Accueil Revue Numéro Article

Histoire, économie & société

2008/1 (27e année)

  • Pages : 130
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200924928
  • DOI : 10.3917/hes.081.0109
  • Éditeur : Armand Colin

ALERTES EMAIL - REVUE Histoire, économie & société

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 109 - 120

Germain BUTAUD et Valérie PIÉTAI, Les enjeux de la généalogie (XIIe-XVIIIe siècle). Pouvoir et identité, Paris, Autrement, 2006, 304 p.

1

Si les enjeux actuels de la généalogie gardent toujours une dimension identitaire, celle-ci n’est plus la même que sous l’Ancien Régime et elle a désormais perdu son corollaire : le pouvoir et le positionnement dans la société. L’ouvrage de G. Butaud et V. Piétri établit une solide synthèse sur la production généalogique, son contexte et sa portée, de l’essor du genre au XIIe siècle jusqu’à l’abolition des privilèges, dans l’espace français. Au fil de chapitres thématiques, la chronologie est toujours mise en exergue et les pages sont riches d’exemples faisant partie intégrante de la démonstration : les écrits généalogiques, bien qu’étant « parmi les écrits historiques les plus modestes » (p. 370), se sont retrouvés au cœur des conceptions de parenté et de lignage (cf. les travaux de Michel Nassiet et de Christiane Klapisch-Zuber).

2

Le premier chapitre retrace le chemin qui va de la seule mémoire familiale orale – et la pratique des prénoms lignagers – à l’élaboration de généalogies et de nobiliaires, en lien avec leur représentation et leur diffusion (arbres, diagrammes, imprimerie…) ; on apprend en particulier que « la plus ancienne des généalogies princières conservées [est] celle des comtes de Flandres, dressée vers 951-959 » (p. 18) ; quant à « l’élan décisif à la constitution de recueils généalogiques », il est à chercher avant tout « dans le mouvement de redéfinition de l’identité nobiliaire » au cours du règne de Louis XIV (p. 55).

3

Le deuxième chapitre décrit les différents modes et rythmes d’insertion de la généalogie, qui « est, par essence, un discours historique » (p. 98), dans une production historique allant des histoires dynastiques à l’histoire de France, sans oublier la « course à la distinction généalogique » des familles chevaleresques à la fin de l’Ancien Régime (p. 89).

4

Les nombreuses études de cas permettent, dans le troisième chapitre, d’aborder les usages des généalogies : légitimation princière, propagande des États, nouvelle prétention… L’époque moderne marque un triple tournant : l’utilisation de généalogies écrites comme pièces de procès ; l’exigence de preuves de noblesse ; et, enfin, l’usage privé et personnel grandissant des généalogies, qui se développe largement hors des familles nobles.

5

« Profils des généalogistes » (chapitre quatrième) est un panorama complet, de la maison religieuse au gentilhomme érudit, en passant par les généalogistes du roi, dont Pierre d’Hozier (portrait p. 161) et les feudistes. Les divers cadres institutionnels de l’activité généalogique, bien présents au XVIIe siècle, apparaissent dans le même temps comme « désuets » pour beaucoup de contemporains (p. 184).

6

L’élaboration de généalogies est le fruit d’un travail, décrit dans le chapitre cinquième. La diversité de ce travail est de mise (réécriture, véritable recherche…) : à l’époque moderne, grandit la volonté de faire « une démonstration appuyée sur des preuves » (p. 210), comme l’incarne le célèbre André Du Chesne. Ce nouvel esprit n’empêche nullement les partis pris, erreurs et omissions plus ou moins volontaires.

7

Les falsifications et les arrangements avec l’histoire sont abordés dans le sixième et dernier chapitre. Les XVIIe et XVIIIe siècles connaissent de nombreuses falsifications. Pour ce qui est de l’imaginaire, c’est dès le haut Moyen Âge que les familles aristocratiques sont en quête des origines, s’agrégeant à la descendance d’un saint, d’un chevalier ou d’un prince. L’exemple des ducs de Lorraine est bien connu ; les comtes de Genève, eux, se considèrent comme les descendants d’Olivier, le compagnon de Roland. Une mise en perspective avec l’Italie et un approfondissement des « mentalités » aurait pu être profitable à partir des travaux de Roberto Bizzocchi.

8

La brève conclusion replace quelques jalons chronologiques et ouvre sur ces généalogies qui sont utilisées comme une « base de données » aujourd’hui (p. 272). Un glossaire et l’indispensable index des noms propres, parachèvent l’ouvrage.

9

Au fil des pages, les auteurs réussissent à reconstituer ce foisonnant paysage généalogique en le replaçant dans la durée, sans minimiser ni exagérer le tournant que constitue l’époque moderne. Cette période marque tout de même un apogée des diverses pratiques et des usages socio-politiques de la généalogie, où coïncident « esprit scientifique » et falsifications, large diffusion dans la société parallèlement à la montée du scepticisme, voire de la moquerie… jusqu’à la rupture révolutionnaire.

10

Éric Durot

Bernard CHEVALIER, Guillaume Bri çonnet (v. 1445-1514). Un cardinal-ministre au début de la Renaissance, Rennes, PUR, 2005, 444 p.

11

Auteur de travaux de référence sur le monde urbain à la fin du Moyen Âge et au XVIe siècle, Bernard Chevalier a utilisé sa parfaite connaissance des archives tourangelles, parisiennes et italiennes, pour mener une enquête biographique consacrée à un homme d’État de la Renaissance jusqu’alors peu connu. Son héros, Guillaume Briçonnet, n’est pas le célèbre évêque de Meaux du même nom, qui vécut de 1470 à 1534, mais le père de celui-ci.

12

Les Briçonnet offrent l’exemple d’une dynastie de serviteurs de la couronne et d’hommes d’Église de premier plan. C’est à Tours que la famille a bâti sa fortune grâce au commerce et en s’impliquant dans la gestion des finances royales. Un modèle de réussite dans ces domaines était fourni par une autre maison tourangelle, les Beaune. Guillaume Briçonnet épousa d’ailleurs Raoulette de Beaune, l’une des filles du grand marchand Jean de Beaune. Comme les négociants n’étaient jamais payés directement par le roi, et qu’ils recevaient des assignations à recouvrer sur des receveurs publics, ils se trouvaient naturellement obligés de négocier avec les agents de la monarchie au niveau local. Ils affermaient également les taxes, notamment sur le sel et le vin, aussi les affaires commerciales et financières se trouvaient-elles étroitement imbriquées.

13

Commerçant prospère impliqué dans le trafic sur la Loire, en particulier du vin, fournisseur de la cour en joaillerie, Guillaume Briçonnet entra au service de la monarchie en 1480, quand il devint « secrétaire du roi signant en finances ». Il devait certainement cette position à la protection d’un personnage de l’entourage royal, sans doute le contrôleur de la chancellerie, Jean Bourré. B. Chevalier consacre d’intéressants développements au fonctionnement de la cour à la fin du règne de Louis XI, qu’il décrit comme un lieu de machinations et de jalousies se délitant à mesure que la santé du souverain déclinait.

