2007
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : Quelle sociologie derrière le « rideau de fer » ? – Introduction
Quelle sociologie derrière le « rideau de fer » ?
Martine Mespoulet
Université de Poitiers, France
Le partage de l’Europe défini à la conférence de Yalta en février 1945 plaça les pays d’Europe centrale sous influence soviétique. Dans ces différents États, en 1947 ou 1948, selon les cas, les gouvernements de coalition laissèrent la place à des gouvernements communistes inféodés à Moscou
[1]. Seule la Yougoslavie fit acte de non allégeance quand, en juillet 1948, le cinquième congrès du Parti communiste yougoslave choisit de suivre une voie plus indépendante. Des purges organisées sur le modèle stalinien touchèrent les partis communistes des démocraties populaires à partir de l’été 1948
[2]. Fin 1949, l’ordre soviétique était installé dans ces pays.
Le système de gouvernement soviétique s’imposa aux démocraties populaires, avec installation au pouvoir de partis communistes soumis au Parti communiste sovié-tique et mise en place d’économies planifiées. Dans les sciences sociales, un modèle scientifique s’imposa également à tous ces pays, celui du matérialisme historique. Comme le montrent les contributions de Malgorzata Mazurek et Ioana Cirstocea, pour ceux, comme la Pologne, la Roumanie et la Hongrie, qui avaient développé un enseignement de la sociologie dans les universités dans l’entre-deux-guerres, cela se traduisit soit par la réorganisation, soit par la fermeture de chaires ou de facultés de sociologie
[3]. Ainsi, en Pologne, les chaires de sociologie nouvellement ouvertes après 1945 dans les universités de Poznan, Cracovie et Lodz furent fermées après l’éviction du pouvoir de Gomulka en 1948. La même année, l’enseignement de la sociologie fut également supprimé en Hongrie, en Roumanie et en Tchécoslovaquie. Le refus de Tito de se soumettre à Moscou préserva une plus grande liberté de l’activité scienti-fique en Yougoslavie. Le texte de Martine Mespoulet éclaire le cas particulier de l’URSS dans cet ensemble, puisque l’enseignement de la sociologie non marxiste dans les universités y avait déjà été supprimé au début des années 1920.
Le coup d’arrêt porté au développement de la sociologie dans les démocraties po-pulaires à la fin des années 1940 fut néanmoins de courte durée. L’enseignement et la recherche dans ce domaine y retrouvèrent leur place, bien qu’à des rythmes différents, à partir du milieu des années 1950, dans la période de dégel amorcée après la mort de Staline, en mars 1953. Le renouveau institutionnel de la sociologie dans ces différents pays fit suite à l’arrivée de nouveaux dirigeants au pouvoir, entre 1953 et 1956, et à l’accession de Nikita Khroutchev à la tête du Parti communiste de l’URSS après la mort de Staline. À la fin des années 1950, le mouvement d’institutionnalisation de la sociologie engagé dans l’entre-deux-guerres reprit dans ces différents pays, à des rythmes différents et à une échelle qui a pu varier également
[4]. Cependant, le proces-sus fut le même partout : la sociologie fut réhabilitée comme discipline académique, des instituts de recherche de sociologie, des départements et des chaires dans les uni-versités furent créés dans la première moitié des années 1960. Une association nationale de sociologie et des revues spécialisées virent à nouveau le jour.
Un système organisationnel commun reposant sur trois catégories d’institutions, largement inspiré du système soviétique, caractérisa l’organisation de la recherche et de l’enseignement de la sociologie dans ces pays. Dans chacun d’entre eux, la re-cherche était chapeautée par l’Académie des sciences, institution la plus prestigieuse, et ses différentes branches. Les universités occupaient la place la plus importante dans les établissements d’enseignement supérieur. Enfin, des instituts de recherche spécialisés rattachés aux divers ministères d’État et au comité central du Parti com-muniste traitaient de questions relatives à la politique menée par l’État et par le Parti à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Ainsi, les instituts relevant du comité central du Parti communiste traitaient des questions théoriques du marxisme-léninisme et de l’histoire du mouvement ouvrier.
