Accueil Revue Numéro Article

Revue d'Histoire des Sciences Humaines

2007/2 (n° 17)

  • Pages : 224
  • ISBN : 2912601643
  • DOI : 10.3917/rhsh.017.0137
  • Éditeur : Ed. Sc. Humaines


Article précédent Pages 137 - 171 Article suivant

Les enjeux de la taxinomie

1

Depuis que la taxinomie a perdu son statut utilitaire ou mnémotechnique minorant pour devenir, avec Jussieu, Blumenbach et Cuvier, « l’expression philosophique de la science » [2]  Comte, 1978, 174. [2] , l’arbitrage des méthodes occupe dans la littérature spécialisée du xixe siècle une part croissante et bientôt prioritaire. Comparative ou analytique, elle finit par se confondre avec la recherche même. De simple instrument, elle en paraît le but suprême.

2

La classification naturelle prétend expliquer le monde et réduire sa disparate à des coordonnées formelles, voire esthétiques lorsqu’il s’agit de traduire dans une « langue bien faite », à la mode condillacienne, l’harmonie des « rapports réels » des êtres. La connaissance des affinités et des différences accroît l’autorité des savants qu’on présentera souvent, en posture magistrale, comme des interprètes de la création divine ou des législateurs de la raison humaine. Le paradigme classificatoire offrait, en effet, un espace d’examen et un principe d’ordre, dans le double sens de ce mot, distributif et impératif [3]  Cf. Barthes, 1978, 12. [3] . Les caractères différentiels choisis pour critères de classement n’indi-quaient pas seulement le contraste des styles méthodologiques. Ils avaient une portée épistémologique générale. Ils mettaient à la fois en question et à l’épreuve un mode opératoire et la nature d’ensemble des objets soumis à ordination. Récurrentes et spectaculaires, les querelles de procédures n’étaient donc pas vaines. Elles visaient notamment à la standardisation du lexique, et donc au consensus rationnel sur l’exem-plarité des traits jugés pertinents ou « dominateurs ». La nomenclature, en sorte, conférait au savoir une puissance de communication sans égale. Les débats classifica-toires auront, pour cette raison, une importance scientifique presque universelle. Dans l’idéal, la « méthode naturelle » était censée impliquer la chose même par sa définition. Elle répond d’un diagnostic dont la double exigence d’exhaustivité et de hiérarchie obéira bientôt au principe classique de la « subordination des caractères ».

3

Quand Georges Cuvier [4]  Cuvier, 1817, 12. [4] popularisa cette séquence-type de subdivisions par emboîtement dans son Règne animal, il suggérait qu’un système semblable, dès lors qu’il fût abouti, « serait toute la science ». Tel fut le credo du siècle dit « positif ». À l’ouverture de ses leçons de 1889 consacrées à l’évolution des genres littéraires, Ferdinand Brunetière n’hésitait guère à affirmer encore que la classification est « la fin finale de toute science au monde ». En histoire naturelle notamment, ajoutait-il, « on peut dire avec assurance que chaque progrès de la science est un progrès ou un changement dans la classification » [5]  Brunetière, 2000, 53-54. [5] . Aucun anthropologue contemporain n’eût désavoué ces formules. L’histoire naturelle des races humaines sacrifiait, elle aussi, à l’argumentaire ontologique, différenciateur et hiérarchique, sous-tendant l’objectiva-tion des catégories. La définition essentialiste de la race, marqueur d’origine, est un produit des systèmes de classements polygénistes qui s’imposent à la fin du xviiie siècle [6]  Blanckaert, 1999. [6] .

4

Jusqu’au xixe siècle, commentera Paul de Rémusat [7]  Rémusat, 1854, 785-786. [7] , « on n’avait pas songé à considérer scientifiquement les différences humaines comme permanentes ». Or, « c’est surtout lorsqu’on admet des différences originelles et permanentes que la classification humaine offre de l’intérêt ». Ce verdict était partagé. En fixant les caractères distinctifs des peuples, la typologie permettait d’estimer leur degré de parenté. Elle indiquait leur ascendance, leurs migrations, leurs croisements. Le modèle taxinomique se révélait d’une haute portée génétique et fut valorisé pour cette unique raison. Les correspondances n’étaient pas fortuites. Lorsqu’on découvrait, d’un peuple à l’autre, des similitudes significatives, la logique voulait qu’on restaurât une continuité. Et fût-ce par-delà le temps ou l’espace, toutes ces concordances témoignaient d’une communauté d’origine. Dans la première moitié du xixe siècle, la découverte stupéfiante de la grande famille des Indo-européens attestait la puissance de déchiffrement prêtée à la systématique. C’est à son exemple qu’en 1864 encore, Hippolyte Taine rappelait

5

« qu’une race, comme l’ancien peuple aryen, éparse depuis le Gange jusqu’aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions, dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et d’esprit qui relie encore aujourd’hui tous ses rejetons. Si différents qu’ils soient, leur parenté n’est pas détruite » [8]  Taine, 1866, tome 1, xxiv. [8] .

6

Toutefois, l’unité de race s’entendait différemment selon qu’on choisisse, pour la démontrer, la filiation par le sang ou la filiation par la langue. Au début du xixe siècle, dans le contexte spécifique de la « Renaissance orientale » amorcée par des indianistes comme William Jones, Henry-Thomas Colebrooke et Charles Wilkins [9]  Cf. Schwab, 1950 ; Crépon, 1996, chap. vii. [9] , le maillage des langues et des mythologies donnait l’avantage à la philologie comparative. Dans un second mouvement, les physiologistes réclamaient pour leur spécialité une priorité de fait. Arbitrages et dissensions s’ensuivirent dont cet article voudrait présenter quelques temps forts et arguments dans le cadre, alors international, de l’ethnologie naissante.

L’heure de la philologie

7

Dans ses cours d’histoire destinés aux auditeurs de l’École normale créée par la Convention durant l’an iii, Constantin Volney prévoyait déjà une « révolution » dans l’étude philosophique de l’antiquité. À côté des ruines et des inscriptions, suggérait-il, les langues sont des « monuments vivants » surgis du passé « dont la construction elle seule est une histoire complète de chaque peuple, et dont la filiation et les analogies sont le fil d’Ariane dans le labyrinthe des origines » [10]  Volney, 1980, 133-134. [10] . Lorsqu’il soulignait cette préséance, Volney tirait parti des problématiques du temps. Sans nier la diversité de constitution physique ou de couleur des nations, il la croyait liée, comme du reste le mouvement inverse de convergence des caractères, à l’influence du genre de vie ou du climat. La dominante hippocratique annulait le verdict anatomique. L’identité de langues ou de coutumes, au contraire, produisait d’irrécusables titres de généalogie. Quand on constatait que l’anglo-saxon a la même syntaxe que le persan moderne ou que, « depuis la Chine jusqu’en Angleterre », de nombreux dialectes « ont des bran-ches d’analogie », force était d’admettre que ces rapprochements inattendus tenaient « à des migrations opérées par les guerres et par les conquêtes, si rapides et si faciles pour les peuples pasteurs » [11]  Ibid., 136-137. [11] . Le comparatisme leibnizien [12]  Cf. Crépon, 1996, chap. vi. [12] , de vivant héritage [13]  Volney, 1989a, 446-447 et 1989b, 174. [13] , se combinait ici avec les récentes investigations de la « société anglaise de Calcutta ». Volney traçait alors le programme de l’érudition philologique à venir :

8

« Pour tous ces travaux, les meilleurs monuments seront les dictionnaires des langues et leurs grammaires ; je dirais presque que chaque langue est une histoire complète, puisqu’elle est le tableau de toutes les idées d’un peuple, et par conséquent des faits dont ce tableau s’est composé. Aussi suis-je persuadé que c’est par cette voie que l’on remontera le plus haut dans la généalogie des nations, puisque la soustraction successive de ce que chacune a emprunté ou fourni, conduira à une ou plusieurs masses primitives et originelles, dont l’analyse découvrira même l’invention de l’art du langage » [14]  Volney, 1980, 138. [14] .

9

Signe d’un compagnonnage durable, le néologisme ethnographie, attesté dès 1771 dans un ouvrage historique du professeur de Göttingen August Ludwig Schlözer, fut longtemps pris pour synonyme de philologie ou de classification des peuples par l’analyse comparée des langues [15]  Vermeulen, 1995. [15] . Quand le terme français linguistique apparut en 1812 – en traduction de l’allemand linguistik connu dès 1777 mais réellement popu-larisé par Johann-Severin Vater dans les années 1808-1809 –, il peina à le supplanter dans l’usage [16]  Cf. Auroux, 1987. [16] . C’est, bien sûr, l’Atlas ethnographique du Globe, publié à Paris en 1826 par Adriano Balbi, qui fixera pour cette période l’acception reçue, ou la moins discutée.

10

Surnommé dès cette date « le Linnaeus de l’ethnographie » [17]  Ibid., 449. [17] , Balbi ambitionnait de transcrire dans un unique tableau divisé par règnes, familles, etc., les langues et dialectes de l’humanité. Lui-même aurait choisi le terme de « linguistique » pour défi-nir son propos s’il n’avait paru déplaire, dit-il, à quelques savants célèbres. Il l’ins-crira donc sous le nom de « philologie ethnographique », ou « ethnographie », en considération du fait qu’ethnos signifie peuple et que « si les peuples (…) ne sont des peuples que parce qu’ils parlent des langues différentes, une classification des peuples correspondra à une classification des langues » [18]  Balbi, 1826, ix et 61. [18] . Convaincu, d’une part, que la lan-gue est le « véritable trait caractéristique » d’une nation et que, d’autre part, ce trait « a l’avantage d’être presque toujours inaltérable, se conservant à travers la série des siècles », Balbi se persuadait qu’en l’absence d’annales, ou dans le silence de l’histoire reculée, c’est « par le seul examen des langues que parlent les divers peuples de la Terre, qu’on peut remonter à l’origine primitive des nations qui l’habitent » [19]  Ibid., xviii-xix et xxi. [19] . Balbi ne parlait pas des races mais son style classificatoire confirmait l’orientation naturaliste des recherches philologiques qu’on connaît, en Allemagne, dans les œuvres comparatistes de Friedrich von Schlegel ou d’August Friedrich Pott, par exemple [20]  Cf. Morpurgo Davies, 1975, en particulier 612-615,... [20] . Il contribua ainsi, bien avant Gobineau, au singulier télescopage de l’histoire des hommes et de l’histoire naturelle.

11

En réalité, Adriano Balbi était un géographe vénitien. Alors qu’il enseignait les mathématiques et le français dans un collège camaldule de Murano, il fut soutenu dans cette vocation par l’abbé Cappellari, le futur pape Grégoire xvi. Il séjourna quinze années à Paris et publia nombre d’ouvrages spécialisés en géographie politique et des monographies statistiques sur divers pays européens (Portugal, France, Russie, Pays-Bas…). Monogéniste orthodoxe, il pensait que l’espèce humaine était « une et indivisible ». Les classifications raciales (i.e. physiques) du genre humain lui parurent toujours « imparfaites » [21]  Puccini, 1991a ; cf. aussi 1991b, 70-71. [21] . C’est pourtant de Balbi qu’on date habituellement la con-fusion des langues et des races et il convient, pour comprendre la faveur du concept de « races linguistiques », de rappeler l’équivoque de sa réception. Au témoignage plus tardif de l’anthropologue Paul Topinard,

12

« Balbi prononce à peine le mot de race, mais partout il est sous-entendu. Personne ne s’y méprit (…). Un véritable engouement suivit la promulgation de la méthode nouvelle pour distinguer les groupes humains. La filiation des peuples et des races, l’ethnographie et l’ethnologie avec le même radical, les peuples anciens retrouvés dans les peuples modernes, leur parenté, leur provenance, leur histoire clairement établies, leur classification s’élevant des dernières ramifications aux souches, sinon au tronc unique, tout cela par les langues ! Telle langue, tel peuple, telle race, était la formule qui devait tout délier » [22]  Topinard, 1885, 121. [22] .

13

L’acculturation des esprits justifiait-elle pareil engouement ? En 1837, la fonda-tion de l’Institut des Langues venait, en apparence, concrétiser le projet différé, mais déjà posé par Volney, d’une grande « société historico-philosophique » ou d’une « Académie presqu’uniquement dévouée à la recherche des langues » [23]  Cf. Volney, 1980, 134-138 ; 1989b, 187. [23] . En choisis-sant, parmi ses membres honoraires étrangers, Franz Bopp et Jacob Grimm, et pour la France des comparatistes réputés comme Eugène Burnouf et William Edwards, l’Institut semblait s’inscrire officiellement dans le mouvement porteur de « la jeune linguistique historique » [24]  Cf. Jorge, 2004, 25. [24] . Toutefois, ses animateurs prolongeaient surtout la tradition de la Grammaire générale et de l’Idéologie. Ils menèrent combat contre le roman-tisme. La recherche d’une langue universelle, la défense et illustration du français, la philosophie et l’origine du langage occupaient l’essentiel du Journal de la langue française. Quand l’Institut se réformera en 1840, sous le nom de « Société de Linguistique » pour sombrer immédiatement dans l’oubli [25]  Cf. Auroux, 1983, 252-255. [25] , la philologie n’avait tenu qu’une place congrue dans ses publications. Si l’Allemagne, disait Paul Ackermann, l’un des rédacteurs du Journal, « a perfectionné et refait la philologie, la linguistique est une création de la France » [26]  Cité in Jorge, 2004, 122. [26] .

14

Si l’on tient compte d’une division du travail savant, la sémantique raciale n’attira guère les romanistes de l’Institut des langues. Les orientalistes de la Société asiatique, créée en 1822, la recentrèrent au contraire au cœur du dispositif classificatoire [27]  Laurens, 1988 et 1989. [27] . Peu d’années avant, Volney [28]  Volney, 1989a, 452-453. [28] prévenait tout enthousiasme contre « notre exclusive admi-ration du grec et du latin » et la « vanité scolastique » de l’érudition :

15

« Que diraient-ils aujourd’hui, ces Grecs et ces Romains si fiers de leurs idiomes, issus des dieux comme leurs ancêtres, si nous leur prouvions que leur latin pélasgique, que leur grec soi-disant autochtone, ne furent qu’une émanation, qu’un des dialectes de la langue d’une nation scythique dont le siège ou foyer fut la Boukarie, au nord de l’Indus, et touchant la Bactriane par les quarante degrés de latitude ; que du sein de cette nation, favorisée d’un beau ciel et d’un beau sol, et qui vécut à la fois agricole et pastorale, sortirent, à des époques ignorées de l’histoire, des essaims de guerriers, qui (…) étendirent leurs invasions successives depuis les plaines du Gange, où leur race persiste, jusqu’aux îles britanniques, où leurs traces s’aperçoivent encore ? Depuis cent ans, le langage de cette nation scythique, retrouvé par nos savans européens dans les livres sacrés de l’Inde, sous le nom de sanscrit, est de plus en plus reconnu pour être la base, non seulement d’une infinité de mots, mais encore du système grammatical d’une foule de langues modernes et anciennes ».

16

La vulgate indo-européenne abusait de telles notations sur la race hindoue primitive ou les émigrants germains et celtes venus d’Asie. Dans l’enthousiasme de la révélation orientale, la philologie passait pour une métathéorie du système de classi-fication ethnographique. La langue résistait mieux que la peau ou la physionomie aux empreintes du climat comme aux injures du temps. C’est pourquoi, comme l’écrivait le monogéniste Friedrich von Schlegel dès 1808,

17

« les différences physiques de la race humaine, du moins en ce que la science a pu découvrir jusqu’ici, ne sont pas d’une très grande importance en matière historique (…). Il est d’ailleurs historiquement démontré par les langues et par d’autres preuves, que les races blanches européennes, aussi bien que les noires des Indes méridionales et des îles de l’Inde, ont toutes également une origine asiatique » [29]  Schlegel, 1837, 168-169. [29] .

18

Un jugement partagé. Les philologues y étaient d’autant mieux encouragés qu’une théorie régnante voulait qu’un changement de langue fît signe pour une substitution de race lors d’invasions brutales. Dans le cas, par exemple, du basque dont on savait, au moins depuis Leibniz [30]  Leibniz, 2000, 186. [30] , qu’il « diffère considérablement de toutes les langues européennes », ou du Lapon, la linguistique révélait l’existence de groupes humains de souche distincte, non-aryenne, refoulés dans les montagnes ou dans les brumes du Nord par des envahisseurs colonisant leur ancien habitat. Or leur type physique n’en trahissait rien.