14

En septembre 1482, le roi éleva Briçonnet au rang de général des finances en Provence. L’avènement de Charles VIII, en août 1483, fut pour lui synonyme de promotion, puisqu’on ajouta à sa charge le Languedoc, le Dauphiné et le Roussillon. Il se trouvait ainsi à la tête de l’une des quatre grandes circonscriptions financières du royaume, et n’avait de comptes à rendre à personne d’autre qu’au roi. B. Chevalier décrit avec minutie le fonctionnement de l’administration financière dans le Midi, et le rôle de Briçonnet, voyageant avec sa troupe de clercs et siégeant dans les assemblées locales, car la monarchie pratiquait la négociation permanente avec les notables. De 1487 à 1493, les guerres civiles affaiblirent le royaume, mais enrichirent les gens de finances, car on eut massivement recours à l’emprunt. Parmi les prêteurs, figurait naturellement Briçonnet. Il s’imposa alors comme une sorte de surintendant des finances, bien que le titre n’existât pas encore. Philippe de Commynes n’aura d’ailleurs pas de mots assez durs pour dénoncer la mainmise de Briçonnet sur les finances royales, et le gentilhomme flamand d’accuser le bourgeois tourangeau d’avoir manigancé « l’Entreprise de Naples » pour renforcer sa puissance et sa richesse.

15

Mais c’était négliger la volonté de Charles VIII, son appétit de gloire chevaleresque, ses rêves de croisade et son souci de défendre ses droits sur Naples. L’influence de Briçonnet sur le roi était en réalité bien moins grande que celle d’Étienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire, qui fut sans doute l’un des principaux responsables de l’entrée en guerre. Si les supputations de Commynes concernant le rôle de Briçonnet ne doivent sans doute pas être prises pour argent comptant, la campagne d’Italie renforça effectivement son pouvoir, car il joua un rôle essentiel dans la mobilisation des fonds nécessaires à la guerre. L’ancien marchand-banquier était devenu un véritable homme d’État, membre éminent du conseil royal, diplomate et même prélat.

16

Briçonnet fit en effet partie de ces ecclésiastiques récemment anoblis, encore nombreux au début du XVIe siècle, qui purent faire de belles carrières dans l’épiscopat grâce à la protection royale. Comme il était veuf, il put en effet entrer dans les ordres, devenant d’abord évêque de Saint-Malo en 1493, puis cardinal en 1495. Il obtint par la suite l’évêché de Nîmes et surtout l’archevêché de Reims en 1497, qu’il échangea dix ans plus tard pour celui de Narbonne, et enfin l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Désormais bien pourvu de dignités de premier plan, Briçonnet put se consacrer à ses obligations religieuses quand son rôle à la cour commença à décliner. Les rênes du gouvernement étaient en effet désormais tenues par un autre homme d’Église, le cardinal d’Amboise. Ceci ne l’empêcha pas de se poser comme l’un des principaux soutiens de Louis XII face à la papauté. À Rome, où il résida à partir de 1506, il travailla en effet à défendre les intérêts de son souverain contre Jules II, et il s’investit dans le concile de Pise réuni par le roi de France en 1511 contre la volonté du pape. Prélat gallican, Briçonnet apparut alors comme l’un des principaux défenseurs des théories conciliaristes, ce qui lui valut les foudres de la papauté. Après l’échec du concile, il s’en revint en France pour finir ses jours à Narbonne.

17

Les activités financières et religieuses de Briçonnet furent partagées par ses fils : l’aîné, Jean, fut général des finances en Dauphiné et Provence ; le second, Guillaume, fit une belle carrière ecclésiastique, devenant abbé de Saint-Germain-des-Prés dès 1507, et évêque de Meaux ; le troisième, Nicolas, devint contrôleur général des finances en Bretagne ; le dernier, Denis, hérita de l’évêché de Saint-Malo après avoir tenu celui de Toulon. Sa fille, Catherine, épousa un autre grand financier, Thomas Bohier, et ensemble ils firent édifier le château d’Azay-le-Rideau.

18

Le parcours de Guillaume Briçonnet constitue l’aboutissement d’un processus d’ascension sociale remarquable qui permit à des familles issues de la marchandise de s’insérer dans les rouages d’une administration royale en construction. Avec lui, c’était en réalité toute une nébuleuse de parents et d’alliés, marchands, financiers et ecclésiastiques, qui s’intégrait aux sphères dirigeantes. Les carrières civiles et religieuses pouvaient se conjuguer sans difficulté ; les frontières entre les affaires publiques et les intérêts privés étaient fort poreuses, et elles le resteront encore longtemps. Le très beau livre de B. Chevalier le prouve, Guillaume Briçonnet offre certainement l’un des prototypes de ces « prélats d’État » qui ont joué un rôle si important dans l’administration royale au début de l’époque moderne, ce que la thèse de Cédric Michon a confirmé pour le règne de François Ier.

19

Nicolas Le Roux

Natacha COQUERY, François MENANT et Florence WEBER (dir.), Écrire, compter, mesurer, vers une histoire des rationalités pratiques, Paris, Éditions Rue d’Ulm, Presses de l’École normale supérieure, 2006, 278 p.

20

Issu d’un colloque déjà ancien (2001), ce volume rassemble une quinzaine de contributions d’histoire économique. Selon une pratique qui se répand malheureusement, les autres communications du colloque sont publiées ailleurs, sur un site internet. L’ensemble proposé ici est donc incomplet et, forcément, frustrant.

21

La première partie a un titre plutôt sibyllin : « Écriture pratique, État et capitalisme ». François Menant y présente les transformations de l’écrit documentaire aux XIIe et XIIIe siècles. Pierre Portet s’intéresse aux techniques du calcul élémentaire dans l’occident médiéval. Giacomo Todeschini explique la comptabilité à partie double et la « rationalité » économique occidentale à travers l’œuvre de Max Weber et de Jack Goody.

22

La deuxième partie s’intitule « Inscrire des transactions ». Alban Bensa présente les échanges non marchands et les pratiques comptables en Nouvelle-Calédonie kanak contemporaine. Ludolf Kuchenbuch donne un exposé très documenté, très intéressant et admirablement illustré, sur les baguettes à entailles au Moyen Âge, qui constituent « un moyen de calcul sans écriture ». Marc Bompaire expose les compétences et les pratiques de calcul dans les livres de changeurs français de la fin du Moyen Âge (XIVe-XVe siècles). Natacha Coquery présente très clairement les écritures boutiquières au XVIIIe siècle : culture savante, encadrement légal et pratiques marchandes. Enfin, Thomas Behrmann raconte les débuts de la comptabilité des marchands dans les villes hanséatiques

23

Dans « Tenir ses comptes », sujet de la troisième partie, Dieter Scheler expose l’apparition des prévisions budgétaires dans les églises collégiales de la basse vallée du Rhin, à partir de l’exemple du chapitre de Xanten. Christian Guilleré et Guido Castelnuovo analysent les comptes de la châtellenie de Montmélian en Savoie, entre la comptabilité domaniale et la comptabilité d’État. Et Florent Hautefeuille révèle le merveilleux registre d’une famille de paysans quercynois, les Guitard de Saint-Anthet (1417-1526) ; on est là entre le livre de compte et le livre de raison.

