2001
Histoire & Sociétés Rurales
Sources
Créer et reconstituer un vignoble
Un témoignage du Minervois : le mémoire d’Ernest Morin (1846-1899)
Rémy Pech
[*]
Ernest Morin (1828-1900) a rédigé son journal de propriétaire exploitant « au déclin de sa vie » pour guider ses successeurs dans la conduite de l’exploitation. Ce document constitue un témoignage rare, puisqu’il embrasse un demi-siècle d’histoire agricole, la mise en place de la monoculture languedocienne, les crises de l’oïdium et du phylloxera, les débuts de la crise de mévente des années 1900. Sur des terres aptes à produire des vins de qualité, Ernest Morin dirige la constitution puis la reconstitution du vignoble sur son « bien de village », en ayant le souci de l’autofinancement et de la recherche agronomique.Mots-clés :
Languedoc, oïdium, phylloxera, viticulture.
Ernest Morin (1828-1900) wrote his memoirs as an owner-occupier « at the dusk of his life », to provide guidance to his heirs in the management of the concern. This document is a rare testimony covering half a century of agricultural history, including the development of single-crop farming in Languedoc, the oïdium and phylloxera crises, and the beginnings of the sales slump in the 1900s. On lands which were suitable to the growing of high-quality wine, Ernest Morin oversaw the creation, then replanting of his vineyard on his own « village plot », all the while careful the self-financing of his business and his keeping abreast of agronomical research.Keywords :
Languedoc, oïdium, phylloxera, wine growing.
Ernest Morin (1828-1900) a rédigé son mémoire de 1895 à 1899, selon ses propres termes, « au déclin de sa vie ». Il s’agissait pour lui, en relatant par le menu toute sa carrière d’exploitant agricole, de « propriétaire » comme on disait alors et pour longtemps encore, de fournir à ses successeurs les éléments d’expérience qui pouvaient les aider à bien diriger leur exploitation. Le message a été entendu, puisque son gendre Lucien de Andreïs (1842-1924) a décrit, de 1899 à 1918, la vie du domaine dont il avait hérité. Depuis, deux autres propriétaires se sont succédés, toujours dans la même famille, et la succession semble à ce jour assurée (tableau 1). Le testament moral d’Ernest Morin a donc été exécuté par ses héritiers, et ce maintien d’un patrimoine viticole dans une même famille, pendant un siècle et demi, suffirait à retenir l’attention et à justifier la publication. L’existence même de ce document est emblématique d’une viticulture de crises qui enfante dans la douleur les instruments de sa pérennité.
Tableau 1
Ernest Morin dans son entourage généalogique
Mais Ernest Morin a toujours conçu son action comme allant au-delà du cadre strictement familial. À l’âge de 14 ans, lorsque survient la mort prématurée de son père, il choisit d’abord de terminer ses études, ce qui lui vaut ensuite de pouvoir exercer sa vie durant, sans quitter son village natal, une carrière modeste, mais socialement valorisante de magistrat rural. Dès l’âge de 18 ans, il prend en main sa propriété, alors grevée d’une dette et en proie à la crise agricole des années 1845-1850. Il dévore les livres et les revues d’agriculture, et observe la rentabilité des différentes cultures et activités présentes sur ses terres. Très vite, il décide de s’orienter vers la culture exclusive de la vigne, après avoir constaté l’échec de la sériciculture malgré sa ténacité. Plus tard, il va prendre conseil à Montpellier, auprès de Henri Marès, grand nom de la viticulture du xixe siècle, pour lutter efficacement contre les fléaux successifs de l’oïdium, du phylloxera et du mildiou.
Probablement hanté par sa propre expérience de viticulteur autodidacte et les difficultés de ses débuts, Ernest Morin entreprend à l’âge de 66 ans de retracer pour « ses enfants » sa carrière d’exploitant agricole. Il se décide à rédiger ce mémoire à un moment où il se sent affaibli par la maladie
[1]. Certes son gendre et continuateur Lucien de Andreïs est auprès de lui depuis son mariage en 1873, et la manière dont celui-ci a pris le relais de son beau-père pour consigner sur le même cahier ses propres observations durant une vingtaine d’années signifie sans doute une grande proximité entre les deux hommes ; mais ses petits-fils Paul et Antoine sont alors adolescents et le souci de leur transmettre directement le fruit de son expérience est sans doute déterminant.
Le récit de ses initiatives, de ses doutes, de ses résultats, est consigné dans deux cahiers, intitulés modestement
Conseils à mes enfants, pour la culture des propriétés que je possède dans les communes de Trausse et Caunes et
Vignes de Trausse et de Sicard reconstituées avec des cépages américains de 1896 à xxx
[2]. Voilà un témoignage rare. Par son ampleur chronologique : le mémoire embrasse plus d’un demi-siècle d’histoire agricole, incluant la mise en place de la monoculture, les crises de l’oïdium et du phylloxera, les prodromes de la crise de mévente des années 1900. Par son contenu, riche de notations agronomiques comme d’observations économiques : Ernest Morin est un chef d’exploitation innovant qui respecte les publications et les expériences de ses pairs, mais ne s’obstine jamais dans la routine et réajuste ses décisions à la lumière de l’expérience.
Ernest Morin décrit d’abord les conditions dans lesquelles il a constitué son exploitation (héritages, mariage, achats, échanges). Consistant en un domaine et un « bien de village », cette propriété moyenne (2 000 hl récoltés en moyenne), est représentative de la « révolution viticole ». Des détails précis sont donnés sur le financement des investissements, et, pour la fin du mémoire, sur la gestion (salaires, frais, etc.) et la commercialisation. Morin reste toutefois très discret sur le financement de la reconstitution à partir de 1882. Il indique une « capitalisation » de 100 000 F, résultat de la période antérieure de prospérité, et cette somme fonde vraisemblablement la reconstitution, puisqu’il n’est à aucun moment question de recours au crédit, soit auprès de particuliers, soit auprès de banques
[3]. Toutefois, en 1901, Lucien de Andreïs affirme avoir financé en grande partie le relèvement du vignoble
[4]. Tout de même, l’impression qui se dégage du mémoire est celle d’un autofinancement systématique, qui apparaît aussi dans les efforts d’économie et d’amélioration de la productivité.
Les préceptes de culture de la vigne peuvent paraître aujourd’hui encore valables, dans l’esprit, et prennent un relief particulier si on les compare aux écrits contemporains d’un productiviste forcené comme l’Héraultais Paul Coste-Floret
[5]. Nanti de terres particulièrement aptes à produire des vins de qualité, Morin est, au moment de la reconstitution post-phylloxérique (ici déployée de 1882 à 1896), attentif au choix des porte-greffes les mieux adaptés aux sols assez divers (calcaires, argileux, schisteux) de son bien constitué par adjonction de parcelles dispersées au gré des héritages, des mariages et des achats
[6]. Il maintient la pratique ancestrale du provignage en l’adaptant aux nécessités du greffage sur plants américains. Il a recours aux pépiniéristes professionnels, mais profite de son expérience pour produire sur place les porte-greffes les mieux adaptés. Très attentif aux labours et à l’entretien des sols, il modifie ses pratiques de taille en fonction des changements climatiques qu’il décèle, afin de limiter les risques de gelées printanières auxquelles le Minervois est par nature vulnérable. Mais les techniques de taille proprement dites, ne sont ici guère détaillées, contrairement aux écrits de son contemporain Coste-Floret, très disert au contraire sur les vignes palissées et les procédés portant à de hauts rendements. On peut supposer que Morin reste fidèle à la taille en gobelet, séculaire en Languedoc, et parfaitement adaptée au climat local
[7]. Dans le sillage d’Henri Marès, pionnier du traitement de l’oïdium par le soufre, il dose ensuite soigneusement ses sulfatages pour contrer un mildiou par ailleurs sensible au vent du Nord-Ouest fréquent dans la région. En revanche, et sous réserve de l’existence possible d’un livre de cave qui ne nous est pas parvenu, il ne semble guère préoccupé de la vinification, car il bénéficie pendant la presque totalité de sa carrière d’une conjoncture favorable aux vendeurs.
Carte 1
Le Minervois
Carte 2
L’univers viticole d’Ernest-Morin (d’après carte IGN au 1/25 000)
La description des travaux effectués sous l’œil d’un propriétaire qui a délibérément choisi de se passer d’un régisseur – décision assez originale pour un vignoble où sévit l’absentéisme des propriétaires appartenant majoritairement à la bourgeoisie urbaine – est très concrète. L’auteur sait faire revivre les années d’angoisse et d’espoir qu’il a traversées, en mentionnant au passage, mais avec une grande pudeur, les événements d’une vie familiale dont l’équilibre est opposé aux soucis constamment renouvelés de l’exploitation viticole.
Lucien de Andreïs reprend en 1900 une exploitation fragile, encore sous le coup des dépenses engagées pour la reconstitution. Il va devoir faire face immédiatement à la crise de mévente. D’où un récit inquiet, pessimiste, mais aussi excessivement lucide et précis, en particulier sur les conditions climatiques et sur les pratiques commerciales. Nous ne pouvions publier l’ensemble de ce mémoire composé à deux mains, mais nous nous devions de faire mention du relais assuré par le gendre d’Ernest Morin, qui est en soi un témoignage du respect de son testament spirituel. Pareillement, nous nous plaisons à rendre hommage à Monsieur et Madame Jean Saïsset qui ont dans un premier temps permis à mon collègue Jean Valentin de citer quelques extraits du document
[8], puis m’ont autorisé en 1989 à le publier intégralement, enfin ont attendu depuis avec la plus grande patience cette publication, qui leur est très amicalement dédiée, ainsi qu’à toute leur famille et plus particulièrement à leur petit-fils Benoît Lignières, exploitant actuel du domaine Ernest Morin.
