Histoire & Sociétés Rurales
A.H.S.R.

I.S.B.N.en cours
351 pages

p. 233 à 316
doi: en cours

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Comptes rendus

Volume 15 2001/1

2001 Histoire & Sociétés Rurales Comptes rendus

Ouvrages

André Thévenin, A. Daubigney, M. Magny, et alii, éd., Les Derniers chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale (13000-5500 avant J.-C.). Actes du Colloque international de Besançon (Doubs, 1998), 2000, Presses Universitaires Francs-Comtoises, Besançon, 415 p.

Un large public d’historiens connaît les périodes anciennes ou moyennes de la Préhistoire, le Néolithique et les âges des Métaux. Le Mésolithique restait, il y a encore quelques années, le domaine des spécialistes, et leurs publications ne permettaient pas de se faire une idée claire de la période. C’est pourtant le moment où s’installe un climat tempéré, où la faune que nous connaissons aujourd’hui colonise l’Europe. C’est la période où l’on peut étudier, dans un milieu à peu près semblable au nôtre, comment l’homme a prospéré sans le secours de la domestication des plantes et des animaux. Cette publication, en plus de communications scientifiques originales sur des sujets précis, offre une vision globale qui suscitera l’intérêt de nombreux historiens.
Le plan général regroupe les communications sous cinq thèmes : l’environnement, l’évolution chronologique, l’habitat, l’approvisionnement, et une réflexion anthropologique synthétique. L’analyse du climat des 15 000 dernières années a beaucoup progressé, grâce aux carottes creusées dans les glaces polaires, comme aux travaux sur les lacs et les pollens du Jura, ou encore sur les terrasses de la vallée du Rhône. Il apparaît, quand on examine des marqueurs annuels, que les variations ont été relativement brusques, et que leurs effets sont variés sur les différents milieux. À l’échelle à laquelle on observe maintenant cette période, on distingue non seulement les périodes plus froides ou plus chaudes, mais aussi les étés humides ou tardifs qui peuvent aussi modifier la flore et la faune. Les auteurs parlent d’une mosaïque de paysages, qui réagissent à l’humidité, à l’érosion, aux incendies, naturels ou provoqués par l’homme, qui se lisent bien dans les coupes stratigraphiques. On voit la mise en place du climat et de la flore méditerranéenne. V. Bernard propose une analyse du cycle d’évolution de la forêt dans le milieu alluvial du Bassin parisien, avec les proportions variées de la densité des arbres, de leur durée de vie, et de la proportion des espèces à bois dur ou tendre.
L’évolution culturelle et chronologique est abordée sous l’angle de l’outillage, qui révèle un renouvellement technique lié à la chasse de nouveaux gibiers. Les communications insistent sur la multiplicité des foyers d’innovations et les origines diverses du Mésolithique. Les hypothèses d’interprétation de l’outillage s’appuient sur des expérimentations.
Parmi les habitats, celui du Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) attire bien sûr l’attention : 72 locus ont pu être observés dans cette fouille de sauvetage, répartis sur 2,5 ha et sur cinq niveaux. Ce gisement renouvelle nos connaissances sur l’Azilien ancien, et permet une comparaison avec les campements du magdalénien. L’étude de la faune, chevaux, loups, cerf, lièvre, et même des restes de lion, montre un renouvellement des espèces : le renne a disparu, le cheval est dominant, mais ce spectre est plus étroit que celui qui a été observé en Rhénanie à la même époque. D’autres communications mettent évidence des occupations saisonnières de chasseurs, le débitage des aurochs et des sangliers, le travail des peaux. L’organisation spatiale est abordée sur deux sites du Jura. À Saint-Hippolyte (Doubs) a été observée une station de chasseurs du début du cinquième millénaire, contemporaine des premiers horizons néolithiques de cette région.
La recherche et le transport du silex sont analysés dans la quatrième partie. Il faut reconstituer le paysage pour expliquer le choix des matières premières, disponibles à l’époque, masquées ensuite par des dépôts de pente. On peut déjà mettre en évidence un flux d’échanges de coquillage, d’ambre, de silex sur l’axe Rhône-Rhin.
La définition des groupes et des sous-groupes culturels s’appuie par exemple sur le choix des parures funéraires, toujours des coquillages, mais dont l’espèce et le procédé de façonnage sont différent d’un site à l’autre. A. Testart fait une stimulante mise au point sur l’originalité des sociétés de chasseurs-cueilleurs en général : il souligne l’absence de richesse, même ostentatoire, dans les groupes qu’il a observés, et donc l’absence de don en nature pour acquérir une femme. Ce schéma brutalement résumé ici remet en cause les interprétations traditionnelles des archéologues. D. Legoupil explore à travers l’étude de la Patagonie les raisons qui ont conduit certaines populations à conserver jusqu’à hier un mode de vie de prédateurs, choix lié au climat mais aussi à une volonté délibérée ou aux conditions d’échange avec les autres populations. Enfin C. Jeunesse et M. Zvelebil remettent en question, avec des hypothèses différentes, la prédominance du modèle danubien pour la diffusion de l’agriculture de l’Europe centrale à l’Europe de l’Ouest. C’est toute l’histoire des sixième et cinquième millénaires qui est en jeu, et la réduction d’une opposition simpliste entre les immigrants cultivateurs et semi-sédentaires, et les autochtones chasseurs et mobiles. Nous ne pouvons et ne saurions résumer ici leur discussion, mais il est clair qu’une telle problématique élargit le débat à tous les historiens.
Nous conseillons donc vivement la lecture d’une grande partie de cet ouvrage, celle de l’introduction, un peu académique mais très pertinente de A. Daubigney, et celle des articles qui remettent en question des conceptions trop simplistes sur le monde des chasseurs-cueilleurs et leur évolution vers l’agriculture.
Olivier Büchsenschütz

Jean Guilaine (dir.), Premiers paysans du monde. Naissance des agricultures. Paris, Éditions Errance, 2000, 320 p., 195 F