24

Enfin, la dernière partie concerne les enjeux pratiques et les politiques de la mesure. Agnès Gramain parle de la « modélisation microéconomique et raisonnements indigènes ». Pour prolonger les réflexions conceptuelles, Alain Desrosières se demande si on peut tout mesurer : « les deux sens, technique et social, du verbe pouvoir ».

25

Pour Karine Chemla, « sur tous ces points, Écrire, compter, mesurer illustre l’intérêt que présente la confrontation de pratiques en usage dans différents milieux, étudiés dans les contextes les plus divers ». Un bel ouvrage, très disparate en effet, mais riche.

26

Paul Delsalle

Benoît GARNOT, Questions de justice 1667-1789, Paris, Belin, 2006, 160 p.

27

Derrière un titre un peu plat, se trouve une démarche très novatrice : l’analyse de sources de l’histoire judiciaire qui, jusqu’ici, n’ont quasiment jamais été analysées par les historiens, hormis par Sarah Maza dans son étude sur l’opinion publique à la veille de la Révolution française. Il s’agit des factums, ces mémoires judiciaires distribués, au civil ou au criminel, par les avocats, très nombreux à être conservés aujourd’hui, documents qui connaissent une très forte diffusion, jusqu’à devenir objet de commerce avant la Révolution. Dans une perspective pédagogique servie par une langue très claire, l’auteur choisit de mettre en évidence les apports de ces documents pour la connaissance de la justice ordinaire. Dans ce but, il retient des cas qu’il qualifie de « représentatifs », sans prétention statistique cependant, de types d’affaires récurrents. Il échappe à l’écueil principal de l’analyse de ce type de sources, qui ne permettent pas à elles seules de connaître la décision judiciaire, mais uniquement les argumentaires des deux parties, en confrontant ces textes aux archives judiciaires traditionnelles.

28

L’ouvrage est construit autour de cinq chapitres thématiques, qui mettent en évidence à la fois les transformations de la justice et sa grande souplesse. Le premier est une analyse de la collaboration habituelle entre la justice du roi et les officialités à travers le cas d’un « mauvais prêtre » accusé de détournement d’argent, qui permet de souligner la laïcisation croissante de la justice. Le second type d’affaires étudié, les réparations exigées par des familles en cas de grossesse d’une jeune fille, montre que les plaidoyers des avocats ne visent pas l’établissement de la vérité, mais uniquement la défense d’un intérêt particulier. Au cours du XVIIIe siècle, le traitement de ces conflits implique l’abandon d’un système vindicatoire basé sur une violence privée au profit d’une gestion étatique du problème, révélateur d’un renversement des valeurs, l’honneur des familles cédant la place au contrôle de soi. De même, la dépénalisation de l’injure, qui fait l’objet d’un troisième chapitre, est un autre signe du reflux des questions d’honneur dans la sphère privée. Les deux derniers chapitres portent sur les nombreux problèmes posés par l’établissement des preuves, à travers la question des témoignages dans les procès pour incendie et celle de la réhabilitation des victimes d’erreurs judiciaires.

29

Foisonnant et précis à la fois, cet ouvrage très vivant constitue ainsi un important jalon dans la compréhension des mécanismes complexes de la justice royale, tout en attestant de l’intérêt de la confrontation de sources imprimées et archivistiques pour éclairer le la pratique des institutions d’Ancien Régime.

30

Marie Houllemare

Kaspar von GREYERZ, Religion et culture. Europe 1500-1800, Paris, Cerf, coll. Sciences humaines et religion, 2006, 372 p.

31

Comblés ! Les historiens français non germanistes qui attendaient avec impatience la traduction de l’ouvrage de Kaspar von Greyerz, intitulé Religion und Kultur. Europa 1500-1800 et publié à Göttingen en 2000, ne peuvent être qu’aux anges. Les éditions du Cerf offrent en effet à ceux-ci une édition remarquable de son ouvrage.

32

Cette imposante synthèse (372 pages) sur le phénomène religieux européen des années 1500 à 1800 relève d’un genre qui n’existe plus guère dans l’historiographie française. Moins un résumé qu’une réflexion, cet ouvrage a en plus le mérite d’être très maniable, avec son double index (des noms et des lieux), sa table des matières très détaillée et sa remarquable section « sources et bibliographie » de plus de trente pages.

33

D’une densité et d’une richesse rares, le livre suit un plan à la fois chronologique et thématique. Une introduction consistante situe le débat et présente les thématiques qui seront abordées. Trois chapitres, très équilibrés, composent l’ouvrage. Une première partie étudie les différentes Réformes, leurs caractéristiques et leurs prolongements ; dans un second temps, l’auteur s’intéresse aux dynamiques opposées de la communauté, de l’exclusion et de la marginalité ; le troisième chapitre, enfin, intitulé « fragmentations de la religiosité », analyse les rapports entre sécularisation et religiosité au XVIIe siècle, et notamment le phénomène inédit de privatisation de la piété.

34

Cet ouvrage fascine par l’ampleur et la précision des connaissances mises en œuvre. La facilité qu’a Kaspar von Greyerz à jongler avec une bibliographie aussi internationale qu’encyclopédique n’est cependant jamais gratuite : le propos, toujours, est limpide. L’ouvrage propose ainsi une typologie – saisissante – des différents catholicismes européens, un tableau minutieux des rapports (de divergence ou de convergence) entre les confessions, et une mise en perspective comparée des histoires religieuses des différents pays européens. Art de la synthèse, art de la clarté : les dénominations protestantes, les rapports entre confessionnalisation et modernité, sécularisation et sacralité, d’habitude si malaisés à comprendre, sont ici décortiqués, définis avec une incroyable limpidité. La synthèse, parfois, se fait thèse : aux formules souvent maladroites utilisées pour qualifier le passage des principautés luthériennes allemandes au calvinisme, l’auteur propose de substituer l’expression féconde de « seconde Réforme ».

35

L’ouvrage frappe enfin par le souci constant qu’a l’auteur de présenter, avec une remarquable honnêteté, l’état des débats historiographiques : les tâtonnements de la recherche au sujet, par exemple, des pratiques religieuses des conversos ibériques qualifiés de prétendus marranes ; les controverses à propos des concepts (opératoires ou non) de « déchristianisation » et « rechristianisation » auxquels l’auteur préfère les termes plus englobant de « sécularisation » et « sacralisation ». Opposé aux catégorisations toujours grossières et militant pour un développement des études de cas, Kaspar von Greyerz réussit ici l’exploit de conjuguer les apports de la micro-histoire avec une réflexion conceptuelle à l’échelle européenne. Ceux qui cherchent des certitudes en histoire seront sans nul doute déstabilisés par ce livre, qui rappelle, à chaque page, combien l’histoire est à jamais une enquête inachevée et définitivement en mouvement. Mais, pour tous les autres, cet ouvrage est un très grand livre, à lire absolument.

