. Finalement, il faut avoir présent à l’esprit que l’œconomie, ainsi conçue, véhicule une dimension normative : le père ou la mère de famille doit être un(e) sage œconome, il en va de même du Prince ou du législateur vis-à-vis des ressources qui sont les siennes, essentiellement les êtres humains qu’il est chargé de conduire. L’œconomie est ainsi une partie de la morale, la morale privée[3] [3] Le substantif œconomique est défini par le Dictionnaire...
suite.
5 La science du commerce se rattache à une autre tradition, plus récente, qui vise à doter le Prince d’un savoir sur ce qui constitue le point crucial de l’activité économique telle qu’elle est perçue dans cette période. C’est par le commerce que les nations s’enrichissent et s’élèvent en tant que puissance militaire ; il faut donc que la France acclimate ce type de savoir. Sans prétendre au savoir du commerçant que l’on doit laisser, dans la mesure où ses intérêts ne le conduisent pas à aller à l’encontre des intérêts de l’État, libre de faire ses affaires, le Prince doit savoir diriger le commerce au mieux des intérêts de l’État. C’est ce que dans l’entourage de Gournay, Intendant du commerce de 1749 à 1754, on appelle la science du commerce politique[4] [4] Steiner, 1998a et 2006d. ...
suite. Science, dont à l’occasion François Véron de Forbonnais, n’hésite pas à la rapprocher de l’arithmétique politique[5] [5] Lorsqu’il publie sa traduction du livre de Charles King,...
suite, tant leur objet est proche à cet égard, même si cette dernière ne fait pas porter aussi exclusivement son intérêt sur le commerce, le commerce international principalement.
6 Si l’on prend les premiers volumes de l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot comme point de repère, la décennie 1750 marque une profonde transformation dans ce panorama et, pour ce qui nous regarde, elle donne l’occasion à l’économie politique de se lancer dans le monde au travers d’un vecteur de diffusion d’une grande portée intellectuelle. On va certes y retrouver les significations traditionnelles du terme d’œconomie mais portées au niveau du politique, comme c’est le cas de Rousseau et de Boulanger[6] [6] Dans l’article « Économie (morale et politique) »,...
suite. On va aussi y trouver la présence de la science du commerce politique avec les articles rédigés par Forbonnais, articles ramassés ensuite dans les influents Éléments du commerce (1754). Mais ce qu’il y a de nouveau pour ce qui nous concerne ici, c’est l’apparition des premiers travaux de François Quesnay dont les articles « Fermier » et « Grains » ont pour sous-titre « Économie politique », ce qui les distingue d’articles portant sur le même mot, comme c’est le cas des articles « Fermier (Économie rustique) » et « Fermiers (Jurisprudence) » qui encadrent l’article de Quesnay.
7 Dans le corps du texte, il n’est pas question d’économie politique chez Quesnay, mais de « gouvernement économique ». Ce gouvernement économique a pour objet l’administration, le ménagement de certaines ressources de manière à fournir à l’État les moyens de sa politique de puissance, ce qui passe par une production agricole abondante, une population élevée, le bon prix des grains et donc des ressources fiscales abondantes et aisées à lever.
8 Compte tenu de l’importance que Quesnay donne à la science, au sens fort que ce terme a dans cette période avec la référence cartésienne liée au concept de certitude ou encore d’évidence[7] [7] Quesnay a rédigé l’article « Évidence » de l’Encyclopédie. ...
suite, Quesnay ou ceux qui écrivent sous sa direction comme c’est le cas de Mirabeau, ne tarde pas à occuper un nouveau registre en affirmant l’existence d’une science économique ou science de l’économie politique. On le voit dans la Philosophie rurale, lorsque Mirabeau associe la science économique au calcul comme moyen de rendre les résultats de la science à l’abri de la critique intéressée.
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« Le Tableau économique est la première règle d’arithmétique que l’on ait inventée pour réduire au calcul exact, précis, la science élémentaire et l’exécution de ce décret de l’éternel : vous mangerez votre pain à la sueur de votre front (…) La politique économique est donc désormais assujettie au calcul ; car on ne saurait appeler trop de témoins à l’épreuve de la vérité, trop d’adeptes à l’instruction, aux sciences de démonstrations. Les calculs sont à la science économique ce que les os sont au corps humain (…) La science économique est approfondie et développée par l’examen et le raisonnement : mais sans les calculs elle serait toujours une science indéterminée, confuse et livrée partout à l’erreur et au préjugé »
[8] [8] Mirabeau, Quesnay, 1763, xix-xx. ...
suite.
10 Le terme est ensuite utilisé à de nombreuses autres reprises par les physiocrates. Sans aucunement chercher l’exhaustivité, on peut le constater avec l’abbé Nicolas Baudeau[9] [9] Éphémérides du citoyen, 1767, tome 1, vol. 1, 6. ...
suite ; avec Dupont dans ses ouvrages[10] [10] Dupond de Nemours, 1764, v. ...
suite et dans diverses publications périodiques[11] [11] Journal de l’agriculture, du commerce et des finances,...
suite ; avec Quesnay dans un article paru en 1765 dans le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances[12] [12] Quesnay, 1747-1769, 828. ...
suite, puis dans le titre de l’un de ses articles paru dans les Éphémérides du citoyen en 1767 : Lettre de Monsieur Alpha sur le langage de la science économique. Cette terminologie est au cœur de l’effort de prosélytisme de Dupond de Nemours dans le petit opuscule explicitement destinée à faire valoir ce qualificatif en faveur de l’économie politique[13] [13] Dupond de Nemours, 1768. ...
suite, puis dans la série d’articles qu’il fait paraître dans les tomes 1 à 9 des Éphémérides du citoyen en 1769 sous l’intitulé Notice abrégée des différents écrits modernes qui ont concouru en France à former la science de l’économie politique.
11 Le terme se diffuse ensuite. Il est présent dans le Prospectus d’un nouveau dictionnaire de commerce, lorsque l’abbé Morellet aborde ce qu’il appelle le troisième vocabulaire, celui chargé de la théorie du commerce en général ou de la science de l’économie politique[14] [14] Morellet, 1769, 324-350. ...
suite. On le trouve occasionnellement à l’œuvre chez les adversaires de la Physiocratie[15] [15] On le constate dans le Journal de l’agriculture, du commerce...
suite, comme Forbonnais[16] [16] Forbonnais, 1767, i, iii-vi. ...
suite, Jean-Joseph-Louis Graslin[17] [17] Graslin, 1767, 1 ainsi que l’avertissement et la lettre...
suite et Ferdinando Galiani[18] [18] Galiani, 1770, 204, 207 et 235. ...
suite. Mais cette terminologie n’est pas unique. Turgot, par exemple, ne l’utilise pas ; Achylle Isnard[19] [19] Isnard, 1781. ...
suite n’emploie pas même celui d’économie politique, alors qu’il critique les écrits de Quesnay et des Économistes.
12 La terminologie s’implante, sans éliminer toutefois des termes similaires comme celui d’économie publique[20] [20] Pour plus de détail, je renvoie à un travail antérieur...
suite : on le voit très clairement dans le cas du Journal d’économie publique, de morale et de politique de Roederer qui s’intitulait Journal d’économie politique, de morale et de politique dans le prospectus reproduit dans le volume 1 du périodique. Le terme d’économie politique est mis au fronton de l’École normale de l’an iii avec le cours qu’y donne Alexandre Vandermonde[21] [21] Vandermonde, 1795. ...
suite. La Décade littéraire, philosophique et politique (1795-1804) l’emploie pour définir une rubrique régulière de ce périodique important, lié au mouvement des Idéologues ; mais il est vrai que d’autres appellations continuent à être employées comme « économie rurale », « économie domestique » ou « économie sociale ».
13 C’est pourtant le terme d’économie politique que Jean-Baptiste Say reprend à son compte pour donner un titre à son ouvrage, le Traité d’économie politique dont les différentes éditions se répandent dans l’ensemble de l’Europe tout au long du xixe siècle. Il va de soi pour Say qu’il s’agit d’une science, une science qui se base sur des faits généraux[22] [22] Whatmore, 1998. ...
suite et qui, sur une base expérimentale, issue de Roger Bacon et de John Locke, est considérée comme une science expérimentale. Il y a rupture et filiation avec la tradition française dont il a été question avec la Physiocratie. Say rejette la Physiocratie dans la pré-histoire de la science (parce que leur approche est trop cartésienne et, donc, métaphysique) et s’appuie sur une partie de l’œuvre d’Adam Smith – Say délaisse la Théorie des sentiments moraux qu’il ne cite jamais, on en verra les raisons infra – lequel n’emploie quasiment pas le terme d’économie politique (political œconomy)[23] [23] Sismondi procède d’une manière un peu différente, comme...
suite. Mais Say conserve ce terme d’économie politique qui est courant en France, sans s’être encore complètement imposé[24] [24] On a bien sûr une diffusion de l’économie politique...
suite. Il distingue donc la politique et l’économie politique, car la production, la distribution et la consommation des richesses sont indépendantes de la nature du gouvernement et il délaisse ceux qui, comme Sir James Stuart, Rousseau et les Économistes, ont opté pour cette confusion pour leur préférer Smith qui s’en est abstenu[25] [25] Say, 1803, i, ii-iii. ...
suite. Outre la clarification qu’il attend de cette définition de l’objet de la science économique, Say en indique une conséquence importante en termes de la méthode (une analyse plus précise des enchaînements entre les causes et les effets) mise en œuvre et du rapport à la pratique politique (pas d’exhortation ni même de conseil aux gouvernants)[26] [26] C’est explicite dans un passage de ses Lettres à Malthus :...
suite.
14 Cela ne veut certainement pas dire que l’économie politique de Say est extérieure au domaine du politique ; nous avons à plusieurs reprises considéré qu’il en était tout autrement[27] [27] Steiner, 1997, 2003 et 2006a. ...
suite. D’ailleurs, les contemporains ont des jugements contrastés sur ce point important comme on le voit dans les principaux comptes rendus parus en France sur les éditions du Traité qui paraissent à la Restauration[28] [28] Ce point est examiné dans un autre travail (Steiner, 2006e)...
suite. Mais cette prise de position marque l’apparition d’un problème général : quelle est la place de l’économie politique au sein des sciences sociales qui suivent l’apparition d’une nouvelle forme de gouvernement, celle qui se construit autour de la mise en place de l’État libéral et de son double, l’individu économique rationnel (le célèbre homo œconomicus) avec, entre les deux, la société civile ?
II - Philosophie économique, sciences morales et politiques, sciences sociales
15 Le passage cité supra de la Philosophie rurale doit ici retenir notre attention dans la mesure où figure l’expression « politique économique ». L’expression n’est pas employée dans le sens qui est le nôtre aujourd’hui d’une série de mesures prises par un gouvernement pour orienter ou réguler l’activité économique ; la politique économique désigne plutôt la politique telle qu’elle résulte une fois qu’on la considère du point de vue de la science économique. En ce sens, la politique économique doit être interprétée en relation avec l’objet que se donne Quesnay dans de nombreux articles – le gouvernement économique[29] [29] En ouverture de l’article « Hommes », Quesnay définit...
suite – objet qui désigne le gouvernement de la nation selon les principes de la science économique, ceux qui fondent le savoir du législateur et non la politique économique au sens moderne, ou au sens du travail de l’exécutif en matière d’activité économique pour rester plus proche de la distinction de Rousseau entre économie publique et souveraineté.
16 En ce sens, il faut sans doute considérer que l’économie politique représente explicitement pour ceux qui s’en revendiquent une manière nouvelle de concevoir la politique[30] [30] Sur ce point, on peut renvoyer aux cours de Foucault (1977...
suite aussi n’est-il pas surprenant de voir les Physiocrates présentés comme des philosophes et la physiocratie comme une philosophie économique.