Depuis 1925 et l’introduction de la « Révolution néolithique » par Gordon Childe, archéologues, environnementalistes et ethnologues s’interrogent sur les lieux et conditions d’émergence de l’agriculture et de l’élevage, en d’autres termes sur les techniques de manipulation par l’homme de certaines communautés végétales et animales, qui ont conduit au succès et à l’expansion démographique des premiers groupes d’agriculteurs à travers le monde. L’idée de révolution, selon laquelle toutes les données de la culture matérielle et sociale seraient apparues ensemble dans un point unique du Proche-Orient, a été depuis longtemps reléguée aux oubliettes. D’autres berceaux ont été proposés pour d’autres formes du Néolithique, avec le millet et le riz en Chine, le taro, l’igname et la canne à sucre dans le sud-est asiatique et la Mélanésie, le maïs, les haricots, les piments et les cucurbitacées du côté de la Mésoamérique, parmi d’autres. La notion de révolution s’est également estompée devant les progrès des techniques de datation, qui permettent de suivre des processus sur la longue durée, avec les premiers villages du Natoufien dès le xe millénaire avant notre ère, parmi des groupes encore à l’évidence chasseurs-cueilleurs, tandis qu’apparaissent à la même époque et aux antipodes les plus anciennes poteries chez les Jomon du Japon. Selon les points du globe considérés, la formule type de la néolithisation (sédentarisation, agriculture, élevage, manipulation sélective des morts et poterie) va s’organiser selon des successions différentes dans le temps. La pluralité des chemins et des expériences qui ont mené les chasseurs-cueilleurs vers des économies de production est maintenant acceptée ; les logiques matérialistes s’effacent aussi pour rendre compte de l’adoption de certaines cultures vivrières de base encore mal datées, comme le manioc amer et toxique du bassin de l’Amazone, ou de formes d’agriculture irriguée avec les tarodières des Hautes Terres de Nouvelle-Guinée probablement bien avant le ve millénaire.
C’est autour de ce thème essentiel de l’histoire des sociétés que Jean Guilaine a réuni seize intervenants à l’occasion d’un séminaire du Collège de France. Chacun dans sa spécialité – préhistorien, paléobotaniste ou archéozoologue – a cherché à répondre aux questions fondamentales des comportements « néolithiques ». Où se sont produites ces domestications voulues du règne végétal et animal ? Quelle est la succession chronologique des techniques qui conduisent vers le Néolithique ? Comment les paramètres de la domestication peuvent-ils être définis ? Et enfin, pourquoi cette volonté d’assujettissement d’une partie du monde vivant ?
Un ouvrage de plus, direz-vous, parmi une lignée déjà longue, où l’archéologue démiurge rêve d’expliquer le monde. Il est vrai que les théories sur l’apparition des phénomènes néolithiques se succèdent très régulièrement, que l’on mette en avant des modifications drastiques du climat qui auraient conduit à une longue coexistence des hommes, des animaux et des plantes dans des formes privilégiées d’oasis ; que l’on suppose une première croissance démographique qui aurait imposé les premières manipulations de plantes et d’espèces animales ; ou bien encore que l’accent soit mis sur une nécessaire prééminence du symbolisme et des croyances conduisant à la domestication. Toutes ces théories sont fondées sur les mêmes documents archéologiques, d’interprétation instable, tandis que l’échantillonnage, à l’échelle de la planète, apparaît encore fragile ; elles sont chacune l’expression d’un seul théoricien qui n’évoque que sa spécialité ; elles s’effondrent finalement les unes après les autres.
Le grand mérite de Jean Guilaine a été, justement, de réunir des préhistoriens, qui ont cherché à exprimer des points de vue rarement partagés par tous, pour exprimer à la fois la diversité et la complexité. Le temps n’est plus aux modèles simples et aux déterminismes, qu’ils soient physiques ou symboliques. La diversité des néolithisations réussies – car c’est bien celles-là seules que le préhistorien peut reconnaître – montre que ces phénomènes de convergence vers l’agriculture et l’élevage sont, au-delà des climats, au-delà des environnements et que leurs racines doivent être cherchées au cœur des sociétés elles-mêmes.
Dans cet ouvrage bien illustré et d’une bonne densité de contenu, le point est fait région par région, avec la prudence qu’apportent trois générations de théories aujourd’hui devenues falotes ; le Proche-Orient occupe, bien sûr, la place centrale. Mais la néolithisation, c’est aussi la Chine où s’accélèrent les découvertes de plus en plus anciennes ; l’Océanie où la diffusion du Néolithique est sous-tendue par l’inégalité sociale parmi chez les Peuples de la mer ; la Mésoamérique et l’Amérique du Sud, où les systèmes de datation ont été récemment remis en cause ; l’Afrique sahélienne avec une haute antiquité de la poterie, un élevage du bœuf tardif et une agriculture qui n’émergerait clairement qu’avec le iiie millénaire.
Ce vaste panorama des fondements de l’économie de production à l’échelle de la planète n’est pas guidé par la volonté de démonstration d’une seule théorie. Et c’est là le mérite de l’ouvrage. Le lecteur y trouvera des documents remarquables et très divers, une mine à exploiter au moment où l’archéologie se fait peu à peu anthropologie du passé.
Car c’est dans cette direction, semble-t-il, que la recherche est en train de s’ancrer. Le point commun de ces chasseurs-collecteurs qui, dans des lieux différents et à différentes périodes, ont orienté leurs sociétés vers la manipulation, puis la domestication des végétaux et des animaux, est à chercher dans les organisations sociales et leur fonctionnement. Le discours revient de façon récurrente : manipulation des morts, sociétés inégalitaires, symboles de statut, stockage alimentaire, valeur du troupeau. Chacun de ces mots exprime une même réalité dans laquelle le rendement économique n’est pas la finalité essentielle ; il est temps d’abandonner le poncif de chasseurs-cueilleurs regroupés en une société simple, « égalitaire », où les intérêts particuliers s’effaceraient devant le bien-être de communautés harmonieusement intégrées à leur environnement.
Les exemples ethnographiques actuels montrent qu’il n’en est rien, qu’il s’agit d’une fiction de notre société occidentale et que la compétition sociale est probablement déjà à l’œuvre bien avant les premières formes du Néolithique, avec des comportements différents devant la mort, des fonctionnements sociaux inégalitaires autour des stocks alimentaires et une interprétation du monde animal qui utilise largement certains symboles de la domination masculine. Si aujourd’hui telle communauté d’horticulteurs de Nouvelle-Guinée élève des porcs, entretient des systèmes d’irrigation dispendieux en temps et s’investit dans la fabrication de grands plats en bois, est-ce seulement pour régler des problèmes d’alimentation et de reproduction physique du groupe ? Pas du tout ; prime le don cérémoniel de la viande et de la bouillie alimentaire dans des récipients remarquablement décorés, à la fois pour réguler les rapports sociaux, et tout autant pour provoquer les voisins, organiser des compétitions et afficher des comportements inégalitaires.
Dans ce sens, l’absence d’ethnologues au sein de ce séminaire était une réelle lacune. Mais les documents sont là, bien présentés pour un public plus large que celui des archéologues. L’historien y trouvera certainement son compte et identifiera des comportements sociaux qui reviennent avec insistance au long des millénaires.
Pierre Pétrequin

Olivier Aurenche et Stefan Karol Kozlowski, La Naissance du Néolithique au Proche-Orient ou le paradis perdu, Paris, Errance, 1999, 256 p., 220 F

Il est rare que deux spécialistes conjuguent leurs efforts pour éditer un simple manuel, surtout quand le sujet choisi sort du champ étroit défini par l’Éducation Nationale et condamne d’entrée de jeu le livre à une diffusion limitée. S’il est pourtant un sujet qui intéresse l’histoire générale, c’est bien le Néolithique du Proche-Orient. En réalité cet ouvrage est d’une clarté peu commune, et suppose une longue maîtrise d’un sujet complexe. Le plan chronologique qui répète dans chaque chapitre les mêmes subdivisions effraie le lecteur qui ouvre l’ouvrage. Il se révèle en fait efficace, et le contenu apporte une variété et des surprises qui gomment la monotonie du découpage. Il s’agit du Croissant fertile, du Levant au Golfe arabique en passant tout au long de la vallée de l’Euphrate, subdivisé en neuf sous-régions pour tenir compte des différences de milieu et inclure les régions marginales (la carte est présentée trois fois, p. 4, 13 et 256, on ne risque pas de se perdre !). On suit la mise en place de l’agriculture de 12000 à 6500 avant J.-C.
Deux progrès méthodologiques ont provoqué pendant les dernières décennies un renouvellement des connaissances ; une fouille plus attentive aux données fines de l’environnement, et l’utilisation systématiques des datations isotopiques. Les auteurs insistent sur le processus de sédentarisation au cours de la première période, qui s’étend jusqu’à 10000 avant J.-C. Son développement est marqué par la présence d’outils de pierre lourds, comme les meules, et l’apparition de sépultures associées à l’habitat. Cette sédentarité, qui est connue ailleurs à des périodes plus anciennes était nécessaire pour entamer le passage à l’agriculture. Pendant le millénaire et demi suivant on observe un regroupement d’habitats en villages couvrant un à deux hectares. La technique du débitage du silex évolue, on voit apparaître des haches en pierre polie. Il n’y a pas encore d’orge cultivée, mais le faisceau des conditions nécessaires au développement de l’agriculture se dessine, on parle donc d’un « protonéolithique » qui touche à la fois le Levant et les hautes vallées du Tigre et de l’Euphrate en passant par la Djézireh. Différents auteurs recherchent des traces précoces de domestication, la cueillette n’a pas été brutalement remplacée par la culture pas plus que la chasse par l’élevage. L’évolution des mentalités, de la religion même selon Jacques Cauvin, est aussi indispensable qu’une évolution se produit seulement entre 8800 et 8000 avant J.-C. selon nos auteurs, quand les sites livrent des restes de plantes et des ossements d’animaux qui portent clairement les marques de la domestication. Un optimum climatique a favorisé, sinon provoqué, cette mutation. Pendant le septième millénaire se développe aussi une architecture de bâtiments rectangulaires. L’habitat se diversifie et se hiérarchise, les plus grands dégagent une place et s’entourent de murailles. L’outillage change, s’affine, des courants d’échange de matière première se dessinent. Des statues animales ou humaines de grande taille sont réalisées et parfois dressées dans de véritables sanctuaires. Le processus change à partir de 6900, peut-être à l’occasion d’une crise climatique. La relative unité et les échanges de la période précédente disparaissent, chaque région s’identifie par le style d’une nouvelle catégorie d’objets, la céramique. L’ouvrage s’achève au moment où la Mésopotamie commence à développer les grands bâtiments de brique, les villes, l’irrigation.
Le discours des auteurs va beaucoup plus loin que ce bref résumé, sa lecture est agréable et les différentes thèses sont présentées sans parti pris. Un dictionnaire de 50 pages définit les termes spécialisés et fournit une information supplémentaire parfois très complète sur les objets, les cultures, les plantes. Il est suivi d’un catalogue descriptif des sites (35 pages). L’ouvrage s’achève sur une série de planches qui présentent le mobilier et les plans les plus caractéristiques. Cette subdivision a permis de rédiger un texte limpide, toutes les références étant disponibles dans ces deux annexes. La lecture de cet ouvrage permet de se familiariser avec l’état des connaissances sur une période clé. Le plan très efficace constitue un modèle à suivre.
Olivier Büchsenchütz

Henri Delétang (dir.), L’Archéologie aérienne en France. Le passé vu du ciel, Paris, Errance, 1999, 173 p., 250 photos, 248 F