La manière dont se déroula la réhabilitation de la sociologie dans ce qu’il est habituel d’appeler le « bloc soviétique », c’est-à-dire l’URSS et les démocraties popu-laires, soulève un certain nombre de questions. Comment évoluèrent les activités scientifiques dans ces différents pays au sein du système des relations scientifiques qui les liaient à l’URSS ? Conformément à l’image monolithique souvent donnée du bloc politique constitué à la fin des années 1940, l’Union soviétique réussit-elle à im-poser sa politique des sciences sociales aux « pays frères » dans le domaine de la sociologie
[5] ? Comment fut reçu ce modèle dans les démocraties populaires
[6] ? Com-ment les histoires nationales peuvent-elles éclairer les différences entre pays dans la manière de l’adopter
[7] ? Les articles regroupés dans ce dossier proposent des éléments de réponse à ces questions.
Dans un premier temps, il est toutefois nécessaire de rappeler les principes qui gouvernaient la politique des sciences sociales en URSS et qui furent largement diffu-sés aux démocraties populaires, bien qu’à des degrés divers
[8], à travers notamment le réseau des académies des sciences. La sociologie était incluse, au côté d’autres disci-plines, dans le vaste ensemble des sciences sociales, qui était dominé par le matéria-lisme historique, considéré comme la science sociale par excellence. Le cadre théo-rique était posé d’emblée : selon la théorie marxiste, la loi fondamentale était celle du développement historique des sociétés. Le rôle attendu du sociologue était alors d’étudier, en lien avec l’économie, les formes concrètes des transformations socio-économiques de la société socialiste et de formuler les lois de son changement. Il devait aussi résoudre, toujours en lien avec l’économie, les problèmes sociaux posés par la construction du socialisme. La sociologie était donc un des éléments de la panoplie des outils d’une politique de la science au service du projet politique de construction d’une nouvelle forme d’organisation de l’économie et de la société.
Suivant l’exemple de l’URSS, un triple rôle fut assigné à la sociologie, comme à l’ensemble des sciences sociales, dans la plupart des pays socialistes d’Europe cen-trale et orientale. Si la manière de présenter les différentes fonctions des sciences sociales a pu légèrement varier selon les pays, on retrouve néanmoins partout le même socle, élaboré par des théoriciens soviétiques du marxisme, que celui exposé ci-dessous par des sociologues polonais
[9] :
« a) elles ont d’abord une fonction cognitive, en ce sens qu’elle doivent révéler et expliquer les régularités de l’évolution sociale et apporter des justifications théoriques à l’optimisation des processus d’édification d’une communauté socialiste ;
b) elles ont aussi une fonction idéologique, qui est de dégager un ensemble systématique des valeurs les mieux adaptées et les plus nécessaires à propager dans toute la société et à assimiler par elle ;
c) elles ont enfin une fonction utilitaire, qui consiste à établir des diagnostics et des estimations bien fondés pour des questions pratiques au bénéfice de l’État et de ses organes, et à apporter des conseils et une aide en vue de résoudre des problèmes sociaux, de déterminer les priorités de développement, etc. » [10].
La figure du sociologue qui se dégage derrière ces lignes est celle d’un ingénieur du social, chargé de l’analyse et des prévisions utilisables pour une gestion planifiée de l’économie et de la société dont l’objectif final est la réalisation du bien-être pour l’ensemble de la population. Ce rôle social du sociologue renvoie à la conception mê-me d’un régime socialiste. Dans la mesure où celui-ci repose sur la propriété collec-tive des moyens de production, ses dirigeants peuvent agir directement sur le dévelop-pement de l’économie et de la société grâce à la planification. Mais, pour être effi-cace, celle-ci doit être fondée sur les résultats de travaux scientifiques de prévision à visée économique et sociale. Pour accomplir ce dessein, l’État socialiste doit être un État savant. Cet objectif suppose que ses dirigeants adoptent une approche scien-tifique pour prendre les décisions relatives au développement de l’économie et de la société. Le matérialisme historique, science des sciences, doit servir de guide au ni-veau théorique et méthodologique. Quant à la sociologie, elle est une des sciences auxiliaires de l’action de l’État
[11].