17 Ce terme de philosophie économique vient assez tôt, puisqu’on le trouve sous la plume de Diderot qui se félicite de la liberté de parole de ces « Philosophes économistes » qui osent dire publiquement un grand nombre d’idées qui sont autant de critique de politique menée par les gouvernements de Louis xv. Mais il est ensuite utilisé par les adversaires de la Physiocratie, comme c’est le cas dans certains journaux[31] [31] Le rédacteur du Journal de l’agriculture, du commerce...
suite ou dans l’ouvrage que l’abbé de Mably (Doutes proposés aux Philosophes économistes sur l’ordre essentiel et naturel des sociétés politiques, 1768) rédige en réponse au livre de Pierre-Paul Le Mercier de la Rivière (L’ordre essentiel et naturel des sociétés politiques, 1767). Il s’agit alors de leur reprocher de vouloir détrôner Montesquieu de son statut de grand penseur de la politique, ou bien de leur reprocher de ne s’en tenir qu’à la raison et au comportement utilitaire et de négliger les passions et, surtout, les vertus lorsqu’il s’agit de réfléchir au fondement du politique. Mais cela ne constitue pas le tout de l’affaire, puisque certains physiocrates vont reprendre le terme à leur compte et s’en servir positivement : c’est le cas avec Baudeau[32] [32] Baudeau, 1771. ...
suite.
18 Dans sa Première introduction à la philosophie économique ou Analyse des États policés, Baudeau présente la Physiocratie comme une vraie science, à l’égal de la géométrie, capable de décomposer l’objet le plus compliqué (la société policée) en quelques principes simples, facile à démêler et à calculer[33] [33] Ibid. , 656. ...
suite, et il ajoute :
19
« Les philosophes économistes pensent au contraire qu’il est très avisé de distinguer un petit nombre de premiers éléments, dont la combinaison forme les grands États ; d’acquérir une idée claire et distincte de chacune de ces parties et d’assigner avec précision le rapport qu’elles ont entre elles. C’est donc cette analyse des États policés que je me propose de développer (…) Les personnes instruites ne doivent chercher de nouveau qu’un système simple et clair, suivant lequel on puisse classer les parties qui composent réellement les États policés, et assigner leurs rapports d’une manière facile à comprendre, à retenir et à mettre en pratique. »(ibid.)
20 La dénomination de Philosophie économique doit être rapprochée du type de personnage que la France propose à l’Europe intellectuelle, avec la figure du philosophe[34] [34] Faccarello, Steiner, 2006a. ...
suite, entendu comme celui qui pense les rapports de l’individu au monde, ici au monde social. Cette dimension générale – ici, architectonique – de la science de l’économie politique est parfaitement assumée par les Physiocrates et rejetée pour telle par ceux qui ne croient pas à l’utilité d’une nouvelle approche de ce genre. Cette manière de faire doit cependant être considérée avec soin, dans la mesure où Baudeau présente la science nouvelle d’une manière plus précise au moment où il se range dans le camp des économistes politiques. Dans l’important « Avertissement de l’auteur » qu’il place en ouverture des Éphémérides du citoyen, en 1767, Baudeau introduit la formule « Sciences morales et politiques » qu’il associe étroitement à la science économique[35] [35] Cette série des Éphémérides du citoyen a pour sous-titre...
suite.
21 En effet, dans l’« Avertissement de l’auteur » des Éphémérides du citoyen en 1767, Baudeau présente les choses sous un jour nouveau en créant la formule appelée au succès que l’on sait de Sciences morales et politiques. Dans les premières pages de cet avertissement, Baudeau énonce une série de questions concernant l’action raisonnable, les lois morales, les droits, l’ordre politique, les lois positives et les relations internationales[36] [36] Ibid. , 3-6. ...
suite, puis il explique comment cet ensemble d’énoncés fait système :
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« Le développement et les solutions de ces grandes et sublimes questions forment les sciences morales et politiques. S’il est pour l’homme un autre objet plus essentiel, un autre intérêt plus touchant que son propre bien-être ; s’il en est d’autres pour les peuples que la paix, la justice et la prospérité ; s’il en est d’autres pour les souverains que l’opulence, la gloire, le respect et l’amour de tous les hommes ; la science qui leur procurerait ces avantages, mériterait seule d’être mise au-dessus de la science économique »
[37] [37] Ibid. , 6. ...
suite.
23 Dans la suite de son texte, il précise que la « philosophie morale et politique » a débuté au xviie siècle avec les études du droit naturel, du droit social et du droit des gens[38] [38] Ibid. , 20. ...
suite. Mais cela n’a pas suffi : ce n’est qu’aujourd’hui que ces connaissances politiques, incertaines, « forment un corps de science exacte, indubitable, démonstrative, appuyée sur l’évidence »[39] [39] Ibid. , 22. ...
suite. Et c’est finalement le génie de Quesnay qui est la clé de toute cette transformation puisque : « Le Tableau économique fait marcher les Sciences morales et politiques à grands pas vers leur perfection parce qu’il rend visibles et comme palpables toutes les règles de l’ordre et toutes leurs conséquences »[40] [40] Ibid. , 23-24. ...
suite.
24 L’idée qu’il y a un ensemble de savoirs formant une totalité va faire son chemin dans les années qui suivent, puis elle va trouver un débouché institutionnel avec la création de la 2e classe de l’Institut, la classe des sciences morales et politiques.
25 Ce n’est pas par hasard que certains des porteurs de l’idée d’une unité des savoirs composant les sciences morales et politiques ou les sciences sociales se sont frottés à la Physiocratie, comme c’est le cas de l’abbé Sieyes, de Condorcet ou de Roederer[41] [41] Il ne s’agit nullement de prétendre que ces auteurs sont...
suite. La période révolutionnaire est une période de précipitation des idées antérieures sur le sujet, tant les sciences morales et politiques sont considérées comme étant à l’ordre du jour de l’agenda politico-philosophique. Lorsqu’il présente l’idée d’une mathématique sociale, Condorcet (1789-1790) fait directement référence aux sciences morales et politiques, terme qu’il emploie fréquemment de même que celui de sciences sociales[42] [42] L’ouvrage de Keith M. Baker (1975) présente de nombreuses...
suite. « Social » est un terme qu’il trouve plus précis que ceux de « morale et politique ». Ce terme désigne d’abord ce qui a rapport à l’individu – la théorie de la connaissance, telle qu’elle est développée depuis Locke et Condillac, mais aussi l’homme en tant que sa constitution biologique produit des régularités calculables qui donnent ce que nous appelons la démographie. Il désigne ensuite ce qui a rapport aux choses par l’intermédiaire de la commune mesure (la valeur) que les hommes inventent pour comparer les choses et la relation des hommes aux choses. Cela développe et précise une affirmation ancienne de l’auteur lorsqu’il déclarait en 1780 : « Nous entendons par (sciences morales) toutes celles qui ont pour sujet de leurs recherches ou l’esprit humain en lui-même, ou les rapports des hommes entre eux »[43] [43] Condorcet, cité par Baker, 1975, 260. ...
suite. La précision de la pensée est importante puisqu’en faisant intervenir le monde des objets elle prend en compte directement l’économie politique et ouvre à cette dernière la voie du calcul mathématique.
26 Dans le Journal d’instruction sociale, Sieyes, Condorcet et Duhamel précisent cette conception des sciences morales et politiques et présentant une architecture serrée[44] [44] Précisent et non infléchissent. Le texte de 1789-1790...
suite :
27
« Les individus, comme hommes, comme membres d’une société politique, ont entr’eux des rapports, d’où naissent leurs droits et leurs devoirs. Il existe d’autres rapports entre les individus et la société dont ils font partie. Enfin, les besoins des hommes et leur industrie ont fait naître de nouveaux rapports entr’eux et les choses qu’ils peuvent produire, perfectionner, consommer ou employer.
De là naissent trois branches d’une même science, qui a pour objet général la connaissance des droits, des devoirs et des intérêts de l’homme en état de société. Nous adopterons, pour les distinguer, les dénominations de
Droit naturel, de
Droit politique, d’
Économie publique.
Toutes les sciences ont une partie pratique. De chacune d’elles découle un art, dont les règles sont la conséquence des principes de la science. Cet art a pour but de combiner et de choisir les moyens d’exécuter sûrement ce que les principes ont fait reconnaître pour vrai, pour juste et pour utile. Ainsi la morale ou l’art de se bien conduire dérive du Droit naturel ; l’Art social du Droit politique, et l’Art d’administrer a pour base la science de l’Économie publique »
[45] [45] Journal d’instruction Sociale, 1793, tome 1, 1-2. ...
suite
28 Au même moment, Pierre-Louis Roederer présente des idées similaires lorsqu’il ouvre son Cours d’organisation sociale au Lycée en 1793 : « Vous voyez que nous réunissons en un seul cours, que nous unissons en une seule science les principales notions de trois sciences jusqu’ici distinctes, et qui se sont plutôt emprunté que communiqué quelques notions. Je veux parler de la morale, de la politique et de la science économique »[46] [46] Roederer, 1793, 131. Rappelons que le journal que publie...
suite.
29 Les auteurs du Journal précisent ensuite qu’il y a un problème de langue dans ces sciences qui se servent du langage déjà formé – problème que Condillac avait déjà relevé, notamment dans son ouvrage d’économie paru en 1776 – aussi, les trois auteurs du Journal expliquent que « l’analyse des idées qu’expriment les mots de cette langue sera un des premiers objets du Journal d’instruction sociale »[47] [47] Ibid. , 3. ...
suite. On maintient donc la dimension anthropologique de la définition de la science sociale présente dès 1780 chez Condorcet.
30 Une étape décisive est franchie lorsqu’en 1795 l’Institut est créé avec trois classes, dont une entière nouvelle par rapport aux Académies d’Ancien Régime, la classe des Sciences morales et politiques[48] [48] L’histoire de la création de l’Institut et les projets...
suite. De quoi se compose cette classe ? L’architectonique proposée par Condorcet et le Journal d’instruction sociale ne se retrouve pas dans la composition des sections de la classe des Sciences morales et politiques : celle-ci regroupe l’analyse des sensations et des idées, la morale, la science sociale et la législation, l’économie politique, l’histoire et la géographie. Ces deux dernières sections n’apparaissaient pas dans l’architecture antérieure ; le découpage en section fait aussi apparaître une association de la science sociale avec la seule législation, ce qui ne correspond pas à l’idée initiale de Condorcet. Mais, pour le reste, on peut y retrouver l’idée séminale constituée autour de l’étude de l’esprit humain (étude de l’homme) et des trois dimensions des rapports constitutifs du social : les devoirs, les droits et l’intérêt.
31 L’idée initiale se prolonge dans les réflexions que Say présente lorsqu’il s’agit pour lui de donner sa place à l’économie politique dans le champ du savoir. Dans la première édition du Traité, il fait la différence entre la politique (la science du gouvernement) et l’économie politique (formation, distribution et consommation des richesses)[49] [49] Say, 1803, i, 1. ...
suite. L’objet de cette dernière ne se raccorde pas aisément à la classification de Condorcet, car les trois phénomènes liés à la richesse ne sont pas seulement déterminés par le rapport de l’homme aux objets, puis qu’interviennent tout autant les rapports entre les êtres humains au sein de la société. Say revient sur cette présentation dans ses cours publics à l’Athénée Royal[50] [50] Say, 1819, 53-60. ...
suite. À cette occasion, Say définit les sciences morales et politiques en partant de l’étude de l’homme et de sa nature, « ses facultés, ses appétits, ses défauts »[51] [51] Ibid. , 56. ...
suite. Mais il ne s’arrête pas là puisqu’il ajoute qu’en plus de l’homme et de sa vie en famille (laquelle est mise à part car l’intérêt des individus est considéré comme identique), il existe un autre niveau de la réalité dont il veut tenir compte :
32
« (…) la réunion d’un certain nombre de familles forme sous le nom de société un certain être moral composé, qui a sa manière d’être aussi, qu’il tient de sa nature et de la nature de ses membres, c’est-à-dire des êtres humains qui le composent.