L’ouvrage dirigé par Henri Delétang présente un vaste panorama chronologique de l’apport de la photographie aérienne à la recherche archéologique française. Pour brosser un tel tableau l’auteur s’est entouré d’une soixantaine de collaborateurs qui constituent le « gotha » des archéologues-prospecteurs aériens. Une introduction de quelques pages restitue succinctement l’histoire et le développement de cette discipline qui n’a guère plus que cinquante ans. Le texte pose également les bases méthodologiques de la recherche aérienne, ses techniques mais aussi les pièges que recèle toute tentative d’interprétation de vues ou d’observations faites en altitude. L’utilisation d’une série de croquis clairs et simples permet ainsi de suivre l’archéologue aérien dans sa démarche d’analyse des anomalies repérées par ce mode d’investigation. Cet exposé introductif rédigé à l’attention du grand public s’achève sur de courts (trop courts !) paragraphes abordant la question de l’apport à la recherche archéologique de terrain, à la réalisation de la Carte Archéologique de la France et surtout à l’archéologie du paysage.
De fait, les deux cent cinquante images qui forment le corps de l’ouvrage démontrent d’elles-mêmes l’utilité de l’archéologie aérienne à la connaissance des mondes ruraux passés ou d’ailleurs récents, puisqu’à quelques exceptions près les photographies présentées n’illustrent que l’espace rural. L’album est organisé de façon rationnelle et chronologique : du Néolithique à nos jours, chaque période chronologique étant précédée par une courte notice présentant les résultats les plus remarquables de la prospection aérienne. L’examen des chapitres montre très vite que cet apport n’est pas uniforme et que certains types de sites et certaines périodes de l’histoire ont plus bénéficié que d’autres de la reconnaissance aérienne.
Pour la période néolithique ce sont les habitats (vallée de l’Aisne), les ensembles funéraires, comme celui spectaculaire de Passy ou encore les mines de silex de Jablines qui constituent quelques-unes des découvertes les plus significatives. À l’Âge du Bronze et au premier âge du Fer le fréquent repérage d’enclos soulève le problème de leur datation. Ici, et l’auteur le souligne, seules des fouilles sont en mesure de préciser datations et modes d’utilisation. Certaines photographies sont accompagnées, en plus des notices individuelles, de plans ou de restitutions graphiques issus des fouilles, quand celles-ci ont eu lieu. À partir du Second Âge du Fer le nombre de découvertes issues des prospections aériennes va croissant, à tel point qu’un chapitre entier est réservé à la question des fermes indigènes. On constate que, dans des cas favorables, la prospection aérienne permet, au-delà du repérage de sites inédits, de participer activement à l’élaboration de véritables problématiques de recherche. C’est par exemple le cas des travaux de Bernard Lambot en Champagne sur la proximité des sites d’habitat et des tombes aristocratiques.
On ne s’étonnera guère de voir ensuite plus de cinquante pages consacrées aux seuls résultats concernant l’Antiquité tellement il est évident que c’est pour cette période que l’archéologie aérienne a été, jusqu’ici la plus fructueuse. La richesse des découvertes permet une présentation thématique où sont abordés voies et camps militaires, fermes, villae et agglomérations secondaires, édifices publics, sanctuaires et activités artisanales. Les milliers de documents produits par reconnaissance aérienne fournissent une contribution fondamentale à l’étude de l’occupation du sol des campagnes de la Gaule romaine. On sera, comme l’auteur, nettement moins convaincu de l’apport de cette discipline pour la période médiévale. Bien sûr l’ouvrage présente quelques très beaux cas d’école comme celui du château de Langoiran (Gironde), repéré par François Didierjean, ou celui de l’abbaye cistercienne disparue de Vron en Picardie, illustrée par Roger Agache, mais les enseignements restent plus rares que pour les périodes précédentes et ce malgré la possibilité inestimable de pouvoir associer les informations provenant des sources écrites à l’observation aérienne et aux recherches de terrain. Restons optimistes en pensant qu’une plus large collaboration des historiens et archéologues médiévistes à l’archéologie aérienne devrait permettre de notables avancées dans ce domaine. La tendance « illustrative » de la photo aérienne, déjà perceptible pour les monuments en élévation médiévaux, est encore accrue dans le chapitre suivant consacré à la période allant de la Renaissance à nos jours. On notera la contribution que la vision aérienne est susceptible d’apporter à l’archéologie des jardins disparus des grandes résidences aristocratiques des xviie et xviiie siècles, mais aussi aux stigmates et aménagements liés aux deux grands conflits mondiaux du xxe siècle qui relèvent désormais d’une archéologie plus tout à fait « immédiate ».
L’ouvrage s’achève sur deux chapitres cette fois-ci non chronologiques, l’un concernant la pérennité des occupations humaines sur un même espace géographique, l’autre sur « l’archéologie du paysage ». Ces deux chapitres sont, à notre sens, les plus passionnants puisqu’ils permettent aux auteurs de révéler, au-delà de l’intérêt monographique des pages précédentes, les tendances actuelles de l’utilisation de la photo-interprétation aérienne à l’histoire de la formation des territoires, des formes de l’occupation des sols sur la « longue durée ». Le cas de Charnoy dans l’Yonne étudiée par Jean-Paul Delor est assez représentatif de la stratification des vestiges sur un secteur depuis le Néolithique jusqu’au Moyen Âge. Mais on retiendra surtout l’exemple livré par Gérard Chouquer sur l’évolution de la plaine du Finage dans le Jura où l’archéologie aérienne participe efficacement à l’élaboration d’une problématique sur la romanisation des campagnes gauloises et l’évolution du paysage. Certes, cet exemple est le seul dans un ouvrage au demeurant plus copieux pour les aspects plus traditionnels de l’apport de la photographie aérienne mais il convient de préciser que l’ouvrage d’Henri Delétang est d’abord destiné au grand public : à ce titre, il remplit parfaitement son rôle en rappelant que la prospection et la photo-interprétation aérienne sont des outils de la recherche historique.
Notons enfin la bonne idée d’avoir réalisé une bibliographie régionale, utile pour le chercheur ou pour accompagner le prospecteur novice. Deux petits regrets : le premier, dont l’auteur n’est d’ailleurs probablement pas responsable, est le choix d’une photo floue en couverture, alors que l’ouvrage comporte à foison de superbes images, mais peut-être s’agit-il d’un choix éditorial ? Le second concerne le choix de nombreuses images déjà largement diffusées chez les spécialistes. Dans la perspective de vulgarisation adoptée ici, il n’y a pas lieu de s’en désoler.
Patrice Conte et Dominique Vuaillat

Gérard Chouquer, L’Étude des Paysages. Essais sur leurs formes et leur histoire, Paris, Errance, 1999, 208 p., 180 F