36

Marie Barral-Baron

Jean-Claude HOCQUET et Jean-Luc SARRAZIN (dir.), avec la collaboration de Gildas BURON, Le sel de la Baie. Histoire, archéologie, ethnologie des sels atlantiques, Rennes, PUR, 2006, 412 p.

37

Le « sel de la Baie » est une expression vulgarisée par les Anglais et les Hanséates, à la fin du Moyen Âge, pour désigner non pas spécifiquement le sel des marais de la Baie de Bourgneuf (non loin de Nantes) mais plus généralement le gros sel marin provenant de la côte atlantique.

38

Ce volume rassemble plusieurs dizaines de communications présentées au colloque de Batz-sur-Mer et Nantes (en septembre 2004). L’approche est pluridisciplinaire, historique, archéologique et ethnologique, pour appréhender les sels atlantiques. Trois autres contributions concernent la Méditerranée (Grèce, Camargue) et offrent ainsi des points de comparaison.

39

L’histoire des sels atlantiques connaît aujourd’hui de profonds renouvellements marqués par une approche écologique : « l’attention se porte désormais sur la production salicole, ses techniques, ses modes sociaux d’exploitation, son insertion dans les écosystèmes, bref, sur les marais en eux-mêmes et leurs sociétés, en même temps que sur l’impact de la saliculture dans le développement régional. » L’introduction très substantielle de Jean-Claude Hocquet retrace les grandes lignes des évolutions technologiques jusqu’aux mutations du marché contemporain en Europe. Les études rassemblées ici abordent successivement les sels marins avant les marais salants, le passage de la technique « ignigène » à la technique solaire-aérogène, les sociétés saunières, les modes de faire-valoir salicoles, ou encore les réseaux de commercialisation.

40

Les différentes périodes historiques sont représentées : la Préhistoire en Armorique, l’Antiquité à Bourgneuf et Cadix, la période romaine en Galice, le Moyen Âge à La Rochelle, à Libourne, à Bourgneuf, et dans le royaume de Grenade, la période moderne à Nantes, autour de Guérande, à Noirmoutier, en Olonnais (Les Sables-d’Olonne) mais aussi en Espagne et au Portugal, et enfin la période contemporaine en Charente-Maritime. Certaines approches sont diachroniques, notamment pour Lunebourg, du XIIIe au XVIIIe siècle.

41

Comme d’habitude les Presses universitaires de Rennes nous offrent un gros volume très riche et agréable à lire. L’illustration est abondante, avec des cartes claires et utilisables.

42

Paul Delsalle

Marie-José LAPERCHE-FOURNEL, L’intendance de Lorraine et Barrois à la fin du XVIIe siècle, CTHS, Paris, 2006, 350 p.

43

Pour donner une édition critique du mémoire de Jean-Baptiste Desmarets de Vaubourg sur l’intendance de Lorraine et de Barrois, Mme Laperche-Fournel a suivi un plan parfaitement conforme à la lettre et à l’esprit de la collection des « Mémoires… pour l’instruction du duc de Bourgogne » qui vient de s’enrichir, aujourd’hui, de ce beau volume.

44

La première partie traite de l’auteur, des copies du manuscrit et des règles suivies pour établir un texte correct. La seconde correspond au commentaire du mémoire de Desmarets et, reconnaissons-le, c’est nécessaire ; tout d’abord parce que cet intendant était sur le point de quitter la Lorraine restituée à son duc en vertu du traité de Ryswick ; rien d’étonnant que le travail de ce neveu de Colbert ait un peu souffert du désintérêt qu’il éprouvait envers le territoire qu’il avait dû administrer pendant six ans au prix d’un « tracas quotidien ». Après avoir essuyé toutes sortes de difficultés, Desmarets partait sans gloire et sans regret. Précis sur certains points, le mémoire est bien vague sur d’autres. On notera – fait tout à fait exceptionnel – que l’auteur fournit l’effectif des maisons religieuses et abbayes. Plusieurs lecteurs estimeront peut-être que ces données sont triviales ; qu’ils se détrompent, il n’en est rien. Les bénéfices des maisons religieuses sont aussi fournis, quelquefois sous-estimés, ce que l’on a toujours soupçonné depuis Boislisle. Ainsi, Mme Laperche-Fournel n’admet pas que l’abbaye de Remiremont n’ait eu que 22 000 livres de revenus. On la croit volontiers.

45

Les juridictions sont traitées avec une certaine désinvolture : Desmarets s’est contenté d’en donner une simple nomenclature ; les familles nobles, assez correctement, mais, comme cela arrive fréquemment, plutôt du point de vue historique ; on recueille peu de renseignements sur la façon dont ces lignages ont « servi », moins encore sur leurs ressources supposées.

46

Il est clair que, pressé de partir, Desmarets a mis bout à bout un certain nombre de mémoires partiels qu’il a recueillis du petit nombre de personnes de confiance sur lesquelles l’administration française, au moment du départ, pouvait encore compter. Le dépit et le mépris de Desmarets pour les milieux dirigeants lorrains est visible à toute page. L’indignation éclate quand il est question des ducs de Lorraine et particulièrement de feu Charles IV, qualifié d’ « aventurier ». Il est vrai que ce duc avait réussi à mettre sur pied pendant la guerre de Trente Ans, et principalement contre la France, une armée de 15 000 fantassins et 5 000 cavaliers ; malgré les incroyables vicissitudes de sa politique, il s’était attaché l’amitié de son peuple. Desmarets, dont le mécontentement n’obscurcit pas une intelligence qu’on devine très vive, jointe à un franc-parler qui n’allait pas mal à un Colbert, ajoute : [les Lorrains] « ont été peu chargés d’imposition pendant que leurs princes ont été gouvernés ; ils en sont beaucoup plus chargés depuis la domination du roi »… Tout est à peu près dit en quelques mots qui nous rappellent ce qu’avait écrit Boislisle, « que les mémoires d’intendants n’ont jamais le ton courtisan ».

47

On observera que les parties économiques du mémoire, sans être de très grande valeur, sont au moins instructives.

48

Ainsi, on conçoit que le travail de l’éditeur pour ce texte composite et inégal était difficile. D’abord, il fallait éclairer les circonstances de la rédaction de ce mémoire, traitant de ce pays étranger qu’était la Lorraine et pour cela remonter assez loin dans l’histoire de cette souveraineté au XVIIe siècle. Il était aussi nécessaire de critiquer, discuter et compléter les indications de Desmarets car, plus un mémoire est succinct, plus la sagacité de l’éditeur est mise à contribution et il fallait un grand connaisseur de la Lorraine comme Mme Laperche-Fournel pour accomplir ces travaux en évitant deux écueils : l’inutilité de précisions superflues, l’insuffisance de commentaires trop allusifs qui auraient été inutiles à ceux qui ne sont pas avertis des particularités si sensibles de la Lorraine (par exemple un duché sans évêché ! ). Non seulement la critique de Mme Laperche-Fournel est à l’abri de tels reproches, mais elle se signale par des qualités de sobriété et d’efficacité. Le texte est parfaitement éclairé sans être étouffé ; certaines notes explicatives – sans être exagérément longues – sont de véritables dissertations comportant à la fois un questionnement correspondant aux préoccupations des historiens d’aujourd’hui et, mieux, des éléments de réponse.

