Revue d'Histoire des Sciences Humaines 2007/1
Revue d'Histoire des Sciences Humaines
2007/1 (n° 16)
228 pages
Editeur
I.S.B.N. 2912601568
DOI 10.3917/rhsh.016.0087
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Vous consultezL’enquête de Taganrog

Le début de la sociologie du niveau de vie en URSS

ContributionPrésentation de l’entretien avec
Natalia M. Rimachevskaïa[1] [1] Cet entretien a été réalisé, le 1er octobre...
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du même auteur

Lidia Prokofieva du même auteur

ISEPN (Institut des Problèmes Sociaux et Économiques de la Population)
Académie des Sciences, Moscou, Russie
larkad@rinet.ru

Avant-propos


L’histoire du renouveau des recherches sociologiques en URSS à partir de la fin des années 1950 a été décrite de manière assez large dans les travaux des acteurs qui y ont pris part directement, mais aussi dans les écrits d’autres chercheurs, russes et étrangers[2] [2] Pour les ouvrages russes, cf. notamment Batyguine, 1999 ;...
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. Pour beaucoup de sociologues russes, la recherche réalisée à Taganrog en 1967-1969 symbolise encore aujourd’hui ce qu’ils désignent comme une « renaissance » de la sociologie, dont l’essor réel peut être situé au milieu des années 1960. Caractérisée comme « complexe »[3] [3] L’expression russe « enquête complexe » désigne...
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en raison de son échelle, de la diversité des objets étudiés et des disciplines impliquées dans la recherche, l’enquête de Taganrog représente un symbole d’autant plus fort qu’un de ses volets a donné lieu ultérieurement à quatre autres enquêtes, ce qui offre un cas unique d’observation monographique de la population d’une même ville pendant une période de 33 ans, qui démarre à l’époque de l’Union Soviétique et se termine dans la Russie post-soviétique. Cette vaste recherche fournit des matériaux précieux pour étudier les manifestations sur un même territoire et au sein d’une même population des transformations socio-économiques qui ont marqué cette période de changement en Russie.

2 En 1968-1969, Natalia Mikhaïlovna Rimachevskaïa a dirigé un des quatre volets de la première enquête, consacré au projet « Niveau de vie et problèmes sociaux et économiques ». Âgée de 36 ans à cette époque[4] [4] N. Rimachevskaïa est née en 1932. Elle avait 73 ans au...
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, elle était chercheur au TSEMI, Institut central d’économie et de mathématiques de l’Académie des sciences. Il n’y avait pas de sociologie dans ce centre, mais on y menait des recherches sur le niveau de vie. À cet égard, Rimachevskaïa ressemble à beaucoup de chercheurs soviétiques qui ont réalisé des enquêtes sociologiques dans les années 1960 et 1970. La plupart d’entre eux avaient suivi des études d’économie ou de philosophie[5] [5] À ce sujet, cf. l’article de M. Mespoulet dans ce dossier. ...
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. Sa formation en économie marqua le parcours ultérieur de sociologue de Rimachevskaïa. Celle-ci devint une des spécialistes les plus reconnues, en URSS et dans la Russie post-soviétique, de l’analyse de l’évolution du niveau et des conditions de vie.

3 Elle appartient à la génération de sociologues soviétiques qui s’est constituée dans les années 1960 et 1970. Leur observation des changements sociaux pendant cette période les a armés pour décrypter les transformations de la société postérieures à l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en 1985. En 1988, Rimachevskaïa a pris la direction de l’Institut des problèmes sociaux et économiques de la population de l’Académie des sciences (ISEPN), nouvellement créé, qu’elle a dirigé jusqu’en 2005. Tout en participant à de nombreux congrès internationaux, elle y a animé de nombreuses recherches sur la différenciation sociale et sur les stratégies d’adaptation et de survie des individus et des familles dans la période de passage du plan au marché. Elle étudié en particulier l’extension de la pauvreté et ses différentes manifestations, notamment la situation des femmes, des retraités et des enfants abandonnés. Ses travaux sur les effets sociaux des transformations économiques qui ont suivi la période de la perestroïka font autorité aujourd’hui en Russie et à l’étranger. Âgée actuellement de 75 ans, elle exerce la fonction de conseiller de l’Académie des sciences de Russie et est directrice d’honneur de l’ISEPN.