19

Semblable désaveu frappa les anatomistes lorsque la famille des langues sémitiques fut individualisée. Les naturalistes ignoraient le « type » sémite. Ainsi que Cuvier, ils reconnaissaient à peine le « rameau araméen » d’une unique race blanche ou « caucasique », sinon justement « par l’analogie des langues » [31]  Cuvier, 1817, 94-95. [31] . Cette circons-tance est importante. Au chapitre de la grande race jaune, dénommée « mongolique », Cuvier regrettait qu’on en suivît avec peine les rayons divergents, ajoutant : « les affinités de leurs langues sont aussi trop peu connues pour diriger dans ce labyrinthe » [32]  Ibid., 98. [32] . L’aveu n’est pas petit. La puissance d’évocation et d’expertise de l’ethnographie philologique forçait le respect. Quand il fallait juger de l’extraction des peuples ou de leur répartition, la langue fournissait des repères inégalés et, surtout, plus faciles à saisir [33]  Slezkine, 2000, 666 et suiv. [33] .

La poétique du langage, reflet de l’organisation

20

Les naturalistes paraissaient en retrait. L’analyse des langues valait pour certificat d’origine. La plupart admettaient que chacun des foyers primitifs montagneux des grandes familles humaines, hors d’atteinte des eaux diluviales, « est le centre d’une langue mère d’où sont découlés différents idiomes ou dialectes. Par exemple, le point central et originaire de la famille blanche qui est placée (sic) au Caucase a répandu les langues sanscrites partout où les peuples blancs se sont établis » [34]  Virey, 1824, tome 2, 199. [34] . Races et langues se superposaient ou plutôt s’impliquaient mutuellement. Sans trahir ce présupposé, certains physiologistes expliquaient d’ailleurs la diversité originelle des types idio-matiques, des prononciations, ou même des constructions syntaxiques, par la division des anatomies, la proclivité des incisives ou la contexture particulière du larynx.

21

« La douceur ou la rudesse de la voix, la différence des langages, le caractère des chants & de la musique vocale ou instrumentale, ne peuvent-ils pas être aussi regardés comme dépendant des caractères physiques liés à la constitution des peuples ? Il est sûr que la conformation de l’ouïe, des cordes vocales, et des organes de la prononciation, ont entre eux un accord certain, & doivent avoir, avec le reste du corps, une proportion qui n’est pas le produit de l’éducation & de l’habitude » [35]  Hallé, 1787, 315-316. [35] .

22

La vieille doctrine des « sympathies organiques » justifiait à peu de frais les « gloussements » des Hottentots [36]  Droixhe, 1985 ; Fauvelle-Aymar, 2002, 94-96. [36] ou le « gazouillis » des Malais. On invoqua aussi le prognathisme des mâchoires qui empêche les Chinois et les Nègres de prononcer le « R » [37]  Virey, 1824, tome 2, 4 ; Bory de Saint-Vincent, 1836,... [37] et qui limitait d’autant les emprunts lexicaux d’une race à l’autre. Néanmoins, les premiers succès de la phrénologie ouvraient des pistes plus radicales. C’est dans l’appareil nerveux lui-même qu’on chercha parfois le facteur d’innéité présidant à l’invention et à la conception des signes. Il en allait de la parole humaine comme des chants d’oiseaux dont le registre spécifique est soumis à des lois constantes. La fonc-tion manifeste l’organe et l’idiome la race. Les physiologistes soupçonnaient alors, à l’instar d’Antoine Desmoulins [38]  Desmoulins, 1826, 220-221. [38] , que les variations de l’intellect étaient pour l’essen-tiel préformées et coordonnées selon la nature du substrat encéphalique. La langue passait ainsi pour l’indice et l’effet assurés d’une constitution physique plus ou moins malléable et réellement « nationale ».

23

En 1808, retraçant la « marche graduée des langues », Friedrich von Schlegel opposait des agrégats « mécaniques » comme le monosyllabisme chinois, décrit comme un « assemblage d’atomes », aux idiomes flexionnels indo-germaniques dont chaque racine équivaut à un « germe vivant ». Les premiers sont indigents, imparfaits, impropres au développement. Les seconds s’élèvent à la dignité quasi ontologique d’organismes [39]  Schlegel, 1837, livre i, chap. iii-iv. [39] . Autrement dit, si la langue est la forme dans laquelle les peuples coulent leur pensée, elle est en capacité soit d’accélérer, soit d’entraver leurs progrès. Peu d’années après, Wilhelm von Humboldt suggérait qu’une condition obligée de l’accès à la civilisation des nations jugées « stationnaires », « bloquées dans leur démarche », résidait vraisemblablement dans la « destruction totale » des langues « adultes », mais sans devenir spirituel [40]  Humboldt, 1974, 79-80 ; cf. 393, 411, etc. [40] . Or, Desmoulins ne croyait pas à cette solu-tion non plus qu’au présupposé logocentriste de Humboldt. L’absence de perfectibilité de la langue et de l’écriture des Chinois, pour garder cet exemple topique, dénonçait seulement l’inertie de l’organisation cérébrale, intellectuelle et religieuse de la race « Indo-sinique ». Desmoulins n’y voyait qu’un état fonctionnel stable, « le produit brut de son organisation ». Il y avait ainsi, par le destin des choses, des races perfec-tibles et d’autres qui ne le seront jamais. C’était une donnée inhérente et, partant, primitive.

24

« La race Indo-sinique a donc conservé pure, au moral et au physique, sa virginité originelle. Bien mieux que la nation juive, mise par sa législation hors des lois de son espèce, elle a persévéré dans l’aversion des pratiques étrangères, parce que, chez elle, cette aversion, et la prédilection nationale qui en dépend, ne fut pas seulement un ordre de la loi, mais un penchant de l’organisation. La tournure de son génie, la fixité de ses mœurs et de son gouvernement ne lui a (sic) donc pas été imprimée par la législation, mais c’est elle qui a imprimé à sa législation, à son gouvernement ce caractère de fixité, de régularité qui lui est inné » [41]  Desmoulins, 1826, 228-229. [41] .

25

Aussi bien, aucune intervention extérieure ne changerait l’esprit d’un peuple, non plus que son idiome, si sa disposition héréditaire répugnait au mouvement.

26

« Car malgré ce qu’ont imaginé les métaphysiciens qui, faute d’observer, sont pres-que tous, à cet égard, tombés dans une pétition de principe, les signes ne sont pas antérieurs, mais consécutifs aux idées. (…) L’organe du langage est donc coordonné conformément à l’organisation générale du cerveau de chaque race ou espèce. Ainsi, la langue dont on vient de parler, ne pourrait être réformée par la race chez qui elle est innée, mais seulement par une race organisée pour une tendance progressive. Récipro-quement l’exemple des Nègres de Saint-Domingue, prouve qu’une langue essentiel-lement progressive (i.e. le français) peut rester stationnaire et stérile dans la bouche d’un peuple qui n’est pas organisé pour la perfectibilité » [42]  Ibid., 226. [42] .

27

Dès lors qu’on en traitait en physiologiste, la parole se réduisait à un compor-tement, un geste oral. Sa poétique même reflétait, d’une race à l’autre, une différence profonde dans la façon de sentir, au sens physique du mot, et d’exprimer le monde. Dans ce cas, le métissage des langues restait superficiel. D’un autre point de vue, lorsqu’une race tentait, par voie d’invasion, d’imposer sa langue et sa manière d’être, elle ne pesait durablement ni sur le système des besoins ni sur le « caractère », réputés immuables, de la population conquise. Celle-ci serait alors, au fil des années, ramenée invinciblement à un idiome conforme à ses exigences foncières. La langue de l’enva-hisseur se voyait ainsi monnayée. Soit elle épousait naturellement le moule intérieur racial en limitant, par ses affinités électives, cette violence physiologique ; soit sa stérilité s’accusait par l’usage, comme l’indiquaient nombre de parlers créoles.

28

De là l’ambiguïté de formules qui, comme celles de Wilhelm von Humboldt [43]  Humboldt, 1974, 180. [43] , voulaient assimiler la langue à l’esprit des peuples et tirer de cette communauté de sens « le principe selon lequel la construction des langues dans l’espèce humaine présente une différenciation qui décalque celle qu’offrent les propriétés spirituelles des nations ». En déplaçant le critère taxinomique de l’espèce vers les variétés cons-tantes, la réciprocité des opérations obligeait à dire que la langue actualise le potentiel cérébral immanent à leur personnalité. Humboldt se gardait de toute inférence causale de ce genre. Il précisait pourtant que le développement des aptitudes langagières n’a « rien à voir avec celui d’un instinct et ne se réduit pas à un simple processus physiologique » [44]  Ibid., 403. [44] . Pour lui, les manifestations visibles du caractère national prenaient leur source dans « des régions les plus secrètes de la vie intérieure » [45]  Ibid., 1974, 337, 390 et 401. [45] . Mais cette psychologie des « forces qui travaillent au dedans » pouvait être transposée dans les termes, plus familiers aux raciologues polygénistes, d’un conditionnement matériel. Humboldt lui-même maniait le double langage des héritiers du kantisme. Il soutenait ainsi qu’en anthropologie comparée, l’erreur serait égale, qu’on oublie que l’homme « est essentiellement un être de nature », ou qu’on accorde, à l’inverse, « trop de poids à cette détermination ». Ceci posé, il incombait au savant de rechercher les « caractères permanents » qui distinguent les nations, « avec la minutie que montre le naturaliste à classifier les races et la variété du règne animal » [46]  Humboldt, 1995, 177-178. [46] .

Assimilation, consanguinité et distribution

29

Par une synchronisation des intérêts bien connue des sociologues, l’Introduction à l’Atlas ethnographique de Balbi et l’Histoire naturelle des races humaines de Desmoulins parurent la même année 1826. Les deux auteurs, curieusement, se citaient avec grande déférence. Desmoulins qualifiait l’Atlas d’œuvre de génie, « le plus vaste et le plus exact diplôme des titres de la filiation politique, littéraire et religieuse de toutes les nations ». Il était, en définitive, d’une « utilité immense, sous tout autre rapport que celui de la connaissance des liens de consanguinité entre les nombreuses familles du genre humain » [47]  Desmoulins, 1826, 337-338, note 1. [47] .

30

La restriction valait pour avertissement. La « mappemonde du langage », selon le mot de Schlegel [48]  Schlegel, 1837, 51. [48] , recoupait avec difficulté les « centres de création » présumés des grandes races humaines. La linguistique était spontanément diffusionniste. Les lan-gues s’altéraient avec la distance. Prenant le contrepied de cette affirmation, les natu-ralistes jouaient des contrastes. Desmoulins remarquait, comme un fait d’observation irrécusable, que le Tibétain, « contigu à des Indo-Germains et à des Turcs sur une si grande frontière », s’apparentait au Chinois sous le rapport des racines communes et de la grammaire. Il en tira une doctrine autochtoniste souvent reprise dans la litté-rature polygéniste [49]  Cf. Blanckaert, 2004. [49]  :

31

« Le plus souvent c’est aux limites mêmes où deux races, deux espèces se touchent, que les oppositions de leur forme et de leur couleur sont le plus tranchées. Il en est de même des langues qu’ici nous ne considérons que comme des phénomènes physiologiques. C’est sur les lignes où, d’après les idées admises, elles devraient, sinon s’unir et se confondre avec les langues voisines, au moins s’en rapprocher, qu’elles diffèrent davantage pour leur syntaxe et pour leurs vocabulaires » [50]  Desmoulins, 1826, 222-223. [50] .

32

Le « tournant spatial », qui affectait dans cette période toutes les sciences des-criptives et donnait une visibilité immédiate aux phénomènes de distribution [51]  Cf. Rupke, 2001. [51] ne rapprocha pas les points de vue sans les confronter. Le parallèle des langues et des races était fautif et Desmoulins [52]  Desmoulins, 1826, 344. [52] , voulant rectifier l’opinion régnante, rappelait sur l’exemple indo-européen,

33

« les dissemblances d’organisation entre toutes ces races que l’étymologie renferme dans les liens d’une si étroite consanguinité. Telle est la force d’assimilation du principe étymologique, que, si le mécanisme de cette consanguinité était expliqué ici, on verrait à combien peu de souches primitives, réductibles elles-mêmes en une seule, se réduirait le genre humain ».

34

Peut-on situer de ce moment la rupture de crédit dont bénéficiait la linguistique ? Probablement pas. Mais les signes avant-coureurs d’une querelle d’interprétation se profilaient déjà sur fond d’unanimisme. Balbi en témoigne. Dans son Atlas, précisera-t-il, il avait suivi Blumenbach, Cuvier et Alexander von Humboldt et conclu avec eux à l’unité de souche des variétés de l’homme. Néanmoins, à la lecture des écrits de Desmoulins, il lui parut que « l’ethnographe ne peut plus raisonnablement supposer qu’une grande analogie, ou même l’identité de langue, chez deux ou plusieurs peuples appartenant à deux races différentes, prouve sans réplique leur dérivation d’une même souche » [53]  Balbi, 1826, lxxxj-lxxxij. [53] . Pour Balbi, Desmoulins forçait l’admiration. Le climat ou le genre de vie perdaient leur valeur explicative [54]  Ibid., lxxxiij-lxxxvj. [54] et Balbi regardait son ouvrage comme « le pre-mier » qui mît les philologues en demeure de réviser leurs dogmes ethnogéniques. L’aveu passa inaperçu.

35

Balbi, lui aussi, critiquait ouvertement « la prétendue famille indo-germanique » [55]  Ibid., 29-30. [55] . Il n’y voyait qu’un « règne » linguistique fondé sur des analogies formelles, « sans aucune liaison historique connue ». Cette circonstance favorisa les échanges. Et si l’avertissement de Desmoulins n’eût pas suffi à forcer l’adhésion, Balbi pouvait s’en remettre encore à l’avis du géographe danois Conrad Malte-Brun, « un savant philologue » qu’il citait longuement à propos des « langues homogènes » :

36

« Quel penseur oserait soutenir que les rapports grammaticaux si intimes du sanscrit et du latin prouvent l’arrivée d’une colonie indienne dans le Latium ? Tracer la route par laquelle les Germains seraient venus de la Karmanie en Perse, ou les Grecs descendus du sommet du Caucase, c’est imaginer des romans pour expliquer un fait qu’on n’explique pourtant pas. Cet orientalisme, qui fait marcher les peuples en ordre de bataille de l’Orient vers l’Occident, est aussi absurde que le rudbekianisme, le celticisme et l’éthiopianisme, qui font arriver le genre humain par les trois autres points cardinaux » [56]  Malte-Brun, Lettre à M. de Balbi, in Balbi, 1826, 2-13,... [56] .

37

Par son réseau d’informateurs, la perspective éclectique de Balbi parut donc concordataire. Elle fit consensus. Son horizon typologique ne rencontrait a priori aucune des questions controversées relatives à l’unité ou la pluralité des « tiges » ancestrales de l’humanité. Elle laissait libre cours aux théories en litige, sans se pro-noncer sur l’improbable essaimage des « colonies indiennes » vers la Scandinavie [57]  Schlegel, 1837, livre iii, chap. iii. [57] ou l’hypothèse d’une « archi-langue » ou langue mère détenant, selon Humboldt [58]  Humboldt, 1974, 363. [58] , « un principe vital capable de dérouler, trois millénaires durant, l’écheveau du développement spirituel de l’espèce humaine ». La gloire de Balbi, savant européen, doit quelque chose à son œcuménisme. Aux yeux de la génération suivante, il passera donc, selon les cas, pour un théoricien de la filiation des peuples basée sur leurs rapports moraux ou pour son négateur [59]  Cf. Jacquinot, 1846, 147. [59] .