Il y a donc des sciences politiques aussi bien que des sciences morales ; je dis des sciences au pluriel, car l’homme en société peut être observé sous plusieurs rapports. Veut-on savoir quelle est la nature des choses relativement à la manière dont il se pourvoit des objets de ses besoins ? C’est l’Économie politique qu’il faut étudier. Veut-on connaître la nature des choses dans ce qui a rapport à l’organisation sociale et aux relations des diverses sociétés entre elles, il faut étudier la Politique proprement dite. Plusieurs genres de connaissances tiennent à ceux-là, tels que le commerce, la géographie, l’histoire et leur ensemble peut porter le nom de sciences morales et politiques. »(ibid, p. 57)
33 Say reconnaît donc l’existence d’une dimension particulière de l’existence liée à la réunion de familles (et pas seulement d’individus), ce qu’il appelle « un être moral composé », lequel a ses lois propres. La société est ici ce qui définit le politique, par opposition à la morale qui ne concerne que l’individu singulier. Surtout, le social n’est pas clairement distingué du politique dans ce texte que Say a essayé de retravailler pour faire paraître un article (intitulé « Y a-t-il des sciences morales et politiques ? »), sans y parvenir, mais cette question ne cesse visiblement pas de le travailler puisqu’il y revient, avec des changements significatifs, dans l’introduction de son denier grand ouvrage, le Complet d’économie politique pratique.
34 À cette occasion, Say s’éloigne encore un peu plus de la démarche de Condorcet et de l’association entre l’économie politique avec les rapports homme – nature (le monde objectal) en raison de l’importance que prennent les biens immatériels (talents, facultés personnelles) dans les richesses de telle manière que, changeant sa propre définition donnée et répétée dans toutes les éditions du Traité depuis 1803, il explique que : « (…) l’économie politique, qui semblait n’avoir pour objet que les biens matériels, s’est trouvée embrasser le système social tout entier »[52] [52] Say, 1828-1829, i, 7. ...
suite. L’économie politique est placée entre deux nouveaux extrêmes : les rapports internes à la famille, dans laquelle l’économie politique n’entre pas[53] [53] Ibid. , 11-13. ...
suite, sauf à l’occasion dans la partie consacrée à la consommation, et les rapports de l’homme à son créateur (la religion donc, mais seulement sous son caractère intime). Pour le reste, « (…) toutes les questions sociales se rattachent à des intérêts réciproques susceptibles d’appréciation »[54] [54] Ibid. ...
suite. Est-ce vraiment le cas ? Pas exactement, car ayant avancé aussi audacieusement, Say rectifie : la technologie s’occupe d’étudier les moyens d’accroître les ressources de l’art industriel. Et il enchaîne en reformulant la distinction entre l’économie politique et la politique : cette dernière est renvoyée à l’immense variété des événements (l’histoire) d’où la difficulté de l’établir comme science ; la première a désormais un champ immense devant elle « (…) en s’attachant à faire connaître la nature des organes du corps social »[55] [55] Ibid. , 9. ...
suite. La promotion du concept de social sur celui de politique explique que Say propose, sans trop y croire, de débaptiser la science dont il s’occupe en l’appelant économie sociale et non plus économie politique[56] [56] « L’étude que l’on a faite de la nature et des fonctions...
suite.
35 La reconnaissance de cette dimension spécifique du social, n’est pourtant pas achevée par Say, même dans le chapitre qu’il insère dans les annexes de ce Cours complet sous le titre de « Tableau général de l’économie des sociétés » à l’occasion duquel il donne une définition sommaire de ce qu’il entend par société : « Il est inutile de remarquer qu’ici comme chez tous les publicistes, on entend par le mot de société, les sociétés civiles, composées d’un grand nombre d’hommes réunis par des vues communes, tacitement reconnues ou positivement exprimées »[57] [57] Ibid. , vi, 283. ...
suite. En effet, dans ce tableau où Say cherche à marquer « la cohérence de toutes les parties du système social »[58] [58] Ibid. ...
suite, il met l’accent sur ce qu’il y a d’essentiel dans la société du point de vue de l’économie politique, et il trouve que c’est de « pourvoir à leurs besoins »[59] [59] Ibid. , 287. ...
suite. Aux services et autres richesses immatérielles près, on reste dans la logique qui était celle de Condorcet, même si, chemin faisant, commence à se dégager le problème du rapport entre la sphère de l’économie et celle du « social ».
36 Dunoyer, Sismondi ?
37 Lorsque le gouvernement François Guizot rétablit la section supprimée en 1803, avec la création de l’Académie des Sciences morales et politiques en 1832, les sections ne sont plus qu’au nombre de cinq : la philosophie, la morale, la législation, l’économie politique et l’histoire. Aux déplacements près des références favorisées par les auteurs, et notamment, l’implantation de la philosophie éclectique de Victor Cousin, en lieu et place de l’idéologie, la structure reste très proche de celle qui avait été donnée par Baudeau, puis retravaillée par Condorcet.
38 Il reste néanmoins le fait que, dans cette période, l’utilité qui présidait à la réflexion des hommes du xviiie siècle se dérobait sous les pieds des membres de cette académie et, plus généralement, de ceux qui, de plus en plus nombreux, s’intéressaient ou s’éveillaient à la pensée sur le social.
III - L’économie politique et la science sociale : la place de l’agir économique dans la société moderne
39 Au travers de cette construction de savoirs destinés à servir le Législateur, l’administrateur et le citoyen éclairé, il apparaît un clivage entre matière de l’ampleur du champ couvert par l’économie politique d’un côté, la science sociale de l’autre. Il ne s’agit pas seulement d’un partage des tâches, même si ce registre intervient dans les débats et les évolutions de ce domaine de la connaissance. Ce dont il s’agit concerne la place prise par un motif d’action particulier – l’intérêt – motif autour duquel s’est formé l’économie politique et autour duquel certains prétendent couvrir le champ presque entier de la société moderne, la société industrialiste ; d’autres, au contraire, mettent en avant la différence existant entre les domaines composant la société pour cantonner ou pour placer en second rang, le comportement intéressé.
40 Pour saisir ce point, il convient de suivre, même sommairement, la trajectoire de l’économie politique et de l’utilitarisme à partir de la décennie dont nous sommes partis et en considérant cette philosophie indépendamment d’abord de ce qu’elle deviendra sous la plume de Jeremy Bentham. En effet, l’étude de la réflexion sur l’économie politique française au xviiie siècle, conduit à mettre l’accent sur le rôle joué par la philosophie sensualiste de John Locke, telle qu’elle se diffuse en France au travers de l’œuvre de l’abbé de Condillac notamment. Parmi les ramifications du sensualisme figurent les travaux de Quesnay et ceux de Turgot[60] [60] Faccarello, Steiner, 2006a. ...
suite ; mais, surtout, il faut noter l’apparition d’un courant de pensée utilitariste en France avec Claude-Adrien Helvétius[61] [61] Helvétius, 1758 et 1773. ...
suite, puis le Baron D’Holbach[62] [62] D’Holbach, 1770, 1773a et 1773b. ...
suite. Ce courant diffère de Bentham qui en a reconnu l’importance, mais il diffère aussi de l’utilitarisme anglais sous deux registres[63] [63] Schneewindt, 1998, chap. 19. ...
suite : premièrement, l’utilitarisme français n’est pas comme en Angleterre cultivé par des penseurs attachés à la religion, au contraire, il y a une forte charge anti-religieuse dans cette tradition française et elle se poursuit notamment avec Say. Deuxièmement, cet utilitarisme se combine avec un appel à réformer l’ordre social, tant il apparaît à cette lignée de penseurs que la société française est une société corrompue par les méfaits du despotisme, dont le despotisme religieux.
41 Il faut partir de la signification du terme d’intérêt dans la langue française à la fin du xviie siècle et au début du xviiie. En 1694, le Dictionnaire de l’Académie française donne le sens général suivant : « Intérêt : Ce qui importe, ce qui convient en quelque manière que ce soit, ou à l’honneur, ou à l’utilité, ou à la satisfaction de quelqu’un ». En 1704, le Dictionnaire de Trévoux va à l’unisson : « Intérêt : ce qu’on a affection de conserver ou d’acquérir ; amour de la fortune et des richesses ; ce qui nous est cher ; ce qui nous importe dans notre personne, soit dans nos biens. Le premier de nos intérêts, c’est notre conservation (…) Se dit plus généralement de tout ce qui regarde le bien, la gloire, le repos, l’avantage tant de l’État, que des particuliers (…) Se dit aussi de la part qu’on prend en quelque chose, et au bien et au mal de quelqu’un ; de la protection qu’on lui donne (…) Signifie quelquefois en morale, passion. Un juge, un médiateur, doivent être sans intérêts, sans passion. Il y a des intérêts d’amour, de haine, de vengeance. Les intérêts mondains empêchent bien des conversions (…) Signifie aussi l’accroissement du fort principal, qui se fait par la somme que paye le débiteur pour l’usage de la somme prêtée ».
42 Ces définitions marquent le caractère essentiel de l’affaire : l’intérêt n’a pas une signification économique prépondérante, encore moins une signification pécuniaire. Cette signification existe, mais elle est spécifique et secondaire à un sens de l’intérêt, l’intérêt d’utilité[64] [64] Le Dictionnaire précise en effet : « Intérêt. Se prend...
suite. Intérêt signifie donc généralement que l’on a un attrait pour une chose, une personne, une situation[65] [65] « On dit encore, prendre intérêt à une affaire, à...
suite… ; cet attrait est référé à trois éléments : l’honneur, l’utilité et le commerce de la société qui fait que l’on y rencontre d’autres personnes pour des motifs très variés comme l’amour, la haine, l’affection, la vengeance. Si l’intérêt renvoie à l’amour de soi, à la préservation de soi[66] [66] Et en ce sens, il n’a pas de connotation négative chez...
suite, il n’est nullement égoïste : il peut tout à fait se décliner avec la prise en compte d’autrui, de ses intérêts ; bref, il est donc possible de l’entendre en un sens altruiste.
43 Bien sûr, la Philosophie économique va faire fonds sur le concept d’intérêt. Avec Quesnay et les Physiocrates, l’intérêt est considéré comme le socle sur lequel le législateur peut intervenir sur l’organisation de la nation : l’objectif du Législateur est de faire en sorte que les différentes classes aient un intérêt convergent[67] [67] Charles, Steiner, 1999. Cette question est constitutive...
suite. L’intérêt devient ainsi un critère de reconnaissance des parties constitutives du monde social qui se crée entre l’État et les familles, lesquelles sont considérées comme des unités qu’il n’est pas nécessaire d’analyser puisque le père de famille est considéré comme ayant le même intérêt que les autres membres de la famille. Mais cette conception de l’intérêt va recevoir une inflexion marquée par son association avec la philosophie sensualiste qui se développe en France au xviiie siècle, philosophie sensualiste dont nous avons déjà vu qu’elle se trouvait à la base de la Philosophie économique, notamment dans les configurations rencontrées sous le nom de sciences morales et politiques et de science sociale.
44 Le point de départ est ici incontestablement donné par la publication de De l’esprit par Helvétius[68] [68] Helvétius, 1758. ...
suite. L’ouvrage s’inscrit très explicitement dans le sillage du sensualisme de Locke en rapportant toutes les facultés intellectuelles aux sensations[69] [69] Ibid. , 21-22, 229, 404… ...
suite, mais il en infléchit le sens en associant à ce sensualisme une philosophie utilitariste. Cela se fait par le truchement du terme d’intérêt. Helvétius sait que ce terme a un sens très large et qu’il n’implique nullement le seul amour de l’argent et c’est pour cela qu’il l’emploie :
45
« Le vulgaire restreint communément la signification de ce mot
intérêt au seul amour de l’argent : le lecteur éclairé sentira que je prends ce mot dans un sens plus étendu, et que je l’applique généralement à tout ce qui peut nous procurer des plaisirs, ou nous soustraire à des peines »
[70] [70] Ibid. , 53. ...
suite.