4 Son témoignage sur les enquêtes de Taganrog est précieux car la manière dont elle rend compte des questions méthodologiques éclaire de façon concrète certaines caractéristiques du travail des sociologues soviétiques dans les années 1960 et 1970, en particulier la manière dont leur relation avec le pouvoir politique a pu agir sur les objets d’étude, les méthodes d’enquête et la diffusion des résultats. Ses propos restituent la complexité de la relation entre les scientifiques et le Parti en URSS.

5 En raison du vaste champ couvert par l’enquête, la ville de Taganrog, gros centre industriel et universitaire situé au bord de la mer d’Azov[6] [6] La mer d’Azov, golfe formé par la mer Noire, s’étend...
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, représenta un véritable terrain d’expérimentation pour les sociologues qui participèrent aux différentes vagues d’enquêtes. Outre le volet de la recherche dirigé par Rimachevskaïa, trois autres projets y furent menés simultanément. Celui qui porta sur l’étude des « mécanismes de fonctionnement de l’opinion publique dans une ville et l’activité des institutions étatiques et sociales » y fut implanté en premier. Dirigé par Boris A. Grouchine[7] [7] Le nom de Boris A. Grouchine reste associé à la naissance...
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, il s’étendit sur plusieurs années, de 1967 à 1974. Le projet « Structure sociale et budget temps », conduit par Leonid A. Gordon[8] [8] Leonid Abramovitch Gordon (1930-2001) était docteur en...
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, fut centré sur l’étude de la vie quotidienne et du temps libre de la population urbaine. Le quatrième projet, qui était consacré à l’étude des problèmes liés à la criminalité économique et aux petits vols à la production, était réalisé par des juristes de l’Institut de la magistrature.

6 En 1967, aucune suite n’était prévue pour cette recherche à plusieurs volets. Pourtant, la partie de ce vaste programme d’enquête constituée par les deux projets d’étude du niveau et du mode de vie de la population réalisés par les équipes de Rimachevskaïa et de Gordon, fut poursuivie[9] [9] Les équipes de recherche de Boris Grouchine et de l’Institut...
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. La richesse des résultats de ces deux enquêtes poussa les deux sociologues à demander à l’Académie des sciences de financer leur continuation.

7 Le projet dirigé par Rimachevskaïa s’est poursuivi pendant 33 ans. Dans un premier temps, une enquête fut réalisée tous les 10 ans, puis, dans les années 1990, il y en eut une tous les 5 ans en raison des bouleversements qui se sont produits dans le pays à ce moment-là[10] [10] Rappelons que l’arrivée de Boris Eltsine au pouvoir,...
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. Ainsi, quatre programmes d’enquêtes ont succédé au premier : « Taganrog-2 » en 1978-1979, « Taganrog-3 » en 1988-1989, « Taganrog-3 et demi » en 1993-1994[11] [11] Ce programme-ci fut appelé « Taganrog-3 et demi » car...
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, « Taganrog-4 » en 1998-2000.

