Revue d'Histoire des Sciences Humaines
Ed. Sc. Humaines

I.S.B.N.sans
224 pages

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Dossier : Traditions nationales en sciences sociales – Introduction

n° 18 2008/1

2008 Revue d’histoire des sciences humaines Dossier : Traditions nationales en sciences sociales – Introduction

Qu’est-ce qu’une tradition nationale en sciences sociales ?

Johan Heilbron Centre de Sociologie Européenne (CNRS-EHESS), Paris, Franceet Université Erasme, Rotterdam, Pays-Bas
Si le cloisonnement national des sciences sociales est reconnu à la fois comme un trait significatif de leurs pratiques et comme un obstacle majeur à leur progrès, la question des traditions nationales en sciences sociales est paradoxalement rarement traitée de façon rigoureuse. Elle est, par exemple, absente du volume de la nouvelle Cambridge History of Science consacré aux sciences sociales, qui compte pourtant un très grand nombre de chapitres [1]. Dans un bref article de synthèse, publié dans un autre ouvrage de référence, Charles Crothers constate lui aussi que la question est bien plus régulièrement évoquée que véritablement traitée [2]. Le problème des tradi-tions nationales n’est guère abordé que dans des essais et des commentaires, ou de façon plus anecdotique dans les couloirs lors des colloques internationaux. Il fait rarement l’objet de travaux de recherche proprement dits.
Au plan historique, l’interrogation sur les spécificités nationales de la production scientifique remonte aux rivalités qui ont accompagné la constitution des États-nations modernes. Loin d’être un problème exclusif des sciences sociales et humaines, la question s’est posée également dans d’autres domaines intellectuels, y compris dans celui des sciences de la nature, comme le rappellent, par exemple, les querelles sur la « chimie française » [3]. À l’aube du xixe siècle, en présentant Lavoisier comme le « fondateur de la chimie moderne », les chimistes français avaient provoqué un vif débat sur les mérites comparatifs de la discipline dans leur pays, débat qui a duré jusqu’au début du xxe siècle. Selon eux, bien que Priestly, Scheele, ou Cavendish aient contribué à la chimie, aucun n’était capable de se mesurer au savant français. De par sa pratique de la recherche et son orientation scientifique résolument modernes, Lavoisier serait à l’origine de la « révolution chimique » et la chimie devrait être considérée comme une « science française » . Débattue régulièrement pendant la pre-mière moitié du xixe siècle, la question de la « chimie française », comme l’appe-laient ses partisans et ses adversaires, refit surface après la défaite contre la Prusse dans une conjoncture géopolitique nouvelle. En 1916, Pierre Duhem fit à nouveau rebondir la polémique avec son texte La chimie est-elle une science française ?
Comme le suggère le cas de la « chimie française », la question des traditions nationales en sciences est d’abord apparue comme une question politique, et plus précisément, comme une question de politique scientifique. Les alliances entre les savants et les États nationaux tendent à se cristalliser dans des modes de régulation plus ou moins stables qu’on pourrait décrire, en termes foucaldiens, comme des articulations spécifiques entre le savoir et le pouvoir [4]. Les travaux de recherche qui ont posé cette question pour les sciences de la nature ont ainsi pris pour objet à la fois les systèmes nationaux de recherche, comme notamment Joseph Ben-David [5], et les manières dont les différents régimes politiques tendent à gérer et à mobiliser l’exper-tise scientifique [6].
Cependant, au delà de la dimension proprement politique, au xixe siècle les no-tions de « tradition nationale » ou de « style national » constituaient des catégories de présentation et de perception plus générales et largement répandues. Les travaux de nombreux savants et de bien des historiens des sciences en témoignent [7]. Les catégo-risations par nation et nationalité étaient utilisées également comme principe d’orga-nisation lors des congrès scientifiques internationaux qui, depuis la deuxième moitié du xixe siècle, se sont développés pour favoriser la compréhension internationale et les échanges pacifiques entre les États-nations les plus avancés [8]. L’émergence d’un espace international, conçu comme un lieu de rencontre des représentants les plus éminents des nations, avait, au moins dans un premier temps, renforcé les catégori-sations en termes de nation, chaque pays étant censé avoir ses particularités et ses particularismes propres. L’intensification des échanges internationaux n’a donc pas seulement produit des échanges internationaux plus fréquents, plus intensifs et plus étendus, elle a également engendré une production plus ou moins régulière sur les différences entre les nations et les peuples. À côté des essais souvent impressionnistes sur les styles intellectuels nationaux [9], des publications « internationales » ont vu le jour, présentant les disciplines ou les spécialités de recherche en fonction de leurs contextes nationaux, même si elles ne posaient pas la question de la signification effective des conditions nationales pour le travail scientifique et sans effort comparatif véritable [10].
