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Histoire & Sociétés Rurales

2001/1 (Vol. 15)


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Christine Rendu, La Montagne d’Enveig. Une estive pyrénéenne dans la longue durée, thèse de doctorat en anthropologie sociale et historique, École des Hautes Études en Sciences Sociales (Toulouse), 21 décembre 2000

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Jury : Benoît Cursente, directeur de recherche au cnrs (Toulouse), Daniel Fabre, directeur à l’ehess-Toulouse (directeur), Jean Guilaine, professeur au collège de France (président du jury), Georges Ravis-Giordani, professeur émérite à l’université de Provence (Aix-Marseille i), Jean-Denis Vigne, directeur de recherche au cnrs (Paris), Élisabeth Zadora-Rio, directeur de recherche au cnrs (Tours).

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Le projet de Christine Rendu était de poser les premiers jalons d’une histoire de l’estivage entendu à la fois comme espace, celui des surfaces d’altitude, et comme pratique, celle de la conduite des troupeaux, les deux ayant été construits ensemble et ne pouvant donc pas être dissociés. Au-delà de cette simplicité apparente, une première difficulté réside dans la rareté des sources écrites, qui a conduit à l’élaboration d’un corpus nouveau articulé autour de la fouille de cabanes de bergers et de sites pastoraux, seul moyen d’aborder une approche dynamique des territoires d’estives. Le second écueil concerne l’image de permanence qui caractérise la montagne et le pastoralisme ; le regard devait donc s’affranchir des déterminismes qui s’attachent à ces milieux et à ces modes d’exploitation.

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La recherche a été menée à partir du finage d’Enveig parce qu’il offrait une étendue de territoire maîtrisable, une exposition en soulane favorable au pastoralisme et une documentation écrite ancienne (xiie siècle). Les fouilles archéologiques ont été menées le long d’un transect afin d’éclairer les complémentarités altitudinales. Parallèlement, elles se sont étendues transversalement pour comprendre les partages sociaux de l’espace. Puis un regard plus affiné a permis de découvrir des sites plus effacés sur des plas pastoraux et d’éclairer la question des déplacements, des abandons, des transformations. En saisissant les jalons d’une occupation sur la longue durée, une chronotypologie allant du Néolithique à nos jours a pu être établie. Mais il demeurait difficile à partir de cet échantillonnage de proposer une interprétation globale, chaque site ou groupe de sites restant un point ou un ensemble isolé. L’apport de l’écologie historique (Bernard Davasse, Didier Galop, Marie-Pierre Ruas) a donc été fondamental en fournissant une série de séquences illustrant les transformations de l’environnement du versant à différentes échelles (locales, régionales). La trame des occupations a été alors corrélée aux dynamiques paysagères. Ainsi sont apparus les grands rythmes de l’anthropisation et les séquences marquantes de l’exploitation de la montagne. Malgré tout, quelques incohérences demeuraient. Parce qu’il s’était formé autour d’elles de petites concrétions d’indices, ces contradictions ont été jugées porteuses d’informations et pouvant conduire à mieux saisir l’objet réel de l’étude. Pour documenter ces dissonances et ces décalages, l’enquête a été élargie à l’espace cerdan et parfois même à la chaîne pyrénéenne. Il requérait d’insister, non sur les lieux, mais sur les relations qu’ils entretiennent, sur les oppositions et les complémentarités qu’ils nourrissent, ce qui demandait une approche systémique et des comparaisons diachroniques.

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L’exemple de l’Orri deu Corbill, situé à 1 900 m d’altitude, illustre le propos. L’incendie d’une cabane datée des viiie-ixe siècles a livré de nombreux vestiges de seigle. Partant de l’hypothèse d’une culture locale, comment l’expliquer à cette date et à cette altitude puisqu’elle ne peut être reliée à une forte pression démographique, la palynologie montrant une pression humaine encore modérée sur la forêt montagnarde ? C’est donc à une pratique faisant référence à un système particulier que renvoie cette découverte : une agriculture temporaire par essartage en contexte forestier. Or, au même endroit, au xviie siècle, un capbreu atteste aussi d’une agriculture temporaire. À regarder le Pla isolément, l’image d’une écrasante permanence domine. L’inscrire dans l’espace entier du versant permet de comprendre la nature du changement : entre les xe et xiiie siècles, le versant s’est spécialisé dans l’élevage et est devenu herbager. L’agriculture temporaire du xviie siècle renvoie à une agriculture du gazon, coûteuse en main-d’œuvre et qui est le fait des grandes maisons des hameaux. Par contraste, la découverte de certains seuils permettait de relativiser les pratiques documentées par l’ethnographie contemporaine.

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L’approche globale d’un petit espace dans la très longue durée a appréhendé un peu de la structure de l’estivage et de certaines de ses transformations. La pertinence de cette échelle de temps particulière tient sans doute à ce qu’elle fait dialoguer des époques différentes et autorise la mesure de ce que toutes partagent et de ce que chacune d’elles transforme d’un même espace et d’une même structure.

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Pour commencer, Benoît Cursente s’attache à brosser un panorama de la thèse, qu’il qualifie d’emblée d’extraordinaire au sens premier et fort du terme. En 600 pages très bien présentées et illustrées, cette thèse révèle d’abord un authentique écrivain sachant, avec une égale aisance de plume, aussi bien décrire la gestuelle du concret qu’exposer des considérations théoriques. Le découpage en huit chapitres et trois parties donne une fausse apparence cartésienne à ce qui est, délibérément, un cheminement spiralaire. La thèse démarre par une ouverture ethnographique magistrale sur les pratiques et les mutations contemporaines. Le môle scientifique sur lequel s’appuie le propos de thèse est la seconde partie, toute entière consacrée à la description minutieuse des fouilles. En continuant à suivre le cheminement du chercheur, on débouche sur la partie finale qui résout les contradictions, les apories et les questions apparues dans les chapitres précédents. Dans une tension permanente entre les pluridisciplinarités, les temporalités éclatées, les échelles différentes, le discours de la méthode gagne un cran de complexité. Ainsi est-il vain, parfois, de chercher à tout prix des recoupements interdisciplinaires ; ce sont alors les failles, les contradictions qui se révèlent les plus fécondes. Ce regard neuf et innovant est magistralement mis en pratique lors de la confrontation des registres d’inquisition de Jacques Fournier et des données de fouille. Benoît Cursente insiste sur l’importance et la diversité des apports scientifiques de la thèse dont l’objectif était une historicisation des pratiques et des espaces pastoraux sur la longue durée. Pour ne parler que du Moyen Âge, l’objectif est pleinement tenu. En dépit d’une illusoire apparence d’atonie, liée à la labilité des vestiges laissés, les viiie-xiiie siècles sont le temps d’une croissance extensive caractérisée par la mobilité et la plasticité des parcours. Les xive et xve siècles sont moins des siècles de crise que ceux d’une restructuration d’ensemble doublée d’une orientation vers une spéculation laitière ; le système des maisons dominantes qui se met en place se projette dans les estives par la pétrification des cabanes et la rigidification des territoires. Chemin faisant, Christine Rendu jette aux oubliettes quelques lieux communs comme la domination absolue des grands troupeaux cisterciens ou le caractère second et subordonné des hameaux par rapport aux villages. L’apport de la thèse à l’histoire de la civilisation pyrénéenne est considérable : il existe bien une structure anthropologique comparable sur les versants des Pyrénées, mais elle se marie avec un extraordinaire éclatement, ce qui conduit à la multiplication des facettes sociales. La sensibilité du microcosme pastoral aux sollicitations extérieures de la société est magnifiquement démontrée : les cabanes d’Enveig enregistrent les grands événements du monde extérieur dont elles se font l’écho.

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Une discussion s’engage ensuite sur différents points comme l’interprétation de la fondation et le peuplement du bourg de Puigcerda où, selon Benoît Cursente, le rôle des cadets des maisons pastorales a vraisemblablement été prépondérant, l’étymologie de la pleta, enclos où sont parquées les brebis, ou le problème de la couverture des cabanes. Avant de terminer, Benoît Cursente tient à souligner que ce qui est jugé aussi au travers de cette thèse est un mode de fonctionnement collectif exemplaire, celui d’une équipe réunie autour de Christine Rendu. Ce mode de fonctionnement n’empêche pas une valorisation individuelle, ici celle de Christine Rendu dont il apprécie le très bon profil de chercheur. En qualifiant la thèse de petit chef-d’œuvre, il clôt son intervention, en se déclarant fier d’avoir participé au jury.

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Jean-Denis Vigne prend ensuite la parole. Il commence par exposer qu’il lui a été difficile de réunir quelques critiques tant la thèse est d’une rare qualité aussi bien par sa forme que par sa construction et sa rigueur sans faille. À force de bien chercher, il a fini par découvrir un problème d’échelle sur une des cartes et un niveau manquant sur l’un des plans de cabanes. Les arrêts fréquents du texte sous forme d’introduction et de conclusions lui ont été très utiles lors de la lecture, lecture qui s’est révélée s’apparenter à un véritable roman policier placé sous le signe du 6 (600 pages, 600 titres bibliographiques, etc.) tant le fil du discours n’est pas linéaire bien que clairement orienté. Les en-têtes sont de véritables joyaux. Les qualités heuristiques de la démarche sont mises en exergue : espace géographique restreint, mais vaste diachronie qui permet de lire la Préhistoire avec le regard de l’historien, prise en compte exhaustive des contextes écologique, technique, social, historique et politique et de multiples sources documentaires, constant aller-retour entre les échelles locale et régionale. Cette démarche exemplaire s’enrichit d’une lucidité de l’au-delà des mots et des faits. Les 22 datations au 14C sont suffisantes pour asseoir la chronologie. Il est intéressant de noter du point de vue de la dynamique des paysages qu’il n’y a pas de très vieux arbres. Il félicite Christine Rendu pour son courage et sa ténacité : faire de l’archéologie sans matériel, en altitude, sur des traces ténues est un travail ingrat et difficile. Il rend hommage à cette occasion à Pierre Campmajo dont la collaboration a été déterminante pour l’archéologie régionale. Près de trente phases de construction de cabanes et quatre enclos ont été disséqués à la fouille, trente-deux enclos, six couloirs de traite et vingt autres cabanes ont été reconnus et relevés. À l’échelle de la montagne d’Enveig, ce corpus est gigantesque. Ce travail archéologique remarquable, conjugué au mariage parfaitement maîtrisé de sources diverses, amène à une réflexion de fond sur l’archéologie environnementale, réflexion parmi les plus pertinentes jamais exposées.