8 Qui fut à l’origine de ces enquêtes de Taganrog ? Comme l’entretien avec Rimachevskaïa en témoigne, l’initiative de ce vaste programme de recherche embrassant différents aspects de la vie des individus dans un gros centre industriel de la Russie revint au Comité central du Parti communiste de l’URSS, plus précisément, aux responsables de son département de la propagande. La genèse de ce projet éclaire la marge d’initiative qu’ont pu avoir ceux-ci à cette époque. Selon les témoignages de Grouchine et de Gordon[12] [12] Grouchine, 1999, 216-217 ; Gordon, 1999, 378-379. ...
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, les membres du groupe des consultants du département, dont Leonid A. Onikov, qui supervisa le projet de Taganrog[13] [13] Après ses études, de 1952 à 1954, Onikov avait commencé...
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, avaient en commun de vouloir contribuer au développement de la sociologie dans leur pays. La majorité d’entre eux avait reçu une formation dans l’enseignement supérieur. Onikov, qui était un cadre expérimenté du Comité central, avait effectué ses études dans le prestigieux MGIMO, Institut d’État des relations internationales de Moscou. Au sein du département de la propagande, il était chargé des questions concernant la sociologie. Les deux responsables du département étaient considérés à l’époque comme des « marxistes progressistes ». Le directeur, Aleksandr N. Iakovlev, travaillait dans le Comité central depuis 1953. En 1985, il devint le bras droit de Gorbatchev[14] [14] Aleksandr N. Iakovlev est né en 1923. De 1973 à 1983,...
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. De la même génération, son adjoint, Georgui L. Smirnov, était philosophe, spécialiste du matérialisme historique, membre du Parti et cadre du Comité central depuis 1957. En 1983, il devint directeur de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences, poste qu’il occupa jusqu’en 1985.

9 L’attitude des responsables du département de propagande à l’égard de la sociologie n’était pas pour autant en contradiction avec la ligne du Parti. Le projet implanté par Grouchine dès 1967 répondait au souci des dirigeants politiques de connaître les effets de la propagande de masse sur la formation de l’opinion publique. Pour leur part, les projets conduits par Rimachevskaïa et Gordon étaient en adéquation avec une priorité énoncée par le xxiiie congrès du Parti de 1966, à savoir augmenter le niveau de vie de la population au cours du prochain plan quinquennal, et avec un objectif fixé à plus long terme lors du xxie congrès de 1959, celui d’augmenter le temps libre et les loisirs en URSS avant 1980.

10 Toutefois, les résultats obtenus tellement inattendus et si peu positifs de ce point de vue ne furent pas utilisés par le Comité central. Dans un entretien réalisé plus tard, Onikov précise qu’il ne fut possible ni d’éditer les rapports d’enquête, ni même de les diffuser dans les autres départements du Comité central[15] [15] Cf. Onikov, 1999. ...
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. Les premières tentatives de diffusion provoquèrent une réaction tellement vive parmi les membres du Comité que celle-ci découragea toute autre initiative par la suite. Exemple de résultat qui sema la confusion, les chiffres sur le niveau des revenus et les conditions de logement donnaient une image plus négative que celle produite par les enquêtes sur les budgets des familles réalisées jusque-là. En effet, dans celles-ci, les retraités formaient le groupe le plus pauvre de la population, mais ils n’étaient pas inclus dans l’échantillon s’ils ne vivaient pas avec leurs enfants qui travaillaient. En revanche, l’enquête de Taganrog fut effectuée sur la base d’un échantillon territorial, dans lequel tous les groupes de la population urbaine furent interrogés, y compris les retraités.

11 Dans ses mémoires, Onikov, écrit : « Mon pénible destin m’a conduit à cacher une partie des résultats au Comité central, parce que cette situation régnait dans tout le pays selon la volonté du Comité central, et aussi au département d’organisation du Comité… Il a fallu tenir secrets les résultats que nous avions établis. J’en ai parlé dans la presse, à haute voix, plus tard, à une autre époque »[16] [16] Ibid. , 232. ...
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. Néanmoins, certaines données concrètes et certains résultats obtenus au cours de cette enquête ont été utilisés pour la préparation des matériaux du congrès suivant du Parti, en particulier ceux qui concernaient l’approvisionnement matériel de la population. Selon les propos d’Onikov lui-même, en l’absence de Iakovlev[17] [17] À la fin des années 1960, Aleksandr N. Iakovlev (né en...
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, il prit sur lui d’inclure ce texte dans les documents de travail du congrès, et « fut pris à partie pour cela ». Cet épisode révèle les limites de la marge d’initiative qu’avaient des cadres intellectuels du Parti au sein même d’un département du Comité central. Par ailleurs, il montre que l’appareil du Parti, à son plus haut niveau, n’était pas monolithique mais traversé par des visions différentes, voire opposées, au sujet du rôle de la sociologie dans le développement de la société socialiste. Cette différence de conception aboutit également au refus de publication de certains textes rédigés sur la base des résultats d’enquêtes du groupe de Grouchine. La censure frappa notamment le livre de Grouchine L’information de masse dans une ville industrielle contemporaine[18] [18] Massovaïa informatsia v sovremennom promychlennom gorode. ...
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, qui ne fut publié qu’en 1980.