C’est sans doute à cause des faiblesses intellectuelles de ce type de publications, polémiques ou non, mais généralement peu rigoureuses, que certains auteurs se sont opposés à toute tentative de poser la question des traditions scientifiques nationales. Joseph Schumpeter, l’auteur de la fameuse History of Economic Analysis, qui est l’un des rares « classiques » de l’histoire des sciences sociales, considérait que parler d’« écoles nationales » n’avait aucun sens, et que toute tentation d’écrire l’histoire de l’analyse économique comme une histoire des traditions nationales serait « à peu près la plus mauvaise manière imaginable » [11]. Cette prise de position, qui date de 1931 et qui faisait sans doute partie d’une défense de l’autonomie scientifique contre la poli-tisation nationaliste de l’époque, pose tout de même problème. En effet, on peut constater qu’en dépit de son propre verdict, Schumpeter a reconnu que les espaces intellectuels nationaux, au moins pendant certaines périodes historiques, étaient carac-térisés par un ensemble de contraintes tout à fait pertinentes pour appréhender la production scientifique. Il donne lui-même l’exemple des physiocrates, représentants indéniables d’une « école française », ou de l’école anglaise classique, allant de la Wealth of Nations (1776) de Smith aux Principles of Political Economy (1848) de John Stuart Mill.
Chez Schumpeter, comme chez beaucoup d’autres, le rejet des traditions nationa-les comme objet d’analyse repose, en fait, plus sur une prise de position normative que sur sa valeur heuristique. La science, souligne-t-il, « n’appartient à aucun pays et n’a pas de traits nationaux homogènes » (« science is of no country and does not bear any homogeneous national traits »). Le premier argument de cet énoncé est au moins partiellement normatif ; notamment, il méconnaît les effets possibles du fait que les institutions, les financements et les modes de publication étaient avant tout d’ordre national – et le sont toujours pour les sciences humaines et sociales. Quant au deu-xième argument, portant sur l’absence de traits nationaux homogènes, c’est un critère qui n’est pas assez fin pour mesurer la signification des conditions nationales [12]. L’ab-sence d’homogénéité générale des pratiques scientifiques selon les nations ne devrait pas conduire à ignorer sa signification partielle.
En reprenant la question et en s’appuyant sur les reconstructions historiques des sciences sociales disponibles, il faut d’abord rappeler que les sciences sociales sont, depuis leurs origines, fortement marquées par leurs contextes nationaux. Une partie significative des sciences sociales s’est constituée depuis la Renaissance comme « sciences de gouvernement », c’est-à-dire comme savoirs administratifs et politiques au service des États nationaux émergents. En fonction des différentes structures étati-ques, les premières sciences sociales ont pris des formes variées : « arithmétique poli-tique » en Angleterre, « Polizei- et Kameralwissenschaften » ou « Staatswissenschaf-ten » dans les pays allemands, « sciences morales et politiques » en France [13]. La no-tion même de « science sociale », proposée par Sieyès, Condorcet et quelques autres membres de la Société de 1789, avait précisément été inventée pour désigner la nou-velle science de gouvernement de l’époque révolutionnaire [14].
Les systèmes statistiques qui se sont établis au cours du xixe siècle connaissent ainsi souvent des spécificités nationales plus ou moins prononcées. Dans son analyse de l’émergence et du parcours historique de la discipline statistique en Hongrie, Victor Karady montre que le caractère composite du pays sous le rapport ethnique et confessionnel et l’enjeu politique de l’assimilation des minorités font développer un enregistrement exceptionnellement fin des données sociales en fonction de la langue maternelle et de la religion [15].