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Jean-Denis Vigne dégage ensuite des points de réflexions et de discussion. Il souligne la mise en évidence d’une utilisation des prairies naturelles d’altitude pour les premières utilisations pastorales néolithiques, d’une déforestation du haut vers le bas du versant au Néolithique moyen et d’une spécialisation des productions au Néolithique final, autant de faits qui enrichissent de manière cohérente sa propre vision régionale des élevages néolithiques. Il s’est demandé si les mutations observées entre les xive et xvie siècles (relâchement de la pression forestière, chute des revenus des pasquiers royaux, « verrouillage » des transhumants) n’auraient pas dû aussi être examinées à la lumière des changements climatiques du début du Petit Âge Glaciaire, probablement plus sensibles en altitude. La thèse apporte beaucoup à la compréhension de toute la chaîne opératoire depuis la fabrication du fromage jusqu’aux techniques d’élevage. Il se réjouit du profit que l’archéozoologie pourra faire des référentiels zootechniques actuels et historiques originaux qui y sont exposés. Le plus important est d’avoir montré l’intégration du fait technique à l’histoire et l’extraordinaire plasticité des modes de gestion des troupeaux à l’échelle de la décennie. Pour terminer, Jean-Denis Vigne qualifie ce travail enthousiasmant d’événement scientifique et remercie Christine Rendu de lui avoir permis d’y participer aujourd’hui avec la cravate, mais aussi, en montagne, avec le sac à dos et les chaussures.

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En troisième lieu, Élisabeth Zadora-Rio exprime toute son admiration pour l’énormité du travail présenté et son émotion à la lecture de la thèse qui sait à la fois allier des qualités de rigueur scientifique et de raisonnement tout en ménageant une place à la rêverie et à la poésie, ce qui rend l’œuvre présentée absolument unique. Ainsi, la présentation des monographies archéologiques sous la forme d’un récit d’exploration et de voyage dans l’ordre de la découverte est-elle absolument captivante. Elle félicite Christine Rendu pour la fermeté de sa démarche archéologique, au cœur de la recherche, qui vise à mieux comprendre les transformations des usages sociaux dans un espace donné. Par sa parfaite maîtrise de sources variées, ces volumes offrent une véritable leçon de méthode sans l’ombre d’une cuistrerie et le résultat est impressionnant. Une telle approche s’est révélée particulièrement féconde : ainsi les regards décalés sur un même espace et la prise en compte des angles morts sont des idées fortes de la thèse. Le chapitre intitulé « Le silence des Criées » en est une admirable démonstration. Il illustre aussi toute la liberté prise par l’impétrante par rapport à un déroulement strictement linéaire. Élisabeth Zadora-Rio émet ensuite quelques réserves sur l’utilisation des pics de probabilité pour les datations au 14C au lieu des fourchettes, même si la prise en compte d’arcs de temps ne change rien à la chronologie établie, et sur l’usage de la toponymie, en particulier du terme de conciliabulum. Elle juge le chapitre sur le rôle des abbayes moins abouti que les autres, mais c’est évidemment relatif, étant donné la qualité exceptionnelle de ces derniers. Elle conclut son intervention en déclarant que le présent travail est une nouvelle manière de faire de l’histoire.

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D’emblée, Georges Ravis-Giordani souligne tout le plaisir intellectuel et esthétique qu’il a pris à la lecture de la thèse : même les parties archéologiques, pourtant arides et ingrates, constituent un régal. Il met en exergue l’originalité de la recherche, la rigueur de la méthode, la prudence des conclusions et des hypothèses. L’un des acquis majeurs de ce travail est d’avoir inscrit l’analyse ethnographique dans la longue durée, non pas une longue durée statufiée dans l’immobilisme ou la stabilité confortable, mais une longue durée dynamique, innovante, faite d’accélérations, de déprises, de ruptures. Le second apport de la thèse concerne l’établissement d’une typologie des sites étudiés, notamment à partir d’une typologie des foyers (de cuisine, de chauffage, etc.) en liaison avec les phases d’occupation pastorale des zones de piémont et des zones sommitales. Ainsi, les fluctuations des limites de la montée ou la descente des troupeaux, dont le mouvement d’aller vers les confins est le moteur, sont-elles éclairées. Georges Ravis a apprécié la description des techniques de gestion des troupeaux, en particulier celle de l’enroulement en mouvement tournant afin que le troupeau, faisant bloc, soit invulnérable. Elles permettent d’avoir une nouvelle lecture du terrain. À ce sujet, il développe un long parallèle avec la Corse et engage un dialogue nourri avec l’impétrante. Pour la publication, il souhaiterait un lexique et un tableau plus synthétique et plus réduit intégrant mieux les résultats des différentes disciplines (palynologique, anthracologique, stratigraphique, etc.). Il a également beaucoup apprécié les décollages à la verticale type Caravelle telle la comparaison p. 589 entre la montagne et la mer. Pour conclure, Georges Ravis rejoint Élisabeth Zadora-Rio en déclarant que ces volumes, exceptionnels, sont une invitation à faire de l’ethnographie autrement.

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Le projet de Christine Rendu d’étudier le pastoralisme sur la longue durée est aujourd’hui arrivé à terme. Pour en avoir suivi le mûrissement progressif, Daniel Fabre s’en réjouit. La thèse définit la montagne non pas comme un dénivelé, un espace géographique, mais comme une complexité d’usages, de mémoires, de pratiques, de références. Elle décuple le lieu et la façon dont elle est écrite et montre l’investissement, l’adhésion à une culture, la naturalisation catalane et cerdane. Sa problématique est un modèle. Elle donne une leçon de complexité dans un espace a priori indifférencié et abandonné. Les traces infimes seraient incompréhensibles si elles n’étaient pas reliées à un enchaînement de systèmes pastoraux. Le monde pastoral est un monde sans outils, sans vaisselle, donc sans traces. Les outils pastoraux sont des outils mentaux, intellectuels telles les opérations de conduite des troupeaux au sens large du terme. Ce monde ne se concrétise pas, ne se matérialise pas. Le seul instrument de ce métier est la cabane appelée baraque en Corse : il fallait qu’un jour quelqu’un la pose au centre d’une problématique et suive les mutations des pratiques. L’un des côtés extraordinaires de la thèse est la polydisciplinarité de l’histoire à l’ethnographie en passant par l’archéologie et les disciplines paléoenvironnementales. Quant à la palette ethnographique, elle est parfaitement maîtrisée depuis l’observation minutieuse des objets et des gestes jusqu’au décryptage des symboles. Les stratégies mises en œuvre sont donc extrêmement complexes comme l’archéologie, définie comme une expérience de désorientation temporelle, et offrent des combinaisons temporelles diverses.

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Ainsi l’ethnographie est envisagée comme un réactif chimique pour réaviver le sens de l’histoire appréhendé comme une série de ruptures, de renaissances : c’est une véritable leçon de prudence en matière d’explication comme cette cabane d’Ossau, qui permet à l’impétrante de revisiter Montaillou et de critiquer Emmanuel Le Roy Ladurie. La montagne n’est pas un lieu immuable, mais une immense loupe où les grandes césures de l’histoire sont visibles et qui autorise l’approche du point de vue autochtone sur le temps passé et pensé. La montagne est aussi le lieu des confins, où les troupeaux empiètent les uns sur les autres : la thèse restitue ces limites dans leurs fondements naturels et métaphysiques. Enfin la montagne est aussi un monde d’hommes jeunes, célibataires : la hiérarchie des animaux rejoint d’ailleurs celle des âges et ces volumes montrent les types de frontières et d’espaces invisibles qui s’expriment dans ce milieu particulier. Pour Daniel Fabre, ce travail est une parfaite démonstration d’une pratique d’élucidation scientifique d’un problème menée avec rigueur et avec plusieurs stratégies, ce qui aboutit à des explications jamais monocausales.

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Pour Jean Guilaine, la thèse de Christine Rendu illustre de très belle manière la circulation heureuse des doctorants au sein des différentes équipes de recherche toulousaines. C’est l’une des forces de ce travail que d’avoir su naviguer avec une telle aisance entre disciplines en en transgressant les barrières, ce qui lui donne une excellente acuité de jugement. On doit à cette thèse d’avoir fait exploser un certain nombre de clichés : celui de l’archaïsme supposé de la pierre sèche dans le bâti, celui de la civilisation traditionnelle, expression qui est un véritable non-sens, ou encore celui de l’opposition factice entre la plaine, monde ordonné, et la montagne, terre de liberté. Christine Rendu s’est attaquée à l’archéologie a priori la plus rebutante qui soit : celle du fugace. Elle a suivi des micro-traces archéologiques et a proposé ainsi un modèle alternatif à l’archéologie traditionnelle. La chronotypologie des cabanes, considérées souvent comme intemporelles, suscite toute son admiration.

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Cependant, il pense que la perception de la Préhistoire est biaisée, car elle n’est perçue qu’au travers de cabanes souvent postérieures : il lui semble qu’il faudrait tenter maintenant une archéologie de la terre, d’une lecture encore plus ténue, puisqu’il existe encore des cabanes de terre en Ariège, et fouiller les barres rocheuses, sentiment partagé par Christine Rendu. Ainsi s’explique sans doute l’absence d’enregistrement des chasseurs du Mésolithique qui ont sans doute fréquenté très tôt la montagne. D’ailleurs, la thèse suggère que la conquête de la montagne a dû être très rapide. En revanche, il souligne la richesse des données cerdanes pour l’Âge du Bronze et du Fer.

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Jean Guilaine interroge ensuite Christine Rendu sur la chronologie de l’utilisation de l’araire et sur la rentabilité de l’agriculture de montagne, notamment de la culture du seigle, qui a été enregistrée à la Balma Margineda dès le Néolithique. Celle-ci répond que ce type d’agriculture est peu rentable ; en secteur ensoleillé, elle participe à un système d’essartage. Jean Guilaine souligne que la multiplication des regards sur un même objet impliquait également la multiplication des embûches. Se reconnaissant pleinement dans ces volumes, il clôt la soutenance en indiquant que la thèse n’est pas seulement un modèle de réflexion ethno-historico-archéologique, mais une thèse humaniste, qui manifeste un profond attachement à la montagne.

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Sous l’ovation du public, le jury s’est retiré pour délibérer, puis a proclamé Christine Rendu, docteur, mention très honorable, avec ses félicitations unanimes, sous une salve d’applaudissements et un concert de clarines.

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Aline Durand

Franck Brechon, Réseau routier et organisation de l’espace en Vivarais et sur ses marges au Moyen Âge, 4 vol., 1368 p., thèse de doctorat d’histoire, Université Louis Lumière-Lyon 2, 21 octobre 2000

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Jury : Monique Bourin, professeur à l’Université de Paris i (rapporteur), Noël Coulet, professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille i (rapporteur), Pierre Guichard, professeur à l’Université de Lyon 2, Daniel Le Blévec, professeur à l’Université de Montpellier iii, Marie-Thérèse Lorcin, professeur émérite à l’Université de Lyon 2 (directeur de la thèse), Denis Menjot, professeur à l’Université de Lyon 2 (président du jury).