46 Ce sont désormais ces catégories de l’utile et du nuisible, de l’agréable et du désagréable, du plaisir et de la peine qui lui servent pour étudier le fonctionnement de l’esprit et à définir le comportement humain. D’où les énoncés scandaleux qui feront réagir nombres de philosophes parisiens, lorsque Helvétius rapporte les jugements, jugements moraux compris, l’estime, la vertu…, à l’intérêt personnel[71] [71] Ibid. , 54, 77, 78, 83… ...
suite puisque la douleur et le plaisir – c’est-à-dire l’intérêt – sont les seuls moteurs de l’univers moral[72] [72] Ibid. , 211 et 218. ...
suite. Sur ce fondement sensualiste et utilitariste, Helvétius passe de l’individu au collectif, de l’anthropologie au social, en expliquant que si l’intérêt est l’élément moteur de l’être humain, la vertu qui n’est rien d’autre que le désir du bonheur public[73] [73] Ibid. , 128-129. ...
suite ou, mieux, l’intérêt particulier uni à l’intérêt général[74] [74] Ibid. , 152 et 201. ...
suite, résultera d’une administration habile de la loi. De ce point de vue, il ne distingue pas la morale et la législation[75] [75] Ibid. , 219. ...
suite et il fait de l’individu le produit de l’éducation, celle-ci étant étendue à l’instruction et à toutes les formes de relations sociales dans lesquelles l’individu passe durant le cours de sa vie[76] [76] Ibid. , 230-233. ...
suite. Ainsi, une bonne administration des honneurs est le mode de production des grands hommes, car cela aboutit à ce que leur intérêt les nécessite à l’héroïsme ou à la vertu[77] [77] Ibid. , 365 et 371. ...
suite.
47 Cette argumentation est reprise dans De l’homme, livre publié d’une manière posthume[78] [78] Helvétius, 1773. ...
suite. À cette occasion, il insiste sur la relation étroite qui lie, dans les deux sens, la science de l’homme ou morale et la science de la législation. La première est indispensable à la seconde, car la connaissance du cœur et de l’esprit de l’homme permet seule d’atteindre à la perfection des lois[79] [79] Ibid. , 44. ...
suite ; en sens contraire, faisant partie de l’éducation, les bonnes lois sont les moyens de former à la vertu[80] [80] Ibid. , 571. ...
suite. Il en arrive ainsi à poser l’équation centrale de la doctrine utilitariste, celle qui explique l’utilité de l’utilitarisme :
48
« L’homme obéit toujours à son intérêt bien ou mal entendu. C’est une vérité de fait ; qu’on la taise, ou qu’on la dise, la conduite de l’homme sera toujours la même. La révélation de cette vérité n’est donc pas nuisible. Mais de quelle utilité peut-elle être ? De la plus grande. Une fois assuré que l’homme agit toujours conformément à son intérêt, le législateur infligera tant de peines au crime, accordera tant de récompenses à la vertu, que tout particulier aura intérêt d’être vertueux »
[81] [81] Ibid. , 773. ...
suite.
49 On voit donc combien générale est cette vision de l’utilitarisme, même si Helvétius n’a pas la dimension de quadrillage réalisé du social par l’intermédiaire de la législation qui lui sera donnée plus tard par Bentham.
50 Il y a cependant un point qui mérite qu’on s’y attarde dans ce dernier ouvrage. En effet, Helvétius présente des développements nouveaux qui concernent l’activité économique et la richesse. Premièrement, Helvétius complète son approche du social en le fondant sur l’intérêt et le besoin[82] [82] Ibid. , 182. ...
suite de telle manière que « (…) l’amour des hommes pour leurs semblables est un effet de la nécessité de s’entre-secourir, et d’une infinité de besoins, dépendants de cette même sensibilité physique, que je regarde comme le principe de nos actions, de nos vices et de nos vertus »[83] [83] Ibid. , 185. ...
suite. Cette sphère de la satisfaction du besoin et de l’intéressement mutuel, produit de la richesse qui circule au moyen de deux monnaies : l’argent et le pouvoir[84] [84] Ibid. , 176 et 372. ...
suite. L’activité économique est ainsi étroitement liée au fondement sensualiste et utilitariste de l’auteur :
51
« Ce qu’on cherche dans la richesse et la puissance, c’est le moyen de se soustraire à des peines, et de se procurer des plaisirs physiques. Si l’acquisition de l’or et du pouvoir est toujours un plaisir, c’est que la prévoyance et la mémoire convertit en plaisir réel tous les moyens d’en avoir »
[85] [85] Ibid. , 179. ...
suite.
52 En d’autres termes, la richesse et le pouvoir sont les monnaies avec lesquelles les individus associés se portent à la recherche du plaisir et à l’évitement des peines en les rejetant sur ceux qui n’en ont pas ou qui en ont moins. Cela est d’ailleurs un problème important auquel Helvétius accorde une grande attention, au travers du problème de l’inégale répartition des richesses[86] [86] Cette question a récemment fait l’objet d’un examen...
suite. Sa position est qu’une fois introduite dans la vie sociale la monnaie entraîne inéluctablement l’inégalité de la distribution des richesses. L’inégalité est donc le principe constitutif du social, ce qui engendre un problème de législation extrêmement général et grave à proportion.
53 Le besoin et l’intérêt ayant fait leur apparition, la société s’élargit et le nombre des individus s’accroît, ce qui a deux conséquences. Premièrement, une division des intérêts suit la division du travail car le riche et la pauvre, l’artisan et le commerçant ne peuvent avoir toujours le même intérêt[87] [87] Ibid. , 553. ...
suite. Deuxièmement, avec la multiplication des individus, il n’est plus question de participer directement à l’administration publique et il faut élire des représentants, qui s’éloignent progressivement des intérêts de leurs commettants[88] [88] Ibid. ...
suite. Le luxe suit l’apparition d’une telle situation, mais Helvétius n’y voit pas en soi un problème grave, notamment parce que, suivant là la doctrine reçue de l’époque, le luxe produit une redistribution de l’argent des riches vers les pauvres, du commerçant vers l’artisan et le cultivateur. Ce qui est en cause, c’est le fait qu’il ne faut surtout pas condamner le luxe, car dans une telle société, cela reviendrait à se priver du moteur de l’activité humaine[89] [89] Ibid. , 581. ...
suite :
54
« L’amour de l’argent est destructif de l’amour de la patrie, des talents et de la vertu. Je le sais : mais comment imaginer qu’on puisse mépriser l’argent qui soulagera l’homme dans ses besoins, qui le soustraira à des peines et lui procurera des plaisirs ? Il est des pays où l’amour de l’argent devient le principe de l’activité nationale (du plus grand nombre), où cet amour par conséquent est salutaire. Le plus vicieux des gouvernements est un gouvernement sans principe moteur. Un peuple sans objet de désirs est sans action (…) En tout empire où l’argent a cours, où le mérite ne conduit ni aux honneurs, ni au pouvoir ; que le magistrat se garde bien d’affaiblir ou d’éteindre dans les citoyens le désir de l’argent et du luxe. Il étoufferait en eux tout principe de mouvement et d’action »
[90] [90] Ibid. , 580. ...
suite.
55 Helvétius propose de contenir le luxe en formulant l’idée que le meilleur commerce est celui dont les profits se partagent entre le plus grand nombre d’individus[91] [91] Ibid. , 594. ...
suite et que la meilleure répartition du bonheur entre ces derniers implique une moindre inégalité des richesses[92] [92] Ibid. , 733. ...
suite.
56 Mais du point de vue qui nous intéresse ici, le fait remarquable de la réflexion d’Helvétius est qu’il opère un grand pas dans la réduction de l’intérêt, terme entendu par lui inclus, dans un sens très large et très général, à l’intérêt entendu comme seul amour de l’argent, sens dont nous avons vu qu’il existait dès le début du xviiie siècle, mais seulement à une place très subordonnée. Désormais, avec le développement de la société civile, c’est-à-dire avec le développement du système des besoins, le problème de l’intérêt se pose de plus en plus en un sens étroit, celui de l’intérêt lié à l’activité économique, à l’intérêt pécuniaire. En ce sens, le sensualisme de la Philosophie économique revêt une nature nouvelle une fois qu’il est chargé, et cela est assez aisé d’y parvenir, de l’extension que lui fournit l’utilitarisme d’Helvétius d’abord, de Bentham ensuite.
57 Ce courant de pensée va se prolonger et se diffuser au sein de l’économie politique, par l’intermédiaire de la philosophie des Idéologues[93] [93] Head, 1985 ; Welch, 1984. ...
suite et, finalement, par le lien que Say va nouer entre cette tradition française et l’utilitarisme de Bentham. Say rentre tôt en contact avec la pensée de Jeremy Bentham. Cela a pu être facilité par deux faits : premièrement, la pensée d’Helvétius et D’Holbach faisait partie de celles qui étaient fréquemment discutées par les rédacteurs de la décade, revue dont Say est le rédacteur en chef de 1794 à 1800. Deuxièmement, ses liens avec Étienne Dumont – le grand acteur de la diffusion de la pensée de Bentham sur le Continent qu’il avait connu lorsqu’ils participaient tous deux à l’entreprise Mirabeau au début de la Révolution – fait qu’il reçoit les premiers volumes de Bentham que Dumont met en ordre en 1802. Mais c’est à partir de la Restauration que l’utilitarisme de Say se déploie, notamment dans son cours à l’Athénée[94] [94] Say, 1819. La manière dont Say s’adresse aux auditeurs...
suite et dans un petit opuscule de morale[95] [95] Say, 1817. ...
suite.
58 L’utilitarisme de Say tire son origine moins d’Helvétius que de D’Holbach, tant est présente l’opposition canonique entre l’intérêt et l’intérêt éclairé, c’est-à-dire l’intérêt guidé par la raison[96] [96] Helvétius, on l’a vu, ne s’intéresse guère à cette...
suite. Aussi n’est-il pas étonnant de trouver chez Say une valorisation de l’intérêt ou amour de soi en opposition non pas aux vertus, mais à l’amour propre ou vanité :
59
« Les philosophes moralistes paraissent croire que l’amour de soi, l’intérêt, dirige les actions des hommes plus que ne le fait l’amour propre, la vanité. Je pense au contraire que la vanité exerce sur eux plus d’empire, généralement parlant, que de l’amour de soi. Il suffit d’observer dans combien de cas les hommes agissent par vanité d’une manière opposée à leurs intérêts (…) »
[97] [97] Say, 1817, 83. ...
suite.
60 De là, son hymne au comportement intéressé :
61
« Vous vous plaignez que chacun n’écoute que ses intérêts : je m’afflige du contraire. Connaître ses intérêts, c’est le commencement de la sagesse ; avoir le courage de la suivre, en est le complément »
[98] [98] Ibid. , 84. ...
suite.
62 La raison essentielle tient au fait que Say, à la suite de D’Holbach et de Bentham, oppose l’intérêt (sous-entendu éclairé) à la vanité, par cela que le premier n’est que rarement en opposition avec l’intérêt (éclairé) d’autrui, alors que la vanité l’est nécessairement. On retrouve là le fil directeur de la pensée utilitariste examinée supra, avec l’affirmation du caractère fondamentalement social de l’intérêt, de l’amour de soi, une fois que celui-ci a été distingué de l’amour-propre[99] [99] « L’intérêt, tant calomnié, ne nous fait pas faire...
suite. Ce lien fondamental étant conservé dans l’économie politique de Say avec les sciences morales et politiques et le fondement anthropologique fourni par l’utilitarisme, deux éléments nouveaux apparaissent avec le traitement que propose Say du comportement économique.