Un compromis fragile

38

Les années 1820-1840 ne laissèrent rien paraître de « l’annexion d’une science vraie et féconde, la linguistique, par une science délirante, l’"anthropologie raciale" » [60]  Poliakov, 1971, 195. [60] . En gage de bons offices, on devrait plutôt supposer qu’un « racisme linguistique » [61]  Auroux, 1995, 80. [61] , réciproque et parfois complice du racisme biologique, intercepte son message. Depuis les relations de voyages de Johann Reinhold Forster et de son fils Georg, la stratification des races dans les îles du Pacifique et, surtout, leur divergence de traits ou de couleur entre les zones côtières et montagneuses, témoignaient d’envahissements successifs que la disparité des mœurs et des langues venait corro-borer. Pour Georg Forster [62]  Forster, 2006, 156. [62] , les hommes noirs et malingres de Nouvelle-Calédonie ou de Nouvelle-Hollande (Australie) se distinguaient des Polynésiens plus clairs, au port altier, par des « langues absolument différentes ». Dumont d’Urville y voyait encore un principe commode de distribution des peuples d’Océanie [63]  Cf. Clark, 2003, 199-200. [63] , même s’il convenait que les langues variaient significativement en Mélanésie, parfois sur une seule île [64]  Dumont d’Urville, 2003, 169. [64] . En fait, les voyageurs prosaïques conciliaient avec difficulté le canon philologique et les réalités du terrain. Quand la race n’était pas un simple mythe instrumental mais l’objet d’un classement, les discordances favorisaient tour à tour tel ou tel caractère discriminant. En ce sens, l’option variait avec les spécialités de base des auteurs.

39

Comme l’indiquaient les naturalistes Quoy et Gaimard [65]  Quoy, Gaimard, 1830, 26-27 et 55-56. [65] , compagnons de la première expédition de Dumont d’Urville des années 1826-1829,

40

« il suffit d’avoir vu la race jaune partout où elle se trouve pour en reconnaître l’identité, et il est peu nécessaire pour la confirmer davantage d’y joindre des habitudes de mœurs ou des similitudes de langage. Ce dernier moyen n’est même pas toujours concluant ; car il arrive quelquefois que, lorsque la race jaune et la race noire se trouvent réunies dans le même archipel, sur des îles séparées, elles parlent la même langue ou bien se servent d’un grand nombre de mots communs à chacune d’elles, comme cela a lieu entre les îles des Amis et les îles Viti, entre Vanikoro et Tikopia ».

41

De telles anomalies n’épuisaient pas encore la cohérence du paradigme linguis-tique. Les transferts terminologiques, en particulier, rentraient dans l’ordre des mou-vements migratoires. Question, donc, de temps et d’échelle géographique. Dans le Pacifique, la proximité des « peuples homoglottes », selon le mot savant, s’éclairait par les anciennes communications. Les exceptions de ce type étaient répertoriées. Elles ne fragilisaient guère les imposantes reconstructions des théoriciens de cabinet. En majorité, ces derniers prêchaient le statu quo sans lutte. La langue, la race, se confondaient dans l’expertise classificatoire. Comme on le voit dans la citation tar-dive de Taine, la notion de race renverra communément au « génie » d’une civili-sation dont le langage demeure le vecteur historique privilégié.

42

Selon la méthode naturelle, d’ailleurs, la sélection des caractères raciaux les plus importants ne devait être exclusive d’aucune considération tant « physique » que « morale » (i.e. relative aux mœurs et usages). Lorsque la Société ethnologique de Paris, première du nom, fut créée en août 1839 sous l’inspiration des travaux de William Frederick Edwards, ses statuts précisaient que « les principaux éléments qui servent à distinguer les races humaines sont : l’organisation physique, le caractère intellectuel et moral, les langues et les traditions historiques » [66]  Bulletin de la Société Ethnologique, tome 1, iii. [66] . La rivalité poten-tielle des deux critères linguistique ou biologique fut donc nuancée par une rhétorique du compromis. Dans l’état inchoatif de l’ethnographie, chacun comptait ses forces. Le principe d’équivalence « telle langue, telle race » satisfaisait à cette double compo-sante des études.

43

Certains érudits circulaient d’eux-mêmes de l’une à l’autre. Physiologiste d’ori-gine jamaïcaine naturalisé français en 1828, William Edwards publiait l’année sui-vante sa célèbre lettre à Amédée Thierry, Des caractères physiologiques des races humaines considérés dans leurs rapports avec l’histoire. C’était assurément un manifeste pour la raciologie fixiste démontrant la permanence des traits ethniques différentiels. Néanmoins, Edwards n’en resta pas à cette étude séminale. En 1831, il présentait à l’Académie des inscriptions et belles-lettres des recherches sur les langues celtiques en France et dans les Îles Britanniques et son ouvrage fut distingué hono-rablement par la Commission du prix Volney de l’Institut. Convaincu du mutuel appui que se prêtaient l’enquête de bibliothèque et les observations prises sur le vif, au cœur des populations, Edwards s’offrait en médiateur.

44

Bien sûr, remarquait-il, l’histoire des conquêtes prouvait qu’un petit nombre d’envahisseurs peut imposer son idiome à une multitude « sans altérer en général ses caractères physiques ». Mais « quoique la filiation des langues ne coïncide pas toujours avec la similitude des races, elles s’accordent souvent et dans une grande étendue ». La concession, en sorte, n’invalidait pas la généralité de la règle des con-cordances. La linguistique s’avérait un guide précieux dans les investigations des premiers âges de l’humanité. Rappelant les rapports de certaines langues européennes avec le sanscrit et le zend, Edwards inclinait même à confondre les types physiques, si distants soient-ils : « N’est-ce pas une coïncidence singulière que j’aie lieu de croire, d’après les documents que j’ai eus sous les yeux, que le type du beau idéal grec existe ou a existé dans l’Inde ? » [67]  Edwards, 1841a, 46, 83 et 104 note 1 ; cf. aussi 1841b,... [67] . Cette parité trop idéale, notons-le, ne devait rien aux effets morphogènes et convergents des climats ou du mode de vie. Edwards était probablement, comme Desmoulins, gagné aux thèses polygénistes ambiantes. Quoique ses positions fussent moins dessinées, il en forgea l’outil en démontrant l’hérédité des races, au physique comme au moral [68]  Blanckaert, 1988. [68] . Edwards, président de la Société ethnologique, organisait à son profit la coexistence conflictuelle de plusieurs modèles à l’intérieur d’une unique conjoncture [69]  Cf. Rignol, 2003, 866-873. [69] .

45

Les préventions de Desmoulins n’en furent pas pour autant négligées. Rappelées ici ou là [70]  Cf. Berthelot, 1845, 111-112 ; Courtet de l’Isle, 1838,... [70] , elles prendront un tour plus décidé, incisif, sous la plume du géographe Louis Vivien de Saint-Martin dès 1843. Comme nombre d’auteurs, ce dernier assurait qu’une bonne classification anthropologique, exprimant fidèlement les rapports réels des êtres, serait « la science elle-même ». Or la nomenclature sacrifiait toujours à l’es-prit de système lorsqu’elle s’appuyait exclusivement sur les éléments « glossographi-ques ». Ceux-ci ne répondaient pas même à des prédispositions de l’organisme, variables selon les races. De plus, la littérature ethnographique abondait en exemples contradictoires de peuples semblables par le corps parlant des langues différentes, en Amérique, en Sibérie, dans la Nouvelle-Hollande, etc., ou, à l’inverse, de « langues sœurs » partagées par des peuples que leurs particularités physiques « montrent évidemment appartenir à des races distinctes ».

46

Une fois encore, la famille « hindo-germanique » était mise en balance pour convenir de « l’insuffisance absolue et l’infériorité relative de la comparaison des lan-gues pour déterminer la parenté originelle des peuples ». La preuve « éclatante » du « peu de fondement qu’il y a à faire sur la comparaison exclusive des langues pour les classifications ethnographiques » tenait à ces « anomalies », ces « erreurs » d’attri-bution qui se multipliaient avec l’étude. Sans être congédiée, la linguistique se voyait dorénavant subordonnée aux « indications combinées de la structure anatomique, de la physionomie, de la couleur et de la nature des cheveux, et de la couleur de la peau ». Elle n’était plus qu’un « élément secondaire » et la raison de cette disgrâce éclatait aux yeux des moins prévenus :

47

« C’est que les traits organiques des races humaines et le langage propre à chacune d’elles sont doués d’une force de résistance extrêmement inégale aux diverses causes d’altération auxquelles ils sont soumis. Et c’est en cela précisément, c’est dans la fixité des caractères organiques des espèces naturelles, se reproduisant inaltérés de génération en génération, bravant la diversité des climats, le changement des lieux natifs, l’amélioration graduelle de l’état social, en un mot les changements de domination, de résidence et de régime ; c’est, d’une autre part, dans l’extrême malléabilité du langage, subissant, au contraire, les influences toujours actives du temps et des hommes, des événements et de la nature, et se prêtant à toutes les modifications que ces causes multipliées lui imposent ; c’est dans ce caractère diamétralement opposé de permanence d’une part et d’instabilité de l’autre, qu’est la supériorité de l’étude de l’homme physique ou de l’anthropologie sur le rapprochement des idiômes ou la glossographie, pour le classement naturel des grandes familles du genre humain et l’éclaircissement des migrations antiques » [71]  Vivien de Saint-Martin, 1845, 57-75 (citation, 63-... [71] .

« De tous les talents particuliers, la langue est le plus permanent… »

48

Circonstance aggravante ou réponse directe, la philippique de Vivien de Saint-Martin paraissait au moment précis où la Société ethnologique parisienne découvrait, par un compte rendu de son secrétaire Gustave d’Eichthal, le dernier ouvrage de James Cowles Prichard, The Natural History of Man [72]  Prichard, 1848a. [72] . La coïncidence est signifi-cative. À cette date, le médecin de Bristol était sans doute le plus connu et le mieux cité des ethnographes comparatistes européens. Aucun savant du continent n’égalait sa réputation. La troisième édition de son grand œuvre Researches into the Physical History of Mankind, en cours de publication depuis 1836, atteindra à son achèvement en 1847 cinq forts volumes. Depuis sa thèse latine de 1808 et sa première parution anglaise en 1813, ce texte incontournable avait subi nombre de remaniements, tant théoriques que documentaires. Cependant, les mises à jour successives n’en chan-geaient pas la facture monogéniste et, diront les adversaires, bibliolâtre.

49

Compendium de sa doctrine, The Natural History of Man, dont une traduction française est publiée dès 1843 par François-Désiré Roulin, allait devenir le manuel de référence de l’anthropologie catholique française. À sa lecture, Gustave d’Eichthal regrettait que Prichard eût soumis tout son exposé à l’examen de la seule question de l’unité ou de la diversité primordiale des races humaines. Prichard, d’évidence, man-quait de distance ou d’impartialité, ce qui retentissait sur toutes ses démonstrations : « L’autorité des traditions bibliques ne lui a pas laissé à cet égard toute sa liberté : presque toujours il a préféré attribuer à l’influence des agents extérieurs, et à des circonstances climatériques, des variations qui, dans l’opinion du rapporteur, s’expli-queraient d’une manière plus naturelle par une différence typique des races ou bien par l’influence d’un croisement » [73]  Procès-verbal du 26 mai 1843, Mémoires de la Société... [73] .

50

Émule de Blumenbach, Prichard ne se contentait pas d’importer les thèses clas-siques du dégénérationnisme. Adversaire de la philosophie matérialiste et athée des raciologues continentaux qui, selon lui, rabaissaient l’homme au rang de l’animal, il redéfinissait techniquement l’ethnologie comme une science historique. Et loin d’ad-mettre que les races fussent sui generis, il pensait que l’essor de la civilisation sti-mulait la disposition à la variabilité spontanée des groupes humains. L’ascendant des climats, la nourriture, contribuaient certainement à la bigarrure du genre humain. Mais le « genre de vie », la dominante économique du rapport à la nature, tantôt inhi-bitrice (chasse), tantôt favorable à l’expression des talents (élevage, puis agriculture), donnaient aux facteurs « moraux » un rôle prépondérant dans la diversification de la physionomie et du caractère des nations.

51

Le corps et l’esprit s’harmonisaient d’eux-mêmes, non par décret de nature mais par l’accord nécessaire des causes et des effets. C’est ainsi, affirmait Prichard [74]  Prichard, 1848a, 108-109. [74] , qu’en huit siècles, les Turcs de conformation mongoloïde sont « devenus complètement identiques aux Européens » en se civilisant dans les empires ottoman et perse. Il soulignait pareillement que les Hottentots des hauts plateaux d’Afrique australe avaient subi l’empreinte d’un mode d’existence nomade et, de là, échangé la physio-nomie prognathe des sauvages éthiopiens pour le faciès carré des Toungouses. Il s’agissait, en l’occurrence, d’Africains « mongolisés ». L’élargissement de la face, le bistre de la peau et la forme « pyramidale » de la boîte crânienne correspondaient alors à la fixation héréditaire d’adaptations physiques et intellectuelles associées à la vie pastorale [75]  Ibid., 108, 310-313 et 592. [75] . L’habitude est, au sens propre, une seconde nature [76]  Ibid., 478 et suiv. [76] .

52

Du fait de ces transformations profondes et réversibles dans la suite des temps, la classification des variétés humaines par les types physiques s’avérait un échec cui-sant. En l’absence de principes fixes, admis de tous, il devait arriver que chaque nouvel ethnologiste défît les arrangements de ses prédécesseurs. Prichard condamnait sans réserve l’arbitraire des systèmes fondés sur des caractères labiles ou superficiels. Il leur opposait son propre protocole philologique, pareillement exclusif.

53

« Puisque je refuse de suivre ceux qui tiennent pour acquis que l’humanité tire son origine de plusieurs souches indépendantes, je jugerai superflu d’entrer dans cette discussion. Je m’efforcerai de décrire brièvement les principales familles humaines comme je les trouve distinguées par des preuves historiques, et spécialement par les plus authentiques des documents, à savoir leurs langues. Car de tous les talents parti-culiers, la langue est le plus permanent, et l’on peut montrer, sur maints exemples, qu’elle a survécu même à des changements très considérables dans les caractères physi-ques et moraux. La glossologie, ou l’histoire des langues fondée sur une analyse précise de leurs relations, est un domaine d’enquête pour ainsi dire nouveau. Il a été exploré avec un franc succès et de nouvelles découvertes y sont faites quotidiennement. On est de plus en plus convaincu aujourd’hui de la nécessité de donner pour fondement à l’ethnologie, c’est-à-dire à l’histoire des nations, l’étude des rapports de leurs langues. Le but visé par cette étude est moins de retracer l’histoire des langues pour elle-même, que celle des familles humaines dont elles démontrent l’affinité » [77]  Prichard, 1848a, 132-133. [77] .

54

En apparence, Prichard faisait montre d’empirisme. Mais il avait mûri son projet et la rivalité des approches anatomique et linguistique éclatait quand ses devanciers la voilait sous une dialectique du juste milieu. Introducteur de la méthode historiciste allemande dont, au demeurant, il n’appréciait pas les critères d’excellence linguistique et moins encore la philosophie raciale [78]  Augstein, 1998, 357-358 ; 1999, 161 et suiv. [78] , il en gardait l’esprit. Le langage exprimait la mentalité d’un peuple et Prichard plaçait la parenté des idiomes sous le signe de l’ori-gine. Toutefois, ce savant dévot n’acceptait pas que l’hébreu fût relégué, comme le suggéraient Schlegel et Humboldt, au nombre des langues mécaniques, non philoso-phiques. Il le tenait pour langue divine et il ne partageait pas l’opinion répandue qui valorisait la linguistique indo-européenne ou se résignait à déclarer irrémédiablement perdue la parole de nos premiers ancêtres.

55

Prichard prenait de notables libertés avec ses maîtres en philologie. Pour restaurer le lien distendu entre des groupes linguistiques qu’on disait irréductibles, il s’efforçait dès 1813 de rapprocher les traditions mythologiques des principales civilisations anti-ques et d’ajuster leurs chronologies. Il en concluait que le berceau de l’humanité se situait probablement entre Nil et Gange. Les vagues migratoires devenaient la clé de l’histoire humaine, au même titre que les mythologies attestant, par leurs « supersti-tions » communes et malgré sa corruption, le mystère d’une unique Révélation.