105. 1846-1899 - Mémoire d’Ernest Morin
I. Conseils à mes enfants, pour la culture des propriétés que je possède dans les communes de Trausse et Caunes
Arrivé au déclin de ma vie, je crois devoir laisser à mes enfants, le résultat des observations que j’ai pu faire, pendant soixante ans
[9], sur la manière de cultiver les terres que j’ai reçues en héritage de mon père, Antoine Morin, et que j’ai augmentées, soit en nouvelles acquisitions, soit au moyen d’échanges, faits à mesure que les occasions se sont présentées. Je n’étais âgé que de quinze ans, lorsque j’ai eu le malheur de perdre mon père
[10]. Malgré les désirs de ma mère qui voulait me faire interrompre le cours de mes études, pour me garder auprès d’elle, je résolus de terminer mes classes, et obtenir le grade de bachelier ès lettres, complément obligatoire des études secondaires
[11]. J’ai eu lieu depuis lors, de me féliciter de cette résolution qui m’a permis en 1861, d’être nommé aux fonctions de Juge Suppléant du Juge de Paix du Canton de Peyriac Minervois et en 1871, Juge de Paix titulaire de ce canton, fonction que j’exerce encore en avril 1895, jour où j’ai entrepris le présent travail
[12]. Je crois pouvoir, sans forfanterie, me vanter d’avoir rendu quelques services à mon canton, et avoir mérité l’estime publique. En 1846, je me suis mis à gérer moi-même sans régisseur
[13], mes propriétés. Elles se composaient à cette époque, de deux propriétés distinctes.
1°- L’une, composée de parcelles éparses, dans la commune de Trausse, provenant de la succession de mon père, Antoine Morin, qui les tenait de mon grand-père François Morin ancien conseiller de préfecture de l’Aude sous le premier empire, marié à Marguerite Estève, de Trausse, fille d’Estève (Del pouts
[14]) ainsi dénommé à l’ancien compoix de la commune de Traussan
[15]. Mon grand-père, était originaire de Saint-Nazaire, canton de Ginestas, arrondissement de Narbonne. Aux biens provenant de sa femme, il avait ajouté de nombreuses parcelles disséminées, acquises par lui, dans la commune de Trausse, ainsi qu’il est établi par les actes d’achat dont le détail sera dressé par moi
[16].
2°- du domaine de Sicard, situé dans la commune de Caunes, acquis par mon grand-père François Morin, par expropriation sur la famille Alary de Caunes
[17]. (voir les actes d’expropriation)
[18].
À l’époque où j’ai pris la gérance de mes deux propriétés, il existait peu de vignes
[19]. La récolte en vin, pouvait, année moyenne, être évaluée à 200 hecto
[20]. Par suite du défaut de communications, les prix du vin, étaient très peu élevés
[21]. Les qualités de choix, se vendaient de 8 à 10 F l’hecto, aux habitants de la Montagne Noire
[22] qui venaient charger au moyen d’outres, contenant chacune 50 litres, qu’ils emportaient à dos de mulet. Les vins de qualité inférieure, étaient livrés à la distillerie
[23], au prix de 2 à 4 F l’hecto. Les parcelles situées en coteau, et de qualité inférieure étaient seules complantées en vignes. Quant à celles situées en plaine et de qualité supérieure, elles étaient cultivées en fourrages, Esparcet
[24] et Luzernes, en employant le vieux systhème de la jachère qui consistait à laisser reposer la terre après une récolte de céréales
[25]. Ce mode de culture était peu rémunérateur, mais il faut dire aussi, que les frais étaient peu élevés. Les journées d’hommes se payaient de 75 cent. à 1 F et celles de femmes de 50 cent. à 60 cent. Les domestiques à gage, n’étaient payés qu’à raison de 100 à 150 F argent 4 hectos blé et 3 hecto vin, par an
[26]. On vivait sur sa terre
[27]. Je commençai à augmenter la culture de la vigne, en plantant une parcelle chaque année. Obligé de marcher modérément, n’ayant pas de capitaux, et étant obligé de payer une rente annuelle de 1 200 F à M. Delorme chef de bureau à l’administration des postes à Paris, fils naturel de Antoine Morin, mon grand-oncle, ancien membre de l’assemblée nationale de 1789 et de la convention pour l’arrondissement de Narbonne
[28]. Antoine Morin, mon grand-oncle avait laissé à son frère François Morin mon grand-père, une somme de 24 000 F à charge de payer à son fils naturel Delorme, une rente viagère annuelle de 1 200 F. Mon père s’était en outre, chargé de la portion du bien revenant à sa sœur Madame Taffanel de Narbonne, moyennant une soulte de 25 000 F, qu’il avait empruntée et dont j’étais chargé de payer les intérêts. Depuis la mort de mon père, ce n’est que grâce à l’économie de ma mère Françoise Sabatié, qu’il avait été subvenu aux frais de mon éducation et à l’entretien de la propriété, sans augmenter les dettes.
Aimant la terre sur laquelle j’étais né, je lus avec attention, les livres d’agriculture de l’époque
[29], et je supprimai d’abord, le systhème de jachère, en soignant les fumiers d’étable qui jusqu’alors, étaient abandonnés à toutes les intempéries de l’air, à la pluie et au soleil
[30]. J’en augmentai la quantité, en ne ménageant pas la litière aux animaux d’exploitation, et aux troupeaux de bêtes à laine qui paissaient sur le domaine. À Trausse, nous avions un troupeau de 110 à 120 têtes de bétail, moutons de 2 et 3 ans, qui étaient vendus de 3 à 4 ans
[31] pour la boucherie. À la métairie de Sicard
[32], nous avions un troupeau du même nombre de têtes, brebis portières
[33] qui donnaient, bon an mal an 90 agneaux. Quelques uns étaient vendus à la boucherie, à l’état d’agneaux de lait
[34], les autres étaient destinés à maintenir les deux troupeaux en état, les mâles au troupeau de Trausse, les femelles, pour remplacer les mères vieilles qui étaient vendues chaque année vers le mois d’août, aux foires de Conques et de Trèbes
[35]. À cette époque, le produit des troupeaux, était le plus clair de notre revenu, chaque bête rapportant bon an mal an, 4 à 5 F de laine chacune. En outre, nous avions une quantité d’excellent fumier, qui permettait d’amender abondamment nos terres
[36]. Au moyen de récoltes intercalaires, de plantes fourragères, mes champs étaient constamment en rapport, et chaque année je plantais une nouvelle parcelle en vigne, tantôt à Trausse, tantôt à Sicard. Malheureusement, les prix du vin n’étaient pas rémunérateurs. Les bons vins se vendaient de 10 à 12 F l’hecto et les vins de chaudière de 3 à 4 F l’hecto
[37].
En 1849, Monsieur Delorme mourut lors de l’épidémie du choléra
[38], et je fus dispensé de payer la rente annuelle de 1 200 F dont j’ai parlé. J’avais connu M. Delorme, lors d’une visite qu’il nous avait faite à Trausse un an ou deux avant sa mort, pour traiter au moyen d’une somme payée, de la cession d’un petit bien situé à St Nazaire, que mon grand oncle, Antoine Morin lui avait laissé en usufruit, sa vie durant
[39]. L’affaire fut traitée, et nous eûmes l’occasion d’aprécier les qualités de cœur et d’esprit de ce parent du côté gauche. Je puis dire que malgré le bénéfice que nous retirâmes de sa mort, nous le regrettâmes, ma mère et moi. Jusqu’en 1854, je continuai à cultiver de la même manière, en plantant une parcelle chaque année, et le revenu du bien suffisait pour son entretien et le nôtre, et à payer les intérêts de ce que je devais encore.
Le 12 Juin de cette année 1854, eut lieu mon mariage avec M
lle Octavie Bert fille de M
r Bernard Bert percepteur à Caunes
[40], et de Sophie Bertrand de Trausse. Amis d’enfance, ce mariage se fit pour ainsi dire tout seul
[41] et à l’époque où j’écris ces lignes, après 40 ans d’une vie parfaite, je rends grâce au ciel, pour le bonheur qu’elle m’a donné. La dot de ma femme me permit de payer toutes mes dettes et d’acheter la parcelle du Paissieu, 10 000 F et la prairie Jallabert pour pareille somme. Cette dernière acquisition quoique chère, fut très avantageuse pour moi, parce qu’elle me permet d’arroser mon ancienne prairie avec beaucoup plus de facilité, au moyen du béal
[42] traversant en amont du chemin la parcelle Jallabert longeant la rivière qui appartient aujourd’hui à M. Lignières Achille. Je pus encore achever de convertir la majeure partie de mes terres en vignes, la culture des céréales n’étant plus suffisamment rémunératrice.
J’attribue la diminution des récoltes en céréales qui commença à décroître considérablement à cette époque, au changement qu’on remarqua alors dans la température climatérique. Auparavant, les pluies se produisaient d’une manière à peu près régulière, vers la fin de l’automne après les semailles, et au printemps, au moment propice pour la pousse des céréales et la formation de l’épi. Alors, survint un changement presque subit. Absence de pluie à l’automne, au point que les grains, en terre, ne pouvaient naître, ainsi qu’au printemps, où les plantes végétaient et ne pouvaient grainer
[43]. C’est ce qui fit que je me hâtai de convertir ma manière d’exploitation, c’est-à-dire de mettre tout mon bien en vignes. Ce ne fut pas sans dépense onéreuse, et ce ne fut qu’après 4 ou 5 ans, que je commençai à récolter. Il fallut en outre faire des foudres, et aménager les locaux pour les loger.