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Respectant la tradition, le candidat présente en préambule son travail. Partant du constat que l’histoire routière reste, pour le Moyen Âge, encore largement à écrire, Franck Brechon s’est employé à écrire une histoire totale de la route médiévale en fixant son attention sur le Vivarais, région de confins entre Massif Central, vallée du Rhône et Bas-Languedoc. S’appuyant sur un très large corpus de sources écrites et cartographiques, depuis les chartes du haut Moyen Âge jusqu’au cadastre napoléonien, et sur les apports de l’archéologie extensive, l’auteur a tout d’abord reconstitué et cartographié (au 1/25 000e) un réseau routier qui s’étend, à la fin du Moyen Âge, sur plus de 2 000 km. Fort de cette base documentaire, il a pu développer ensuite une large synthèse dont il expose les grands traits.

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Franck Brechon évoque en premier lieu la densité du réseau viaire en Vivarais qui structure fortement l’espace et le peuplement et voit une part non négligeable de la population vivre directement ou indirectement de celui-ci. Il note la forte structuration de ce réseau : certains axes concentrent le trafic à longue distance, alors que d’autres sont dévolus aux circulations régionales. Structuré, le réseau routier n’en est pas moins anastomosé et se présente en fait comme un faisceau de tracés parallèles où la notion d’itinéraire principal subsiste néanmoins. L’auteur remarque la polarisation du réseau. Les principaux itinéraires sont orientés sur un axe est-ouest, seuls deux d’entre eux échappent à ce modèle, le sillon rhodanien et la route de Régordane, qui constituent tous deux des axes majeurs à l’échelle de l’Europe, reliant les régions comprises entre Loire et Rhin aux ports méditerranéens. Cette polarisation s’explique, pour l’essentiel, par les circulations commerciales nées de la nécessaire complémentarité entre plaines rhodaniennes, Bas-Languedoc ou Provence d’une part, et Massif Central de l’autre.

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Étant avant tout tributaire du développement du commerce médiéval, le réseau routier vivarois de la fin du Moyen Âge ne doit presque rien au réseau antique. Celui-ci est encore principalement utilisé durant le haut Moyen Âge, mais cette période voit aussi naître de nouveaux chemins, desservant principalement les régions nouvellement mises en valeur aux siècles carolingiens. Lorsque le commerce commence à s’animer entre vallée du Rhône et Massif Central, à partir du xiie siècle, une sélection s’opère, privilégiant les routes correctement orientées, les autres étant réduites au rang d’axes locaux. Répondant à des besoins de circulation précis, dans des conditions naturelles particulières, les routes vivaroises apparaissent étroites, fort pentues, et la plupart du temps très modestement aménagées. Mais les murs de terrasse, les aménagements du rocher et surtout les très nombreux ponts, souvent vertigineux, témoignent de l’attention que les populations portent aux routes, malgré leurs moyens limités. Ces routes sont le domaine des caravanes muletières : point de roulage ici. Il faudra attendre le xviie siècle et l’essor du transport par chariot pour que le réseau routier médiéval montre ses insuffisances.

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L’auteur conclut en évoquant l’importance de la route comme facteur de structuration du peuplement. Au-delà de l’onomastique routière, son influence directe se lit d’abord dans la répartition de l’habitat. Dans les régions d’occupation antique limitée, ou mises en valeur durant le haut Moyen Âge, la route apparaît comme un axe autour duquel se répartit le peuplement. Par la suite, le château recherche aussi la proximité de la route, non pas pour la contrôler militairement, mais pour en tirer profit économiquement grâce à la perception de péages, qui se multiplient la fin du xiie siècle venue. Néanmoins, l’influence de la route ne se fait pas directement sentir sur la cristallisation des villages, qu’ils soient d’origine ecclésiale ou castrale. Le regroupement des hommes s’opère sous l’impulsion d’autres facteurs indépendants des circulations. En revanche, le lien entre route et peuplement culmine avec l’essor urbain. En effet, les principales villes, mais aussi nombre de bourgs, sont implantés sur un axe routier, ou plus encore, au carrefour de deux ou trois axes. Le réseau urbain est donc très largement tributaire du réseau routier dont il reprend la morphologie.

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Exception faite de quelques remarques de forme (absence de cartes à échelle intermédiaire, problèmes dans la citation des mots latins), Monique Bourin souligne avant tout les grandes qualités de la thèse présentée : ampleur du sujet, minutie avec laquelle les données sont traitées, très nombreuses références bibliographiques alimentant des comparaisons judicieuses, avec les régions voisines mais aussi avec des pays plus lointains, et enfin grand intérêt des résultats obtenus. Elle se dit admirative de la rigueur du travail d’élaboration historique. L’auteur recourt avec prudence, mais néanmoins efficacité, à la documentation postérieure pour éclairer les lacunes des sources médiévales. Il sait par ailleurs utiliser la documentation planimétrique, sans toutefois en outrepasser les possibilités. Pour Monique Bourin, la thèse de Franck Brechon est, au travers de l’exemple vivarois, le premier portrait en profondeur du transport médiéval méditerranéen. Ce travail présente une chronologie très convaincante et cohérente du réseau routier en Vivarais et sur ses marges, mais sans simplification abusive. Franck Brechon démontre qu’une route ne suffit pas à assurer la vitalité des lieux qu’elle traverse ; elle est plutôt le moyen d’organiser le développement et si elle survit un temps à la déchéance des zones traversées, elle en subit à son tour les conséquences. Monique Bourin précise qu’elle a particulièrement apprécié les pages de synthèse concernant la description du réseau routier, ainsi que le chapitre concernant les villes et leurs liens avec le réseau routier. Elle pense cependant, comme le suggère le candidat lui-même, qu’il faudrait aller plus loin dans l’analyse des transactions passées devant notaire et revoir les procédés utilisés pour cartographier le rayonnement des villes, en observant, par exemple, quel type de contrat se passe devant un notaire urbain. Elle se dit enfin très intéressée, malgré quelques réserves méthodologiques, par les pages d’onomastique routière où l’auteur utilise une démarche tout à fait novatrice pour esquisser une image spatiale des routes. Monique Bourin achève son intervention en souhaitant que cette thèse soit rapidement publiée, non seulement pour la connaissance du Vivarais et du versant méridional du Massif Central, mais plus largement pour ses méthodes et sa valeur d’exemple.

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Marie-Thérèse Lorcin exprime tout d’abord sa joie de voir la thèse de Franck Brechon enfin soutenue. Elle remarque ensuite que le travail présenté est très original : reconstituer le réseau routier médiéval d’une région est une entreprise qui n’avait jamais été tentée. Elle note que la reconstitution des 2 000 km d’itinéraires réalisée par l’auteur est le fruit d’une méthode rigoureuse associant l’étude des textes médiévaux, de la documentation postérieure et des travaux de terrain. Pour elle, l’auteur prouve que l’on peut aborder l’étude d’une région rurale, sous l’angle des productions agricoles, des échanges, du peuplement, etc., d’une manière inhabituelle et originale, en reconstituant le quadrillage de l’espace par les routes qui le traversent de part en part, même s’il ne s’agit que des grandes mailles du réseau, l’auteur n’ayant pas retenu les chemins reliant entre elles deux localités proches. Marie-Thérèse Lorcin conclut en remarquant que si l’on peut reprocher à cette thèse quelques maladresses de forme, il s’agit là d’un travail novateur apportant beaucoup à la connaissance du sud-est du Massif Central au Moyen Âge et des échanges commerciaux qui irriguent alors cette région. Elle souhaite la poursuite des recherches sur les pistes ouvertes par ce travail et félicite l’auteur d’avoir su mener à bien, seul, une recherche que l’on aurait pu croire irréalisable sans une équipe.

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Daniel Le Blévec souligne de prime abord la nouveauté de la thèse de Franck Brechon. Il note que le candidat témoigne d’une capacité remarquable à réunir toutes les données qu’il a relevées pour en faire un tout cohérent, à les ordonner en une présentation claire, à les soumettre au crible d’analyses pertinentes, fondées sur une méthodologie rigoureuse. Selon Daniel Le Blévec la thèse soumise au jury est un travail de grande ampleur, fourmillant de précisions, de cartes, de références, offrant aux spécialistes du sujet traité une masse considérable de renseignements sûrs, et amenant désormais le Vivarais à occuper une place de choix sur le devant de la scène historiographique française. Ce constat préalable fait, il demande au candidat quelques éclaircissements sur les liens qu’entretiennent les prieurés dépendant de l’abbaye de Saint-Gilles avec le réseau routier, sur d’éventuels pèlerinages locaux et enfin sur l’existence d’une hospitalité liée à l’implantation d’ermitages. Toutes questions auxquelles l’auteur répond avec précision. Daniel Le Blévec émet ensuite quelques réserves sur divers points abordés par l’auteur : il remarque ainsi que les léproseries ne peuvent en aucun cas être considérées comme des lieux d’accueil, il met aussi en garde le candidat contre le sens ambigu du mot hospicium et regrette encore que l’essor hospitalier n’ait pas été davantage lié au renouveau évangélique des xiie et xiiie siècles. Enfin, il ne souscrit pas au lien étroit que fait l’auteur entre le déclin de la route de Régordane et l’arrivée de la curie pontificale à Avignon, qui ne tient pas compte de l’intérêt de Philippe le Bel pour la vallée du Rhône dès la fin du xiiie siècle et de l’utilisation que fait celui-ci du droit romain pour fonder l’installation de son autorité. Malgré ces quelques critiques, M. Le Blévec achève son intervention en réaffirmant son opinion très favorable à l’égard d’un travail d’une très grande qualité.

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Noël Coulet souligne tout d’abord les mérites de ce qu’il considère comme un excellent travail. Il remarque l’originalité du propos, la solidité et l’ampleur de la documentation, la rigueur et même l’ingéniosité de la méthode historique et, enfin, l’intime connaissance du milieu qui donne au travail présenté un réel sens du concret. Il déplore toutefois un certain nombre de défauts : un plan qui n’est pas entièrement satisfaisant (une quatrième partie mal placée et hétéroclite), une présentation des références et une organisation de la bibliographie laissant à désirer ainsi que des citations latines d’une correction douteuse.

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Puis il s’attache plus particulièrement aux développements concernant les auberges et la transhumance. Il constate en premier lieu que cette thèse apporte des éléments nouveaux à la connaissance de l’hospitalité payante. Abordant ensuite la question de la transhumance des troupeaux ecclésiastiques, Noël Coulet note avec l’auteur que la transhumance apparaît avec l’arrivée d’ordres nouveaux qui s’adonnent intensément à l’élevage, mais il regrette qu’il soit difficile de suivre, dans ce domaine, la démonstration de l’auteur en raison d’un choix cartographique inadapté. Par ailleurs, il se montre dubitatif sur l’affirmation de Franck Brechon selon laquelle la transhumance d’été précède, en Vivarais, la transhumance inverse, l’hypothèse lui apparaît mal étayée. Enfin, M. Coulet regrette que l’auteur ait consacré un trop court chapitre à la transhumance des troupeaux des laïcs, celle-ci est essentiellement abordée à partir d’un document publié en annexe dont l’interprétation reste, selon lui, très insuffisante. Au-delà de ces quelques remarques, Noël Coulet conclut en félicitant Franck Brechon pour sa belle étude et souhaite que celle-ci soit publiée.