56

Outre des publications sur l’ancienne Égypte, la principale contribution philolo-gique de Prichard portait sur les origines orientales des Celtes. Dans la première édition des Researches, il se disait déjà persuadé que les Celtes venaient d’Asie [79]  Prichard, 1813, 526-534. [79] . Il en voulait pour preuve la comparaison du régime des castes et le rôle sacerdotal congruent des druides et des brahmanes. Pour ce qui regarde la langue elle-même, d’affiliation toujours controversée dans cette période, Prichard procédait par concaté-nation. Puisque le celtique ressemblait au germain ou aux dialectes gréco-latins, slaves, etc., dont la connexion orientale était maintenant établie, il ne pouvait faire exception à la généralité du fait. Prichard en restait là. Il annonçait seulement qu’il rendrait public au plus tôt le résultat de ses investigations. L’ouvrage The Eastern Origin of the Celtic Nations paraîtra en 1831 [80]  Cf. Augstein, 1998 et 1999, chap. 6. [80] . Prichard allait bien au delà d’un constat généalogique. Il ne se contentait pas de réintégrer les Celtes parmi les Indo-Européens. Il affirmait encore qu’ils avaient connu une civilisation raffinée avant de dégénérer sous l’influence des conditions grossières de leurs premiers établissements d’Occident. De plus, le Celtique lui semblait faire la transition tant espérée entre la langue des Hébreux et celle des nations indo-européennes. Il en sera, selon son mot, le « chaînon intermédiaire » [81]  Citation in Augstein, 1999, 168. [81] .

57

L’incongruité du propos moralo-philologique pouvait étonner les contemporains. Dans un contexte de sécularisation des études historiques, Prichard gagnait néanmoins l’estime de tous les esprits conformistes qui pensaient que l’homme ne se résumait pas à la physiologie des races et que le langage, don divin, symbolisait le trait d’union et comme la marque de l’élection du genre humain. L’Angleterre, durant ces années 1830, accentuait son insularité par le retour en force des thèses physico-théologiques popularisées par les traités de Bridgewater. Prichard s’inscrivait naturellement dans cette propagande providentialiste destinée à rapprocher la science et la religion.

58

Nul hasard donc si Nicholas Wiseman, professeur d’hébreu et de syriaque à la Sapienza et futur archevêque de Westminster, paraphrasait son propos avec enthousiasme « comme s’il s’agissait d’un appendice du Pentateuque » [82]  Augstein, 1999, 207. [82] . L’influence des conférences apologétiques de Wiseman contribua au succès de Prichard parmi les intellectuels catholiques. Ce dernier donnait des gages à tous les conservateurs qui, voyant la science se répandre parmi les classes moyennes, s’érigeaient en pro- fesseurs d’orthodoxie pour préserver leur magistère. Le philosophe anglican William Whewell, l’un des maîtres de Cambridge, donnait pareillement la plus grande autorité à ses déductions. En émancipant l’ethnographie de sa tutelle zoologique, Prichard avait posé les fondements d’une archéologie du langage, l’un des départe-ments récemment annexés au complexe des sciences dites « palétiologiques ». La glossologie acquérait ainsi une dignité épistémologique comparable à celle de la géologie, de l’astronomie ou de la paléontologie. Les sciences palétiologiques s’ef-forçaient de remonter à l’état passé par la considération de l’état présent des choses. Whewell ne les caractérisait pas seulement sous leur aspect descriptif, synchronique. Il attachait une valeur insigne à leur puissance d’investigation causale et nomologique.

59

La philologie, comme l’histoire de la terre ou l’évolution du système solaire, relevait d’une « histoire étiologique », axée donc sur la diachronie d’un processus irréversible. C’est en référence à Prichard que Whewell considérait l’ethnographie comme une science archéologique [83]  Whewell, 1967a, 398-399. [83] . Si l’on incluait l’Homme parmi les animaux dont on interroge la distribution, remarquait-il, la « palétiologie du langage » ne formerait qu’une section de la zoogéographie. « Mais la nature particulière de la parole et les idées que son usage implique, nous portent à traiter la Glossologie comme une science indépendante » [84]  Whewell, 1967b, tome 1, 649-650. [84] . En somme, réclamait le pieux professeur de philosophie morale de Trinity College, on pourrait étudier l’homme, ses ressem-blances et dissemblances, ses migrations d’une manière toute naturaliste. Mais, d’une part, l’histoire de l’homme commence quand finit celle des animaux. Ils sont station-naires alors qu’il est doué de progrès. D’autre part, l’homme est conduit par sa nature à la conviction que ses facultés morales lui sont imparties pour un but et par un arrêt de la Providence [85]  Ibid., 657 et 681-683. [85] .

60

Prichard ne pouvait trop surfaire l’importance du langage dans l’étayage doctrinal de son monogénisme. D’institution divine, la parole témoignait de l’unité psycholo-gique de l’humanité. Elle devait tenir la première place dans les classements et se sub-stituer aux « races » dans tous les cas litigieux. Au moment où se précisaient les lourdes dénotations biologisantes du terme « race », Prichard n’y voyait qu’un effet contingent des causes climatiques externes ou du degré de civilisation. Son apprécia-tion demeurera nominaliste. En matière taxinomique, le fait remarquable de la « permanence des langues » éclipsait tous les rapports physiques [86]  Cf. Stocking, 1973, lxxii-lxxiv et cii-ciii. [86] . En 1843, dans The Natural History of Man, Prichard multipliait les incongruités. Par exemple, il rap-prochait délibérément les Touaregs noirs, à chevelure crépue, des Berbères par le seul témoignage de leur langue [87]  Prichard, 1848a, 559. [87] . Isolés dans des oasis, ils avaient subi l’action des agents physiques négrifiants. À l’inverse, et malgré leurs ressemblances « frappantes », Prichard hésitait à qualifier de « famille » naturelle les tribus noires et crépues de la région centrale de l’Afrique, car la preuve linguistique de leur consanguinité ou de leur mutuelle dérivation faisait encore défaut [88]  Ibid., 589. [88] . D’autre manière, il révoquera en doute la classification craniologique des races américaines établie par Samuel George Morton en 1839, en se justifiant :

61

« L’affinité des langues fournit la seule base solide pour les arrangements ethnolo-giques, et c’est la méthode qu’ont suivie les grands philologues de la race américaine, du Ponceau, Pickering et Gallatin. Nous devons suivre ce fil aussi loin qu’il nous mène et, quand il vient à se rompre, nous devons nous contenter de probabilités, de ce degré d’approximation vers la vérité historique que l’examen des circonstances géogra-phiques et autres données analogues nous procure » [89]  Ibid., 366-367. Sur le contexte d’analyse des langues... [89] .

62

N’était-il pas paradoxal, pourtant, d’affirmer à la fois la permanence des idiomes et leur origine commune dans l’unité de la langue-mère hébraïque ? Prichard ne reproduisait-il pas le geste iconoclaste des linguistes polygénistes quand il affranchis-sait la race de tous ses attributs classiques ? Cette question heurta sans doute les contemporains mais Prichard n’en parla guère. Sa solution, pour n’être pas conven-tionnelle, s’inscrivait dans les enchaînements de l’histoire universelle. Pour lui, la fixité du type physique était, en effet, inversement proportionnelle à celle des langues. Avec le raffinement des manières, la civilisation suscitait la variabilité des physio-nomies. Dans le même temps, la langue se stabilisait par la généralisation de l’écri-ture. Son principe de préservation était donc à l’opposé de la propension du corps à se différencier, par les métiers ou le genre de vie. L’identité du langage s’accroissait aussi avec le volume des sociétés, la nécessité des communications et le partage des traditions.

63

« La permanence des langues est un fait remarquable dans l’histoire de l’humanité, et elles semblent plus constantes à raison de l’avancement de la société. Parmi les nations civilisées qui détiennent le savoir des lettres, la modification du dialecte est très lente. Les récits populaires ou les annales nationales définissent bientôt un standard ou un modèle sur lequel les futurs écrivains règlent leur style et l’idiome s’installe » [90]  Prichard, 1813, 245. [90] .

64

Par contraste, le dialecte oral des sauvages errants variait communément à de brèves distances. La divergence initiale des langues s’expliquait alors par l’éparpille-ment des petites tribus humaines, ce qui permettait de réintroduire la légende biblique de la tour de Babel, fût-ce à titre conjectural, dans une matrice d’interprétation natura-liste [91]  Augstein, 1999, 167. [91] . Enfin, Prichard minorait autant que possible l’hypothèse de la substitution des langues, soit par conquête, soit par commerce, en alléguant la rareté des épisodes coloniaux durables [92]  Prichard, 1813, 244. [92] . Même si la priorité de la preuve linguistique se fit plus polé-mique avec l’avènement de la raciologie héréditariste, Prichard avait tracé son pro-gramme dès ses premiers écrits. Il n’en dérogea pas. L’ethnologie, par vocation et par synthèse, s’inscrivait dans le mouvement des sciences historiques. Elle en figurerait l’incipit. Le syntagme d’« histoire naturelle de l’homme », qui rappelait la raciologie, parut donc une commodité de vocabulaire. Prichard lui aurait volontiers substitué, dans le sillage de Whewell, une archéologie morale ou Palaelexia [93]  Cf. Prichard, 1848b. [93] .

Le dédoublement de l’ethnologie

65

Par ses écrits comme par ses allocutions lors des séances annuelles de la British Association for the Advancement of Science, Prichard réussit à imposer un certain « style national » de la recherche ethnologique qui va favoriser l’institutionnalisation de la nouvelle science puis sa reconnaissance dans les milieux académiques. Créée à la fin de l’année 1843, et malgré son titre d’emprunt, l’Ethnological Society of London garda majoritairement l’orientation philanthropique et comparatiste de son inspirateur. En 1845, Prichard quittait Bristol pour Londres et présida la Société jusqu’à son décès en 1848. À sa suite, les principaux leaders d’opinion tentèrent durant une dizaine d’années de contrecarrer les présupposés zoologiques de l’ethno-logie continentale en proposant une alternative globale, beaucoup plus historique et toujours diffusionniste [94]  Cf. Stocking, 1971, 370-373. [94] .

66

Au jugement de son disciple Robert Gordon Latham, auteur d’ouvrages sur les migrations humaines et la classification des langues, les Researches de Prichard gar-daient une éminence inégalée tant en Angleterre que dans d’autres pays, « même pour ceux qui inclinent à déférer aux réalisations, supposées supérieures, des chercheurs continentaux » [95]  Latham, 1850, vii. [95] . Latham critiquait l’abus du mot « race » qui désignait tantôt une simple variété, tantôt une espèce séparée. Ce terme, protestait-il, est purement subjectif. Il nous en dit plus long sur l’opinion de l’utilisateur que sur l’objet qu’on veut approfondir [96]  Ibid., 564. [96] . De plus, la conformité des conditions d’existence devait sponta-nément rapprocher les types physiques, même s’ils n’avaient aucun lignage commun. Or l’ethnologie, science historique inductive, s’appuyait exclusivement sur des faits de transmission incontestés. La langue, sous ce rapport, offrait des garanties bien supérieures à toutes les considérations craniologiques ou physicalistes. Car « rien ne peut déterminer l’usage de combinaisons semblables de sons articulés dans divers idiomes sinon l’imitation » [97]  Ibid., 562. [97] . Cette clause restrictive supposait que la classification obéît au principe généalogique. Ainsi, la question de l’antiquité de l’homme serait solutionnée par la philologie [98]  Ibid., 565. [98] . Au delà d’une simple caractérisation différentielle, les faits langagiers se signalaient par leur valeur sémiotique. Ils rendaient ainsi témoi-gnage d’un héritage culturel venu du plus lointain des âges.

67

« La classification ethnologique traite des modalités propres à l’ascendance et à la parenté. Son but n’est pas de distribuer les individus ou les groupes selon quelque ca-ractéristique physique ou morale, sauf si cette caractéristique indique une communauté de souche » [99]  Latham, 1850, 561. [99] .

68

Latham, Richard Cull, Thomas Hodgkin et une demi-douzaine d’animateurs de l’Ethnological Society formaient l’arrière-ban d’un prichardisme d’engagement très vite obsolète. En 1850, Latham ambitionnait de coordonner les divers aspects d’une « histoire naturelle de la civilisation ». Cette démarche spéculative sera fragilisée, en Angleterre même, quand une nouvelle génération d’ethnologues formés à l’anatomie s’affranchira du moule bibliste des connexions historiques pour déclarer haut et fort, avec Robert Knox [100]  Knox, 1850, v. [100] , que la race commande les affaires humaines et, qu’en un mot, la « civilisation » ne connaît pas d’autre ressort. La quête identitaire des peuples avait pris forme agonistique et les antipathies raciales, au cœur des nationalismes, foulaient aux pieds les préceptes universels de la morale chrétienne. L’instinct de race justifiait la haine des Celtes irlandais pour la loi saxonne et la rivalité des Latins et des peuples du Nord.

69

Knox annonçait que par sa violence et sa durée la question des races dominerait tous les débats contemporains. « Selon moi, la race, la force du lignage est tout ; l’homme en porte l’empreinte » [101]  Ibid., 6 ; cf. Richards, 1989, 391 et suiv. [101] . La constitution mentale, héritée en droite ligne de la série des ancêtres, lui devait l’essentiel. Knox la croyait aussi fixe et inaltérable que les caractères physiques. L’économie des relations humaines n’était pas livrée au hasard mais à la loi éternelle des hostilités et des subordinations. Au verdict de Knox, la physiologie détenait la clé d’analyse de tous les désordres sociaux et politiques présents.

70

Face à ces « graves questions de race », l’« illustre Prichard » n’avait réussi qu’à « égarer les cerveaux anglais ». D’où leur retard : les matériaux d’une description systématique des races humaines « manquaient totalement » [102]  Knox, 1850, 23. [102] . La fronde des natura-listes dénonçait maintenant le droit de la philologie à s’ériger en science générale de la nature humaine. La dissection des langues ne valait pas une leçon d’anatomie. Si la cause l’emportait sur l’effet, la « bataille d’objectivité », selon l’argument de Loïc Rignol [103]  Rignol, 2003, 871-872. [103] , « se présenterait sous la forme d’un chiasme : le corps du langage de la philologie contre le langage du corps de la science de l’homme ».

71

On peut dater, à titre purement documentaire, de la décennie 1850, la fin de cette relation ancillaire qui vouait la diagnose des races à la marginalité. L’autorité des linguistes perdant en vigueur avec la décroissance de productivité du paradigme bibliste, les naturalistes réclamaient pour eux-mêmes une homologation trop long-temps différée. La querelle des monogénistes et des polygénistes, envenimée avec la sécularisation des études, devenait « l’alpha et l’oméga de l’ethnologie » [104]  Broca, 1877a, 321 ; Blanckaert, 1996b. [104] . Elle cata-lysait les oppositions méthodologiques. Entre langues et races, chacun devait se déter-miner. Il en résultait néanmoins cette faiblesse foncière qu’une ethnographie, née d’hier et « encore peu avancée », passait, aux yeux des moins prévenus, pour une « double science » [105]  Rémusat, 1854, 784. [105] . Elle manquait donc de direction.

72

Le divorce s’amorça avec la parution, en 1839, de la fameuse monographie com-parative des crânes des nations aborigènes des deux Amériques par le naturaliste de Philadelphie Samuel George Morton. Crania Americana inaugurait un genre classifi-catoire riche d’avenir. En apparence, Morton traitait Prichard avec respect et même onction. Il lui dédia l’ouvrage. Toutefois, Morton [106]  Morton, 1839, 2-3. [106] jugeait indigne de la toute-puis-sance divine que les descendants de Noé fussent livrés sans autres moyens à l’adver-sité des éléments atmosphériques extrêmes. Puisque son grand Dessein visait à leur dispersion harmonieuse, il était « raisonnable » d’admettre que chaque race eût été, dès l’origine des temps, adaptée à son cadre d’existence. Les disparités physiques s’a-véraient ainsi indépendantes des causes externes. La thèse autochtoniste s’accom-modait fort bien du providentialisme ambiant [107]  Cf. Blanckaert, 2004. [107] . Comme le redira Paul de Rémusat [108]  Rémusat, 1854, 804. [108] , « la même main qui a fait croître l’herbe dans les campagnes de l’Amérique n’a-t-elle pu y mettre les hommes ? ». Les variétés présumées de Blumenbach étaient d’authen-tiques races et Morton ne déguisait guère ses inclinations polygénistes. Pour lui, la race américaine différait des Mongols dont on la croyait issue par voie de migration. Elle s’en différenciait également par le langage. D’une manière générale, Morton convenait qu’on pouvait pondérer les critères anatomiques et ethnographiques mais sa préférence était visible. À l’égard des Indo-Européens de Prichard, il précisait nettement le fait :

73

« Sans mésestimer ces analogies philologiques, je suis enclin à croire, avec Humboldt, que nous ne pourrons jamais décider de la parenté des nations par la simple comparaison des langues. Car elle n’est, malgré tout, qu’un des indices permettant de résoudre cette grande énigme. Le Dr Prichard en personne admet que l’Europe était déjà habitée par un "peuple plus ancien" avant l’apparition des Asiatiques ; et quoique son langage eût été modifié par leurs communications, il n’y a aucune évidence pro-bante que le caractère de ce groupe primitif fût en rien altéré par l’arrivée graduelle des envahisseurs orientaux. Le Dr Prichard range les tribus celtes parmi les Indo-Européens alors que Sir William Betham, (…) s’appuyant lui-aussi sur la ressemblance du lan-gage, les rapproche de la branche phénicienne des Arabes. Face à de tels désaccords, demandons-nous si le terme Indo-européen ne s’appliquerait pas mieux à certaines langues d’Europe, plutôt qu’à ses habitants eux-mêmes ? » [109]  Morton, 1839, 18. [109] .