Dans le premier numéro de la revue soviétique
Recherches sociologiques, le rôle du sociologue fut résumé de la manière suivante : « le sociologue marxiste ne peut se cantonner dans un rôle de médecin diagnostiquant les maladies du corps social et se poser en "chercheur non engagé" ; il doit aider le Parti à faire progresser davantage notre système socio-économique et nos méthodes d’éducation culturelle et idéologi-que, doit dévoiler hardiment les contradictions de l’étape actuelle de notre développe-ment en s’appuyant sur nos expériences réussies »
[12]. C’est une figure particulière de l’expert scientifique qui est esquissée ici. Celui-ci devait, avant tout, être engagé aux côtés du Parti pour promouvoir le développement de l’économie et de la société. Sa fonction critique devait être mise au service du changement et ne pas faire douter de celui-ci. Son autorité ne reposait donc pas sur son indépendance vis-à-vis du Parti, mais au contraire sur son lien avec lui.
La définition en URSS et en RDA des « recherches sociologiques concrètes », telles qu’elles furent pratiquées dans les années 1960 et 1970, traduit cette conception du rôle du sociologue. Ces recherches, qui caractérisaient la sociologie marxiste, devaient « aider à transformer le monde dans l’intérêt du développement progressif de l’humanité »
[13]. Lors du congrès de l’Association internationale de sociologie de 1970, Vassili D. Patrushev, chercheur à l’Académie des sciences à Novossibirsk, précisa leur conception et leur utilisation dans une optique qui respectait le triple rôle assigné à la sociologie :
« Les recherches sociologiques concrètes réalisées en URSS ont plusieurs traits caractéristiques. En premier lieu, elles ont pour but la construction du communisme. Pour atteindre cet objectif, une étude d’ensemble des phénomènes et processus sociaux, de leurs régularités, de leur reflet et de leur manifestation dans des faits et phénomènes distincts, dans l’esprit du peuple, est impérative. Il est très important de mettre à jour les causes de tels phénomènes et processus et les facteurs qui les déterminent.
En second lieu, une recherche sociologique sert des objectifs pratiques ; elle aide à résoudre des problèmes importants de notre société (…).
Enfin, d’ordinaire les recherches sociologiques sont complexes [14]. Beaucoup sont étroitement liées à la recherche en économie. Les phénomènes et problèmes économiques sont hautement complexes. Leur étude exige une approche complexe, c’est-à-dire l’étude des relations dans leurs multiples dimensions et, par dessus tout, l’étude des facteurs liés à l’être humain » [15].
Ces dernières lignes éclairent le sens de l’adjectif employé pour qualifier un type particulier de ces recherches concrètes, celui qui était le plus valorisé : pour être tout à fait utiles, celles-ci devaient être « complexes », c’est-à-dire organisées à une vaste échelle et composées de plusieurs volets disciplinaires afin d’explorer un phénomène ou une population dans ses multiples dimensions, notamment économique et sociale, et en adoptant une approche qui intégrait en particulier sociologie et économie. C’est à cette seule condition que le sociologue pouvait comprendre et restituer la com-plexité des phénomènes qu’il étudiait. La sociologie ne pouvait donc pas rester indé-pendante des autres sciences sociales. Celles-ci formaient un tout. Pour bien des ob-jets d’étude, le niveau de vie ou le mode de vie par exemple, la sociologie devait recourir à des outils d’observation et d’analyse empruntés à l’économie, de même qu’une recherche en économie devait intégrer certains apports de la sociologie. Cette conception explique, d’une part, la forte proximité entre économistes et sociologues dans l’étude de certains thèmes, par exemple ceux liés au niveau de vie, au travail, à l’entreprise, et, d’autre part, le fait que beaucoup de sociologues soviétiques soient venus à la sociologie, dans les années 1960 et 1970, après une formation en économie ou dans le cadre de recherches conduites au sein d’instituts d’économie. Ce fut le cas notamment de Tatiana Zaslavskaïa, connue en Occident pour son rôle pendant la Perestroïka, et de Natalia Rimachevskaïa, dont un entretien, réalisé par Lidia Prokofieva, au sujet de la recherche « complexe » qu’elle a dirigée à Taganrog de la fin des années 1960 au début des années 1990, figure dans ce dossier.
