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Histoire & Sociétés Rurales

2001/1 (Vol. 15)


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Jacques-Alphonse Mahul, Cartulaires et archives des communes de l’ancien diocèse et de l’arrondissement administratif de Carcassonne, vol. iii, cantons du Mas-Cabardès, de Montréal et de Mouthoumet, Paris, 1861, 495 p., Nîmes, réédition Lacour, coll. : « Rediviva » (25, boulevard Amiral-Courbet), 1999, 300 F

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Les éditions Lacour de Nîmes se sont spécialisées dans la réédition d’ouvrages anciens du Midi de la France, en particulier du Languedoc. Il s’agit là d’un travail tout à fait remarquable, puisqu’il met à nouveau à disposition des curieux et des chercheurs des titres de référence depuis longtemps indisponibles. Il faut seulement regretter la médiocre qualité de ces réimpressions, parfois à la limite de la lisibilité, alors que le prix de vente laisse supposer une meilleure présentation. L’ouvrage de Jacques-Alphonse Mahul comporte en fait 6 volumes. Les deux premiers avaient été réédités dès 1980 par Philippe Schrauben (Le Castelas, 11190 Rennes-le-Château), mais l’entreprise ne fut pas achevée. Les éditions Lacour ont donc pris le relais en publiant les volumes manquant de 1997 à 2000.

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Jacques-Alphonse Mahul (Carcassonne, 1795-Villardonnel, 1871), député de l’Aude sous la monarchie de Juillet, se prit de passion pour l’histoire de sa région. Il rassembla une importante documentation publiée entre 1857 et 1882 dans les Cartulaires et archives des communes de l’ancien diocèse et de l’arrondissement administratif de Carcassonne. Il s’agit par conséquent d’un cartulaire factice composé de textes transcrits, intégralement ou partiellement, ou encore simplement analysés, retenus par l’auteur selon l’intérêt qu’ils lui semblaient avoir. La consultation est relativement aisée, pour qui s’intéresse à l’histoire locale : chaque volume regroupe plusieurs cantons classés alphabétiquement. Chaque commune fait l’objet d’une monographie propre qui se présente selon un ordre intangible : « cartulaire » des actes concernant la commune, « catalogue » des seigneurs, informations sur les églises, sur le territoire communal (les écarts habités) et enfin des statistiques démographiques et économiques du xixe siècle. L’absence d’index des noms de personne limite les investigations qui ne peuvent être au départ que géographiques.

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Les volumes i à iv portent sur des cantons de l’arrondissement de Carcassonne, les volumes v et vi étant consacrée à la ville elle-même. Ce cadre administratif contemporain correspond approximativement à l’ancien diocèse et à l’ancien comté médiéval de Carcassonne, en englobant plusieurs pays audois : outre le Carcassès, la Montagne Noire, une partie des Corbières et du Minervois. Pour l’historien, l’intérêt principal réside dans la publication de sources nombreuses sur les périodes médiévale et moderne. Jacques-Alphonse Mahul s’est attaché à transcrire les copies d’actes languedociens de la collection Doat constituée au xviie siècle par Colbert. Il a sélectionné les documents les plus anciens et plus significatifs, donc de nombreuses chartes (familles aristocratiques, monastères, vicomtes de Carcassonne, roi de France, etc.) qui, souvent, n’ont pas été publiées ailleurs. De larges extraits de délibérations municipales sont aussi édités (par exemple, ceux de Miraval-Cabardès de 1641 à 1673, p. 82 à 103 ou ceux de Villardonnel, pour les années 1679-1694, p. 170 à 179).

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Les ruralistes ne peuvent manquer de trouver de multiples informations sur la genèse des communautés, l’habitat et l’occupation du sol, l’assise et le fonctionnement des seigneuries, les lignages nobles. L’économie y trouve moins son compte, dans la mesure où les archives manuscrites médiévales, comme les censiers ou les terriers, sont négligées, sauf les copies de la collection Doat, dominées par les chartes. Cela dit, la qualité des publications est remarquable. Les transcriptions sont peu fautives, si ce n’est parfois dans la lecture des noms propres. Surtout, toute citation de texte, toute analyse, est référencée avec une grande précision, qu’il s’agisse des textes ou de la bibliographie sollicitée. L’œuvre de Mahul reste indispensable pour qui travaille sur le Languedoc médiéval et moderne. La réédition de ses Cartulaires ne peut que faciliter le travail des chercheurs.