Le nom de Gérard Chouquer est bien connu des archéologues et des historiens pour de nombreux et importants travaux qui ont porté sur les parcellaires et les cadastres centuriés antiques de l’Italie et des Gaules aux côtés de François Favory et de Monique Clavel-Lévêque, dans le cadre du Centre d’Études Anciennes de Besançon. Alors que M. Clavel et F. Favory travaillaient l’une sur le Languedoc central et l’autre sur le Languedoc oriental, il s’attachait lui-même à l’étude des cadastres d’Orange et aux centuriations du Finage. Les cas d’Orange et des centuriations fossiles observées en Tunisie avec une netteté particulière accréditaient alors l’équivalence entre centuriation (romaine) et cadastre. Alors qu’en principe, « cadastrer » consiste à relever l’état de parcelles, de quelques formes qu’elles soient, pour réaliser un « livre parcellaire » et un plan, leurs travaux faisaient prévaloir un usage particulier du terme : « cadastre » devenait synonyme de « parcellaire régulier orthonormé », soit un prolongement rural de la « ville régulière » gréco-romaine. Dans ses ouvrages précédents, G. Chouquer étudiait de tels cadastres. Rompant ici avec toute référence chrono-culturelle, il traite des paysages en général. Le sous-titre précise à quel aspect du paysage s’attache G. Chouquer. Le paysage de l’archéomorphologue n’est pas celui du botaniste, mais celui du cartographe qui tente d’en caractériser la structure ; ce n’est pas le paysage des Impressionnistes, mais plutôt celui de Paul Klee aux travaux duquel il se réfère précisément (p. 130). En effet, une forme est donnée à un paysage par des trames (linéaments) naturelles, et en particulier le réseau hydrographique, mais surtout par des trames anthropiques : trames parcellaires, réseaux de drainage et d’irrigation, réseaux de routes et de chemins desservant les champs, reliant ces derniers à l’habitat et assurant la circulation entre les lieux d’habitat et les espaces eux-mêmes. Comme le précise également le sous-titre, il s’agit d’« essais » qui s’intercalent dans l’évolution de ce chercheur entre un passé de recherche sur une forme du paysage, la centuriation romaine, et un futur qu’il situe à l’intérieur du courant écologique actuel.
Ce livre consacre une rupture complète avec l’image de la romanisation de l’espace rural que son auteur avait contribué à faire admettre avec l’équipe de Besançon. Jusqu’à la fin des années 1980, tout paraissait simple. Appuyée sur une méthodologie rigoureuse, l’archéomorphologie validait la place de Rome dans la structuration du paysage français et, de ce fait, devenait l’outil privilégié de l’histoire des campagnes de Gaule et de leur romanisation. L’identification des centuriations résultant d’un traitement des surfaces agraires particulier à la domination romaine permettait de reconstituer de vastes pans de l’histoire de l’appropriation par Rome du sol provincial. Ainsi une discipline nouvelle participait à la reconstruction événementielle de la conquête romaine. Les sites archéologiques connus ou découverts en prospection devaient prendre place dans les grilles d’une centuriation qui avait nécessairement précédé leur création et à la datation de laquelle ils contribuaient ! De l’autre côté des Alpes, avec la fouille de Settefinestre, Andrea Carandini développait une lecture analogue de la romanisation. Cette constatation m’avait conduit à souligner la relation entre la grille d’analyse marxiste affichée par l’équipe de Besançon, les débats sur l’impérialisme romain et la mode des centuriations [1]. Dans son introduction, G. Chouquer relève cette remarque et observe que « le dogmatisme formaliste n’est pas l’apanage du seul centre de Besançon » et « que, chez certains, le marxisme n’empêchait pas des attitudes critiques » (p. 11-12). On ne peut que lui donner raison. Mais maintenant que le marxisme est devenu minoritaire et que les Verts ont remplacé le pc dans l’expression politique de la contestation chez une majorité d’intellectuels de gauche, était-il nécessaire de développer contre Monique Clavel-Lévêque des critiques où la part de polémique masque le problème de fond, la subordination ou la libération de l’archéologie par rapport au discours ?
Il faut hiérarchiser les causes de la crise dont il fut un des acteurs. Le refus d’accepter le plan de l’Atlas des centuriations n’en fut que l’occasion. Par ailleurs cette rupture était dans la logique d’un chercheur désireux de construire sa propre recherche à travers une collaboration entre archéologie de terrain et archéo-morphologie. La suite a montré que G. Chouquer a effectivement trouvé les conditions d’un épanouissement de sa recherche dans une insertion dans l’équipe de Tours qui avait une approche diachronique de territoire. Mais en définitive, les protagonistes de cette crise n’ont-il pas eu une évolution similaire ? Car on ne peut raisonnablement soutenir que M. Clavel-Lévêque a ignoré l’apport des grands décapages et celui de l’archéologie des fossés. Le programme européen Cost qu’elle gère, est bien une étude des paysages anciens et des structures rurales. Ses participants ont des préoccupations qui ne sont en fait pas fondamentalement différentes de celles de G. Chouquer, comme en attestent abondamment les réunions, colloques et publications auxquels il a donné lieu. À lire G. Chouquer, on se demande pourquoi des positions critiquées maintenant avec tant d’énergie ont été dominantes. Il faut en effet rappeler que, pour moi comme pour beaucoup d’antiquisants de ma génération – même s’ils n’ont pas appartenu à l’École de Besançon –, celle-ci a représenté un courant essentiel de la recherche sur l’espace rural… La raison me semble assez simple : la recherche sur les cadastres représentait alors la modernité : elle proposait la découverte de la campagne à partir d’outils nouveaux mis à la disposition d’une recherche novatrice. Pourquoi G. Chouquer avait-il été séduit par ce qui se faisait à Besançon ? Ma propre expérience et les difficultés que j’ai pu rencontrer dans mon positionnement par rapport à l’idéologie alors dominante me permettent de proposer une explication. Une formation d’historien nous sensibilisait à cela même que nous refusons aujourd’hui : la lecture directe du paysage en terme d’histoire événementielle. Travaillant sur l’Afrique, je m’intéressais aussi au modèle colonial romain. Ne trouvant pas de centuriations, j’avais donc abordé l’étude de la campagne à travers la prospection. Simplement, par démarche opportuniste, je lisais les géographes que l’on n’appelait pas encore « spatialistes » et les sociologues marxistes dont la lecture me permettait de tirer d’une prospection autre chose qu’une collection de sites !
Dans les années 1990, l’étude des cadastrations antiques est entrée en crise et l’on assiste à la « déconstruction » du paradigme cadastral. La position que défend maintenant G. Chouquer est caractérisée par un renoncement à la tentative de décrire l’appropriation du sol par Rome et plus généralement d’en retracer l’histoire à partir de l’étude des parcellaires fossiles. Sa première partie explicite les raisons de cette évolution. Il lui est en effet apparu qu’il était erroné d’opposer une période romaine qui serait caractérisée par l’organisation orthogonale des surfaces à une période médiévale qui serait à l’origine de formes étoilées. Utilisé dans le chapitre i, le terme « fiction » revient dans le chapitre conclusif de la première partie. En effet, aucune forme du paysage n’est nécessairement associée à une période précise. On a confondu organisation des surfaces et polarisation des réseaux de communication par un lieu central : cette dernière, qui n’est pas spécifiquement médiévale, explique la forme étoilée prise par les terroirs. Tout cela parce que l’on n’a ni lu les géographes ni reconnu l’autonomie des systèmes spatiaux (les formes du paysage) par rapport aux systèmes sociaux (Rome, la société médiévale, etc.) et aux causalités historiques (les processus de conquête entraînant une réorganisation massive des surfaces pour laquelle le processus le plus simple est la division géométrique). Cette fiction a conduit à une manipulation du paysage. Rome n’avait ni opéré sur un espace vide ni sous-estimé la résistance des modes antérieurs d’occupation de l’espace. Il faut rendre aux protohistoriens une parole que certains, comme Olivier Büchsenschütz, ont cherché à faire entendre (p. 76). En définitive on constate une forte « résilience » des formes paysagères. Mieux adapté à la dynamique des systèmes anthropiques que l’anglais sustainability, ce concept évoque bien l’idée d’une continuité sans transformation majeure [2].
Cette position qui surprendra résulte de l’évolution que retrace cet essai. À partir du moment où l’on s’est préoccupé de validation archéologique, les choses se sont gâtées. Au-delà des inévitables problèmes de personnes, les failles sont apparues chez les archéomorphologues entre ceux qui donnaient la priorité aux textes et au discours historique (G. Chouquer les appelle « morphohistoriens ») et ceux qui donnaient la priorité au terrain et au discours archéologique. Adoptant la position de ces derniers, G. Chouquer s’est rapproché des équipes de terrain impliquées dans les opérations d’archéologie préventive qui, à partir du milieu des années 1990, dans le Bassin parisien, développaient des protocoles de grands décapages nécessitant la réalisation d’un document planimétrique recensant les linéaments fossiles des paysages. S’apercevant que l’on ne s’était pas assez posé la question des conditions naturelles ayant présidé à la conservation des formes du paysage, l’archéomorphologue s’est allié au géoarchéologue qui, lui, s’attachait au processus d’érosion et de sédimentation affectant la lisibilité du paysage. Le rapprochement avec une archéologie de terrain s’est traduit par la réalisation des trois volumes consacrés aux Formes du Paysage qui, de 1996 à 1997, ont marqué une nouvelle orientation caractérisée par une place majeure accordée à l’environnement. Les géoarchéologues lui ont montré que le sédiment est un document archéologique pour reprendre l’excellente expression de A. Beeching et J.-E. Brochier. C’est à ce titre que G. Chouquer a participé à l’organisation du colloque tenu à Valbonne sur la dynamique des paysages. L’évolution de ses positions par rapport aux recherches sur les « cadastres romains » s’inscrit donc dans le cheminement d’une démarche de recherche conforme à celle de l’archéologie qui accorde une importance croissante à la caractérisation des processus.