Au moment où j’aurais été à même d’être rémunéré de toutes mes dépenses, travaux et soins, un fléau jusqu’alors inconnu vint s’abattre sur nos pauvres vignes, nous menaçant de les anéantir
[44]. Une sorte de moisissure blanche commença à paraître sur le revers des feuilles de vigne, lançant des filaments de tout côté jusqu’à ce que la feuille envahie en entier se racornissait et se séchait. De la feuille, la moisissure qui fut reconnue être un champignon auquel on donna le nom d’oïdium Tuckery
[45] du nom de celui qui le découvrit le premier, gagnait le raisin, l’enveloppait de tous côtés, empêchant sa croissance, et finissait par le dessécher entièrement. Pendant deux ans
[46], la récolte, en vin, fut considérablement réduite, au point que nous ne récoltâmes, que 50 à 60 hect., à peine suffisamment pour les besoins du ménage et de l’exploitation
[47]. Cette invasion aurait fini par amener la mort des souches, si l’on n’était parvenu, à temps, à trouver un remède, dont la découverte fut comme presque toujours due au hazard. L’oïdium qui avait pris naissance dans les serres d’Angleterre, par suite sans doute, de la culture forcée du raisin de table
[48], fut saupoudré, par une idée providentielle, de soufre en poudre, par le jardinier chargé du soin de la même serre où le mal avait pris naissance
[49]. Au bout de quelques mois, il s’aperçut que les feuilles soufrées reprenaient un peu de vigueur et que le raisin grossissait. Nouveau soufrage, jusqu’à ce que la plante fût revenue à son état normal. Dès ce moment, le précieux arbuste était sauvé, et l’année suivante, je traitai en entier la vigne de l’olivette de Sicard, alors plantée. Satisfait de cet essai, et profitant des travaux publiés sur l’oïdium et son traitement par M. Henri Marès, agronome distingué de Montpellier dont j’eus l’occasion de faire la connaissance, dans une circonstance dont je parlerai plus loin, je traitai mon vignoble en entier et après deux ans de soins particuliers, mes vignes reprirent leur ancienne vigueur, et donnèrent de bonnes récoltes.
Les vins se vendirent bien pendant quelques années, à de bons prix, de 20 à 30 F l’hecto. à cause de leur rareté, le traitement de l’oïdium n’ayant pas encore été fait par la majeure partie des agriculteurs. J’en profitai pour terminer mes plantations de vignes
[50], et construire une partie considérable de cave, sur les anciennes écuries et le logement du ramonet
[51]. Ces derniers bâtiments avaient été une année auparavant construits, en face, sur le terrain appelé feratchal
[52] qui forme, aujourd’hui, le verger et le jardin potager désigné sous le nom d’enclos. La cave de la rue
[53], appelée autrefois le pressoir, où on voyait encore l’antique machine avec deux énormes vis en bois que l’on actionnait au moyen de deux longues barres que quatre hommes frappaient ensemble avec leurs épaules. Cette machine, incommode par la place qu’elle occupait et le mauvais travail qu’elle faisait, fut supprimée, et la place aménagée pour recevoir des foudres d’une plus grande capacité, et un pressoir à vis unique en fer. Cette cave ne fut que la continuation de celle nouvellement construite dont j’ai déjà parlé, par suite de l’établissement d’un tuyau en plomb qui, traversant le jardin, la maison et le grand chemin, mettait les deux caves en communication. Ce travail m’a permis depuis lors de soutirer mes vins avec beaucoup de facilité et aux moindres frais.
En 1880 j’avais planté en vigne ma dernière parcelle, Le Fiau qui auparavant était une très belle olivette, composée d’oliviers plus que centenaires qui donnaient avant l’époque que j’ai désignée plus haut comme ayant amené un changement très marqué de température, de très belles récoltes d’olives et un bon revenu en huile. Par suite de la sécheresse persistante, le produit en huile était devenu insignifiant et, payant à peine les frais de culture, je me décidai à arracher les oliviers et à planter la parcelle en vigne. La plantation réussit à merveille, sur un défoncement énergique fait avec deux paires de chevaux
[54].
Tout mon domaine était alors complanté en vignes, dans toute leur vigueur et au maximum de leur rendement
[55]. Année moyenne, je récoltais 2 000 hecto de vins. Dans les années d’abondance exceptionnelle, nous arrivions à 3 000 hecto. Toutes mes caves étaient terminées et parfaitement installées par l’adjonction de quatre cuves en ciment qui me permettaient de faire mes vendanges sans interruption et d’avoir mes 20 foudres de vin fin
[56]. Nos récoltes se vendaient, couramment, de 15 à 20 F l’hecto
[57], ce qui m’avait permis, malgré de fortes dépenses pour la culture et l’emploi des engrais, de capitaliser une centaine de mille francs.
À cette époque, par suite de la maladie des vers à soie, dans les Cévennes et les autres contrées séricicoles (Pasteur n’ayant pas encore trouvé le remède de la maladie), la récolte de la soie était très rémunératrice. Aussi, en complantant mes parcelles en vigne, je les avais bordées de mûriers qui réussirent très bien. En
[58] je commençai à faire l’éducation des vers à soie. J’avais, pour cela, converti en magnanerie
[59] le dessus de la cave. C’est par mes mains que furent construits les portants et les claies. Dieu sait ! le nombre de clous que j’ai plantés. Afin d’être parfaitement au courant de ce qui était nécessaire à cette éducation, je pris les conseils de M. Marès Henri dont j’ai cité le nom plus haut, et auquel j’avais été présenté par mon excellent ami Albert Moitessier, alors étudiant en médecine à la Faculté de Montpellier, dont il était le professeur doyen, lorsqu’il est mort victime du travail acharné auquel il avait consacré sa vie. M. Marès me fit visiter ses magnaneries
[60] et me fit part de ses expériences, en application des découvertes de Pasteur
[61]. J’avais aussi fait un voyage dans les départements du Vaucluse, Gard, et j’avais visité un certain nombre de magnaneries. Ce n’est, donc, que possédant toutes les notions indispensables, pour cette éducation si délicate des vers à soie, que je me suis mis à l’œuvre pour ma première campagne, en 188–.
Comme j’avais remarqué dans ma tournée séricicole, que la race japonaise était plus robuste que les races indigènes et que la plus value, sur le marché de ces dernières, ne compensait pas suffisamment les soins à leur donner, et les risques à courir, je me décidai à élever les vers de race japonaise, importés directement de Yokohama, parfaitement authentiques, qui me furent livrés sur 10 cartons, par M.
[62] d’Avignon. Cette première éducation fut admirablement réussie, mais je sais au prix de quel soin et de quelle sollicitude.
Pendant 50 jours, je couchai dans la chambre d’éclosion, depuis le 1er jour de l’incubation, jusqu’à la fin de la montée. Malgré le prix de la main-d’œuvre, qui nécessite un nombreux supplément de bras, pour obvier à l’inexpérience des gens du pays, la campagne fut suffisamment rémunératrice. Je continuai, pendant 5 ans, à faire une éducation annuelle de vers à soie, qui me donnait un certain bénéfice, jusqu’à ce que, par suite de l’avilissement des prix de la soie (Les cocons français qui se payaient, couramment, de 8 à 9 F le kilo et les cocons japonais 5 et 6 F tombèrent les premiers à 4 et 5 F, les 2e à 2 et 3 F) cette éducation devint onéreuse et pour ainsi dire, impossible. Depuis, les prix, au lieu de s’élever, se sont tellement avilis, que malgré les primes données par l’état à cette culture, elle est devenue très difficile, même dans les pays où on s’y est livré de tous temps (Cévènes, Gard, Vaucluse). Chaque année, j’ai arraché, avec regret, ces beaux mûriers, magnifiques de végétation, qui bordaient la plupart de mes parcelles, mais qui portaient par leurs nombreuses racines, un notable préjudice aux vignes. Je n’ai conservé que les mûriers bordant les chemins de Sicard, comme arbres d’agrément. Je n’en suis pas fâché. Ils me donnent actuellement chaque trois ans, un nombre considérable de bons et solides tuteurs qui sont indispensables pour les jeunes vignes greffées sur cépages américains, qui par suite de l’invasion phylloxérique dont je vais avoir malheureusement trop à parler, ont remplacé nos belles et riches vignes françaises. Lorsque le voyageur fatigué d’une longue et pénible ascension, sur une haute montagne, arrivé au point culminant, se repose avec satisfaction, portant ses regards au loin, n’aperçoit que des plaines verdoyantes, et ne se souvient plus des efforts qu’il a faits, pour atteindre le sommet ; ainsi je me trouvais, en 1878. Tout me souriait.
J’avais deux filles belles et bonnes qui me donnaient toutes les satisfactions qu’un père peut souhaiter de ses enfants. L’aînée Sophie venait d’être mariée avec Lucien De Andreis
[63] de Montpellier, que nous avions connu fort jeune encore. Cette union s’était faite, comme la mienne, avec ma femme Octavie Bert, tout naturellement, et nous ne nous étions pas séparés de notre enfant, mon gendre ayant été associé à mon exploitation agricole. Un an après le mariage, j’avais un petit fils, Paul, magnifique enfant, qui nous donnait toutes les joies que peuvent désirer les grands parents. Ma 2
e fille Ernestine, née dix ans après Sophie, nous consolait de la perte cruelle que nous avions faite d’une autre fille, Gabrielle, superbe enfant, morte à l’âge de 6 mois.
Ernestine faisait son éducation au couvent du Sacré-Cœur de Perpignan. Intelligence vive, cœur d’or, elle nous donnait comme sa sœur Sophie, les plus belles espérances. Comme agriculteur, comme père, comme aïeul, j’étais au comble du bonheur, lorsque tout à coup, comme un coup de foudre dans un ciel serein, éclata l’annonce de la plus épouvantable catastrophe qui pût nous frapper
[64].