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Pierre Guichard, en tant que directeur de l’umr 5648 (Lyon 2-cnrs-ehess), manifeste en premier lieu sa satisfaction de voir aboutir une thèse associant l’étude minutieuse des textes et la prise en compte du terrain, dans la continuité d’autres travaux fidèles à l’esprit qui est celui du centre médiéviste lyonnais depuis de nombreuses années. Selon lui, il y a incontestablement beaucoup d’aspects originaux et neufs dans la volumineuse thèse de Franck Brechon. Le premier est l’ambition d’ensemble de parvenir à une véritable « archéologie de la route », sans guère d’antécédents pour l’époque médiévale. Le second est l’effort d’appréhension du fait routier et de la circulation dans un espace à la fois restreint à l’échelle nationale et considérable pour un seul chercheur.

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Remarquant la qualité de la présentation, Pierre Guichard regrette toutefois l’absence d’un index et d’une table des matières par volume qui rendraient l’ouvrage de consultation plus aisée. Mais il félicite l’auteur pour l’ampleur de la bibliographie qui s’ouvre largement aux travaux réalisés hors du territoire français ; la bibliographie italienne, suisse et espagnole est abondante même si dans ce dernier cas Pierre Guichard souligne quelques lacunes ou s’interroge sur la pertinence de certaines références. Il reconnaît ensuite être, d’une part, très extérieur au sujet de la thèse et, d’autre part, très familier de certains des itinéraires traités en raison de ses origines nord-vivaroises. Il s’appuie donc sur sa connaissance du terrain pour présenter diverses remarques de détail et un questionnement plus méthodologique. Sur ce dernier point, il insiste surtout sur l’absence, dans les cartes présentées par l’auteur, d’une transition entre le niveau de détail et la synthèse ; il regrette en particulier l’absence de cartes synthétiques plus précises. Pierre Guichard conclut son intervention en notant que ce travail mérite la plus grande attention et de vifs éloges.

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Denis Menjot se déclare tout d’abord impressionné par le volume de la thèse. Il souligne qu’il s’agit d’une approche neuve d’un sujet essentiel mais actuellement délaissé par les historiens. Il note que le choix du Vivarais est judicieux : située à un carrefour stratégique, commercial et politique, la région constitue un excellent laboratoire pour l’étude du réseau routier et de l’organisation de l’espace. Il note que l’impétrant met en œuvre une stratégie méthodologique associant judicieusement l’étude des traces écrites et matérielles, et se dit admiratif devant la minutie des recherches et l’imposante masse de documents exploités : actes notariés, registres comptables et fiscaux, textes narratifs, cadastres, sources archéologiques, microtoponymes, tous parfaitement critiqués avant d’être exploités. Les sources sont remarquablement mises en œuvre par l’auteur, même si leur hétérogénéité et leur indigence ponctuelle donnent quelquefois un caractère impressionniste à la thèse, notamment à propos des produits qui circulent dont l’étude ne peut dépasser le stade qualitatif. Denis Menjot remarque ensuite que le travail est bien structuré et présente un plan logique et rigoureux, même si certains choix sont contestables (quatrième partie notamment). Il note que les conclusions qui terminent chaque chapitre et chaque partie sont bienvenues mais il aurait souhaité que l’introduction insère mieux le sujet dans le contexte européen et la problématique de la frontière. Le président du jury félicite l’auteur pour la présentation formelle, bonne en dépit de quelques broutilles, et la qualité de l’apparat critique : les annexes (tableaux, cartes et documents) lui apparaissent toutes utiles, apportant de précieux renseignements, et l’imposante bibliographie, très ouverte, témoigne de la solidité des assises documentaires du travail.

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Denis Menjot relève ensuite que l’auteur aboutit à des résultats importants mais toujours nuancés. Parmi ceux-ci, il relève, entre autres, la parfaite adaptation de l’infrastructure routière au portage, la structuration du réseau et sa polarisation à cause des contraintes du relief, la multiplication des tracés parallèles, le grand nombre des structures d’accueil, le rôle prépondérant de la route dans la structuration de l’espace et notamment l’organisation du réseau urbain, etc. Certaines conclusions lui apparaissent pour plus banales (commerce des grains et du sel, orientation Est-Ouest des routes) voire nuançables (problème de la typologie des routes). Enfin, certains problèmes traités semblent un peu en marge du sujet (pèlerinage du Puy par exemple) et ne nécessitaient pas de développements aussi importants, mais Denis Menjot suppose qu’ils annoncent les chantiers que l’auteur pourra ouvrir à la suite de sa thèse.

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Pour conclure, le président souligne que le travail de Franck Brechon est une véritable thèse d’histoire dans sa démarche explicative. Il indique qu’il a eu beaucoup de plaisir à voyager avec l’auteur sur les routes vivaroises et pense que cette thèse publiée, bien d’autres prendront le même plaisir que lui à le faire.

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À l’issue d’une courte délibération, le jury décerne à Franck Brechon la mention très honorable à l’unanimité et le félicite pour sa thèse dont il souhaite la publication dans les meilleurs délais.

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Pierre-Yves Laffont

Frédéric De Gournay, Du Rouergue carolingien au Rouergue féodal (ixe-xiie siècles), thèse de doctorat d’histoire, Université de Toulouse-Le Mirail, février 2001

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Jury : Maurice Berthe, professeur émérite à l’Université de Toulouse 2-Le Mirail (président), Pierre Bonnassie, professeur émérite à l’Université de Toulouse 2-Le Mirail (directeur de la thèse), Benoît Cursente, Directeur de recherches au cnrs, Laurent Feller, professeur à l’Université de Marne-la-Vallée, Christian Lauranson-Rosaz, professeur à l’Université de Clermont-Ferrand 1.

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Frédéric de Gournay a voulu faire l’étude des structures sociales sur le long terme qui encadre l’An Mil, de part et d’autre de deux siècles et s’achève en 1204 ou 1214. Le cadre géographique embrasse tout le Rouergue. La documentation est riche de plus de 2 500 pièces antérieures au xiiie siècle, à partir de 60 établissements ecclésiastique car il y a peu de chartriers laïcs, les documents des vicomtes de Millau et des comtes de Rodez ayant été détruits. 214 pièces antérieures à l’An Mil offrent de réelles perspectives sur l’époque carolingienne. Mais d’autres textes ont été mis à contribution : des sources hagiographiques comme le Livre des miracles de sainte Foy et la Chanson de sainte Foy. L’archéologie a également été sollicitée.

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L’historiographie s’est passionnée autour de la remise en cause du « modèle » de la mutation féodale : le Rouergue offre un champ particulier d’observation. La chronologie rythme trois temps que le plan suit : l’époque carolingienne, la crise l’An Mil, le Rouergue féodal. Les treize chapitres permettent, par dossiers thématiques, de présenter l’ensemble des questions autour des trois grands thèmes : pouvoir, peuplement, société.

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La présentation du cadre carolingien montre la répartition des pouvoirs, des comtes aux viguiers ; la distribution agraire entre villa, curtis, manse et capmas ; l’organisation des groupes sociaux, avec une aristocratie où la conscience familiale déborde largement du noyau familial, à l’autre extrémité les esclaves, et au milieu, tout un monde d’alleutiers plus ou moins importants et de tenanciers. Le fief est encore un revenu afférant à un service, sans doute militaire. La crise de l’An Mil cumule l’émergence du groupe des milites, l’érection des forteresses et la multiplication des violences. On assiste à la formation de la classe chevaleresque profitant de la carence des autorités devant ces violences. Le système antérieur est en crise dès le milieu du xe siècle ; vers le premier tiers du xie, violences, châteaux, redevances banales sont bien en place.

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La nouvelle société des xie-xiie siècles oppose clairement seigneurs et paysans. Les premiers partagent des valeurs où se retrouve le mépris du vilain. La tendance au regroupement des hommes est atypique et incomplète. L’évolution des pouvoirs s’inscrit dans la lutte entre maison de Toulouse et maison de Rodez, plus proche de la Catalogne. En 1214, le comte de Rodez se retrouve bien seul quand arrive Simon de Montfort, et ne trouve son comté qu’en fief ! Le Rouergue a donc réellement connu la crise de l’An Mil ; l’ordre antérieur n’était pas une chimère. Dans tous les cas il n’est pas archaïque, mais particulièrement précoce en ce qui concerne la crise, l’émergence de la classe chevaleresque, l’usage de l’occitan.

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Laurent Feller félicite un beau et gros travail qui se situe dans la tradition fructueuse des thèses d’histoire régionale d’où le Rouergue était absent. La thèse, « mutationniste », est argumentée et s’assume comme telle, montrant une rupture majeure de l’histoire institutionnelle et sociale. Aux qualités formelles et d’écriture, il ajoute le grand sérieux et la compétence pour reprendre les données d’érudition. La documentation est difficile, ingrate, parfois exiguë. La place du lignage des comtes de Rouergue est réévaluée, aussi ancien et prestigieux que celui des comtes de Toulouse au sein du grand lignage raimondin. L’idée maîtresse est celle d’une solution de continuité de première importance dans l’histoire sociale et politique du Rouergue vers l’An Mil. La deuxième partie est donc tout à fait capitale. La crise de l’ordre public, où la non-reconnaissance du pouvoir royal répond à la montée en puissance du groupe des milites est très bien mise en valeur. Fort judicieusement, de Gournay s’interroge sur la nature et la portée des évènements dont il reconstitue la trame ainsi qu’à la transformation de la documentation. Le raisonnement mutationniste, construit a priori, cherche sa preuve dans les sources, ce qui le conduit parfois à minimiser les nuances, à apprécier les décalages. Il utilise un modèle de rupture, efficacement. Mais il y a des temporalités décalées. L’analyse de la société féodale montre une attention à toutes les composantes. La place des femmes est analysée, dans les nouvelles structures familiales, de type lignager, à partir du xie siècle. Deux dossiers méritent une attention particulière : les échanges patrimoniaux entre époux et la chronologie de la liquidation de l’esclavage. Celui des structures foncières et agraires est non moins intéressant (liquidation de l’alleu, importance des campas, constitution du fief). Voilà une véritable étude d’histoire globale, riche.