Le rapport aux États nationaux n’a pas seulement conditionné la production de certains types de savoirs mais aussi, plus généralement, les modalités de l’institution-nalisation des sciences sociales. S’appuyant sur plusieurs travaux, Peter Wagner a ainsi conclu que les sciences sociales en Europe sont intimement liées aux formes particulières et aux interprétations nationales du rôle de l’État. Le caractère prononcé des sciences sociales n’émerge dans un pays donné que quand les ordres sociopoli-tiques et la définition des questions qu’elles développent diffèrent considérablement les unes des l’autres [16]. Le rôle central des luttes politiques et des structures étatiques invite en effet à analyser la structuration politique des sciences sociales et, plus parti-culièrement, à rendre compte des effets du degré de centralisation ou de décentra-lisation des États nationaux [17].
Dans un pays centralisé comme la France, une institution nationale, la deuxième classe de l’Institut de France (1795-1803), puis l’Académie des sciences morales et politiques (1832-), a incarné une science sociale semi-officielle, pratiquée par des intellectuels proches des élites politiques. D’abord marquées par l’héritage révolution-naire, ces « sciences morales et politiques » ont été tout au long du xixe siècle liées notamment au libéralisme gouvernemental des orléanistes [18]. Leurs homologues dans d’autres pays, entre autres la National Association for the Promotion of Social Science (1857) en Grande-Bretagne, étaient également marqués par un libéralisme réformateur. Comme en France, elles s’opposaient aux conservateurs et aux mouve-ments socialistes et radicaux, mais elles fonctionnaient sur un mode associatif et décentralisé. La National Association for the Promotion of Social Science était un lieu où se formaient des coalitions de réforme administrative et législative, nationale aussi bien que locale, et ses travaux étaient, à très peu d’exceptions près, dépourvus d’am-bition théorique ou académique. C’est précisément cette dynamique pratique, portée par une base sociale relativement large, que plusieurs auteurs regardent comme l’élé-ment majeur susceptible d’expliquer pourquoi la sociologie s’est institutionnalisée si tard en Angleterre (cela ne s’est en effet produit que bien après la Deuxième Guerre mondiale) [19]. L’American Social Science Association (1867) et la Verein für Socialpolitik (1873) de l’empire Allemand unifié avaient, pour leur part, toutes deux suivi le modèle associatif anglais, et non pas le modèle français d’une académie na-tionale. Mais elles n’ont jamais eu l’efficacité réformatrice de l’association anglaise, et elles ont adopté un fonctionnement de plus en plus tourné vers l’Université [20].
Au moment où les sciences sociales se sont constituées comme disciplines univer-sitaires, c’est-à-dire au tournant du xxe siècle, les conditions de production se sont autonomisées par rapport à l’État et aux autres formes de demande sociale, mais ceci dans une conjoncture politique caractérisée par la montée des rivalités nationales et l’avènement des mouvements nationalistes de masse. Dans les pays qui étaient au centre de ce mouvement (l’Allemagne, l’Angleterre, la France, les États-Unis, l’Italie), des particularités nationales étaient fréquemment invoquées à la fois pour justifier certaines conceptions de la science sociale et pour en discréditer d’autres. Sébastien Mosbah-Natanson analyse comment René Worms et Émile Durkheim ont construit une légitimité nationale et internationale pour leur sociologie. Si Worms a été un entrepreneur internationaliste, sa démarche s’est révélée un échec sur le plan national, en particulier du fait de son éloignement du champ académique. Émile Durkheim, quant à lui, a de plus en plus présenté la sociologie comme une « science française », pouvant servir à contribuer au fondement moral et civique de la iiie République.
Quant aux représentants de la science sociale universitaire en Allemagne comme Max Weber ou Georg Simmel, ils faisaient face à un double héritage national, l’un in-cluant les sciences sociales dans les sciences de l’État, les Staatswissenschaften, et l’autre opposant les sciences interprétatives aux sciences nomothétiques. À la même époque, les sciences sociales nord-américaines se sont fondées sur les prémisses de « l’exceptionnalisme américain », comme l’a montré Dorothy Ross, exemple para-digmatique d’une idéologie nationale [21]. Cette reconfiguration nationale des sciences sociales s’est prolongée et intensifiée dans l’entre-deux-guerres, période marquée à la fois par des tensions internationales fortes et par la montée de la science sociale amé-ricaine qui s’est imposée comme le pôle dominant d’un champ international émer-gent. L’internationalisation de la période après la Deuxième Guerre mondiale s’est ainsi déroulée dans le cadre d’une hégémonie américaine. Celle-ci, quelle que soit sa prégnance, faisait cependant l’objet de contestations et n’avait pas la même intensité selon les disciplines et les domaines de recherche.