12 Malgré son éloignement géographique de la capitale, Taganrog n’en resta pas moins un terrain sous surveillance. Bien que le travail de recherche s’y fût déroulé dans de bonnes conditions, les chercheurs comprirent que ses résultats n’intéressaient pas les dirigeants du Parti. Grouchine dit à ce sujet : « Nous avons mis en évidence la situation objective des choses, mais elle ne convenait pas du tout à beaucoup de personnes »[19] [19] Grouchine, 1999, 221. ...
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.

13 Qu’est-ce qui, néanmoins, explique que le Parti ait pris l’initiative d’un tel projet ? Une raison est l’absence, à la fin des années 1960, d’une information de qualité, accessible à tous, sur le niveau de vie de la population, selon les différents groupes sociaux et les couches sociales. À la fin des années 1960, une plus grande différenciation sociale se développait en URSS. Or, les données disponibles pour l’étude des problèmes sociaux et économiques relatifs au bien-être se réduisaient, dans le meilleur des cas, à des chiffres moyens ou absolus pour l’ensemble du pays. En outre, aux yeux des chercheurs, les enquêtes effectuées par la Direction centrale de la statistique de l’URSS souffraient d’erreurs d’échantillonnage évidentes et de limites au niveau méthodologique. C’était le cas, en particulier, de l’enquête sur les budgets des familles, de celle sur les revenus des familles ouvrières et employées, qui était effectuée tous les 2 ou 3 ans, en septembre, et de celle sur les salaires. Or, ces enquêtes représentaient les principales sources de données chiffrées sur ces questions pour l’État et ses diverses institutions.

14 Outre les informations fournies par les différentes enquêtes de Taganrog qui se sont succédé, le témoignage de Rimachevskaïa dévoile un autre apport de celles-ci qui concerne plus particulièrement le développement de la sociologie empirique en URSS. La nécessité de forger de nouveaux outils et dispositifs d’observation poussa les chercheurs à développer de nouvelles approches, tant dans les méthodes d’enquête que dans l’exploitation et l’analyse des résultats. Principalement au cours des deux premières vagues d’enquêtes, Taganrog constitua un vaste terrain d’expérimentation et de formation pour toute une génération de chercheurs soviétiques en sociologie. Les équipes étaient constituées de jeunes étudiants ou chercheurs en cours de formation. Par exemple, l’auteur de cet entretien, Lidia Prokofieva, commença à travailler dans le laboratoire de recherche de Rimachevskaïa au TSEMI, en 1968, à la fin de ses études secondaires. Parallèlement à sa formation pratique, elle entreprit des études supérieures dans le département de formation pour salariés, dit « du soir », de l’Institut d’économie et mathématiques de Moscou, le MESI, où elle obtint son diplôme en 1973.

15 Les enquêtes de Taganrog ont donné lieu à un nombre non négligeable de thèses de doctorat, une vingtaine pour le seul projet dirigé par Grouchine. On peut citer, entre autres, celles de A.V. Javoronkov et de M.S. Matskovski, qui devinrent ensuite chercheurs en sociologie à l’Académie des sciences, de V.S. Komarovski, qui dirigea un secteur de l’Institut de sociologie de 1970 à 1980, puis devint chercheur à l’Académie des sciences sociales. Après son apprentissage du métier de sociologue dans le groupe de Gordon, V.E. Gimpel’son devint un spécialiste reconnu dans son pays et à l’étranger de l’analyse du marché du travail et des relations de travail. Parmi les chercheurs reconnus formés dans l’équipe de Rimachevskaïa, outre L. Prokofieva,

16 spécialiste de l’analyse de la pauvreté dans son pays, on peut mentionner E.M. Avramova, qui étudie en particulier l’évolution actuelle de la structure sociale de la société russe, et I.A. Guerassimova, qui est spécialisée dans l’analyse de l’évolution de la structure familiale[20] [20] Pour des publications récentes, cf. notamment Gimpel’son,...
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.