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Christian Lauranson-Rosaz loue cette belle thèse et montre également l’importance de l’appareil à côté du texte avec cartes, généalogie, annexes, index précieux. Le style est d’une telle sobriété qu’il en devient âpre, sans aucune rédaction superflue, ce qui n’exclut par des notes d’humour et des formules percutantes. Si toute la documentation a été ratissée, l’auteur aurait pu utiliser les sources de la Haute-Auvergne pour un certain nombre de points. Le cadre carolingien permet de rappeler que Géraud dit d’Aurillac était originaire du Rouergue. La conscience du droit romain reste entière, et les problèmes de propriété et de possession méritent plus de clarté. Dans les critères d’identification de l’aristocratie, l’anthroponymie joue un rôle particulier qui aurait mérité d’être mieux approfondi. La crise qui voit naître ces groupes de milites, vivant dans des repaires, parfois en bandes, est approfondie aussi grâce à la sculpture romane. La fin de l’ordre public remonte à 984, à la mort d’Étienne II : en 10 ans, la révolution est brutale et rapide, et l’Auvergne a connu un même processus. La justice est en échec et la viguerie disparaît. Les premières assemblées de paix datent de 958. Une cinquantaine de familles châtelaines impose les mauvaises coutumes, par la suite. L’évolution du droit est remarquable. Christian Lauranson-Rosaz achève son propos en relevant les vigoureuses réponses contre les anti-mutationnistes, et estime la conclusion remarquable.

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Frédéric de Gournay estime qu’une comparaison plus poussée avec l’Auvergne aurait été pertinente. Le grand appauvrissement anthroponymique entre les ixe-xe et le xie siècle l’a limité dans ce type d’étude.

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Pierre Bonnassie salue l’achèvement d’un long travail dans des conditions d’isolement très particulières. Il évoque une écriture qui va à l’essentiel, tout comme l’auteur s’est intéressé aux difficultés, négligeant les acquis de ses travaux antérieurs, ou les aspects plus aisés. La dernière source hagiographique éditée, le Livre des miracles de Géraud d’Aurillac n’aurait fait que conforté les analyses menées. Une véritable attention est portée aux documents et à leur matérialité, rappelant la priorité accordée à l’écrit. Mais sont aussi maîtrisés le croisement des sources textuelles entre elles, et des divers types de sources. Une belle approche de la langue et de la littérature d’oc est louable. La première partie est l’occasion d’une magnifique étude sur les comtes de Rouergue et les problèmes très complexes de la succession des raimondins, type accompli de la constellation familiale, de ces parentèles et cousinages qui correspondent à l’ensemble de l’aristocratie. Par ailleurs, l’achat du comté en 1112 laisse entendre un possible financement barcelonais et une alliance préférentielle sur ce versant-là. La deuxième partie, à travers les contentieux entre milites et clercs permet de faire le point sur le fief, la commande et la chronologie de la crise. Cette dernière est précoce, plus encore qu’en Catalogne, vers 960. Pourquoi ? Pierre Bonnassie évoque la faiblesse de l’assise matérielle du pouvoir comtal, le petit nombre de leurs châteaux vite accaparés par les lignages. La troisième partie bénéficie de sources magnifiques et difficiles, avec convenientiae, serments, reconnaissances de fiefs. La liaison avec les transformations de la parenté apparaît : à la fois par le système de la filiation, mais aussi le régime successoral hésitant entre primogéniture et partage des héritages, qui l’emporte. L’étude conjointe de la seigneurie et du fief montrent la complexité des niveaux superposés aussi bien verticalement par le fief qu’horizontalement par la parsonnerie. Le lien est fait entre la croissance agricole et la genèse de la féodalité dont la réussite est assurée.

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Benoît Cursente situe les mérites et l’importance de ce travail comme un élément fondamental du puzzle dans l’étude du Midi pour lequel une vision en continu commence enfin à s’élaborer. Il insiste à son tour sur le traitement érudit très exigeant et l’énorme travail sur les sources. La pluridisciplinarité n’a pas négligé l’archéologie et l’iconographie, à côté d’une belle sensibilité à la linguistique, la philologie, l’onomastique. Si la thèse rompt des lances autour de l’histoire des pouvoirs et de la féodalisation, il se demande si la démonstration n’est pas trop claire parfois, ne laissant pas de place aux doutes et incertitudes. Elle a été amenée à laisser de côté des problèmes qui ne sont point des lacunes, mais des pistes futures de travail, en particulier l’occupation et la mise en valeur de l’espace. En s’interrogeant aussi sur les raisons de la précoce rupture, de l’accélération du mouvement, Benoît Cursente retient l’isolement et l’archaïsme supposé du Rouergue, mais aussi le rôle des mines et de la métallurgie. La situation aurait pu être éclairée par le recours aux dernières thèses soutenues sur le Lauragais, le Languedoc, le Bas-Quercy et le Carladès. La taxonomie des faits de société mérite d’être affinée : le recours au terme de classe qui évoque des groupes sociaux objectivement homogènes avec conscience d’y appartenir ne convient pas à la période et l’étude de groupes moins éclairés révèle de nombreuses incertitudes, des situations très complexes dans le monde paysan, pas si misérable qu’on voudrait le laisser croire. Une véritable prosopographie du monde aristocratique est souhaitable.

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Maurice Berthe, président du jury, s’associe à tous les compliments qui ont déjà été faits, et insiste sur les qualités de probité de ce travail. À son tour, il est amené à montrer des directions de recherches à venir. Les chartes de franchises, bien plus nombreuses que l’historiographie ne le pense, auraient confirmé pour le xiiie siècle le poids encore insupportable du prélèvement seigneurial, tant les exactions sont toujours présentes. Mais peut-être les rapports de force entre seigneurs et paysans ne laissent pas ces derniers aussi démunis que l’auteur ne le suppose. Par ailleurs, la diffusion du droit romain ne se fait que lentement et difficilement, la rédaction des chartes renforçant la dimension coutumière. À terme, les deux approches se confortent pour assurer la majoration du droit, instrument juridique comme médiateur des rapports sociaux. Maurice Berthe montre tout le parti qui pourra être tiré d’une étude de l’occupation du sol et de l’habitat : la paroisse mérite bien des développement ainsi que les formes de l’habitat concentré ; la dispersion d’un habitat à base de mas et groupes de mas est déjà solidement ancrée avant l’An Mil. Les deux systèmes entretiennent des rapports très particuliers en Rouergue. Frédéric de Gournay est convaincu que le xiiie siècle mérite un traitement spécifique tant les sources sont nombreuses et importantes.

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Après avoir délibéré, le jury déclare Frédéric de Gournay docteur et attribue à sa thèse la mention très honorable avec les félicitations à l’unanimité du jury.

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Mireille Mousnier

Emmanuel Garnier, Les Forêts des Vosges méridionales à l’époque moderne. Des espaces forestiers éclatés et convoités, thèse de doctorat d’histoire, Université de Franche-Comté, 14 octobre 2000 (à paraître aux éditions Messène)

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Jury : François Vion-Delphin, professeur à l’Université de Franche-Comté (directeur), Andrée Corvol-Dessert, directeur de recherches au cnrs (présidente du jury), Jean-Michel Boehler, professeur à l’Université de Strasbourg, Christian Dugas de la Boissonny, professeur à l’Université de Nancy 2, Jean-Pierre Husson, professeur à l’Université de Nancy 2, Jean-Claude Rameau, professeur à l’engref, Nancy.

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En ouvrant le cadre géographique de son travail au territoire de l’actuel Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges, situé à cheval sur les trois versants alsacien, lorrain et comtois des Vosges du Sud, Emmanuel Garnier a envisagé son sujet sous trois angles d’approche complémentaires : géopolitique, la forêt comme enjeu stratégique en matière institutionnelle et administrative, avec la césure chronologique qu’introduit la conquête française dans la seconde moitié du xviie siècle (première et deuxième parties) ; économique, la forêt comme source d’activités au service des industries et des arsenaux (troisième partie) ; social enfin, la forêt comme cadre de vie conflictuel des sociétés rurales (quatrième partie). L’auteur se fixe pour objectif majeur l’étude de l’impact anthropique sur les écosystèmes montagnards du début du xvie siècle à 1789 : une mise en perspective sur la longue durée de l’histoire forestière vosgienne – avec des incursions significatives vers le bas Moyen Âge et des échappées sur de multiples facettes de l’histoire générale.

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Autant les études sur la plaine abondent, autant les travaux sur la montagne, en l’occurence le massif vosgien, restent rares : Emmanuel Garnier vient donc fort utilement combler une lacune. Il s’y emploie en reconstituant à la fois l’unité naturelle et la diversité géopolitique de cette forêt des Vosges du Sud partagée entre trois provinces. Un tel choix permet d’utiles comparaisons entre ces espaces mais aussi avec d’autres régions proches (Franche-Comté, Bourgogne) ou plus lointaines (Würtemberg, Italie du Nord). Faisant « flèche de tout bois », Emmanuel Garnier croise les sources administratives (les papiers de grueries et des maîtrises, les archives seigneuriales ou abbatiales) et les archives communales (en particulier celles de Gérardmer, Munster, Ventron). Sans doute resterait-il à explorer, au niveau local, la mine considérable des archives judiciaires, compte tenu des constantes tensions auxquelles donnent lieu la gestion et l’exploitation des forêts.

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Dans le rapport au politique, le mythe d’une forêt « Pays de Cocagne » apparaît au cours du xvie siècle. C’est un paradoxe puisque ce siècle, loin de correspondre à un temps d’effacement des États, voit au contraire émerger les premiers signes d’une centralisation forestière qui offre cependant des visages différents selon les versants du massif vosgien, chacun exprimant à sa manière les modalités et les difficultés qui ont présidé à la construction des États modernes. Le modèle lorrain s’impose d’emblée tant il paraît être le plus avancé sur le chemin de l’autorité centrale. Désireux de prendre le contrôle de ce limes qu’est la montagne vosgienne, le pouvoir ducal applique une politique forestière employée comme un moyen d’intégration de territoires périphériques, tout en ménageant les traditions des populations vosgiennes. Le cas alsacien repose sur l’ambiguïté la plus totale. Les Habsbourg s’engagent officiellement, dès 1557, dans l’élaboration d’une politique forestière centralisée, applicable à l’ensemble des Pays d’Autriche antérieure. Mais, rapidement, leurs velléités sont contrecarrées par les puissances territoriales que sont les villes de la Décapole et les grandes principautés laïques et ecclésiastiques. Durablement, l’Alsace tourne le dos au modèle centralisateur au moment même où les duchés lorrains et le royaume de France effectuent un choix inverse. En Franche-Comté, il convient de parler « d’exception » tant la situation forrestière du xvie siècle peut dérouter l’historien. Là, le pouvoir central n’exerce qu’une autorité toute nominale, le Roi Catholique ayant préféré déléguer son pouvoir à une institution collégiale propre à la province, le Parlement de Dole. Dans le domaine forestier, l’autonomie se traduit par une tutelle forestière légère, sinon inexistante.