74

Dans l’un de ses manuscrits publiés dans les grandes compilations polygénistes de ses émules Josiah Nott et George Gliddon en 1854, Morton rappelait que selon Prichard, les Lapons, finnois de langue, avaient acquis des traits mongols sous l’in-fluence des régions arctiques. Cependant, objectait-il, pourquoi les peuples d’Islande, d’extraction teutonique, n’avaient-ils rien perdu de leurs traits primitifs alors qu’ils vivaient depuis six cents ans sous les mêmes latitudes ? C’était, disait-il, une « ques-tion vitale en ethnologie ». Et de sa solution dépendait la validité des classements. S’inspirant à son tour de Desmoulins, qui citait le cas des esclaves noirs devenus fran-cophones à Saint-Domingue, Morton expliquait la persistance du type caucasien par l’isolement des Islandais. À l’inverse, les Lapons avaient longtemps cohabité plus au Sud avec des Finnois de souche et adopté leur idiome [110]  Morton, 1854, 322. [110] . Nott et Gliddon allaient en-chérir et décocher autant de flèches contre l’argument « fallacieux » de Prichard et de l’école unitaire. « Il n’y a pas de fait mieux établi en ethnographie : les caractères physiques sont plus constants que les langues non-écrites ». Un type, rediront-ils, peut survivre indéfiniment à son langage, son histoire, sa religion et même à ses souve-nirs [111]  Nott, Gliddon, 1854, 96 et 205-206. [111] . En résumé, « la philologie, au lieu d’être l’ethnologie même, n’est qu’un ins-trument, sans doute précieux, parmi beaucoup d’autres outils indispensables aux re-cherches. Les pouvoirs de la science dénommée "linguistique" ne sont pas infinis (…). Nous ne disposons pas seulement d’un catalogue complet des noms de toutes les langues » [112]  Gliddon, 1857, 569. [112] .

75

Grâce à la théorie aryenne, la philologie anglaise prétendait remonter aux premiers temps des migrations humaines. Mais un linguiste avisé comme Ernest Renan distin-guait soigneusement « deux parties » au problème de l’apparition de l’homme, l’un concernant le principe matériel, corporel, de son existence, l’autre le principe spiri-tuel, historique, de sa vie sociale. Si le langage émanait bien des premiers établis-sements humains, il ne se calquait pas pour autant sur le schéma d’expansion avéré des variétés primitives de notre espèce. La linguistique ne coïncidait donc pas obligatoirement avec les verdicts de la physiologie raciale. Elle demeurait muette sur le point en litige, à savoir l’unité consubstantielle, immédiate, d’un type biologique hypothétique et d’un moule mental exprimé par l’idiome. Ainsi, même si la race sémitique pouvait être apparentée physiquement à la grande formation indo-euro-péenne, une conjecture plus ou moins acceptée par Renan dans son Histoire générale des langues sémitiques, les deux grands systèmes de l’hébreu et du sanscrit s’avé-raient irréductibles, tant par leur lexique que par leur grammaire. Dans ce cas précis, il fallait donc supposer que, dès l’origine, une même race se fût partagée en plusieurs familles élaborant chacune leur langage en toute indépendance. Dans son essai De l’origine du langage, daté des années 1847-1848, Renan consacrait à son tour le dédoublement des études ethnogéniques : « La philologie ne doit pas s’imposer d’une manière absolue à l’ethnographie, et les divisions des langues n’impliquent pas néces-sairement des divisions de races » [113]  Renan, s.d., 203-204 ; cf. aussi Blanckaert, 1996a ;... [113] . Il concédait d’ailleurs qu’un « voile impéné-trable » recouvre pour nous les premiers âges de l’humanité et que, sur ce terrain spéculatif, les « légitimes inductions de la science s’arrêtent bien vite » [114]  Renan, s.d., 201. [114] . Pourtant, et du fait même de toutes ces incertitudes, l’anatomie se proposait doublement, comme critère d’identification des populations archaïques et comme opérateur de classement.

76

« Quelqu’un a dit que "quand l’histoire est silencieuse, le langage fait preuve". Le cranioscopiste sait que si le langage fait à son tour défaut, ce sont bien souvent les formes crâniennes qui font preuve. (…) Quand le langage d’un peuple antéhistorique serait à jamais perdu, la découverte des têtes osseuses nous fournirait les moyens de préciser leur rang ou position dans l’échelle humaine, etc. De ces considérations, nous sommes conduits à reconnaître l’existence d’une école craniologique en Ethnologie, d’un principe craniologique de classification et de recherche, et d’un test craniologique des affinités et diversités » [115]  Meigs, 1857, 224. [115] .

77

L’alternative s’imposait alors, en dépit des efforts déployés par les spécialistes des langues et des mythes pour actualiser leur rapport aux thèses monogénistes d’héritage prichardien. Alors qu’en Angleterre Friedrich Max Müller fondait sur leur analyse une « paléontologie linguistique » [116]  Cf. Stocking, 1987, 56-61 ; Bosch, 2002, chap. 2. [116] , Christian Karl Josias von Bunsen, un diplomate prussien établi à Londres, tentait toujours de regrouper les peuples par grandes divisions philologiques. En 1847, ce dernier proposait de recentrer sous le concept de « Touraniens » les langues du nord-est de l’Asie et les superstrats européens (basque, lapon), mais aussi bien tous les idiomes agglutinatifs d’Amérique, de Malaisie, de Polynésie, etc. Pour que de telles catégories, à l’image des familles « indo-européennes » ou « sémitiques » solidarisées par leurs affinités communes avec l’ancien égyptien, pussent se greffer sur un tronc adamique sans donner prise aux lectures polygénistes, il convenait enfin de les assimiler à des degrés divers d’un unique développement menant des langues mécaniques à l’organisme flexionnel des langues aryennes. Selon ce dispositif, le chinois monosyllabique représentait la survivance du « parler antédiluvien » [117]  Bunsen, 1848. Sur l’origine du terme « touranien »,... [117] .

78

Dans le détail, ces positionnements sophistiqués, et ouvertement contestés par des linguistes comme Ernest Renan [118]  Renan, s.d., 40-54. [118] , n’allaient pas sans contrepartie. Le modèle actua-liste de Bunsen et de son protégé Max Müller, semblable en cela à la géologie de Charles Lyell qui les impressionnait favorablement [119]  Cf. Bosch, 2002, 207 et suiv. [119] , demandait du temps. Réfutant les datations bibliques des exégètes, Bunsen s’aventurait dans les parages de l’hérésie en réclamant pour l’homme des origines une antiquité de 20 000 ans [120]  Burrow, 1967, 194. [120] . Cette posture défensive était intenable. En 1857, George Gliddon ridiculisait ces appellations de « touranien » ou de « sémitique » dont les définitions rencontraient si mal les « races » des physiologistes [121]  Gliddon, 1857, 563 et suiv. [121] . Aucun philologue n’était capable de réduire à l’unité d’un langage primordial la trinité soutenue par les monogénistes qui s’évertuaient à distribuer l’humanité en Aryens, Sémites et Touraniens. D’ailleurs, le principe des centres primitifs des langages avait été victorieusement prouvé par Renan pour les langues sémitiques et par John Crawfurd pour les idiomes malais [122]  Ibid., 577. [122] . Quant à la chronologie, elle passait moins pour une marque d’ouverture à l’esprit des temps nouveaux que pour un aveu d’impuissance [123]  Ibid., 587 ; cf. aussi 571. [123] . Le divorce était consommé.

79

« N’affichons donc point la prétention d’apporter une précision rigoureuse dans un sujet qui ne la comporte pas. Les titres d’origine des races sont perdus dans la nuit des temps ; il n’appartient ni à l’histoire, ni à la linguistique, ni à l’étude des anciens monuments, de nous les restituer complètement. De ce qu’il y a quelques rapports entre la langue que je parle et le sanscrit, et de ce qu’on aurait trouvé un établissement kimrique dans les hautes vallées du Caucase, je ne me croirais pas autorisé à tirer cette conclusion, que les Hindous et moi ayons eu les Géorgiens pour parents communs ; (…) Encore une fois, en qualité d’anatomiste et de physiologiste, j’ai dû accorder la préférence aux caractères tirés de l’organisation » [124]  Bérard, 1848, 475-476. [124] .

Libérer l’anthropologie de la tutelle linguistique

80

Cette passe verbale allait prendre fin avec l’intervention de Paul Broca dans le débat ethnogénique européen. Organisateur de la culture anthropologique française, fondateur de la Société d’Anthropologie de Paris en 1859, Broca entra en carrière par la voie polémique [125]  Cf. Blanckaert, 1995. [125] . Ses premières recherches sur l’hybridité de 1858 s’agençaient, de son aveu, en « plaidoyer polygéniste » de facture zoologique et résolument anti-prichardien. Libre penseur, Broca éreintait l’adversaire qui compromettait, par ses faux-fuyants, tant la science que la religion. « Les explications que les unitaires ont essayé de donner jusqu’ici sont tellement arbitraires, les influences climatériques qu’ils ont invoquées tellement nulles, les hypothèses historiques qu’ils ont appelées à leur secours tellement fabuleuses, qu’il est permis de se demander comment de pa-reilles aberrations ont pu se produire dans la science et trouver crédit auprès des gens sérieux » [126]  Broca, 1877b, 370. [126] .

81

Comme il arrive souvent dans les phénomènes de transfert culturel, et ici de contre-référence, c’est par la médiation américaine de l’École de Philadelphie que Broca connut Prichard. S’il eut le bénéfice de la synthèse, il en emprunta fond et forme les argumentations. Son ton pamphlétaire était bien dans l’esprit des écrits de Josiah Nott et George Gliddon. La seule différence ne résidait pas dans leur degré variable d’agressivité mais dans la valeur subversive, d’intensité variable selon les pays, conférée au paradigme polygéniste. Aux États-Unis, et de même dans l’Angleterre de Robert Knox, il s’agissait d’un combat d’avant-garde, antireligieux notamment, alors que les naturalistes français avaient amorcé le tournant racial des études ethnographiques une génération plus tôt, avec Edwards, Desmoulins et une pléiade d’historiens romantiques. Broca se situait en milieu complice, voire com-plaisant. Il reconnaissait d’ailleurs en 1869 que Vivien de Saint-Martin avait anté-rieurement formulé « avec la plus grande netteté les principes fondamentaux de l’anthropologie » [127]  Broca, 1874, 494. [127] .

82

Dès 1858, il critiquait déjà, à propos des Aïnous enclavés parmi les Japonais, les Mandchous et les Coréens qui leur ressemblaient si peu sous le rapport de la pilosité, l’ineptie des doctrines diffusionnistes. Il remarquait, avec force sarcasmes, que quel-ques monogénistes les font descendre d’une colonie de Celtes velus qui se seraient dirigés de la Mésopotamie vers la mer du Japon en passant par l’Angleterre, attendu « qu’il n’y a pas moins de trois mots anglais dans la langue kourilienne » [128]  Broca, 1877b, 375. [128] . Passé cette escarmouche, Broca se persuadait que les monogénistes avaient investi le champ des savoirs philologiques par défaut, quand ils avaient compris que les différences physiques séparant les grands types de l’humanité s’avéraient « tout à fait incom-patibles » avec la supposition d’une souche commune.

83

« Les monogénistes, se sentant faibles sur le terrain de l’anatomie, ont cherché depuis longtemps à transporter la discussion sur un autre terrain. Ils ont espéré un instant que l’étude des langues leur donnerait enfin gain de cause (…). Mais il a fallu renoncer à cette espérance lorsque le champ de la philologie comparée s’est étendu ; lorsqu’on a reconnu l’impossibilité de rattacher les langues dites sémitiques à celles qui se groupent autour du sanscrit ; lorsqu’on a dû avouer que le chinois, le basque, les dialectes américains, africains, polynésiens, australiens, n’ont aucune connexion soit entre eux, soit avec les autres. On s’est attaché alors à établir ce qu’on a appelé l’unité morale du genre humain ; mais toutes les recherches qu’on a faites dans ce sens ont abouti à démontrer au contraire que la diversité intellectuelle et morale des principales races est plus grande encore que leur diversité anatomique » [129]  Ibid., 407-408. [129] .

84

Dans ce vaste mouvement pendulaire qui rythmait les recherches ethnographiques depuis un demi-siècle, Desmoulins – toujours cité – avait vu juste. La stratégie d’ho-mologation des linguistes n’était qu’un expédient trompeur et obsolète. Elle suscitait néanmoins l’ambivalence des jugements. La découverte de l’irréductibilité des idio-mes forçait l’enthousiasme des polygénistes. En matière généalogique et classifica-toire, par contre, il en allait autrement. Les verdicts erronés des philologues avaient détourné les meilleurs spécialistes de l’observation anatomique. Dorénavant, Broca leur imputait le retard de la science de l’homme. La mise en parallèle de la langue et de la race tendait à l’artifice. Dans une lettre à Giustiniano Nicolucci, datée de décembre 1852, le célèbre craniologiste suédois Anders Retzius assurait, lui aussi, que les langues « ne donnent pas des caractères sûrs de la véritable nationalité d’un peuple, car plusieurs ont totalement perdu leur langue originaire » [130]  Retzius, 1864, 120. [130] . À peu d’années près, un auteur modéré comme Roget de Belloguet convenait pareillement que, quoique les langues restassent « un des caractères les plus persistants et les plus démonstratifs de toute nationalité », l’histoire indiquait nombre de peuples ayant changé d’idiomes. Cette preuve s’avérait finalement « moins infaillible qu’on ne l’a prétendu » [131]  Roget de Belloguet, 1858, 6. [131] . Georges Pouchet [132]  Pouchet, 1858, 195. [132] ajoutait à ce concert en remarquant que les langues « peuvent souvent fournir d’excellents renseignements, mais sans oublier qu’elles ont une mutabilité qui n’existe ni dans l’esprit, ni dans la forme des populations. Niebuhr nous semble avoir raison lorsqu’il insiste sur les précautions à prendre quand on veut appliquer la linguistique à la détermination des races, et il conclut qu’on doit donner une plus grande attention aux traits extérieurs ».

85

Partant de ce fait positif, qu’il n’était plus temps de développer, Broca [133]  Broca, 1860, 254-255. [133] reven-diquait bientôt la souveraineté de l’anthropométrie : « La confiance trop grande qu’on accorde à la linguistique a dû nécessairement introduire beaucoup d’erreurs dans la science ». À son jugement, la linguistique semblait doublement fautive. D’une part, elle minimisait les substitutions de langues dans les processus coloniaux et elle avait, d’autre part, la fâcheuse tendance de s’égarer dans des problèmes d’origine inso-lubles. Véritable obstacle épistémologique, son inconvénient majeur fut d’oblitérer les travaux novateurs en anatomie comparée des races. Contre la pétition de principe de l’argument étymologique, Broca faisait valoir en 1860 que

86

« d’une manière générale, il faut, dans les études anthropologiques, reléguer sur le second plan les renseignements fournis par la linguistique et accorder la préférence aux caractères physiques. L’homme peut changer sa langue, comme il change ses mœurs et ses croyances ; il conserve beaucoup mieux ses caractères physiques, qui survivent même dans beaucoup de cas à l’influence des croisements. On pourrait citer un grand nombre d’exemples de peuples de races très différentes qui parlent pourtant des dia-lectes de la même langue, et d’hommes de même race qui parlent des langues tout à fait différentes » [134]  Ibid., 254. [134] .