63 En premier lieu, avec Say s’affirme l’idée que le comportement guidé par la recherche de l’utilité est conséquentialiste, c’est-à-dire calculatoire[100] [100] « Lorsqu’on s’engage dans un mauvais sentier, on fait...
suite. En effet, l’intérêt éclairé est défini par la capacité à calculer les conséquences d’un acte sur l’ensemble social, ce qui signifie en droit un ensemble infini de phénomènes qui sont des conséquences de l’acte initial. Le calcul, au sens formel du terme, reste implicite chez Say ; mais il en fournit la formule générale lorsqu’il considère les caractéristiques de l’intérêt éclairé en termes d’intensité, de durée et de certitude[101] [101] « Quand la vertu nous prescrit le sacrifice d’un intérêt...
suite. Cela se résume d’ailleurs le plus souvent par le fait que l’intérêt éclairé est orienté vers le futur et qu’il fournit le moyen de résister à l’usage immédiat et irréfléchi au profit d’un usage plus profitable, mais futur, des ressources. En d’autres termes, avec cette insistance sur la raison et le calcul, Say s’avance sur la voie qui sera largement explorée par les économistes qui voient dans l’action rationnelle la caractéristique centrale des actions dont s’occupe l’économie[102] [102] Il n’entre pas nécessairement un anachronisme dans cette...
suite. La formule en est fixée quelques années après la mort de Say lorsque Antoine-Augustin Cournot précise que pour déterminer les fondements de la théorie de la valeur, il n’emploiera « qu’une seule hypothèse, savoir que chacun cherche à tirer de sa chose ou de son travail la plus grande valeur possible »[103] [103] Cournot, 1838, 83. ...
suite, mais qu’il cherchera à en tirer toutes les conséquences grâce à l’emploi des techniques mathématiques de maximisation.
64 En deuxième lieu, Say précise une condition centrale faisant que l’action rationnelle intéressée a la caractéristique éminemment sociale qu’il lui accorde. En effet, Say est tout particulièrement insistant sur le fait que l’intérêt est un bon guide pour l’individu pour autant que son intérêt est mis en opposition avec l’intérêt d’autres individus. En d’autres termes, Say explique que là où règne le débat contradictoire entre les intérêts – en d’autres termes, la concurrence – alors les intérêts privés aboutissent à l’intérêt collectif ; mais là où un tel mécanisme social fait défaut, l’intérêt devient quelque chose de très dangereux, ou du moins qu’il faut contrôler fermement, par la loi ou l’intervention du gouvernement[104] [104] Ce point est plus longuement développé dans un autre travail...
suite.
65 Or cet utilitarisme qui met l’accent sur le caractère individuellement et socialement bénéfique du comportement rationnel intéressé, lorsque ce dernier est placé dans la circonstance de trouver une limite à son déploiement dans la concurrence, c’est-à-dire dans le rapport entre individus intéressés ne faisant pas usage de relations de domination extra économiques (domination politique, prestige social…) ne va pas de soi, y compris pour les économistes.
66 Il ne va pas de soi pour ceux qui veulent distinguer le comportement intéressé d’autres modalités du comportement social, lesquelles sont considérées comme fondamentales au maintien de la société. Pour d’autres, plus prudents, l’économie politique devient un registre particulier de l’étude de la société et on délaisse donc en économie, les passions et les autres mobiles qui ne rentrent pas dans le champ de leur savoir. Mais d’autres, tout au contraire, vont construire leur réflexion autour du déploiement de ce motif d’action, considéré comme celui qu’un individu rationnel peut prendre comme guide de son comportement et qu’une société politique bien constituée se doit de mettre au premier rang de ses principes d’organisation.
67 Le cas de Saint-Simon est important à considérer. Dans sa recherche des fondements d’une science de l’homme, Saint-Simon opère un tournant important en passant du physicisme à l’économie politique au début de la Restauration[105] [105] Gouhier, 1964, ii, 198 et 349. ...
suite. L’évolution de Saint-Simon vis-à-vis de l’économie politique est essentielle pour comprendre comment le problème va se poser à partir des années vingt, puis comment il va s’infléchir par la suite avec Auguste Comte, puis la mouvance des penseurs classés comme socialistes.
68 Lorsque Saint-Simon découvre l’économie politique, il en est ébloui : il y voit la science à même de régénérer la situation politique bancale dans laquelle, selon lui, se trouvent la France et, plus généralement, l’Europe. Il lit Say et assiste probablement à ses premiers enseignements à l’Athénée, en 1815. Sa réaction est enthousiaste, mais il lui fait reproche de rester un peu timoré lorsqu’il s’agit de saisir la dimension politique de l’économie politique :
69
« Un peu plus de courage encore, un peu plus de philosophie, et bientôt l’économie politique sera portée à sa place véritable ; en commençant elle s’était appuyée sur la politique, et la politique s’appuiera sur elle, ou plutôt elle sera elle seule toute la politique. Ce moment n’est pas loin »
[106] [106] Saint-Simon, Thierry, 1817, i, 186. ...
suite.
70 Il est loisible de mettre cette formule sur le compte de l’enthousiasme d’un penseur qui n’en était pas avare. Mais ce serait manquer l’important, c’est-à-dire l’argumentation qui soutient cette thèse forte qui donne lieu à sa définition du social en termes d’intérêts communs des travailleurs[107] [107] « Que toute l’espèce humaine ayant un but et des intérêts...
suite. Cette raison se trouve dans le fait que Saint-Simon isole l’intérêt ou plus exactement la communauté des intérêts entre les industriels comme l’élément qui unit et donne sa force aux industriels :
71
« Il est un ordre d’intérêts senti par tous les hommes, les intérêts qui appartiennent à l’entretien de la vie et au bien-être. Cet ordre d’intérêts est le seul sur lequel tous les hommes s’entendent et aient besoin de s’accorder, le seul où ils aient à délibérer, à agir en commun, le seul donc autour duquel puisse s’exercer la politique et qui doive être pris pour mesure unique dans la critique de toutes les institutions et de toutes les choses sociales. La politique est donc, pour me résumer en deux mots, la
science de la production, c’est-à-dire la science qui a pour objet l’ordre des choses le plus favorable à tous les genres de productions »
[108] [108] Ibid. , 188. ...
suite.
72 Et dans cette phase, Saint-Simon pousse sa logique d’une manière très absolue en faisant de la morale une morale des intérêts[109] [109] « En un mot, il faut passer de la morale céleste à la...
suite, laquelle se logerait dans les institutions morales héritées du passé – les institutions religieuses – le temps que de nouvelles institutions apparaissent qui organisent le nouveau contenu adapté à la société industrielle. Aussi, la science suprême dans cette période de la pensée de Saint-Simon est l’économie politique, « la science propre de l’industrie »[110] [110] Ibid. , ii, 158. ...
suite avec, comme pierre de touche, l’élaboration du budget et un gouvernement à bon marché[111] [111] Ibid. , 201. ...
suite.
73 Avec l’arrivée d’Auguste Comte, les idées publiées sous la signature de Saint-Simon changent, on le perçoit dès 1819-1820 dans les pages de L’organisateur. Le changement se marque par le fait que, désormais, la société industrielle est conçue autour de deux pôles : la communauté d’intérêt et la communauté de valeur. Cela apparaît très clairement dans Du système industriel, lorsqu’ils écrivent :
74
« Une société ne peut pas subsister sans idées morales communes ; cette communauté est aussi nécessaire au spirituel que l’est au temporel la communauté d’intérêts. Or ces idées ne peuvent être communes, si elles n’ont pas pour base une doctrine philosophique universellement adoptée dans l’édifice social ; cette doctrine est la clef de voûte, le lien qui unit et consolide toutes les parties »
[112] [112] Saint-Simon, Comte, 1821, 51. ...
suite.
75 Que s’est-il passé qui puisse expliquer ce revirement ? Le point crucial est le fait que l’intérêt est chargé d’une dimension dissolvante du lien social. Cette situation nouvelle est nommée : il s’agit de l’égoïsme, qui faisant « d’effrayant progrès », isole les industriels les uns des autres et qui oblige les penseurs de l’industrie à construire sur autre chose que des « idées négatives » d’un point de vue de la société[113] [113] Ibid. ...
suite. En face, il faut faire surgir un nouvel élément moral, celui qui est alors appelé la philanthropie. C’est d’ailleurs dans une Adresse aux philanthropes que l’on trouve dressé le constat de la difficulté majeure qui se pose à la science de l’industrie :
76
« La cupidité avait été un sentiment national et n’avait été éprouvée par les citoyens que d’une manière collective (lors des conquêtes) ; l’avidité devient un sentiment dominant chez tous les citoyens ; l’égoïsme, qui est la gangrène morale de l’espèce humaine, s’attache au corps politique, et devient une maladie commune à toutes les classes de la société »
[114] [114] Ibid. , 90. ...
suite.
77 Il ne s’agit plus seulement de maintenir les institutions du Christianisme pour abriter la morale nouvelle fondée sur les intérêts ; c’est la morale chrétienne qui est hissée au rang de « meilleur code moral »[115] [115] Saint-Simon, Comte, 1823-1824, iv, 200-201. ...
suite. Dans son Nouveau Christianisme, Saint-Simon en tire une conséquence radicale qui revient à procéder à ce qu’Helvétius appelait de ses vœux, avec la divinisation de l’intérêt commun, mais en justifiant cela par une relation entre le fondement du social (l’activité industrielle et la division du travail qui en est le moteur et le danger en même temps) et les besoins que doit satisfaire une morale industrielle :
78
« Plus la société se perfectionne au moral et au physique, plus les travaux intellectuels et manuels se subdivisent ; ainsi dans l’habitude de la vie, l’attention des hommes se fixe sur des objets d’un intérêt de plus en plus spécial, à mesure que l’industrie fait des progrès. De là, il résulte que, plus la société fait de progrès, et plus elle a besoin que le culte soit perfectionné ; car le culte a pour objet d’appeler l’attention des hommes, régulièrement assemblés au jour de repos, sur les intérêts qui sont communs à tous les membres de la société, sur les intérêts généraux de l’espèce humaine »
[116] [116] Saint-Simon, 1825, 159. ...
suite.
79 La morale est maintenant la science fondamentale, celle qui constitue la société[117] [117] Ibid. , 187. ...
suite. Cette modification dans l’ordre des éléments constituant le social trouve d’ailleurs sa traduction dans les projets relatifs à l’enseignement que l’on trouve dans le Catéchisme des industriels en 1824. Alors qu’en 1817, Saint-Simon relayait la complainte de Say sur le manque de chaires d’économie politique en France, l’architecture de l’enseignement de la science sociale est assez différente désormais, avec un système de trois chaires. Il doit y avoir une ou des chaires consacrées à enseigner « la conduite politique et industrielle que (les industriels) doivent tenir pour leur bien personnel et pour la plus grande satisfaction de leur classe (…) »[118] [118] Saint-Simon, Comte, 1823-1824, v, 13. ...
suite, une chaire de morale qui doit lutter contre la tendance à l’égoïsme et, enfin, une chaire de sciences positives destinée à l’enseignement des connaissances positives des lois de la nature. Il y aura donc deux Académies : l’une s’occupera du code des intérêts et l’autre du code des sentiments[119] [119] Ibid. , 26. ...
suite. C’est dans la première que trouvera place l’économie politique qu’il convient d’ajouter à l’Académie telle qu’elle existe ; pour ce qui concerne la seconde, elle a reçu un début d’existence avec la classe des sciences morales et politiques, mais sa composition future devra inclure des moralistes, des théologiens, des légistes, et des artistes. La présence des théologiens est, ici, symptomatique de la manière de raisonner du dernier Saint-Simon ; c’est aussi dans cette voie que va s’avancer A. Comte, par la suite.
80 Dans l’immédiat, cette prise de position de la part de Saint-Simon et de ses collaborateurs successifs, va entraîner une fracture au sein des penseurs de l’industrialisme[120] [120] Steiner, 2006a. ...
suite. Les uns accentuent, comme A. Comte et l’école Saint-Simonienne[121] [121] Bazard, Enfantin, 1829. ...
suite, la dimension organisatrice de la science sociale et l’importance du fondement religieux de la science sociale alors que les autres, comme Charles Comte[122] [122] Comte, 1826 (1851-1854). ...
suite et Charles Dunoyer[123] [123] Dunoyer, 1845. ...
suite, défendent les avantages d’une extension du mécanisme concurrentiel et la place de la philosophie utilitariste dans les sciences morales et politiques.