Dans les années 1960 et 1970, la sociologie, enserrée dans les limites fixées par la définition des « recherches sociologiques concrètes », prit la forme d’une sociologie appliquée dans les pays socialistes européens, sans pour autant pouvoir être réduite totalement à cela. Dans un premier temps, les sociologues durent concentrer leurs travaux sur des objets d’étude formulés et approuvés par le Parti
[16]. Ainsi certains thèmes furent privilégiés dans la plupart des pays socialistes européens : la famille, la jeunesse et ses valeurs, le travail et les loisirs, l’organisation du travail, les motivations au travail, la stratification sociale, l’opinion publique. Le texte de Malgorzata Mazurek étudie la manière dont la question du travail industriel fut traitée en Pologne, par exemple, dans un contexte de développement de l’industrialisation et de la planification à la fin des années 1950 et pendant les années 1960. En Yougoslavie, la recherche d’une voie originale vers le socialisme donna lieu à divers travaux sur l’autogestion à partir des années 1970. Néanmoins, le rôle déterminant joué par le Parti dans la définition des objets d’étude n’empêcha pas le développement d’une forme d’inventivité dans certaines enquêtes, notamment au niveau méthodologique. Ce fut le cas, par exemple, des études de budget temps. Dans le cadre de la politique d’élévation du bien-être de la population, l’analyse du temps libre constitua un des thèmes centraux de la période des années 1960 et 1970 et donna lieu à de nombreuses enquêtes, en URSS mais aussi dans certaines démocraties populaires, en particulier en Hongrie et en Pologne
[17]. En URSS, comme en témoigne Patrushev, qui en dirigea plusieurs, ces recherches associèrent des sociologues, des économistes, des philosophes, des juristes et des architectes afin de prendre en compte toutes les dimensions de la vie quotidienne des individus »
[18].
Ces recherches furent « concrètes », conformément à la définition donnée par Patrushev lui-même. En effet, dans la compétition économique avec les États-Unis qui succéda à la guerre froide, après la mort de Staline, l’augmentation du temps de loisir fournit un symbole aussi important que l’élévation du bien-être matériel de la population. De nombreuses enquêtes sur le temps libre furent impulsées alors dans cet objectif. Les résultats des enquêtes sur les budgets temps furent utilisés aussi pour améliorer l’efficacité de l’organisation du travail, pour la planification et les projets de construction de logements et d’équipements sociaux et culturels. La recherche socio-logique concrète, outil du sociologue ingénieur, débouchait ainsi sur la prévision et la planification.
La mesure fut au centre de telles enquêtes et contribua au développement d’une sociologie quantitative qui, dans certains cas, n’excluait pas la réalisation d’entretiens, comme le montre la vaste enquête de Taganrog, en URSS, présentée par Lidia Prokofieva dans ce dossier. L’expérience méthodologique accumulée dans certaines recherches comme celle-ci fut originale. L’inventivité développée dans leur élabo-ration et leur réalisation peut être interprétée comme le résultat des diverses formes de compromis méthodologiques que les sociologues durent trouver pour concilier les exigences de la demande exprimée par le Parti et leurs propres représentations du travail de sociologue
[19]. Certaines innovations méthodologiques des enquêtes sur les budgets temps réalisées en URSS furent transférées dans la conception d’un projet de recherche international organisé en 1965, dirigé par le Hongrois Alexander Szalai
[20], et financé par le Centre européen de coordination des recherches et de la documen-tation dans les sciences sociales de l’UNESCO
[21]. L’objectif de ce programme de comparaison internationale portant sur dix pays européens, les États-Unis et le Pérou, était d’évaluer l’influence de l’industrialisation sur la vie quotidienne de la population urbaine et sa culture
[22]. Patrushev participa activement à la réflexion méthodologique qui présida à l’organisation de cette enquête internationale, mobilisant en particulier l’expérience du schéma de classification des usages du temps et de la méthode des enquêtes budget mis en
Å“uvre dans les enquêtes soviétiques
[23].