17 Si tous ces chercheurs furent formés au contact du terrain, ils bénéficièrent également de nombreux séminaires de réflexion méthodologique pour encadrer leur travail d’enquête à Taganrog. Ainsi, le groupe de Grouchine se réunit tous les vendredis dès la première année de la mise en pace de leur projet, en 1967. Les chercheurs et apprentis chercheurs y discutaient les questionnaires et divers documents de terrain, comme les instructions d’enquête, par exemple. Un recueil intitulé « 47 vendredis » rassemblant tous les documents méthodologiques des deux premières années du projet fut édité par l’Association soviétique de sociologie sous la forme d’un manuel de méthode d’enquête[21] [21] IKSI, 1969. ...
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. Ces innovations furent utilisées ensuite au cours d’autres enquêtes effectuées par ces mêmes équipes, mais, fait notable, elles servirent aussi, quoique bien plus tard, à perfectionner la méthodologie de collecte des données à l’échelle de l’État, en particulier dans les enquêtes sur les budgets des familles.

18 Ainsi, par exemple, l’enquête sur le niveau de vie effectuée à Taganrog à la fin des années 1960, et qui fut ensuite renouvelée quatre fois, était proche, dans la méthode, de l’enquête sur les budgets des familles de la Direction centrale de la statistique. Néanmoins, les chercheurs repéraient des erreurs dans la constitution de l’échantillon et dans le mode de calcul des données que les organes statistiques refusaient de voir. Alors, à Taganrog précisément, on expérimenta d’autres outils et dispositifs d’observation. La localisation de ce terrain éloigné du centre rendit possible cette expérimentation. En premier lieu, un objectif fut de se débarrasser des erreurs d’échantillonnage provenant d’un tirage des personnes interrogées par branches et pas sur une base territoriale. Par ailleurs, la méthode des moments fut expérimentée pour la collecte des données sur la consommation. Cette méthode était utilisée jusque-là dans des processus technologiques, mais A.Kh. Karapetian proposa pour la première fois de l’appliquer à l’étude des budgets des familles[22] [22] Karapetian, 1962. Armen Khatchatourovitch Karapetian était...
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. L’entretien avec Rimachevskaïa révèle d’autres apports méthodologiques des enquêtes de Taganrog, notamment l’intérêt de la méthode des rotations[23] [23] Il est à noter que cette méthode a commencé à être...
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.

19 Certains souvenirs exprimés par la sociologue aident par ailleurs à se représenter l’atmosphère de cette époque, où l’idéologie envahissait tous les aspects de la vie sociale, mais était aussi un otage de ses propres doctrines car les dirigeants politiques ne voulaient pas ou craignaient de connaître la vérité sur la population de leur pays. Dans ces conditions, les efforts des chercheurs scientifiques pour montrer la situation réelle et le niveau du bien-être dans le pays se heurtaient aux restrictions imposées aux publications par la censure. Les précisions apportées par Rimachevskaïa permettent de mieux comprendre comment celle-ci fonctionnait. Par exemple, le livre La famille, le travail, les revenus, la consommation[24] [24] Rimachevskaïa, Onikov, 1977. ...
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, soumis pour publication à la maison d’édition Naouka[25] [25] Naouka était une des principales maisons d’édition d’ouvrages...
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, n’obtint pas le visa de la censure. Grâce à l’intervention d’Onikov, qui était codirecteur de l’ouvrage avec Rimachevskaïa, il fut toutefois possible de sauver un tirage en nombre limité du livre. Celui-ci fut publié en 1977 de manière confidentielle, à hauteur de 560 exemplaires, et frappé du sceau « accès réservé au service », c’est-à-dire réservé à un usage au sein de l’administration d’État, du Parti ou de certains instituts de recherche. Cette restriction ne le rendit donc pas accessible à un cercle large de la communauté scientifique[26] [26] Il est important de noter toutefois que, à cette époque,...
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. Les matériaux de l’enquête permettaient en effet de réfuter de nombreux dogmes idéologiques généralement admis, en particulier ceux qui affirmaient l’homogénéité sociale de la société soviétique, l’efficacité de la gestion centralisée des différences de salaires, le rôle égalitaire des fonds sociaux de consommation[27] [27] Les fonds sociaux de consommation distribuaient des prestations...
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.