Si ce très bref rappel historique peut suffire pour soutenir l’hypothèse que les conditions nationales et les rivalités entre les nations ont pendant longtemps constitué un principe de structuration dont il faudrait tenir compte pour comprendre la pro-duction aussi bien que la circulation internationale de la science sociale, il rappelle aussi que les configurations nationales ne s’opposent pas simplement aux échanges transnationaux. L’espace international se construit historiquement à partir des struc-tures nationales, et il peut avoir pour effet aussi bien de renforcer les spécificités nationales que de dénationaliser les pratiques de recherche [22].
 
Reconceptualiser la question des traditions nationales
 
 
En reconsidérant la notion de « tradition nationale » dans cette perspective, on peut en distinguer plusieurs significations, qui correspondent, en fait, à différents ni-veaux d’analyse et à autant de conceptualisations et de stratégies de recherche. Pre-mièrement, une tradition nationale peut se situer au niveau des domaines de recherche ou des disciplines spécifiques, en désignant des modes de pensée et des façons de faire qui tendent à se prolonger et se reproduire bien au delà de leurs initiateurs. Dans son article, Philippe Steiner décrit une telle tradition, à savoir la tradition sociologique française de critique de la science économique. On peut interpréter en ce sens tous les cas où une école locale est devenue dominante en s’imposant comme la manière « na-tionale » de pratiquer une spécialité ou une discipline. Dans son histoire de la recher-che psychologique, Kurt Danziger analyse ainsi les pratiques de recherche de plu-sieurs groupes locaux, Wundt à Leipzig, Galton à Londres, Charcot et d’autres à Paris, en montrant comment leurs travaux étaient inspirés des traditions intellectuelles indigènes et comment ils ont évolué en fonction de leur contexte national [23]. Le cas de Lavoisier et de la « chimie française », celui de Bourbaki en mathématiques, de Durkheim et de « l’école française de sociologie » [24], ou encore celui du groupe d’éco-nomistes de Vienne qui sera baptisé ultérieurement « l’école autrichienne », sont au-tant d’exemples de ce type de tradition nationale. Dans tous ces cas, une pratique qui existait d’abord au niveau local a pris ensuite une dimension nationale, avant de de-venir, sous une forme plus ou moins institutionnalisé, une « tradition nationale ». Les recherches comparatives sont un moyen particulièrement efficace, mais très peu prati-qué, pour analyser les variations nationales des spécialités de recherche ou des disciplines [25]. En se fondant essentiellement sur des indicateurs institutionnels, Michael VoÅ™íÅ¡ek propose ainsi une analyse comparative de l’évolution de la sociolo-gie dans l’Europe de l’est, qu’il compare ensuite avec celle dans l’Europe de l’Ouest.
Deuxièmement, la notion de tradition nationale peut désigner des manières de penser et de faire qui ne se rapportent pas à une seule discipline ou à un seul domaine de recherche, et dont les propriétés s’expliquent par les spécificités nationales des constellations disciplinaires et des hiérarchies intellectuelles. L’emprise des Staats-wissenschaften en Allemagne au xixe siècle ou, plus récemment, la conception nord-américaine de behavioral sciences, sont des exemples de définition et de division de l’ensemble des sciences humaines et sociales [26]. Ces catégories supra-disciplinaires sont des principes structurés et structurants, pour employer la formule de Pierre Bourdieu, dont il faudrait analyser à la fois la sociogenèse, les mécanismes de reproduction et la signification effective pour les pratiques intellectuelles. La position particulière de la philosophie dans les lycées et les Facultés de lettres en France en est une autre illustration, qui a des effets structurants pour l’ensemble des sciences hu-maines en France [27]. Les articles de Louis Pinto et de Guillaume Stankiewics analysent ainsi des cas apparemment opposés, celui de Jean-Paul Sartre et celui de Jean Stoetzel. Si tous deux sont issus de la filière scolaire noble de la philosophie, et appartiennent à la même génération, le premier innove au sein de la philosophie – au moins en partie –, tandis que le second est en rupture avec sa discipline d’origine. Une analyse plus fine montre cependant que la posture philosophique de l’Å“uvre de Sartre, tout comme celle de Stoetzel, s’inscrit dans l’histoire nationale de la discipline.