87

Inverser les tâches prioritaires revenait à recadrer la recherche autour du seul pro-gramme anthropométrique. Broca mesurait que les solutions de compromis avanta-geaient toujours la linguistique, science mieux installée, d’un haut standard acadé-mique. Ses nomenclatures faisaient autorité. Par leur pouvoir d’évocation, des déno-minations vulgarisées comme « sémites », « aryens » ou « touraniens », occultaient toutes les typologies construites par les naturalistes. Le linguiste polygéniste belge Honoré Chavée, membre de la Société d’Anthropologie, réduisait ainsi les langues sémitiques et indo-européennes à des organismes complexes, dont la « biographie » et l’« étoffe lexique » indiquaient des « moules » dissemblables qu’il croyait corrélés à des dispositions correspondantes de l’écorce cérébrale chez l’Arabe et l’Hindou. Il ne pouvait donc leur imaginer aucune origine commune. Dans un sens presque instinctif, la prononciation tenait aux premières manifestations de la vie humaine. Elle paraissait irréfléchie et fatale. En conséquence, concluait Chavée [135]  Chavée, 1862a. [135] , « la linguistique fait partie de l’histoire naturelle. L’étude des formules syllabiques de la pensée constitue, à mon sens, la branche la plus élevée de l’anthropologie ».

88

La controverse qui suivit cette allocution n’éclaira guère le différend. Renan refu-sa la coïncidence physiologique alléguée entre langues et races et il lui parut « diffi-cile d’affirmer scientifiquement que les deux races sémitique et indo-européenne sont d’origine séparée » [136]  Renan, in Bulletins de la Société d’Anthropologie de... [136] . Un autre linguiste influent de la Société d’Anthropologie, le médecin d’origine bavaroise Franz Pruner-Bey multipliait les objections. Si l’on sup-posait une localisation cérébrale à l’expression langagière, de combien de différences organiques imperceptibles faudrait-il exciper pour accorder l’anatomie au nombre imposant de langues déjà recensées ? D’ailleurs, le langage n’étant pas une fonction physiologique fatale mais une création humaine, l’esprit s’adaptait aux situations. Un enfant européen « parlera chinois s’il a eu une nourrice chinoise ». Quant aux peuples eux-mêmes, l’histoire enseignait que « des Touraniens se sont fait Sémites, des Sémites Touraniens ». La démonstration de Chavée consistait, du reste, à comparer des types linguistiques extrêmes, en négligeant sciemment les nombreuses formes de transition. Monogéniste de tendance prichardienne, Pruner-Bey ne tentait plus de prouver que les Aryens parlent une langue dérivée de l’hébreu. Mais de même que la linguistique « nous a appris que nous venons des Hindous », il resterait possible de rapprocher, par une sorte de « parenté collatérale », les systèmes aujourd’hui exclusifs de l’aryen et du touranien. Si la formation des groupes humains s’étageait dans le temps, l’aryen dernier venu découlerait probablement d’un état monosyllabique per-fectionné dans ses procédés phonétiques. L’unité de souche des langues, rappelait Pruner-Bey, n’était rejetée ni par Humboldt, ni par Max Müller ou Steinthal [137]  Pruner-Bey, 1862a. [137] .

89

Dans le monde francophone, Honoré Chavée représentait, à l’égal d’un Schleicher, les tendances radicales de la linguistique organiciste [138]  Cf. Desmet, 1996, 47-103. [138] . Pour eux, l’étude de la forme (phonétique, morphologie et développement) l’emportait nettement sur celle du sens. Et c’est d’ailleurs cette différence qui distinguait la linguistique, ancrée « dans la sphère des lois naturelles inaltérables, en dehors du domaine des volontés humaines » [139]  Schleicher, cité in Desmet, 1996, 52. [139] , de la philologie d’érudition, science historique. Toutefois, les deux auteurs divergeaient sur la question des races. Récusant toute parité, August Schleicher affirmait que le langage sous-tend le seul « système naturel de l’huma-nité » en raison de sa constance. Les caractères physiques, au contraire, évoluaient spontanément avec le climat, l’alimentation et le genre de vie [140]  Ibid., 59. [140] . En 1864, il para-phrasait encore Prichard :

90

« Le peu d’importance de ce qu’on appelle les signes distinctifs des races ressort de cette observation, que des hommes appartenant à une seule et même souche de langues, peuvent présenter des particularités de race différentes. C’est ainsi que le Turc osmanli, qui ne mène pas la vie nomade, appartient à la race caucasique, tandis que les tribus turques appelées tartares, présentent le type mongolique. D’un autre côté, le Magyar et le Basque, par exemple, ne diffèrent pas essentiellement par leurs caractères physiques des Indo-Germains, tandis qu’au point de vue du langage, Magyars, Basques et Indo-Germains sont très-éloignés les uns des autres » [141]  Schleicher, 1980, 83-84. [141] .

91

Auteur d’un essai intitulé Moïse et les langues, Chavée affichait nettement les mêmes priorités. Les phénomènes langagiers rentraient dans la classe des faits natu-rels. Mais quoiqu’il mourût libre penseur après une première vocation ecclésiastique, Chavée n’adhérait pas au transformisme. Dans le règne animal, la parole humaine faisait césure. Au chapitre des étiologies, la race exerçait, disait-il, une influence « mystérieuse et constante » sur ses manifestations orales. Tel était son « génie spé-cial ». La race étant une variété primitive distincte, il pouvait ainsi conclure de la po-lygenèse des langues à celle des races : « Telle tête, telle langue » [142]  Cité in Desmet, 1996, 90-92. [142] . Dans la pratique, on l’a vu, les caractères linguistiques devenaient la base même de la classification des races. Chavée administrait la même leçon dans une autre de ses conférences anthropo-logiques : attendu que dans la création des langues primordiales, les mots simples représentent « autant de syngenèses d’une idée et d’un geste oral dans lequel elle a pris corps » et que leurs lois de formation varient significativement du chinois à l’a-ryen ou au sémitique, « la morphologie comparée offre aux anthropologistes des preu-ves matérielles de la pluralité des centres de formation dans l’espèce humaine » [143]  Chavée, 1862b. [143] .

92

Cette offre de service embarrassante n’était pas plus dans le goût de Broca que les « races linguistiques » consacrées par l’usage. Dans un important exposé de 1862 sur « La linguistique et l’anthropologie », il récapitulait les thèses contraires à la com-mensurabilité des races et des langues ou même à leur convergence. Rejetant la « fantaisie néologique » des philologues qui, par « Aryens » et « Tourans » interposés, voulaient imposer une « fable ethnogénique », il faisait bonne mesure en dénonçant les « aspirations téléologiques » de tous ceux qui, à l’instar de Chavée, voulaient que la génération du premier langage réponde d’un présent perpétuel. Car, non seulement « beaucoup de peuples ont plusieurs fois changé de langue », mais encore « les habitants de la Gaule auraient appris et adopté le chinois, si le chinois eût été la langue des Romains » [144]  Broca, 1871, 235, 237, 252, 255 et 258. [144] .

93

D’un autre point de vue, la grande synthèse des langues espérée par Bunsen, Max Müller ou Pruner-Bey, fournissait à la défense du « dogme de l’unité originelle de l’espèce humaine ». Il leur fallait donc imaginer que « l’altération spontanée des langues est en quelque sorte illimitée, que ce n’est qu’une question de temps, et qu’en faisant remonter assez haut les commencements de l’humanité, on peut établir la parenté des langues les plus disparates, comme le chinois, le sanscrit, l’hébreu, l’an-cien copte, etc. » [145]  Ibid., 262. [145] . Prichard, par exemple, supposait que les dialectes variaient avec la dispersion des familles nomades, pour se fixer ultérieurement par l’écriture. Or Broca ne croyait pas à cette évolution spontanée. Pour lui, l’altération des langues tenait uniquement au contact, aux emprunts lexicaux et au métissage des civilisations. Autant de facteurs qui, précisément, ne pouvaient influer sur la langue des premiers hommes, « par cette raison décisive qu’elle était seule et unique sur la terre » [146]  Ibid., 264. [146] . Démontrant, à partir des vocabulaires de Dumont d’Urville, que dans des dialectes de la Polynésie entièrement séparés depuis quinze siècles, sinon plus, seuls deux mots sur 221 pris au hasard sont devenus méconnaissables, Broca pouvait confondre Bunsen et ses chronologies arbitraires. Bunsen ajoutait dix-huit mille ans à la période historique « pour faire rentrer dans un moule commun toutes les espèces de langage ». Mais le rapport d’identité des langues de Tahiti et d’Hawaii ou, plus près de nous, la durée sans âge des patois bretons soulignaient l’opiniâtreté de la parole humaine. Pour que le chinois et le grec fussent identifiés en un point récurrent, malgré la divergence radicale de leurs racines et de leurs grammaires, « ce ne sont pas dix-huit mille ans, mais cent mille ans peut-être qu’il faudrait pour rendre vraisemblable l’hypothèse de M. de Bunsen » [147]  Broca, 1871, 265-271. [147] .

94

Cette réduction par l’absurde du problème chronologique servait en fait d’exutoire à une autre démonstration consacrée à la valeur anthropologique des caractères du langage [148]  Cf. Desmet, 1996, 171-177. [148] . La méthode naturelle des classements, précisait Broca, prenait en compte tous les caractères. Mais on devait y « donner la primauté, suivant le principe de la subordination des caractères, à ceux qui présentent le plus de fixité ». En apparence, la longévité des types linguistiques pouvait le disputer à celle des types raciaux. Pour les départager et les hiérarchiser, il suffisait pourtant d’opposer, comme le fit Broca, la fixité de l’organisation de l’homme à la mobilité de ses institutions. Le langage d’un groupe humain se transforme au gré des vicissitudes historiques, des conditions sociales et des épisodes de conquête. Sous ce rapport, il contraste absolument avec la conservation presque illimitée de ses particularités physiques : « En histoire naturelle, les caractères de premier ordre sont ceux qui sont le plus permanents, et il est aisé de montrer que l’organisation de l’homme est plus permanente que son langage » [149]  Ibid., 247. [149] . Broca était bien conscient que la fusion des races conduisait à l’altération du type physique. Mais la race-mère numériquement prédominante l’emportait avec le renou-vellement des générations. Si bien, soulignait-il, qu’une race conquise revient cou-ramment à son type naturel en absorbant ses conquérants alors qu’elle a vu s’éteindre son idiome national. Dans ce cas, « lorsqu’il y a lieu de se demander si une race a changé de type ou si elle a changé de langue, l’hésitation doit disparaître devant cette considération que le type est infiniment plus permanent que le langage » [150]  Ibid., 276 (cf. aussi 254 et suiv.). [150] .

95

Le moment prichardien de l’ethnographie était révolu. Par un retournement de perspective, la filiation par le sang supplantait les recherches en paternité linguis-tiques. Dans les débats ethnogéniques, la linguistique n’intervenait qu’en auxiliaire. « Ce que nous lui demandons, ce sont des renseignements et non des arrêts ». Sa force d’appoint n’était pas niée. Simplement, elle cessait d’opérer en « juge » de conformité pour n’être que « témoin ». Elle ne fournissait pas « des caractères de premier ordre » et les linguistes étaient dorénavant invités à « apprécier les limites où s’arrête la légitimité de leurs inductions ». Par ce jugement comminatoire à peine voilé, Broca entendait libérer l’anthropologie de la tutelle linguistique : « Nous ne devons pas, nous ne pouvons pas être ses esclaves » [151]  Broca, 1871, 259, 260 et 276. [151] . Au delà de l’exaspération, l’autonomie. Le titre de l’intervention de Broca, « La linguistique et l’anthropo-logie », doit être apprécié moins pour sa complémentarité que pour cette distance affichée, ostentatoire, entre langues et races. Parachevant cette déclaration d’indépen-dance, Broca définira en 1866 l’anthropologie générale comme « la biologie du genre humain » [152]  Cf. Blanckaert, 2007. [152] .

Conclusion

96

Langues et races, le rapport à l’objet a suscité durant tout ce long demi-siècle une tension essentielle caractéristique de l’ethnographie. Comme on le constate sur les cas exemplaires de Prichard et Broca, l’ontologie des classements prend appui sur des logiques d’expertise exclusives. Pour les linguistes, la structure grammaticale et éty-mologique des langues représentait un authentique psychomètre, durable sinon per-manent, aussi loin qu’on remontât dans le temps [153]  Pruner-Bey, 1864, 129. [153] . Le domaine des antiquités tom-bait spontanément sous la juridiction épistémologique de la philologie. Puisqu’elle retraçait les étapes initiales de la conscience humaine, l’ethnographie se projetait dans le passé, non seulement comme un guide mais comme le « substitut » d’une préhistoire naissante [154]  Burrow, 1967, 196. [154] . Or la préhistoire européenne s’obscurcissait dès les années 1840 avec les premières découvertes archéologiques qui montraient des races hétéro-gènes, sans passé assignable, pressées les unes contre les autres dans les grottes qualifiées d’« antédiluviennes » ou les tombeaux antiques. On ignorait leur prove-nance. Les naturalistes ne savaient pas interpréter cette pléthore, sinon par la variété des souches ancestrales de l’humanité. À l’examen des ossements, certains évoquaient la proximité de l’Éthiopien prognathe quand d’autres pariaient pour une avant-garde mongole ou un type unitaire primitif apparenté aux Péruviens à tête plate [155]  Blanckaert, 2000. [155] .

97

Peu importent ces errements. Il restait l’essentiel, le mystère des âges enfouis, l’éclatement des chronologies religieuses et le sentiment très vif que la complexité du peuplement européen rendait, d’ores et déjà, caduc le scénario ethnogénique reçu. Face au dossier désormais insondable des « origines », les anthropologues ont géné-ralement condamné ce qu’on n’appelait pas encore le « mythe » mais la légende aryenne. Pour eux, il ne s’agissait que d’un artefact. Les langues d’Europe venaient, certes, d’Asie mais les hommes d’Europe étaient aborigènes [156]  Blanckaert, 1989. [156] . La taxinomie véhicu-lait finalement plus que des informations. Elle représentait un complexe de valeurs, de théories et de techniques. Elle se prolongeait dans des visions du monde dont la cohé-rence même était un gage de clôture. Malgré les déclarations de principe sur la subor-dination ou la permanence des caractères, on n’aurait peu de peine à y voir une clé dichotomique opposant terme à terme le monogénisme et le polygénisme, l’histoire religieuse et l’éternalisme racial, le conformisme moral et la libre pensée.

98

Piégés par le principe généalogique des nationalités et le débat récurrent sur les « titres de parenté » des peuples de même langue dont s’affranchira, sous la conduite de Hyacinthe de Charencey et surtout de son successeur Michel Bréal, la nouvelle Société de linguistique de Paris créée en 1863 [157]  Auroux, 1984, 304-308. [157] , les ethnologues refusaient l’arbi-traire du signe. Puisque « la matière traduit l’esprit » et vice versa, il leur fallait seulement choisir lequel de ces deux termes devait l’emporter. Le privilège de l’hom-me physique ou de l’homme « moral » était sans doute affaire de sensibilité. Mais la confusion des nomenclatures, souvent dénoncée, n’en contredisait pas l’enjeu. À la manière de Renan, le médecin Michel-Hyacinthe Deschamps blâmait, par exemple, « la linguistique appliquée à la distinction des races, des types, etc. ». Usage, dira-t-il, erroné, défectueux, déplacé. Il n’hésitait guère, pourtant, à juger qu’appliquée cette fois à la filiation des « peuples », elle déterminait une sorte de révolution, « une nouvelle ère en histoire naturelle » :

99

« Ouvrage du sentiment et de la pensée, la linguistique serait une lettre morte, d’un intérêt douteux et stérile, si elle n’avait pour but que de découvrir le signe graphique du langage des anciens ; elle grandit, elle s’élève à la hauteur des sciences exactes, quand elle nous dirige par l’étude comparée des langues vers la connaissance de la généalogie des peuples » [158]  Deschamps, 1857-1859, 175-187 (citation, 179). [158] .