20 Cette situation explique que les publications essentielles reposant sur les résultats des enquêtes de Taganrog aient vu le jour seulement pendant la période de la perestroïka[28] [28] La liste des publications issues des enquêtes de Taganrog...
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. À cette époque, elles présentèrent un intérêt pour les historiens des sciences, mais elles fournirent aussi un élément de comparaison, dans la mesure où les changements qui étaient en train de se produire à la fin des années 1980 montraient l’actualité des résultats obtenus au cours de ces enquêtes. Toutefois, comme le suggère Rimachevskaïa, il aurait été utile de poursuivre cette recherche unique en son genre sur la population d’un des centres industriels de la Russie dans le contexte nouveau de la période ouverte par la perestroïka, même si, aujourd’hui, cette ville ne présente plus un tableau typique de la population urbaine. Elle pourrait néanmoins fournir des informations sur la manière dont la population de cette ville a traversé tous les changements des années 1990.

21 Enfin, cet entretien avec la sociologue éclaire sur la distance qui réglait les rapports entre les chercheurs scientifiques et le Parti, à l’époque soviétique. On est frappé, à la lecture de ce texte, par l’ignorance dans laquelle Rimachevskaïa était elle-même en ce qui concerne la décision qui fut à l’origine du programme d’enquête de Taganrog. La relation avec les responsables politiques du Comité central, commanditaire de l’enquête, n’était pas directe, mais subordonnée au rôle d’intermédiaire joué par le consultant qui supervisait le projet, ici Onikov. Cette distance entre deux mondes aux logiques différentes explique à la fois la difficulté de Rimachevskaïa à comprendre les raisons de certaines situations de censure et leur caractère imprévisible, mais aussi un maniement spontané de l’autocensure de ses propres textes pour conjurer l’imprévisible et d’efforcer de sauvegarder le droit de continuer à faire son travail recherche dans les limites qu’elle imaginait posées par le Parti.

Bibliographie

Bibliographie

Liste commentée des ouvrages principaux publiés sur la base des résultats des enquêtes de Taganrog incluses dans le projet « Niveau de vie et problèmes sociaux et économiques »

Rimachevskaïa N.M., Onikov L.A., (dir.), 1977, Sem’ia, troud, dokhody, potreblenie. Taganrogskie issledovania (La famille, le travail, les revenus, la consommation. Les enquêtes de Taganrog), Moscou, Naouka.

Cet ouvrage présente les résultats de l’enquête « Taganrog-1 », effectuée en 1967-1968.

Rimachevskaïa N.M., Onikov L.A., (dir.), 1985, Sotsial’no-ekonomitcheskie problemy narodnogo blagosostoiania. Osnovnye resoul’taty realizatsii proekta « Taganrog-2 » (Problèmes sociaux et économiques du bien-être national. Résultats principaux du projet « Taganrog-2 »), Moscou, TSEMI.

Cet ouvrage publie les principaux résultats de l’enquête « Taganrog-2 », effectuée en 1977-1978.

Rimachevskaïa N.M., Onikov L.A., (dir.), 1988, Narodnoe blagosostoianie. Metodologia i metodika issledovania (Le bien-être national. Méthodologie et méthode de l’enquête), Moscou, Naouka.