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Dans la seconde moitié du xviie siècle, l’annexion des provinces orientales par le royaume de France et l’effacement des Habsbourg instaurent un tournant, celui des ordonnances. Après une phase d’attentisme, le nouveau maître français entreprend une mise au pas dans le domaine sylvicole, sensible à compter des années 1700. Mais l’application stricte de l’ordonnance de 1669, effective en Comté, ne pouvait s’accorder pour l’Alsace avec l’autonomie inscrite dans les clauses des traités de Westphalie : c’est donc l’intendant qui se substitue à l’administration des Eaux et Forêts en promulguant des règlements locaux ou provinciaux. Quant à l’État lorrain, il se distingue à nouveau en entérinant le régime de l’indivision, qui l’amène à cogérer les forêts vosgiennes avec les chanoinesses de Remiremont, principales puissances foncières du lieu. Le temps des ordonnances est aussi synonyme de rupture pour les populations du massif auxquelles la monarchie tente d’imposer le modèle sylvicole français, fondé sur un aménagement inadapté aux écosystèmes vosgiens. Dans les Vosges comtoises, en Alsace et dans une moindre mesure en Lorraine, les autorités généralisent la pratique du taillis sous futaie propre aux régions de plaine – le « tire et aire », aux conséquences désastreuses pour les peuplements. Cette démarche centralisatrice provoque un mouvement de contestation relativement unitaire. Le combat des Vosgiens en faveur d’une sylviculture ancestrale se fonde sur la défense du jardinage dont les modalités d’application ont été officiellement définies dès le début du xviie siècle dans le cas lorrain. De manière surprenante, les responsables en charge du dossier forestier à l’échelle de la montagne ne s’inquiètent guère de ce que la normalisation qu’ils conduisent à marche forcée génère un climat de tensions autour de l’arbre.

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S’ils n’en ont cure, c’est que l’exploitation économique de la forêt leur paraît primordiale. Très précocement, les forêts vosgiennes font l’objet d’un commerce intense de sapins flottés sous la forme de planches ou de mâts à destination des arsenaux de la Mer du Nord. Ce débouché donne naissance à une industrie du sciage qui, sur le versant ducal, s’organise en une filière relativement intégrée. Les bois vosgiens deviennent aussi l’un des fondements majeurs d’une industrialisation qui, dès le xve siècle, prend son essor à partir du développement des verreries et des foyers miniers. Ce processus fait entrer une partie du patrimoine ligneux vosgien dans une sphère économique régionale qui met en scène les entrepreneurs de la région rhénane. Au xviiie siècle, les Vosges se transforment progressivement en un espace dominé, marqué par un processus de désindustrialisation : l’exportation de ses bois à destination des bastions métallurgiques périphériques en est la preuve manifeste. Désormais, le patrimoine sylvicole se mue en un capital qui aiguise les appétits des industriels de la Porte d’Alsace et du nord de la Franche-Comté. Si la pression accrue exercée sur le domaine de l’arbre revêt un aspect multiforme, le cantonnement demeure le signe le plus visible des contraintes générées par la demande des maîtres de forges. Par ailleurs, avec la militarisation des frontières de l’Est, le bois des Vosges – et plus particulièrement le sapin – entre de plain-pied dans l’histoire militaire et diplomatique européenne du xviiie siècle. Employé comme matériau stratégique pour renforcer le « pré carré » ou comme bois de marine pour affirmer les ambitions de la France, il participe à sa manière au renforcement de la puissance du monarque.

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L’étude des dynamiques qui ont affecté les écosystèmes forestiers montagnards au cours de la période moderne conduit enfin, à l’aune des connaissances démographiques et ethno-historiques disponibles, à une analyse écologique, alors que les historiens ont souvent privilégié l’« environné » à l’environnement. En réalité, l’opposition des deux démarches est un faux problème car elles doivent être conduites conjointement, l’histoire se plaçant à l’interface entre la société et la nature. Dans cette perspective, et pour résumer à gros traits l’évolution qui se dégage, le xvie siècle correspond à une première régression des espaces forestiers, puis, à l’aube du xviie siècle, cette rétraction est stoppée faute de bras. Au contraire, le xviiie siècle se place sous le sceau d’une expansion sans précédent des espaces ouverts. Soutenue par un essor démographique exceptionnel, la colonisation apparaît comme un phénomène d’envergure qui implique toutes les couches de la société rurale, des nantis aux plus humbles. L’approche paysagère, réalisée à partir d’une documentation cartographique ancienne d’un très vif intérêt (notamment la carte de Thierry Allix de 1576-1578 et celle des Hautes Chaumes en 1579) met en lumière l’existence de deux cultures sylvicoles antinomiques, définies sur les plans institutionnels et législatifs dans les deux premières parties de la thèse. La première, promue au rang de sylviculture officielle par l’ordonnance française de 1669, repose sur la satisfaction des besoins du marché ; ses principes régulateurs sont rapidement rendus caducs sous la pression des industriels et des propriétaires, avides d’engranger les bénéfices d’une spéculation effrénée : l’intérêt des plus puissants prime désormais sur celui du plus grand nombre, en l’occurrence des usagers. La seconde, en revanche, s’est maintenue sur le versant lorrain des Vosges, où la logique des pouvoirs publics est tout autre. Respectueux des usages locaux, les ducs lorrains ont bien vite renoncé à l’idée consistant à transposer le modèle français en milieu montagnard, préférant à la sylviculture de peuplements une sylviculture d’arbres, le jardinage.

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Après l’exposé magistral d’Emmanuel Garnier, les membres du jury ont présenté leurs appréciations. En premier lieu, François Vion-Delphin a voulu souligner les qualités formelles et fondamentales du travail réalisé : aisance et clarté de l’écriture, maîtrise d’une documentation archivistique considérable d’où l’auteur a su détacher des documents remarquables, progression logique et problématique du raisonnement. Pour son directeur, il s’agit sans conteste d’une belle thèse, riche, rigoureuse et très cohérente, qui consacre un historien de talent à la plume alerte et vibrante. Cette tentative réussie d’histoire totale constitue un apport majeur non seulement pour l’étude de la forêt vosgienne aux Temps modernes, mais aussi pour la connaissance de l’économie de montagne en général.

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Jean-Michel Boehler, qui intervient ensuite, souligne les grandes qualités de ce jeune historien, sa démarche méthodique, son sens de la nuance, sa capacité à poser les problèmes. Il apprécie la démarche multidimensionnelle d’un travail inséré dans la longue durée, qui puise à des spécialités diverses. S’engage alors, avec Emmanuel Garnier, une discussion fructueuse qui, glissant de la « forêt » à la « montagne », permet d’éclairer cinq questions :

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1. La limite entre le labour et la forêt, à laquelle tout historien ruraliste est sensible, un « front » en aucune façon linéaire, systématique ou irréversible.

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2. L’équilibre fragile entre une population en forte augmentation (de l’ordre de 2 à 3 % par an) et des ressources économiques suffisamment diversifiées pour autoriser les habitants non pas à s’enrichir, mais à vivre, en tous cas à survivre. Sur la polyvalence des ressources s’installe une polyactivité dans le cadre d’un système agro-sylvo-pastoral à l’intérieur duquel la providentielle pomme de terre semble jouer un rôle essentiel.

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3. Les conflits du xviie siècle, notamment la terrible guerre de Trente Ans, n’ont jamais fait de la montagne un « désert humain ». S’il y a bien eu un effondrement démographique, il généra une croissance démographique exceptionnelle et une densification de l’espace d’autant plus fortes qu’il s’agissait de combler les lacunes démographiques et de procéder à un redémarrage économique après une période de crise.

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4. Le poids des conditions matérielles pose de multiples problèmes : pourquoi des maisons en pierre ou en bois ? comment expliquer la régression de la consommation familiale du porc ?

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5. Enfin l’émergence de la communauté rurale, qui prend prétexte des conflits forestiers pour procéder à la double prise de conscience de sa force et de sa frustration à l’égard du pouvoir seigneurial, situation qui se cristallise dans la Révolution française, justifiant bien ici le terminus ad quem.

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En concluant son intervention, Jean-Michel Boehler souhaite que cette grande thèse puisse susciter des vocations et soit consacrée par une rapide publication.

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Pour sa part, Jean-Pierre Husson reconnaît qu’Emmanuel Garnier a produit une œuvre imposante, de très bonne facture, reflétant des qualités d’écriture, d’analyse et de synthèse à propos d’un territoire espace-temps qui imposait d’absorber des problématiques pluridisciplinaires tout en maintenant le choix d’une chronologie longue. Pour ces Vosges cristallines – un massif à dominante résineuse –, la diversité des rythmes de l’évolution selon l’appartenance administrative, autorise d’intéressantes comparaisons dans un processus qui conduit, selon des modalités diverses, d’une forêt nourrricière et usagère à un capital ligneux et foncier sévèrement contrôlé. Cette contribution sérieuse, réfléchie, critique à l’histoire forestière du Grand Est, est étayée par une bonne pratique des lectures allemandes et par une grande inventivité dans les supports cartographiques utilisés. Elle relie les questions sylvicoles à certaines préoccupations actuelles en matière de durabilité et de biodiversité.

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De fait, pour l’écologue forestier qu’est Jean-Claude Rameau, cette thèse, perçue comme le résultat d’un travail colossal, fournit de multiples éclairages sur les relations changeantes entre sociétés et territoire forestier. La volonté de son auteur de « comprendre en termes d’interactions les échanges des sociétés et de leur milieu, l’homme ne pouvant échapper au second » emporte l’adhésion. Le traitement avéré des taillis sous futaie dès la première moitié du xive siècle révèle un souci très précoce de gestion durable. Pour l’histoire de l’environnement, la thèse aiguise certaines questions. Comment expliquer la modestie relative du hêtre dans le bois d’énergie ? Au sujet de la recrudescence des tempêtes, liées à un léger réchauffement au xviiie siècle – question d’actualité ! –, peut-on tirer des conclusions quant à la résistance des différents types de peuplements de l’époque ? S’il aurait souhaité une présentation initiale des forêts en termes de sylvo-faciès pour mieux dégager les liens entre actions historiques et peuplements actuels, et préféré l’emploi du concept de « sylvo-système » à celui, trop extensif, de « géo-système », Jean-Claude Rameau félicite l’auteur sur sa présentation des paysages et apprécie vivement ses conclusions sur les chaumes, la thèse démontrant leur caractère secondaire. À ses yeux, l’ensemble constitue un travail exceptionnel par son ampleur, sa rigueur, la richesse de son contenu. Les résultats seront très utiles non seulement pour l’historien mais aussi pour bien d’autres chercheurs – géographes, forestiers, naturalistes – et gestionnaires, conservateurs des milieux naturels.