49

La même élégance et la même efficacité ressortent de l’exposé de la méthode choisie pour exécuter le travail délicat de sélection des manuscrits, pour arrêter le choix des variantes utiles et pour fixer des conventions d’édition. La difficulté, c’est encore une fois de ne tomber ni dans le trop ni dans le trop peu. Sur ces points, dans le détail technique desquels il n’y a pas lieu d’entrer ici, on peut être certain que Mme Laperche-Fournel a trouvé d’une manière toute pratique des procédés qui nous donnent un bon texte et qui regroupent les manuscrits en familles tout en admettant qu’il puisse y avoir une assez grande marge d’erreur dans ces classifications. Ne soyons pas plus exigeant qu’A.-M. de Boislisle et songeons avant tout, avec humilité, à rendre la lecture commode à l’utilisateur et à placer un texte estimable sous le jour qui lui convient. C’est ce que Mme Laperche-Fournel a réussi, il faut le dire, avec un tact qui force l’admiration des connaisseurs.

50

Gérard Hurpin

Bartolomé YUN CASALILLA, Marte contra Minerva. El precio del imperio español, c. 1450-1600, Barcelona, Crítica, 2004, 624 p.

51

Avec Marte contra Minerva, Bartolomé Yun Casalilla, spécialiste d’histoire économique à l’Institut Européen de Florence, entreprend une tâche d’ampleur, puisqu’elle ne concerne rien moins que l’Empire espagnol des Habsbourg des années 1450 aux années 1600. Il s’agit de comprendre comment évolution économique et développement institutionnel et social interagissent. À travers une série de révisions historiographiques pour expliquer le passage de l’apogée à la crise de l’Empire, il dénonce une vision téléologique qui présente l’évolution vers le capitalisme et la formation de l’État moderne comme un processus inéluctable. Il malmène le mythe de l’absolutisme qui incite l’historien à interpréter la crise de la fin du XVIe siècle comme résultant du tour de vis fiscal Habsbourg. Penser le politique comme un ensemble de transactions où agissent intérêts et responsabilités, en intégrant le rôle des institutions locales, renouvelle le questionnement. Le titre de l’ouvrage souligne le poids de la guerre dans l’équilibre social et politique : en exigeant un gros effort financier, celle-ci fait évoluer les institutions et remodèle les relations entre la couronne et les pouvoirs locaux.

52

Dans une première partie, l’historien étudie comment, à la fin du Moyen Âge, la croissance économique a engendré des tensions sociales si fortes, que l’arbitrage du roi entre seigneurs et villes est devenu inévitable, ce qui a abouti à une imbrication entre État et régime seigneurial. Dans un deuxième volet, il mesure l’impact du Nouveau Monde dans le développement économique de l’Espagne, et remet en cause la qualification d’économie périphérique et l’idée d’une transition univoque vers le capitalisme. L’intégration dans l’empire Habsbourg fait l’objet d’une troisième partie. Bartolomé Yun souligne comment la guerre a favorisé la cohésion entre le roi et ses royaumes. Au nom de la défense de la chrétienté, le roi procède à des levées financières massives. En contrepartie, il aliène des terres de sa juridiction et des revenus royaux, accorde des licences autorisant à vendre des rentes constituées gagées sur le majorat afin de composer avec la rigidité des revenus seigneuriaux et distribue charges et emplois publics. Le roi mobilise ainsi l’épargne privée et l’aristocratie recourt aux institutions de l’État pour ses propres fins économiques. Dans un dernier temps, l’historien montre comment le système se grippe. Le blocage de la société l’empêche de s’adapter au déplacement du centre de gravité de la vie économique vers le nord. L’acheminement des ressources financières vers les Flandres pour défendre l’Empire, l’augmentation de la pression fiscale et l’abandon de la perception des impôts aux municipalités condamnent toute évolution. La mise en perspective d’enquêtes dispersées, montre l’intérêt de cette démarche à la fois globalisante, comparatiste et synthétique.

53

Héloïse Hermant

Paul ARRIGHI, Silvio Trentin. Un Euro péen en résistance 1919-1943, Préface de Rémy Pech, Portet-sur-Garonne, Nouvelles éditions Loubatières, 2007, 432 p.

54

Édition revue d’une thèse récente, cet ouvrage attire l’attention sur un personnage singulier, par ailleurs père du syndicaliste italien, Bruno Trentin, secrétaire général de la CGIL de 1988 à 1994, décédé en août 2007. Silvio Trentin, lui, était professeur de droit public, député libéral-démocrate, exilé volontaire en France face au régime mussolinien, tentant en vain d’être exploitant agricole, puis typographe à Auch, et libraire à Toulouse à partir de 1934. Ceci sans cesser de militer contre le fascisme, en particulier à la Ligue italienne des Droits de l’Homme et dans le groupe activiste Giustizia e Libertà, fondé en 1929 par le libéral-socialiste Carlo Rosselli. Sans cesser non plus d’approfondir sa pensée juridique et de se radicaliser, du fait de ses expériences professionnelles mais surtout de la crise des années 1930. Lié à des intellectuels comme Jean Cassou, Georges Friedmann ou Georges Canguilhem, ainsi qu’au milieu juridique toulousain, Trentin avait fait en 1936 de sa librairie une sorte de consulat de la République espagnole, puis sous l’occupation un lieu de résistance avec le réseau Bertaux lié à celui du Musée de l’Homme, avant d’inspirer un mouvement original, Libérer et Fédérer. Ce dernier rassemblait surtout de jeunes socialistes hostiles à l’esprit de renonciation de maints responsables locaux de la SFIO, et prônait un double fédéralisme, interne et européen : fort marginal de ce fait dans une Résistance vouée à la reconstruction de la nation et de l’État, il a été ensuite affaibli par le retour en Italie de son inspirateur à la chute de Mussolini, son engagement de premier plan dans la clandestinité dans sa Vénétie natale, et très vite sa maladie, sa capture et sa mort en décembre 1943.

55

Soucieux d’éviter toute redondance, en particulier avec la biographie due à l’historien américain Frank Rosengarten, Silvio Trentin dall’interventismo alla resistenza (Milan, Feltrinelli, 1980), Paul Arrighi s’est concentré sur la période toulousaine de Trentin (1934- 1943), lui consacrant la moitié de son livre et insistant sur le milieu local, l’ambiance politique, les attitudes individuelles et collectives – en particulier pour l’instauration de la dictature vichyste et les débuts de la Résistance. Le dernier quart de l’ouvrage, lui, reprend l’évolution intellectuelle de Trentin, ses liens avec la franc-maçonnerie, ses références culturelles, ses réactions à la crise de la démocratie libérale et à l’apparente consolidation du fascisme, son fédéralisme européiste d’allure proudhonienne : pour qui lit l’italien, voilà de quoi introduire aux quatre volumes d’Opere scelte publiés par les éditions Marsilio, à Venise, de 1984 à 1988, et au fac-similé du journal clandestin Libérer et Fédérer, édité en 1985 à Paris par le Centre d’Études et de Documentation sur l’Émigration italienne. Au vu du travail consenti par l’auteur, on pardonnera volontiers une ponctuation discutable, et la nécessaire disparition des notes qui auraient fourni les références de citations nombreuses et variées, amputation heureusement en partie compensée par un fichier (sources et bibliographie) téléchargeable sur le site de l’éditeur.