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Jean-Loup Abbé

Jean-Pierre Barraqué, Le Martinet d’Orthez (textes médiévaux inédits). Violence, pactes et pouvoir judiciaire en Béarn à la fin du Moyen Âge, Biarritz, Atlantica, 1999, 309 p.

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Le Martinet est une sorte de cartulaire commencé en 1356 et contenant la transcription de textes du xiiie au xviie siècle ; la municipalité d’Orthez y avait consigné les actes jugés essentiels pour elle, de l’octroi du for en février 1320 (n.s.) au tarif des notaires en passant par le règlement des conflits communautaires. Ce document, quasi mythique pour les Orthéziens, fut utilisé à maintes reprises par les historiens, et en dernier lieu par Yves Darrigrand pour son Orthez médiéval des Moncade à Gaston Fébus (Biarritz, 1992). Du xviie siècle à nos jours, de Marca à Cadier et à Darrigrand, certains auteurs avaient déjà publié quelques actes marquants du Martinet. Cependant aucune édition complète n’en existait, et Jean-Pierre Barraqué comble enfin une lacune pour la partie médiévale du texte.

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L’auteur commence par une description matérielle du registre, reprenant en partie celle de Darrigrand. On y notera quelques erreurs, par exemple dans les dates : le dernier texte date de 1663, et non de 1658 (p. 8). On regrettera aussi que l’analyse du filigrane n’ait pas été plus poussée que celle de Darrigrand, qu’elle reproduit exactement : « Sa forme (deux cercles traversés par un trait terminé en croix latine) est une forme typiquement italienne […], mais le papier peut toutefois provenir de Champagne où l’on copiait les marques italiennes alors en vogue ». Le recours à Briquet, et surtout à Nicolaï, aurait permis de le mettre en parallèle avec d’autres documents, dont un compte bordelais de 1355. Enfin, ni la cote du document ni son lieu de conservation ne sont précisés : il s’agit de la cote AA1 des Archives municipales d’Orthez, déposée aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques.

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Spécialiste des sociétés urbaines méridionales, Jean-Pierre Barraqué axe son introduction, qui reprend le sous-titre de l’ouvrage, sur les rapports de force régissant les diverses composantes de la société étudiée. Le phénomène des pactes et des paix est en effet primordial : très présent et bien connu dans les communautés pyrénéennes et en Espagne (subsiste de nos jours, depuis 1375, la junte de Roncal), il apparaît aussi, même si cela est moins connu, plus au nord ; on se reportera par exemple aux paix d’Aurillac ou à la paix confirmée par Philippe Auguste à la ville de Laon. Cependant, même s’il est vrai qu’« il ne faut pas attendre d’un tel document un tableau précis de la vie municipale, ni une description minutieuse de l’activité économique » (p. 9), ce projecteur braqué sur le conflictuel laisse au second plan d’autres points pourtant essentiels dans la vie quotidienne des Orthéziens et des communautés alentour. Apparaissent entre autres le pacage, l’exploitation des bois, l’interdiction – rappelant les débats de la fin du xxe siècle lors d’opérations de remembrement autour d’Orthez – de détruire les haies protégeant les prairies, les droits de four, les marchés (dès 1481, le marché principal avait lieu, comme encore de nos jours, le mardi), les taxes sur les denrées et les animaux, le commerce des vins, l’organisation du guet pour les villages proches, etc.

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À l’exception de quatre textes en latin et de deux en français, tous les actes médiévaux sont en béarnais. On regrettera donc que l’auteur, contrairement au parti choisi par Paul Ourliac et Monique Gilles pour leur édition des Fors anciens de Béarn (Paris, 1990), n’ait pas donné une traduction du texte, ou au moins un glossaire des termes les plus difficilement compréhensibles pour un lecteur peu familier du béarnais. Le fait que l’édition proprement dite ne comporte pas d’apparat critique, donc pas d’identification des lieux (la carte initiale ne peut tous les indiquer) ni des personnages cités, et qu’aucun index ne la suive, ne facilite pas non plus une utilisation optimale par le lecteur.