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Christian Dugas de la Boissonny adresse tout d’abord des éloges à Emmanuel Garnier pour la qualité de sa recherche : un considérable travail d’investigation scientifique, une présentation soignée, un plan cohérent et structuré, un style limpide et une iconographie judicieuse. Il souligne ses aptitudes à traiter avec assurance et pertinence de multiples domaines qui dépassent de loin les seules questions historiques. Les institutions examinées présentent un certain nombre de difficultés, liées à leur complexité et à leur grande diversité : les mondes franc-comtois, alsaciens et lorrains obéissent à des logiques différentes et à des concepts juridiques souvent éloignés, voire divergents. Les dépouillements d’archives effectués, très approfondis, ont livré d’heureuses surprises qui permettent d’éclairer la démographie (répartitions d’affouages) et le mode de vie du monde forestier (y compris les « levées de cadavres »). Grâce à ses confrontations minutieuses de sources complémentaires et à son excellente connaissance du terrain, l’auteur replace avec finesse les institutions qu’il examine dans leur contexte et dessine les dynamismes, les antagonismes et les pesanteurs qui président à l’évolution. Incontestablement cette thèse fera date dans la connaissance du sujet. Pour l’historien du droit, la lecture de cette recherche a été d’un intérêt sans cesse renouvelé en raison des découvertes faites et des orientations fournies pour de nouvelles recherches. Christian Dugas de la Boissonny termine son intervention en souhaitant que rien ne disparaisse de l’appareil critique ni de la bibliographie dans la publication à venir.

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Pour conclure, Andrée Corvol relève que les dimensions et la richesse de la thèse la rapprochent davantage des anciennes thèses d’État que des thèses « nouveau régime ». Elle note que le cadre régional est particulièrement bien choisi, cette partie sud des Vosges comportant des faciès géologiques différents, des cours d’eau aux statuts variés, des zones humides de types multiples. Ce cadre juxtapose une portion longuement disputée entre puissances rivales, qu’il s’agisse des investissements qu’elles ont été en mesure de consentir ou de l’intérêt militaire qu’elles ont manifesté envers une ligne de crêtes régulièrement franchie, eu égard aux droits de parcours et aux circuits du fromage, et des contrées soumises à la gestion et à la pression des usagers, inégale selon la conjoncture démographique. Il était donc judicieux d’examiner les données sylvicoles et les composantes du paysage forestier en analysant la gestation et la nature des enjeux géostratégiques que constituait cette montagne.

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Emmanuel Garnier a pu ainsi montrer que l’étude des forêts permettait de jauger l’action des États et la résistance des populations ; de comprendre les transformations du paysage et le façonnement des mentalités par le contact journalier avec des bois bien différents de ceux que l’on connaît à présent ; d’apprécier comment cet espace peut nourrir une population dont le dynamisme tient à la pluri-activité économique et à une nourriture aisée à stocker et à emporter : miracle des fromages et de la pomme de terre que les gens du haut pays vont faire connaître si tôt à ceux des vallées ; miracle aussi du melting pot dans ces terres qui se vident d’habitants mais qui se repeuplent grâce à l’attrait des concessions de bois sur les migrants venus de Suisse et d’Allemagne, apportant avec la force de leurs bras, celle de leur savoir-faire tant en élevage qu’en sidérurgie. De ce point de vue, Andrée Corvol apprécie particulièrement trois secteurs étudiés par l’auteur : le sciage du bois et la précocité de l’équipement hydraulique ; le flottage et l’exportation des bois vers la Mer du Nord au profit des Pays Bas méridionaux ; l’adaptation de la forêt à l’homme et de l’homme à la forêt avec des remarques très justes sur l’autorégulation sylvicole.

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Au terme de son intervention et des échanges très riches auxquels la soutenance a donné lieu, Andrée Corvol se déclare impressionnée par la besogne accomplie, qui recquérait de multiples qualités techniques comme la maîtrise de l’allemand ancien et une rare compétence paléographique, une solide culture historique et une capacité certaine de réflexion dans le champ pluri-disciplinaire. Susciter un intérêt aussi général et nourrir un débat aussi fructueux n’est le propre que d’une « vraie et grande thèse ». C’est donc sans complaisance aucune que le jury a salué avec enthousiasme un travail auquel il a accordé la mention « très honorable », avec ses félicitations à l’unanimité.

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André Ferrer

Annie Antoine, Le Paysage de l’Historien. Archéologie des espaces bocagers de l’Ouest de la France au xviiie siècle, mémoire inédit présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, 480 p. dactyl., Université de Caen, 16 décembre 2000

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Jury : Pierre Brunet, professeur émérite à l’Université de Caen, Anne-Marie Cocula, professeur à l’Université de Bordeaux iii, Alain Croix, professeur à l’Université Rennes 2, Jean-Marc Moriceau, professeur à l’Université de Caen (directeur de l’habilitation), le recteur Jean-Pierre Poussou, professeur à l’Université de Paris iv (président du jury), Pegerto Saavedra, professeur à l’Université de Saint-Jacques de Compostelle.

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Après les remerciements d’usage, la présentation de son dossier d’habilitation et la référence à sa triple expérience d’enseignement, de recherche (crhisco de l’Université Rennes 2 et crhq de l’université de Caen) et d’édition (autour de la revue Histoire et Sociétés Rurales), Annie Antoine évoque ce qui donne à son travail de recherche sa « logique d’ensemble » : l’inscription dans un paysage (le bocage), dans un contexte sociologique (l’importance des notables), dans un Ouest à la « mauvaise réputation » (pays de petite culture, de métayage, de culture du seigle, de landes), et la volonté de fournir, pour la compréhension de ses systèmes agraires et de ses sociétés, d’autres clés de lecture que celles que l’on applique traditionnellement en histoire rurale. Elle présente ensuite un mémoire inédit dans lequel elle fait le point sur la manière dont un historien peut regarder un paysage et termine sur les prolongements possibles de sa recherche (l’habitat rural, l’institution seigneuriale, l’élevage et la spécialisation des exploitations).

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La question du paysage présente un double intérêt : chercher à savoir quel était l’aspect du paysage rural au xviiie siècle, et interpréter ce paysage. Dans la mesure où il permet une étude des rapports des hommes avec l’espace, le paysage peut être une de ces clés d’entrée efficaces pour la compréhension des systèmes agraires anciens évoqués plus haut. La démarche adoptée comporte trois temps : il s’agit tout d’abord de définir une théorie du paysage utilisable pour un historien. Après avoir visité les différents théoriciens du paysage – géographes, naturalistes et écologues, spécialistes de l’esthétique et de l’histoire de l’art –, et conclu que le paysage peut se définir comme le croisement d’un objet et d’un regard, Annie Antoine cherche à définir ce qu’est un regard d’historien (dans sa dimension évolutive, archéologique, économique et sociale) sur un paysage, et à reconstituer l’objet-paysage. Reconstituer le paysage du xviiie siècle est précisément le deuxième temps de la démarche, avec la conviction affirmée que le bocage du xviiie par exemple, même s’il ressemble à celui que nous avons sous les yeux, est nécessairement différent puisqu’il n’avait pas le même usage. Les sources mobilisées sont de deux types, d’une part les documents d’archives classiquement utilisés par les modernistes, d’autre part les cartes seigneuriales (dont des exemples sont présentés lors de la soutenance) ; un des aspects neufs de ce travail est effectivement la part importante consacrée à une étude de la cartographie privée d’Ancien Régime. Dans l’élaboration des interprétations de ce paysage reconstitué, troisième temps de cette étude, deux thèmes ont été choisis. Le premier est celui de la diversité de l’occupation de l’espace tout d’abord ; réduisant successivement son champ d’étude, Annie Antoine analyse successivement les variations bocagères de la Basse-Bretagne à l’Anjou, la répartition des espaces cultivés et incultes, l’aspect même des champs. Elle aborde ensuite des thèmes qui permettent de réfléchir sur la conception que les contemporains se font de l’espace, en particulier les spécificités, dans les systèmes agraires de l’Ouest, des notions d’espace public ou privé, naturel ou cultivé : l’espace inculte ne se limite pas aux espaces collectifs mais il est intégré dans les exploitations et l’on voit couramment les paysans semer ce qu’on considérerait ailleurs comme des mauvaises herbes : ajoncs ou genêts.

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Le professeur Jean-Marc Moriceau, directeur de l’habilitation, rappelle précisément le parcours d’Annie Antoine, qu’il juge de manière très positive. Parmi les publications présentées dans le dossier d’habilitation, trois lui paraissent significatives : Les Comptes ordinaires de Duchemin du Tertre, ouvrage publié en 1998, où apparaît une ré-appréciation du lien social propriétaire-métayer ; la contribution de 150 pages à L’Agriculture en Europe occidentale à l’époque moderne (écrit en collaboration avec Jean-Michel Boehler et Francis Brumont), publié en mars 2000, et les actes du colloque de Rennes de 1999 (Campagnes de l’Ouest. Stratigraphies et relations sociales dans l’histoire). L’ensemble du dossier manifeste la cohérence et la richesse des thèmes explorés, avec un apport déjà significatif sur au moins cinq terrains d’étude : hiérarchies sociales, systèmes bocagers, seigneurie rurale, élevage et archéologie des paysages ; on remarque dans chaque cas une ouverture pluridisciplinaire. Le nouveau travail présenté au jury d’habilitation, qui pose la question de savoir à quelles conditions une histoire du paysage rural est possible, se donne comme cadre l’espace armoricain ; il témoigne en effet de recherches archivistiques nouvelles sur cinq départements (Sarthe, Mayenne, Maine-et-Loire, Ille-et-Vilaine, Côtes-d’Armor) ; les trouvailles essentielles sont des cartes et des plans. Sur la forme du mémoire, Jean-Marc Moriceau souligne la qualité de l’écriture et les intertitres suggestifs ainsi que celle des reproductions des cartes et plans, mais également celle des cartes de synthèse réalisées. Trois thèmes sont envisagés : la pluralité des lectures que l’on peut faire du paysage, lecture évolutive ou finaliste ; la méthode à mettre en œuvre pour le reconstituer ; les interprétations que l’on peut en donner, dans trois registres en particulier : les constances et la variabilité des utilisations de l’espace, le rôle de l’inculte, la cohérence du système de culture. Au total, les analyses d’Annie Antoine permettent une réévaluation des capacités d’évolution des régions bocagères. Sur le fonds, Jean-Marc Moriceau relève trois apports de ce travail :

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1. Il offre aux historiens un nouvel objet d’étude – avec un discours de la méthode, le Spectacle de la Nature de Dupain de Montesson, 1774. Le paysage retrouvé est une grille d’analyse de la mobilité sociale.

