2007
Revue d’histoire des sciences humaines
Dossier : Sexologie et théories savantes du sexe – Introduction
Sexologie et théories savantes du sexe
Pierre-Henri Castel
Réfléchir sur l’histoire des récents travaux en sciences humaines portant sur le sexe (la sexualité, le genre, les théories sexologiques, etc.), c’est certainement prendre acte, avec le recul, de la profonde justesse de la thèse célèbre de Foucault : le Sexe, cet étrange référent de nos comportements intimes et, simultanément, cet enjeu si massif du biopouvoir (natalité, épidémiologie, « contrôle des populations ») est un monstre constitué de bric et de broc – en somme, la solution idéale, statufiée en un mot faussement univoque, à une foule de problèmes et de contradictions que portent nos sociétés, et que les sciences humaines, dans leur variété, déclinent chacune à leur façon. Car le Sexe, on ne parle « que de ça », et néanmoins son archive est bizarre. Peut-être plus encore qu’avec aucun autre objet des sciences humaines, ses archives consistent en interprétations de ce que « ça » doit être – interprétations motivées par des enjeux de pouvoir. Le déchaînement des procédures diverses de normalisation, typiques des sociétés modernes, est en effet maximal avec le Sexe, au point que de sexe, il n’y a pour ainsi dire jamais, mais du sexe-normal-ou-anormal, tout le temps.
Pourtant, les contributions rassemblées dans ce volume sont toutes à leur manière relativement critiques à l’égard des arguments historiques concrets de Foucault, et pas moins de leur soubassement conceptuel. Comme on va le voir, elles mettent diverse-ment en cause, qui la périodisation, qui les sources pertinentes, qui la méthode philo-sophique de l’analyse, souvent les trois ensemble. Était-ce délibéré ? Certainement pas. Comme toujours, il ne subsiste rien, ni des motifs historiques de l’analyse foucal-dienne, ni de ses résultats, controuvés par la recherche empirique, mais l’espace ouvert par son questionnement s’étend toujours devant nous, précisément à cause de l’ampleur parfaitement calibrée et politiquement claire de sa critique.
Un autre facteur pèse sur la situation : les études historiques sur les questions sexuelles, en France, sont à la traîne. Il n’existe rien de comparable aux
Gender Studies dans notre pays (donc peu de thèses et d’espaces de discussion de haut niveau), ni même rien d’ailleurs qui ait l’enracinement universitaire vénérable de la sexologie allemande, comme le Magnus-Hirschfled Gesellschaft de Berlin. Aussi le Foucault qui norme désormais la production savante est-il, assez paradoxalement, un Foucault de retour des États-Unis, qui fait de l’histoire des questions sexuelles en France un
objet pour des livres et articles écrits en anglais. La tâche paraît immense, mais nous espérons que ce dossier de la
Revue d’Histoire des Sciences Humaines marquera, avec d’autres tentatives bien sûr
[1], un moment de prise de conscience de la communauté scientifique : peut-être, de cette histoire des questions sexuelles en France, des chercheurs français pourraient devenir ou redevenir les
agents, avec des problématiques propres, et un choix comme un traitement de sources moins asservis aux enjeux du débat universitaire et militant Outre-Atlantique.
Une difficulté majeure dont nous héritons, en effet, est la tendance au présentisme, qui est une constante frappante dans ce champ d’études. On aurait tort d’en faire la conséquence logique de l’inscription militante (féminisme, minorités sexuelles) des historiens, sociologues ou essayistes qui font aujourd’hui l’histoire du Sexe. Car il en va du Sexe comme du Travail : il n’y a pas de véritable possibilité de mettre entre parenthèses la dimension militante, puisque l’objet est immédiatement et au quotidien moral et politique. En fait, il décide de l’endroit où l’on parle, et même si on peut refouler ce fait, il ne tarde pas à transparaître dans les attitudes savantes apparemment les plus neutres. Il ferait beau voir, également, que la nuptialité, la natalité, donc la démographie, mais aussi l’épidémiologie (en période de VIH), sans oublier la « santé sexuelle » (élaborée comme norme par l’OMS dès 1974), soient toutes politiquement neutres, parce qu’elles quantifient et donc naturalisent nos conduites intimes grâce à des effets de masse et des présentations statistiques. Cela dit, et sans préjuger des usa-ges militants de l’histoire des questions sexuelles, l’élucidation historique tradition-nelle a aussi ses droits. Et il y a de bonnes raisons de penser qu’à cet égard, les lacunes du champ d’études que nous considérons sont considérables.
Repérons-en quelques-unes.
L’histoire de la sexologie (du moins aux États-Unis et en Allemagne) a beaucoup été une histoire des hommes et des institutions dans le contexte des luttes d’émanci-pation des minorités sexuelles. Désormais, elle commence à faire place à des ques-tions comme celle de la professionnalisation, ou encore de la convergence des techni-ques avec la psychothérapie ou les politiques de santé publique. Mais on ignore quasiment tout sur l’histoire des théories scientifiques en sexologie. On a écrit abondam-ment sur l’orgasme et la masturbation, et bien peu sur l’érection, ou sur l’ovulation, ou sur la fertilité, pour ne rien dire des liens bien obscurs de la sexologie avec la véné-rologie (au xixe siècle) ou avec l’endocrinologie et la psychanalyse (au xxe siècle). Les interactions entre les théories savantes et les théories populaires du Sexe sont peu étudiées. Enfin l’histoire de l’autonomisation épistémologique de la sexologie à la fois dans le champ médical et dans celui des sciences humaines est dans les limbes : sans doute s’agit-il d’histoire des sciences, mais celle-ci est tellement intriquée à l’his-toire des représentations et des pratiques sociales, que la clarté manque cruellement sur les normes que suivaient les sexologues pour définir leurs objets légitimes, ainsi que les raisonnements ou les expérimentations qui constituent leur domaine propre.