Cet ouvrage de 302 pages présente le questionnaire, l’échantillon et le dispositif de l’enquête « Taganrog-2 » de 1977-1978. Il contient aussi une description des dispositifs d’enquête des différents volets de cette recherche : « Niveau de vie et problèmes sociaux et économiques du bien-être », « La demande et l’offre », « Structure et développement de la famille », « Le modèle de vie de la population urbaine : typologie et facteurs », « La santé ».

Rimachevskaïa N.M., Onikov L.A., (dir.), 1991, Narodnoe blagosostoianie. Tendentsii i perspektivy (Le bien-être national. Tendances et perspectives), Moscou, Naouka.

Cet ouvrage présente d’autres résultats de l’analyse des données collectées au cours de l’enquête « Taganrog-2 ».

Rimachevskaïa N.M., (dir.), 2001, Jenchtchina, moujtchina, sem’ia v Rossii : posledniaia tret’ xx veka. Proekt « Taganrog » (La femme, l’homme et la famille en Russie dans le dernier tiers du xxe siècle. Le projet « Taganrog »), Moscou, ISEPN.

Cet ouvrage présente une analyse de l’évolution de la famille et des rôles conjugaux en Russie sur la base des résultats de l’ensemble de toutes les enquêtes effectuées à Taganrog à partir de 1967, relatifs aux thèmes suivants : Population et famille, Emploi, Salaire et revenus, Protection sociale, Consommation, Logement et propriété, Santé, Inégalités de genre. La méthodologie de la recherche était présentée également.

 

Notes

[ 1] Cet entretien a été réalisé, le 1er octobre 2005, par Lidia Prokofieva, directrice de recherche à l’ISEPN, Institut des problèmes sociaux et économiques de la population de l’Académie des sciences, à Moscou. Lidia Prokofieva a participé aux enquêtes de Taganrog qui eurent lieu en 1968, 1978 et 1989. Elle était dans l’équipe de N. Rimachevskaïa.Retour

[ 2] Pour les ouvrages russes, cf. notamment Batyguine, 1999 ; Doktorov, 2005. Pour les ouvrages étrangers, cf.Shalin, 1978 ; Shlapentokh, 1987 ; Berelowitch, 1993.Retour

[ 3] L’expression russe « enquête complexe » désigne une enquête comprenant plusieurs volets disciplinaires. Pour plus de précisions, voir le texte d’introduction au dossier.Retour

[ 4] N. Rimachevskaïa est née en 1932. Elle avait 73 ans au moment de l’entretien avec L. Prokofieva.Retour

[ 5] À ce sujet, cf. l’article de M. Mespoulet dans ce dossier.Retour

[ 6] La mer d’Azov, golfe formé par la mer Noire, s’étend entre l’Ukraine et la Russie. Le Don s’y jette.Retour

[ 7] Le nom de Boris A. Grouchine reste associé à la naissance des enquêtes d’opinion en URSS. Il a présenté une partie des résultats de toutes les enquêtes qu’il a effectuées en 40 ans inGrouchine, 2001, 2003. Né en 1929, il était docteur en philosophie, spécialisé dans la logique et la méthodologie des sciences sociales. En 1960, il avait organisé l’Institut de l’opinion publique du journal Komsomol’skaïa Pravda. En 1966, il était devenu membre de l’Association internationale de sociologie. Pour plus d’informations sur Grouchine, cf. l’article de M. Mespoulet dans ce dossier.Retour

[ 8] Leonid Abramovitch Gordon (1930-2001) était docteur en histoire. Il est connu pour ses travaux sur les budgets-temps et les conditions de vie. En 1965 et 1966, il travaillait, comme N. Rimachevskaïa, à l’Institut de recherche sur le travail qui dépendait du Comité du travail. Quand l’enquête de Taganrog commença, il partit travailler à l’Institut du mouvement ouvrier international de l’Académie des sciences.Retour