56

Éric Vial

Jacques BARIETY (dir.), Aristide Briand, la Société des Nations et l’Europe. 1919-1932, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, 542 p.

57

Les actes de ce colloque tenu à Paris en octobre 2005, à l’occasion du 80e anniversaire de la signature des accords de Locarno, rassemblent, sous la direction de Jacques Bariéty, les contributions des meilleurs connaisseurs de Briand et spécialistes français et étrangers des relations internationales de l’après-guerre. Une première partie retrace le chemin qui mène à Locarno et insiste sur l’année 1921, dans les derniers mois de laquelle Briand, alors président du Conseil, comprend que la France n’a pas les moyens d’imposer à ses alliés britanniques et américains sa politique allemande ni sa vision de la reconstruction de l’Europe – l’échec de l’occupation de la Ruhr lui donne raison deux ans plus tard. Une deuxième partie s’attarde sur l’esprit de Locarno et s’achève sur le célèbre discours du 5 septembre 1929 où, devant l’Assemblée générale de la SDN, Briand suggère « qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral », véritable point d’orgue dont la problématique – universalisme genevois / régionalisme européen – sous-tend alors l’ensemble des questions de politique étrangère. La postérité de Briand est évoquée dans une dernière partie qui tient lieu d’épilogue et n’oublie pas le rôle de l’entourage et des collaborateurs du ministre – notamment Léger et Massigli.

58

On sait que Briand n’était pas cet idéaliste naïf, prisonnier d’une image de pèlerin de la paix et d’apôtre de la sécurité collective, que lui-même a d’ailleurs contribué à façonner et que ses détracteurs se sont plu à dénoncer. Partant au contraire d’un constat réaliste, la perte d’influence de la puissance française dans les affaires internationales, il comprend qu’on ne pourra consolider les frontières de l’Europe et assurer la sécurité de l’ensemble du continent qu’en enserrant l’Allemagne dans un réseau de conventions multilatérales, ce qui suppose au préalable de renouer le dialogue et de traiter avec elle d’égal à égal – et non de vainqueur à vaincu. C’est en ce sens qu’il faut insister sur la dimension européenne de Locarno, qui va bien au-delà d’un simple rapprochement franco-allemand. Quant au discours du 5 septembre 1929, fruit d’une réflexion personnelle mûrie au fil des ans, il cherche avant tout à compléter le dispositif, voire à le corriger, en préservant les frontières de l’Europe orientale tant du révisionnisme allemand que des ambitions soviétiques.

59

Une abondante bibliographie, des annexes et un précieux index viennent compléter un ouvrage de référence, d’un intérêt constant et d’une qualité scientifique irréprochable.

60

Stanislas Jeannesson

Anne DEIGHTON et Gérard BOSSUAT (dir.), The Ec/Eu : a World Security Actor ?, Paris, Soleb, 2007, 432 p.

61

Autant il est classique de s’interroger sur les affaires intérieures de l’Union européenne, autant il est rare de poser la question des relations extérieures de l’Union. Dans ce domaine, l’historiographie s’est souvent cantonnée aux affaires commerciales et économiques. L’échec cuisant de la CED en 1954 a ruiné pour longtemps l’idée d’une communauté politique et donc d’une politique étrangère commune. Les vigoureuses réactions des partenaires de la France aux propositions du général de Gaulle de construire une Union politique ont repoussé l’invention d’une politique étrangère commune à Six. Mais la perception des relations extérieures de la Communauté et de l’Union a totalement changé à partir de la crise du SMI (1969-1978) puis a été accélérée par la fin de la guerre froide en 1989. Dès lors, les acteurs communautaires ont légitimé les relations extérieures de la Communauté allant même jusqu’à imaginer une politique étrangère commune.

62

C’est cette évolution historique, ainsi que les perspectives d’avenir qu’elle ouvre aujourd’hui qui étaient au cœur du colloque organisé en septembre 2006 par Anne Deighton et Gérard Bossuat, et dont les travaux sont désormais publiés.

63

Ces travaux sont présentés selon une logique méthodologique graduelle, qui nous conduit de l’analyse des structures générales, à l’approche thématique, puis aux études de cas.

64

La première partie de l’ouvrage est consacrée à la présentation des interlocuteurs internationaux des communautés européennes, et replace ces communautés dans le cadre général des relations internationales. Dans cette partie, les articles sur les relations avec les États-Unis (Antonio Varsori) et l’URSS (Marie-Pierre Rey), sont complétés de façon originale par un article de Reuben Wong sur les rapports entre l’Europe et la Chine, qui met en valeur l’importance de ce partenaire dans les relations extérieures européennes.

65

La suite de l’ouvrage présente, de façon thématique, les domaines dans lesquels l’Europe s’exprime. Dans un premier temps, quatre articles évoquent les institutions européennes (Pascaline Winand, Véronique Dimier, Daniel Moeckli, Angela Romano). Cette section permet de comprendre les méandres institutionnels dans lesquels s’exprime la politique extérieure de l’UE, et de poser les bases structurelles qui permettent de mieux comprendre la suite de l’ouvrage. On y perçoit à quel point les questions de représentation des États au sein des communautés ont toujours été particulièrement sensibles, et comment chaque pays a tenté de défendre au mieux ses intérêts nationaux dans les structures communautaires, souvent aux dépens de ces mêmes communautés.

66

Ce sont, ensuite, les aspects politiques, économiques et sociaux qui sont évoqués (Stefen Dearden, Valsamis Mitsilegas, Rana Izci, Munevver Cebeci), puis les aspects liés à la sécurité et à la défense (Linda Risso, Elisabeth Du Reau, Sven Biscop, Thierry Tardy, Basil Germond). À travers cette approche thématique, on perçoit la grande pluralité des domaines d’action des communautés, et on découvre des engagements européens souvent méconnus, comme la politique de développement et l’environnement, dans lesquels la politique européenne a un rôle précurseur.

67

L’ouvrage se termine par des études de cas (Laurent Warlouzet, Dimitri Grigowsky, Georges Saunier) qui illustrent la capacité, ou l’incapacité, des communautés à réagir aux difficultés et aux crises de la guerre froide, et l’adaptation des structures et des pratiques aux événements.

68

Finalement, cet ouvrage rappelle que les communautés européennes ont été, et restent, des acteurs à part entière des relations internationales, aux côtés, ou en plus, des États qui les composent, dans un monde multipolaire où leur rôle et leur impact ont souvent été sous-estimés. Cette démonstration est renforcée par le caractère interdisciplinaire de l’ouvrage, qui s’achève par une réflexion de Gérard Bossuat sur les perspectives d’avenir de l’Union européenne dans les relations internationales contemporaines.