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L’ordre des actes dans le Martinet n’est ni logique ni chronologique, souligne l’auteur, qui publie ces actes dans l’ordre dans lequel ils se présentent ; quelques textes malaisés à dater pouvaient justifier ce choix. Mais on aurait apprécié en annexe un essai de reconstitution chronologique, permettant notamment d’avoir une vision cohérente des affaires récurrentes ; cela aurait aussi permis de rapprocher les actes figurant deux fois dans le Martinet, ou les deux parties du tarif des notaires qui, ainsi qu’en atteste un manuscrit des Archives des Pyrénées-Atlantiques (C 677 bis), formaient à l’origine un seul et même texte. On s’étonnera aussi que l’auteur ait omis de préciser qu’il n’avait pas rétabli dans ses analyses le style du 1er janvier, mais conservé le style d’origine. Ce dernier était celui de l’Annonciation (25 mars), ainsi que le montre le registre de Luntz dans lequel, Pâques étant le 17 avril, on passe du 24 mars 1372 au 4 avril 1373. Détail d’importance lorsque, par exemple, l’acte par lequel Gaston Fébus exempte les Orthéziens de péage est daté de janvier 1358 à Morlaàs (p. 203), alors que Fébus est encore en Prusse ; mais en janvier 1359 (n.s.), il est de retour en Béarn. De même plusieurs actes passés par Jeanne d’Artois, au nom de son fils mineur et en se disant « done de Moncade », sont datés du 16 février 1319 (p. 173, 181 et 190). Or vivait encore Marguerite de Moncade, belle-mère de Jeanne, qui avait totalement écarté sa bru du pouvoir ; mais en février 1320 (n.s.), Marguerite était décédée et Jeanne rentrée en Béarn. Les non-familiers du calendrier ecclésiastique auraient aussi apprécié que la mention du mois et du quantième accompagne les textes datés de fêtes de saints.

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En matière de dates encore, quelques erreurs, par exemple pour un acte daté de 1302 alors que le texte indique « m ccc octavo » (p. 101-102). Pour l’arbitrage avec la famille de Porte, annoncé comme étant de décembre 1322 (p. 132), l’indication « anno ut supra » à la fin de l’acte ne renvoie pas au texte précédent du Martinet, datant bien de 1322, mais au texte précédent dans le registre à partir duquel le scribe a recopié l’original ; les serments consécutifs à l’arbitrage étant de janvier 1357 (n.s.), l’acte doit dater de décembre 1356, ce que confirme la présence d’Arnaut d’Arostan et du trésorier Salier, cités en 1354 (p. 183-184) et 1357 (p. 137). On pouvait aussi affirmer, et non supposer, que les doléances de 1436 (p. 63 et 210) émanaient bien des États de Béarn : on retrouve ce texte dans les « Établissements de Béarn » (Arch. dép. Pyr.-Atl., C 679), dans une copie des fors (ibid., C 677 bis), et Cadier, à ce sujet, se référait déjà au Martinet. On remarquera enfin une étourderie faisant attribuer à Charles viii un acte vidimé en 1475 (p. 231), pendant que le second texte en français n’est pas daté et simplement attribué au « roi de France » (p. 246). Or les signatures, le lieu et la date (respectivement 18 juillet et 20 août) permettent de rendre le premier acte à Louis xi et à son secrétaire Tilhart, et de le dater du 18 juillet 1475 à Gaillardbois dans l’Eure, et d’attribuer le second à Charles viii et à son secrétaire Robertet, et de le dater du 20 août 1492 à Melun.

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Désirant probablement reproduire le texte le plus fidèlement possible, l’auteur a respecté l’emploi des majuscules et minuscules, ainsi que l’absence de ponctuation et d’apostrophes de l’original. Mais le tout rend parfois la compréhension délicate ; si l’on voit d’emblée à quoi correspond ce « Dortes » omniprésent, il sera plus malaisé pour le néophyte, par exemple, de lier « daguoes » au lieu-dit des Agoès ou de savoir si « Labadie de Castetis » désigne un nommé Labadie, du village de Castétis, ou l’abbaye laïque du même lieu. Par ailleurs, la lecture souvent difficile de l’original explique sans doute certaines erreurs de transcription. Entre autres, « Bernardus de Bareria Cana baronus jaccensis et leonensis » (p. 101) devait se lire « Bernardus de Bareria, canonicus baionnensis, jaccensis et leonensis », et « au beneffici de anar consulvelhan » (p. 293) devait se lire « au beneffici de cenat consul velheian » (la mention du sénatus-consulte velléien était bien transcrite dans la première copie de l’acte, p. 244). À noter également que la transcription du for reproduit un bourdon déjà présent chez Marca : on passe de « vicecomes Bearnii » à « curie Bearnii » (p. 114), le texte intermédiaire manquant. On se demandera enfin pourquoi l’édition omet deux actes isolés de 1418 et 1453, pourtant signalés dans l’introduction (p. 8). Ces deux actes, relatifs au commerce du vin, et il est vrai transcrits vers 1641, complétaient les autres textes touchant le sujet. De plus, bien que l’auteur ait choisi de ne traiter que le Moyen Âge, signaler certains actes du xvie siècle découlant de ceux du siècle précédent – par exemple une nomination de garde-forestier de 1515 et un paréage de 1582 issus de l’accord de 1493 avec Bonnut – eût aidé le chercheur.