Dans le département du Vaucluse
[65], au milieu de splendides vignobles, on remarqua un point, d’abord très circonscrit, où les souches fléchirent. La végétation s’arrêta pour ainsi dire tout à coup et les raisins ne mûrirent pas. L’année suivante, les souches voisines de cette première tache, s’affaiblirent aussi tout autour, et les premières atteintes s’atrophièrent complètement. Comme il n’y a pas d’effet sans cause, on fit appel aux lumières des hommes de science, et M
rs Planchon
[66] professeur à la faculté de pharmacie de Montpellier, Henri Marès
[67] agronome distingué et Mr Sahut pépiniériste de valeur, aussi de Montpellier, furent appelés pour rechercher d’où pouvait provenir cette attaque d’un mal inconnu et qui paraissait devoir se propager d’une manière si désastreuse. Après avoir examiné attentivement, à la loupe, les racines des souches du point attaqué, ces messieurs remarquèrent que la plupart des racines malades étaient couvertes de nodosités spongieuses, et à côté de ces nodosités, Mr Sahut découvrit, le premier
[68], un petit point de couleur jaunâtre qui lui parut être un animal vivant. Après un examen attentif au microscope, il fut reconnu que c’était un puceron qui implantait son suçoir sur les jeunes écorces des racines de vigne, et que se propageant avec une fécondité extraordinaire, les colonies innombrables de cet insecte finissaient par faire périr la souche d’inanition. On lui donna le nom de Phylloxéra Vastatrix
[69]. La cause du mal étant trouvée, il ne s’agissait plus que de rechercher d’où pouvait provenir l’insecte qui n’avait jusqu’alors été remarqué en Europe. Il fut alors reconnu que le viticulteur propriétaire de la parcelle où la première attaque s’était manifestée, avait, dans un but d’étude
[70], importé d’Amérique certains cépages nouveaux, portant sur leurs racines le puceron dévastateur. Si, bien inspirés, les propriétaires de cette parcelle avaient pratiqué l’arrachage du point contaminé, avec un périmètre protecteur assez étendu, en brûlant les souches arrachées avec leurs racines, on aurait pu peut-être éviter le désastre qui frappa le Midi producteur du vin
[71]. On s’en avisa trop tard, et l’année suivante, l’insecte dont on étudia les mœurs et la manière de propagation, étendit non seulement la première tache d’huile, en gagnant tout autour du premier point attaqué, les racines des souches voisines, mais encore des points assez éloignés, en y envoyant de nouvelles colonies. On découvrit que, à la suite de plusieurs mues, le puceron devenait à l’état ailé, et emporté par le vent, se reproduisait là où il était déposé et formait de nouvelles taches d’huile qui, s’agrandissant peu à peu, finissaient par se rejoindre et occupaient de très vastes parcelles. En l’année 1878, tout le département de Vaucluse fut envahi. De proche en proche, le département voisin, le Gard fut contaminé ; ainsi que l’Hérault, le plus grand producteur de vin du Midi, qui par suite de ses vastes plaines non interrompues de vignobles, devint en peu de temps la proie de l’insecte dévastateur. Deux ans suffirent pour ruiner cette vaste contrée.
C’est en 1879 que le département de l’Aude commença à être atteint par le phylloxera, du côté de Narbonne, par l’invasion de nombreuses colonies, venant de l’arrondissement de Béziers. La marche fut aussi rapide dans l’Aude que dans l’Hérault, et au printemps 1880, quelques taches peu apparentes furent aperçues dans mes vignes de la plaine, du Paissieu et de Sauveterre. L’année suivante, 1881, les taches déjà apparentes l’an dernier s’agrandirent considérablement ; d’autres apparurent, de telle sorte que toutes mes parcelles furent peu ou prou contaminées. L’année 1882, quoique l’invasion se propageât d’une manière effrayante, me donna cependant une bonne récolte. Ce fut pour nos pauvres vignes le chant du cygne, avant leur mort ; car les taches s’agrandissant, finirent par se rejoindre, et il fallut, la mort dans l’âme, se décider à commencer l’arrachage de ces belles vignes, qui m’avaient coûté tant de peines et d’argent à faire venir.
J’avais suivi, avec beaucoup d’attention, la marche du fléau dans l’Hérault, ainsi que les essais faits pour guérir le précieux arbuste, ou du moins pour en enrayer les progrès, au moyen du sulfocarbonate de potassium et du sulfure de carbone, mais j’étais convaincu que tous ces efforts et ces dépenses seraient inutiles, la propagation de l’insecte se faisant avec une rapidité si effrayante qu’il était inutile de songer à l’arrêter. Cependant, pour n’avoir rien à me reprocher, je fis de 1881 à 1884, un traitement aux parcelles qui se maintenaient encore. Je crois avoir retardé de deux ans, au moins, la chute complète de mon vignoble ; par ces divers traitements, surtout au sulfure de carbone ; mais après 1884, je dus y renoncer, les dépenses dépassant le produit, et me décider à un arrachage complet. Voir pour les détails des traitements effectués, leur résultat, l’arrachage successif des parcelles et leur reconstitution, le registre intitulé : Reconstitution des vignes, par les cépages américains, de 1878 à l’année 1895.
La conservation des vignes françaises ayant été reconnue impossible, par l’emploi du sulfure de carbone, mais seulement par une submersion totale de 45 jours au moins (Cette découverte avait été faite par M
r Faucon du Gard.) M
r Planchon fut envoyé par le gouvernement en mission en Amérique pour essayer de trouver le remède, au lieu même d’où était venu le mal
[72]. À la suite de nombreuses recherches, il remarqua certains cépages à l’état sauvage, sur les racines desquels aucun insecte n’était trouvé. De déduction en déduction, il fut amené à croire qu’en substituant ces variétés à nos plants français, auxquels ils serviraient de porte greffe, on arriverait à reconstituer notre vignoble détruit
[73]. Il importa un grand nombre de variétés, qui, toutes ne réussirent pas d’abord, telles le clinton, le cuningham
[74] et autres que le phylloxéra attaquait et détruisait bientôt.
Parmi les variétés importées par M. Planchon, il fut reconnu que le Riparia, le Jacquez, le Yorck Madeira
[75], et le Rupestris, étaient sinon réfractaires à l’insecte, du moins ils résistaient suffisamment à sa piqûre, pour donner l’espoir de reconstituer le vignoble français. Immédiatement, le commerce importa d’Amérique une quantité prodigieuse de cépages américains de toute variété, et les plantations se firent partout, sur une vaste échelle
[76]. Il y eut d’abord beaucoup d’insuccès, par suite des mauvais choix faits à la hâte des plants d’Amérique
[77], et de la mauvaise foi des marchands de bois, ainsi qu’on appela les vendeurs peu scrupuleux de cépages américains.
En 1884, ma première parcelle, la Balme, ancienne prairie
[78], fut plantée en Clinton Viala et en Solonis, provenant de la propriété de Mr Gaston Basile
[79] de Montpellier. Je continuai chaque année, la plantation d’une ou deux parcelles, en ayant soin de préparer autant que possible le terrain, en le débarrassant des vieilles racines par un défoncement aussi profond que possible
[80], et une récolte intermédiaire en esparcet et céréales. Je me procurai en 1884 de bonnes qualités de plants américains, Jacquez, Riparia et Rupestris
[81], que je mis en pépinière à Sicard. En renouvelant chaque année ces pépinières au moyen des boutures que j’obtenais des premières plantations, je suis parvenu à reconstituer en entier, sans faire de dépenses considérables en achats de plants américains
[82]. En ce moment, où j’écris ces lignes, en 1895, tout mon vignoble est planté et greffé, à l’exception des deux parcelles, Le Fiau à Trausse et les roseaux à Sicard, dont la plantation a eu lieu en mars 1895.
* * *
Convaincu de plus en plus, que la culture des céréales n’est plus possible, dans nos contrées méridionales par suite du changement opéré dans la température climatérique, amenant des périodes de sécheresse excessive, aux époques où les pluies seraient nécessaires pour faire naître les semences, ou favoriser la mise en grain, tant par suite du prix peu rémunérateur des céréales, je crois que nous devons nous consacrer, uniquement, à la culture de la vigne
[83]. Le Phylloxéra ayant détruit nos anciennes espèces qui ne peuvent être conservées qu’au moyen de la submersion annuelle, ou bien dans les terrains entièrement sablonneux
[84], et nos terres n’étant pas dans ces conditions, j’ai dû, comme je l’ai expliqué précédemment, employer d’une manière exclusive, pour la reconstitution de mon vignoble, les cépages américains. J’ai profité des expériences faites dans les contrées atteintes avant la nôtre, par le maudit puceron, pour adapter autant que possible les diverses variétés de plants, aux terrains qui par leur composition géologique, m’ont paru le mieux leur convenir. Nos anciennes variétés françaises, venaient indistinctement dans tous les terrains, donnant des produits suffisamment rémunérateurs
[85]. Leurs racines fortes et vigoureuses traversaient les couches les plus compactes et allaient trouver à des profondeurs considérables dans le sol la nourriture qui leur était nécessaire. On a découvert, dans les tranchées des voies ferrées, des racines pivotantes de carignan à 3 et 4 mètres de profondeur. De là résultait que des défoncements énergiques n’étaient pas indispensables pour une plantation de vigne française ; des auteurs ont même soutenu, qu’un défoncement profond était plus nuisible qu’utile, en favorisant la venue de nombreuses racines traçantes qui épuisaient la couche superficielle du sol, au détriment des racines pivotantes qui allaient se nourrir dans les couches inférieures. Il n’en est pas ainsi pour les cépages importés d’Amérique. Leurs racines sont grêles, filiformes, traçantes et non pivotantes. Le Jacquez seul fait, d’une certaine manière, exception à la règle générale. Ses racines sont fortes et charnues, ce qui je crois amènera sous peu sa dégénérescence, par suite du peu de résistance qu’il opposera à la piqûre de l’insecte
[86]. La contexture des autres variétés, telles le Riparia, Solonis, Yorck Madeira, Rupestris
[87] étant au contraire ligneuse, d’un grain serré, oppose une plus grande résistance au suçoir de l’insecte, et les préserve de la contamination, de manière à pouvoir assurer leur indemnité à peu près complète. Ces constatations faites par tous les viticulteurs qui ont cultivé jusqu’à présent les cépages américains, m’ont amené à diviser mon travail de la manière suivante
[88] :
1°. Préparation du terrain destiné à recevoir une plantation américaine, après l’arrachage de la vigne française.