L’article de Michaël Gemperlé publié dans ce numéro sur la réception de Max Weber en France présente une autre manière encore de concevoir les constella-tions intellectuelles nationales. Il montre tout ce que l’interprétation de Weber doit à la configuration spécifique impliquée dans sa réception. Dans les années 1960, Weber devient, en très peu de temps, un auteur consacré de la sociologie française. Il acquiert ce statut de « sociologue par excellence » grâce aux dispositions et ressources spécifi-ques de son importateur Raymond Aron et à son alliance avec Éric de Dampierre, responsable du projet de traduction de l’Å“uvre de l’auteur allemand chez Plon.
Troisièmement, la notion de tradition nationale peut faire référence à des postures et des pratiques encore plus générales que les configurations nationales des disciplines ou domaines de recherches. En opposant la physique anglaise à la physique française, Pierre Duhem avait naguère distingué deux modes de pensée : « l’esprit ample » et « l’esprit profond », qu’il observait aussi bien en physique qu’en littérature, et ceci sur le long terme. Le style mathématico-physique de Poincaré s’opposait, selon lui, à celui de Maxwell comme Descartes s’opposait à Bacon, ou Corneille à Shakespeare. D’après Duhem, l’esprit anglais était « ample », c’est-à-dire ayant une grande facilité à « imaginer des ensembles très compliqués de faits concrets » mais une « extrême difficulté à concevoir des notions abstraites et à formuler des principes généraux » [28]. À la différence de cette conception, les écoles française et allemande cherchaient à construire un système logique dans lequel des déductions rigoureuses unissent des hypothèses sur lesquelles repose la théorie. Par rapport à l’esprit ample, « l’esprit pro-fond », orienté vers l’abstraction et la généralisation, était trop étroit pour « imaginer quoi que ce soit de complexe avant de l’avoir classé dans un ordre parfait ».
Ces deux types d’esprit, souvent désignés par les notions sommaires « d’empi-risme anglais » et de « rationalisme français », ont été depuis Montesquieu, Hume et Herder reliés à la notion très générale de « caractère » ou d’« esprit national ». Tout au long du xixe siècle, les caractères nationaux furent l’objet de considérations diver-ses et variées, et même l’objet de projets disciplinaires comme « l’éthologie poli-tique » de John Stuart Mill, la « psychologie politique » ou encore la psychologie des peuples, la Völkerpsychologie [29]. Cependant, malgré l’échec à construire des disci-plines à part entière et le caractère sommaire de l’analyse duhemienne, si l’on omet à la fois la question des indicateurs de ces styles nationaux et de l’explication des dif-férences supposées, on constate qu’aujourd’hui encore les spécificités intellectuelles des nations n’ont pas disparu et méritent, à l’heure d’une nouvelle phase d’interna-tionalisation, d’être examinées. Plutôt que de supposer un caractère ou un esprit na-tional immuables, il faudrait prendre pour objet les processus sociaux qui ont produit une certaine unification nationale des catégories et des habitudes intellectuelles.
L’analyse proposée par Norbert Elias de l’opposition entre les notions de Kultur et de civilisation, c’est-à-dire entre une culture de cour en France et une culture citadine et bourgeoise, organisée autour des valeurs de « profondeur » et d’« intériorité », en Allemagne, est à cet égard exemplaire. Elias montre bien que ces notions trans-versales, qui sont par la suite devenues des catégories nationales, témoignent bien de la différence des styles et des manières de faire. Il montre aussi que l’opposition s’ex-plique largement par des différences dans la position des intellectuels vis-à-vis des élites nationales [30]. En prolongeant cette analyse dans son ouvrage sur les Allemands, Elias a souligné la continuité :
« with which specific patterns of thinking, acting and feeling recur, with characteristic adaptations to new developments, in one and the same society over many generations. It is almost certain that the meaning of certain key-words and particularly the emotional undertones embedded in them, which are handed on from one generation to another unexamined and often unchanged, plays a part in the flexible continuity of what one otherwise conceptualizes as "national character" » [31].