69

Jenny Raflik

Michel DUMOULIN (dir.), La Commis sion européenne, 1958-1972. Histoire et mémoire d’une institution, Luxembourg, Office de publication des Communautés euro péennes, 2007, 642 p.

70

L’histoire de la construction européenne a longtemps consisté soit en une étude des politiques européennes de chaque État membre, soit en une histoire largement irénique des personnalités marquantes ayant pensé et construit l’Europe. L’histoire des relations internationales d’une part, l’histoire des idées d’autre part, sont en effet très souvent les domaines d’origine des premiers historiens de la construction européenne. Avec l’ouverture des archives, en particulier celles d’institutions communautaires très puissantes comme la Commission européenne, l’histoire de la construction européenne franchit depuis quelques années une nouvelle étape en développant ses propres problématiques. Après une remarquable Histoire de la Haute Autorité de la CECA publiée par Raymond Poidevin et Dirk Spierenburg en 1993, c’est maintenant la Commission européenne qui reçoit sa première étude historique systématique.

71

Organe qui possède le monopole du pouvoir de proposition, représentante de l’intérêt collectif de la CEE, la Commission européenne est un organe à la fois puissant et divisé, dont la complexité est bien rendue par cet ouvrage. Issu d’une recherche collective de grande ampleur menée sur plusieurs années et dirigée par le professeur Michel Dumoulin, ce livre s’appuie sur le dépouillement d’une masse considérable d’archives. De plus, l’ouvrage a également une dimension mémorielle et d’histoire des représentations importante car de très nombreuses interviews d’acteurs ont été conduites.

72

C’est la Commission européenne de l’Europe des Six (1958-1972) qui est étudiée ici. Dans une première partie, des articles sont présentés sur les principaux événements et personnages ayant marqué la période (sur la crise de la Chaise vide ou sur le président allemand de la Commission Walter Hallstein, par exemple). Dans une seconde partie, des contributions thématiques font systématiquement le tour de l’ensemble des initiatives développées par l’institution supranationale. Si la PAC et l’union douanière sont étudiées, l’action de la Commission européenne ne s’est pas limitée à ces deux domaines et a embrassé un très large spectre, avec un succès d’ailleurs variable (politique économique et monétaire, politique à l’égard des pays et territoires d’outre-mer, etc.). On trouve d’ailleurs dans cette partie les toutes premières synthèses historiques existantes sur de nombreuses politiques communautaires (notamment la politique de la concurrence et la politique industrielle étudiées par Éric Bussière).

73

Complétées par des annexes très utiles (chronologie, bibliographie, index), cet ouvrage constitue une référence indispensable pour l’histoire de la construction européenne. Il en explicite la complexité, loin des images d’Épinal stigmatisant ou glorifiant cette institution originale et unique qu’est la Commission européenne.

74

Laurent Warlouzet

Georges MINK et Laure NEUMAYER (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, 2007, 268 p.

75

Malgré la tentative des représentants de l’Union européenne d’élaborer une mémoire européenne « officielle », reposant sur une « euphémisation des passés conflictuels au nom d’une unité de civilisation européenne » (p. 251), force est de constater que les multiples affrontements autour de l’interprétation des conflits du passé constituent pour l’Europe des Vingt-Sept un défi de plus en plus rude. Fruit d’une recherche collective animée par l’équipe de l’Institut des sciences sociales du politique (CNRS-Nanterre) et de plusieurs rencontres internationales (tenues à Prague en 2003 et à Riga en 2005), cet ouvrage tente précisément de dresser un panorama assez complet des enjeux mémoriels de l’Europe actuelle et des politiques de réconciliation qui ont été mises en œuvre.

76

Après une solide introduction de Georges Mink, le livre propose, selon quatre grandes parties, une quinzaine de contributions relativement courtes mais denses, dues à des spécialistes français et étrangers reconnus – essentiellement politistes ou historiens. La plupart des études présentées s’emploient à resituer le contexte historique et politique des différents cas qu’elles analysent, ce qui en rend la lecture d’autant plus aisée pour le lecteur non averti. Même si la partie orientale du vieux continent tient une place de choix dans l’ouvrage, l’Europe de l’Ouest n’est pas pour autant négligée, qu’il s’agisse par exemple de la guerre d’Algérie, des mémoires du franquisme en Espagne, ou de la « guerre civile » de 1943-1945 en Italie.

77

De la lecture de cet ouvrage, il ressort l’idée que l’espace mémoriel européen a été « profondément bouleversé » (p. 12) par la chute du communisme en Europe de l’Est et l’élargissement de l’UE en 2004, dont la perspective a notamment contribué à la résurgence de différents mouvements mémoriels, voire à leur instrumentalisation : campagnes médiatiques des Allemands expulsés à l’égard de la Tchécoslovaquie ou de la Pologne, volonté des pays de l’Est de faire reconnaître les souffrances endurées sous l’occupation soviétique et adhésion à l’UE conçue comme une réparation morale, etc.

78

La problématique de l’apaisement de ces mémoires conflictuelles est également au cœur de cette publication collective : de nombreuses pages montrent notamment le rôle essentiel des historiens dans le processus complexe de réconciliation des mémoires (constitution de commissions d’historiens entre l’Allemagne et ses voisins, cycles de conférences d’historiens polonais et ukrainiens facilitant le dialogue entre ces deux États, travail des historiens polonais s’attelant à la recherche de la vérité concernant les massacres de Jedwabne et les pogromes auxquels a participé la population polonaise dans le Nord-Est du pays en 1941, etc.). L’action du Conseil de l’Europe, de la CSCE et surtout de l’Union européenne est aussi particulièrement bien étudiée, cette dernière institution ayant œuvré de façon notable en faveur du rapprochement des anciens ennemis, non sans subir parfois de lourds échecs, comme dans le cas du conflit chypriote dont elle n’a pas pris la réelle mesure. Au total, l’ouvrage donne de nombreuses clés pour appréhender cette désunion mémorielle de l’Europe et constitue un livre de référence sur cette question d’une particulière actualité.

79

Jean-Michel Guieu

Erik VAN DER VLEUTEN et Arne KAI JSER (éd.), Networking Europe. Transna tional Infrastructures and the Shaping of Europe, 1850-2000, Sagamore Beach, Wason Publishing International, 2006, 335 p.

80

Partant du principe, désormais classique en histoire des techniques, que les réseaux transeuropéens (route, rail, électricité, téléphone…) ont joué un rôle dans la construction des politiques, des économies et des sociétés mais également que la construction complexe des sociétés européennes se matérialise dans ces réseaux techniques, les textes rassemblés par Erik van der Vleuten et Arne Kaijser présentent des études de cas parfaitement complémentaires. Issues des travaux du réseau Tensions of Europe, ces recherches s’inscrivent dans la rencontre de l’historiographie de l’Europe et de l’historiographie des technologies de réseaux. Quatre parties organisent l’ouvrage : géopolitique et identité à l’âge du rail et du télégraphe ; l’électricité et les visions de l’Europe unifiée ; l’Europe connectée, déconnectée et reconnectée ; réflexions sur les infrastructures.