2°. Adaptation du cépage reconnu comme ayant le plus d’affinité pour les diverses qualités de terrain.
3°. Plantation en boutures ou racinés ; y a-t-il avantage d’employer la première méthode ou la 2e.
4°. Greffage. Quel est le meilleur procédé à employer – époque du greffage – soins à donner aux greffes ; variétés françaises qui paraissent jusqu’à présent, s’adapter le mieux aux cépages américains.
5°. Méthode pratique de remplacement des manquants. – Provignage américain
[89].
6°. Cultures diverses à donner aux vignes américaines.
7°. Engrais divers, naturels et chimiques.
8°. Maladies cryptogamiques ; Mildew
[90] – Black rott
[91] – Rott-brun – Oïdium – Anthracnose
[92] – Chlorose
[93].
1° - Préparation du terrain destiné à recevoir une plantation américaine, après l’arrachage de la vigne française
La chose essentielle, lorsqu’il s’agit de remplacer une vieille vigne épuisée, c’est de purger le plus possible le terrain des vieilles racines qui peuvent encore porter sur elles le germe d’anciennes maladies. L’arrachage au treuil est un excellent moyen. Les grosses racines sont enlevées et en même temps, la terre soulevée à une certaine profondeur. Il serait imprudent de replanter l’année même de l’arrachage. Un assolement de un ou deux ans, produisant une récolte en céréales et deux en esparcet, suffit pour diviser la terre, et permettre aux racines qui seraient encore vivantes, ainsi qu’aux mauvaises herbes, de mourir. Ces récoltes enlevées, il est indispensable d’opérer un bon défoncement aussi profond que possible, avec plusieurs paires d’attelage, ou mieux encore avec la charrue à vapeur, ou le treuil. Le défoncement au treuil me paraît préférable, parce qu’il n’y a pas d’accoups, et que le travail est toujours égal, et donne toujours la même profondeur, à composition de terrain égale et uniforme. Cette opération faite, il faut laisser la couche inférieure ramenée à la surface, par la charrue, s’imprégner des émanations de l’air et du soleil, pendant quelque temps ; donner ensuite, un ou deux labours à moitié profondeur de celle du défoncement, afin d’égaliser autant que possible le terrain ; rompre les mottes au rouleau à pointes, ou si elles sont trop dures, avec le rouleau en pierre, aplanir ensuite le terrain avec le dos de la herse et crayonner
[94] pour planter. Dans le principe, des plantations de vignes américaines, on croyait qu’il était nécessaire de laisser entre les rangs, une distance considérable, 2 et 3 mètres dans tous les sens. On est revenu de cette opinion, et on ne laisse actuellement que 1,50 m dans tous les sens. Les racines américaines sont plus fines que celles des cépages français et n’ont pas besoin d’un aussi grand espace, pour trouver la subsistance qui leur est nécessaire. Je crois que la plantation en quinconce est préférable à celle en carré, parce qu’elle donne plus de facilité pour le passage des instruments aratoires, charrue ou extirpateurs, qui peuvent circuler dans trois sens différents au lieu de deux
[95].
2° - Adaptation du cépage reconnu comme ayant le plus d’affinité avec le terrain à planter
Quinze années d’expérience viticole m’ont donné la conviction que parmi les variétés américaines, deux seulement peuvent jusqu’à présent convenir à nos terrains du Minervois. C’est le Riparia et le Rupestris bien sélectionnés. Le Jacquez doit être mis de côté, pour plusieurs raisons.
1° Ses racines ayant une certaine ressemblance avec celles des cépages français, offrent prise aux attaques du Phylloxéra, je suis porté à croire qu’elles n’opposeront pas une résistance suffisante aux piqûres de l’insecte, ce qui amènera dans un temps plus ou moins éloigné, la dégénérescence de ce cépage.
2° Le Jacquez, cultivé directement, produit peu, et je suis certain que ce défaut se continue dans le cépage français auquel il sert de porte-greffe.
3° Il est en outre sujet aux attaques des diverses maladies cryptogamiques qu’il communique à la greffe. Ces considérations réunies, me décident à ne plus propager ce cépage que je remplacerai par le rupestris, au fur et à mesure qu’il se produira quelque vide. Reste donc le riparia et le rupestris sélectionnés, que je me propose de cultiver, jusqu’à ce qu’il soit trouvé un cépage présentant des avantages bien établis par une expérience de plusieurs années. Il est généralement admis que les cépages américains sont réfractaires aux terrains fortement argileux. Au dessus de 30 % d’argile, le riparia est plus ou moins atteint de chlorose et végète. Il dépérit même, lorsque l’argile atteint 50 %. Le Rupestris possède une plus grande résistance et une plantation de ce cépage faite à Pétagne, et au chemin de Pautard résiste quoique ce terrain soit complètement argileux. D’où il résulte qu’on doit planter le riparia dans les terrains profonds et le rupestris dans les autres terrains. Ce dernier cépage vient surtout très bien dans ceux situés en coteau pierreux et dont le sous-sol se compose de couches de roche tendre, présentant de nombreuses fissures. Ses racines de contexture dure et filiforme, s’insinuent entre les couches superposées, où elles trouvent de la terre toujours fraîche. C’est péremptoirement établi, par les vignes du Plo de Sicard. Le Rupestris se plait aussi dans les terres schisteuses, telles que les vignes du rec du Tuile.
3° - Plantation en boutures ou racinés ; avantage des premières sur les deuxièmes ; quelle est la profondeur à laquelle doivent être mis les racinés et les boutures ?
J’ai dit en son temps qu’il était indispensable, pour le succès de la plantation, d’avoir de bonnes qualités de sujets américains, bien sélectionnés. Aussi, dès le principe, je me suis adressé, non aux vendeurs de plants qui portent sur les marchés des résidus de pépinières, achetés à vil prix, mais à des propriétaires connus qui ont reconstitué leurs vignes avec des plants dont ils ont fait eux-mêmes l’épreuve. J’ai eu lieu de me féliciter de cette résolution, et les boutures qui ont servi à former les pépinières dont ont été tirés les sujets ayant reconstitué mon vignoble, se sont trouvés d’excellente qualité et après quinze années de plantation, ne donnent encore aucune marque de dégénérescence. Comme il s’agissait d’arriver le plus vite possible à récolter, afin de rentrer dans les déboursés, sinon entièrement, du moins partiellement, la plupart de mes plantations ont été faites avec des plants racinés d’un an, achetés les deux premières années, et les années suivantes, récoltés sur mes pépinières de Sicard. Je suis cependant convaincu, que de même que dans les plantations de cépages français, il était préférable de se servir de boutures, de même il en est dans les plantations de cépages américains. Par le premier mode, on gagne il est vrai, une année au moins, mais les racines partant de l’extrémité de la bouture n’ont aucune des blessures ou meurtrissures qui existent habituellement sur la racine tronquée du raciné, et amènent quelquefois la pourriture et par suite, la mort du sujet. Dans les dernières parcelles plantées, telle que le fiau et les roseaux
[96], je n’ai employé que des boutures de Rupestris et de Riparia. Il est vrai, que dans les années de sécheresse, il existe beaucoup plus de manquants qu’avec les racinés, mais ces vides sont remplis l’année suivante, par des plants racinés pris parmi les plus vigoureux, et mis dans des trous larges et profonds, ce qui, avec l’adjonction d’une fumure, leur permet de pousser vigoureusement, et d’atteindre leurs aînés, de manière à pouvoir être greffés en même temps qu’eux. Une chose à recommander, pour la plantation des racinés, c’est de couper ras les racines de l’extrémité du sujet. Les nouvelles racines, au lieu de pousser en dessous du point de section, et de former des ramifications partent du pied même, et se prolongent directement. Il faut aussi couper, autant que possible près du pied, toutes les racines qui ont poussé autour des yeux supérieurs, de manière à forcer le plant à se faire pour ainsi dire un rez de chaussée solide, au moyen des racines provenant de l’extrémité inférieure du sujet. Je crois préférable, si l’on n’est pas pressé par le temps, et qu’on ne craigne pas la dépense, de se servir non du pal, mais de la bêche, pour la plantation tant du raciné que de la bouture. Quelque peu compact que soit le terrain de la parcelle à planter, le pal, remué dans tous les sens, pour faire le trou, tasse la terre tout autour, et il arrive souvent que la jeune racine arrivant à ce point, n’est pas assez forte pour le percer et le contourne comme fait une plante mise en pot, lorsqu’elle arrive aux parois dudit pot. C’est ce qu’on observe souvent, lorsque l’on arrache un raciné ou une bouture qui vient à mourir après un ou deux ans de plantation. La meilleure manière de planter tant les racinés que les boutures, c’est de planter au point d’intersection des lignes marquées par le crayonnage, un piquet en fer, de 0,60 cent. de longueur et de faire avec la bêche à côté de ce piquet, un trou carré, de 0,25 cent, et de la profondeur nécessaire. On place le raciné ou la bouture dans l’empreinte laissée par le piquet ; on tasse la terre avec le pied, et l’on est ainsi certain d’avoir une plantation parfaitement régulière.
En ayant soin de faire le trou de manière que la plate-forme du sol soit à l’opposé du vent dominant, le no pour nous, on est certain que le plant ne sera pas contrarié par le vent quelque fort qu’il soit.