Cette prise de distance par rapport à ses premiers travaux n’étonnera pas les lecteurs de Histoire et Sociétés rurales qui avaient porté l’attention qu’il méritait à l’article qu’il a consacré « Aux origines antiques et médiévales des parcellaires » avec la collaboration de François Favory [3]. Depuis déjà un certain temps, tous deux développaient une critique radicale des dérives de la méthode qu’ils avaient contribué à bâtir et à accréditer. Ainsi remettaient-ils en question la possibilité même de dater les centuriations du Languedoc dont on connaît le rôle de laboratoire de la recherche, soit en particulier leur lecture en termes d’histoire événementielle. Cette démarche est reprise avec passion dans ce livre. Pour ma part, je me sens parfaitement en phase avec la dénonciation d’un discours qui entraînait une surévaluation de la place de Rome dans la construction des paysages et bloquait la recherche. Dans le sud de la France, tout jeune chercheur travaillant sur l’espace rural devait trouver sa centuriation, ce qui assez facile à réaliser en promenant une grille sur une carte ! À la décharge des archéologues qui cédaient à cette mode, il faut reconnaître que la majorité de la communauté scientifique avait participé à la construction d’un paradigme auquel les médiévistes avaient souscrit. Georges Duby présenta la centuriation comme un « immense filet aux mailles fines que Rome jeta sur la paysannerie des Gaules » [4]. Dans les conditions intellectuelles de l’époque, une majorité de médiévistes qui, au mieux, reconnaissent à l’archéologie le statut de technique d’écriture de l’histoire (sans texte) de la culture matérielle, n’a pas fait trop de difficulté pour admettre la suprématie des antiquisants dans l’étude du monde rural. On s’aperçoit que ce filet avait bien des trous et qu’il était plus virtuel que réel. Mais, dans le Languedoc, nombreux sont encore les chercheurs qui dessinent sur les cartes la grille de cadastres dont l’existence fait problème, pour y placer les sites issus de leurs prospections et construisent une histoire imaginaire de la « romanisation » validée par les manuels.
La dénonciation de ces abus n’exclut pas un discours nuancé dans lequel G. Chouquer explique l’inconfort de sa position face à l’archéologue qui croit prouver que le morphologue a tort (p. 48). La validation archéologique n’est pas aussi simple que ne le croient les archéologues : une limite parcellaire a pu exister sans qu’elle ait laissé de trace, de même que dans une centuriation il n’est pas obligatoire que tous les axes prévus aient été matérialisés. Dans cette démonstration, il fait une place importante à la coupe de Pierrelate-les-Malalones qui validait l’idée d’une conservation des linéaments du paysage depuis l’Antiquité. La représentation par montage photographique d’une ligne d’arbres plantés à proximité d’un fossé matérialisant le souvenir de la centuriation illustre la couverture des Actes du colloque d’Orléans, qui constitua un temps fort de la recherche sur les parcellaires (p. 167-169).
En même temps qu’il se convertissait à la géoarchéologie, G. Chouquer prenait conscience de la fragilité des constructions géométriques des archéomorphologues. Ni l’habileté et ni le savoir-faire des gromatici consignés dans des manuels, ni la nécessité de recherches sur l’utilisation des principes mathématiques ne sont en question. Mais, s’il est impossible d’identifier les centuriations fossiles autrement que par des méthodes géométriques, la confiance absolue que leur accordent A. Pérez et M. Assénat n’en est pas moins inacceptable. Un bout de mur ou de fossé trouvé en fouille ne peut pas être utilisé de manière isolée pour valider une vaste construction géométrique identifiée sur photos et sur carte. Certes, sous le nom de renormatio, la superposition des centuriations est attestée. Mais est-ce à dire que cette pratique a été quasi systématiquement mise en œuvre en Gaule Narbonnaise où certains secteurs compteraient jusqu’à 6 ou 7 centuriations superposées ? N’y a-t-il pas là une dérive ? Compte tenu des difficultés de réalisation de ces opérations, il n’est pas possible d’accepter ces propositions sans preuve ou début de preuve archéologique. Ces « extravagances » (p. 55) font du tort à la discipline.
Plutôt que de continuer à examiner le paysage pour y chasser d’improbables centuriations, G. Chouquer recherche des explications dans d’autres processus que la conservation du patrimoine paysager antique. C’est à cet objectif qu’est consacrée, en seconde partie, une réflexion sur les outils conceptuels. Le paysage y est traité pour ce qu’il est, comme un ensemble, qu’il convient d’analyser pour lui-même. Ce changement radical explique l’attitude G. Chouquer par rapport aux historiens dont il dénonce une attitude hégémonique réduisant l’archéologie à une illustration du discours historique ou, au mieux, à la matérialisation de faits connus par les textes. Les choses évoluent comme le montre un dossier des Annales, Histoire, Sciences sociales (n° 3-2000) au titre par ailleurs maladroit : « L’histoire face à l’archéologie » (comme si une discipline nouvelle partait à l’assaut de bastions tenus fermement par les historiens !). Dans toute cette affaire comme dans tout ce qui touche à l’interdisciplinarité, le sens des mots est essentiel. Les premiers historiens du paysage n’ont pas compris que le mot « histoire » renvoie à une combinaison des temporalités et qu’en archéologie, la structuration du temps n’est pas la même qu’en histoire [5]. Alors que l’histoire privilégie la succession chronologique et l’enchaînement des causalités, l’archéologie comme les autres sciences sociales admet la multiplicité des causes. Il en va de même de l’étude des paysages : elle suppose que l’on leur reconnaisse une temporalité qui n’est pas celle du temps historique traditionnel. Une communauté d’approche des temporalités et des systèmes de cause explique l’utilisation des méthodes systémiques qui occupent une place centrale dans la méthode proposée.
Le rejet de l’histoire historicisante a pour symétrique une contestation des géographes. G. Chouquer se déclare en effet déçu par G. et Ph. Pinchemel. Une telle déception étonne. Alors qu’une majorité de géographes physiciens n’envisagent qu’un « Homme » intemporel, La Face de la Terre propose une analyse systémique des phénomènes d’anthropisation intégrant les concepts de civilisation et de culture et y distinguant des degrés. Dans un manuel d’enseignement, il est injuste de reprocher à des géographes de privilégier l’espace par rapport au temps historique ! Sans doute ce livre s’intéresse-t-il plus à l’espace qu’au temps, mais c’est à nous de préciser les contenus du concept d’anthropisation, soit de développer la dimension temporelle dans une approche systémique que nous « découvrons » bien longtemps après les géographes et que dans leur grande majorité les historiens ignorent.
L’insatisfaction dont fait état G. Chouquer doit être comprise en fonction de son projet qui est de construire une nouvelle science du paysage en dehors des approches traditionnelles, aussi bien géographiques qu’historiques. Ce projet le conduit à rechercher des outils conceptuels en utilisant la méthode du transfert analogique des concepts. Ne souhaitant pas sortir de mes compétences et de mes centres directs d’intérêt et n’étant pas épistémologue, je me garderai de me prononcer sur l’apport des théories esthétiques (la « dividualité » de Paul Klee), de la géométrie fractale (le « principe d’autosimularité », utilisé par Benoît Mandelbrot, p. 142, ou sur le principe d’indépendance de la forme par rapport au substrat (p. 143). Je n’en considère pas moins la démarche comme positive, malgré la dénonciation du procédé par A. Sokal et J. Bricmont dans leur fameux pastiche de la transgression des frontières entre disciplines. Animés d’une grande malveillance à l’égard des sciences sociales où le nomadisme des concepts a toujours été pratiqué, ces physiciens ne s’en prenaient pas seulement aux abus du raisonnement analogique mais au raisonnement lui-même. Au contraire, j’ai souligné plus haut l’intérêt du concept (« nomade ») de « résilience » développé par le géographe Durand-Dastès – et non par l’archéologue S. van der Leeuw à qui G. Chouquer l’attribue. Il était utilisé par les psychologues qui, eux-mêmes l’avaient emprunté au vocabulaire de la physique où il entrait dans la définition de la résistance des matériaux au choc. L’histoire et l’archéologie au sens traditionnel où je les pratique ont intérêt au développement et à l’affirmation d’une discipline nouvelle d’étude des paysages, originale et novatrice, et, pourquoi pas, distincte de celle des géographes qui, de leur côté, auraient également tort de s’en offusquer.
Je terminerai par un vœu. À la fin des années 1990, les fouilles conduites pour la ligne nouvelle du tgv Méditerranée ont constitué un temps fort de la recherche sur la matérialisation des centuriations. Ayant appartenu aux organismes consultatifs qui suivaient le dossier, la cira Sud-Est et le cnra, je peux attester que la question des centuriations a bénéficié du suivi qu’elle méritait. Certes, il n’a pas été possible de faire entendre que les sommes considérables dépensées en datation 14C ne suffisaient pas à obtenir les datations espérées et que d’autres pistes auraient mérité d’être explorées avec plus de détermination. Certes, les arbitrages n’ont pas été favorables à ceux qui souhaitaient que soit vérifiée la matérialisation des centuriations. Mais la masse de données qui a été collectée doit permettre aux archéologues et aux archéomorphologues de réveiller la mémoire des paysages. Que G. Chouquer se souvienne donc que nous espérons qu’il prenne le temps d’écrire l’étude de cas qu’attendent les Antiquisants, une histoire des paysages de la moyenne vallée du Rhône autour d’Orange, région sur laquelle il a dirigé des travaux et lui-même déjà tant travaillé !
Philippe Leveau