Si les catégories de Kultur et de civilisation ont si longtemps gardé leur signi-fication primordiale et leurs connotations sous-jacentes dans les deux pays, c’est sans doute parce que les pratiques et les valeurs qui leur étaient associées ont été institu-tionnalisées dans les systèmes scolaires nationaux. Pour le cas de la France, Pierre Bourdieu a montré que les critères d’excellence et les valeurs transmises par le système scolaire reproduisent des styles intellectuels, qui s’observent dans des do-maines intellectuels très éloignés [32]. Suivant l’exemple de Panofsky, il a pu proposer une sociologie de « la transmission institutionnalisée de la culture » comme « une des voies, et non la moindre, de la sociologie de la connaissance » [33]. S’appuyant sur les études de Renan et de Durkheim sur le système d’enseignement en France, Bourdieu rappelait que dans des sociétés où la transmission culturelle est monopolisée par l’école, l’institution scolaire tend à produire une « disposition générale, génératrice de schèmes particuliers susceptibles d’être appliqués en des domaines différents de la pensée et de l’action, que l’on peut appeler l’habitus cultivé ». C’est par ce biais qu’on peut comprendre non seulement certaines différences intra-nationales entre des groupes sociaux, mais aussi la « personnalité intellectuelle d’une nation ». Bon nom-bre de spécificités intellectuelles décrites comme faisant partie du caractère national pourraient être ainsi rattachées « aux traditions universitaires des différentes nations, et, plus précisément, à la relation que chaque créateur intellectuel entretient avec sa tradition académique nationale » [34].
Cet habitus national, pour le formuler comme Elias, qui fonctionne de façon largement inconsciente, se fait sentir immédiatement dans des conditions d’exil, où l’ajustement des dispositions des acteurs aux conditions de l’action est brisé. Dans son analyse des scientifiques allemands exilés aux États-Unis, Jonathan Harwood en donne un bon exemple, en rappelant l’étonnement des savants allemands devant le degré de spécialisation des chercheurs américains et leur absence d’intérêt pour tout ce qu’ils considéraient eux-mêmes comme relevant de façon évidente de la Bildung [35].
Il existe donc à la fois des outils sociologiques tout à fait satisfaisants pour reposer la question des traditions nationales et quelques travaux que l’on peut considérer comme exemplaires. Malgré tout, on doit constater que les recherches comparatives qui pourraient faire comprendre ce troisième sens de la notion des spécificités nationales font largement défaut [36].
L’objectif de ce numéro thématique est donc d’explorer une question non seulement peu abordée dans la recherche, mais également menacée de disparaître des programmes de recherche d’aujourd’hui au profit de problématiques focalisées soit sur le transnational et le mondial, soit sur le local. La majorité des articles publiés dans ce numéro spécial ont été présentés lors d’un colloque qui s’est tenu à la Amsterdam School for Social Science Research (ASSR) en 2005. Le colloque et la publication de ce numéro s’inscrivent dans le cadre d’un programme européen visant à créer un Espace pour les Sciences Sociales Européen (ESSE) [37].
 
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NOTES
 
[1]Porter, Ross, 2003.
[2]Crothers, 2001.
[3]Bensaude-Vincent, 1983 ; Nye, 1993 ; Rocke, 2001 ; Crosland, 2003 ; pour un autre cas, celui de la « chimie russe », cf. Gordin, 2006.
[4]Cf., par exemple, Mallard, et al., 2006.
[5]Ben-David, 1971.
[6]Pour un aperçu général et des exemples récents des modes nationaux de régulation, cf. Jasanoff, 2005.
[7]Cf. notamment le panorama de Merz, 1904-1912 (4 tomes). Pour des travaux plus récents sur les traditions nationales dans les sciences de la nature, voir notamment Crosland, 1977 ; Jamison, 1982, 1987 ; Harwood, 1993, 2004 ; Jordanova, 1996 ; Maienschein, 1991 ; Reingold, 1991a, 1991b ; Richards, 1991.
[8]Brian, 2002 ; Rasmussen, 1995.
[9]Pour l’exemple d’un expert international qui a tenté de systématiser ses expériences en termes de styles nationaux, cf. Galtung, 1981.
[10]Pour des exemples, cf. Dockes, et al., 2000 ; Genov, 1989.
[11]« Just about the worst way to write the history of economics that can be imagined », cf. Schumpeter, 1931, 286.
[12]Pour une position similaire à celle de Schumpeter voir l’article de Lewis Pyenson dans lequel l’au-teur soutient qu’une science nationale ne peut simplement pas exister : « … while there may be national music (in the form of anthems) and national morality (in the form of laws), there cannot be national science ». Et sous forme d’une affirmation positive : « science is local knowledge, validated globally », cf. Pyenson, 2002, 252.