Ce programme international fut à l’origine de la démarche engagée ensuite par les pays socialistes européens pour coordonner leurs enquêtes sur les budgets temps. En 1966, une commission de travail fut constituée à cette fin. Entre 1971 et 1979, une équipe de sociologues de l’Institut du mouvement ouvrier international de l’Académie des sciences de l’URSS co-organisa une autre grosse enquête internationale sur « l’automatisation et les ouvriers de l’industrie », qui fut réalisée dans treize pays européens, aux États-Unis et en Australie. Les dirigeants soviétiques étaient attachés à ces vastes projets internationaux car la coopération scientifique avec les pays capitalistes constituait un élément clé de leur politique étrangère, ce qui était aussi le cas dans les démocraties populaires. Si elle était présentée le plus souvent dans l’objectif de la coexistence pacifique, la coopération scientifique visait aussi à montrer au monde les acquis du socialisme. En sociologie, elle s’est exercée dans de vastes programmes de recherche internationaux comme ceux déjà cités, mais aussi dans le cadre de relations bilatérales. Par exemple, les chercheurs polonais établirent des contacts réguliers avec des collègues américains, français, anglais et allemands de la République fédérale
[24].
Outre cela, une coopération plus étroite fut développée entre l’URSS et les démocraties populaires et institutionnalisée en particulier par les relations multi-latérales régulières entre les académies des sciences des divers pays
[25]. Elle donna lieu à des recherches « complexes », notamment sur des questions d’organisation du travail et sur le mouvement de réforme de l’entreprise au milieu des années 1960. Des accords bilatéraux entre instituts ou équipes de recherche et la circulation des revues et des ouvrages scientifiques entre ces pays complétèrent ce dispositif d’ensemble.
À cet égard, l’organisation du septième congrès mondial de l’Association interna-tionale de sociologie en Bulgarie, à Varna, du 14 au 19 septembre 1970, constitua un moment symbolique pour les sociologues des pays du « bloc soviétique ». Outre le fait d’obtenir une reconnaissance de la sociologie marxiste à l’échelle internationale, l’enjeu fut aussi de montrer aux sociologues des pays capitalistes tous les apports théoriques de celle-ci et l’efficacité de l’organisation de la science dans les pays so-cialistes. Comme en témoignent les documents conservés dans les archives russes
[26], les dirigeants soviétiques et les responsables de l’Académie des sciences de l’URSS apportèrent une attention particulière à l’organisation de ce congrès et à ses débats. Les communications des représentants de la RDA, de la Bulgarie et de l’URSS portèrent toutes sur le rôle de la sociologie et du sociologue dans la prévision et la planification
[27].
En réalité, l’idéal affiché d’un système intégré de recherche dans les pays socialistes européens ne fut jamais complètement réalisé en sociologie. L’état des relations politiques entre ces États et Moscou ainsi que les pratiques des partis au pouvoir vis-à-vis des scientifiques différèrent selon les pays et les périodes. Le texte de Ioana Cirstocea met clairement cela en évidence en ce qui concerne la Roumanie. Par ailleurs, l’histoire de la sociologie dans l’entre-deux-guerres dans ces pays contribua à orienter différemment les contenus et les méthodes, même si le système institutionnel pouvait laisser croire à une unité des conceptions de la science dans les États socialistes. Ainsi, comme le montre Malgorzata Mazurek, les échanges scien-tifiques entretenus par les sociologues polonais avec leurs confrères étrangers, notamment américains, dans l’entre-deux-guerres, contribuèrent à ouvrir plus large-ment leur pays à l’influence des travaux de sociologues américains à la fin des années 1950 et pendant les années 1960.