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Malgré ces remarques, on doit savoir gré à Jean-Pierre. Barraqué d’avoir enfin mis le texte du Martinet à la disposition des historiens. On formulera donc le vœu qu’une seconde édition, en corrigeant certains manques de la première, permette très vite à la fois de mieux faire connaître, même au-delà du Béarn, ce document essentiel pour l’étude des communautés du sud de la France, et de mieux mettre en valeur le long et difficile travail de transcription réalisé par l’auteur.

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Marie-Thérèse Lalaguë-Guilhemsans

Jean Boulaine et Jean-Paul Legros, D’Olivier de Serres à René Dumont. Portraits d’agronomes. Paris, Lavoisier-Tec et Doc, 1998, 317 p., 395 F

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Jean Boulaine et Jean-Paul Legros, agronomes de renom, ont publié, sous le titre Portraits d’agronomes, une série de notices biographiques concernant quelques figures plus ou moins marquantes de l’histoire de la science agricole. Cette coûteuse compilation, qui privilégie l’agronomie institutionnelle des xixe et xxe siècles, constitue un utile répertoire pour les scientifiques d’aujourd’hui curieux des cursus de leurs prédécesseurs. Ils y trouveront les noms d’hommes d’étude et de pouvoir qui ont marqué l’histoire de leur spécialité : Polonceau, Bella, Nivière, Lecouteux, Grandeau, Planchon, Viala, etc., mais ni Turbilly, ni François de Neufchâteau, ni l’abbé Grégoire, ni Vilmorin, ni Huzard, ni Leclerc-Thouin, ni Moll, ni Puvis, ni Tessier, ni Yvart, ni Guyot, etc. Le lecteur est, en effet, informé du fait que « des hommes importants ont été laissés totalement de côté ». L’ouvrage s’ouvre sur Olivier de Serres, sans que les absences de Bernard Palissy et d’Estienne et Liébault aient été autrement justifiées. Les auteurs déclarent « impossible de résumer ici cet ouvrage superbe et considérable » qu’est le Théâtre d’agriculture, où ils considèrent cependant que « le bon l’emporte sur le mauvais ».

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Les agronomes étrangers ayant été placés en annexes, par ordre alphabétique, c’est là qu’on trouvera Columelle, seul parmi les Antiques (15 lignes au total, directement issues de la plume de Lucie Bolens – spécialiste des agronomes arabes andalous du Moyen Âge), Ibn Al Awam (même origine) et Arthur Young (d’après la préface de l’édition de 1882 des Voyages en France). Les médiévistes chercheront en vain Pierre de Crescent ou Walter de Henley.

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Les auteurs se plaignent, à plusieurs reprises, d’avoir dû restreindre leur propos « faute de place ». On peut en effet déplorer l’absence exemplaire, parmi bien d’autres, au chapitre consacré à Duhamel du Monceau, de l’agronome britannique Pattullo, dont l’influence sur les Éléments d’agriculture de 1762 est primordiale, et qui constitue un maillon essentiel de l’agronomie française du xviiie siècle. Est-ce au même titre que les auteurs ne mentionnent pas le fait que Duhamel, à ses débuts, s’appuyait avec Jethro Tull, du point de vue de la physiologie végétale, sur des bases erronées : l’absorption de particules de terre par la plantes ?

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Jean Boulaine et Jean-Paul Legros avertissent que « rapprochements et recoupements » sont laissés « à la réflexion du lecteur ». Les historiens demeurent donc libres de dégager des filiations et de se constituer une problématique. Peut-être penseront-ils que les jugements de valeur ne peuvent tenir lieu d’analyse critique, et que la juxtaposition d’éléments biographiques ne suffit pas à faire un portrait. Remarquant qu’Arthur Young « savait aussi faire le portrait des hommes », Jean Boulaine et Jean-Paul Legros nous donnent à propos de Parmentier une appréciation admirative mais tronquée, où manque la chute : « Je n’en dirai que ceci seulement : que je souhaite de voir mes frères se tenir obstinément à leur agriculture scientifique, laissant la pratique à ceux qui s’y connaissent [1][1] Arthur Young, Voyages en France, 19 juin 1789.. »

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Michel Vanderpooten

Jacques Cambry, Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795, édition critique avec introduction et commentaire par Dany Guillou-Beuzit, Quimper, Société archéologique du Finistère, 1999, 503 p.