100

Comme tous ses devanciers, Broca désapprouvait l’abus de l’imagination dans les recherches ethnogéniques. Mais les tendances, et les tentations, physicalistes de la lin-guistique du temps se retournaient pareillement contre le champ des humanités, contre l’érudition philosophique et l’histoire conjecturale. La concurrence des traditions ren-forçait ainsi un dogme peu discutable. Inscrite dans le paradigme classificatoire com-mun, la juridiction de fait de telle ou telle orientation s’avérait dès lors incessamment révisable. En tout cas, de l’organisme linguistique à l’organisme tout court, le chemin n’allait pas de soi. Personne ne déjoua vraiment les embûches de l’adversaire. En 1862, quand Broca voulait, d’un geste iconoclaste, s’affranchir de la tyrannie des linguistes, selon le mot du temps, il s’attirait encore la répartie cinglante de Pruner-Bey [159]  Pruner-Bey, 1862b, 333. [159]  :

101

« Ils ont réuni d’un côté ce qui était éparpillé par les naturalistes ; et d’autre part, ils ont aussi séparé ce qui était réuni mal à propos par ces derniers : ainsi, aux linguistes la gloire et le droit, mais aussi la responsabilité ! ».


Bibliographie

  • Augstein H.F., 1998, Aspects of Philology and Racial Theory in Nineteenth-Century Celticism. The Case of James Cowles Prichard, Journal of European Studies, xxviii, 355-371.
  • Augstein H.F., 1999, James Cowles Prichard’s Anthropology : Remaking the Science of Man in early Nineteenth-Century Britain, Amsterdam-Atlanta, Rodopi.
  • Auroux S., 1983, La première société de linguistique. Paris, 1837 ?, Historiographia Linguistica, x, 3, 241-265.
  • Auroux S., 1984, Linguistique et anthropologie en France (1600-1900), in Rupp-Eisenreich B., (dir.), Histoires de l’Anthropologie (xvie-xixe siècles), Paris, Klincksieck, 291-318.
  • Auroux S., 1987, The First Uses of the French Word « Linguistique » (1812-1880), in Aarsleff H., Kelly L.G., Niederehe H.J., (dir.), Papers in the History of Linguistics. Proceedings of the Third International Conference on the History of the Language Sciences, Amsterdam-Philadelphie, John Benjamins Publishing Co, 447-459.
  • Auroux S., 1995, Le comparatisme en linguistique, in Poutrin I., (dir.), Le xixe siècle. Science, politique et tradition, Paris, Berger-Levrault, 67-89.
  • Balbi A., 1826, Introduction à l’Atlas ethnographique du globe, Paris, Rey & Gravier, tome i.
  • Barthes R., 1978, Leçon, Paris, Seuil.
  • Bérard P., 1848, Cours de physiologie, fait à la Faculté de Médecine de Paris, Paris, Labé (tome 1).
  • Berthelot S., 1845, Mémoire sur les Guanches, Mémoires de la Société Ethnologique (de Paris), ii, 77-149.
  • Bieder R.E., 1986, Science Encounters the Indian, 1820-1880. The Early Years of American Ethnology, Norman-Londres, The University of Oklahoma Press.
  • Blanckaert C., 1988, On the Origins of French Ethnology. William Edwards and the Doctrine of Race, in Stocking G.W., (dir.), Bones, Bodies, Behavior. Essays on Biological Anthropology, Madison, The University of Wisconsin Press, 18-55.
  • Blanckaert C., 1989, L’indice céphalique et l’ethnogénie européenne : A. Retzius, P. Broca, F. Pruner-Bey (1840-1870), in Blanckaert C., Ducros A., Hublin J.J., (dir.), Histoire de l’Anthropologie : Hommes, Idées, Moments, numéro spécial des Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris (nouvelle série), i, 3-4, 165-202.
  • Blanckaert C., 1995, L’esclavage des Noirs et l’ethnographie américaine : le point de vue de Paul Broca en 1858, in Blanckaert C., Fischer J.L., Rey R., (dir.), Nature, Histoire, Société. Essais en hommage à Jacques Roger, Paris, Klincksieck, 391-417.
  • Blanckaert C., 1996a, « Les deux parties du problème ». Renan et l’ethnographie, Études Renaniennes, 102, 62-89.
  • Blanckaert C., 1996b, Monogénisme et polygénisme, in Tort P., (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Paris, Presses Universitaires de France, tome 3, 3021-3037.
  • Blanckaert C., 1999, Contre la méthode. Unité de l’homme et classification dans l’anthropologie des Lumières, in Calame C., Kilani M., (dir.), La fabrication de l’humain dans les cultures et en anthropologie, Lausanne, Payot, 111-126.
  • Blanckaert C., 2000, Avant Adam. Les représentations analogiques de l’homme fossile dans la première moitié du xixe siècle, in Ducros A., Ducros J., (dir.), L’homme préhistorique. Images et imaginaire, Paris, l’Harmattan, 23-61.
  • Blanckaert C., 2004, Géographie et anthropologie : une rencontre nécessaire (xviiie- xixe siècles), Ethnologie Française, xxxiv, 4, 661-669.
  • Blanckaert C., 2007, Procès ou processus ? L’individualité de l’anthropologie, in Pont J.C., Freland L., Padovani F., Slavinskaia L., (dir.), Pour comprendre le xixe. Histoire et philosophie des sciences à la fin du siècle, Florence-Genève, Leo S. Olschki Éditeur, 381-403.
  • Bory de Saint-Vincent J.B., 1836, L’Homme (Homo). Essai zoologique sur le genre humain. Paris, Rey et Gravier (3e édition).
  • Bosch L. van den, 2002, Friedrich Max Müller. A Life Devoted to the Humanities, Leyde-Boston, Brill.
  • Broca P., 1860, Discussion sur le croisement des races humaines, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, i, 249-262.
  • Broca P., 1871, La linguistique et l’anthropologie (1862), in Broca P., Mémoires d’Anthropologie, Paris, Reinwald, tome i, 232-276.
  • Broca P., 1874, Histoire des progrès des études anthropologiques depuis la fondation de la Société (1869), in Broca P., Mémoires d’Anthropologie, Paris, Reinwald, tome ii, 488-509.
  • Broca P., 1877a, Introduction aux mémoires sur l’hybridité, in Broca P., Mémoires d’Anthropologie, Paris, Reinwald, tome iii, 321-325.
  • Broca P., 1877b, Recherches sur l’hybridité animale en général et sur l’hybridité humaine en particulier, considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité des espèces humaines (1858-1860), in Broca P., Mémoires d’Anthropologie, Paris, Reinwald, tome iii, 327-567.
  • Brunetière F., 2000, L’évolution des genres dans la littérature française. Introduction. Évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, Paris, Éditions Pocket.
  • Buffon G.L.L. de, 1830, Animaux communs aux deux continents (1761), in Cuvier F., (dir.), Œuvres complètes de Buffon, Paris, F.D. Pillot, Salmon, tome xv, 391-418.
  • Bunsen Ch.K.J. von, 1848, On the Results of the Recent Egyptian Researches in Reference to Asiatic and African Ethnology, and the Classification of Languages, Report of the Seventeenth Meeting of the British Association for the Advancement of Science ; Held at Oxford in June 1847, Londres, J. Murray, 254-299.
  • Burrow J.W., 1967, The Uses of Philology in Victorian England, in Robson R., (dir.), Ideas and Institutions of Victorian Britain. Essays in Honour of George Kitson Clark, Londres, Bells and Sons, 180-204.
  • Chavée H., 1862a, Sur le parallèle des langues sémitiques et des langues indo-européennes, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, iii, 198-204.
  • Chavée H., 1862b, Sur la morphologie des syllabes chinoises, comparée à celle des syllabes ariennes et sémitiques, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, iii, 346-352.
  • Clark G., 2003, Shards of Meaning : Archaeology and the Melanesia-Polynesia Divide, The Journal of the Pacific History, 38, 2, 197-215.
  • Comte A., 1978, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1822), in Comte A., Du pouvoir spirituel, Paris, Le Livre de Poche, Collection « Pluriel », 81-210.
  • Courtet de l’Isle V., 1838, La science politique fondée sur la science de l’homme, ou Étude des races humaines sous le rapport philosophique, historique et social, Paris, Arthus Bertrand.
  • Crépon M., 1996, Les géographies de l’esprit. Enquête sur la caractérisation des peuples de Leibniz à Hegel, Paris, Payot et Rivages.
  • Crépon M., 1998, Entre anthropologie et linguistique, la géographie des langues (Note sur le parcours d’Ernest Renan), Corpus, 34, 181-197.
  • Cuvier G., 1817, Le règne animal distribué d’après son organisation, pour servir de base à l’histoire naturelle des animaux et d’introduction à l’anatomie comparée, Paris, Deterville (tome i).
  • Deschamps M.H., 1857-1859, Études des races humaines. Méthode naturelle d’ethnologie, Paris, Leiber et Comelin.
  • Desmet P., 1996, La linguistique naturaliste en France (1867-1922). Nature, origine et évolution du langage, Louvain-Paris, Peeters.
  • Desmoulins A., 1826, Histoire naturelle des races humaines du Nord-Est de l’Europe, de l’Asie boréale et orientale, et de l’Afrique australe, Paris, Méquignon-Marvis.
  • Droixhe D., 1985, Des glossements sans raison, in Droixhe D., Gossiaux P.P., (dir.), L’Homme des Lumières et la découverte de l’Autre, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 147-159.
  • Dumont d’Urville J.S.C., 2003, On the Islands of the Great Ocean (1832), The Journal of the Pacific History, 38, 2, 163-174 (traduction anglaise : Ollivier I., Biran A. de, Clark G.).
  • Edwards W.F., 1841a, Des caractères physiologiques des races humaines considérés dans leurs rapports avec l’histoire. Lettre à M. Amédée Thierry (1829), Mémoires de la Société Ethnologique (de Paris), i, 1-108.
  • Edwards W.F., 1841b, Esquisse de l’état actuel de l’anthropologie ou de l’histoire naturelle de l’homme, Mémoires de la Société Ethnologique (de Paris), i, 109-128.
  • Fauvelle-Aymar F.X., 2002, L’invention du Hottentot. Histoire du regard occidental sur les Khoisan (xve-xixe siècles), Paris, Publications de La Sorbonne.
  • Forster G., 2006, Autre chose sur les races humaines (1786), Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 14, 153-171 (traduction française : Lagier R.).
  • Gliddon G.R., 1857, The Monogenists and the Polygenists : Being an Exposition of the Doctrines of Schools Professing to Sustain Dogmatically the Unity or the Diversity of Human Races, in Nott J.C., Gliddon G.R., (dir.), Indigenous Races of the Earth ; or, New Chapters of Ethnological Inquiry, Philadelphie-Londres, J.B. Lippincott & Co-Trübner & Co, 402-602.
  • Hallé J.N., 1787, Afrique-Hygiène, in Encyclopédie Méthodique. Médecine, Paris-Liège, Panckoucke-Plomteux, tome i, 281-353.
  • Hovenkamp H., 1978, Science and Religion in America 1800-1860, Philadelphie, University of Pennsylvania Press.
  • Humboldt G. de, 1974, Introduction à l’Œuvre sur le Kavi et autres essais, Paris, Seuil (traduction française : Caussat P.).
  • Humboldt G. de, 1995, Le dix-huitième siècle. Plan d’une anthropologie comparée (1796-1797), Lille, Presses Universitaires de Lille (traduction française : Losfeld Ch.).
  • Jacquinot H., 1846, Considérations générales sur l’anthropologie, Voyage au pôle Sud et dans l’Océanie sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée ; exécuté par ordre du Roi pendant les années 1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M.J. Dumont d’UrvilleZoologie, Paris, Gide et Cie (tome ii).
  • Jorge M., 2004, L’Institut des langues et la troisième série du Journal de la langue française (1837-1840) : l’ambivalence en linguistique, Mémoire de Maîtrise, Université Paris i-Panthéon-Sorbonne.
  • Knox R., 1850, The races of Men : a Fragment, Londres, H. Renshaw.
  • Latham R.G., 1850, The Natural History of the Varieties of Man, Londres, John Van Voorst.
  • Laurens H., 1988, Le concept de race dans le Journal asiatique du xixe siècle, Journal Asiatique, cclxxvi, 3-4, 371-381.
  • Laurens H., 1989, Orient et origine, in Grell Ch., Michel Ch., (dir.), Primitivisme et mythes des origines dans la France des Lumières. 1680-1820, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 205-218.
  • Leibniz G.W., 2000, Bref essai sur l’origine des peuples déduite principalement des indications fournies par les langues (1710), in Leibniz G.W., (dir.), L’harmonie des langues, Paris, Seuil, 171-193 (traduction française : Crépon M.).
  • Meigs J.A., 1857, The Cranial Characteristics of the Races of Men, in Nott J.C., Gliddon G.R., (dir.), Indigenous Races of the Earth ; or, New chapters of Ethnological Inquiry, Philadelphie-Londres, J.B. Lippincott & Co-Trübner & Co, 203-352.
  • Morpurgo Davies A., 1975, Language Classification in the Nineteenth Century, in Sebeok Th.A., (dir.), Current Trends in Linguistics. Volume 13. Historiography of Linguistics, La Haye-Paris, Mouton, 607-716.
  • Morton S.G., 1839, Crania Americana ; or, a Comparative View of the Skulls of Various Aboriginal Nations of North and South America, Philadelphie-Londres, J. Dobson-Simpkin-Marshall & Co.
  • Morton S.G., 1854, Manuscript B. Origin of the Human Species, in Nott J.C., Gliddon G.R., (dir.), Types of Mankind : or, Ethnological Researches Based Upon Ancient Monuments, Paintings, Sculptures and Crania of Races, Philadelphie-Londres, Lippincott-Grambo & Co-Trübner & Co, 305-326 (6e édition).
  • Nott J.C., Gliddon G.R., (dir.), 1854, Types of Mankind : or, Ethnological Researches Based Upon Ancient Monuments, Paintings, Sculptures and Crania of Races, Philadelphie-Londres, Lippincott-Grambo & Co-Trübner & Co (6e édition).
  • Poliakov L., 1971, Le Mythe Aryen. Essai sur les sources du racisme et des nationalismes, Paris, Calmann-Lévy.
  • Pouchet G., 1858, De la pluralité des races humaines. Essai anthropologique, Paris, J.B. Baillière et Fils.
  • Prichard J.C., 1813, Researches into the Physical History of Man, Londres, John & Arthur Arch.
  • Prichard J.C., 1848a, The Natural History of Man ; Comprising Inquiries into the Modifying Influence of Physical and Moral Agencies on the Different Tribes of the Human Family (1843), Londres, H. Baillière (3e édition).
  • Prichard J.C., 1848b, On the Relations of Ethnology to other Branches of Knowledge, Journal of the Ethnological Society of London, 1, 301-329.
  • Pruner-Bey F., 1862a, Sur la linguistique, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, iii, 238-242 et 365-371.
  • Pruner-Bey F., 1862b, Réponse à M. Broca sur la nomenclature anthropologique, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, iii, 332-338.
  • Pruner-Bey F., 1864, Questions relatives à l’anthropologie générale, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, v, 64-133.
  • Puccini S., 1991a, Balbi, Romagnosi e cattaneo. Sulla nascita dell’antropologia italiana del secondo ottocento, La Ricerca Folklorica, 24, 121-129.
  • Puccini S., 1991b, L’uomo e gli uomini. Scritti di antropologi italiani dell’ottocento, Rome, Centro Informazione Stampa Universitaria.
  • Quoy J.R.C., Gaimard J.P., 1830, Voyage de découvertes de l’Astrolabe exécuté par ordre du Roi, pendant les années 1826-1827-1828-1829 sous le commandement de M.J. Dumont d’UrvilleZoologie, Paris, J. Tastu (tome i).
  • Rémusat P. de, 1854, Des races humaines, Revue des deux Mondes, 14 mai, 783-804.
  • Renan E., s.d., De l’origine du langage (1848), Paris, Calmann-Lévy (8e édition).
  • Retzius A.O., 1864, Ethnologische Schriften von Anders Retzius, Nach dem tode Des Verfassers Gesammelt, Stockholm, P.A. Norstedt & Söner.
  • Richards E., 1989, The « Moral Anatomy » of Robert Knox : the Interplay between Biological and Social Thought in Victorian Scientific Naturalism, Journal of the History of Biology, 22, 3, 373-436.
  • Rignol L., 2003, Les hiéroglyphes de la Nature. Science de l’homme et science sociale dans la pensée socialiste en France. 1830-1851, thèse de doctorat, Université Paris viii.
  • Roget de Belloguet D.F.L., 1858, Ethnogénie gauloise, ou mémoires critiques sur l’origine et la parenté des Cimmériens, des Cimbres, des Ombres, des Belges, des Ligures et des anciens Celtes, Paris, B. Duprat & A. Frank.
  • Rupke N.A., 2001, Humboldtian Distribution Maps : the Spatial Ordering of Scientific Knowledge, in Frängsmyr T., (dir.), The Structure of Knowledge : Classifications of Science and Learning since the Renaissance, Berkeley, University of California, 93-116.
  • Schlegel F. von, 1837, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, Paris, Parent-Desbarres (traduction française : Mazure A.).
  • Schleicher A., 1980, De l’importance du langage pour l’histoire naturelle de l’homme (1864), in Tort P., Évolutionnisme et linguistique, Paris, Vrin, 79-91.
  • Schwab R., 1950, La Renaissance orientale, Paris, Payot.
  • Slezkine Y., 2000, Naturalists versus Nations : Eighteenth-Century Russian Scholars Confront Ethnic Diversity, in Pagden A., (dir.), Facing each Other. The World’s Perception of Europe and Europe’s Perception of the World (an Expanding World. The European Impact on World History 1450-1800, vol. 31, part. II), Aldershot-Burlington-Singapour-Sydney, Ashgate, 651-676.
  • Stocking G.W., 1971, What’s in a Name ? The Origins of the Royal Anthropological Institute (1837-1871), Man, vi, 369-390.
  • Stocking G.W., 1973, From chronology to ethnology. James Cowles Prichard and British Anthropology 1800-1850, in Prichard J.C., Researches into the physical history of man (1813), Chicago-Londres, The University of Chicago Press, ix-cxliv.
  • Stocking G.W., 1987, Victorian Anthropology, New York-Londres, The Free Press-Collier Macmillan.
  • Taine H., 1866, Histoire de la littérature anglaise, Paris, Hachette (2e édition revue et augmentée).
  • Topinard P., 1885, Éléments d’anthropologie générale, Paris, Delahaye & Lecrosnier.
  • Vermeulen H.F., 1995, Origins and Institutionalization of Ethnography and Ethnology in Europe and the usa, 1771-1845, in Vermeulen H.F., Roldán A.A., (dir.), Fieldwork and Footnotes. Studies in the History of European Anthropology, Londres-New York, Routledge, 39-59.
  • Virey J.J., 1824, Histoire naturelle du genre humain, Paris, Crochard (nouvelle édition).
  • Vivien de Saint-Martin L., 1845, Recherches sur l’histoire de l’anthropologie, Mémoires de la Société Ethnologique (de Paris), ii, 45-75.
  • Volney C.F., 1980, La loi naturelle. Leçons d’histoire, Paris, Garnier Frères.
  • Volney C.F., 1989a, Discours sur l’étude philosophique des langues, in Volney C.F., Œuvres, Paris, Fayard, tome ii, 423-460.
  • Volney C.F., 1989b, Rapport fait à l’Académie Celtique sur l’ouvrage russe de M. le Professeur Pallas, intitulé Vocabulaires comparés des langues de toute la terre ; par M. le sénateur Volney, Corpus, 11-12, 173-189.
  • Whewell W., 1967a, History of the Inductive Sciences (1857), Londres, Frank Cass & Co. (tome iii).
  • Whewell W., 1967b, The Philosophy of the Inductive Sciences Founded Upon their History (1847), New York-Londres, Johnson Reprint Corporation.