81 Aussi n’est-il pas surprenant que cette période soit traversée de nombreux débats méthodologiques en économie politique et, plus généralement, dans les sciences morales et politiques. Say présente sa conception d’une économie politique pratique, c’est-à-dire engagée dans la construction d’un ordre social industrialiste, contre ceux (David Ricardo et les ricardiens) qui font de l’économie politique un savoir abstrait à la portée des seuls savants. Sismondi le suit volontiers dans cette voie, mais il reproche à Say de ne pas tenir compte de la dimension politique de la répartition des richesses et d’aboutir ainsi à une nouvelle chrématistique où seul compte l’accroissement de la production de la richesse créée sur fond de l’intérêt personnel. Ce faisant, dit-il, on aboutit à une forme nouvelle de lutte – la concurrence – et une forme nouvelle d’oppression, « l’oppression chrématistique » qui succède à l’oppression politique de l’Ancien Régime[124] [124] Sismondi, 1837, i, 15. ...
suite. C. Comte développe l’idée d’une synthèse entre approche par le sentiment et approche par l’intérêt dans le cadre des sciences de la législation et de la morale[125] [125] Comte, 1826 (1851-1854), i, livre 1. ...
suite ; Pellegrino Rossi en fait de même dans la science du droit en s’efforçant de combiner l’approche analytique de Bentham et celle, historique, de l’école allemande de droit[126] [126] Rossi, 1820. ...
suite, avant de proposer une synthèse entre Ricardo et Say dans ses cours au collège de France[127] [127] Rossi, 1835-1838, i, leçons 2-3. ...
suite. Dunoyer[128] [128] Dunoyer, 1845, i, viii-xii ; iii, chap. 1. ...
suite propose d’étendre le domaine de l’économie politique à toutes sortes de ressources, la formation morale des individus par l’État comprise, ce que rejettent l’ancien saint-simonien devenu économiste libéral industrialiste, Michel Chevalier, et le philosophe éclectique, Victor Cousin, dans les pages du Journal des économistes…[129] [129] Journal des économistes, 1853, tome 33, vol. 1, 223-237. ...
suite. Mais, le débat méthodologique le plus vif est sans doute celui qui est ouvert par A. Comte dans les leçons 47-49 de son Cours de philosophie positive.
82 La critique de l’économie politique faite en 1839 par Comte est bien connue. La réforme de l’économie politique à laquelle Saint-Simon lui avait demandé de s’attacher[130] [130] Gouhier, 1964, III, 181-183. ...
suite va laisser place à une critique sévère. Dans les « réflexions philosophiques sur la nature et l’objet de l’économie politique » de la 47e leçon, A. Comte[131] [131] Comte, 1830-1842, ii, 92. ...
suite s’élève d’abord contre la tendance à isoler l’économie politique de la science sociale en général. Selon le principe de la statique sociologique ou consensus, la société est un tout organique dans lequel les parties sont reliées et forment ce que l’on appellerait aujourd’hui un système d’interdépendance ; en conséquence, l’isolement dans lequel l’économie politique se place vis-à-vis des autres sciences morales et politiques est méthodologiquement incorrect en donnant l’illusion de pouvoir traiter d’un ordre de fait indépendamment des autres. En outre, dans la mesure où il est lié à la spécialisation du savoir, condition indispensable du progrès, cet isolement se traduit par la croyance erronée selon laquelle l’économie politique fournit le modèle de toute la science sociale[132] [132] Ibid. ...
suite. Comte ajoute des remarques concernant la méthode elle-même et son caractère métaphysique, contraire aux canons de la scientificité :
83
« Toute la partie dogmatique de leur prétendue science présente, d’une manière également directe et profonde, le simple caractère métaphysique, malgré l’affectation illusoire des formes spéciales et du protocole habituel du langage scientifique, déjà grossièrement imité, du reste, sans plus de succès réel, en plusieurs autres occasions philosophiques fort antérieures, et, par exemple, dans les compositions théologico-métaphysiques du célèbre Spinoza »
[133] [133] Ibid. , 93. ...
suite.
84 Il vise la tendance hypothético-déductive de l’économie politique déjà présente à son époque, tendance personnifiée par Ricardo, mais cette tendance intellectualiste et rationaliste se trouve présente dans l’introduction de l’ouvrage d’Antoine Destutt de Tracy[134] [134] Destutt de Tracy, 1823, 1-64. ...
suite lorsque ce dernier rapporte systématiquement les concepts de l’économie politique de Say à l’analyse des sensations sur laquelle se fonde le projet philosophique de l’Idéologie. Comte refuse ainsi la perspective d’un homo œconomicus, calculateur conséquentialiste infatigable et parfait de son utilité :
85
« Quand même on accorderait à ces démonstrations (sur l’ordre spontané dans la vie économique) toute la latitude logique, d’ailleurs fort exagérée, que les économistes leur ont donnée, il resterait certain que l’homme ne se conduit pas uniquement, ni même principalement, par des calculs, et en second lieu, qu’il n’est pas toujours, ni même le plus souvent, susceptible de calculer avec justesse. La physiologie du dix-neuvième siècle, confirmant ou plutôt expliquant l’expérience universelle, a démontré positivement la frivolité de ces théories métaphysiques qui représentent l’homme comme un être essentiellement calculateur, poussé par le seul mobile de l’intérêt personnel »
[135] [135] Comte, 1826 (1851-1854), 209 ; cf. aussi Comte, 1830-1842,...
suite.
86 Comte reprend un thème qui se trouve présent chez Saint-Simon lorsque ce dernier appelle les « artistes » à la rescousse des « savants » pour fonder la société industrielle : il faut que les individus apprennent à se passionner pour leurs intérêts, ce qui signifie qu’il ne suffit pas de leur montrer le vrai ou l’utile pour que les individus se meuvent et se dirigent dans ce sens, que la raison ne suffit pas et que les passions, c’est-à-dire la dimension affective de l’agir humain, doit intervenir elle aussi. Cela débouche sur une anthropologie dans laquelle Comte distingue l’affectif et le rationnel dans l’homme pour souligner l’importance décisive de l’affectif lorsqu’il s’agit de l’activité[136] [136] Comte, 1830-1842, i, 856 et 866. ...
suite. Dans ce cadre, l’égoïsme n’est pas négligé par Comte qui en fait une dimension importante de l’affectivité humaine puisqu’il permet à l’individu de s’autonomiser en se fixant ses propres buts, tout en donnant prise ensuite aux instincts de sociabilité et à la raison qui permettent de modérer, de rattacher l’individu au collectif[137] [137] Ibid. , ii, 180-182. ...
suite. Comme cela sera pleinement développé dans le Système de politique positive, Comte voit ainsi dans la confrontation entre l’égoïsme et l’altruisme, avec l’ascendant que ce dernier motif doit prendre, le « grand problème humain »[138] [138] Comte, 1851-1854, ii, 173. ...
suite.
87 Au delà de sa dimension méthodologique, la critique de l’économie politique revêt une double dimension. D’une part, il s’agit de faire valoir la pluralité des motifs de l’action humaine contre la pratique des économistes à ne considérer qu’un individu mû par le seul intérêt égoïste. D’autre part, Comte leste la critique que véhicule la philosophie positive et, plus encore la religion positive, d’une portée pratique considérable car, à l’égal de certains économistes du moment qui considèrent que le comportement économiquement rationnel est celui qui, historiquement, va se déployer[139] [139] Il s’agit encore une fois de Cournot (1838, 48) qui invoque...
suite, il suggère que la diffusion progressive de l’enseignement positiviste donnera un support à la pratique et à la suprématie du comportement altruiste sur le comportement égoïste.
Conclusion
88 La période étudiée est une période centrale pour comprendre ce qu’a été l’économie politique en France au xviiie siècle et dans la première moitié du siècle suivant. La présentation qui en a été faite ici s’inscrit contre l’idée d’une mise au jour progressive d’une science à partir d’un savoir « toujours là », mais informe. Au point de départ, avec la philosophie économique se trouve une rupture[140] [140] Foucault, 1977 et 1978. ...
suite : en passant de niveau domestique au niveau politique, l’œconomie devient un principe régulateur du gouvernement, elle trace la limite entre ce que ce dernier peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, mais elle donne aussi le moyen de penser la manière dont les choses vont se faire. Ce faisant, elle présente le sujet social comme un homo œconomicus, celui que l’on peut gouverner en le saisissant par son intérêt, celui que l’on gouverne en encadrant le moteur intéressé qui définit la structure de son comportement et les régularités sociales qui en sont le résultat.
89 Dans cette dynamique où l’économie politique est une ressource politique, se substituant à celle, en perte de légitimité, de la religion[141] [141] Faccarello, Steiner, 2006a. ...
suite, nous avons insisté sur le fait que l’économie politique a une signification large. La science économique ou science de l’économie politique des Physiocrates est parfois présentée comme identique aux Sciences morales et politiques, ou encore à l’association étroite de la morale, de l’économie politique et de la législation. Bref, avec l’émergence d’un domaine spécifique de l’être-ensemble – la société civile ou le social – situé entre le domestique (la famille considérée comme un ensemble dans lequel l’intérêt est commun) et l’État (lieu dans lequel les différents intérêts sociaux doivent être conciliés) l’économie politique se trouve progressivement rencontrer une question de fond, question à laquelle nous sommes encore aujourd’hui sommés de répondre : l’économie politique est-elle la science du social ou bien n’est-elle qu’une partie de cette science ?
90 La réponse à une telle question n’est pas simple, et il n’y a pas non plus de progression historique claire autour de cette interrogation : à divers moments, des auteurs ont été tentés de répondre par l’affirmative en se fondant sur l’idée, simple, que la catégorie générique de l’intérêt se résume à l’intérêt pécuniaire, à l’intérêt dont il est question dans le comportement économique. Des transformations relativement simples suffisant alors pour ramener tout intérêt (pouvoir, prestige, vertu…) à cet intérêt : la philosophie utilitariste moderne des Helvétius, D’Holbach et de Bentham théorisent cette formule qui se lie, quoi que d’une manière complexe, avec l’économie politique de la période, comme c’est le cas de Say et de Dunoyer.
91 En France, c’est le déploiement de cette vision de l’économie politique entendue (avec Say) comme une science à vocation large, mais une science spécialisée à côté de la morale (utilitariste) et de la politique pratique, que va apparaître un clivage principiel entre les tenants de l’économie politique et ceux d’une science sociale spécifique, celle que Comte va dénommer la sociologie. Avec cette dernière, ce qui se joue c’est de savoir si le comportement intéressé tel que théorisé par les économistes politiques suffit à comprendre et à « gouverner » la société. Suivant les idées avancées par Saint-Simon à la fin des années 1920, Comte fait la première critique sociologique de l’économie politique en tant que tentative « prématurée » de fonder la science sociale, en tant que tentative erronée de fonder cette dernière sur le comportement intéressé. En lieu et place, il présente l’idée que le problème social est celui de la relation entre l’égoïsme et l’altruisme, entre le mobile essentiel de l’ordre industrialiste qui anime la société civile selon les économistes politiques et l’altruisme.
92 Ce faisant, Saint-Simon et Comte ouvrent à l’intérieur de la science sociale un débat qui n’a pas encore pris fin à propos de la place des différents motifs d’action au sein de la société civile, au sein de cet espace qui fixe la catégorie de social. Mais dans l’immédiat, ils mettent ainsi fin à la phase particulière qui a vu naître la Philosophie économique puisque la religion qui avait été écartée se voit sommée de réinvestir le domaine du social en apportant ce que la Philosophie économique avait pu considérer comme un caput mortuum, des valeurs communes, irréductibles ou opposées à l’utilitarisme moderne.
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Notes
[ 1] On trouvera infra des références précises de l’occurrence de ces différents termes.