[13]Lindenfeld, 1997 ; Maier, 1980 ; Ihl, Kaluszynski, Pollet, 2003 ; Steiner, 2006.
[14]Head, 1982 ; Collectif, 2006.
[15]Cf. aussi Beaud, Prévost, 2000, et pour un exemple plus récent, Desrosières, 1999.
[16]Wagner, 1989, 1990, 2005.
[17]Dans cette perspective, cf. notamment Brian, 1994 ; Lacey, Furner, 1993 ; De l’Estoile, Neiburg, Sigaud, 2000 ; Wagner, et al., 1991a ; Rueschemeyer, Skocpol, 1996.
[18]Delmas, 2006 ; Leterrier, 1995 ; Staum, 1996.
[19]Annan, 1959 ; Abrams, 1968 ; Anderson, 1968. Cette analyse a été complétée, nuancée ou critiquée par plusieurs auteurs depuis, cf. Goldman, 2002 ; Halsey, 2004 ; Kumar 2001 ; Lepenies, 1990.
[20]Goldman, 2002.
[21]Ross, 1991. Aux analyses fouillées de Dorothy Ross, on peut ajouter un autre trait spécifique de la science sociale américaine. La faiblesse relative de l’État fédéral et la décentralisation politique et religieuse du pays ont contribué à une attention particulière aux communautés locales et à la dynamique des petits groupes, cf. Silver, 1990. Pour le contexte américain, cf. aussi Calhoun, 2007 ; Steinmetz, 2005.
[22]Pour ces processus dans les sciences, cf. Crawford, 1992 ; Crawford, Shinn, Sverker, 1993 ; pour les sciences sociales, cf. Heilbron, Guilhot, Jeanpierre, 2008.
[23]Danziger, 1990.
[24]Il existe une seule histoire de la sociologie entièrement construite à partir des traditions nationales, c’est l’ouvrage de Donald Levine (1995). Si son essai est sans doute une des tentatives les plus élaborées de poser le problème, Levine reste muet sur les indicateurs qu’il utilise ou qu’il faudrait utiliser pour identifier une tradition nationale. Il n’avance pas non plus d’explication ni pour l’émergence ni pour la continuité des traditions de longue durée qu’il postule. Les traditions nationales risquent ainsi de rester des entités transhistoriques qui échappent à l’analyse empirique, cf. Levine, 1995. Pour les traditions nationales en anthropologie, cf. Barth, et al., 2005 ; Hannerz, Gerholm, 1982 ; pour les sciences politiques, cf. Crick, 1959 ; pour la political science américaine, et plus largement, cf. Easton, Gunnell, Graziano, 1991 ; pour la science économique, cf. Dockes, et al., 2000.
[25]Pour des exceptions importantes, cf. notamment Chiva, Jeggle, 1987 ; Fourcade-Gourinchas, 2001 ; Fourcade, 2008 ; Schweber, 2006.
[26]C. Wright Mills notait que la catégorie des behavioral sciences, « sciences de comportement », qui se répand après la Deuxième Guerre mondiale notamment par le biais des programmes de la Fondation Ford, était construite comme une « propaganda device to get money for social science research from Foun-dations and Congressmen who confuse "social science" with "socialism" », cf. Mills, 1959 (1970), 26.
[27]Bourdieu, Passeron, 1968. Pour la structure particulière de la constellation des sciences sociales en France, cf. Heilbron, 1991.
[28]Duhem, 1981, 91-92.
[29]Crépon, 1996 ; Romani, 2002 ; Trautmann-Waller, 2006.
[30]Elias, 1973, 1976. Cf. aussi certains de ses articles, notamment « Die öffentliche Meinung in England (1959) », « Nationale Eigentümlichkeiten der englischen öffentliche Meinung (1960), et « Prozesse der Staats- und Nationenbildung (1970) », in Elias, 2006, 64-85, 86-123 et 331-352. En prolongeant l’analyse d’Elias, on peut considérer les notions de Bildung et d’esprit comme les équivalents dans le domaine intellectuel de l’opposition plus générale entre Kultur et civilisation, cf. Heilbron 2006, 54-68. Pour les particularités de la notion allemande de « culture », cf. aussi Lepenies, 2006, qui préfère la notion d’« attitude nationale », expression plus souple et plus « ironique » que celle de « caractère national » (Lepenies, 2006, 5). Pour le prolongement des réflexions eliasiennes, cf. l’étude comparative de Kuzmicz, Axtmann, 2007, comparant l’Autrice avec la Grande-Bretagne, ou l’analyse des États-Unis de Mennell, 2007.