Quelle est la profondeur à laquelle doivent être mis les racinés et les boutures ? Avec les anciens cépages français, il était d’habitude de planter à une profondeur de 50 cent et même plus, les racines étant plutôt pivotantes que traçantes. Le contraire a été observé pour les plants américains, dont les racines traçantes ont une tendance à ne pousser que dans la couche supérieure du sol, afin d’être plus à portée de recevoir l’influence de l’air et du soleil. Je crois qu’une profondeur moyenne de 30 à 35 cent. est suffisante, à moins que le terrain ne soit en pente. Dans ce cas, on peut arriver à 0,50 cent
[97], les pluies et le labour faisant toujours descendre les terres.
4° - Greffage
– Quelle est la meilleure méthode à employer ? Époque du greffage ? Soins à donner aux greffes ? Variétés françaises qui paraissent jusqu’à présent s’adapter le mieux aux divers cépages américains ?
Jusqu’à présent, aucun cépage américain n’a été reconnu apte à être cultivé directement pour son fruit. Le Jacquez seul a pendant quelque temps, donné quelques espérances, mais on en est bientôt revenu, à cause du peu de rendement donné. Ses raisins sont rares, et les grains petits, même dans l’espèce sélectionnée au mas de las Sorres, à Montpellier, par la Société d’Agriculture, dénommé Jacquez à gros grains. Son vin est âpre et sa couleur quoique très foncée tire sur le violet. Ce cépage est d’ailleurs sujet, plus que tous les autres, aux maladies cryptogamiques, qu’il communique à ses voisins. L’Othello qui était coté après le Jacquez, comme pouvant être cultivé directement, donne un vin foxé
[98]. Ses pousses très fragiles et facilement rompues par le vent, demandent un échalassage continuel. Il est d’ailleurs sensible aux attaques du Phylloxera, et plusieurs cultivateurs qui le préconisaient, ont été forcés à l’arracher. Inutile de parler du Cuningham et autres variétés dont il n’est plus question. La culture des hybrides de vitis vinifera et d’américains, dont on s’occupe beaucoup actuellement est encore à l’état d’étude, et les plants jusqu’à présent préconisés comme devant supprimer le greffage n’ont pas encore obtenu la seule sanction rationnelle, celle du temps
[99]. D’où il résulte, que ne pouvant cultiver notre belle et vieille vigne française, nous sommes forcés à employer les cépages américains qui ne peuvent que servir de porte greffe, ce qui rend le greffage obligatoire.
Il existe une grande variété de modes de greffage, parfaitement décrits, dans l’ouvrage de M
r Champlin
[100]. Je suis cependant convaincu qu’il n’y en a que deux qui peuvent être employés dans le greffage en grand ; c’est le greffage en fente anglaise et le greffage en fente simple. Les autres modes ne peuvent être utilisés que comme études de fantaisie. La fente anglaise est à mon avis, la greffe par excellence
[101]. Les soudures sont parfaites, ne présentant pas de solution de continuité, qui parfois amène des plaies qui ne se ferment pas. Elle demande un peu plus de temps, d’attention et d’habileté, que la fente simple qui est généralement employée, à cause de la rapidité avec laquelle elle est opérée. L’habitude qu’en ont d’ailleurs nos ouvriers, fait que les insuccès deviennent de plus en plus rares et ne peuvent plus qu’être attribués à l’inclémence de la température.
L’époque la plus convenable, pour opérer le greffage des vignes américaines, est subordonnée essentiellement à la température. On doit, à mon avis, commencer cette opération dès que la sève commence à faire son apparition, sans attendre que sa montée soit trop abondante, et ne s’abstenir que si la température descend au dessous de zéro.
Dans nos contrées, l’époque la plus favorable me paraît être du 15 mars au 15 mai. Le greffage est une opération très délicate, qui demande une grande attention de la part de l’ouvrier. Les instruments doivent être toujours dans un parfait état d’entretien, et un couteau spécial doit être consacré à tailler le greffon, de manière à ce qu’il ne soit jamais exposé à être mis en contact avec la terre, ce qui arriverait, si on faisait la fente avec le même couteau qui prépare le greffon. Les sarments consacrés à la greffe, doivent être choisis et marqués à l’époque des vendanges, sur les souches, non les plus vigoureuses, qui souvent donnent beaucoup de bois, mais peu de raisins, mais sur celles qui portent des sarments moyens, sains, bien aoûtés
[102], dont les yeux ne sont pas trop éloignés les uns des autres, et les feuilles charnues et bien vertes, ayant produit deux à trois beaux raisins bien venus. En Novembre et Décembre, ces sarments marqués comme je l’ai dit par un brin de raphia, doivent être taillés, nettoyés au sécateur des vrilles et queues de raisin, mis en paquets de cinquante et recouverts d’une forte couche de sable fin, sec, dans un endroit frais, sans être trop humide. Ils ne doivent être retirés du sable qu’un jour ou deux avant d’être employés pour le greffage et être entièrement trempés dans une eau courante, s’il est possible, ou du moins dans un récipient où l’eau puisse les recouvrir entièrement, et être renouvelée, si la température ou toute autre cause en retardait trop l’emploi. Le séjour des sarments dans l’eau, rafraîchit le bois, et surtout le nettoie des parcelles sablonneuses adhérentes qui émoussent trop vite les greffoirs. Quant au lien que l’on doit employer pour attacher les greffons, un des meilleurs, c’est le bouchon de liège partagé en deux, et attaché avec du fil de fer. On évite l’excès d’humidité et la sortie des racines françaises au point de soudure. Ce procédé coûteux exige l’emploi de pinces spéciales, demande à être fait par des ouvriers soigneux et intelligents, et du temps.
On ne pourra l’employer avec avantage, que lorsque la reconstitution étant entièrement effectuée, on n’aura plus qu’à remplacer les manquants. L’emploi de la ficelle commune ou goudronnée, peut présenter quelques inconvénients, lorsque la terre est sèche, parce qu’elle ne pourrit pas assez tôt, et offre trop de résistance à la croissance du sujet et du greffon. Dans ce cas, ce dernier est étouffé par suite de la difficulté mise au passage de la sève. Le raphia bien choisi, et préalablement trempé, est suffisant et résiste généralement à la pourriture, jusqu’à ce que l’adhérence soit suffisamment faite entre les écorces du sujet et du greffon. La greffe placée sur le sujet, et attachée avec soin avec la ficelle goudronnée ou le raphia, une chose très importante à faire, c’est de confectionner la butte qui doit préserver la jeune greffe des intempéries de l’air. Pour cela, il faut ramener autour de la greffe, la terre la plus meuble possible, de manière à intercepter le passage de l’air. Les mottes et les pierres, lui laisseraient un passage suffisant, si la température est chaude et sèche, pour dessécher le point de soudure, et amener la mort du greffon, si une pluie bienfaisante, ne venait après le greffage, dans un court espace de temps, tasser la terre autour de la butte. Pour obvier à cet inconvénient, surtout dans les terres argileuses, il convient d’entourer le sujet de sable, jusqu’à l’extrémité. On se sert pour cela, de tubes en fer battu, de 10 à 15 cent. de diamètre sur 30 cent. de hauteur que l’on place sur le sujet et que l’on remplit de sable fin. Lorsque la butte est formée jusqu’à la hauteur du tube, il n’y a plus qu’à retirer ce dernier, et le sujet et la greffe sont entourés d’une gaine de sable, qui intercepte le passage de l’air, maintient le sujet dans un état constant de fraîcheur, et lorsqu’il pleut, égoutte l’eau qui par un contact trop prolongé pourrirait le lien, et empêcherait la soudure. Un autre avantage de ce procédé, c’est de permettre aux bourgeons du greffon, de soulever la légère couche de sable qui les recouvre, tandis que la même couche de terre tant soit peu argileuse, empêche le passage du greffon, l’étouffe, ou bien amène la venue de pousses contournées et difformes qui ne peuvent faire qu’une souche mal conformée. Il est indispensable avant de confectionner la butte, de placer sur le sujet, sans le toucher, ou à côté du tuyau rempli de sable, un tuteur de 70 à 80 cent. de hauteur, qui servira d’abord à protéger la butte du pied des bêtes de labour, et de l’outil de l’ouvrier, mais après la pousse, à attacher les bourgeons, au fur et à mesure que par leur croissance, ils donneront prise au vent. Ces diverses précautions prises, il ne reste plus, pour amener un résultat satisfaisant, qu’à souhaiter une température propice, sans grandes pluies trop persistantes, et sans une sécheresse trop prolongée. De légères ondées pendant le printemps et l’été sont très favorables, pour amorcer une réussite complète, à laquelle quelques légers binages au scarificateur et à la bêche donnés dans le courant de l’été, en empêchant la venue des herbes parasites et maintenant la terre meuble, viennent considérablement en aide. Enfin, un point essentiel qu’il ne faut point négliger, si l’on ne veut pas perdre le fruit de tous les soins antérieurs, c’est d’enlever à la main, tous les drageons, ou rejetons du sujet américain poussant au dessous du point de soudure, sans attendre qu’ils soient devenus trop forts et ligneux. Dans ce dernier cas, on risquerait de décoller le greffon et il serait préférable de creuser tout autour, et de couper les drageons au ras du cep, avec un couteau bien affilé.
L’expérience de plusieurs années, suffit actuellement pour indiquer les diverses variétés de cépages français qui peuvent être greffées sur les trois variétés américaines qui jusqu’à présent ont paru devoir être cultivées avec avantage, dans le midi de la France.
De même qu’autrefois, les vignes à grand produit, telles l’aramon et le sinsau demandaient un terrain riche et profond, pouvant seul suffire à l’exubérance de production, de même avec les cépages américains, l’aramon et le sinsau doivent être greffés dans des terrains de même nature, et sur riparia seulement et non sur jacquez. Il est reconnu que greffés sur ce dernier cépage, qui par lui même donne peu de fruit, les aramons et les sinsau donnent un produit moins abondant. Quant au rupestris, à cause de la différence de contexture de son bois à grain serré, il est préférable de lui donner pour greffe les alicante Bouschet, Petit Bouschet, gros noir de la Calmette
[103] et les carignan, dont le grain est plus lâche et la moelle plus grosse. Le Jacquez se comporte très bien avec ces derniers cépages.