Les différents articles de ce dossier rappellent aussi que la période de recons-truction de la sociologie dans les pays socialistes européens à partir de la fin des années 1950 fut marquée par de vifs débats entre défenseurs du dogme du maté-rialisme historique et chercheurs soucieux d’étudier la société « réelle ». Ils montrent également qu’il n’y avait pas de conception unique du rôle de la sociologie au sein des cadres du Parti communiste. Dans certains cas, comme l’exemple de l’enquête de Taganrog en URSS le suggère, un degré de proximité élevé avec les instances diri-geantes pouvait offrir une marge d’initiative et d’autonomie qui restait néanmoins sous contrôle, toujours menacée. Cette forme d’autonomie relative, construite entre les injonctions du Parti et l’épreuve du terrain, peut être interprétée, à la suite de Piotr Sztompka, comme un « compromis symbolique » entre les sociologues et le Parti, qui permettait de préserver ce que les premiers considéraient comme essentiel dans leur activité scientifique et professionnelle
[28]. Par ailleurs, comme le montrent l’étude de Ioana Cirstocea sur le devenir des membres de l’École monographique de D. Gusti en Roumanie et celle de Martine Mespoulet sur la restructuration, en 1972, de l’Institut des recherches sociales concrètes en URSS, des chercheurs menacés de répression ont pu sauvegarder leur activité en trouvant des institutions refuges et des postes moins exposés. Qu’il s’agisse de la description de manifestations de solidarités profession-nelles, amicales ou de l’exposé de mécanismes d’auto-censure, les contributions à ce dossier permettent de mieux comprendre la manière dont les sociologues, comme d’autres scientifiques, ont pu élaborer des stratégies d’adaptation en réponse à des formes de coercition ou de répression qui ont pu varier selon les États et selon les périodes.
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[1]
La République démocratique allemande fut créée un peu plus tard, en octobre 1949.
[2]
Sur cette période,
cf. Fejto, 1969-1971 ;
Werth, 1992.
[3]
Sur la sociologie en Pologne dans l’entre-deux-guerres,
cf. Markiewicz-Lagneau, 1982.
[4]
La RDA fait exception à cela puisque la sociologie n’y fut autorisée qu’en 1963 (
Bafoil, 1991, 265).
[5]
Sur la politique de la science en URSS,
cf. Graham, 1993.
[6]
Cf. Markiewicz, Kasprzyk, 1978.
[7]
Pour des témoignages sur les mathématiques et les sciences physiques,
cf. Ripka, 2002.
[8]
Cette politique s’imposa bien plus, par exemple, à la RDA qu’à la Hongrie ou à la Pologne (
Bafoil, 1991). Sur la Pologne, voir la contribution de Malgorzata Mazurek dans ce dossier.
[9]
Markiewicz, Kasprzyk, 1978, 432. Pour des variantes dans d’autres pays,
cf. Lagneau, 1985, 277 (URSS) ;
Bafoil, 1991, 266 (RDA).
[10]
Markiewicz, Kasprzyk, 1978, 432.
[11]
En URSS, cette conception de la sociologie avait déjà été formulée dans les années 1920,
cf. Rozin, 2002.
[12]
Extrait de l’éditorial du premier numéro de la revue soviétique
Sotsiologitcheskie issledovania (
Recherches sociologiques), paru en 1974. Cet extrait est cité
in Mandeville, 1989, 142.
[13]
Fedoseev, 1959, 178.
[14]
L’adjectif « complexe » utilisé pour traduire cet extrait du discours de Patrushev est la traduction littérale du terme russe «
kompleksnoe ».
[15]
Patrushev, 1970, 403.
[16]
Batyguine, 1999.
[17]
Pour l’URSS,
cf. Mespoulet, 2004.
[18]
Patrushev, 1970, 404.
[19]
Sur ces questions,
cf. Mespoulet, 2004.
[20]
Alexander Szalai était professeur et correspondant de l’Académie des sciences de Hongrie.
[21]
Sur les résultats de cette enquête,
cf. Szalai, 1972.
[22]
Les pays concernés furent : l’URSS, la Hongrie, la Bulgarie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, la République démocratique d’Allemagne, la République fédérale d’Allemagne, la Belgique, la France, les États-Unis, le Pérou.
[23]
Patrushev, 1972.
[24]
Il faut noter que les sociologues polonais avaient déjà des relations de travail avec de nombreux collègues occidentaux dans l’entre-deux-guerres. Le cas de Florian Znaniecki n’était pas isolé.
[25]
Markiewicz, Kasprzyk, 1978, 435.
[26]
RGANI (Archives d’État d’histoire contemporaine de Russie), fonds 5, inv. 61 et 62.
[27]
ISA, 1970, 69-136.