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Le Voyage dans le Finistère de Cambry méritait cette très belle et minutieuse réédition critique car on connaissait ce monument d’érudition à qui tous les folkloristes et voyageurs du xixe siècle doivent tant sans toujours l’avoir suffisamment avoué, et dont l’auteur est reconnu par l’ethnologie bretonne contemporaine comme l’un de ses pères fondateurs incontestables. D’où l’intérêt profond d’une réédition critique permettant de faire un bilan lucide de la tenue scientifique du discours de Cambry, de la justesse de beaucoup de ses analyses en les comparant aux explications que permet l’état actuel des connaissances.

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Malgré l’importance heuristique de son Voyage, le rôle déterminant que lui-même a joué ensuite dans la fondation et les premiers pas de l’Académie celtique, Cambry n’a toujours pas suscité de biographie. C’est ce constat surprenant qui a poussé Dany Guillou-Beuzit a répondre à un double défi, faire précéder son commentaire critique, non seulement d’une mise en situation détaillée de l’œuvre, mais d’une véritable enquête sur la lignée de ce breton d’adoption dont l’arrière grand-père accepta les propositions des agents recruteurs de Colbert préoccupé de pouvoir disposer de techniciens de qualité pour donner à la marine de son roi toutes les atouts souhaitables. Ensuite l’introduction nous permet de suivre les étapes de l’intégration professionnelle et sociale de cette famille hollandaise particulièrement prolifique. Jacques Cambry quitta donc Tournai en 1670 pour s’installer à Brest et y devenir maître voilier en 1683. Son fils, Philippe, épousa, en 1707, la fille d’un maître calfat et devint lui-même maître charpentier et constructeur de bateau. Il s’installa à Lorient en 1726 et construisit des bateaux pour la Compagnie des Indes avec 1 500 livres d’appointements annuels. Son fils, Gilles, avec 1 800 livres d’appointement, lui succéda en 1740. Huit ans plus tard, il épousait la fille du maire d’Hennebont et du coup tentait d’arborer une particule dans certains documents. C’est ce couple qui donna le jour, en 1749, à Jacques Cambry que l’on destinait, lui aussi à la construction navale. Il fit de bonnes études et commenca, en 1766, le cursus qui devait en faire un ingénieur, mais, nommé sous-ingénieur à Brest, il démissionna en 1771 et se mit à voyager pour le compte de la Compagnie des Indes : Saint-Domingue d’abord puis un séjour prolongé aux Indes, notamment à Pondichéry, Surate et dans d’autres comptoirs ou principautés.

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Mais une carrière d’agent commercial ne le passionnait pas et il se tourna vers la littérature : en 1776, il adressait à Voltaire un conte licencieux de sa composition. Puis, en 1783, il écrivit sur Poussin, l’année suivante sur le magnétisme, enfin sur les troubadours et, au même moment, l’Almanach des Muses publiait sept de ses poèmes. Ensuite on arrive à des étapes mieux connues de sa biographie : en 1785, il prit la défense de la Compagnie des Indes, il aurait également publié un pamphlet contre Calonne. Notre commentateur reconstitue la succession de toutes les publications attribuées à Cambry et qui ont contribué à une notoriété qui lui permet de devenir, en 1787, le précepteur du jeune Alexis Dodun. Il est entré au service d’une des plus riches familles de Lorient qui a fait fortune dans la direction locale des fermes du roi. Cette nouvelle fonction lui permet de séjourner à Paris dans l’hôtel des Dodun, et d’accompagner son élève dans les voyages, en Angleterre, en Suisse et en Italie. Le « Grand Tour » l’amène donc chronologiquement au seuil de la Révolution et il revient à Lorient pour tirer parti des nouvelles circonstances. La quête minutieuse de Dany Guillou-Beuzit donne au personnage de Cambry une complexité qui nous échappait jusque-là dans la mesure où l’on faisait prévaloir l’influence du milieu de la construction navale dont il s’est visiblement affranchi.