[ 2] Comme on le constate dans les grands dictionnaires de la langue française qui paraissent à la fin du xviie siècle et au début du xviiie : le Dictionnaire de Furetière (1690), le Dictionnaire de l’Académie française (1694) et le Dictionnaire de Trévoux (1704).
[ 3] Le substantif œconomique est défini par le Dictionnaire de l’Académie de la manière suivante : « Cette partie de la philosophie morale qui regarde le gouvernement d’une famille ». C’est à ce titre que l’œconomique (« science des devoirs de l’homme en famille ») figure dans le système des connaissances humaines de Diderot, placé à la suite du discours préliminaire de d’Alembert en ouverture de l’Encyclopédie (Diderot, 1751, xlix).
[ 4] Steiner, 1998a et 2006d.
[ 5] Lorsqu’il publie sa traduction du livre de Charles King, Forbonnais (1753) place à la fin de sa longue introduction la traduction d’un texte de Charles Davenant « De l’usage de l’arithmétique politique dans le commerce et les finances » dans lequel on trouve la définition suivante : « L’arithmétique politique est l’art de raisonner par chiffres des matières qui ont rapport au gouvernement » (vol. 1, clix).
[ 6] Dans l’article « Économie (morale et politique) », Rousseau prend grand soin de distinguer l’économie domestique et l’économie publique car leur règles diffèrent fondamentalement, ne serait-ce que parce que l’intérêt du père est identique à celui des membres de la famille, alors que le législateur peut trouver son bonheur dans la misère de son peuple. L’économie publique ou gouvernement est la puissance exécutrice ce qui diffère de la souveraineté et du problème de la puissance législative (Rousseau, 1755, 241-244). Pour Boulanger, dont Diderot prend un de ses textes pour l’article « Œconomie politique », l’économie politique « est l’art et la science de maintenir les hommes en société, et de les y rendre heureux » (Boulanger, 1794, 302). Il traite son sujet en examinant trois formes de gouvernement (despotique, républicain et monarchique) auxquelles il ajoute le gouvernement théocratique qui constitue une pièce de choix de son texte.
[ 7] Quesnay a rédigé l’article « Évidence » de l’Encyclopédie. Les différents sens du terme de science à cette époque ont été examinés dans un travail antérieur (Steiner, 1998a, chap. 1).
[ 8] Mirabeau, Quesnay, 1763, xix-xx.
[ 9] Éphémérides du citoyen, 1767, tome 1, vol. 1, 6.
[ 10] Dupond de Nemours, 1764, v.
[ 11] Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, septembre 1765, iii, xviii, xxx ; ibid., novembre 1766, 211 ; Éphémérides du citoyen, 1771, tome 1, iv.
[ 12] Quesnay, 1747-1769, 828.
[ 13] Dupond de Nemours, 1768.
[ 14] Morellet, 1769, 324-350.
[ 15] On le constate dans le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances (avril 1767, 3-5 ; juillet 1767, 3 ; août 1767, 57 et 59). Lorsqu’il est question de rendre compte du livre de Graslin, alors on y voit « les éléments de la vraie science économique » (décembre 1767, 165).
[ 16] Forbonnais, 1767, i, iii-vi.
[ 17] Graslin, 1767, 1 ainsi que l’avertissement et la lettre d’envoi.
[ 18] Galiani, 1770, 204, 207 et 235.
[ 19] Isnard, 1781.
[ 20] Pour plus de détail, je renvoie à un travail antérieur (Faccarello, Steiner, 1991).
[ 21] Vandermonde, 1795.
[ 22] Whatmore, 1998.
[ 23] Sismondi procède d’une manière un peu différente, comme le dit le titre même de son ouvrage (De la richesse commerciale ou Principes d’économie politique appliqués à la législation du commerce), qui souligne son alignement sur les thèses smithiennes considérant la société moderne comme une Commercial Society (tout le monde y est marchand). Un peu à la manière de Rousseau, son objet est la science du gouvernement, la « science de rendre les hommes heureux » (Sismondi, 1803, i, viii) dont il distingue deux dimensions : la première s’occupe des principes de la constitution, de la liberté et de l’affermissement de l’ordre (ibid., ix), tandis que l’autre a pour tâche d’adopter une « sage législation économique et financière » (ibid) qui « consiste à conduire les citoyens commis à leur charge vers la richesse, et l’État vers la puissance, en augmentant les revenus de la société : c’est là l’économie politique » (ibid., x-xi).
[ 24] On a bien sûr une diffusion de l’économie politique en liaison avec les thèmes physiocratiques, qu’on les adapte pour les concilier avec ceux de Smith, comme c’est le cas de Germain Garnier (1796 et 1802) ou qu’on les critique (Canard, 1801). Mais nombreux sont encore ceux qui suivent la dénomination qui tourne autour du commerce et de l’activité commerciale, comme c’est le cas d’auteurs aussi différents que Charles-François Bicquilley (1804) – avec sa formalisation à la croisée de l’analyse et de la théorie des probabilités – ou François Ferrier qui défend la science du commerce administrative (Ferrier, 1805).
[ 25] Say, 1803, i, ii-iii.
[ 26] C’est explicite dans un passage de ses Lettres à Malthus : « Qu’est-ce qui nous distingue des économistes de l’école de Quesnay ? C’est le soin que nous mettons à observer l’enchaînement des faits qui ont rapport aux richesses ; c’est la rigoureuse exactitude que nous nous imposons dans leur description. Or pour bien voir et pour bien décrire, il faut, autant qu’on peut, rester spectateur impassible (…) Ce que nous devons au public, c’est de lui dire comment et pourquoi tel fait est la conséquence de tel autre. S’il chérit la conséquence, ou s’il la redoute, cela lui suffit ; il sait ce qu’il a à faire ; mais point d’exhortations » (Say, 1820, 256).
[ 27] Steiner, 1997, 2003 et 2006a.
[ 28] Ce point est examiné dans un autre travail (Steiner, 2006e) que nous ne reprenons pas ici, faute de place.
[ 29] En ouverture de l’article « Hommes », Quesnay définit le concept de gouvernement économique : « C’est donc de l’emploi des hommes, et de l’accroissement de la population, que dépendent l’entretien et l’augmentation des richesses renaissantes et successives des nations. L’état de la population et de l’emploi des hommes sont donc les principaux objets du gouvernement économique des États, car c’est du travail et de l’industrie des hommes que résultent la fertilité des terres, la valeur vénale des productions et le bon emploi de richesses pécuniaires. Voilà les quatre sources de l’abondance ; elles concourent mutuellement à l’accroissement les unes des autres, mais elles ne peuvent se soutenir que par la manutention de l’administration générale des hommes, des biens, des productions ; des richesses pécuniaires en non-valeur sont des preuves manifestes de quelques vices du gouvernement, de l’oppression et de la décadence d’une nation » (inQuesnay, 1747-1769, 259). Par ailleurs, il faut rappeler que le dernier grand texte de Quesnay en économie politique est intitulé Maximes générales du gouvernement économique (1767) et que ce texte commence par des considérations sur l’organisation du pouvoir en opposition aux principes d’équilibre des pouvoirs de Montesquieu. On a alors une illustration frappante de cette dimension proprement politique du concept de gouvernement économique ; dimension que l’on pourrait approfondir dans la lignée des travaux consacrés aux formes du gouvernement (au sens de celui qui conduit) du Moyen-Âge au xviie siècle à la suite des travaux de Michel Foucault (1977 et 1978) et de Michel Senellart (1995).
[ 30] Sur ce point, on peut renvoyer aux cours de Foucault (1977 et 1978) sur le libéralisme. Nous en avons proposé un commentaire pour insister sur la dimension weberienne d’élaboration d’un éthos nouveau (Steiner, 2006b).
[ 31] Le rédacteur du Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, après l’éviction de Dupond de Nemours fin 1766, fait le commentaire suivant à propos du livre de Le Mercier de la Rivière : « Si ces messieurs sont les fondateurs de la science économique, comme ils s’en vantent modestement, pourquoi ne le seraient-ils pas aussi de la science du gouvernement ? C’est une gloire qu’il fallait arracher à l’immortel auteur de l’Esprit des lois » (septembre 1767, 102). Quelques mois plus tard, dans le premier extrait du livre de Mably, il revient sur le sujet : « Les philosophes économistes s’étaient d’abord renfermés dans des questions purement relatives à la nature des impositions, aux moyens de faire fleurir l’agriculture et d’étendre les diverses branches du commerce. Mais non content d’avoir déraisonné tout à leur aise sur ces matières, à la faveur d’un style obscur, entortillé et énigmatique, ils ont aspiré à la gloire de réformer toutes nos idées sur le gouvernement » (avril 1768, 5-6). La même terminologie est adoptée, plus tardivement, par le rédacteur du Journal Œconomique (mai 1771, 193), à propos d’un extrait de Pierre-Simon Linguet ; mais aussi dans un article critique de la Physiocratie (« Observation critique sur le système des Œconomistes ») en juin 1772 (ibid., 245).
[ 32] Baudeau, 1771.
[ 33] Ibid., 656.
[ 34] Faccarello, Steiner, 2006a.
[ 35] Cette série des Éphémérides du citoyen a pour sous-titre Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques. On notera qu’une formule très proche (« Sciences de la morale et de la politique ») se trouve chez Helvétius (1773, 642) qui, à cette occasion, se plaint que : « (…) les puissants n’ont point encore institué d’Académies Morales et politiques ».
[ 36] Ibid., 3-6.
[ 37] Ibid., 6.
[ 38] Ibid., 20.
[ 39] Ibid., 22.
[ 40] Ibid., 23-24.
[ 41] Il ne s’agit nullement de prétendre que ces auteurs sont des Physiocrates, ni même de soutenir qu’ils l’ont été d’une manière « hétérodoxe ». Il s’agit simplement de reconnaître le fait que les thèses défendues par les Physiocrates ont été connues d’eux, qu’ils les ont méditées et qu’ils y ont trouvé la matière de certaines de leurs réflexions, quand bien même celles-ci sont critiques de la Physiocratie.
[ 42] L’ouvrage de Keith M. Baker (1975) présente de nombreuses facettes de la conception de la science sociale et des sciences morales et politiques de Condorcet et montre leur interchangeabilité, sans oublier de marquer ce qui fait la spécificité du terme de social aux yeux de Condorcet. Nous reviendrons plus bas sur ce point important.
[ 43] Condorcet, cité par Baker, 1975, 260.
[ 44] Précisent et non infléchissent. Le texte de 1789-1790 de Condorcet est repris intégralement dans les tomes 4 et 6 du Journal d’instruction sociale.
[ 45] Journal d’instruction Sociale, 1793, tome 1, 1-2.
[ 46] Roederer, 1793, 131. Rappelons que le journal que publie Roederer s’intitule Journal d’économie publique, de morale et de politique qui paraît entre 1796 et 1797.
[ 47] Ibid., 3.
[ 48] L’histoire de la création de l’Institut et les projets en concurrence (Talleyrand et Condorcet) sont présentés par Martin S. Staum (1996, chap. 2 et 3) et par Anne-Sophie Leterrier (1995, 6-16).
[ 49] Say, 1803, i, 1.
[ 50] Say, 1819, 53-60.
[ 51] Ibid., 56.
[ 52] Say, 1828-1829, i, 7.
[ 53] Ibid., 11-13.
[ 54] Ibid.
[ 55] Ibid., 9.
[ 56] « L’étude que l’on a faite de la nature et des fonctions des différentes parties du corps social, a créé de même un ensemble de notions, une science, à laquelle on a donné le nom d’économie politique, et qu’on aurait peut-être mieux fait de nommer économie sociale » (ibid., 2). Il n’est pas sans intérêt que Say fasse cette proposition à la suite d’une analogie avec le corps humain et avec les études de physiologie. On se trouve dans la suite de la terminologie ancienne de l’œconomie (l’œconomie animale ici), mais renouvelée par les travaux récents et le parallèle entre les deux grâce au concept d’organisation comme l’ouvrage de Dominique Guillo (2003) invite à le faire.
[ 57] Ibid., vi, 283.