[31]Elias, 1996, 127.
[32]Durkheim, 1938 ; Bourdieu, 1967 (2006).
[33]Bourdieu, 1967 (2006).
[34]Ibid., 43.
[35]Cf. Harwood, 2004.
[36]En quoi, pour n’indiquer qu’un seul exemple de ce type d’analyse qui manque, l’essay anglais diffère-t-elle de la dissertation française, et quelles sont ses conséquences pour les pratiques intellectuelles des deux pays ? Pour la dissertation philosophique en France, cf. Pinto, 2007, 69-97. Pour les travaux comparatifs sur les intellectuels et les systèmes scolaires, cf. notamment les travaux de Charle (1996) et Ringer (1992). Pour la question analogue des littératures nationales, cf. Thiesse, 1999.
[37]Financé par le 6e programme cadre de l’Union Européenne, ESSE regroupe plus de cent participants, qui ont pour objectif l’analyse des conditions théoriques et pratiques favorisant l’ouverture d’un dialogue rationnel entre les chercheurs issus de disciplines et de traditions différentes. Plus concrètement, le projet ESSE se propose d’analyser les conditions de possibilité et de réalisation d’un espace européen de la recherche en sciences sociales et humaines et d’identifier les barrières qui s’opposent à son émergence. À travers des approches multiples, ESSE a comme but d’identifier les divergences et convergences interculturelles qui prévalent à l’intérieur de l’espace européen, de mettre en lumière les obstacles et les filtres qui ont empêché ou freiné une libre circulation des idées. Pour le programme et les activités, cf. http://www.espacesse.org.
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Crothers, 2001. Suite de la note...
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Bensaude-Vincent, 1983 ; Nye, 1993 ; Rocke, 2001 ; Crosland...
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Cf., par exemple, Mallard, et al., 2006. Suite de la note...
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Ben-David, 1971. Suite de la note...
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Pour un aperçu général et des exemples récents des modes na...
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Cf. notamment le panorama de Merz, 1904-1912 (4 tomes). Pou...
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Brian, 2002 ; Rasmussen, 1995. Suite de la note...
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Pour l’exemple d’un expert international qui a tenté de sys...
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Pour des exemples, cf. Dockes, et al., 2000 ; Genov, 1989. Suite de la note...
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Pour une position similaire à celle de Schumpeter voir l’ar...
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Head, 1982 ; Collectif, 2006. Suite de la note...
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Cf. aussi Beaud, Prévost, 2000, et pour un exemple plus réc...
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Wagner, 1989, 1990, 2005. Suite de la note...
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Dans cette perspective, cf. notamment Brian, 1994 ; Lacey, ...
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Delmas, 2006 ; Leterrier, 1995 ; Staum, 1996. Suite de la note...
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Annan, 1959 ; Abrams, 1968 ; Anderson, 1968. Cette analyse ...
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Goldman, 2002. Suite de la note...
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Ross, 1991. Aux analyses fouillées de Dorothy Ross, on peut...
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Pour ces processus dans les sciences, cf. Crawford, 1992 ; ...
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Danziger, 1990. Suite de la note...
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Il existe une seule histoire de la sociologie entièrement c...
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Pour des exceptions importantes, cf. notamment Chiva, Jeggl...
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C. Wright Mills notait que la catégorie des behavioral scie...
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Bourdieu, Passeron, 1968. Pour la structure particulière de...
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Duhem, 1981, 91-92. Suite de la note...
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Crépon, 1996 ; Romani, 2002 ; Trautmann-Waller, 2006. Suite de la note...
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Elias, 1973, 1976. Cf. aussi certains de ses articles, nota...
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Elias, 1996, 127. Suite de la note...
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Durkheim, 1938 ; Bourdieu, 1967 (2006). Suite de la note...
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En quoi, pour n’indiquer qu’un seul exemple de ce type d’an...
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Financé par le 6e programme cadre de l’Union Européenne, ES...
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