5° - Méthode pratique de remplacement des manquants
– Provignage américain
Qu’elle que bonne que soit la réussite, tant pour les plants américains avec lesquels nos vignobles ont été reconstitués, que pour le greffage de ces plants américains, il existera toujours des vides.
Le greffage est d’ailleurs une cause de mortalité plus considérable qu’avec nos anciens cépages français, à cause du point de soudure qui affaiblit le corps de la souche et lui fait offrir moins de résistance, soit au pied des animaux, soit à l’outil maladroitement manœuvré par les ouvriers. Un défaut de contact complet entre le greffon et le sujet, amène souvent la pourriture, qui s’étendant peu à peu, finit par occasionner la mort de la partie aérienne greffée, et même de la partie en terre. Ces vides étaient autrefois remplis par le provignage, qui, fait tous les ans avec soin, maintenait nos vignes françaises dans un complet état intégral, au point que dans des parcelles plantées depuis un temps immémorial, il n’existait plus une des souches primitives. Cela a été pertinemment établi par l’arrachage forcé de ces mêmes vignes, le treuil amenant à la surface du sol, des racines entortillées énormes, qui avaient autrefois constitué des corps de souches aériennes couchées en entier, pour combler les vides.
Ce procédé doit être employé de nouveau, mais d’une manière toute différente. Partant de ce principe, que pas une racine française ne doit exister dans le sous sol, pour ne pas faire une pâture au Phylloxéra, voici en quoi consiste le procédé que j’emploie, auquel je donne le nom de Provignage américain. Lorsque les vignes ont trois ou quatre ans de greffe, les racines américaines qui ne plongent pas dans le sous sol, comme celles des cépages français, mais s’étendent horizontalement dans la couche superficielle du terrain, et se ramifient beaucoup, occupent la majeure partie de cette couche de terre, à 25 ou 30 cent. au plus. Remplacer les manquants par des racinés, quelque soin qu’on y apporte, devient insuffisant, et ces racinés végètent misérablement et ne font jamais de belles souches. J’obvie à cet inconvénient, comme je vais l’indiquer, et je puis affirmer que depuis cinq ans que cette opération est faite, je n’ai lieu que de m’en féliciter.
Dans le courant de l’époque de la taille de la vigne, je fais laisser à l’une des souches entourant un point vide, un sarment français le mieux placé près du tronc, à la partie inférieure. La taille faite, je fais pratiquer à partir du cep portant ce sarment, une tranchée de 30 à 40 cent. de largeur, sur autant de profondeur, aboutissant à la place vide. Lorsque la sève commence à monter, je fais courber ce cep autour du pied qui le porte, de manière à ce qu’il entre en terre, de 10 à 12 cent. environ. A ce point ce cep est coupé et j’y fais adapter au moyen de la greffe en fente, un sarment américain assez long pour aller sortir au point vide, et on attache l’extrémité sortant en terre) un tuteur. Ce cep pourrait être greffé la même année en cépage français, mais il est préférable que la reprise ait eu lieu, et de n’opérer le greffage que l’année suivante. Il est entendu que lorsque le nouveau sujet est assez fort, pour se passer de la souche mère, toute la partie française est coupée, et il n’existe plus qu’une souche américaine greffée en cépage français. Pour faciliter la pousse de cette nouvelle souche, une petite fumure est utile. Je trace ici un plan informe, pour faire mieux comprendre mon procédé de provignage.
A. Point où le sarment français est greffé avec le sarment américain.
B. Point de greffage du sarment français avec le sarment américain.
C. Soudure de la greffe française, avec le sarment américain. Dans les vignes âgées de sept à huit ans, il n’est pas rare que en creusant la tranchée, on ne trouve des racines américaines suffisamment grosses pour supporter le greffage avec le cep de même espèce. On obtient de cette manière, une souche greffée sur racine américaine au moyen d’un sarment identique et ayant par le greffage opéré l’année suivante, une tête française. Par suite le sevrage devient inutile. Je dois ajouter que l’expérience de plusieurs années m’a prouvé que le greffage sur racine réussit aussi bien que sur sarment.
A. Point où la racine américaine est greffée avec le sarment américain.
B. Point de greffage du sarment français, avec le sarment américain.
C. Soudure de la greffe française, avec le sarment américain.
Depuis cinq ans je fais opérer ce mode de provignage, et je crois pouvoir affirmer, qu’aucune des souches provenant de cette manière d’opérer n’est morte, et qu’au bout de trois ans, elles ont rattrapé leurs aînées. On peut voir un exemple frappant de la bonté de ce procédé, à la vigne de la balme
[104], ancienne, vers le fond, du côté de la rivière, à la partie moins large. Cette partie, plantée en Clinton Viala, présenta au bout de 7 à 8 ans de plantation et de greffe, des points faibles, dont les souches finissaient par mourir, absolument comme s’il existait à ce point une tache phylloxérique. Au fur et à mesure qu’une de ces souches, autour de la tache primitive périssait, je la faisais remplacer par un provin fait avec un des sarments d’une souche voisine. Actuellement ces vides sont totalement garnis de jeunes et belles souches.
Ce mode de provignage peut être utilisé, non seulement à combler les vides faits par la mortalité des souches, mais encore à remplacer petit à petit un cépage qui ne serait pas suffisamment productif par un autre qui conviendrait mieux. Opéré tous les ans avec soin, il peut perpétuer nos vignes américaines, comme le provignage ancien continuait à tenir nos vignes françaises en état prospère pendant des siècles, à moins qu’une invasion désastreuse, semblable à l’invasion phylloxérique, n’anéantisse de nouveau le vignoble, qui nous a tant coûté à reconstituer.
Afin d’avoir chaque année des sarments américains suffisamment longs, pour le provignage, j’ai réservé deux petites parcelles de bonne terre de garrigue profondément défrichée, l’une à côté de la Chambre dite des robinets, à la prise d’eau communale, l’autre au rec du tuile
[105], au bas du moural Perratié
[106]. Elles sont plantées toutes deux en Rupestris, celle de la Chambre des robinets en Rupestris sans dénomination particulière, venant du Var, et celle du moural Perratié en Rupestris Monticola. Je n’ai pas remarqué entre ces deux cépages de même espèce de différence sensible. Tous mes provins sont faits avec les sarments provenant de ces deux pépinières, qui sont conservés dans le sable, jusqu’au moment de leur emploi.
6° - Cultures diverses à donner aux vignes américaines
J’ai remarqué que les terrains plantés en vignes américaines produisaient beaucoup plus d’herbes parasites, telles que chardons, et autres, que lorsqu’elles étaient plantées en cépages français. Cela provient sans doute de ce que nos vignes reconstituées en cépages américains, étant encore jeunes, relativement à leurs aînées françaises, leurs racines n’occupent pas assez le sol, pour empêcher la venue des plantes parasites. En avançant en âge, l’effet contraire sera peut-être produit, et deux labours à la charrue et un ou deux grapinages
[107] suffiront, comme autrefois, pour entretenir le sol propre comme autrefois. En attendant, et comme il convient, afin que nos nouvelles vignes, profitent le plus possible des amendements et engrais que nous sommes forcés de leur prodiguer, j’insiste beaucoup, sur les labours d’automne
[108], immédiatement après la vendange, contrairement à ce qui se faisait autrefois, où les labours ne commençaient qu’après la fin de l’hiver, après la taille. En outre de ce que ces labours détruisent les plantes d’origine diverse qui croissent avec une grande rapidité, à la suite des pluies survenues habituellement à cette époque, ils remuent en même temps le sol tassé par le piétinement des vendangeurs. Cette aération du sol est surtout utile à cette époque de l’année, car, non seulement elle permet à la terre de s’enrichir en azote, mais encore d’exposer le sol, pendant un temps plus ou moins long, aux intempéries, ce qui contribue beaucoup à l’effriter. Comme la taille n’est pas encore faite, et qu’il est nécessaire de laisser le bois s’aoûter parfaitement, on est obligé de relever les ceps, en les attachant vers l’extrémité avec le sarment le plus long qui les contourne, travail peu coûteux, et qui permet le passage des charrues, et des ouvriers qui font les cuvettes
[109] dans les parcelles destinées à recevoir et fumier et engrais quelconques. Ces premiers labours, doivent être faits avec beaucoup d’attention, et d’après certains principes immuables.
1° s’abstenir de faire entrer la charrue dans un terrain non ressuyé
[110] de la pluie. On reconnaît que ce résultat est obtenu lorsque la surface est sèche et qu’en prenant une poignée de terre, à la profondeur où la charrue doit pénétrer, elle ne se coagule pas. C’est surtout dans les terrains légers, sablonneux et caillouteux, que l’on doit s’abstenir de mettre les instruments aratoires immédiatement après la pluie. Les terres argileuses n’ont pas besoin de tant de précaution, et souvent à cause de leur compacité et de leur tassement, on est obligé de profiter des pluies qui les ramollissent, sans attendre que leur surface se soit de nouveau solidifiée, en observant toutefois qu’elle ne soit pas à l’état de boue.
2° Comme ce labour, doit être fait à une certaine profondeur il est indispensable, dans les terres en pente, de contrarier le sens de la pente, de telle sorte, que les raies ouvertes, entre chaque rangée de souches, offrent un obstacle au cours des eaux pluviales, qui dans le cas contraire, n’ayant pas le temps d’être absorbées par le sol, et formant rigole par leur accumulation, ravinent les terres et souvent occasionnent un dommage considérable, en déracinant des souches, et en recouvrant d’autres de terre. Les labours suivants, n’offrent pas cet inconvénient, à un aussi haut degré, parce que se répétant plus fréquemment, ils ne laissent pas les raies ouvertes dans le sens de la pente.