Gilles Ritchot et Gaëtan Desmarais, La Géographie structurale, Paris, L’Harmattan, 2000, 147 p.

Le livre de Gilles Ritchot et Gaëtan Desmarais renouvelle l’approche théorique de la géographie, en la soumettant aux méthodes de l’analyse structurale [6] où les « places sont premières par rapport aux choses » qui les occupent. La « structure », au sens où l’entendent les auteurs, n’est donc pas un arrangement entre de multiples éléments ordonnés ou en interaction, mais un concept abstrait qui engendre des morphologies concrètes dynamiques. Ce structuralisme se rattache par conséquent à une méthodologie générale des sciences qui rend le concept opératoire, aussi bien en géographie physique (chapitres ii et iii) qu’en géographie humaine (chapitres i, iv et v), dans le temps long historique (chapitre vi). Laissant de côté les analyses originales des auteurs en géomorphologie [7], nous nous intéressons ici essentiellement aux chapitres de géographie humaine et de géographie historique.
À partir d’une critique des perspectives utilitaristes classiques, Ritchot et Desmarais récusent une relation directe homme/nature. Cette relation serait positivement bloquée par un interdit spatial (la règle de propriété), fondateur du processus même d’hominisation et permettant à l’homme de se singulariser par rapport à un continuum spatial en y créant des discontinuités. Cet interdit empêche le déclenchement de rapports violents et se concrétise dans des lieux « creux », interdits à l’établissement humain (vacuum) et réservés d’abord à la sépulture de victimes émissaires sacrificielles, dont le meurtre rituel met fin à la mimésis de l’appropriation. De ce fait les auteurs jettent un pont entre l’anthropologie et la géographie, puisque ces vacuum structurent dès lors l’espace géographique ex ante et stimulent des mobilités soumises à un contrôle géopolitique. Ces flux définissent alors des espaces urbains (fruits de mobilités endorégulées) et ruraux (mobilités exorégulées) dont les contenus qualitatifs – et non quantitatifs – transcendent le clivage ville/campagne.
L’espace défini par la géographie structurale est donc anisotrope, il se compose de gradians morphogénétiques articulant des positions reliées à des valeurs positionnelles qui conditionnent des activités où des densités différentes. La rente devient alors un « tribut » permettant d’occuper concrètement ces lieux par des édifications architecturales somptuaires ou utilitaires selon leur valeur positionnelle. De nombreux exemples viennent appuyer les thèses des auteurs aussi bien dans une perspective géoéconomique (chapitre v) que géohistorique (chapitre vi).
L’intérêt de cet ouvrage est d’abord épistémologique. Les auteurs réussissent en effet le tour de force de « revérifier » la géographie, sans abandonner les connexions indispensables entre géographie physique, géographie humaine, économie et histoire, mais sans céder non plus à la tentation déterministe. Au-delà de cette refondation épistémologique, les analyses et les théories proposées offrent une nouvelle vision morphodynamique de l’espace et une nouvelle grille d’interprétation de la mise en place des paysages dans le temps long historique. Malgré les interprétations parfois discutables – rôle majeur assigné à l’aménagement des polders hollandais à la fin du Moyen Âge, analyse par trop rapide de la signification des formes parcellaires – et une lecture difficile, à cause de la difficulté des concepts que manient les auteurs, ce livre mérite d’être lu et médité, non seulement par les géographes et les historiens mais également par tous ceux que les sciences humaines intéressent. La nouvelle géographie structurale de Gilles Ritchot et Gaëtan Desmarais ouvre en effet un immense champ de recherches à venir dont l’étendue dépasse largement la seule géographie. À terme, c’est une véritable relecture de l’espace et du monde à laquelle nous invite un livre qui fera date.
Thierry Rebour

Michelle Coltelloni-Trannoy, Le Royaume de Maurétanie sous Juba II et Ptolémée, Paris, cnrs Éditions, 1997, « Études d’Antiquités africaines », 272 p.

Fondé sur une thèse soutenue en 1988 puis corrigée et enrichie, le livre de Michèle Coltelloni-Trannoy est consacré à un royaume et à une période qui demeurent parmi les plus mal connus de l’histoire de l’Afrique antique. Loin de Rome et entré assez tard dans sa sphère d’intérêts, le royaume de Maurétanie, qui recouvrait l’Algérie centrale et occidentale et le Maroc actuels, fut légué par son dernier roi, Bocchus II, à Octave en 33 avant J.-C. Pendant huit ans, l’héritier de César laissa ce territoire sans statut précis, puis il décida, en 25, de le confier à un jeune prince berbère élevé à Rome, Juba II, dans le cadre d’un régime de protectorat qui fut prolongé ensuite au profit de Ptolémée, fils de Juba, jusqu’en 39-40 de notre ère, moment où Caligula décida l’exécution du dernier roi et l’annexion définitive de son royaume. C’est à éclairer cette période de soixante-treize années qu’est entièrement voué le livre, construit dans une perspective de synthèse qui se veut, comme le dit J. Desanges dans sa préface, « quasi exhaustive ». L’auteur affiche d’emblée cette ambition dans sa première partie, qui s’efforce de reconstituer l’histoire politique du royaume et surtout d’éclairer le système du protectorat, défini par le statut d’ami et allié du peuple romain. La pauvreté des sources littéraires, qui est assurément le trait le plus remarquable de l’ensemble du dossier maurétanien, est ici particulièrement évidente. Mais Michèle Coltelloni-Trannoy réussit à la surmonter, à la fois par une analyse très fine des quelques textes conservés, et surtout par l’adoption d’une perspective comparative qui demeurera, jusqu’au dernier chapitre, la principale caractéristique de sa méthode. Dans ce cas précis, c’est par de multiples références aux états-clients d’Orient, de Thrace, et du nord de la mer Noire, qu’elle parvient à définir la situation exacte des souverains maurétaniens par rapport à Rome. Le système plaçait en fait ces rois, hellénisés et citoyens romains à titre personnel, assimilés à des délégués de l’empereur, dans une dépendance très étroite, et évitait de lourdes dépenses d’administration et de défense à l’empire. Il permettait aussi de préparer les populations à une future annexion, qui ne se produisit que lorsque Rome la jugea possible et utile.
Ainsi encadré, le royaume de Maurétanie eut cependant une existence propre et une certaine originalité, dont l’analyse fait l’objet, dans un vaste tableau administratif, économique et social, de la seconde partie du livre. Trois traits sont surtout ici mis en évidence : le poids de l’héritage du passé africain ou punique, notamment dans les structures sociales (rôle des tribus) et l’urbanisation (commencée avant le protectorat) ; la politique volontariste des souverains, qui se dotèrent d’une vraie capitale de type romain, Caesarea (Cherchell), et accentuèrent l’ouverture de leur pays au marché méditerranéen, en encourageant notamment les industries de la pourpre, des condiments et des salaisons ; et surtout, à nouveau, le poids de Rome, marqué par l’adoption d’un système monétaire aligné sur le denier, par l’invasion de la céramique italienne, mais aussi par la présence de colonies de vétérans des légions dispersées dans le pays. Cette omniprésence romaine, qui est la clef de voûte de le tout le livre, constitue aussi la toile de fond de la dernière partie de l’ouvrage, consacrée aux aspects culturels et religieux de la civilisation maurétanienne. Michèle Coltelloni-Trannoy se penche ici plus directement sur la personnalité complexe de la dynastie installée en 25 par Auguste, qui unissait le fils d’un roi numide élevé à Rome à une princesse hellénistique, Cléopâtre-Séléné, fille de Marc-Antoine et de la grande Cléopâtre. Elle montre, dans de fort belles pages sur la statuaire et l’iconographie monétaire, comment Juba II et son fils surent combiner les différentes facettes d’un quintuple héritage culturel, berbère, punique, égyptien, grec et romain, pour souligner cependant combien les deux dernières composantes l’emportèrent finalement, comme le souhaitaient les empereurs.
La problématique de l’ouvrage est ainsi clairement politique, et son apport essentiel intéresse évidemment plus l’histoire de l’impérialisme romain que celle des sociétés rurales. Faute de sources, l’auteur ne peut accorder que quelques lignes aux grands domaines royaux, dont il suppose qu’ils furent à l’origine des domaines impériaux attestés dans les provinces ultérieures. Ses remarques sur le nomadisme ou le semi-nomadisme des tribus gétules restent aussi très générales, et sont en partie faussées par un recours à une théorie des migrations incessantes des tribus sahariennes de Libye vers l’Atlantique qui est totalement dénuée de preuves. L’historien du monde rural trouvera cependant un réel intérêt à se pencher sur le chapitre vi, presque entièrement consacré au problème de la colonisation romaine. L’existence, dans un état indépendant, de treize colonies romaines, dont le sol fut enlevé aux autochtones, pose en effet d’importants problèmes d’ordre juridique, qui sont ici éclairés : avec le legs de Bocchus II, le territoire maurétanien fut, montre Michèle Coltelloni-Trannoy, intégré de fait à l’ager publicus, ce qui permit la création des colonies pendant l’époque intérimaire 33-25 (et peut-être même un peu après). Et si plus tard, Auguste, en recréant le royaume, inaugura une situation inédite, celle-ci fut surmontée par un artifice original : le rattachement des colonies à des provinces voisines, la Bétique pour les trois implantations du Maroc, la Tarraconnaise ou plutôt l’Afrique proconsulaire pour les autres. Ainsi demeurait préservé le lien nécessaire entre une colonie et un sol juridiquement romain. Quant à l’impact qu’eurent ces fondations sur l’évolution des populations maurétaniennes, il fut en grande partie limité par leur répartition : surtout groupées dans les régions côtières, elles eurent plus pour effet de renforcer l’intégration de secteurs déjà ouverts à l’extérieur et pénétrés par le modèle punique que de romaniser un arrière-pays qui restait de tradition berbère. La démonstration rejoint ici une idée forte du livre, déjà énoncée par d’autres savants depuis une trentaine d’années, qui souligne que dans l’Afrique ancienne la principale ligne de fracture n’opposa pas les Romains aux indigènes, ou les citadins aux campagnards, mais une fraction des populations indigènes, intégrée à l’espace culturel et économique méditerranéen et associée aux Romains, à une autre fraction, exclusivement rurale et qui restait attaché au système et au mode de vie tribal.
On pourra regretter, certes, que l’auteur ne s’engage pas plus loin dans la réflexion sur ce sujet et qu’il ne place pas plus souvent ses analyses dans la longue durée, en s’interrogeant sur les liens entre les phénomènes constatés à l’époque du protectorat et les singularités de la civilisation des provinces maurétaniennes ensuite. Mais bien présenté, orné de nombreux plans, cartes et figures, muni de copieux index, et offrant une synthèse claire et à jour, son livre est certainement appelé à constituer désormais un ouvrage de référence.
Yves Modéran

Michel Mangin, Philippe Fluzin, Jean-Louis Courtadon, Marie-José Fontaine et alii, Forgerons et paysans des campagnes d’Alésia (Haut-Auxois, Côte-d’Or). La terre, le fer, la route en pays mandubien (ier siècle avant viiie siècle après J.-C.), Monogr. cra, 22, cnrs éd., Paris, 2000, 2 vol. sous jaquette commune, 1 : 508 p., 101 fig., xxxii pl. couleur, xv tabl. ; 2 : xvi cartes h.t., 390 F (59,46 euros)

Les recherches impulsées par Michel Mangin, professeur émérite de l’université de Franche-Comté, sur la sidérurgie antique en Gaule font depuis longtemps autorité, et les publications qu’il a lui-même produites ou coordonnées, depuis sa thèse sur Alésia publiée il y a vingt ans (1981) sont nombreuses et riches. C’est donc une nouvelle contribution à cette entreprise que nous livre aujourd’hui cet ouvrage publié par le cnrs. On a ici voulu rassembler les travaux menés depuis de nombreuses années dans ce « pays mandubien » (Haut-Auxois), sous la houlette de Michel Mangin, dans le territoire rural qui ressortirait à la célèbre agglomération urbaine d’Alésia, tant en ce qui concerne l’occupation du sol que l’organisation locale de la sidérurgie, et ce depuis l’Âge du Fer (en tout cas la Tène finale) jusqu’au haut Moyen Âge (viiie siècle) inclus. Pour cette tâche, Michel Mangin, se chargeant lui-même de la coordination de l’ensemble et de la dimension archéologique, s’est associé – outre une dizaine d’autres collaborateurs plus occasionnels – à un spécialiste de la métallurgie ancienne (archéomètre), Philippe Fluzin, à un géographe-cartographe, Jean-Louis Courtadon, et à une toponymiste, Marie-José Fontaine : il s’agit donc d’une recherche largement pluridisciplinaire.
L’ouvrage présente une forme matérielle un peu inhabituelle, dans la mesure où les 17 cartes générales (au format A3, allant du 15 000e au 250 000e) sont rassemblées, non reliées, dans une pochette hors texte. Le volume principal, de texte, après une copieuse introduction, est subdivisé en trois grandes parties, à peu près équilibrées : 1 « Carte archéologique générale : occupation du sol et circulation » (p. 49-146) ; 2 « Les ateliers de travail du fer : archéométallurgie et archéométrie » (p. 147-265) ; 3 « Bilan, synthèse et discussion » (p. 267-377), le tout suivi d’une non moins volumineuse conclusion générale (p. 379-388). S’y ajoutent des annexes, comportant divers catalogues et résultats d’analyses, dont l’inventaire détaillé des sites étudiés (p. 408-458), ainsi que – instruments fort utiles – un lexique et un index.
La volonté affichée des auteurs est donc d’étudier le rapport ville-campagne dans cette région du Haut-Auxois, avec son chef-lieu Alésia, tant du point de vue de l’occupation du sol que de l’intégration de l’artisanat du fer, associé au réseau viaire, pour une large période qui, autour de celle essentielle et centrale de l’Antiquité, inclut la fin de l’Âge du Fer et le début du Moyen Âge : l’étude d’une ville et de son territoire, en Gaule romaine en tout cas, n’est pas chose courante, et il faut souligner le caractère novateur en la matière de cette entreprise. Certes, on pourrait discuter de la définition et des limites de ce qui est ici considéré comme le territoire dépendant de cette agglomération d’Alésia, ce Haut-Auxois – en fait assez décentré vers le sud par rapport à sa place centrale supposée –, région en fait naturelle, assimilée à ce qui est ici appelé le « pays mandubien » (Alésia était à l’époque gauloise l’oppidum-capitale du petit peuple des Mandubiens, « clients » de leur puissants voisins les Lingons, dont la civitas gallo-romaine englobera le pagus d’Alésia) : la manière dont est ici caractérisé ce territoire peut paraître quelque peu teintée de déterminisme, voire empreinte d’un certain glissement tautologique, cette aire étant celle de l’enquête et vice-versa.
L’entreprise n’en est pas moins méritoire et, dans une large mesure, convaincante, ainsi que – on l’a dit – novatrice. Passant rapidement sur les questions d’acquisition des données (les prospections ont-elles été suffisamment exhaustives sinon systématiques ? sont-elles, comme d’origine variées, assez homogènes ? des indications techniques plus précises sur les surfaces prospectées et les méthodes de prospection au sol mises en œuvre auraient certainement été utiles), on s’intéressera tout d’abord particulièrement à l’occupation du sol de ce « pays », qui semble bien présenter quelque originalité : densités différentes selon les secteurs (les « masques », ou les hétérogénéités des enquêtes de terrain ont-ils été suffisamment pris en compte ?), absence quasi générale de grandes villae, opposée à un dense semis de petites exploitations rurales, parfois regroupées en hameaux ou « villages » tel Flavigny, ou Blessey-Salmaise. Cette notion de « villages » semi-ruraux aurait cependant mérité un plus ample développement, tant elle tranche avec le « credo » maintenant classique des agglomérations secondaires gallo-romaines regroupant l’essentiel des activités économiques (artisanat et commerce) ; il est vrai que l’auteur a traité de cette question dans un autre ouvrage récent, à propos de Blessey-Salmaise.
L’étude de l’intégration des activités sidérurgiques dans ce réseau d’habitat rural constitue une approche particulièrement suggestive. Il s’agit ici dans presque tous les cas de « petite sidérurgie », c’est-à-dire non des premières phases de réduction, mais de celles d’épuration et d’élaboration des objets finis (intéressant schéma synthétique de la chaîne opératoire, fig. 2), contrairement à d’autres régions sidérurgiques de Gaule (Morvan), identifiées comme les principaux districts de production du fer à partir du minerai extrait. Bien entendu, ici, ces recherches sont sous-tendues par tout l’arsenal analytique mis en œuvre par les méthodes de laboratoire en matière de paléo-métallurgie et archéométrie (contribution volumineuse de Ph. Fluzin), qui permettent notamment aujourd’hui de bien distinguer les résidus métallurgiques (scories) correspondant aux différentes étapes de cette chaîne opératoire.
L’une des contributions les plus suggestives de cet ouvrage concerne donc cet interface entre l’occupation du sol et les activités artisanales liées à la sidérurgie, et l’examen de la place qu’occupent ces activités d’épuration du fer et d’élaboration des objets finis dans le réseau d’habitat mis en lumière : qu’est-ce qui est « en ville » (Alésia), qu’est-ce qui est à la campagne, qu’est-ce qui est dans des « villages » ou agglomérations secondaires ? Outre l’absence complète dans ce secteur de sidérurgie primaire (réduction) en « milieu ouvert » (i.e. hors habitat), la quasi-totalité des ateliers reconnus sont associés peu ou prou à des habitats : 45 sites d’habitat rural, sur un total de 120, intègrent ce type d’activité, et la ville d’Alésia elle-même ne comporte pas non plus d’activité de réduction ; le nombre et le développement d’agglomérations secondaires « classiques » est d’ailleurs ici apparemment faible (Mâlain). Il semble donc exister dans cette zone une relation étroite entre activités rurales et artisanat, même si la question du domaine (fundus) n’est pas vraiment abordée, ne serait-ce d’ailleurs que parce qu’elle ne peut pas vraiment être traitée à partir des seules données archéologiques.
Dans cette étude, une place importante est donnée, à juste titre, au réseau de voirie, qui semble jouer un rôle déterminent dans l’implantation de ces activités sidérurgiques. Il existe d’ailleurs un certain nombre de forges associées à des sites routiers. On peut se demander si ce qui n’est que suggéré par les auteurs ne serait pas en définitive la règle : beaucoup de ces établissements ne seraient pas des lieux de production mais des forges d’entretien, situées le long des routes et utiles aux exploitations agricoles. Cet aspect est ici assez largement sous-estimé, voire occulté, au profit de la vision d’un artisanat de production qui serait essentiellement lié au marché des objets manufacturés (cf. par exemple carte fig. 101).
Une place importante est donnée, dans l’enquête, aux données toponymiques (travail spécifique de Marie-José Fontaine), tant en ce qui concerne les voies que les habitats ruraux ou les activités sidérurgiques. Je reste personnellement très sceptique sur le réel apport de cette dernière discipline, en tout cas en matière d’occupation du sol, mais je laisserai à d’autres, plus compétents que moi dans le domaine de la philologie et aussi des parlers locaux, le soin d’en discuter et d’en juger.
Ce travail, très riche sur le fond, souffre malgré tout de quelques défauts de forme qui nuisent à la lisibilité de l’ensemble, de manière parfois assez lourde : dans le texte, les titres et sous-titres par exemple, mal hiérarchisés par l’éditeur dans leur typographie, font souvent perdre le fil du propos et des démonstrations. On a droit à un copieux dossier (32 planches) de belles illustrations en couleur, dont on peut se demander si toutes étaient vraiment indispensables (tessons de sigillée, multiples vues macroscopiques de scories). Il semble que le coordinateur ait sans doute eu quelque mal à rassembler et harmoniser des contributions un peu disparates de ces collaborateurs, dans une volonté de synthèse globale (les chapitres ou parties n’étant pas individuellement signés) ; ainsi la troisième partie, de bilan et donc de synthèse, comprend-elle encore beaucoup de données analytiques (inventaires, listes de toponymes, etc.). L’impression est donc, au premier abord, d’un ensemble un peu confus, d’un ouvrage d’accès difficile, voire rebutant. Surtout – et c’est là notre principale critique car ceci nuit à la bonne compréhension globale du travail –, la cartographie n’est pas à la hauteur des ambitions de cette recherche ni de son très réel intérêt : les cartes sont difficilement lisibles, à des échelles souvent inappropriées, et la multiplications de symboles peu clairs induit la confusion.
Ces quelques points techniques n’enlèvent heureusement pas grand chose, si l’on veut se donner la peine d’« entrer » vraiment dans cet ouvrage, à l’intérêt de l’ensemble : l’étude d’un terroir, dans son organisation viaire, rurale et économique, en Gaule romaine, et dans une perception « globalisante » qui met en œuvre tant la ville que le milieu rural et qui examine les relations dialectiques entre ces composantes ; une approche sinon totalement novatrice, du moins fort peu mise en œuvre auparavant dans l’aire chrono-culturelle concernée, celle du territoire métropolitain à la période romaine. La question de la relation ville-campagne, certainement si importante pour cette période, est ici prise à bras le corps de manière très suggestive, de même que la question fondamentale de l’artisanat rural : on en vient à souhaiter que des travaux comparables soient entrepris à travers le territoire de l’ancienne Gaule, permettant de fructueuses comparaisons, et renouvelant de manière positive et novatrice le genre quasi éteint de la monographie de civitas : une contribution remarquable donc, qui apporte sans doute encore plus aux recherches sur les aspects culturels, sociaux et économiques de la Gaule romaine qu’au travail sur la stricte métallurgie du fer.
Alain Ferdière