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La période révolutionnaire apporte peut-être moins de nouveautés. On y confirme cependant que notre homme, que nous savons plutôt massif et rond tout à la fois, apparaissait comme un modéré proche des Girondins plus que des Montagnards dont il dénonçait les excès et la démagogie dangereuse. De Lorient, il est passé à Quimperlé où il devint, en janvier 1794, malgré ses affinités girondines, président du district. C’est à ce moment que le département le chargea d’une mission pour inventorier, dans les neuf districts du Finistère, les objets curieux et précieux qui pourraient contribuer aux connaissances des citoyens et c’est cette nomination qui allait déboucher sur la publication du fameux Voyage. La mission, dont on avait d’ailleurs élargi le questionnement à tout « ce qui peut intéresser l’agriculture, les établissements publics, les grandes routes, les fontaines, etc., et sur l’administration en général », commença en septembre 1794 pour finir en avril 1795.

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Le commentateur croise les archives pour reconstituer les itinéraires de Cambry, la durée de ses séjours, la nature des collaborations qu’il suscitait localement avec plus ou moins de succès. Il fréquentait surtout les grands chemins, laissait des questionnaires aux administrations des districts, aux municipalités, cherchait à rencontrer les érudits locaux, s’attardant moins dans les districts qu’il connaissait déjà. C’est dire la richesse de de ces 60 pages d’introduction qui résument un long travail de recoupements et de collectes et qui supposent une parfaite connaissance des fonds d’archives du Finistère ansi qu’une lecture assidue de toutes les publications concernant ce même département, et celui du Morbihan au xixe siècle, les diocèses concernés au xviie siècle, ainsi que les voyageurs qui ont traversé ces contrées à l’époque de Cambry.

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La même qualité d’information se retouve dans l’immense travail que représentent les quelque 1226 notes accompagnant, dans les domaines les plus divers, le lecteur arpentant avec Cambry les neuf districts de son département. On ne reviendra pas sur la variété des commentaires de Cambry, sur sa curiosité inlassable et sa sympathie profonde pour le monde paysan et sa culture naïve et forte à la fois. Le Celtomane y retrouvait les accents de la poésie homérique et l’homme des Lumières ne se gaussait jamais des comportements de ces paysans, de ce monde enchanté et onirique dans lequel ils baignaient, car il savait que la misère, la crasse et une ignorance apparente avaient leur contrepartie et n’étouffaient jamais la part d’humanité lucide et résignée qui demeurait en eux. C’est peut-être ce qui manque dans les commentaires un peu secs parfois de Dany Guillou-Beuzit : qu’en-est-il de cette celtomanie de Cambry dans le contexte de la guerre civile qui ravageait le Morbihan voisin et provoquait des raids sanglants dans le disrict de Quimperlé ? Est-ce que l’administrateur, le « patriote » qui étaient en lui condamnaient la révolte paysanne ? En fait la compréhension de « l’ethnologue » semblait chaque fois l’emporter. Enfin nous trouvons certains commentaires critiquant le style ampoulé ou confus de Cambry, bien excessifs ! Certaines de ses formules sont éblouissantes et surtout une sorte d’humour bonhomme colore en permanence une prose à la fois subtile et lyrique. Il n’en reste pas moins que c’est là un livre qu’il fallait faire et qui représente un monument d’érudition obstinée et d’honnêteté intellectuelle.

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Roger Dupuy

Notes

[1]

Arthur Young, Voyages en France, 19 juin 1789.

Titres recensés

  1. Jacques-Alphonse Mahul, Cartulaires et archives des communes de l’ancien diocèse et de l’arrondissement administratif de Carcassonne, vol. iii, cantons du Mas-Cabardès, de Montréal et de Mouthoumet, Paris, 1861, 495 p., Nîmes, réédition Lacour, coll. : « Rediviva » (25, boulevard Amiral-Courbet), 1999, 300 F
  2. Jean-Pierre Barraqué, Le Martinet d’Orthez (textes médiévaux inédits). Violence, pactes et pouvoir judiciaire en Béarn à la fin du Moyen Âge, Biarritz, Atlantica, 1999, 309 p.
  3. Jean Boulaine et Jean-Paul Legros, D’Olivier de Serres à René Dumont. Portraits d’agronomes. Paris, Lavoisier-Tec et Doc, 1998, 317 p., 395 F
  4. Jacques Cambry, Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795, édition critique avec introduction et commentaire par Dany Guillou-Beuzit, Quimper, Société archéologique du Finistère, 1999, 503 p.

Pour citer cet article

« Instruments de travail », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2001 (Vol. 15), p. 316-321.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2001-1-page-316.htm


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