[ 58] Ibid.
[ 59] Ibid., 287.
[ 60] Faccarello, Steiner, 2006a.
[ 61] Helvétius, 1758 et 1773.
[ 62] D’Holbach, 1770, 1773a et 1773b.
[ 63] Schneewindt, 1998, chap. 19.
[ 64] Le Dictionnaire précise en effet : « Intérêt. Se prend aussi quelquefois absolument pour ce qui concerne la seule utilité (…) Il se prend aussi pour le profit qu’on retire de l’argent qu’on a presté ».
[ 65] « On dit encore, prendre intérêt à une affaire, à une personne, pour dire l’affectionner, en prendre soin, se mettre en peine de la faire réussir ». À propos du verbe intéresser, le même dictionnaire indique, respectivement pour les formes actives et passives : « Il signifie aussi : émouvoir, toucher de quelque passion (…). Il est aussi neutre passif et signifie : entrer dans les intérêts de quelqu’un, en embrasser les intérêts, prendre intérêt à quelque chose ».
[ 66] Et en ce sens, il n’a pas de connotation négative chez les moralistes qui admettent assez communément que cet intérêt est premier (ainsi que le dit le Dictionnaire de Trévoux). La connotation négative porte sur l’amour exclusif de soi, ou l’amour propre. Sur ce point, compliqué par le fait que le vocabulaire n’est pas stabilisé, il faut désormais consulter l’ouvrage de Pierre Force (2003).
[ 67] Charles, Steiner, 1999. Cette question est constitutive du concept de société, dans le cas de la France comme on va le voir, mais aussi dans le cas allemand avec les formulations données par Georg-Wilhelm Hegel (1821), puis par Lorenz Stein (1850).
[ 68] Helvétius, 1758.
[ 69] Ibid., 21-22, 229, 404…
[ 70] Ibid., 53.
[ 71] Ibid., 54, 77, 78, 83…
[ 72] Ibid., 211 et 218.
[ 73] Ibid., 128-129.
[ 74] Ibid., 152 et 201.
[ 75] Ibid., 219.
[ 76] Ibid., 230-233.
[ 77] Ibid., 365 et 371.
[ 78] Helvétius, 1773.
[ 79] Ibid., 44.
[ 80] Ibid., 571.
[ 81] Ibid., 773.
[ 82] Ibid., 182.
[ 83] Ibid., 185.
[ 84] Ibid., 176 et 372.
[ 85] Ibid., 179.
[ 86] Cette question a récemment fait l’objet d’un examen approfondi (Spitz, 2000) sur la période qui nous intéresse ici, et conduite à partir d’un corpus d’auteurs français. Le sujet y est abordé en termes du débat entre les tenants du républicanisme classique et du libéralisme moderne, mais la dimension économique est presque entièrement négligée, ce qui ne laisse pas de surprendre le lecteur, surtout quand on sait l’importance que Say, un économiste central s’il en est, est fortement marqué par le républicanisme au moment où il jette les bases du libéralisme économique (Whatmore, 2000). Notre approche, plus limitée dans son ampleur, va mettre l’accent sur la dimension fondatrice du social qui apparaît au travers de cette question de l’inégalité de la répartition des richesses.
[ 87] Ibid., 553.
[ 88] Ibid.
[ 89] Ibid., 581.
[ 90] Ibid., 580.
[ 91] Ibid., 594.
[ 92] Ibid., 733.
[ 93] Head, 1985 ; Welch, 1984.
[ 94] Say, 1819. La manière dont Say s’adresse aux auditeurs de cet enseignement lors de sa 4e leçon en 1819, est intéressante pour marquer le lien existant entre la perspective des sciences morales et politiques évoquées supra et l’utilitarisme, entendu comme anthropologie, et non plus simplement le sensualisme utilitariste. Face à ceux qui s’inquièteraient d’une dérive éloignant des « landes les plus arides de la science (économique) », il déclare : « Je les prierais de faire attention que l’économie politique s’occupant principalement du soin d’exposer les phénomènes qui ont lieu relativement aux valeurs, lesquelles reposent en grande partie sur nos goûts, sur nos opinions, sur nos besoins comme membres de la famille et de la société, est sous ce rapport une science morale et politique. Je prierais, dis-je, qu’on fit entrer toutes ces considérations en ligne de compte ; peut-être qu’alors on ne serait plus tenté de me reprocher d’avoir fait des incursions, dans deux autres département de la philosophie morale (…) » (Say, 1819, 123).
[ 95] Say, 1817.
[ 96] Helvétius, on l’a vu, ne s’intéresse guère à cette question, tant il met l’accent sur le rôle de l’éducation (au sens large) pour placer l’esprit individuel sous la coupe de l’ensemble des interactions sociales qui contribuent à former l’individu. D’Holbach agit différemment : le bien et le mal moral s’opposent selon lui comme la raison et l’ignorance, comme l’intérêt et l’intérêt éclairé (D’Holbach, 1773b, 18, 24, 30…).
[ 97] Say, 1817, 83.
[ 98] Ibid., 84.
[ 99] « L’intérêt, tant calomnié, ne nous fait pas faire de si grosses et de si dangereuses sottises que la vanité, qu’un philosophe de nos jours a nommé un vice anti-social. L’intérêt d’un homme n’est pas toujours, et même n’est pas souvent, en opposition avec l’intérêt d’un autre homme. Toutes les professions utiles sont profitables à ceux qui les exercent et à ceux pour qui elles sont exercées ; mais la vanité d’un homme, est nécessairement en opposition avec la vanité d’un autre, parce que l’un ne peut dominer que l’autre ne se soumette » (ibid., 89-90).
[ 100] « Lorsqu’on s’engage dans un mauvais sentier, on fait tout simplement un mauvais calcul. Il y a plus de chances défavorables dans le vice que dans la vertu » (Say, 1817, 87 ; je souligne). Le sensualisme utilitaire a une dimension calculatoire lorsque l’on remarque que pour ces auteurs, juger, c’est faire des comparaisons et que ces « calculs » s’appliquent au choix entre deux options qui s’offrent à l’individu éclairé.
[ 101] « Quand la vertu nous prescrit le sacrifice d’un intérêt moindre à un intérêt majeur ; le sacrifice d’un intérêt du moment à un intérêt durable ; d’un intérêt précaire et douteux à un intérêt assuré et exempt de trouble, elle n’est qu’un autre mot pour notre intérêt bien entendu » (Say, 1819, 140).
[ 102] Il n’entre pas nécessairement un anachronisme dans cette formulation. La notion moderne de rationalité instrumentale est établie par les philosophes de cette période, y compris dans sa forme technique de la maximisation, dès Leibniz (Steiner, 2005, 311-316). En outre, le sensualisme de D’Holbach place l’action instrumentale au cœur de son utilitarisme : « L’homme a des devoirs, parce qu’il est homme ; c’est-à-dire parce qu’il est sensible ; parce qu’il aime le bien et fuit le mal ; parce qu’il est forcé d’aimer l’un et de haïr l’autre ; parce qu’il est obligé de prendre les moyens nécessaires pour obtenir le plaisir et pour éviter la douleur » (D’Holbach, 1773a, 21 ; je souligne).
[ 103] Cournot, 1838, 83.
[ 104] Ce point est plus longuement développé dans un autre travail (Steiner, 2006c).
[ 105] Gouhier, 1964, ii, 198 et 349.
[ 106] Saint-Simon, Thierry, 1817, i, 186.
[ 107] « Que toute l’espèce humaine ayant un but et des intérêts communs, chaque homme doit se considérer uniquement, dans ses rapports sociaux, comme engagé dans une compagnie de travailleurs » (ibid., 188 ; je souligne).
[ 108] Ibid., 188.
[ 109] « En un mot, il faut passer de la morale céleste à la morale terrestre » (ibid., ii, 37). Le Christianisme a fait son temps, son règne est fini : « L’ère des idées positives commence : on ne peut plus donner à la morale d’autres motifs que les intérêts palpables, certains, présents » (ibid., 38).
[ 110] Ibid., ii, 158.
[ 111] Ibid., 201.
[ 112] Saint-Simon, Comte, 1821, 51.
[ 113] Ibid.
[ 114] Ibid., 90.
[ 115] Saint-Simon, Comte, 1823-1824, iv, 200-201.
[ 116] Saint-Simon, 1825, 159.
[ 117] Ibid., 187.
[ 118] Saint-Simon, Comte, 1823-1824, v, 13.
[ 119] Ibid., 26.
[ 120] Steiner, 2006a.
[ 121] Bazard, Enfantin, 1829.
[ 122] Comte, 1826 (1851-1854).
[ 123] Dunoyer, 1845.
[ 124] Sismondi, 1837, i, 15.
[ 125] Comte, 1826 (1851-1854), i, livre 1.
[ 126] Rossi, 1820.
[ 127] Rossi, 1835-1838, i, leçons 2-3.
[ 128] Dunoyer, 1845, i, viii-xii ; iii, chap. 1.
[ 129] Journal des économistes, 1853, tome 33, vol. 1, 223-237. Dans un précédent travail (Steiner, 1998b, chap. 4), nous avons étudié en détail certaines de ces controverses au sein des sciences morales et politiques en les rapportant aux concepts weberiens de rationalisation matérielle et de rationalisation formelle de la pensée économique.
[ 130] Gouhier, 1964, III, 181-183.
[ 131] Comte, 1830-1842, ii, 92.
[ 132] Ibid.
[ 133] Ibid., 93.
[ 134] Destutt de Tracy, 1823, 1-64.
[ 135] Comte, 1826 (1851-1854), 209 ; cf. aussi Comte, 1830-1842, i, 856 et 862 ; ii, 447 et 455.
[ 136] Comte, 1830-1842, i, 856 et 866.
[ 137] Ibid., ii, 180-182.
[ 138] Comte, 1851-1854, ii, 173.
[ 139] Il s’agit encore une fois de Cournot (1838, 48) qui invoque d’ailleurs les institutions donnant corps à un tel argument ; l’argument est ensuite récurrent chez les économistes du xixe siècle à nos jours.
[ 140] Foucault, 1977 et 1978.
[ 141] Faccarello, Steiner, 2006a.
Résumé
Cet article examine en premier lieu les différentes significations attachées aux termes d’économie, d’économie politique et de sciences morales et politiques au xviiie siècle. Cet examen montre que si le terme d’économie a un sens très général, celui d’économie politique prend une signification spécifique, celle d’un discours politique fournissant de nouvelles règles à la politique. Ce savoir est-il une science particulière à l’intérieur de ce que l’on dénomme alors les sciences morales et politiques ou bien n’en est-il qu’une partie ? La question reçoit une réponse déterminée à partir des années 1820 lorsque A. Comte et H. Saint-Simon soulignent la différence entre le comportement intéressé, théorisé par deux philosophes utilitaristes, Helvétius et D’Holbach, et le comportement fondé sur les valeurs, tout particulièrement les valeurs religieuses. La sociologie ou la science sociale apparaissent alors comme un contre-discours politique face à l’économie politique.
Mots-clés
économie, économie politique, sociologie, discours politique, utilitarisme
This paper considers firstly the different meanings attached to economy, political economy and the morals and political sciences. Economy has a broad meaning, encompassing various domains, whereas political economy has a more specific one since it was conceived as a political discourse aiming at defining new rules for governing the population. However, the question is raised to know whether political economy is the general science of the social or constitutes only a limited and special part of this science. In the beginning of the 1820’s, A. Comte and H. Saint-Simon gave a bold answer to this question when they stressed the clivage between the self interested behaviour elaborated by political economists and utilitarian philosophers such as Helvétius and D’Holbach and the behaviour grounded on value, specially religious values. Sociology and the social sciences then appeared as a political counter discourse opposed to the political economy.
Keywords
economy, political economy, sociology, political discourse, utilitarianism
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Philippe Steiner « La science de l'économie politique et les sciences sociales en France (1750-1830) », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 2/2006 (n° 15), p. 15-42.
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2006-2-page-15.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.015.0015.