Alle origini della parrochia rurale (iv-viii sec.). Atti della giornata tematica dei Seminari di Archeologia Cristiana (École Française de Rome - 19 mars 1998), a cura di Philippe Pergola, con la collaborazione di Palmira Maria Barbini, Sussidi allo Studio delle Antichità christiane, Città del Vaticano, Pontificio Istituto di Archeologia Cristiana, « Pubblicati a cura del Pontificio Istituto di Archeologia Cristiana », xii, 1999, 638 p.

Organisée à l’Ecole Française de Rome par le Séminaire d’Archéologie chrétienne de l’Institut Pontifical, cette rencontre d’une seule journée fut, en dépit de sa brièveté, un très important colloque dont témoigne l’ampleur de la publication : un volume de plus de 600 pages, édité à peine un an après la tenue de ce séminaire. Une première partie, de cent cinquante pages, présente des synthèses extra-péninsulaires. Nous les examinerons avec les conclusions à l’issue de notre compte rendu.
Une deuxième partie – la plus importante (467 pages) –, propose un bilan géographique des différentes régions de l’Italie de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge, y compris l’Istrie (G. Cuscito) et la Corse (Philippe Pergola), en tout seize communications.
Pour une plus grande homogénéité dans la publication, il avait été demandé aux communicants de suivre un canevas de rédaction qui s’ordonnait autour de sept problématiques définies par Philippe Pergola : 1. le cadre géographique et la nature de l’éventuelle implantation avant la naissance d’un édifice de culte ; 2. la toponymie et l’hagio-toponymie des origines et leurs attestations dans les sources littéraires et/ou hagiographiques ; 3. la nature de l’édifice religieux ; 4. l’éventuelle utilisation funéraire de l’église et sa chronologie en fonction de la première implantation du monument ; 5. l’existence possible de rites cultuels de la cura animarum attestés avant le ixe siècle, ce qui suppose également le recensement de toutes les sources littéraires et/ou épigraphiques antérieures au ixe siècle présentées chronologiquement ; 6. la cartographie des régions ou des provinces prises en considération ; 7. une bibliographie exhaustive. Ce cadre n’apparaît pas dans toutes les communications. Certaines privilégient la seule liste de monuments conservés dans la région et leur description. Ces monographies régionales sont d’importance très variable étant donné la diversité des entités géographiques prises en compte. On aurait souhaité une plus grande homogénéité dans la cartographie qui, bien qu’apparente dans toutes les communications, est un peu le domaine délaissé par les auteurs. Ces derniers ont en revanche fourni une abondante documentation iconographique, photos et plans de presque tous les monuments signalés, de grande qualité.
Pour la Sicile (p. 167-180), R. M. Carra Bonacasa met en évidence une logique d’implantation des diocèses, liée à la longue histoire urbaine de l’île : tous les chefs-lieux de diocèse se trouvent sur la côte, excepté deux. Pour la Sardaigne (p. 181-204), P. G. Spanu retient surtout qu’à la fin du vie siècle, le nombre de diocèses est relativement élevé par rapport à la faible densité de population insulaire. Cela aboutit, selon lui, à un contrôle plus direct des évêques sardes qui prennent ainsi en main des compétences dévolues ailleurs aux prêtres des églises rurales. Pour la Corse (p. 205-214), Philippe Pergola souligne l’extrême pauvreté des sources littéraires et le caractère épisodique et superficiel des recherches archéologiques menées dans l’île. Seuls trois complexes baptismaux ruraux (Cellae Cupiae, Santa Maria di Bravona, Santa Maria di Rescamone), datables d’avant le ixe siècle, y ont été retrouvés. Pour lui, la relation entre les pieve médiévales et les réalités paroissiales antérieures ne repose sur aucune certitude archéologique, tant en Corse qu’ailleurs en Italie.
En Calabre (p. 225-260), G. Bertelli rappelle avec justesse qu’une église aujourd’hui isolée comme Tempietto di Seppannibale est souvent l’unique témoignage d’un établissement humain tardo-antique encore en activité au haut Moyen Âge. Par exemple, des vici fondés sur la route reliant Otranto à Tarante et de ceux fondés sur l’Appia, seuls subsistent aujourd’hui les édifices de culte. Les lettres de Gélase Ier, Pélage et Grégoire le Grand apportent également un nombre important d’exemples d’oratoires privés devenus ecclesia baptismalis ou parrochia.
En Apulie (p. 261-311), G. Volpe, P. Favia, R. Giuliani, constatent que du point de vue archéologique, aucune église n’est antérieure au ve siècle. C’est à cette période qu’ils font remonter la christianisation des campagnes de la région, liée à la création de chefs-lieux de diocèses établis dans des stationes antiques et à la multiplication des fondations privées d’églises. Selon ces auteurs, le &l