Notes

[1]

L’argument général de ce texte a fait l’objet d’une communication au colloque Sciences du vivant et représentations du monde en Europe du xviiie siècle à l’émergence des fascismes, organisé en 2005 à l’Université de Montpellier par Helga Jeanblanc.

[2]

Comte, 1978, 174.

[3]

Cf. Barthes, 1978, 12.

[4]

Cuvier, 1817, 12.

[5]

Brunetière, 2000, 53-54.

[6]

Blanckaert, 1999.

[7]

Rémusat, 1854, 785-786.

[8]

Taine, 1866, tome 1, xxiv.

[9]

Cf. Schwab, 1950 ; Crépon, 1996, chap. vii.

[10]

Volney, 1980, 133-134.

[11]

Ibid., 136-137.

[12]

Cf. Crépon, 1996, chap. vi.

[13]

Volney, 1989a, 446-447 et 1989b, 174.

[14]

Volney, 1980, 138.

[15]

Vermeulen, 1995.

[16]

Cf. Auroux, 1987.

[17]

Ibid., 449.

[18]

Balbi, 1826, ix et 61.

[19]

Ibid., xviii-xix et xxi.

[20]

Cf. Morpurgo Davies, 1975, en particulier 612-615, 657-658.

[21]

Puccini, 1991a ; cf. aussi 1991b, 70-71.

[22]

Topinard, 1885, 121.

[23]

Cf. Volney, 1980, 134-138 ; 1989b, 187.

[24]

Cf. Jorge, 2004, 25.

[25]

Cf. Auroux, 1983, 252-255.

[26]

Cité in Jorge, 2004, 122.

[27]

Laurens, 1988 et 1989.

[28]

Volney, 1989a, 452-453.

[29]

Schlegel, 1837, 168-169.

[30]

Leibniz, 2000, 186.

[31]

Cuvier, 1817, 94-95.

[32]

Ibid., 98.

[33]

Slezkine, 2000, 666 et suiv.

[34]

Virey, 1824, tome 2, 199.

[35]

Hallé, 1787, 315-316.

[36]

Droixhe, 1985 ; Fauvelle-Aymar, 2002, 94-96.

[37]

Virey, 1824, tome 2, 4 ; Bory de Saint-Vincent, 1836, tome 2, 193-194 ; Courtet de l’Isle, 1838, 121-122.

[38]

Desmoulins, 1826, 220-221.

[39]

Schlegel, 1837, livre i, chap. iii-iv.

[40]

Humboldt, 1974, 79-80 ; cf. 393, 411, etc.

[41]

Desmoulins, 1826, 228-229.

[42]

Ibid., 226.

[43]

Humboldt, 1974, 180.

[44]

Ibid., 403.

[45]

Ibid., 1974, 337, 390 et 401.

[46]

Humboldt, 1995, 177-178.

[47]

Desmoulins, 1826, 337-338, note 1.

[48]

Schlegel, 1837, 51.

[49]

Cf. Blanckaert, 2004.

[50]

Desmoulins, 1826, 222-223.

[51]

Cf. Rupke, 2001.

[52]

Desmoulins, 1826, 344.

[53]

Balbi, 1826, lxxxj-lxxxij.

[54]

Ibid., lxxxiij-lxxxvj.

[55]

Ibid., 29-30.

[56]

Malte-Brun, Lettre à M. de Balbi, in Balbi, 1826, 2-13, note 1 (citation, 5-6).

[57]

Schlegel, 1837, livre iii, chap. iii.

[58]

Humboldt, 1974, 363.

[59]

Cf. Jacquinot, 1846, 147.

[60]

Poliakov, 1971, 195.

[61]

Auroux, 1995, 80.

[62]

Forster, 2006, 156.

[63]

Cf. Clark, 2003, 199-200.

[64]

Dumont d’Urville, 2003, 169.

[65]

Quoy, Gaimard, 1830, 26-27 et 55-56.

[66]

Bulletin de la Société Ethnologique, tome 1, iii.

[67]

Edwards, 1841a, 46, 83 et 104 note 1 ; cf. aussi 1841b, 119.

[68]

Blanckaert, 1988.

[69]

Cf. Rignol, 2003, 866-873.

[70]

Cf. Berthelot, 1845, 111-112 ; Courtet de l’Isle, 1838, 120-128 ; Gliddon, 1857, 578.

[71]

Vivien de Saint-Martin, 1845, 57-75 (citation, 63-64).

[72]

Prichard, 1848a.

[73]

Procès-verbal du 26 mai 1843, Mémoires de la Société Ethnologique, tome 2, 1845, xxxviii.

[74]

Prichard, 1848a, 108-109.

[75]

Ibid., 108, 310-313 et 592.

[76]

Ibid., 478 et suiv.

[77]

Prichard, 1848a, 132-133.

[78]

Augstein, 1998, 357-358 ; 1999, 161 et suiv.

[79]

Prichard, 1813, 526-534.

[80]

Cf. Augstein, 1998 et 1999, chap. 6.

[81]

Citation in Augstein, 1999, 168.

[82]

Augstein, 1999, 207.

[83]

Whewell, 1967a, 398-399.

[84]

Whewell, 1967b, tome 1, 649-650.

[85]

Ibid., 657 et 681-683.

[86]

Cf. Stocking, 1973, lxxii-lxxiv et cii-ciii.

[87]

Prichard, 1848a, 559.

[88]

Ibid., 589.

[89]

Ibid., 366-367. Sur le contexte d’analyse des langues américaines évoqué dans ce passage, cf. Hovenkamp, 1978, 175-185 et surtout Bieder, 1986, 24 et suiv.

[90]

Prichard, 1813, 245.

[91]

Augstein, 1999, 167.

[92]

Prichard, 1813, 244.

[93]

Cf. Prichard, 1848b.

[94]

Cf. Stocking, 1971, 370-373.

[95]

Latham, 1850, vii.

[96]

Ibid., 564.

[97]

Ibid., 562.

[98]

Ibid., 565.

[99]

Latham, 1850, 561.

[100]

Knox, 1850, v.

[101]

Ibid., 6 ; cf. Richards, 1989, 391 et suiv.

[102]

Knox, 1850, 23.

[103]

Rignol, 2003, 871-872.

[104]

Broca, 1877a, 321 ; Blanckaert, 1996b.

[105]

Rémusat, 1854, 784.

[106]

Morton, 1839, 2-3.

[107]

Cf. Blanckaert, 2004.

[108]

Rémusat, 1854, 804.

[109]

Morton, 1839, 18.

[110]

Morton, 1854, 322.

[111]

Nott, Gliddon, 1854, 96 et 205-206.

[112]

Gliddon, 1857, 569.

[113]

Renan, s.d., 203-204 ; cf. aussi Blanckaert, 1996a ; Crépon, 1998.

[114]

Renan, s.d., 201.

[115]

Meigs, 1857, 224.

[116]

Cf. Stocking, 1987, 56-61 ; Bosch, 2002, chap. 2.

[117]

Bunsen, 1848. Sur l’origine du terme « touranien », repris également par Prichard, cf. Augstein, 1999, 139 et 151 note 58.

[118]

Renan, s.d., 40-54.

[119]

Cf. Bosch, 2002, 207 et suiv.

[120]

Burrow, 1967, 194.

[121]

Gliddon, 1857, 563 et suiv.

[122]

Ibid., 577.

[123]

Ibid., 587 ; cf. aussi 571.

[124]

Bérard, 1848, 475-476.

[125]

Cf. Blanckaert, 1995.

[126]

Broca, 1877b, 370.

[127]

Broca, 1874, 494.

[128]

Broca, 1877b, 375.

[129]

Ibid., 407-408.

[130]

Retzius, 1864, 120.

[131]

Roget de Belloguet, 1858, 6.

[132]

Pouchet, 1858, 195.

[133]

Broca, 1860, 254-255.

[134]

Ibid., 254.

[135]

Chavée, 1862a.

[136]

Renan, in Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, tome 3, 1862, 203 et 208.

[137]

Pruner-Bey, 1862a.

[138]

Cf. Desmet, 1996, 47-103.

[139]

Schleicher, cité in Desmet, 1996, 52.

[140]

Ibid., 59.

[141]

Schleicher, 1980, 83-84.

[142]

Cité in Desmet, 1996, 90-92.

[143]

Chavée, 1862b.

[144]

Broca, 1871, 235, 237, 252, 255 et 258.

[145]

Ibid., 262.

[146]

Ibid., 264.

[147]

Broca, 1871, 265-271.

[148]

Cf. Desmet, 1996, 171-177.

[149]

Ibid., 247.

[150]

Ibid., 276 (cf. aussi 254 et suiv.).

[151]

Broca, 1871, 259, 260 et 276.

[152]

Cf. Blanckaert, 2007.

[153]

Pruner-Bey, 1864, 129.

[154]

Burrow, 1967, 196.

[155]

Blanckaert, 2000.

[156]

Blanckaert, 1989.

[157]

Auroux, 1984, 304-308.

[158]

Deschamps, 1857-1859, 175-187 (citation, 179).

[159]

Pruner-Bey, 1862b, 333.

Résumé

Français

La classification des peuples fut la grande affaire des ethnologues européens de la première moitié du xixe siècle. Avec les travaux de Volney, Friedrich von Schlegel et surtout Adriano Balbi, la langue fut immédiatement préférée comme marqueur identitaire. Ses analogies passaient pour un fil d’Ariane dans le « labyrinthe des origines » et elle produisait d’irrécusables titres de généalogie. Réaffirmée avec force par le plus célèbre comparatiste de l’époque, James Cowles Prichard, lequel opposait la permanence des langues à la variabilité des physionomies ethniques, la priorité de la méthode philologique fut pourtant contrebalancée par beaucoup d’anatomistes. Ces derniers affir-maient, avec Antoine Desmoulins ou Samuel Morton, qu’en bonne taxinomie les traits physiques devaient avoir la préférence. Les peuples changeaient d’idiomes lors des épisodes de conquête et trop d’exemples contradictoires montraient l’infériorité des inductions langagières lorsqu’il fallait décider des parentés réelles. La nouvelle ethnologie des années 1840 va donc ruiner le statu quo antérieur en inversant les termes du rapport prichardien : les caractères de l’organisation distin-guant les races sont fixes quand les caractères linguistiques présentent tous les signes de l’insta-bilité. Cette controverse de principes divisa les savants européens et états-uniens avec cette consé-quence qu’une discipline à peine fondée vivait d’une apparente duplicité. Dès la création de la Société d’anthropologie de Paris en 1859, Paul Broca voudra libérer l’anthropologie de la tutelle des linguistes pour asseoir son domaine sur la biologie. Il s’opposera vigoureusement à la seconde vague d’héritage prichardien, représentée en Angleterre par le baron von Bunsen et en France par Franz Pruner-Bey, un médecin et linguiste bavarois partisan de la variabilité raciale.

Mots-clés

  • Langages
  • Races
  • Classification
  • Philologie
  • Ethnologie
  • Subordination des caractères

English

The classification of peoples was a major business for European ethnologists during the first half of the nineteenth century. With the works of Volney, Friedrich von Schlegel and especially Adriano Balbi, language quickly became a preferred marker of identity. It served analogically as an Ariane’s thread in the « labyrinth of origins » and it produced irrefutable proofs of genealogy. Forcefully reaffirmed by the most famous comparativist of the era, James Cowles Prichard, who contrasted the permanence of languages to the variability of ethnic physiognomies, the primacy of the philological method, however, was opposed by many anatomists. The latter maintained, with Antoine Desmoulins or Samuel Morton, that a legitimate taxonomy must give preference to physi-cal traits. Peoples changed idioms following conquests and too many contradictory examples sho-wed the inferiority of linguistic inductions when it came to deciding real kinship links. The new ethnology of the 1840s would therefore undermine the previous state of affairs by inverting the terms of the Prichardian relationship: the organizational characters distinguishing the races are fixed while linguistic characters show every sign of instability. This controversy over principles divided European and American savants with the result that the newly-founded discipline was fractured by a seeming internal contradiction. With the creation of the Société d’anthropologie de Paris in 1859, Paul Broca would liberate anthropology from the tutelage of the linguists by grounding its domain in biology. He would vigorously oppose the second wave of the Prichardian heritage, represented in England by Baron von Bunsen and in France by Franz Pruner-Bey, a Bavarian doctor and linguist and an advocate of racial variability.

Keywords

  • Languages
  • Races
  • Classification
  • Philology
  • Ethnology
  • Subordination of Characters

Plan de l'article

  1. Les enjeux de la taxinomie
  2. L’heure de la philologie
  3. La poétique du langage, reflet de l’organisation
  4. Assimilation, consanguinité et distribution
  5. Un compromis fragile
  6. « De tous les talents particuliers, la langue est le plus permanent… »
  7. Le dédoublement de l’ethnologie
  8. Libérer l’anthropologie de la tutelle linguistique
  9. Conclusion

Pour citer cet article

Blanckaert Claude, « Un fil d'Ariane dans le labyrinthe des origines… », Revue d'Histoire des Sciences Humaines 2/ 2007 (n° 17), p. 137-171
URL : www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2007-2-page-137.htm.
DOI : 10.3917/rhsh.017.0137


Article précédent Pages 137 - 171 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback