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Histoire, économie & société

2004/3 (23e année)

  • Pages : 118
  • ISBN : 9782200920241
  • DOI : 10.3917/hes.043.0411
  • Éditeur : Armand Colin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Vers 1900, les grands établissements de crédit sont en plein essor. E. Kaufmann [1]   E. Kaufmann, La banque en France, Paris, Giard et... [1] cite les trois principaux, dans son ouvrage sur la banque en France paru en 1914, soit par ordre d’importance : le Crédit Lyonnais (CL), la Société Générale pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France (SG) – à ne pas confondre avec la société générale de Crédit Industriel et Commercial (CIC) – et le Comptoir National d’Escompte de Paris (CNEP, l’un des ancêtres de l’actuelle BNP-Paribas). Quelques fusions sont opérées avec des banques locales ou régionales, mais la résistance que celles-ci opposent aux grandes institutions de crédit freine encore ce mouvement de concentration, au tournant du XXe siècle. Les grandes banques anonymes par actions se distinguent aussi des « maisons » familiales de la haute banque traditionnelle (Rothschild, Mallet, Hottinguer…) par leur forme juridique, par le volume de leurs capitaux, par l’éventail de leurs opérations, quoique des syndicats communs se forment entre eux, dans le but de garantir les placements de titres. De monumentaux et luxueux hôtels bancaires, véritables « palais d’argent » [2]   Titre de l’exposition tenue en 1992 au musée d’Orsay.... [2] sont alors érigés, tel celui de l’agence centrale et du siège social de la Société Générale, sur le boulevard Haussmann, entrepris en 1905 et terminé en 1912. C’est là une manifestation de leur réussite éclatante.

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Entre 1894 et 1914, en ces temps de « seconde industrialisation » [3]   Maurice Lévy-Leboyer, « Le patronat de la seconde... [3] où naît le cinéma, où se transforme l’industrie chimique, où s’intensifient l’éclairage électrique des villes, la distribution de l’eau, la circulation des tramways, les banques participent à la reprise économique car le besoin de capitaux est fort. L’Exposition internationale de 1900 apparaît comme la nouvelle impulsion au développement économique [4]   Voir notre thèse, préparée sous la direction d’Alain... [4] . Sa préparation représenta une aubaine pour les grandes banques par actions. Elles installent des pavillons aux pieds de la Tour Eiffel. Les métiers de la banque évoluent ; la complexité des opérations induit en effet une plus grande spécialisation. Pour faire face à l’accroissement de la demande, il a fallu promouvoir des agents capables et motivés.

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Le contexte forme une toile de fond d’autant plus favorable que l’élection de Casimir Périer à la présidence de la République en 1894 est significative de l’accès d’une élite financière au sommet de l’État. Les ministres des Finances Maurice Rouvier, banquier lui-même, et Joseph Caillaux, inspecteur des Finances, ne sont pas non plus étrangers à une telle faveur. Les relations avec le pouvoir politique [5]   Raymond Poidevin, Finances et relations internationales,... [5] sont fortes. La distinction entre banques de dépôts et banques d’affaires n’est pas encore totalement définie en 1914 ; cette confusion prête le flan à la critique. Les reproches, orchestrés par des campagnes de publications, s’amplifient au moment des scandales et des difficultés internationales. C’est le cas pour la Société Générale en 1905, lors de la crise des sucres [6]   Samir Saul, La France et l’Égypte de 1882 à 1914,... [6]  ; c’est alors que Louis Dorizon se démet de ses fonctions d’administrateur dans d’autres sociétés que sa banque. Avec la montée du nationalisme, en 1911 et surtout en 1914, cette banque est accusée de « cosmopolitisme », c’est-à-dire de ne pas participer suffisamment à la promotion des entreprises françaises. La nécessité de répondre à de telles attaques contribue à une prise de conscience d’un nouveau milieu bancaire à haut risque ; des manifestations de soutien et de solidarité expriment, par-delà leurs divergences, l’unité grandissante des grandes institutions de crédit.

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Ces grands « bazars financiers » [7]   André Sayous, Banques de dépôts, banques de crédit... [7] modernes sont relativement récents ; chacun a sa spécificité, qui réside essentiellement dans son histoire. Instituée par décret impérial du 4 mai 1864, la Société Générale poursuit un rythme de développement et des objectifs différents de ceux du Crédit Lyonnais. Elle n’a pas connu de crise aussi grave que celle qui affecta le Comptoir en 1889. En revanche, si elle traîne encore en 1895 d’anciennes affaires litigieuses [8]   Notamment les affaires de Grotta Calda (Italie), du... [8] , elle entre dans une phase de multiplication d’agences, de conquête de marchés et d’expansion. La concurrence est ardue, mais la Société Générale progresse [9]   Voir notamment E. Kaufmann, op. cit. [9] . Ses bénéfices sont multipliés par 8 entre 1894 et 1914. Elle augmente son capital en six étapes, jusqu’à 500 MF en 1912. 50 ouvertures de guichets par an ont lieu entre 1903 et 1907 ; les créations d’agences en province et de bureaux de quartier à Paris portent leur nombre à plus de 1000 en 1912 alors qu’à cette date, le Crédit Lyonnais [10]   Arch. hist. CL (DEEF, doss. 306, n° 173, Études et... [10] n’en dispose que de 290 et le CNEP de 228. L’augmentation du volume des affaires, liée à ce dynamisme, entraîne une réorganisation cohérente de la « Maison ».

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Des niveaux supplémentaires de responsabilités y sont créés. Afin de profiter de concours utiles, le nombre des membres du conseil d’administration de la Société Générale est porté en 1899 de quinze à dix-sept, par modification des statuts. Comme dans les deux autres grandes banques, ce Conseil est investi des pouvoirs les plus étendus. Une large initiative est cependant laissée depuis 1895 au directeur Louis Dorizon, qui délègue certains pouvoirs à trois sous-directeurs, responsables du mouvement des fonds et de l’étranger, des opérations financières et des opérations de banque, le secrétaire général s’occupant de l’administration, du personnel et du matériel.

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En 1909, le nouvel échelon de directeur général est créé ; quatre sous-directeurs deviennent directeurs, deux directeurs adjoints et cinq sous-directeurs sont nommés. Le directeur général s’occupe des nominations, du développement du réseau d’agences, des placements de titres, de la publicité, de la recherche de crédits pour les entreprises, mais non pas de prise de participation dans leur capital. Si la gestion de l’établissement reste fortement centralisée, au moyen de l’inspection générale, les structures de l’encadrement se sont étoffées entre 1895 et 1914, dates extrêmes de cette étude. En revanche, le président Léonce Hély d’Oissel et ses deux vice-présidents ne s’occupent pas davantage après 1901 de la gestion courante qu’un président d’ « Aufsichtsrat », ou conseil de surveillance des banques allemandes [11]   E. Kaufmann, op. cit. [11] . Au tournant du XXe siècle, deux groupes de « banquiers » apparaissent ainsi : d’une part les membres du conseil d’administration, cooptés à l’extérieur mais parfois d’abord censeurs ou censeurs-commissaires, et qui prennent part autour de la table aux décisions importantes pour la banque ; d’autre part les membres de l’état-major directorial, encore appelés « dirigeants-maison » [12]   Michel Bauer, « Grands patrons, capital, État et entreprise.... [12] , qui ont gravi les échelons jusqu’à devenir parfois administrateurs. Différents niveaux de pouvoir interviennent, mais le président et le directeur général tranchent en dernier ressort.

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L’extension des structures s’accompagne d’un nécessaire renouvellement des hommes. Qui sont ces nouveaux banquiers ? Jean Bouvier préconisait des recherches en ce domaine : « On voudrait pouvoir être mieux renseignés sur les banquiers – sur les hommes – afin de mieux comprendre la stratégie des banques » [13]   Jean Bouvier, Naissance d’une banque, le Crédit Lyonnais,... [13] . Henri Germain, président-fondateur du Crédit Lyonnais, accordait une importance primordiale à leur choix ; il ne fut pas le seul. L’article d’Alain Plessis, « Bankers in French society » [14]   Alain Plessis, « Bankers in French society », dans... [14] , incite à se demander quel était en France le milieu de ces banquiers de la Belle Époque. Dans une institution aux dimensions encore restreintes, la croissance impose une présence assidue et un travail constant, de la part de tous. Les administrateurs anciens, notables passifs, « les muets et les décoratifs » [15]   Émile Zola, L’Argent, Paris, Livre de poche, Fasquelle,... [15] dont parle Zola dans son ouvrage L’Argent paru en 1891, souvent les plus âgés, disparaissent vers 1900. Édouard Blount, le président-fondateur de la Société Générale, décède ainsi en 1905 dans sa 97e année. Au cours de la période considérée, les hommes qui se partagent les plus hautes fonctions sont environ cinquante. La moitié des « nouveaux » banquiers de 1914 n’avaient que 25 à 35 ans en 1895. Certains, issus du rang, ont fait leurs preuves et ont réalisé de belles ascensions sociales, dans le sillage de Louis Dorizon, ce fils de cordonnier plus proche de l’homme d’affaires moderne [16]   René Girault, « Pour un portrait nouveau de l’homme... [16] que des chefs de la haute banque familiale ou de la banque locale et régionale. Un second modèle coexiste, constitué par les hommes rompus aux pratiques de l’Administration de l’État, que le président Hély d’Oissel fait entrer au Conseil de la Société Générale. Un double clivage, qui tient à la fois à l’âge et aux origines, favorise bien des divergences au sein des dirigeants, mais un fort « esprit-maison » soude les équipes.

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Par leurs choix, les hommes qui sont alors aux commandes ont orienté l’évolution de la banque. Ils font partie de l’élite et pourtant, paradoxalement, ils ne sont pas célèbres ; au contraire, ils sont cachés derrière l’anonymat de ces grandes sociétés et noyés dans la « collégialité diffuse » [17]   François Piétri, Le Financier, Paris, Hachette, coll.... [17] des conseils d’administration. Ils sont difficiles à connaître. Les sources sont à leur sujet lacunaires autant que dispersées ; les ambiguïtés abondent. La profession évolue ; les réseaux bancaires se sont élargis au cours de la période étudiée. L’anachronisme guette car les mots n’ont plus nécessairement de nos jours la signification qui leur était attribuée à la fin du siècle dernier. Si le terme de banquier s’applique à tout homme qui dirige une banque, il n’évoque déjà plus en 1900 la réalité passée, sculptée par Daumier. Le niveau de pouvoir de sous-directeur d’un grand établissement de crédit donne droit au titre de banquier, mais non pas celui de directeur d’agence. Cerner l’émergence, à l’intersection de deux mondes, de ce groupe de dirigeants d’une grande banque par actions, aide à mieux saisir la constitution de cette partie de l’élite bancaire et son renouvellement.

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Héritiers ou parvenus, quels sont donc leurs atouts ? Plus qu’à leurs origines, leur réussite est due à leur formation et à leur compétence. La question se pose de savoir s’ils sont pourtant bien acceptés dans le milieu de la Finance réputé si fermé.

Des atouts pour la réussite

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Des origines de petite et moyenne bourgeoisie provinciale, ainsi que des alliances matrimoniales dans le même milieu caractérisent la plus grande partie de ces banquiers. Ils n’ont pas de hautes relations ni de capital. Leur meilleur atout réside davantage dans leur formation professionnelle et dans leurs qualités humaines. Choisis pour leurs compétences, ils font leurs preuves en franchissant les étapes de la carrière, jusqu’aux plus hautes instances de décision.

Des dirigeants bancaires souvent issus de petite et moyenne bourgeoisie provinciale

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Qu’elles soient géographiques ou familiales, les origines des dirigeants des grandes banques par actions ne sont pas toujours brillantes, au tournant du XXe siècle. Ils viennent parfois de province et ne sont pas fils de banquiers, pour la plupart. Rares même sont ceux qui ont réalisé un « beau mariage » qui les propulse dans la haute société.

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Ces hommes ne sont pas particulièrement d’origine parisienne. À la Société Générale, Louis Dorizon est né à Blois, sa famille paternelle étant originaire de la Sarthe. Maxime Duval est du Pays de Caux et Henri Poirier de l’Orne. Albert Defontaine est Lillois. Charles Dubreuilh vient de Périgueux et Maurice Rossignol de la Dordogne. Alfred Conscience arrive de Haute Savoie. Il est vrai que la capitale est un atout pour la carrière, mais aux moments de recrutement massif, le vivier des directeurs issus de toute la France contribue à fournir des éléments capables, qui ensuite occupent parfois les plus hautes fonctions. Ce mouvement s’accentue en faveur des plus jeunes. Une origine provinciale n’empêche pas la réussite.

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Les administrateurs sont eux aussi souvent de provenance géographique variée. Augustin Le Bègue et Philippe Crozier sont Lyonnais. Ernest Déjardin-Verkinder est Cambrésien. Anselme Brodin est le petit-fils d’un député de la Corrèze. André Bénac vient de La Réole (Gironde). Pierre Lassus de Saint-Geniès est Toulousain. Certains descendent de grandes familles terriennes, tels : René de Matharel (de Ravenne en Puy de Dôme), Génébrias de Fredaigue (de Nouic en Haute Vienne), Adrien de Fourtou (de Ribérac en Dordogne). Ludovic de Villèle est fortement ancré à Châreaurenard (Bouches du Rhône), où son père exerçait les fonctions de maire. Certains sont riches, comme Eugène Chaudruc de Crazannes (de Figeac dans le Lot), gros actionnaire. Un seul est étranger ; le banquier hongrois Arthur Spitzer apporte ainsi en 1906 sa connaissance des affaires dans l’Europe centrale et orientale. Le renom comme les compétences importent plus que l’origine géographique.

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Ces banquiers ne reproduisent pas un modèle paternel, les grands établissements de crédit ayant trouvé une grande partie de leur personnel dirigeant dans des milieux sans lien avec la banque. À la Société Générale, seuls E. Blount et A. Bartholoni ont des pères financiers, et celui de Simon de la Rupelle était Trésorier Payeur Général. La plupart proviennent des groupes issus de classes populaires plutôt provinciales ou de la bourgeoisie d’affaires ou possédante, ou bien des professions juridiques et administratives. Parmi les membres de l’état-major, les hommes qui parviennent alors au plus haut de la hiérarchie sont : fils de notaires (Édouard Gaudet, Albert Defontaine), d’avocats (Charles Welche), de fonctionnaires (Ch. Petit). Le père de Gaston Buron était professeur ; celui d’Henri Poirier était instituteur. Une large majorité des « dirigeants-maison » (plus de 60 %) vient des couches sociales peu favorisées. Comme Dorizon, Dubreuilh descend d’un cordonnier ; Louis Minvielle est fils de concierge, Maurice Rossignol et Louis d’Utruy fils d’employés de banque, Henri Bleuse d’un horticulteur, Alfred Conscience d’un vigneron. Le recrutement de ces banquiers évolue dans le sens d’un renforcement du nombre de descendants de la petite bourgeoisie.

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En revanche, les administrateurs de la banque proviennent plutôt du milieu des cadres supérieurs, hauts fonctionnaires ou hommes politiques ; cela correspond à la vocation première de la Société Générale. Ce sont : Adrien de Fourtou, fils d’un ancien ministre ; Georges Bouillat, fils d’un ministre plénipotentiaire ; Georges Lemarquis, fils d’un procureur impérial auprès du tribunal de Vic, devenu président du tribunal de Verdun ; le baron Léonce Hély d’Oissel, fils d’un conseiller à la Cour de Cassation. Un quart de ce groupe dirigeant vient cependant de la fraction possédante et de la bourgeoisie d’affaires, comme Augustin Le Bègue fils de négociant ou Raoul Wagner fils d’un joaillier. Les « propriétaires » font généralement exploiter un domaine rural familial (R. de Matharel, Ch. de Crazannes) ; les héritiers (A. de Sessevalle, C. de Witt, A. de Fourtou, P. de Lassus Saint-Geniès) ont une place de choix en cet établissement de crédit, ce qui correspond à son rayonnement auprès des familles aristocratiques. Un autre quart du groupe a pour origine des petits fonctionnaires ou des membres de professions juridiques ou intellectuelles ; c’est le cas d’Anselme Brodin, dont le père était contrôleur des douanes, ou de Charles Welche, dont le père était avocat, ou bien encore des avocats Ernest Déjardin-Verkinder et Amédée Lefèvre-Pontalis, dont les pères étaient notaires, comme celui du docteur ès droit Jacques Bourget. Philippe Crozier est même fils d’un droguiste et Henri Guernaut, qui devient président de la Maison après 1914, a pour père un instituteur. De telles origines favorisent les échanges avec les dirigeants issus du rang et par conséquent la cohésion de l’équipe aux commandes de la banque. De plus en plus, le recrutement de ces administrateurs privilégie les descendants de la bonne bourgeoisie.

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Si de telles origines ne constituent guère de véritables tremplins de la réussite, dans le milieu jugé si clos de la Finance, sont-elles compensées par un beau mariage ? Les alliances aident en effet à s’enraciner dans un milieu social supérieur. Dolores L. Augustine [18]   Dolores L. Augustine, « The banker in German Society »,... [18] rappelle qu’à cette époque le mariage contribue à accroître en Allemagne l’influence des hommes d’affaires. Ginette Kurgan van Henteryk affirme, pour sa part, qu’en Belgique les femmes représentent pour leur mari le principal moyen de la réussite dans le milieu des affaires : « It was the businessman’s wife who was in charge of the organisationnal work involved in networking and cultivating useful contacts. » [19]   Ginette Kurgan van Henteryk, « Finance and society,... [19] La plupart des beaux-pères des banquiers étudiés font partie de la bourgeoisie possédante ou d’affaires, mais à la Société Générale, à l’époque considérée, aucun n’est financier ; plusieurs viennent au contraire des classes populaires. L. Dorizon épouse ainsi en premières noces la fille d’un menuisier-marchand de vins ; Henri Bleuse prend pour femme la fille d’un menuisier. Quelques cas particuliers sont pourtant à remarquer. Le fils d’un baron de Haute-Garonne, Pierre de Lassus Saint-Geniès, vice-président de la Société Générale en 1902, épouse Jeanne fille de Charles Gounod, le compositeur connu qui fait partie de la haute bourgeoisie. Simon de la Rupelle se marie avec Jeanne Marande, fille d’un riche négociant du Havre. Il arrive qu’un noble peu argenté épouse une jeune fille bien dotée. L’ambition n’est sans doute pas totalement absente de ces préoccupations.

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Cependant, en règle générale, les situations sont assorties. Le second mariage de Louis Dorizon en est l’illustration. Sa seconde femme Kazimira de Postolska est ainsi la descendante ruinée de propriétaires terriens polonais et d’un comte russe cultivé, alors qu’il est devenu, lui, chef des services de la direction et secrétaire du Conseil de sa banque. Ces hommes appartiennent dès leurs débuts professionnels à un monde qui n’est plus celui de leurs parents, mais ils ne deviennent dirigeants de leur établissement qu’en fin de parcours ; par conséquent, ils ne peuvent pas espérer, au moment et par le biais du mariage, entrer dans un milieu social très supérieur au leur. C’est ce que souligne Adeline Daumard, même si « le facteur décisif de la réussite était le mariage » [20]   Adeline Daumard, Les bourgeois et la bourgeoisie en... [20]  ; celui-ci était en effet avant tout raisonnable, fondé sur la concordance et sur la durée. La réussite professionnelle n’en est pas la principale motivation.

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Pas plus que leurs origines géographiques et familiales, les alliances de ces banquiers n’ont donc rééllement contribué à leur ouvrir les portes du monde de la Finance. Il en va de même au sein de tous les grands établissements de crédit français, contrairement à ce qui se passe alors pour la haute banque familiale et pour la banque locale.

Une formation supérieure, tremplin de la carrière

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La banque a puisé à la Belle Époque dans un vivier d’hommes sans fortune mais compétents, qui ont fait leurs preuves en franchissant avec succès tous les paliers de la carrière. Il est intéressant d’examiner, notamment à la Société Générale, quelle formation ils ont reçue, car celle-ci conditionne à la fois le niveau d’entrée et celui des dernières fonctions exercées.

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Il n’est pas rare que des banquiers d’origine provinciale et populaire n’aient qu’une instruction primaire ; entrés au bas de la hiérarchie vers quinze ans, certains se hissent aux postes de commandement, tels Charles Dubreuilh, Louis Minvielle, Henri Poirier qui accèdent au rang d’administrateurs de la Société Générale, comme leur modèle Louis Dorizon. La plupart a fait ses classes dans les services de la Comptabilité, y apprenant la rigueur et les exigences de la centralisation. Plus fréquemment, le niveau scolaire est secondaire, surtout pour les Parisiens. Il n’existe pas alors d’école de banque à proprement parler, quoique des cours de perfectionnement soient confiés aux chefs de guichets à la fin du XIXe siècle. Le siège organise en 1904 des stages de formation aux techniques des opérations étrangères. Un examen d’entrée est institué en 1910, pour tous ceux qui demandent à venir dans une agence parisienne sans être titulaire du brevet élémentaire ; préparé par l’enseignement primaire complémentaire, ce diplôme a longtemps suffi aux besoins des banques, l’adaptation des titulaires se réalisant sans grande difficulté.

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Pour les inspecteurs, – ce corps d’élite formant pépinière de futurs dirigeants, qui existait depuis 1868 [21]   Sogéchos, revue interne de la Société Générale, n° 88... [21] , soit dès les premières années de la Maison – le recrutement se fait sur titres et sur des critères d’éducation. Les disciplines du droit, des Sciences Économiques, des Hautes Études Commerciales, fournissent des postulants. À partir de 1901, un concours d’entrée est institué. Les candidats sont tenus d’effectuer un stage d’un an avant de se présenter aux épreuves. Au tournant du XXe siècle, le profil dominant des dirigeants bancaires est celui de diplômés de l’enseignement supérieur, davantage à la Société Générale (62 %) qu’en général dans la banque (56 %) et en particulier au Comptoir National d’Escompte de Paris ou au Crédit Lyonnais (moins de 40 %). C’est beaucoup, si l’on pense que seuls les élèves pour qui c’est une tradition familiale et les bons éléments des milieux défavorisés poursuivent à cette époque de longues études.

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La palette des choix est relativement restreinte, pour accéder aux plus hauts postes ; les études de droit prédominent, que ce soit au niveau de la licence ou même d’un doctorat (A. Bénac, J. Bourget, G. Verstraëte) ; Maurice Rossignol les a complétées à l’École Libre des Sciences Politiques, comme Paul Petit ou Simon de la Rupelle. Sans qu’ils figurent toujours au barreau, ces hommes ont été avoués ou avocats (G. Buron, A. Defontaine, E. Déjardin-Verkinder, A. Lefèvre-Pontalis, G. Lemarquis, C. Welche), ce qui s’explique par l’importance des affaires contentieuses à liquider. Contrairement aux dirigeants du CIC, peu d’inspecteurs des Finances se trouvent pourtant dans les hauts rangs de la Société Générale, entre 1894 et 1914. Seul parmi eux Anselme Brodin est présent depuis 1893 ; André Homberg ne prend les fonctions de directeur général qu’en février 1913 et Maurice Rossignol n’est directeur-adjoint qu’en décembre de la même année. Un certain nombre d’entre eux a pourtant débuté une carrière de fonctionnaire à l’inspection des Finances, au titre de surnuméraire, tels Albert Buret de Sainte Anne ou René de Matharel, à moins que ce soit au ministère des Finances, comme Génébrias de Fredaigue. Les plus jeunes dirigeants sont souvent aussi les plus diplômés. Il arrive que les examens soient préparés tout en travaillant chez un notaire ou dans l’Administration ; André Bénac puis Henri Guernaut sont devenus de cette façon directeurs du puissant Mouvement Général des Fonds. Sans doute faut-il voir dans ce type de recrutement juridique l’influence du baron Léonce Hély d’Oissel, lui-même auditeur au Conseil d’État ?

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D’autres filières existent pour devenir dirigeant, mais elles sont moins fréquentes. Quelques polytechniciens sont chargés des affaires industrielles, comme Georges Bouillat. Ils ont souvent une formation multiple ; c’est le cas de Philippe Crozier (Lettres) ou d’André Homberg. Ludovic de Villèle a été admissible à cette grande école ; il a néanmoins préféré celle de Saint-Cyr, plus prestigieuse pour un noble, d’où sort également le président Léonce Hély d’Oissel. L’armée fournit à la Société Générale un contingent non négligeable d’hommes formés au maniement des troupes. Cela correspond à son caractère plus aristocratique que celui des autres grandes banques par actions. Ils ont pu être officiers pendant la guerre de 1870. Il s’agit parfois d’engagés volontaires, comme le baron d’Utruy dans l’artillerie, avant qu’il suive à la Société Générale les traces de son père qui fut pendant 20 ans chef du personnel. E. Chaudruc de Crazannes a été intendant militaire ; H. Cornélis de Witt a passé dix ans dans l’armée. À ce point de vue, le cas de Louis Dorizon, qui n’a pas fait de service militaire, est une exception. Quant aux langues, elles se pratiquent surtout au cours de voyages ou de séjours hors des frontières. Les grandes sociétés de crédit envoient leurs futurs dirigeants se former à l’étranger, un peu à la façon de l’apprentissage en vigueur à cette époque pour les héritiers de la haute banque. C’est dans une banque anglaise à Paris qu’Edward Blount a débuté. G. de Fredaigue est envoyé en voyage d’étude en Russie. H. Poirier ouvre l’agence de la Société Française de Banque et de Dépôts à Anvers ; C. Dubreuilh dirige cette agence, avant d’administrer à Saint Pétersbourg la Banque Russo-Asiatique. La Société Générale suit en ce mouvement les autres banques, sans toutefois y être aussi favorable que le CNEP, à vocation plus nettement coloniale.

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Autant que les diplômes, l’expérience permet d’assumer les plus hautes fonctions. La préparation au métier de banquier requiert des connaissances spécifiques ; c’est pourquoi les stages en banque sont mentionnés dans les lettres de motivation. Ils interviennent après les études mais peuvent aussi en tenir lieu, durant une période variable de l’ordre de plusieurs années, en moyenne quatre ans. La formation professionnelle sur le terrain est d’autant plus longue que le niveau d’instruction est plus faible. Elle n’a pas obligatoirement lieu dans une seule banque, ni dans celle où l’on termine sa carrière, car l’espoir d’un avancement plus rapide et d’une meilleure rémunération attire ailleurs.

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De cette manière, Henri Bleuse débute chez des banquiers à Honfleur, pendant trois ans avant d’entrer à la Société Générale. Marcel de Saint Quentin, qui travaille dans un premier temps à la Société Générale, devient ensuite dirigeant du CIC ; de même, E. de Bondeli arrive ensuite à 28 ans au Crédit Lyonnais, où il passe directement chef de service. Ce dernier établissement se targuait d’être la meilleure école de banque, tout en n’appréciant pas les départs de personnes « directoriables » [22]   Terme fréquemment utilisé par Émile Bethenod, au tournant... [22] , notamment vers le Comptoir National d’Escompte de Paris. La Société Générale déplore pour sa part peu de défections, comme si les conditions de travail, la rétribution des services, les perspectives de promotion ou les liens créés, y paraissaient assez attrayants pour que la stabilité et la motivation règnent. Ce type de promotion croisée créait un brassage des futures élites au sein de ces banques, propice au développement du sentiment d’appartenance à un milieu spécifique.

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Les qualités personnelles sont prises en compte dans le repérage des futurs dirigeants. Les connaissances techniques, en ce domaine bancaire de plus en plus spécialisé, sont indispensables pour progresser dans la carrière ; il n’en reste pas moins que le mérite des individus est reconnu. Notamment pour la Société Générale, tout autant que pour le Crédit Lyonnais ou le Comptoir National d’Escompte de Paris, la synthèse des éléments obtenus par une minutieuse analyse prosopographique de leurs dirigeants [23]   Voir notre thèse (citée), ainsi que notre article... [23] permet de l’affirmer. La ténacité et le « caractère », l’intelligence, le sens du risque, de l’adaptation et de l’organisation sont recherchés. Les capacités de meneurs d’hommes sont appréciées, autant que la conviction de ceux qui œuvrent pour la « mutualité », alors à l’honneur.

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C’est ainsi qu’Alfred Conscience, ancien instituteur, puis employé à la Comptabilité Générale de la Société Générale, par ailleurs Secrétaire général de la Société d’Encouragement au Bien, reçoit en 1896 un prix de l’Académie Française pour ces activités. Il a gravi tous les échelons de la hiérarchie. En 1909, il est investi de hautes responsabilités, au rang de sous-directeur de la banque ; il y est promu directeur-adjoint après la guerre. Lors des inondations catastrophiques de 1910, le dévouement des agents est récompensé, mais en première ligne se tiennent leurs chefs. Louis Minvielle participe au titre d’arbitre général aux compétitions sportives organisées par le CASG (Club Athlétique de la Société Générale), qui fédère de son esprit de solidarité la « grande famille » [24]   Expression couramment utilisée dans la revue Sport-Banque,... [24] de la Maison. Lui aussi a franchi avec succès tous les paliers de la carrière ; il est nommé sous-directeur en 1904 et directeur de l’établissement cinq ans plus tard. Autant que leur savoir-faire, leurs qualités humaines ont distingué ces banquiers. Quant aux administrateurs qui ne sont pas passés par l’état-major directorial, ils sont cooptés en raison de leur nom mais surtout de leurs connaissances utiles à la banque et de l’intérêt qu’ils lui portent.

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À la veille de la Première Guerre, bien des clivages demeurent en France entre ces deux groupes de dirigeants des grands établissements de crédit ; la formation et les études constituent cependant pour tous un terreau commun. La tendance générale est de poursuivre de plus longues études mais la course aux diplômes n’est pas primordiale, car des chances d’arriver aux fonctions les plus hautes s’offrent aux plus capables des moins diplômés. Plus qu’aux origines, la réussite tient donc aux capacités et aux qualités personnelles.

Des parcours professionnels réussis

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Deux sortes de trajectoires se présentent : d’une part celle des membres de l’état-major directorial et des administrateurs issus du « personnel supérieur » [25]   É. Bethenod, op. cit. [25] , d’autre part celle des administrateurs recrutés à l’extérieur de la banque. Leur compétence explique leur réussite. Une question se pose : pourquoi des diplômés ne sont-ils jamais parvenus au sommet de la hiérarchie, alors que d’autres à cette « Belle Époque » réussissent sans titre ? Il faudra, pour y répondre, examiner les conditions requises pour effectuer une belle carrière.

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Pour l’état-major, qui assure le bon fonctionnement et propose les opérations, les grades et les barèmes de rémunération sont équivalents dans les trois grandes banques, déterminant des étapes-clé. Le personnel supérieur commence à travailler en moyenne vers 19 ans. Être recommandé est utile pour pénétrer dans ce monde bancaire. Plusieurs dirigeants débutent pourtant sans appui à quinze ans. Ils reçoivent 300 F par an pour commencer. À la Société Générale, citons : Dorizon, Dubreuilh, Poirier ; Minvielle a fait une année de primaire supérieur à l’école Turgot et entre comme comptable à 600 F. Employés par la suite, leur salaire progresse et, grâce à leur notation satisfaisante, ils ont des gratifications. Bleuse n’a que son « brevet d’études primaires » et une courte expérience bancaire ; il est payé 1200 F à 18 ans quand il arrive comme comptable à l’agence Société Générale de Honfleur. Ces hommes viennent de milieux sociaux peu favorisés et n’ont souvent qu’un certificat d’études primaires.

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Il faut une bonne dizaine d’années pour devenir chef de section, puis chef de bureau. Ceux qui font carrière au siège deviennent fondés de pouvoir et chefs de service, et gagnent dorénavant dix fois plus, c’est-à-dire 10000 à 12000 F. Quelques autres deviennent vers 30 ans directeurs d’agence, ou bien créent une agence dont ils prennent la direction, comme Bleuse à Evreux en 1894 qui perçoit alors 3500 F, sans compter sa participation aux bénéfices. Ces directeurs restent en place trois à cinq ans ; l’importance des postes offerts ensuite augmente avec l’âge et l’expérience. À 40 ans, Bleuse par exemple dirige à Lyon pour un traitement de 10000 F plus un pourcentage fixé chaque année selon les résultats, et pouvant aller jusqu’à 15000 F. À Marseille en 1907, le directeur Charles Dubreuilh touche 20000 F à 43 ans. C’est parmi ce vivier informel encore, tant au siège qu’en province, que sont donc choisis de futurs dirigeants de l’établissement.

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La voie royale d’accès à ces hauts postes reste néanmoins celle de l’Inspection, service de contrôle directement relié à la direction de l’établissement. Des études supérieures, un temps de formation plus long, des premiers emplois souvent chez un homme de loi, dans l’Administration ou à l’Armée, expliquent une entrée en banque plus tardive, vers 27 ans. Quelques-uns sont arrivés à plus de 30 ans, comme Ludovic de Villèle ou Charles Kolb. Seul André Homberg a 46 ans, lorsqu’il est appelé en 1914 à la direction générale. Mise à part cette singularité due à une époque de crise, la plupart de ces banquiers sortis du rang arrivent relativement tôt dans la Maison et y restent par la suite ; c’est pourquoi ils connaissent tous les rouages de l’organisation. Le Conseil préfère d’ailleurs nommer des hommes en qui il a toute confiance, plutôt que de faire appel à des éléments extérieurs.

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Ceux qui entrent ainsi plus tard parviennent dans l’ensemble à de plus hautes responsabilités que ceux du groupe précédent qui arrivent plus jeunes. Leur niveau d’entrée est en effet plus élevé ; un inspecteur-adjoint gagne déjà 2500 F par an. Il met moins de temps à accéder aux fonctions de fondé de pouvoir au siège ou de directeur en agence, puisqu’il les prend vers 30 ans, comme les dirigeants venus de la base. Ainsi, Charles-Paul Petit entre à la Société Générale à 26 ans, après avoir obtenu sa licence de droit, suivie de Sciences Po. Il est d’abord inspecteur-adjoint puis inspecteur, mais il perd un peu de temps pour l’avancement de sa carrière en démissionnant pour se marier, car les inspecteurs doivent à cette époque être obligatoirement célibataires. Comme le mariage ne se conclut pas, il revient ; ce contretemps ne l’empêche pas de prendre à 33 ans la direction de l’agence du Havre, où il perçoit 6000 F en 1895, c’est-à-dire près de deux fois plus que Bleuse pour sa première direction d’agence. Au-delà de ce niveau de responsabilité, que ce soit au siège ou en agence, le cursus des dirigeants est le même pour tous, puisque les places se raréfient au sommet de la pyramide.

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Le niveau de pouvoir des sous-directeurs de l’établissement est, vers 1900, celui de la participation aux décisions qui engagent la Maison ; à ce titre, ceux-ci sont considérés comme membres de l’état-major directorial. Ils sont âgés d’environ 42 ans à l’arrivée dans ce poste, mais les exceptions ne sont pas rares, en plus de Louis Dorizon qui atteint ce rang à 35 ans. Leurs appointements sont en 1895 de 15000 F au moins, tout comme ceux des importants secrétaires généraux et des inspecteurs généraux, tel Ludovic de Villèle en 1905. Des responsabilités de plus en plus lourdes entraînent une meilleure rétribution, jusqu’à 25000 F en 1901 pour le sous-directeur Génébrias de Fredaigue. La possibilité de prendre le grade de directeur de la Maison s’ouvre trois ans plus tard, vers 45 ans ; la rétribution de base est à ce stade de 30000,00 F. À titre de comparaison, un directeur du Mouvement Général des Fonds ne gagne en 1903 à 51 ans que 20000 F, tandis qu’en 1907 un premier sous-gouverneur de la Banque de France en a 30000 seulement à 55 ans. En revanche, les résultats exceptionnels permettent au directeur Louis Dorizon d’obtenir en 1906 des émoluments de l’ordre de 120000 F, avant d’être promu en 1909 directeur général.

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Tous ne parviennent pas à ce stade, naturellement. Cependant, le développement du volume des affaires à traiter exige d’adapter les structures. Le nombre des sous-directeurs de l’établisement passe de un (L. Maxime Duval) en 1893 à trois l’année suivante, à quatre en 1901 et à cinq en 1904. En 1909, année-charnière, l’un d’entre eux (Génébrias de Fredaigue) est appelé à siéger à la table du conseil d’administration ; les quatre autres deviennent directeurs de l’établissement, tandis que cinq nouveaux sous-directeurs sont nommés. En 1914, deux directeurs-adjoints sont en outre désignés (Bleuse et Rossignol). Ce vaste et rapide mouvement d’extension ouvre des perspectives aux plus méritants. Sur la période de vingt ans qui précède la Première Guerre, plus de la moitié de ce « personnel supérieur » devient administrateur. C’est une proportion importante. Ces « dirigeants-maison », qui ont franchi toutes les étapes, accèdent aux plus hautes responsabilités. Ces « fils de leurs œuvres » sont ainsi récompensés de leur mérite. Par eux, le renouvellement des hommes aux commandes de la Société Générale, comme du Crédit Lyonnais et du CNEP, se réalise ainsi dans le sens d’une professionnalisation accrue.

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Une telle évolution concerne aussi les autres administrateurs, ceux qui sont choisis à l’extérieur de la banque, car ce sont de plus en plus des spécialistes en leur domaine. Ils ont pour rôle de conduire la politique générale de la Maison. Les fondateurs comme Edward Blount qui fut président jusqu’en 1902, et les plus anciens comme Georges Brölemann, notables et propriétaires, disparaissent vers 1900. Les héritiers fortunés, les gros actionnaires, tels Pierre de Lassus Saint-Geniès ou E. Chaudruc de Crazannes, et les plus « décoratifs » comme l’ancien ministre Charles Welche ou l’homme politique Anatole Bartholoni, cèdent peu à peu la place. Le Président Léonce Hély d’Oissel fait entrer en 1901 Joseph de Sessevalle puis René de Matharel et Adrien de Fourtou ; des hauts fonctionnaires, des avocats sont cooptés. Un réel équilibre s’instaure au sein du Conseil, entre les différents types d’administrateurs. Sur l’ensemble, à la fin de la période étudiée, un quart provient de nominations à caractère interne ; parmi les autres, une bonne part est choisie pour ses capacités plus que pour son nom. Les talents remplacent la naissance. Raoul Wagner, ancien ministre plénipotentiaire à Lima et fils d’un joaillier, aide ainsi dès 1897 à aplanir les difficultés au Pérou. L’inspecteur des Finances Anselme Brodin est fils d’un contrôleur des douanes royales à Châtillon de Michaille (Ain). L’ancien directeur du Mouvement Général des Fonds André Bénac est fils d’un liquoriste. Son successeur Henri Guernaut, fils d’instituteur, a gravi tous les échelons de l’administration des Finances au service du Paiement central de la Dette ; il est devenu premier sous-gouverneur de la Banque de France. Le choix de ces nouveaux membres du conseil d’administration manifeste une volonté à la fois de spécialisation et d’ouverture méritocratique.

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Quand ils arrivent dans le milieu bancaire, généralement vers 50 ans, ces hommes exercent des responsabilités de dirigeant depuis plusieurs années déjà. À la Société Générale, le jurisconsulte Jacques Bourget n’a pourtant que 35 ans lorsqu’il remplace en 1902 P. de Lassus Saint-Geniès aux affaires contentieuses. Le polytechnicien Georges Bouillat arrive à 38 ans l’année suivante. En 1906, le banquier Arthur Spitzer âgé de 35 ans apporte son savoir-faire à propos des entreprises industrielles des pays de l’Est européen. Par leurs connaissances techniques et leur « précieux concours », ils participent au règlement des affaires litigieuses et à la croissance de la banque. Le spécialiste des chemins de fer russes Adrien de Fourtou, comme Georges Lemarquis le mandataire des ayants droit du canal de Panama, sont des hommes utiles qui entrent au Conseil en 1911. Les administrateurs touchent des jetons de présence et des tantièmes prélevés sur les bénéfices de la société. Ces hommes jeunes, compétents et actifs, sont assidus ; ils travaillent avec les censeurs au sein de comités spéciaux qui se réunissent en 1905 une à trois fois par semaine : les comités de direction, des agences, de l’intérieur, d’escompte et de vérification des risques. Pour cette participation, ils sont rémunérés. Ils sont amenés à prendre des décisions importantes pour la banque, en compagnie des dirigeants issus du rang. Spécialistes eux-mêmes, les administrateurs « externes » sont plus proches des techniciens du métier, parvenus au même rang ; ils partagent des points communs, concernant leurs origines ou leur formation. Le métier et les risques partagés contribuent à l’union. Ensemble, ils s’entendent pour diriger, ce qui contribue à rendre plus homogène et plus efficace le gouvernement de la Maison ; cette uniformisation estompe les clivages internes.

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La typologie des parcours professionnels ne se modifie guère avant 1914. L’examen des biographies, la comparaison des notations, dossiers et carrières, l’étude des ouvrages de l’époque sur la banque, des annuaires et des documents d’état civil, autant que la confrontation de données multiples tirées d’archives privées ou publiques avec les rapports, procès-verbaux, correspondances, témoignages et sources diverses, dispersées et d’accès parfois difficile [26]   Au sujet des sources, voir notre thèse, citée. [26] , permettent de cerner les conditions d’une belle réussite en banque. Si les termes utilisés sont partout semblables, chaque banque affirme néanmoins ses préférences.

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À la Société Générale, des études supérieures plutôt en droit ainsi que l’expérience sont privilégiées. Probité, rigueur, réserve sont les qualités essentielles requises de tout agent. Des recommandations et une bonne moralité sont d’appréciables atouts supplémentaires. Le soutien d’une belle-famille et l’éducation d’une épouse ne sont pas négligeables. Des qualités humaines et professionnelles sont indispensables pour franchir avec succès les étapes ; la compétence est un élément décisif de la sélection. Elle doit être complétée par la clarté des idées, la sûreté du jugement, la largeur des vues. Plus les capacités et les qualités sont larges au départ, plus le délai est court pour accéder à l’encadrement. L’ambition cependant ne doit pas être trop marquée ; trop d’ardeur nuit. Elle conduit souvent à la démission. Aussi est-il difficile de parler de « stratégie de carrière » [27]   Christophe Charle, Les Élites de la République, 1880-1900,... [27] , comme le fait Christophe Charle, au sujet des dirigeants de grands établissements de crédit. Il leur faut au contraire de la souplesse pour accepter les exigences du métier et saisir les opportunités ; il faut aussi de l’autorité et du dynamisme pour mener les hommes dans le respect des consignes. Il faut de la volonté. Certains, pourtant bien nantis, n’ont pas réussi ; d’autres ont bifurqué. La réussite n’est d’ailleurs pas identique pour tous ; différents stades se présentent. En tout cas, c’est bel et bien la Maison qui choisit celui dont elle a besoin.

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La remarquable ascension sociale de Louis Dorizon, parti du bas de l’échelle et devenu président en 1914, est exceptionnelle par son ampleur, mais d’autres comme lui ont fortement progressé dans la hiérarchie professionnelle, tant parmi les membres de l’état-major que parmi les administrateurs. Il constitue le modèle, la référence qui fournit l’espérance d’une amélioration de la situation. Santé, chance, circonstances, sont des facteurs déterminants. La période d’expansion à la fin du XXe siècle, comme la préparation de l’Exposition de 1900, ont ouvert des perspectives de carrière dans les grands établissements de crédit, propulsant en avant les meilleurs. Ce parcours, ce profil, cette représentation du banquier nouveau, changent peu jusqu’à la veille de la guerre. À la Société Générale, le renouvellement de l’équipe dirigeante a été assez massif et assez récent pour qu’il ne soit pas nécessaire de procéder à un pareil mouvement avant un certain temps ; il met en évidence une croissante spécialisation.

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Étudiant les banquiers anglais entre 1890 et 1914, Youssef Cassis s’occupe essentiellement des administrateurs, patrons et hommes d’affaires, qui sont à la tête des banques et ont une position sociale au sommet de la bourgeoisie. Il considère que les directeurs ( « managers » [28]   Youssef Cassis, Les Banquiers de la City à l’époque... [28] ) sont d’un autre monde, ne représentant pas leur banque à l’extérieur, mais il souligne l’ « ambiguïté » concernant quelques-uns, qui accèdent au conseil d’administration de leur maison. Les personnalités marquantes y sont rares. En France, la spécialisation du système bancaire est moindre ; le rythme de son évolution n’est pas le même. Une comparaison portant sur les dirigeants bancaires les situe ici dans une position particulière ; ils ont, eux, une influence prépondérante en leur établissement. Des membres du personnel supérieur peuvent être administrateurs de leur banque, comme aussi d’autres sociétés pour le compte de leur banque. Un nouveau type de banquier émerge. La situation est différente en Allemagne, où la communauté bancaire est largement juive et riche. En Belgique, jusqu’en 1914, les liens entre banquiers illustrent la notion de réseau ; ils sont profondément impliqués dans la politique coloniale de Léopold II. La position du banquier français est ainsi originale, car elle évolue à la fois vers une professionnalisation et vers un recrutement de type méritocratique, donnant leur chance à des personnes d’origine relativement modeste.

L’intégration à la haute société

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Ces banquiers d’un type nouveau, plus spécialistes et moins héritiers, sont-ils bien intégrés au milieu de la Finance ? Dès 1969, Alfred Chandler [29]   Alfred Chandler, Stratégies et structures de l’entreprise,... [29] insistait sur l’influence des personnalités qui dirigent les entreprises. La liberté et la décision de l’acteur principal sont motrices ; l’adaptation des établissements à la croissance se fait sous l’impulsion des hommes. En ce sens, J.-C. Daumas écrit que « la compréhension du rôle de l’entrepreneur »… « exige que ce personnage soit étudié dans toutes ses dimensions économique, sociologique, culturelle et même psychologique » [30]   Thèse de Jean-Claude Daumas, L’amour du drap : Blin... [30] . Les grandes tendances révélées ici par une étude [31]   Pour le détail des sources, voir à la fin de chaque... [31] fine des dirigeants des grandes banques par actions indiquent que les différences constatées au tournant du XXe siècle entre les deux groupes (état-major directorial et administrateurs) sur le plan de leurs origines, de leur formation, de leur carrière, se répercutent dans le domaine de leur existence. Dans l’ensemble toutefois, ils tendent à reproduire un modèle assez conformiste, que ce soit pour le choix de leurs résidences et de leurs séjours estivaux, pour leurs activités extra-professionnelles ou pour les relations sociales qu’ils entretiennent.

Le choix des résidences

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L’étude des lieux d’habitation révèle une véritable géographie sociale. Certains quartiers attirent particulièrement les banquiers. Quant aux séjours estivaux, ils se déroulent sur les côtes, sur les lieux de leur origine ou dans les stations thermales, mais des formes innovantes apparaissent.

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Les lieux de leur existence suivent les nominations successives. Aucun banquier ne réside près de sa banque. Les hommes venus du rang déménagent fréquemment. Plus on s’élève dans la hiérarchie et plus l’on demeure longtemps au même endroit ; une plus grande stabilité s’observe en effet pour les administrateurs. À Paris, depuis les travaux du préfet Haussmann sous le Second Empire, le cœur se désenclave. Les prestigieux 8e et 9e arrondissements qu’ils occupent sont progressivement délaissés par les nouveaux banquiers pour l’ouest, les 16e et 17e, voire même pour la proche banlieue en Seine-et-Oise (Val d’Oise et Yvelines actuels) ; Louis Dorizon habite un moment à Croissy ; Louis Minvielle vit à Boulogne et Alfred Conscience à Neuilly. Paul Petit réside à Versailles. Ce sont là des résidences principales. Un progrès se décèle à chaque déplacement, dans le sens d’un quartier plus en rapport avec les nouvelles fonctions, en vue d’un logement plus confortable. Le mobilier est rarement considérable mais il évolue avec les mutations. Les plus riches apportent au mariage des meubles de chambre à coucher, leur bureau et une bibliothèque. Les plus cultivés ont un piano et des instruments de musique ; les plus aristocratiques ont des armes, de l’argenterie. Ils sont complétés par l’acquisition nécessaire et progressive de salle à manger, d’armoires, de fauteuils, ainsi que de bibelots, objets de collections, tableaux, tapis, car la vie de relation exige d’avoir ce qu’il est de bon ton de posséder. Les femmes se chargent de l’amélioration d’un cadre de vie plutôt familial.

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Des quartiers récents attirent, comme celui de l’Europe. Certains secteurs d’où la vue est bien dégagée sont préférés et regroupent plusieurs de ces banquiers : avenues, places et boulevards, parc Monceau. Henri Guernaut vit en 1914 au n° 21 de l’avenue de Messine. Paul Petit est au 30 avenue de Villiers entre 1905 et 1914, tandis que L. Maxime Duval reste au n° 86 jusqu’en 1912. La rue Pierre Charron, alors en partie dans le 8e et dans le 16e, est très fréquentée par les dirigeants de la Société Générale : E. Chaudruc de Crazannes, Ludovic Armand, Ernest Déjardin-Verkinder, Arthur Spitzer, René de Matharel y vivent. Dans la rue Ampère (17e), Ludovic de Villèle et le directeur L. Dorizon se côtoient. La proximité géographique renforce les liens. Le plus souvent, ces banquiers vivent dans des appartements loués, vastes, bien chauffés et éclairés, munis de toutes les commodités. Pourtant, c’est un hôtel particulier que Dorizon loue au n° 72 rue Ampère à partir de 1914 ; il l’acquiert plus tard. Sa double entrée sur la rue et sur le boulevard Péreire était appréciée pour les facilités de circulation qu’elle procurait aux voitures des invités. André Homberg demeure aussi à partir de 1905 dans un hôtel particulier du 17e arrondissement, au 153 rue de Rome. Le baron Léonce Hély d’Oissel occupe celui du n° 45 avenue d’Iéna, où il héberge sa fille et le comte Pierre de Ségur son gendre, petit-fils de la comtesse Sophie née Rostopchine, auteur de récits pour ses petits-enfants. Pour quelques banquiers au sommet de la pyramide, la vie est ainsi « mondaine » ; les épouses ont leur « jour » et les fonctions de réception sont donc privilégiées.

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Les séjours d’été se déroulent soit sur les côtes, normande surtout, bretonne également, soit aux abords de la capitale ou des grandes villes ; échapper à la chaleur ne signifie pas s’éloigner de la banque. La vogue des bains de mer remonte au Second Empire. Les réclames en vantent les bienfaits ; les lignes de chemin de fer mutipliées facilitent à la Belle Époque ce type de villégiature. Jacques Bourget aimait Trouville et Houlgate. André Bénac a fait agrandir la ferme de Kerengrinen qu’il a acquise à Beg-Meil (Concarneau), en faisant assécher les marais alentour ; il y reçoit volontiers des amis, dont Marcel Proust. Gaston Buron avait une villa à La Baule. Louis Dorizon possédait « La Maison Rouge » et « La Valleuse », à Vattetot-sur-mer en Pays de Caux, où l’on pêchait le crabe ; ses fils allaient en mer. La plus grande villa, construite sur cave, comprenait : vestibule, hall, salon, bureau, salle à manger, office, cuisine, WC ; au premier étage se trouvent cinq chambres, cabinet de toilette et salle de bains, salle de billard ; au second sont quatre autres chambres. Au bord du chemin, un pavillon de même style normand, à usage de garage, est surmonté d’un logement pour le chauffeur. Un jardin d’agrément et un bois de pins les entourent. Le directeur de la Société Générale rejoignait là sa famille durant assez peu de temps, puisqu’il ne prenait guère plus de deux semaines de congé l’été, ce qui est alors assez général. Une résidence secondaire en région parisienne est aussi souvent retenue par ces dirigeants de banque. Georges Lemarquis séjourne à Saint-Cloud, comme P. de Lassus Saint-Geniès au chalet Gounod ; Henri Poirier va à Montfermeil, Georges Verstraëte à Ris-Orangis. Parfois, ils louent un château pour la saison.

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Des destinations plus éloignées ne sont pourtant pas dédaignées. En ce cas, une carte dupliquerait en partie les lieux d’origine. Les administrateurs héritiers de grandes familles gardent en effet une propriété en province, comme René de Matharel à Pasredon (Puy-de-Dôme) ou Chaudruc de Crazannes près de Toulouse. L. de Villèle entretient son château de Bezouce (Gard). A. Bartholoni dispose de son château de la Coudrée, restauré au bord du Lac Léman. Le Président et fondateur Edward Blount séjourne fréquemment à Imberhorne dans le Sussex (Grande-Bretagne). Son successeur Léonce Hély d’Oissel possède le château de Villiers à Poissy et le domaine de la Bussière (Ouche, Côte d’Or). Les autres, membres du « personnel supérieur » et administrateurs issus de ce personnel, acquièrent un château sur le tard ; c’est là une différence fondamentale et persistante entre les types de dirigeants de la Société Générale. Louis Dorizon achète ainsi à partir de 1904 le domaine de Goupillières, en ancienne Seine-et-Oise, censé lui procurer les racines qui lui font défaut. Amédée Lefèvre-Pontalis va au château d’Aulnaie par Châteaudun. Anselme Brodin est à La Roche-Canillac (Corrèze), Philippe Crozier en Haute Loire, Albert Lavallée à Fonteveille par Châtellerault. Charles Welche retourne souvent à Houdemont près de Nancy. La région d’origine et la famille constituent les buts principaux de ces déplacements saisonniers. Un château représente pour les hommes parvenus à la tête des grands établissements de crédit un trait d’union avec le monde de la haute bourgeoisie, si ce n’est avec l’aristocratie traditionnelle. Le château est encore fort prisé, même si la résidence secondaire commence à prendre le relais.

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Plusieurs sortes de vacances ne sont pas exclues, quoique ce terme apparaisse peu avant 1914, et que la « saison » dure davantage que les congés. Un même banquier peut pratiquer l’été diverses formes de détente. Les cures thermales sont prisées. On prend les eaux à Évian, à Vichy, au Mont-Dore, à Enghien, à Bagnoles de l’Orne (A. Conscience). Ces lieux propices aux soins sont aussi des centres d’une vie brillante. Un casino, un kiosque à musique, des régates, des bals, des fêtes, des pièces de théâtre, des salons de lecture proposent une gamme de plaisirs variés et des rencontres. Des excursions sont organisées. Une préférence se dessine pour des occupations plus sportives, pour davantage de mobilité. On descend à l’hôtel, à moins que l’on fasse construire une villa neuve. En revanche, les circuits de tourisme sont encore assez peu fréquents ; les voyages revêtent plutôt un caractère professionnel. Dorizon se rend ainsi à Londres, en Belgique, en Autriche. Quand il va en Russie, il en profite néanmoins pour chasser le loup. De même, Génébrias de Fredaigue effectue en 1896 un voyage d’étude en Russie qui lui permet d’assister aux fêtes de couronnement du tsar. Les séjours estivaux traditionnels persistent donc mais des formes innovantes indiquent que les membres de la nouvelle élite ne se contentent pas d’imiter les anciens repliés sur leurs terres ; ils apprécient une plus large sociabilité.

Les activités extra-professionnelles

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Si ces hommes se consacrent à leur banque, ils ont également une « seconde vie » [32]   C. Charle, op. cit. [32] , selon l’expression de Christophe Charle, faite d’activités extra-professionnelles pendant leurs loisirs, que ce soit sur le plan culturel ou sous forme de participation à des œuvres de bienfaisance. Quant à la politique, elle s’impose parfois à eux plus qu’ils ne s’y adonnent.

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L’ouverture de ces banquiers les prédispose à perfectionner leur culture. La plupart possède ses « humanités ». Louis Dorizon, sentant la nécessité de combler ses lacunes, apprend sur le tard le grec et le latin. Ils se rendent au théâtre, au concert, à l’opéra. Dorizon lui-même y a une loge, où son épouse convie notamment le sculpteur Rodin. Les administrateurs donnent des soirées musicales. À l’occasion des remises de médailles, des toasts sont portés en vers. Certains écrivent. Albert Lavallée est depuis 1883 rédacteur de la Revue générale de l’Administration. Hommes politiques et diplômés rédigent des articles ou des ouvrages, non pas sur la banque à proprement parler, mais sur des questions de nature économique ou bien ayant trait à des préoccupations locales. Philippe Crozier et André Bénac sont officiers d’Académie. Il convient d’avoir une bonne bibliothèque, à moins qu’elle soit surtout belle. C’est ainsi que Rodin dédicace en 1914 pour Dorizon son œuvre sur les cathédrales. Ce dernier est amateur de reliures choisies, d’incunables, d’éditions originales ou ayant appartenu à d’illustres familles, notamment impériales, ornées de large dentelle au petit fer, avec armoiries dorées et enluminures. C’est une véritable collection de bibliophile, en guise de revanche sur ses débuts. Il est conseillé en ce sens par des hommes de l’art.

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Leurs collections, liées à la richesse, révèlent un amateurisme éclairé. D’autres objets d’art ou de curiosité sont mis en valeur, selon le goût et la culture de leur possesseur : bois sculptés, fers forgés, pendules de marbre… Les tableaux ont une place de choix, souvent anciens et représentant des sujets conventionnels, par exemple des scènes champêtres. Les bustes de Rodin, en bronze ou en marbre, ornaient maintes cheminées ; elles étaient fort demandées après l’Exposition de 1900, et faisaient l’objet de cadeaux collectifs, à l’occasion de départs à la retraite notamment. Ces banquiers sont ouverts à une certaine sensibilité artistique. Leur sens des affaires les porte à contribuer par leur banque au financement raisonné de manifestations ; ils ne peuvent pourtant se permettre d’être de purs mécènes, à la façon des Rothschild, leur fortune étant de loin inférieure.

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Ces hommes d’action, surtout les citadins et les Parisiens, ne sont pas indifférents aux sports à la mode, comme le tennis ou l’automobile ; chère et récente au début du XXe siècle, celle-ci retient particulièrement l’attention de Philippe Crozier et de Louis Dorizon. Pour les nombreux officiers de réserve, l’entraînement est un devoir. L’équitation et l’escrime (Simon de la Rupelle) restent aristocratiques mais la pratique de la natation et, à l’approche de la guerre, la fréquentation de sections de tir et la préparation militaire sont à la portée de tous. Louis Dorizon n’est pas le seul à s’intéresser au Club Athlétique de la Société Générale (CASG) ; Louis Minvielle est un arbitre général dévoué ; Simon de la Rupelle est un actif vice-président. Henri Poirier est inscrit à l’Aéro-Club.

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L’inscription à des sociétés sportives est parfois remplacée par l’adhésion à des cercles, l’intérêt remplaçant la pratique. Ainsi, la marine intéresse A. Lefèvre-Pontalis. L’agronomie retient des administrateurs : Bartholoni est président de comices agricoles ; Welche est président du Syndicat central des Agriculteurs de France ; A. Brodin et C. de Witt sont membres de la Société d’Agriculture de France. Ce dernier est aussi membre de la chambre syndicale de l’Union des Syndicats Agricoles ; il publie des études d’économie sociale dans un journal rural du Sud-Ouest. La vie de hobereau concerne surtout les propriétaires de domaines fonciers. Ils chassent, se déplacent à cheval ; le riche actionnaire et administrateur Chaudruc de Crazanne s’occupe de ses vendanges. En revanche, par comparaison, le baron Alphonse de Rothschild donne des chasses à courre, des bals et des fêtes grandioses, tant à Paris et qu’en son château de Ferrières. Ce sont là deux niveaux sociaux différents, deux mondes.

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En cette époque de tensions sur le plan religieux, la tolérance prévaut. Ces hommes à la tête des grands établissements de crédit sont dans l’ensemble peu pratiquants, mais respectueux des conventions sociales. À la Société Générale, à part le protestant Anatole Bartholoni, la presque totalité de l’effectif connu à ce sujet est catholique ; cela concerne en particulier les administrateurs venus de l’extérieur de la banque. Plusieurs paroissiens convaincus participent à des œuvres de bienfaisance. Dans le 17e arrondissement, l’église Saint François de Sales est spécialement active. Le chanoine Lourtil, qui est connu en littérature sous le nom de Pierre Lhermite, en est le titulaire et l’animateur ; Albert Defontaine siège à son conseil curial. Les compétences comptent davantage que la confession pour l’avancement. En revanche, la bienfaisance est une qualité considérée. G. Lemarquis devient président de la Croix Rouge à Saint Cloud et administrateur de l’œuvre des Enfants Tuberculeux d’Ormesson. Certains consacrent du temps à l’effort éducatif ; le titre d’officier de l’Instruction publique est décerné à Louis Minvielle, Philippe Crozier, Anselme Brodin, Louis Dorizon. Ce dernier se préoccupe aussi des questions de mutualité, tout comme Alfred Conscience, Louis Minvielle et Simon de la Rupelle.

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Lorsqu’ils viennent du bas de la hiérarchie, ces banquiers se sont fait remarquer par des qualités humaines, par leur dévouement ; lorsqu’il s’agit d’administrateurs extérieurs, ils paraissent moins impliqués dans des actions directes mais estiment de leur devoir de se pencher sur l’amélioration du sort de leurs concitoyens. Le problème de la Santé publique les préoccupe. Ernest Déjardin-Verkinder est ainsi administrateur des Hospices de Lille. André Bénac s’intéresse à l’Assistance Publique ; il faisait travailler la population aux alentours de sa ferme bretonne, comme Louis Dorizon le faisait pour les villageois de Goupillières. Sur ce plan, philanthropie et paternalisme se conjuguent.

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La politique pourrait-elle être plus déterminante que la religion, dans le recrutement de ces dirigeants bancaires ? En fait, 80 % d’entre eux n’en fait pas. Ils estiment qu’il faut s’adapter au régime en vigueur. Ils exercent rarement des fonctions politiques, afin de ne pas disperser leurs efforts. Pourtant, ils sont conscients de leurs devoirs de banquiers ; il leur arrive d’être en rapport avec le ministre des Finances. Au moment de la crise de 1914 à la Société Générale, par exemple, c’est le cas pour le Président Léonce Hély d’Oissel et Louis Dorizon, alors vice-président, pour Henri Guernaut et André Homberg. Un certain détachement face à la politique s’observe en général, de la part de ces banquiers des grands établissements de crédit ; ils n’ont guère de temps à lui consacrer. Au contraire, à la Banque de France pendant la même période, la dimension politique constitue un élément essentiel de leur influence.

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Quelques-uns ont fait office de conseillers municipaux, comme Minvielle, mais c’est surtout le fait d’administrateurs qui sont soit de notables représentants des possédants issus d’anciennes élites, soit des nouveaux venus familiers de l’État, et qui parfois cumulent les mandats de maires, conseillers généraux, députés. Bartholoni est ainsi député de Savoie, maire de Sciez en Haute-Savoie et conseiller municipal du 7e arrondissement parisien. Déjardin-Verkinder est député du Nord. Léonce Hély d’Oissel, conseiller général de Seine-et-Oise, est à plusieurs reprises maire de Poissy. Légitimiste et orléaniste, Amédée Lefèvre-Pontalis est élu du Nord ; il est en outre maire de Saint Christophe en Eure-et-Loire. Il arrive qu’un ancien ministre soit coopté, comme l’est Charles Welche. Les attaches politiques apportent des relations utiles.

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Si le travail de ces hommes n’est pas essentiellement de représentation à la Chambre, ils interviennent sur des questions économiques qu’ils connaissent bien ; ils facilitent par conséquent l’échange entre les pouvoirs publics et les associations concernées, jouant un rôle de porte-parole. En ce sens Georges Lemarquis, par le poids des ayants droit de Panama qu’il défend, voit croître l’importance de son rôle. Autour de la table du Conseil, chacun est considéré en raison des compétences qu’il apporte. Diverses opinions se discernent. Des groupements de tendances apparaissent : les bonapartistes comme Hippolyte Thirria et Charles Welche, les orléanistes comme Anatole Bartholoni ou Amédée Lefèvre-Pontalis, les républicains, les convaincus et les modérés. Malgré tout, l’important est que la banque puisse faire des bénéfices, afin de distribuer des dividendes aux actionnaires ; les idées politiques passent au second plan. Ces dirigeants de la banque s’accordent donc malgré leurs divergences. En ce domaine comme sur le plan de la religion, l’ouverture d’esprit, le respect des opinions, la tolérance, sont de rigueur.

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La politique malgré tout s’impose parfois à eux. Un écho nous en parvient, à travers la houleuse nomination de Philippe Crozier, au cours de l’assemblée générale de 1912, comme administrateur. Le président du Conseil Joseph Caillaux impose en effet à la Société Générale ce diplomate, ancien ambassadeur à Vienne. Par ailleurs, avec l’accès au pouvoir de Raymond Poincaré, la montée du nationalisme s’exacerbe, à la veille de la guerre. C’est la principale cause de l’expulsion des amis de Caillaux dans toutes les banques, et particulièrement à la Société Générale celle du départ d’Arthur Spitzer, pourtant naturalisé, et du retrait prématuré de Dorizon, accusé de « cosmopolitisme ». Ce dernier menait une stratégie d’envergure de banque sans frontière, sans lien véritable avec des convictions politiques, mais pour un meilleur positionnement de sa Maison. Cependant, dès la Belle Époque, la confusion entre les affaires et la politique est dénoncée.

La sociabilité

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Plus que les loisirs individuels, une vie de relations est cependant privilégiée par ces dirigeants bancaires. La fréquentation de clubs sportifs, plutôt que de cercles, est l’occasion de rencontres autant que de partage de distractions favorites avec d’autres membres inscrits, notamment banquiers, mais c’est surtout au sein d’un même établissement que se créent des liens de solidarité.

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La désaffection envers l’appartenance à des cercles est généralement constatée vers 1914 ; il s’agit des groupements les plus anciens et les plus sélectifs, où sont inscrits les Rothschild, Eugène et Henri Schneider, le baron Hottinguer ou le baron de Neuflize, tels que : le cercle de l’Union et le Jockey-Club, le Cercle Agricole, le Cercle de la rue Royale, le Cercle des Chemins de Fer, le Cercle Hippique… La clientèle y est triée. Sir Edward Blount et le baron Hély d’Oissel participent à de tels cercles. Pour en faire partie, il faut être parrainé par un adhérent connu et verser une forte cotisation. Les plus luxueux disposent d’installations agréables et pratiques : salon de jeux, cabinet de lecture et bibliothèque, salle de billard, restaurant.

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Les dirigeants des grands établissements de crédit adhèrent peu à ces clubs huppés. Ceux de la Société Générale (R. de Matharel, P. de Lassus Saint-Geniès, J. de Sessevalle, ainsi que J. Bourget ou E. Déjardin-Verkinder) fréquentent de préférence le cercle de l’Union Artistique, qui réunit vers 1895 environ 2000 participants appelés les « Mirlitons ». Ils y côtoient des dirigeants du CNEP. Ils se retrouvent par affinités et par banque ; ils sont volontiers trésoriers de leur cercle. Ils y rencontrent d’autres banquiers, parmi lesquels des membres de la haute banque.

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La fréquentation des cercles varie. À la fin du XXe siècle, elle semble réservée aux administrateurs cooptés pour leur nom plus que pour leurs compétences, c’est-à-dire des personnes que leur situation sociale, leur notoriété, leur fortune, place en vue. Vers 1900, le nombre de cercles auxquels appartiennent les banquiers s’étoffe, et le nombre de leurs adhérents augmente ; à la veille de la guerre au contraire, la tendance va dans le sens d’une régression. Cela correspond à l’ouverture constatée vers 1900 au niveau des carrières, qui se rétrécit par la suite. La nature des cercles préférés évolue également. Les plus traditionnels voient la participation diminuer, tandis qu’elle progresse dans les plus récents et les plus sportifs.

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Les hommes les plus jeunes, parvenus récemment à de hautes fonctions à la Société Générale, s’inscrivent relativement peu dans des cercles traditionnels, mais adhèrent plutôt à des associations plus sportives et plus ouvertes, comme l’Automobile Club (L. Dorizon), fondé en 1895, qui s’installe en 1903 place de la Concorde et qui a beaucoup de succès, ou bien l’Aéro Club (Henri Poirier). Le Cercle Militaire (A. Bénac) ou le Cercle Républicain (Génébrias de Fredaigue) ne prennent de l’importance qu’à la fin de la période étudiée ; un déplacement des centres d’intérêt se dessine en ce sens à l’approche de la guerre. C’est pourquoi il n’est pas facile d’apprécier par ce biais le degré d’intégration des banquiers nouveaux à la haute société. Il semble qu’ils se réfèrent à un modèle passé. La participation à ce type de rencontres organisées relève pourtant désormais davantage des récompenses et des avantages attachés à une position plutôt que des atouts indispensables à la promotion. C’est un signe de reconnaissance, une occasion d’entretenir des relations en partageant des distractions favorites ; ce glissement s’opère parallèlement à l’émergence d’une nouvelle élite bancaire.

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Des relations se nouent entre ces hommes. La cohésion de la Société Générale est renforcée par une participation commune de ses dirigeants à son conseil d’administration et à celui d’autres sociétés. Des affinités personnelles entre eux y contribuent également, tant par des origines similaires que par des études comparables, des situations semblables, des opinions politiques partagées ou par l’appartenance à la religion catholique. Il n’est pas rare qu’un collègue soit parrain ou témoin. C’est vrai en ce qui concerne la distinction de chevalier de la Légion d’Honneur ; Louis Dorizon introduit dans l’ordre Génébrias de Fredaigue, Ludovic de Villèle, Déjardin-Verkinder, Minvielle, Conscience, Dubreuilh. C’est le cas aussi pour les mariages ; en 1902, l’administrateur Albert Defontaine est témoin au mariage de Maximilienne, fille de Louis Dorizon. Son fils Jean Dorizon épouse la fille de Georges Verstraëte, secrétaire du conseil d’administration de la Société Générale. La fille d’Amédée Lefèvre-Pontalis prend pour époux le fils d’Ernest Déjardin-Verkinder. Des alliances scellent des relations cordiales préexistantes ; en aucun cas elles n’engendrent de dynasties, car les enfants doivent faire leurs preuves s’ils suivent les traces de leur père dans la Maison. Ces banquiers se rencontraient ainsi hors de leur lieu de travail, tissant des liens amicaux.

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Les départs à la retraite, les remises de médailles sont prétextes à des soirées organisées et rituelles. La fête sportive annuelle qui se déroulait à Goupillières entre 1904 et 1910, puis à Marly et au Trocadéro, regroupe tout le personnel autour de fanfares, de concours et d’un banquet. En 1909, le mariage de René Dorizon fut l’occasion d’y rassembler « la grande famille » [33]   Lettre collective adressée par Louis Dorizon au Personnel... [33] de la Société Générale ; le directeur exprime à ce sujet avec émotion sa gratitude envers ses collaborateurs de tout rang, « travaillant dans une pensée commune à la prospérité de notre Maison » [34]   Idem. [34] . De tels liens s’affirment également par une histoire et un passé communs, par la lutte contre la concurrence, mais elle se manifeste au-delà par la solidarité de ce monde bancaire face aux crises qu’il traverse. La volonté des dirigeants de la Société Générale est de faire passer un « esprit-maison », véritable culture d’entreprise avant la lettre, faite de repères communs destinés à dynamiser les troupes.

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L’intérêt de relations internes orientées dans le sens de l’intérêt de la Maison n’échappe pas aux dirigeants bancaires de la Belle Époque. Dans ce but, les efforts conjugués du directeur Louis Dorizon et du président Léonce Hély d’Oissel portent leurs fruits. En ce sens, la centralisation des informations joue un rôle certain, tout comme celle des nominations, des indemnités et des gratifications. Plus encore, la constitution en 1897 d’une Caisse de Retraite et de Prévoyance pour les agents de la Société Générale concrétise cette solidarité. Louis Dorizon en est l’initiateur, sur le modèle de celle qui venait d’être constituée au CNEP ; Génébrias de Fredaigue et Paul Petit en sont administrateurs. C’est une mesure de reconnaissance envers ceux qui ont contribué au développement de la banque. Après des années de labeur, chacun doit pouvoir y trouver un patrimoine ; aussi, une allocation versée par l’établissement s’ajoute-t-elle aux retenues sur traitements, afin d’améliorer les droits individuels. Une médaille d’or est décernée à cette Caisse en 1899 par la Société d’Encouragement au Bien, ainsi qu’en 1900 par le jury de la classe 109 de l’Exposition Universelle. Elle regroupe alors 4500 adhésions, c’est-à-dire 98 % du nombre total des employés, et les résultats en font une institution appréciée.

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Louis Dorizon tient à donner aux employés l’occasion d’exercer leurs aptitudes ; il est le principal organisateur du club d’athlétisme (CASG). Sport et grand air étaient à la mode au tournant du XXe siècle. L’assemblée constitutive a lieu le 6 février 1904 ; une commission est chargée des épreuves. Les rencontres, challenges, courses, concours, sont bien organisés. Des prix récompensent les gagnants, notamment le prix Minvielle ou le prix Verstraëte pour la voile. Les actes de courage sont salués. Les sections se multiplient : course à pied, cyclisme, football, rugby, pêche, aviation, tir, musique… C’est là un vaste moyen de souder les équipes sur le terrain ; les agents de province ont ainsi l’impression d’appartenir à cette grande famille. L’organe de coordination Sport-banque (dont Sogéchos est un lointain successeur) fait part des dates de championnat, donne des conseils pour la marche ou pour le tourisme, offre des réclames pour l’équipement. Il ouvre aussi ses colonnes aux idées. Les nouvelles circulent, avec des photos de groupes. Les liens cordiaux entre les agences et le siège en sont renforcés. L’esprit sportif est exalté, entraînant noblesse de caractère, énergie, droiture, solidarité ; il n’est pas éloigné de l’ « esprit-maison » et de l’émulation souhaitée pour la cohésion et la marche en avant de la Société Générale. Au sein de ce monde bancaire, c’est un trait qui caractérise cette banque.

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La réponse à la question de l’intégration de cette nouvelle élite bancaire au monde de la haute Finance est donc à nuancer en fonction des origines socio-professionnelles de chacun. D’anciennes tensions entre les deux types de dirigeants paraissent irréductibles. Pourtant, ces banquiers reformulent un milieu de la Finance, au sein de leur banque. Un mode de vie « bourgeois » est reproduit, sans commune mesure toutefois avec celui de la haute bourgeoisie traditionnelle, mais il nivelle les différences et permet de la côtoyer sans heurt, avec une volonté d’uniformisation. Il renforce en outre l’impression de cohérence d’un monde bancaire qui reste en réalité fort hétérogène en 1914.

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Origines, formation, trajectoires, mode de vie de ces dirigeants bancaires, indiquent que l’ascenseur social n’était pas en panne pour eux, au tournant du XXe siècle. Les années 1900 représentent une période d’espérances plus que de « désenchantement » (Eugen Weber) ; tout dépend du groupe choisi pour l’étudier. Le monde de la Finance s’ouvre alors à des banquiers d’un type nouveau, dont le principal atout est le professionnalisme. Ils ont beaucoup travaillé et sont reconnus dans leur milieu. La banque forme un creuset. Les résultats de cette étude mettent en scène une représentation idéale du banquier nouveau, qui tient aux sources consultées autant qu’à leurs limites, car l’historien est frustré par les discontinuités de sa base documentaire, par les miettes de cas. Henri-Irénée Marrou disait que l’Histoire est une « science perfectible » ; l’exactitude ne saurait être que relative. Aborder le milieu bancaire par une étude de ce type prosopographique permet néanmoins de retrouver une part des motivations et des initiatives qui ont infléchi l’orientation de son développement.

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À la Société Générale, les tensions entre salariés et héritiers s’estompent, grâce à l’action concertée du président Léonce Hély d’Oissel et du directeur Louis Dorizon. Par la profession exercée, il se réalise une relative intégration de ses dirigeants au monde de la Finance. En cas de crise, la solidarité se renforce. Les grands établissements de crédit devenant un modèle dominant, une nouvelle élite en voie d’unification s’y constitue, plus professionnelle et plus méritocratique qu’auparavant. Entre 1894 et 1914, ce milieu bancaire ouvre un passage vers l’élite, ce qui contredirait « l’inaptitude des élites françaises à susciter en leur sein des vocations entrepreneuriales », dénoncée par Élie Cohen [35]   Élie Cohen, avant-propos de la revue Sociologie du... [35] .

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En ces temps de montée du syndicalisme, la présence d’hommes issus de la base, de « self-made men » comme Dorizon, à la tête des grands établissements de crédit, est une originalité dans une Europe encore traditionnelle. Il se pourrait bien que dans ces grandes banques françaises le « retard » économique de la France soit compensé par une réelle avance sur le plan social. Ce type de renouvellement explique qu’en ce domaine bancaire pourtant à haut risque, de graves conflits sociaux n’aient pas éclaté comme ce fut alors le cas dans d’autres branches. Il est frappant de constater dans toutes les grandes banques par actions la même vague de fond qui, à partir de 1894, pousse en avant des hommes qui ne paraissaient pas prédisposés à assurer de si hautes fonctions. La préparation de l’Exposition universelle n’y est pas étrangère, en pleine période de reprise économique. Une possibilité de promotion s’est ainsi offerte à des hommes sans capital ni relations mais capables et la méritant. Une telle ouverture du monde bancaire au cours des vingt ans précédant la guerre justifie l’expression de « Belle Époque » qui lui sera conférée après, d’autant plus que ce conflit marque pour la suite un temps d’arrêt en décimant des viviers prometteurs.

Notes

[1]

E. Kaufmann, La banque en France, Paris, Giard et Brière, 1914.

[2]

Titre de l’exposition tenue en 1992 au musée d’Orsay. Voir le catalogue de Jean-François Pinchon, Les Palais d’Argent, l’architecture bancaire en France de 1850 à 1930, Paris, Réunion des musées nationaux, 1992.

[3]

Maurice Lévy-Leboyer, « Le patronat de la seconde industrialisation », Cahier du Mouvement social, n° 4, Les Éditions ouvrières, 1979.

[4]

Voir notre thèse, préparée sous la direction d’Alain Plessis, soutenue en 2000 à l’université de Paris X-Nanterre : Banquiers de la Belle Époque, les dirigeants des trois grands établissements de crédit en France au tournant du XXe siècle.

[5]

Raymond Poidevin, Finances et relations internationales, 1887-1914, Paris, Armand Colin, coll. « Collection U », 1970.

[6]

Samir Saul, La France et l’Égypte de 1882 à 1914, intérêts économiques et implications politiques, thèse d’État, 1991 (Paris, Comité pour l’Histoire économique et financière de la France, 1997), livre 3.

[7]

André Sayous, Banques de dépôts, banques de crédit et sociétés financières, Paris, 1901, p. 260.

[8]

Notamment les affaires de Grotta Calda (Italie), du guano péruvien, du port de Callao, des ayants droit de Panama (source : procès-verbaux du conseil d’administration de la SG).

[9]

Voir notamment E. Kaufmann, op. cit.

[10]

Arch. hist. CL (DEEF, doss. 306, n° 173, Études et documents, inventaire p. 17).

[11]

E. Kaufmann, op. cit.

[12]

Michel Bauer, « Grands patrons, capital, État et entreprise. Les 200révèlent », Sociologie du travail, XXX, 4/88, Dunod, p. 573.

[13]

Jean Bouvier, Naissance d’une banque, le Crédit Lyonnais, de 1863 à 1882, Paris, Flammarion, 1968, p. 208.

[14]

Alain Plessis, « Bankers in French society », dans Youssef Cassis (éd.), Finance and financiers in European history, 1881-1960, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1992, p. 147-160.

[15]

Émile Zola, L’Argent, Paris, Livre de poche, Fasquelle, 1985, p. 194.

[16]

René Girault, « Pour un portrait nouveau de l’homme d’affaires français vers 1914 », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, juil.-sept. 1969, p. 329-349.

[17]

François Piétri, Le Financier, Paris, Hachette, coll. « Les caractères de ce temps », 1931.

[18]

Dolores L. Augustine, « The banker in German Society », dans Youssef Cassis (éd.) Finance and financiers in European history, 1880-1960, Maison des Sciences de l’Homme/Cambridge University Press, 1992, p. 161-185.

[19]

Ginette Kurgan van Henteryk, « Finance and society, social and personnal aspects of financial networks », dans Finance and the making of the modern capitalist world, 1750-1931, colloque Séville, 1998, p. 348.

[20]

Adeline Daumard, Les bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Flammarion, 1991, p. 139 (et Aubier, 1987) ; La bourgeoisie parisienne, 1815-1848, SEVPEN, 1963.

[21]

Sogéchos, revue interne de la Société Générale, n° 88 de janvier 1984.

[22]

Terme fréquemment utilisé par Émile Bethenod, au tournant du XXe siècle, dans sa correspondance avec les autres dirigeants du Crédit Lyonnais (arch. hist. CL, cartons 138 AH 001 à 011).

[23]

Voir notre thèse (citée), ainsi que notre article « Banquiers de la Belle Époque », dans le numéro double publié sur les « Espaces de la Finance », Actes de la recherche en sciences sociales, Seuil, mars 2003, n° 146-147, p. 8-20.

[24]

Expression couramment utilisée dans la revue Sport-Banque, publiée sous l’égide de Louis Dorizon et destinée à tout le personnel de la Société Générale.

[25]

É. Bethenod, op. cit.

[26]

Au sujet des sources, voir notre thèse, citée.

[27]

Christophe Charle, Les Élites de la République, 1880-1900, Paris, Fayard, 1987, p. 150.

[28]

Youssef Cassis, Les Banquiers de la City à l’époque Édouardienne, (1890-1914), Genève, Droz, 1984, p. 152.

[29]

Alfred Chandler, Stratégies et structures de l’entreprise, Paris, Les classiques économiques, 1962 (rééd. de 1989, IHESS, préface P. Fridenson).

[30]

Thèse de Jean-Claude Daumas, L’amour du drap : Blin et Blin, 1827-1975, histoire d’une entreprise lainière familiale, p. 20, publiée en 1999 à Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, coll. « Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté », série Histoire n° 16.

[31]

Pour le détail des sources, voir à la fin de chaque notice biographique rédigée en annexe de notre thèse.

[32]

C. Charle, op. cit.

[33]

Lettre collective adressée par Louis Dorizon au Personnel de la Société Générale, à l’occasion du mariage de son fils : « Mes chers collaborateurs », janvier 1909, (Arch. hist. SG).

[34]

Idem.

[35]

Élie Cohen, avant-propos de la revue Sociologie du travail, Dunod, n° spécial XXX, 4/88, p. 512.

Résumé

Français

L’analyse de sources multiples et dispersées fait apparaître les grandes tendances du renouvellement des élites bancaires, au cours des vingt ans précédant 1914. Des hommes issus du rang, sans capital ni relations, mais compétents et meneurs d’hommes, prennent alors les commandes des grandes banques. Le talent remplace la naissance. Comme les autres grandes banques par actions, la Société Générale est en plein essor à la fin du XIXe siècle. Ses dirigeants ont parfois réalisé de belles ascensions sociales, tel Louis Dorizon ; leur réussite s’explique moins par leurs origines que par leur formation et par leurs qualités humaines. Étaient-ils cependant réellement bien intégrés au monde de la Finance, réputé si clos ?

English

The analysis of multiple and various sources let appear the trend of renewal in the bank elite, during the last twenty years before 1914. Some people, beginning as employees, without financial resources or relations, but competent and leaders, take control of the banks. Talent take the place of birth. Like the other big credit establishments, Société Générale knows a rapid expansion at the end of the 19th century. Its managers, as Louis Dorizon did, sometimes realised good social climb ; their success could be explained less by their origins than by their vocational training and their human abilities. However, did they really become well integrated into the Finance world, told so closed ?

Plan de l'article

  1. Des atouts pour la réussite
    1. Des dirigeants bancaires souvent issus de petite et moyenne bourgeoisie provinciale
    2. Une formation supérieure, tremplin de la carrière
    3. Des parcours professionnels réussis
  2. L’intégration à la haute société
    1. Le choix des résidences
    2. Les activités extra-professionnelles
    3. La sociabilité

Pour citer cet article

Ronzon-Bélot Chantal, « Banquiers de la Belle Époque, les dirigeants de la Société Générale vers 1900 », Histoire, économie & société 3/ 2004 (23e année), p. 411-432
URL : www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2004-3-page-411.htm.
DOI : 10.3917/hes.043.0411


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