3° Il est de toute nécessité, de recommander aux ouvriers, conducteurs de charrue, de s’arrêter, toutes les fois qu’ils aperçoivent un brin quelconque de chiendent, pour si petit qu’il soit, arraché par le soc de la charrue, de le ramasser, et de le mettre sur la partie labourée, où il se sèchera. Il est préférable, que le laboureur perde un peu de temps, que de recouvrir cette tige ou racine, de si peu de terre que ce soit. Elle formerait dans ce cas une nouvelle colonie de cette plante parasite, qui se propage si facilement, et finirait de proche en proche par envahir tout le sol. Il devra aussi avant de retourner son instrument, l’examiner avec attention, et après l’avoir débarrassé de la terre qui peut s’être attachée au versoir ou au soc, rechercher les brins de chiendent, qui en se détachant du soc, pourraient dans le cours du sillon être recouverts de terre et se propager. Il est rare, que sur les bords des parcelles, il n’existe pas un peu de chiendent, dont on ne peut se débarrasser, quelque soin que l’on mette à travailler les bords. Tels sont les principes généraux, auxquels doit se conformer, un bon laboureur de vignes.
Je vais parler maintenant des diverses manières de labour, qui m’ont paru le mieux convenir à nos contrées du Minervois, et qui doivent être employées selon les circonstances.
1° Lorsqu’on veut faire l’emploi des fumiers et engrais quelconques, destinés à être déposés dans une cuvette faite autour de la souche, ou tout le long de la raie ouverte contre les souches. Dans ce cas, on donne un coup de versoir de chaque côté du rang, de manière à rejeter la terre et découvrir les souches autant que possible. Cela facilite le travail de la bêche, pour établir la cuvette ou la tranchée dans toute la longueur du rang. Lorsque les vignes à fumer, sont âgées et que les branches des souches, occupent un espace plus ou moins étendu, par suite de leur pousse annuelle, il existe une plus grande surface de terre non travaillée par la charrue qui nécessite un temps plus long pour la bêche. Dans ce cas, on peut employer avec avantage la charrue vigneronne déchausseuse qui par son soc et son versoir coudé laisse peu d’espace à cultiver par la main de l’homme ; mais il faut au laboureur une grande attention, pour ne pas blesser le tronc de la souche, surtout à l’époque où la sève est en mouvement. Dès que le fumier est déposé dans la cuvette ou dans la tranchée faite tout le long de la rangée, on le recouvre par un coup de versoir de chaque côté du rang, de telle sorte qu’il soit recouvert le plus possible par la terre soulevée par le versoir. On continue ainsi jusqu’à la fin de la parcelle, les fumiers et engrais demandant à être recouverts de terre dans le plus bref délai possible, afin de ne rien perdre de leurs qualités par l’évaporation. Il est bien entendu, que si l’on était pressé par d’autres travaux plus urgents, on peut remettre à un temps plus opportun, pour le labour à effectuer dans les intervalles des rangs. Dans le cas contraire, le laboureur doit continuer à donner dans le même sens plusieurs raies jusqu’au milieu du rang, où se trouve alors une tranchée ouverte, plus ou moins grande, selon la dimension du versoir de la charrue. Cette tranchée est très utile, si le labour est effectué avant la saison des pluies, surtout s’il existe dans la parcelle, une pente, pour si peu prononcée qu’elle soit. Les eaux pluviales sont retenues dans ces tranchées, et au lieu de s’écouler, sont absorbées par la terre. C’est surtout dans les terrains argileux, que se produit ce résultat. Le croquis ci-dessous fera mieux comprendre ce mode de labour
[111].
Points A : rangs de souches. B : Raies avec le versoir tourné en dehors de la souche, pour la dégager. C: 2e raie dans le même sens. D : tranchée faite au milieu des rangs, par deux coups de versoir.
Lorsque les vignes sont arrivées à un âge assez avancé, 12 à 15 ans, par exemple, les racines, surtout américaines, sont éloignées du pied de la souche, dans tous les sens. Dans ce cas, et comme les racines absorbent les sucs du fumier par leurs extrémités munies de suçoirs, il est préférable de déposer les fumiers non dans des cuvettes faites au pied des souches, mais dans une tranchée, au milieu, dans l’intervalle des rangs. Alors, il faut opérer les labours d’une manière toute contraire ; donner deux coups déversoir dans le milieu des rangs, et une fois, le fumier ou l’engrais déposés dans la tranchée, que l’on peut régulariser et agrandir à la bêche, si le versoir a laissé échapper de la terre, on retourne la charrue, et on recouvre le fumier par deux coups de versoir. On continue d’un côté et de l’autre de ces deux raies, jusqu’à ce que la dernière découvre les souches. La tranchée dans ce cas, se trouve auprès des souches, et les pluies sont arrêtées par elle. Il est bien entendu, que si l’on était pressé par le temps, on peut se contenter de recouvrir le fumier par deux coups de versoir des deux côtés des souches, et retarder le travail complet à plus tard. Voir pour plus simple explication le croquis ci-dessous.
Points A’ : Tranchée ouverte au milieu des rangs, pour mettre le fumier tout le long.
B : raies à la suite. C : Tranchée ouverte par un coup de versoir le long des rangs de souches.
La tranchée ouverte de chaque côté des souches, si toutefois il y a absence de mauvaises herbes, peut être laissée sans travail, jusqu’à ce que par un labour de croisement subséquent, les herbes parasites étant survenues, un coup de bêche soit nécessaire pour les enlever.
Après les labours exécutés pour recouvrir les fumiers et engrais employés, viennent ceux qui sont destinés à conserver les terres meubles, et à détruire les herbes parasites. Ils doivent être effectués dans les parcelles, il n’est pas mis de fumier et engrais, pour la première fois, si les pluies d’automne le permettent, avant l’hiver, immédiatement après les vendanges, toutefois, près avoir lié les sarments, comme je l’ai dit plus haut, si la taille n’a pas été effectuée par suite de l’aoûtement encore insuffisant des ceps.
Par suite des labours à l’extirpateur, ou grapin, donnés pendant le cours de l’été précédent, le terrain de la surface à labourer est généralement plan. Je me suis toujours très bien trouvé, de faire effectuer les labours de la façon suivante, au moyen de la charrue à versoir. Après avoir constaté le sens dans lequel avait été donné le dernier labour, soit à la charrue, soit au grapin, je fais faire, en commençant par une extrémité de la parcelle, une première raie de charrue, du côté opposé au versoir, afin d’ouvrir une tranchée de chaque côté des souches. À la suite de ces deux coups de versoir, on en donne deux autres pareils, qui recouvrent partiellement, les deux premières raies. Cela fait, on retourne la charrue, et alors, le versoir recouvre en entier, la deuxième raie que l’on vient de creuser. On continue ainsi, par autant de raies, qui sont nécessaires, pour cultiver tout le terrain entre les deux rangées, jusqu’à ce que l’on arrive au rang de souches suivant, qui se trouvent déchaussées de chaque côté, ce qui permet aux pluies d’hiver, de pénétrer dans la terre, au lieu de glisser sur la surface, et raviner les terres, si les pluies sont abondantes. Si un deuxième labour à la charrue est reconnu nécessaire, par suite de la venue d’herbes parasites, que le grapin ou scarificateur ne peut détruire, on opère de la même façon, en commençant par une autre extrémité de la parcelle, afin de croiser le labour précédent et soulever les coussinets laissés par lui.
Deux labours ainsi opérés, sont généralement, en se croisant, suffisants, l’un après la vendange, l’autre en mars ou avril, pour détruire les herbes parasites, et l’on n’a plus, dans le courant de l’été, après une pluie, ou lorsqu’il pousse quelques herbes, qu’à passer un ou deux coups de grapin, pour tenir les terres en vigne, en bon état d’entretien.
Grattage vaut arrosage, disait mon excellent ami, Mr Portal de Moux
[112], un des meilleurs agriculteurs du Midi. Aussi, dans les années de sécheresse, j’engage fortement, tout bons viticulteurs, à employer aussi souvent que les circonstances l’exigeront, le scarificateur à pointes, lorsque la surface de la terre sera durcie par la pluie, ou à racloir, lorsque les herbes viendront poindre. Ni croûtes, ni mottes, ni herbes, disait M. Portal de Moux. Je lui ai souvent entendu répéter ces deux axiomes, qu’il regardait comme des principes de culture indispensables pour avoir de belles vignes. Je les ai toujours mis en pratique, dans la mesure du possible, et je n’ai pas à m’en repentir. J’ai souvent constaté, dans les années d’extrême sécheresse, que les souches de quelque parcelle contiguë à une des miennes, dont le sol était durci et souvent crevassé, perdaient leurs feuilles, et que les raisins étaient petits, maigres, et d’une maturité incomplète, tandis que les miens étaient gros et murs, et les feuilles très vertes.
Je crois devoir faire observer, que par l’emploi de mon mode de labour, si par une cause quelconque, l’emploi du grapin, n’a pas succédé à celui de la charrue, dans le courant de l’été, le rang de souches au pied duquel ont été donnés deux coups de versoir, présente une certaine dépression. Dans ce cas, cette irrégularité, doit être corrigée, lors du premier labour effectué l’année suivante, en commençant par ce côté, et en rejetant la terre, comme il a été dit plus haut, par deux coups de charrue, avec le côté opposé au versoir, et en terminant par le rang de souches qui avait été recouvert au labour précédent. De cette manière la surface du terrain, est remise plane. Voir pour plus ample explication, le croquis ci-dessous
[113].
II. Vignes de Trausse et de Sicard reconstituées avec les cépages américains. De l’année 1896 à 1918
Plantation de vignes américaines en 1896