Proliférantes, mais victime d’une sorte d’abcès de fixation sur la seule et unique affaire de la médicalisation des perversions, les études sur le Sexe en histoire des mÅ“urs peinent à trouver un dénominateur scientifique commun. Plaisirs, maladies « secrètes », hygiène et vie privée, « bonnes manières » de lit (comme il y en a de table) apparaissent bien dans le travail des historiens contemporains, sans qu’on sache au juste différencier les méthodes d’approche. Et pourtant, les archives ne manquent pas, comme l’atteste l’utilisation de plus en plus fréquente des correspondances familiales. On a bien du mal en outre, encore que tout le monde soit conscient des enjeux, à articuler l’histoire des conceptions morales à l’histoire des représentations sexuelles. Il est difficile, en tout cas, de se satisfaire du recyclage constant des relations entre masturbation, religion et médecine, qui pourrait bien être l’arbre qui cache la forêt de comportements et de pratiques infiniment diverses. C’est que l’histoire du Sexe met en évidence l’abîme qui sépare normer et appliquer réellement cette norme, valoriser tel idéal, et vivre conformément aux valeurs affichées. Disons-le, c’est probablement son intérêt essentiel pour l’historien, que d’avoir à aller chercher derrière l’attitude officielle des acteurs. Là encore, l’illusion d’un âge de fer du Sexe (l’époque dite « victorienne »), déjà mise en doute par Foucault, n’en finit pas de se dissiper : ce qui s’est passé réellement, pour autant qu’on arrive à l’inférer correctement des docu-ments et des témoignages, ne cesse de nous apparaître dans une étonnante variété, pleine de saveur, à l’occasion. Répression, certes, il y a eu et à toutes les époques ; mais on s’étonne en même temps des zones de tolérance bien réelles que l’enquête historique nous découvre. L’histoire de l’individualisme moderne par le corps de gens et leurs revendications d’autonomie dans leurs plaisirs est l’horizon implicite de bien des recherches contemporaines : sa mise en forme fait défaut.
Nécessairement partiel, ce dossier propose plusieurs instruments de travail (à titre d’état des lieux) et ouvre certaines perspectives historiques et méthodologiques (qui sont autant de problèmes pendants).
Sylvie Chaperon livre un état des lieux de la recherche historiographique actuelle sur la sexologie. Le retard français est donné à mesurer en détail, et il est grand. On sera frappé de la très grande variété des recherches historiques convoquées dans son étude, issues des champs disciplinaires les plus variés. L’interdisciplinarité n’en paraît que plus nécessaire et plus difficile à établir comme principe efficace.
Régis Revenin propose une étude circonstanciée des théories de l’homosexualité courant sur une grande partie du xixe siècle. Il donne un aperçu de la richesse in-croyable des études étrangères sur la question, et elle remet en cause un certain nom-bre de dogmes foucaldiens ou post-foucaldiens, en réhabilitant la perception comme le vécu populaire de l’homosexualité, contre sa « construction » purement savante, du point de vue des élites, et à des fins normatives ou répressives. Il s’est agi dans cette période moins d’une rupture et de l’émergence soudaine d’un nouveau « discours » (opposant hétérosexualité et homosexualité), que de la superposition de pratiques et de conceptions hétérogènes, dont le lent glissement a produit la situation historique observable. L’accent, comme on voit, se déplace ici des normes affichées ou procla-mées à ce qui se passe effectivement dans les faits.
Laure Murat conteste également de son côté l’idée qu’on ne peut pas identifier au sens propre l’homosexualité avant une certaine période tardive où la distinction entre homosexualité et hétérosexualité devient un codage médical et juridique pertinent (i.e. la fin du xixe siècle). Elle le prouve en articulant plusieurs types de preuves et de documents peu ou même jamais rapprochés : rapports de police, textes médicaux et témoignages littéraires. On trouvera peut-être là les prémisses de ce que devrait être, systématiquement, la forme interdisciplinaire requise pour comprendre ce qui s’est joué dans notre culture avec l’invention de ce référent majeur qu’est le Sexe.
Julie Mazaleigue enfin décortique en détail un des ouvrages historico-philosophique majeurs de la dernière décennie consacré à la question sexuelle, L’émergence de la sexualité : épistémologie historique et formation des concepts d’Arnold Davidson. Saluée dans le monde entier, cette étude ambitionne en effet de faire de la question de la sexualité (et en particulier de la sexualité perverse) un objet exemplaire pour réfléchir à la manière dont devrait se faire, en général, l’histoire des objets problématiques dans les sciences humaines : ceux qui mêlent par définition appréciation normative et sciences naturelles, morale et épistémologie, histoire des idées et histoire des sciences. Cet essai, assurément plus épistémologique et plus abstrait, témoigne de l’engagement de la Revue d’Histoire des Sciences Humaines à rendre lisible aux chercheurs de différents horizons les travaux plus spécialisés, en tendant des fils et des passerelles entre les difficultés que chacun rencontre, et en espérant que les avancées des uns serviront la cause des autres.
Le dossier se clôt d’une part sur la réédition d’un document rare, d’une féministe oubliée, Céline Renooz, sans doute la première à avoir soutenu la thèse de la supé-riorité de la femme sur l’homme, et que l’on considère parfois comme le précurseur du principe féministe du séparatisme. Les recensions contiennent d’autre part quel-ques comptes rendus d’ouvrages relatifs à ces questions récemment parus.
[1]
Je pense notamment aux efforts des sexologues français pour établir l’histoire de leur discipline (notamment à Alain Giami et Philippe Brénot).