[ 9] Les équipes de recherche de Boris Grouchine et de l’Institut de la magistrature ne revinrent plus à Taganrog après la première vague d’enquêtes.Retour

[ 10] Rappelons que l’arrivée de Boris Eltsine au pouvoir, en 1991, a été suivie notamment de la dissolution de l’URSS et de la mise en place d’une politique économique, baptisée « thérapie de choc », qui s’est traduite par de fortes pénuries de biens de consommation au début des années 1990 et une forte chute du niveau de vie de la majorité des ménages. Cette période a marqué le début du mouvement de privati-sation des biens productifs de l’État et du processus d’aggravation des inégalités sociales en Russie.Retour

[ 11] Ce programme-ci fut appelé « Taganrog-3 et demi » car il intervenait au milieu de la période décennale intermédiaire prévue.Retour

[ 12] Grouchine, 1999, 216-217 ; Gordon, 1999, 378-379.Retour

[ 13] Après ses études, de 1952 à 1954, Onikov avait commencé sa carrière comme cadre dans le comité central des Jeunesses communistes d’Estonie.Retour

[ 14] Aleksandr N. Iakovlev est né en 1923. De 1973 à 1983, il fut ambassadeur d’URSS au Canada. De 1983 à 1985, il fut directeur de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de l’URSS. De 1986 à 1990, il fut secrétaire du Comité central.Retour

[ 15] Cf.Onikov, 1999.Retour

[ 16] Ibid., 232.Retour

[ 17] À la fin des années 1960, Aleksandr N. Iakovlev (né en 1923) était directeur du département de la propagande du Comité central du Parti communiste soviétique. De 1973 à 1983, il fut ambassadeur d’URSS au Canada. De 1983 à 1985, il fut directeur de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de l’URSS, avant de devenir le bras droit de Gorbatchev pendant la perestroïka.Retour

[ 18] Massovaïa informatsia v sovremennom promychlennom gorode.Retour

[ 19] Grouchine, 1999, 221.Retour

[ 20] Pour des publications récentes, cf. notamment Gimpel’son, Lippoldt, 2001 ; Avramova, 2003.Retour

[ 21] IKSI, 1969.Retour

[ 22] Karapetian, 1962. Armen Khatchatourovitch Karapetian était un économiste spécialisé dans l’étude des revenus et de la consommation de la population. À cette époque, il dirigeait le laboratoire de recherche du département de la propagande du Comité central.Retour

[ 23] Il est à noter que cette méthode a commencé à être utilisée aussi en Pologne au même moment. Des précisions sur ces méthodes sont données plus loin, dans l’entretien avec N.M. Rimachevskaïa.Retour

[ 24] Rimachevskaïa, Onikov, 1977.Retour

[ 25] Naouka était une des principales maisons d’édition d’ouvrages scientifiques soviétiques à cette époque. C’était une entreprise d’État.Retour

[ 26] Il est important de noter toutefois que, à cette époque, ce mécanisme de la censure officielle se doublait d’un comportement d’auto-censure de la part des chercheurs eux-mêmes. Ceux-ci gommaient de leurs textes remarques incisives et formulations dangereuses.Retour

[ 27] Les fonds sociaux de consommation distribuaient des prestations et services gratuits, en argent ou en nature, pour satisfaire un certain nombre de besoins de consommation indépendamment de l’apport en travail des individus. Les ressources nécessaires au paiement ou à l’attribution des différents types de prestations étaient fournies par l’État, les entreprises et les coopératives agricoles. Pour plus de précisions, cf.Lavigne, 1979. Pour plus d’éléments sur les phénomènes sociaux et économiques mis en évidence dans l’ensemble des enquêtes successives de Taganrog, cf.Rimachevskaïa, 2001.Retour

[ 28] La liste des publications issues des enquêtes de Taganrog est placée en annexe de cet avant-propos.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Natalia M. Rimachevskaïa et Lidia Prokofieva « L'enquête de Taganrog », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 1/2007 (n° 16), p. 87-94.
URL :
www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2007-1-page-87.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.016.0087.