81

Les espoirs placés dans les liaisons transnationales par les ingénieurs et les dirigeants politiques, et notamment l’idée que connecter les peuples les rapprochaient, ne levèrent pas les ambiguïtés et n’évitèrent pas les conflits dans l’érection d’infrastructures qui nécessitaient coopération, normalisation et vision de long terme. Depuis l’Union internationale télégraphique (1865) jusqu’au traité de Maastricht (1992) qui oblige la Commission européenne à promouvoir les réseaux transnationaux, une diversité d’acteurs a participé à cette histoire : entreprises, dirigeants politiques, États, institutions supranationales…

82

Parmi les ambitions les plus fécondes de cet ouvrage, retenons la dimension spatiale. La géographie des réseaux s’est accommodée, non sans mal, des changements de frontière comme lorsque les chemins de fer grecs durent intégrer les réseaux des provinces du nord qui étaient auparavant reliées à Constantinople (Aristotle Tympas, Irene Anastasiadou). De même, l’indépendance des pays baltes a totalement modifié l’équilibre des réseaux d’électricité précédemment intégrés à l’espace soviétique (Per Högselius). Toujours dans cette géographie de l’Europe, les petits pays jouèrent un rôle décisif, permettant de passer de réseaux transfrontaliers à de véritables réseaux intégrés européens. Les Pays-Bas, comme le Danemark pour le télégraphe ou la Belgique pour les chemins de fer, tirèrent ainsi profit de leur situation entre la France et l’Allemagne pour développer les échanges d’électricité (Geert Verbong). Comme l’avait déjà montré Thomas P. Hughes, il y a vingt ans, ces réseaux sont aussi des enjeux de pouvoir et des relais de puissance. Si le Portugal accepta de laisser la Grande-Bretagne occuper ses îles (Madère, Açores, Cap-Vert) pour en faire des points d’ancrage de ses câbles télégraphiques sous-marins, la grande puissance dut satisfaire le Portugal qui souhaitait pouvoir utiliser le réseau ainsi mis en place pour ses propres intérêts coloniaux (Ana Paula Silva, Maria Paula Diogo).

83

Un autre apport de cet ouvrage est la participation de l’histoire des techniques à une histoire culturelle européenne. Loin d’être indépendantes des processus culturels, les infrastructures furent au contraire de puissants ciments des identités nationales : réseau ferré en Grèce, tunnel du Saint-Gothard en Suisse (Judith Schueler). Les projets, parfois, eurent d’autant plus de succès qu’ils étaient utopiques, comme celui de l’architecte allemand Sörgel qui visait à ériger un barrage sur l’ensemble du détroit de Gibraltar afin d’alimenter une usine hydroélectrique et de libérer des terres sur le pourtour de la mer Méditerranée dont le niveau serait artificiellement abaissé. La mise en œuvre d’une réalisation d’une telle envergure supposait une concertation de l’ensemble des pays et une association, dénommée Atlantropa, se chargea de promouvoir le projet pendant deux décennies (Alexander Gall). Dans un autre registre, le pouvoir nazi sut lui aussi développer les réseaux énergétiques en lien avec ses implantations de main-d’œuvre forcée (Helmut Maier).

84

Enfin, les acteurs privés et publics sont parfois les clés nécessaires à la compréhension des singularités sectorielles. Si relier les peuples par des infrastructures performantes est aussi un enjeu pour des lobbys comme le démontre le cas du réseau européen d’autoroutes et sa promotion par l’industrie automobile (Pär Blomkvist), l’exemple des télécommunications permet de rappeler que les administrations nationales prirent aussi l’initiative de coopérations européennes et préservèrent ainsi les monopoles dont elles avaient la charge (Léonard Laborie).

85

Les réflexions d’Erik van der Vleuten, en conclusion de l’ouvrage, placent bien celui-ci dans la lignée des travaux de Thomas P. Hughes sur les grands systèmes techniques (Large Technical Systems) ; il propose d’ailleurs le concept de « Europe systems builders » pour prendre en compte les travaux historiques présentés dans ce livre, concept permettant l’écriture d’une histoire socio-technique de l’Europe.

86

Yves Bouvier

Titres recensés

  1. Germain BUTAUD et Valérie PIÉTAI, Les enjeux de la généalogie (XIIe-XVIIIe siècle). Pouvoir et identité, Paris, Autrement, 2006, 304 p.
  2. Bernard CHEVALIER, Guillaume Bri çonnet (v. 1445-1514). Un cardinal-ministre au début de la Renaissance, Rennes, PUR, 2005, 444 p.
  3. Natacha COQUERY, François MENANT et Florence WEBER (dir.), Écrire, compter, mesurer, vers une histoire des rationalités pratiques, Paris, Éditions Rue d’Ulm, Presses de l’École normale supérieure, 2006, 278 p.
  4. Benoît GARNOT, Questions de justice 1667-1789, Paris, Belin, 2006, 160 p.
  5. Kaspar von GREYERZ, Religion et culture. Europe 1500-1800, Paris, Cerf, coll. Sciences humaines et religion, 2006, 372 p.
  6. Jean-Claude HOCQUET et Jean-Luc SARRAZIN (dir.), avec la collaboration de Gildas BURON, Le sel de la Baie. Histoire, archéologie, ethnologie des sels atlantiques, Rennes, PUR, 2006, 412 p.
  7. Marie-José LAPERCHE-FOURNEL, L’intendance de Lorraine et Barrois à la fin du XVIIe siècle, CTHS, Paris, 2006, 350 p.
  8. Bartolomé YUN CASALILLA, Marte contra Minerva. El precio del imperio español, c. 1450-1600, Barcelona, Crítica, 2004, 624 p.
  9. Paul ARRIGHI, Silvio Trentin. Un Euro péen en résistance 1919-1943, Préface de Rémy Pech, Portet-sur-Garonne, Nouvelles éditions Loubatières, 2007, 432 p.
  10. Jacques BARIETY (dir.), Aristide Briand, la Société des Nations et l’Europe. 1919-1932, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, 542 p.
  11. Anne DEIGHTON et Gérard BOSSUAT (dir.), The Ec/Eu : a World Security Actor ?, Paris, Soleb, 2007, 432 p.
  12. Michel DUMOULIN (dir.), La Commis sion européenne, 1958-1972. Histoire et mémoire d’une institution, Luxembourg, Office de publication des Communautés euro péennes, 2007, 642 p.
  13. Georges MINK et Laure NEUMAYER (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, 2007, 268 p.
  14. Erik VAN DER VLEUTEN et Arne KAI JSER (éd.), Networking Europe. Transna tional Infrastructures and the Shaping of Europe, 1850-2000, Sagamore Beach, Wason Publishing International, 2006, 335 p.

Article précédent Pages 109 - 120
© 2010-2017 Cairn.info