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2. Il scrute le rapport entre espace et société dans les pays de bocage – au parcellaire faiblement contrasté de l’Ouest correspond une stratigraphie sociale moyennement différenciée. L’étude du parcellaire montre que closeries et métairies (les premières n’étant que la réduction des secondes) se partagent la quasi-totalité du sol ; les parcelles isolées n’occupent que 10 % du sol. On peut se demander si elles ne sont pas le prolongement agricole des activités artisanales des villageois. Par ailleurs, dans l’Ouest, pas de faire-valoir direct, mais des propriétaires urbains et des métayers – la trame agraire ramenant à une relation paysan/propriétaire, comme le montre l’enquête de 1852. Jean-Marc Moriceau souligne à la fois, dans ces bocages, l’importance des initiatives venues des villes et l’indépendance relative des exploitants « maîtres chez eux » (dans une courte réponse ultérieure, Annie Antoine reviendra sur cette idée du bocage « œuvre des gens des villes »).

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3. Il fait progresser l’histoire rurale grâce à une approche pluridisciplinaire.

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Le professeur Pegerto Saavedra dit son plaisir de faire partie de ce jury et rappelle les liens de l’université de Saint-Jacques de Compostelle avec l’histoire rurale française. Il présente les travaux d’Annie Antoine, n’hésitant pas à dire qu’en ce qui concerne l’étude de l’agriculture de l’Ouest, il y a un avant et un après. Sur les systèmes agraires de l’Ouest, Annie Antoine apporte une contribution fondamentale au renouveau de l’histoire rurale Il s’attache ensuite aux résultats du mémoire sur le paysage, insiste surtout sur la deuxième (en particulier l’utilisation du traité de Dupain de Montesson) et la troisième partie, dont il relève les apports : l’inachèvement du bocage, les qualités de la haie, l’aspect réel des champs, la rationalité du système agraire, les rapports espace public/espace privé. Selon lui, démonstration est faite que l’histoire du paysage est aussi un moyen pour connaître le système agraire et la société rurale. Il pose ensuite un certain nombre de questions (pourquoi le mémoire fait-il abstraction de l’habitat ? ne peut-on évoquer les relations entre démographie et paysage ? quels sont les rapports entre les terriers du xviiie siècle et le cadastre napoléonien ?) auxquelles Annie Antoine répond. Pergerto Saavedra nuance enfin le projet de comparer la France de l’Ouest et la Galice, plus accueillante pour les céréales, notamment le maïs.

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Le professeur Anne-Marie Cocula rappelle qu’elle connaît les travaux d’Annie Antoine depuis sa première thèse, soutenue en décembre 1993, au jury de laquelle elle participait ; elle fait état de l’importante quantité de travail fournie depuis, en plus de l’implication aux différents niveaux d’enseignement et de sa participation à la revue Histoire et Sociétés Rurales. Elle présente ses différents travaux (sur l’élevage, les structures agraires des pays de l’Ouest, le métayage) comme une série d’approches permettant un renouvellement des certitudes antérieures « sans fracas inutile ». Anne-Marie Cocula évoque ensuite « l’entrée en scène » du paysage dans les travaux d’Annie Antoine. À la lecture de la première partie du mémoire (la conception du paysage puis le paysage des historiens), elle se pose plusieurs questions : pourquoi ne pas avoir, dans cette partie de présentation, élargi à d’autres régions que l’Ouest ? n’aurait-on pas pu accorder plus d’importance aux travaux des historiens médiévistes, en particulier à ceux de Charles Higounet, qui est passé de l’histoire rurale à l’histoire des villes et a dirigé un atlas des villes ? À propos de la seconde partie du mémoire, consacrée aux reconstitutions du paysage et au travail sur les cartes, qui apporte beaucoup, en particulier dans la méthode d’utilisation, puisqu’Annie Antoine les a considérées dans ce travail comme un corpus autonome, Anne-Marie Cocula évoque la disparition des archives et donne un conseil : « il faut récupérer les cartes ». Elle considère également que ces documents très riches permettraient des études sur les châteaux, sur les villages, sur les voies de communications au-delà du chemin.

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Le professeur Pierre Brunet se dit sensible à la promotion du paysage comme objet d’étude et considère que s’il n’y pas d’opposition entre le bocage des historiens et celui des géographes, il y a bien, dans la réalité, des bocages. Il intervient sur ce qu’il considère comme des points mineurs, en suggérant quelques références bibliographiques supplémentaires, notamment un ouvrage de Xavier de Planhol, les travaux de Darby et de son école, en rappelant la question de l’interprétation des champs courbes, débat des années 1950 (sont-ils liés à des techniques de labour ou à des questions de relief ?), en appelant à nuancer peut-être le rôle des traités utilisés, comme Dupain de Montesson, qui lui paraissent tardifs, et à prendre en compte l’évolution de l’art du géomètre du xvie au xviiie siècle.

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Sur le fonds du travail il fait état de quelques réactions : une réaction géographique tout d’abord ; pourquoi exclure la Basse-Normandie ou la Vendée, alors que de nombreuses allusions sont faites au Bourbonnais ? Il n’y a pas un bocage de l’Ouest, mais des bocages – celui de la Mayenne, celui des vastes landes, celui des bocages mixtes des gagneries. Une réaction chronologique ensuite : il suggère de retenir comme terminus ad quem les modifications datant de 1840 environ, la conquête des landes, l’arrivée du réseau routier, le maximum démographique ; cela permettrait par ailleurs d’ajouter aux sources des récits de voyage et le cadastre napoléonien. Le paysage peut être comparé à un corps habillé d’un vêtement : le corps, c’est le relief, qui ne change guère depuis des siècles, le vêtement c’est le paysage, dont il ne faudrait pas exclure l’habitat (et son rôle sur les couleurs du paysage, comme les tuiles du Domfrontais) ; il y a des évolutions du paysage, et des successions de paysages différents sur le même espace, on pense par exemple au Bessin, paysage nu au xiie siècle, puis paysage avec des enclos peu nombreux, puis des clos (bocage de labour), puis des clos correspondant à la transformation herbagère. La dernière suggestion du professeur Brunet tient à la possibilité de rechercher l’extension des types de paysage et leurs limites. Il suggère pour cela des documents qui permettraient de trouver des limites, les plans et les relevés routiers, nombreux en Normandie, éventuellement l’Atlas Trudaine (Annie Antoine fait remarquer que l’entreprise est plus difficile pour l’époque moderne que pour le xxe siècle). Cela permettrait de faire l’ébauche d’une cartographie du paysage.

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Le professeur Alain Croix s’associe aux compliments des précédents membres du jury, sur la présentation formelle, la bibliographie et le plan ; il y ajoute le témoignage du collègue de Rennes 2 qu’il est, sur les qualités d’enseignante d’Annie Antoine. S’attachant au mémoire présenté, il évoque une introduction remarquable, sur la question de la lecture historique d’un paysage. Son unique réserve porte, dans la première partie, sur la présentation du rapport de l’historien avec le paysage : il faudrait peut-être nuancer l’affirmation du silence des historiens (« traditionnellement le paysage n’est pas un objet d’étude pour les historiens »). Des suggestions également pour la seconde partie et l’étude des cartes : souligner que les documents ne permettent pas une vue d’ensemble des paysages de l’Ouest, mais ne sont que des instantanés, que le corpus choisi introduit sans doute un biais : les seigneuries qui nous ont laissé ces documents sont-elles représentatives ? Dans la troisième partie, Alain Croix a lu « des passages magnifiques », ceux consacrés aux haies, aux terres incultes, à l’aspect des champs, à des aspects essentiels des systèmes agraires de l’Ouest, comme l’ajonc… et les coquelicots : considérant qu’il y a là un aspect original du travail présenté, Alain Croix, ispissialour meur ar rosenn-aer (« grand spécialiste des coquelicots »), engage avec la candidate un échange bref mais dense. Tout en sachant qu’Annie Antoine avait volontairement exclu ce registre de son propos, il regrette cependant l’absence de dimension culturelle dans le mémoire, ce projet lui semblant prometteur ; on pourrait par exemple l’introduire par l’étude des dictons (on retrouverait les coquelicots lorsque « les gendarmes arrivent sur le lin »).

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Le recteur Jean-Pierre Poussou se donne la parole en dernier lieu pour conclure la soutenance. Il se félicite tout d’abord de la qualité du dossier présenté qui traite globalement de toute l’économie de la France de l’Ouest, et reprend l’idée que l’habilitation à diriger des recherches couronne une œuvre complète. Il reprend les apports des travaux d’Annie Antoine dans ce domaine, notamment la bipartition entre métairies et closeries, l’idée que ce n’est pas la propriété qui est importante, l’orientation herbagère de l’économie. Il propose enfin quelques réflexions : une des questions posées par Annie Antoine est celle de savoir comment travailler sur des cartes anciennes ; Jean-Pierre Poussou fait allusion à ses propres travaux sur la paroisse Saint-Savin de Bordeaux. Il pose la question de la méthode d’exploitation de ces documents et invite à choisir des documents représentatifs. Il suggère également d’utiliser les travaux d’Anne Zink sur les incultes. S’il évoque des « insatisfactions mineures », tenant au fait que les trois parties sont juxtaposées plus que fondues, et présentent des répétitions de détail, il considère que l’approfondissement réalisé depuis la thèse est tout à fait évident ; à ses yeux, les travaux d’Annie Antoine devraient déboucher sur une véritable synthèse de l’économie et de la société bocagère.

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Après une brève délibération, le jury félicite la candidate pour la qualité de son dossier et la déclare digne d’être habilitée.

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Frédérique Pitou

Titres recensés

  1. Christine Rendu, La Montagne d’Enveig. Une estive pyrénéenne dans la longue durée, thèse de doctorat en anthropologie sociale et historique, École des Hautes Études en Sciences Sociales (Toulouse), 21 décembre 2000
  2. Franck Brechon, Réseau routier et organisation de l’espace en Vivarais et sur ses marges au Moyen Âge, 4 vol., 1368 p., thèse de doctorat d’histoire, Université Louis Lumière-Lyon 2, 21 octobre 2000
  3. Frédéric De Gournay, Du Rouergue carolingien au Rouergue féodal (ixe-xiie siècles), thèse de doctorat d’histoire, Université de Toulouse-Le Mirail, février 2001
  4. Emmanuel Garnier, Les Forêts des Vosges méridionales à l’époque moderne. Des espaces forestiers éclatés et convoités, thèse de doctorat d’histoire, Université de Franche-Comté, 14 octobre 2000 (à paraître aux éditions Messène)
  5. Annie Antoine, Le Paysage de l’Historien. Archéologie des espaces bocagers de l’Ouest de la France au xviiie siècle, mémoire inédit présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, 480 p. dactyl., Université de Caen, 16 décembre 2000

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2001 (Vol. 15), p. 331-350.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2001-1-page-331.htm


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